Berenice Sequence
Berenice Sequence
à sa représentation
Objet d’étude :
Théâtre : texte et représentation.
A Le sujet
B Le découpage dramatique
C L’exposition
Plusieurs vidéogrammes peuvent s’avérer utile dans votre progression pédagogique, mais ne consti-
tuent en rien des passages obligés :
– À titre d’illustration directe : une représentation de la pièce dans la version télévisuelle récente
de Bérénice réunissant Carole Bouquet et Gérard Depardieu ;
– À titre de comparaison : la captation réalisée par la chaîne ARTE de la mise en scène de Phèdre par
Patrice Chéreau ; mais aussi la captation réalisée par le Cned d’une mise en scène de Britannicus ;
– À titre d’approfondissement : l’émission réalisée par le Cned dans la série « Littérature » autour
de « Racine, dramaturge » ; mais aussi la vidéo réalisée par le Cned en 2004 sous le titre : « Théâtre :
texte et représentation. Les coulisses d’une création ».
Avertissement : Convient-il que vous lisiez dès maintenant la pièce de Racine dans son
intégralité pour entrer directement en contact avec son sujet, sa langue, la beauté de son style
et la force de ses situations ?
Vous commencerez alors par prendre connaissance du sujet de la tragédie, du profil de ses per-
sonnages et du canevas de l’action, tels que vous les propose de manière concise et claire, votre
édition. Cette dernière comporte également des notes explicatives, utiles pour comprendre un
lexique souvent éloigné du nôtre.
Vaut-il mieux au contraire attendre d’avoir élucidé, grâce à notre cours, un certain nombre de
points relatifs à la tragédie et à ses enjeux psychologiques et dramatiques avant d’entreprendre
cette lecture cursive ?
Les deux démarches sont concevables. Une chose est certaine en tout cas : il est indispensable
qu’à un moment ou un autre vous preniez la mesure de cette belle œuvre dans son intégralité.
Les études, ponctuelles ou transversales, auxquelles le cours vous invitera, ne sauraient suffire à
vous faire partager l’émotion et le plaisir intellectuel que vous procurera cette lecture.
Une pièce étant conçue pour être jouée, l’idéal serait que vous puissiez assister à une représen-
tation de Bérénice, à un moment quelconque de votre étude.
Nous avons sélectionné à votre intention trois jugements critiques portant sur Bérénice. Je vous
propose dans un premier temps de les lire attentivement et d’en repérer les termes essentiels. Vous
noterez sans doute à quel point ils sont contradictoires. Notre cours aura pour souci premier d’ex-
pliquer ces contradictions, de vous permettre de vous forger votre propre point de vue et, chemin
faisant, d’analyser et d’expliquer une pièce, objet de tant de controverses qu’elle ne pourra vous
laisser indifférent(e).
c) Troisième jugement (d’un autre critique du XXe siècle, grand spécialiste de Racine)
« Bérénice, que la plupart des critiques ont pris, simplement parce qu’on n’y
rencontre ni sang, ni meurtre, pour une élégie, est en réalité, à côté de
Phèdre, la tragédie la plus rigoureuse et la plus cohérente du théâtre
racinien ».
Lucien Goldmann, Le Dieu caché.
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Sauf autorisation, toute utilisation de celui-ci autre que la consultation individuelle et privée est interdite ».
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Questions
Pour répondre à ces interrogations il est sans doute nécessaire de situer tout d’abord Racine et son
œuvre dans le contexte historique et littéraire de son temps.
Racine (cf. fiche biographique ci-après) peut, à bon droit, être considéré comme un des maîtres de la
tragédie classique, à laquelle il a contribué à donner, notamment avec Corneille, ses lettres de noblesses
à l’âge Classique. Cependant, c’est en puisant dans une tradition très ancienne, celle de la Grèce antique,
qu’il forge les codes formels du genre ; de même qu’il contribue durablement à nourrir une tradition,
celle de la tragédie néo-classique, qui subsistera jusqu’à ce qu’elle ne soit détrônée, à la fin du XVIIIe
siècle, par un genre nouveau : le drame. La révolution romantique achève alors de faire disparaître le
genre, tout en puisant dans son arsenal dramaturgique et en se nourrissant de ses traditions.
Vous allez étudier dans ce chapitre d’une part l’histoire des formes de la tragédie avant, pendant
et après Racine ; d’autre part le contexte social et politique dans lequel s’inscrit le genre pendant
la période Classique et, de ce fait, la fonction idéologique du genre.
Tragédie et politique
La tragédie est investie, sous l’Ancien Régime, d’une portée idéologique : elle est chargée de mettre
en scène la figure du souverain afin de montrer au spectateur sa grandeur. Elle est aussi porteuse d’une
interrogation sur l’État, le gouvernement juste, la fonction monarchique, et les lois fondamentales
du royaume. Elle s’exprime à travers une rhétorique de la persuasion qui trouve son modèle dans la
plaidoirie du barreau (justice) et de la chaire (Église). Elle exerce donc une fonction de tribune pour le
pouvoir en place, ce qui explique sa relation privilégiée avec un roi mécène.
À l’inverse, elle est souvent tentée de mettre en évidence la « crise » du politique. D’où les multiples
figures de tyrans, monarques abusifs et dévoyés qui exercent le pouvoir sans légitimité. La tragédie
critique donc le politique au moins autant qu’elle le glorifie. Et à travers figure du monarque et
question de l’État, c’est tout l’ordre social d’Ancien Régime que la tragédie interroge. En effet,
le pouvoir en France repose alors sur une succession de légitimités en cascades : selon la doctrine en
vigueur de la « monarchie absolue de droit divin », Dieu donne sa légitimité au Roi, son représentant
sur terre ; mais le Roi est aussi le père de ses sujets, qui donne à son tour légitimité au père de famille.
Ainsi, le père de famille apparaît-il comme le roi et même, le Dieu de son foyer, en tant que leur repré-
sentant direct au sein de la famille.
Par conséquent, en vertu de la relation analogique entre Dieu, le Roi et le Père, on comprend que ques-
tions politiques et familiales soient, dans la tragédie classique, aussi étroitement imbriquées :
les affaires de familles ne sont jamais très loin des affaires publiques, reprenant ainsi la tradition inau-
gurée par la mythologie antique ; et les passions privées, jamais disjointes de la raison d’État.
Tragédie et romantisme
C’est seulement dans le premier tiers du XIXe siècle, à la faveur de la révolution romantique que
disparaît réellement la tragédie, qui ne résiste pas aux violentes attaques des écrivains « Modernes »
et ne plaît plus au public. Alfred de Musset rend compte de cette évolution des goûts dans un article
publié dans la Revue fantastique le 1er février 1831 :
« Venez, nous faisons des contorsions horribles qui pourront vous divertir, nous nous déchirerons les
entrailles avec des tenailles, nous avons inventé des tragédies où le théâtre ressemble à la Morgue (…) ;
nous jurons, nous faisons du langoureux, nous avons découvert un procédé pour émouvoir six personnes
sur dix ; nous rimons de deux lettres de plus que les gens d’autrefois, nous sautons quatre pieds plus
haut ; regardez, nous faisons arrimer deux vaisseaux de guerre pour apporter une lettre ; nous avons
plus de figurants sur le théâtre que dans la salle ; nous brûlons une poudre qui nous ruine ; nous crions,
nous rions, nous pleurons, nous nous tuerons s’il vous plaît, mais, au nom du ciel, regardez ! ».
Dans le même temps, Hugo, Gautier, ou encore, Stendhal fixent le cadre d’une nouvelle forme dra-
matique, le drame, très éloignée de la tragédie classique. Opposés à toute forme de règle (unités,
vraisemblance, bienséances, alexandrin classique…), les auteurs romantiques conservent la dimen-
sion tragique, mais abandonnent la tragédie, et trouve dans les modèles étrangers du passé les modèles
de l’art théâtral nouveau qu’ils veulent imposer à l’opinion : Shakespeare est alors érigé en modèle du
genre, alors que Racine représente, pour les romantiques, un modèle qui a fait son temps.
C’est ce que traduit Stendhal dans un pamphlet demeuré célèbre, composé de deux textes publiés
respectivement en 1823 et en 1825. L’ouvrage prend la forme d’une correspondance imaginaire entre
un « romantique » et un « classique ». Voici les grandes lignes de ces deux textes essentiels à la com-
préhension du devenir de la tragédie et à la réception romantique de Racine :
Racine et Shakespeare (première version). Une pièce construite selon les unités de temps et de lieu
peut-elle encore intéresser un spectateur du XIXe siècle ? Dialogue imaginaire entre « l’académi-
cien » et « le romantique » sur l’illusion : celle-ci est plus parfaite dans les tragédies de Shakespeare
que dans celles de Racine (chapitre 1). Le rire. Molière inférieur à Aristophane : homme de génie,
Molière a eu le malheur de travailler pour une société où l’on se piquait d’imiter un certain modèle.
Le public du XIXe siècle rit peu à Molière (chapitre 2). « Le romanticisme est l’art de présenter aux
peuples des œuvres littéraires qui, dans l’état actuel de leurs habitudes et de leurs croyances, sont
susceptibles de leur donner le plus de plaisir possible ». Racine aussi bien que Shakespeare, à leur
époque, ont été romantiques. Conditions de l’avènement d’une « nouvelle tragédie française » ; elle
ressemblerait à celle de Shakespeare (chapitre 3).
Racine et Shakespeare (seconde version). Le « classique » s’adresse au « romantique ». Celui-ci
répond en prédisant l’avènement de la « tragédie romantique », en prose, qui « dure plusieurs mois
et se passe en des lieux divers » (lettres I et II). Le romantique concède que les habitudes entraînent
parfois l’adhésion du public malgré le changement des mœurs. Le classique, qui continue d’admirer
Racine et Voltaire, ne voit pas venir sur la scène française la tragédie en prose annoncée (lettres III
et IV). Le romantique rend à son tour hommage aux gloires immortelles de notre théâtre. Réflexions
sur la censure ; une idée politique dans un ouvrage de littérature, « c’est un coup de pistolet au milieu
d’un concert », formule que Stendhal réutilisera plusieurs fois dans d’autres œuvres (lettre V). Le
romantique défend à nouveau la « tragédie nationale en prose ». Inutilité de l’Académie et nullité
littéraire de la plupart de ses membres (lettre VI). Charge contre le Journal des débats (lettre VII).
Le romantique renvoie dos à dos les censeurs et les libéraux, qui s’opposent à la censure mais ont
empêché qu’on joue Shakespeare à Paris (lettre VIII). Le classique est touché de l’hommage rendu
par le romantique à Racine (lettre IX).
La rivalité Racine/Corneille
Seulement dix jours après la représentation, au théâtre de l’Hôtel de Bourgogne, de la Bérénice de Racine,
la troupe concurrente de Molière représente au Palais-Royal, avec moins de succès, Tite et Bérénice de
Corneille. Signe évident de la rivalité artistique des deux dramaturges et de la guerre économique des
compagnies. À la place du lyrisme amoureux de Racine, Corneille met en évidence l’enjeu politique de
l’intrigue et l’éthique de l’honneur, destinée à susciter l’admiration plus que la pitié.
Puisant dans les références de l’Antiquité, notamment Suétone, Corneille rivalise ici avec la Bérénice
de Racine.
Le contexte
Les contemporains y ont vu des allusions au renoncement du roi à son amour pour Marie Mancini.
Sujet apparemment idéal pour Corneille, où s’opposent exigences politiques et passion amoureuse, il
offre au dénouement l’exemple de deux êtres qui pourront apparaître comme le modèle idéalisé des
amants contraints à une séparation glorieusement acceptée.
➠ Recherche Faites une recherche sur la vie théâtrale des années 1670. Comment deux pièces sur le même thème
documentaire : ont-elles pu être représentées à seulement dix jours d’intervalle ?
Pouvez-vous à présent indiquer en quelques mots quels sont les grands thèmes qui caractérisent
la tragédie classique ?
Quels sont les grands ressorts de l’action tragique ?
À votre avis, quels sentiments suscite chez le spectateur le spectacle de la tragédie à l’âge classique ?
Ces sentiments sont-ils les mêmes pour le public de l’époque romantique ?
Pouvez-vous caractériser l’évolution dans le temps de la tragédie ?
A Le sujet
NB : Votre édition en « petit classique » comporte un résumé de la pièce, ainsi que des renseignements
sur ses sources et notamment le texte de l’historien romain Suétone dont Racine s’est inspiré. S’agissant
de la vérité historique des personnages et événements auxquels l’auteur se réfère, je vous renvoie au
document figurant en annexe de ce cours, que vous pouvez bien sûr consulter à tout moment. Pour ce
qui est du résumé, plutôt que de vous en fournir une énième mouture, je vous propose de lui donner la
forme d’un canevas de l’action, scène par scène, précédé de repères spatio-temporels et d’un tableau
des personnages.
Repères
– Le lieu : Rome, palais impérial. Un cabinet secret, entre l’appartement de Titus et celui de Bérénice
et donc, symboliquement, entre le lieu du pouvoir et celui de l’amour. Le décor à lui seul maté-
rialise l’enjeu dramatique et tragique de ce qui va se dérouler sur la scène (lisez à ce propos la scène
d’introduction qui « commente » ce décor et en redouble l’effet symbolique de manière très efficace,
notamment pour le simple lecteur).
- Sont évoqués dans la pièce : la cour de Rome, le port d’Ostie où attend la flotte d’Antiochus, l’Orient,
la Judée de Bérénice et la Comagène, royaume d’Antiochus, et enfin l’empire romain.
Activité
Repérez sur des cartes géographiques (votre édition en comporte certainement) la situation de ces
lieux.
– Le temps : 79 après J. -C. Fin du deuil de huit jours qui vient de marquer la mort et la déification de
l’empereur Vespasien, père de Titus.
– Les personnages :
Titus : Fils de Vespasien, nouvel empereur de Rome. Vainqueur de la Judée, annexée à Rome, il a maté
le soulèvement de Jérusalem et ramené avec lui la reine Bérénice qu’il se dispose à épouser.
Bérénice : Reine de Palestine, vit à Rome depuis 5 ans avec Titus dont elle est la maîtresse.
Antiochus : Antiochus, roi de la Comagène, ayant combattu aux côtés de Titus en Judée. Amoureux
de Bérénice.
Les confidents : Paulin (Titus), Arsace (Antiochus), Phénice (Bérénice)
NB : On se gardera de rapporter les noms de Judée (terre des Juifs) et de Palestine, à la réalité
actuelle de ces pays. D’abord parce que Racine prend beaucoup de libertés avec l’Histoire.
Ensuite parce que cette région, incluse dans l’Empire romain à l’époque de Titus, n’a plus rien
de comparable à présent avec ce qu’elle était alors, au plan des souverainetés, du peuplement
et des réalités politiques. L’Israël et la Palestine d’aujourd’hui, presque 2000 ans après, n’ont
rien à voir avec notre sujet.
Séquence 5-FR10
1-FR10 213
B Le découpage dramatique
Acte I
Scènes Résumé
Scène 1 Antiochus envoie son confident Arsace solliciter pour lui un entretien auprès
de Bérénice.
Scène 2 (monologue) Antiochus aime Bérénice désespérément et se tait depuis cinq
ans, cachant son amour « sous le voile de l’amitié ». Il souhaite néanmoins
lui ouvrir à présent son cœur avant de quitter Rome.
Scène 3 Bérénice accepte de le recevoir. Le roi de Comagène explique à Arsace les
raisons de son départ : le mariage annoncé de celle qu’il aime avec Titus.
Scène 4 (entretien Bérénice-Antiochus) Bérénice croyait entendre un ami, elle subit
la déclaration de celui qui s’apprête à s’éloigner d’elle, le coeur plein de pas-
sion et de douleur. Sa réaction hautaine trahit une sincère déception.
Scène 5 Bérénice ne partage pas la compassion de sa suivante Phénice pour Antiochus
ni ses craintes au sujet du mariage avec Titus. Son amour s’exhale en un chant
inspiré par la cérémonie d’apothéose de Vespasien.
Acte II
Scènes Résumé
Scène 1 Titus attend Antiochus et s’inquiète de Bérénice auprès de son confident.
Scène 2 Titus s’ouvre alors à Paulin, qu’il a interrogé sur les sentiments de Rome envers
celle qu’il a choisie pour femme. Comme ce dernier lui rappelle la rigueur de
la loi interdisant toute union avec une reine de sang étranger, l’empereur lui
annonce son intention de se séparer de Bérénice et de la renvoyer en Orient
avec Antiochus.
Acte III
Scènes Résumé
Scène 1 (entretien Titus-Antiochus) Titus charge Antiochus, réticent, de revoir
Bérénice pour lui signifier la rupture qu’il n’ose lui annoncer lui-même, et de
ramener cette dernière en Palestine.
Scène 2 Antiochus est partagé et confie ses espoirs et ses craintes à Arsace. De
Bérénice, il rêve de conquérir enfin le cœur, tout en craignant le courroux
que provoquera sa douleur. Il hésite encore à lui parler.
Scène 3 (entretien Bérénice-Antiochus) Devant Bérénice, Antiochus n’ose d’abord
expliquer la raison de sa présence. Sommé de parler, il instruit la reine des
volontés de Titus : rupture et départ imminent. Bérénice ne veut pas le croire
et le congédie à jamais.
Scène 4 Sous l’effet de ce congé, Antiochus décide de partir sans plus attendre.
Acte IV
Scènes Résumé
Scène 1 (monologue de Bérénice) Bérénice, angoissée, attend le retour de Phénice,
par elle chargée d’obtenir une rencontre avec Titus.
Scène 2 L’empereur va venir. Phénice presse Bérénice de se reprendre et de l’attendre
dans ses appartements.
Scène 3 Titus désire demeurer seul un moment avant d’affronter Bérénice.
Scène 4 (monologue de Titus) L’empereur hésite encore entre la fidélité à son amour
et l’obéissance à la loi de Rome que lui impose son titre. Mais sa détermi-
nation l’emporte.
Scène 5 (2e entretien Bérénice-Titus) Bérénice laisse éclater sa rancœur douloureuse
et menace de se tuer. Titus proteste de son amour, jusqu’aux larmes, mais sa
décision est irrévocable.
Scène 6 Titus craint que Bérénice ne mette sa menace de suicide à exécution. Dans
sa détresse, il songe un instant à se dédire, quitte à braver Rome. Déchiré, il
est cependant convaincu de n’en rien faire par son confident.
Scène 7 Antiochus peint à Titus le désespoir de son amante, et le presse de la sauver.
Titus se dit lui-même trop anéanti pour lui parler.
Scène 8 Le Sénat et le peuple romain réclament l’empereur. Antiochus tente une ultime
incitation à rejoindre Bérénice. Titus obéit au messager du Sénat et se rend
devant l’assemblée. (NB : le terme désigne, à Rome, la plus haute assemblée
de l’Empire)
C L’exposition
– La première scène du premier acte constitue dans le théâtre classique ce que l’on appelle l’exposition,
ici prolongée sur les trois premières scènes.
– Il s’agit pour l’auteur de fournir d’emblée au spectateur les éléments générateurs de la tragédie, de
camper les personnages, les enjeux auxquels ils vont être confrontés, et de susciter ainsi attente et
curiosité quant à la suite de la pièce.
– La technique adoptée au théâtre consiste à jouer sur un double système de communication : le
dialogue entre les personnages participe de l’action de la pièce, mais s’adresse aussi au spectateur
aux fins de l’informer. Les monologues assument, de même, le rôle d’expression des états d’âme du
personnage et de communication en direction du spectateur. Ce système est particulièrement orienté
vers le public dans les scènes d’exposition.
– Il convient, en outre, de noter l’enchevêtrement de trois référents dans ce qui est énoncé sur la scène :
(a) celui (ou ceux) qui parle (nt)
(b) celui dont il (ou ils) parle (nt)
(c) celui (ou ceux) à qui il(s) parle (nt)
Sachant que (c) se dédouble en : personnage(s) et spectateurs.
왘 NB : À l’époque de la création de Bérénice le sujet a été mis en scène dans plusieurs pièces et le public en
connaît le canevas. Les doctes, cette élite cultivée et critique, uniquement attentive à la manière dont
l’auteur traite cette histoire, sont surtout intéressés par la forme de cette exposition. Les mondains
et la cour qui forment l’autre partie du public se montrent de même plus attentifs aux beautés du
discours qu’à un contenu qui leur est largement familier.
Il reste que pour un public d’aujourd’hui qui ignorerait tout des amours de Titus et
Bérénice, l’exposition joue pleinement son rôle d’information et de mise en situation d’attente de ce
qui va suivre. Preuve que les lois du théâtre classique lui assurent une inaltérable pérennité.
D’Antiochus, nous comprenons qu’il est assez proche de « la reine » pour solliciter d’elle
une entrevue sans témoins.
Mieux : en 6 vers, Arsace nous informe aussitôt que celui qui compte entre les plus grands
rois de l’Orient, fut hier l’amant * de cette reine, et que Titus a promis à cette dernière de l’épouser.
왘 NB : « amant » ne signifie dans la langue du XVIIe que : « celui qui aime », l’amoureux, et non celui qui
bénéficie des faveurs d’une femme mariée. Vous découvrez déjà ce qui fait l’une des difficultés de
compréhension de la pièce, son vocabulaire, très souvent éloigné du nôtre et cause de contresens
plus ou moins graves. Votre édition comporte sans doute un indispensable lexique. Dès à présent
je vous fournis un autre exemple significatif :
Dans le vers célèbre d’Antiochus que vous lirez plus loin
« Dans l’Orient désert, quel devint mon ennui » (I, 4 v. 234)
« ennui » n’a pas le sens de désagrément ou d’abattement mais plutôt de tourment, de torture morale,
le contresens serait de voir un banal ennui dans ce qui est en fait une profonde souffrance.
Reportez-vous donc aussi souvent que possible à votre lexique. Les mots à éclairer sont nombreux :
alarme, bruit, charmant, fortune, gêner, transports.
L’essentiel du sujet de la pièce est dit et conduit à en formuler l’enjeu politique et sentimental.
Exercice autocorrectif n° 3
Pouvez-vous à présent formuler en quelques mots l’interrogation qui suscite la curiosité et l’attente du
lecteur ou du spectateur et qui n’est rien d’autre que le sujet tragique de la pièce ?
La scène 2
Un monologue en forme de stances, permet au spectateur d’entendre ce qu’Antochius n’a pas confié à
Arsace : il aime toujours Bérénice (dont le nom est enfin prononcé), et est venu le lui dire une dernière
fois, avant de la quitter. Son monologue le montre partagé entre ce besoin d’aveu et la crainte de déplaire
à la reine. Cette hésitation est, de fait, la marque même du personnage. Son insistance à décliner le
lexique du départ (partir, partons, retirons-nous, sortons, allons loin) renforce son image de vélléitaire
incertain dans ses volontés, et de vaincu condamné à la fuite. L’interrogation finale (vers 50) montre
bien d’ailleurs qu’Antiochus est loin d’avoir franchi le pas de la séparation annoncée.
L’empereur de Rome va-t-il épouser, contre la loi, une reine étrangère, hier convoitée par un roi oriental
qui voit aujourd’hui ses espoirs définitivement ruinés par la perspective de cette union ?
On observera que l’importance d’Antiochus est ambivalente : premier protagoniste à paraître sur scène,
il donne d’emblée à la pièce sa tonalité, celle de l’amour malheureux. Il est cependant évident que
celui que son confident décrit comme l’ami fidèle de la reine, ne sera pas le héros de la tragédie et que
l’amant d’hier demeure en retrait derrière l’empereur Titus. Notez d’ailleurs que le premier mot qu’il
prononce : « Arrêtons », est à lui seul révélateur.
Afin de répondre, au terme de notre cours, aux question énoncées tout à l’heure autour de ce que nous
avons nommé notre problématique, il convient maintenant d’embrasser l’ensemble de la pièce et de
l’interroger à partir de quelques axes susceptibles de nous éclairer sur leur pertinence.
Je vous propose donc d’orienter votre lecture selon trois axes :
1) L’évolution psychologique des trois protagonistes de Bérénice et son arrière-plan politique. (NB :
« politique » désigne ce qui relève du gouvernement de la cité et plus généralement de l’État et de
l’Empire)
2) La manifestation du tragique dans ses rapports avec l’action dramatique.
3) La sublimation poétique de l’univers tragique racinien.
Ë En somme, nous allons d’abord voir si le texte peut se réduire à un conflit psychologique entre
trois personnages, au sein d’une situation politique donnée. Hypothèse d’une pièce plus élégiaque et
triste que tragique.
Ë Nous suggérerons, et tenterons de démontrer ensuite, que cette lecture « intra-mondaine » de
la pièce ne permet pas d’en saisir tout le tragique, par essence « extra-mondain », c’est-à-dire régi
par un absolu et non par les seules contingences humaines ou politiques. (Rappelez-vous Œdipe et
les dieux.)
Ë Nous proposerons ensuite une synthèse de ces approches en réconciliant l’esthétique élégiaque
et la grandeur tragique, telles que le verbe racinien les conjugue au plus haut.
La séquence fera alterner pour cela lectures méthodiques d’extraits choisis et commentaires transver-
saux, invitant à plusieurs lectures cursives de la pièce.
Acte I
1) Antiochus
Dès les scènes d’exposition, nous l’avons vu, Antiochus trahit sa faiblesse, ses hésitations et ses souf-
frances. Ce combattant, hier courageux et même téméraire contre les rebelles de Judée, est en amour
l’éternel perdant. Du vaincu, il présente tous les traits : la tristesse, la volonté défaillante, la mélancolie.
Même s’il cède à l’illusion de voir se retourner le destin en sa faveur, son avenir n’est fait que de regrets
du passé. Amant sans espoir, il cherche à se délivrer de son malheur par l’aveu de son amour. Encore
cet aveu est-il longuement différé et donne lieu aux hésitations du monologue de la scène 2. En fait,
Antiochus est entièrement soumis aux événements et à la décision des autres. Que Bérénice épouse
2) Bérénice
- Son entrée peut éveiller chez Antiochus une trompeuse espérance : fuyant la joie importune de tant
d’amis nouveaux que la promesse de son accession au trône attire autour de sa personne, Bérénice se
dit impatiente de rencontrer cet ami qui lui parle du cœur (135-37).
- Immédiatement, cependant, la reine évoque l’honneur qui va lui être réservé et dont elle prétend
partager les bienfaits avec son ami, lequel y voit confirmation du mariage prochain.
Pourtant, alors qu’Antiochus désigne précisément cet honneur fatal (l’hymen, le mariage), Bérénice
atténue la douleur de la nouvelle en se plaignant de l’indifférence de l’empereur à son égard. C’est
pour aussitôt se lancer dans un chant d’amour à Titus, dont l’analyse est révélatrice de sa psychologie
à ce stade de la pièce. C’est en amoureuse qu’elle a souffert de la relative indifférence de Titus à son
égard durant le deuil de Vespasien. Son statut d’empereur alors l’éloignait d’elle, qui ne prétend l’aimer
que pour lui-même et non pour les grandeurs dont il est revêtu (161).
Pourtant, la déification de l’empereur défunt et la proclamation de Titus devant le Sénat,
en consacrant le règne de celui-ci inonde de joie et de fierté celle qui l’aime et l’admire. L’amour sin-
cère se double ici d’un orgueil non moins évident. Pour la seconde et dernière fois de la pièce, la rime
Bérénice/impératrice (175-76) souligne cet orgueil, avivé par la promesse d’être couronnée à son
tour et de régner sur tant d’États. De même, aurez-vous noté le parallélisme entre les soins religieux
de Titus pour son père et le soin réservé à son amante, élevé au même rang de dignité.
C’est donc bien en femme triomphante que Bérénice nous apparaît en cette scène 4
de l’acte I. Dans ce contexte, sa réaction hautaine et méprisante envers Antiochus, bientôt qualifié
de mortel (261), atteste d’une confiance en son destin, que la suite viendra contrarier mais qui pour
l’heure est entière.
- La scène 5 doit à Phénice un éclairage soudainement plus sombre sur l’avenir de celle dont il appa-
raît bientôt qu’elle s’aveugle sur son destin. La confidente tente en vain de mettre en garde Bérénice
contre son optimisme :
Titus n’a point encore expliqué sa pensée (292)
et
Rome vous voit, Madame, avec des yeux jaloux
La rigueur de ses lois m’épouvante pour vous (293-94)
Exercice autocorrectif n° 4
Notez en quelques mots-clés ce que votre lecture psychologique de l’acte I vient de vous apprendre sur
les sentiments qui animent Antiochus et la reine Bérénice ainsi que sur leurs comportements.
Acte 2
1) Titus
- Ses premiers mots révèlent d’emblée le mélange d’autorité et d’inquiétude, de force et de faiblesse
du personnage. Son souci d’Antiochus et de Bérénice trahissent une évidente fébrilité que Paulin ne
manque pas de noter. L’empereur est préoccupé par la voix publique et ce qu’elle traduit de l’opinion
de Rome au sujet de son amour pour la reine étrangère et, implicitement, de leur mariage ?
Que faut-il que Bérénice espère ?
Rome lui sera-t-elle indulgente ou sévère ?
- La réponse de Paulin :
Rome ne l’attend point pour son impératrice
ne fait que réaffirmer la loi romaine et les effets de sa rigueur.
Titus lui oppose, dans un premier temps, la force de sa passion amoureuse, qu’il lie précisément au rêve
insensé qui a pu être le sien : …élever Bérénice à l’empire. Or, ce rêve, qui aujourd’hui semblait pouvoir
se réaliser, il doit l’arracher de son cœur
Pour jamais, je vais m’en séparer (446)
- Le spectateur sait que cette rupture est inéluctable. Titus confesse que la décision lui a valu de cruels
débats intérieurs depuis la mort de son père. L’amant insouciant a senti s’abattre alors sur lui le fardeau
de son destin impérial. On notera, pour s’en souvenir plus loin, que ce destin est présenté comme le
choix des dieux… (465).
Il lui faut à présent assumer cette gloire (honneur et devoir confondus) et s’incliner devant la loi
ancestrale, alors qu’il aime Bérénice plus que jamais (441). La reine doit partir après qu’il lui aura parlé
une dernière fois.
- Et Titus d’évoquer le passé et la manière dont Bérénice, en le détournant de la vie dépravée, a inspiré
tous ses actes (506-508). La bravoure du soldat d’abord, dont l’éclat illuminait le regard de l’aimée,
la bonté de celui qui ensuite entreprit le bonheur de mille malheureux (514) pour se grandir encore à
ses yeux. Il lui doit tout (519), et, comble d’ingratitude, pour seule récompense va devoir la repousser
(521).
- Plus se rapproche le moment de faire connaître sa décision, plus Titus vacille dans sa résolution. S’il
trouve la force de la signifier à son amante, il n’est pas sûr de survivre à l’épreuve (552).
L’héroïsme cornélien consiste à choisir librement (au prix d’un courage exemplaire et
de débats douloureux) la gloire qui grandit, en lui sacrifiant l’amour. Le personnage triomphe ainsi
de lui même et s’accomplit dans sa vie d’homme. Il dépasse ainsi la contradiction dans laquelle
il était enfermé.
Avec Titus on pressent que le triomphe, imposé par la loi et par les dieux, sera uni-
quement moral et risque de coïncider avec une défaite humaine, un renoncement à soi-même. La
contradiction est ici insurmontable, ce qui est la marque absolue du tragique.
Sous réserve d’expliquer plus tard (notre second axe de lecture) en quoi la pièce de Racine atteint à ce
tragique absolu, vous noterez que la simple analyse psychologique permet de comprendre en quoi les
personnages de Bérénice sont enfermés dans une logique fatalement destructrice.
Nous verrons par ailleurs (en annexe) comment Corneille reste en revanche fidèle à sa
manière dans sa propre tragédie Tite et Bérénice.
2) Bérénice -Titus
La scène 3 met en présence Titus et Bérénice. Bérénice attendait beaucoup de cet entretien, censé
confirmer ses espoirs ardents en dissipant le malaise entretenu par une indifférence qu’elle attribue
(toujours) au deuil de l’empereur. Le flot de ses paroles dénote une fièvre qui contraste avec son assu-
rance de l’acte I. Ses reproches trahissent une réelle inquiétude. On lui offre des états quand elle ne
désire que des preuves d’amour
Voyez-moi plus souvent, et ne me donnez rien (576)
- Titus répond à ces attentes par un « Madame » respectueux, suivi d’une tournure à la 3e personne,
encore plus distante : « toujours Bérénice est présente à mes yeux ». Le désarroi de l’amante ne ren-
contre que la gêne d’un empereur qui détourne les yeux.
- Bérénice veut croire encore que la mort de Vespasien continue d’occuper l’esprit de son fils et pèse sur
son comportement. Dans son aveuglement, elle touche, sans le savoir, à l’essentiel : c’est bien en effet
la mort de Vespasien qui en faisant de Titus un empereur soumis à la loi de Rome détourne ce dernier
de son amour. Titus le dit implicitement, en une phrase ambivalente :
Plût au ciel que mon père, hélas ! vécût encore
Que je vivais heureux ! (600)
que Bérénice interprète à contresens :
...vos pleurs ont assez honoré sa mémoire (603)
Exercice autocorrectif n° 5
Où est-ici le contresens auquel Bérénice se laisse prendre ?
- Bérénice voit juste, en revanche, quand elle dénonce le peu de cas que Titus semble faire de ses propres
pleurs. Par trois fois, elle implore de manière pathétique (Et moi.. Moi. Moi) jusqu’à laisser poindre la
tentation (ou la menace) du suicide :
Moi, qui mourrais le jour qu’on voudrait m’interdire
De vous. (615)
Le spectateur est ici tenté de prédire à Bérénice la fin tragique de toutes les héroïnes raciniennes,
d’Hermione à Phèdre. À l’appui de cette idée, le fait que l’amour, dont Bérénice incarne ici la toute-
puissance et l’inébranlable sincérité, est pour elle un tel absolu qu’on n’imagine pas qu’elle puisse
survivre à son échec.
Exercice autocorrectif n° 6
Comme pour l’acte précédent, énoncez les mots-clés résumant les sentiments et comportements des
personnages à l’acte II.
Acte 3
1) Titus
- L’empereur est d’autant plus fâché du départ annoncé d’Antiochus qu’il a besoin de ce dernier pour
mener à bien son projet (680). Le rappel de leurs victoires, les compliments et amabilités qu’il lui adresse
n’ont d’autre but que de l’amener à en accepter l’idée et à la mettre en œuvre. Antiochus n’a d’ailleurs
pas le choix : c’est le Titus impérial qui parle ici et à qui l’on obéit.
- Antiochus n’est pas choisi au hasard : à la fraternité du combat s’ajoute ce que Titus pense être une
« amitié » réciproque du roi pour Bérénice, sentiment qui ne peut que le rapprocher de ce frère d’armes.
En demandant à ce « substitut » privilégié de parler en son nom et en lui confiant Bérénice, Titus se
libère d’un aveu qu’il est incapable de prononcer lui-même, et remet l’objet de son amour aux soins
d’un homme qu’elle adore (704).
- Une fois la vérité connue d’Antiochus (Prince, il faut la quitter. 714) les arguments que Titus énumère
pour justifier sa rupture sont connus : celui qui se dit Maître de l’Univers avoue qu’il ne peut disposer
de son coeur contre les lois de Rome.
왘 NB : à l’inverse, Auguste dans Cinna de Corneille peut dire : « Je suis maître de moi comme de l’Univers ».
L’un est tragique, l’autre non. La lecture psychologique à laquelle nous nous limitons pour le moment
ne peut dissimuler que celui qui, à aucun moment n’a manifesté le courage de défendre Bérénice contre
Rome, se cache derrière le destin et la loi pour dissimuler sa lâcheté. Une lecture tragique de la pièce
nous permettra d’approfondir cette notion de « tragique racinien ». Pour l’heure, il nous suffit de
comprendre en quoi Titus agit moins qu’il n’est agi, accablé par une décision qu’il subit sans avoir le
courage de l’assumer, et qui le conduit à anéantir sa personne pour sauver sa gloire.
2) Antiochus
- À la scène 2, face aux enjeux tragiques qui pèsent sur le couple Titus/Bérénice, Antiochus paraît bien
prosaïque et son confident redouble encore cette impression. Arsace ne voit dans la proposition de Titus
qu’une occasion pour son maître de reconquérir le cœur et la personne de Bérénice.
- La réponse d’Antiochus semble, pour un spectateur d’aujourd’hui, plus vulgaire encore :
Arsace, laisse-moi le temps de respirer. (775)
Comme toujours le roi ne sait que croire ni que faire. Devant les grossières invitations de son confident
à prendre une place encore chaude (cet hymen est rompu... l’amour vous invite), qui ne dépareraient pas
dans une comédie, Antiochus hésite. Partir avec Bérénice et la séduire ? Il ne recueillerait que pleurs,
suscités par un autre (814). Lui annoncer que Titus la renvoie et recueillir les fruits de cette révélation ?
Titus seul doit parler et supporter seul la douleur et la haine que cette cruelle vérité provoquera (845).
D’ailleurs au moment de se décider, Antiochus ne peut qu’invoquer le ciel : Bérénice vient interrompre
ses délibérations, et sa première phrase est pour lui reprocher d’être encore là !
La scène 3 est cruelle pour cet indécis au cœur fragile comme pour Bérénice à qui il doit révéler, malgré
ses hésitations, la froide vérité. Les dérobades d’Antiochus toujours tremblant (865) et craignant la
douleur de Bérénice autant que sa colère, ne tiennent pas devant la détermination de la reine à le faire
parler. Quand finalement il cède, c’est pour annoncer de la manière la plus rude qu’à jamais l’un de
l’autre il faut se séparer (894).
Exercice autocorrectif n° 7
Antiochus, d’ordinaire si faible, se montre soudain aussi impérieux. Relevez les termes qui le montrent
et donnez une explication à ce changement de ton.
3) Bérénice ne peut plus rien entendre, et semble pétrifiée. Alors qu’elle a mis toute son énergie dou-
loureuse, angoissée et vindicative (876) à arracher son aveu au roi de Comagène, elle ne peut maintenant
qu’osciller entre deux pôles contraires : oui elle a été trompée (906 et 907), non, c’est impossible, et
elle veut sur le champ en être convaincue par Titus lui-même (912)
(NB : le « tout à l’heure » de ce vers signifie « tout de suite » : nouveau piège de la langue du XVIIe
qui en recèle beaucoup.. )
- Le congé cinglant donné à Antiochus s’accompagne d’une furtive affirmation de son incrédulité face
왘 NB : à ses propos, comme s’il s’agissait malgré tout de se rassurer :
Hélas ! pour me tromper je fais ce que je puis.
Bérénice vivait depuis le début de la pièce dans une illusion trompeuse. Cette dernière vient
de se déchirer. Elle ose à peine s’y réfugier encore.
Exercice autocorrectif n° 8
Établissez le relevé des sentiments et comportements successifs des personnages en cet acte III.
Acte 4
1) Bérénice : Dans le seul bref monologue que Racine réserve à Bérénice, celle-ci cède à l’agitation
éperdue que provoque en elle l’abattement physique et moral suscité par l’angoisse. Attente fièvreuse
de Titus et de ce qu’il va lui confirmer, aggravée par le présage funeste (958) que constitue l’absence
prolongée de Phénice, exprimée en deux vers symétriques :
Exercice autocorrectif n° 9
Comment interprétez-vous le point d’exclamation du vers 953 et son absence au vers 957 ?
2) Titus
- Son monologue introspectif fait entrer le spectateur dans le débat crucial qui occupe l’esprit et le
cœur de l’empereur et de l’homme. Racine utilise ici le procédé du dédoublement entre tu et je, en
un dialogue continu où le moi du personnage est écartelé entre tous les possibles, de sorte que les
deux pronoms se confondent et s’opposent tout à la fois :
- À toi le combat qui se prépare contre la tentation de céder au regard de Bérénice, combat qui exige
de toi une certaine barbarie (992).
- Mais « je » s’interroge :
Soutiendrai-je ces yeux dont la douce langueur
Sait si bien découvrir les chemins de mon cœur
Quand je verrai ces yeux armés de tous leurs charmes (993-95)
- D’ailleurs, la loi que Titus invoque pour justifier sa rupture, Rome ne l’a pas encore brandie. Titus est
seul face à sa décision :
Qui l’ordonne ? Moi-même ; (1000)
Rome ne pourrait-elle finalement se laisser séduire par la reine ? (1008)
- À peine aperçu, le rêve est écarté et le « tu » chasse le « je ». La haine des rois (et donc des reines)
est ancrée dans l’esprit romain : Titus, ouvre les yeux ! (1013). La lâcheté serait de céder à l’amour et de
renoncer ainsi à l’empire (1024). Mais n’est-ce pas déjà le cas depuis huit jours d’un règne perturbé
par cet amour qui l’accapare et le détourne de ses devoirs ?
3) Le « Non ! » virulent de Bérénice qui ouvre la scène 5 (et termine l’alexandrin précédent) a beau
s’adresser à Phénice, les spectateurs et Titus lui-même l’entendent comme un cri et un rejet de la déci-
sion qu’on vient lui signifier. S’adressant à Titus, elle lui fait d’ailleurs le violent reproche de la rejeter
(1044). Titus se dit lui-même malheureux mais invite Bérénice à la raison et au sacrifice :
Forcez votre amour à se taire (1051)
- Invoquant la volonté qu’il met au service de son devoir, il désire que son amante, par son propre
renoncement, l’aide à fortifier son cœur. Elle l’aidera ainsi à vaincre sa faiblesse et retenir ses pleurs
(1055-56). Loin de regretter son attitude il paraît donc ici la donner en exemple. On sait pourtant
que cette détermination est nouvelle et qu’il a longtemps hésité avant de la faire sienne. Il reste qu’il
la réaffirme sans détour :
Car enfin, ma princesse, il faut nous séparer. (1061)
- Bérénice lui répond avec ressentiment. Pourquoi a-t-il si longtemps leurré son amante, alors qu’il
n’ignorait rien des lois romaines (1065) ? S’il l’avait quittée plus tôt, elle aurait accepté de tomber sous
le coup du peuple, du sénat, de l’empire. Mais pas à présent, alors que Titus est tout puissant, peut
l’imposer à l’univers qu’il tient sous son respect, et décide seul de son renvoi (1074- 1086).
- Titus invoque l’insouciance qui a précédé son accession à l’empire et la prise de conscience que cette
dernière a entraînée. Aujourd’hui,
il ne s’agit plus de vivre, il faut régner.
- Bérénice prend acte de la rupture avec une rage mal contenue :
Hé bien ! régnez cruel ; contentez votre gloire
Coupant court à l’entretien, elle adresse à son amant un adieu éternel (1110-11) et oppose la souf-
france de son exil à l’indifférence que pourrait montrer son ingrat amant.
- Titus lui répond en invoquant la mort dont il espère qu’elle viendra bientôt mettre fin à ses propres
souffrances.
- Bérénice suggère alors un compromis. Elle resterait à Rome bien que sans espoir d’épouser jamais
celui qu’elle aime.
- Titus craint de connaître alors la réprobation violente de son peuple. Devant l’incompréhension de
Bérénice, il ne peut réprimer ses pleurs (1154) :
Oui, Madame, il est vrai, je pleure, je soupire
Je frémis.
Cependant, toute l’histoire de Rome lui impose ce renoncement.
- Bérénice éclate alors en imprécations contre le barbare qui la sacrifie. Elle le quitte. Sa vengeance
prendra pour Titus la forme du remords. Elle menace de se donner la mort. Sa douleur et le sang
qu’elle versera sont autant d’ennemis qu’elle va lui laisser.
- À la scène 6, Titus, alarmé, veut prévenir le suicide de son amante. Son confident l’en dissuade,
Bérénice étant protégée par sa suite. Il invite l’empereur à regarder plus avant et à ne considérer que la
gloire, au-delà de l’épreuve (1209-12). Titus s’accuse pourtant de sa barbarie, se compare à Néron et
paraît de plus en plus égaré. Cependant, Paulin le ramène à la réalité : Rome est déjà en train de célébrer
son renoncement. Titus exhale sa souffrance en deux vers où tout est dit du tragique de la pièce :
Ah ! Rome ! Ah ! Bérénice ! Ah ! prince malheureux !
Pourquoi suis-je empereur ? Pourquoi suis-je amoureux ? (1225)
Exercice autocorrectif n° 10
Effectuez un relevé lexical de tous les termes qui dans les scènes 6, 7 et 8 se rattachent à l’idée de mort
et laissent volontairement imaginer un dénouement violent, dont vous savez qu’il ne se produira pas,
renforçant ainsi l’effet de surprise de la dernière scène de la pièce.
Exercice autocorrectif n° 11
Sentiments et comportements des personnages à l’acte IV.
Acte 5
- Arsace informe Antiochus du départ de Bérénice, offensée par le silence de Titus. Le dépit a succédé
en elle au désespoir et à la fureur destructrice. Elle a écrit à l’empereur. Titus, lui, est retenu par le peuple
de Rome qui en l’acclamant le lie irrémédiablement.
- Avec son habituelle naïveté inquiète, Antiochus aperçoit pour lui un espoir dans ce départ tout
en sachant que le sort lui est si obstinément défavorable qu’il risque, une fois encore de subir une
infortune.
Titus paraît et Antiochus voit ses craintes confirmées. L’empereur l’invite en effet à le suivre chez la
reine pour le faire juge de l’amour qu’il continue de lui porter :
« Pour la dernière fois vous voyiez si je l’aime » (1292)
C’en est trop pour Antiochus : il s’éloigne, refusant d’être plus longtemps le jouet d’un destin qui se rit
de lui.
- La scène 5 voit une Bérénice hors d’elle, résolue à partir, non sans avoir affronté Titus et lui avoir
jeté au visage, sans réplique possible, toute la haine que lui inspire sa « trahison ». Jouant sur le dou-
ble registre des larmes (1316) et d’une ironie cinglante, elle fustige les promesses d’amour de Titus
- inscrites dans le décor même du palais (1321-26) - puis la gloire qui en détourne à présent son amant
(1331-32), avant de lui tendre la lettre qu’elle lui a écrite et dans laquelle elle redit son désir de mourir.
Titus proteste vainement de son amour puis découvrant la teneur de la lettre, interdit à la reine de
sortir et réclame Antiochus.
- La scène 6 laisse place à une longue confession de Titus. Ce dernier commence par évoquer les dou-
loureux combats intérieurs qui l’ont agité (1369-70). Il se dit enchaîné à son amour au point d’hésiter
encore sur son destin et son être même (1384). Repoussant néanmoins l’idée du mariage, incompatible
avec son statut impérial, il conjure la tentation de fuir son état et de céder à Bérénice qui rougirait
elle-même de sa lâche conduite (1403). Il suivra son destin, en romain (1410). Si Bérénice persiste
toutefois à vouloir mourir, il menace de se donner la mort sur le champ (1420-22). Son sort est donc
entre les mains de la reine.
À Antiochus dont il a voulu faire le témoin de sa sincérité, Titus demande de juger de sa « faiblesse »
amoureuse. Antiochus confesse à son tour son amour pour Bérénice (1444) et son intention de se
délivrer de cet amour en se donnant la mort (1459-60).
Exercice autocorrectif n° 12
Sentiments et comportements des personnages à l’acte V.
Exercice autocorrectif n° 13
Avant de lire ce qui suit, reportez-vous à un dictionnaire encyclopédique pour vous documenter sur
les noms suivants : Jansénisme - Port-Royal - Pascal, et relevez quelques dates qui vous paraissent
importantes pour notre étude de la Bérénice de Racine.
Relisez dans le même temps les repères biographiques et littéraires donnés au début de cette
séquence.
왘 NB : Nous n’en retenons ici que ce qui est utile à la compréhension de notre étude et donc sommes amenés
à simplifier au maximum une problématique religieuse d’une extrême complexité. Telle quelle, cette
problématique doit cependant retenir votre attention car elle est au centre de la vie intellectuelle du
XVIIe siècle, dominée notamment par le génie de Blaise Pascal.
- Pour les chrétiens, le péché originel commis par Adam et Ève a voué l’humanité à la damnation éternelle.
Dans sa bonté, Dieu a cependant voulu que la mort de Jésus-Christ sur la croix permette aux hommes
de se racheter. Ceux-ci peuvent-ils, dès lors, se sauver par leur seule volonté et leurs seuls actes, ou bien
leur faut-il bénéficier pour cela de l’aide de la Grâce, que Dieu accorde ou refuse souverainement ?
- La controverse a agité tout le Moyen-Âge, certains soutenant que l’homme est seul artisan de son
rachat, d’autres tel Saint Augustin, réaffirmant l’absolue nécessité de la Grâce.
- Derrière cette question apparaît au XVIe siècle la théorie protestante de la prédestination : chaque
être serait prédestiné dès sa naissance à recevoir ou non la Grâce et donc à être sauvé ou damné.
- L’espagnol Molina voulut concilier les deux thèses en publiant son Accord du libre arbitre et de la
Grâce (1588) : il appartiendrait aux hommes de transformer par leurs actes une Grâce dite « néces-
saire », donnée à tous, pour en faire une Grâce « suffisante » seule capable de leur assurer le salut. En
somme, Dieu donnerait à chacun sa chance, que l’on pourrait bien ou mal utiliser, par le jeu de ce que
l’on nomme le libre-arbitre.
- Cette notion de libre-arbitre est capitale, y compris pour notre étude de Bérénice. Il s’agit en fait de
savoir si les hommes (et, par exemple, les personnages de notre tragédie) ont la liberté d’agir pour
conduire leur destin, conformément ou non aux préceptes de Dieu ou des dieux.
-Plus importante encore pour ce qui nous intéresse ici, la question de savoir si l’homme a pour ce faire
la possibilité de déchiffrer les intentions divines et d’en tirer une indication quant à son salut ou
à sa damnation. Or le jansénisme introduit sur ce point une thèse capitale, à l’origine notamment de
son rejet par l’église :
- Dans un livre de 1640 intitulé Augustinus, l’évêque hollandais Jansénius brandit les thèses de St
Augustin contre celles de Molina. Le jansénisme, inspirateur de Port-Royal, (comme nous venons de
le voir), soutient non seulement que la Grâce n’est pas accordée à tous mais que les hommes n’ont
aucune possibilité de lire dans les intentions divines.
- Or, pour les jansénistes, le monde réel dans lequel se déroule la vie des hommes sous le regard de
cette divinité énigmatique, est foncièrement mauvais. Dominé par l’égoïsme et l’envie, le monde fait
obstacle au bien. Sans la Grâce, les êtres retombent dans le péché, or ils ne peuvent déchiffrer les signes
susceptibles de leur montrer le bon chemin.
- Dans ce monde mauvais, sans le secours d’un Dieu pour éclairer leurs actes, les hommes ne peuvent
se sauver par eux-mêmes. Se rapprocher de Dieu suppose alors de rompre avec le monde et ses
gloires illusoires, de s’élever au-dessus de lui par la seule volonté morale.
- Cet écartèlement de l’homme entre un Dieu indéchiffrable et une vie terrestre soumise au mal
peut être qualifié de tragique.
왘 NB : La tentation est grande de voir dans le théâtre de Racine, auteur nourri des théories jansénistes (tour
à tour épousées, rejetées au temps de sa vie mondaine puis réhabilitées sur le tard) une projection
de ces théories. Ce serait tout à fait abusif. Le théâtre, d’ailleurs condamné par Port- Royal, justement
parce qu’il est inscrit dans le monde, n’est pas une illustration des idéologies religieuses de son temps.
De plus, la tragédie racinienne s’inscrit dans un univers antique (Rome en ce qui concerne Bérénice)
païen, antérieur au Christ et donc au monothéisme (un seul dieu) chrétien.
- Néanmoins quelque chose d’essentiel subsiste dans l’univers racinien et dans Bérénice, de cette
vision de l’homme. Trois idées sont particulièrement à retenir ici :
- celle d’un « monde » ordinaire, tourné vers la faute et le mal ;
- celle d’un dieu (ou de dieux) toujours indéchiffrable quant à ses intentions ;
- celle de l’arrachement au monde et au temps par un sursaut volontaire et une vie solitaire
et intemporelle, qui ne vise pas au « bonheur » mais assume au contraire le tragique de
l’existence.
- Antiochus apparaît d’emblée, face à Bérénice, comme un être irrésolu et soumis à tous les aléas du
monde comme à la seule force de ses sentiments. Son vocabulaire est celui de la fuite et de la défaite,
jamais celui du sursaut : le contraire même d’un héros tragique.
La reine Bérénice s’adressant bientôt à lui sur un ton que nous avons tout à l’heure qualifié de mépri-
sant ne fait que souligner l’appartenance du roi de Comagène à un univers qui n’est pas le sien : ce
mortel (261) ne saurait parler d’égal à égal avec celle qui s’apprête à épouser l’empereur de Rome :
interprétation psychologique au premier degré.
- Dans une perspective tragique, nous attribuerons cette hauteur et cette distance au fait qu’Antiochus
incarne ici « le monde » alors que Bérénice est promise à un statut tragique qui la situe sur un autre
plan. Encore inconsciente de ce destin, elle est néanmoins placée d’emblée par Racine hors du monde
auquel elle se dérobe (135), et loin d’Antiochus, archétype du compromis et donc étranger à l’univers
de la tragédie.
- À la fin de la pièce, dans son adieu à Antiochus (1498-99), après le sacrifice qui la fait accéder à la
grandeur tragique en renonçant à l’empire et à l’amour, la distance prise avec Antiochus est encore
plus grande. Le mépris (donnée psychologique), n’entre pour rien alors dans cette attitude mais bien
le sentiment (tragique) de ne plus appartenir au monde des « mortels ».
- À l’acte II, Titus incarne dès son entrée et contrairement à Antiochus, l’être tragique écartelé entre
deux absolus. Les hésitations du soupirant perpétuel au moment d’avouer son amour à Bérénice (20
et suivants) paraissent dérisoires à côté du dilemme posé à Titus : trahir son devoir ou renier un amour
absolu. L’échec d’Antiochus, banal, est celui de tous les amoureux incompris et rejetés. Celui de Titus met
en jeu l’empire et la morale, son être public et son être intime : dans les deux cas sa grandeur. L’issue
à un tel dilemme ne pourra être qu’extrême : le suicide ou le sacrifice rédempteur. Les menaces de
suicide d’Antiochus relèvent du chantage ordinaire de l’amant dépité. La tentation suicidaire de Titus,
comme celle de Bérénice, marqueront les limites tragiques de leur condition et ne seront conjurées que
par un effort surhumain au terme de la pièce. Ce dernier mettra fin aux faiblesses et à l’indécision
des personnages qui sont d’ailleurs la marque même de tous les héros raciniens.
- L’empereur est pour l’heure seul avec lui-même, sous le regard du monde et d’une cour « peu sin-
cère » avec lesquels il n’a rien à partager (351), et loin de Rome dont Paulin lui redit l’hostilité à son
mariage. Au moment où il pensait pouvoir couronner son amour en « [élevant] Bérénice à l’empire »
Or, telle n’est pas l’éthique chrétienne, dont notre tragédie est plus que jamais tributaire
ici.
On suggérera qu’au tragique païen inspiré aux auteurs du XVIIe et notamment à Racine par le théâtre
grec ou l’histoire romaine, le poète substitue un tragique chrétien dont les valeurs sont évidemment
différentes.
Au crime et au suicide comme aboutissement de la crise tragique, il préfère ici l’assomption du couple
tragique, c’est-à-dire son accession à la grandeur douloureuse d’une existence tragique.
Racine prête à Titus - un moment tenté de suivre la volonté présumée des dieux et de se suicider « à
l’antique »- un acte qui est de l’ordre du pari, pour reprendre un mot cher à Pascal.
En l’absence de volonté explicite des dieux dont il ne connaît que le refus (du mariage) et non les
voeux (pour son destin d’homme), Titus repousse l’idée du suicide et donne ainsi un sens à sa vie, qu’il
suppose conforme au bien et à son destin.
Exercice autocorrectif n° 14
Recherchez dans un manuel de littérature ou dans vos petits classiques d’autres dénouements de
tragédies raciniennes pour les opposer à celui-ci (vous en chercherez au moins trois).
Élégie et madrigaux ne sont pas toute la pièce, dont les beautés concourent d’ailleurs à la force expres-
sive, mais plus largement, la poésie théâtrale racinienne en est un des premiers atouts. Ce sera l’objet
de notre troisième lecture.
« Que l’action soit soutenue par l’élégance de l’expression », écrit Racine dans sa préface.
Deux remarques :
a) l’élégance de l’expression, la qualité des vers -de leur rythme, de leur musicalité comme de leur syntaxe
- doit soutenir l’intérêt dramatique de la pièce et ne se donne pas comme pur atout poétique.
b) en conséquence, le vers racinien, s’il vise à l’élégance classique, ne se réduit pas pour autant à cette
élégance mais possède des vertus expressives et dramatiques que je qualifierais de fortes, si cette
expression n’était pas employée aujourd’hui à propos de tout et de rien.
Ë Quels sont les traits généraux les plus caractéristiques du style racinien dans Bérénice ? Simplicité
et galanterie.
• Le verbe
Autant que le nom, le verbe nourrit le vers de sa tension dramatique :
« Titus (. . . ) vint, vous vit et vous plut » (194)
(vers calqué sur le célèbre Veni, vidi, vici : « Je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu », de Jules César
annonçant au Sénat romain l’une de ses plus célèbres victoires)
« Je m’agite, je cours.. . .
La force m’abandonne, et le repos me tue (956)
« J’aimais, Seigneur, j’aimais, je voulais être aimée » (1479)
• Le vers-formule
- La simplicité se traduit également dans ce que l’on peut appeler le « vers-formule », cristallisant en
un alexandrin binaire les antithèses emblématiques de la tragédie :
« Si Titus est jaloux, Titus est amoureux » (664)
« Pourquoi suis-je empereur ? Pourquoi suis-je amoureux ? (1226)
« Mais il ne s’agit plus de vivre, il faut régner » (1102)
« Je l’aime, je le fuis, Titus m’aime, il me quitte » (1500)
Exercice autocorrectif n° 15
Si les mots galant et galanterie vous sont connus, sachez que leur sens a beaucoup varié depuis
l’époque de Racine. Au 17e siècle, la galanterie littéraire, qui s’exprime dans tous les genres poétiques
dédiés à la femme et à l’amour, est liée à la préciosité dont la variante bourgeoise est moquée par
Molière dans ses Précieuses ridicules et dans Les Femmes savantes. Une mode à propos de laquelle il
faut vous documenter car elle joue un rôle important dans la culture de l’époque. Consultez un manuel
de Littérature ou une encyclopédie au chapitre Préciosité.
L’ampleur du discours
À une certaine simplicité du lexique et du primat donné au verbe et au nom, simplicité parfois contre-
dite, comme nous venons de le voir, par des joliesses galantes, il faut opposer une évidente ampleur
du discours, favorisée par le choix de l’alexandrin.
Utilisant comme toujours l’alexandrin, vers naturellement ample, Racine se montre moins sobre que
d’ordinaire dans la présente tragédie. Ici, il multiplie les longues phrases enjambant plusieurs vers,
réhaussées d’interjections, d’interrogations, d’apostrophes ou d’exclamations, et relancées par de nom-
breuses anaphores. Le monologue de Titus à l’acte IV, scène 4, est souvent cité à ce propos : à lui seul,
il occupe toute une scène et multiplie les procédés oratoires d’amplification de toutes sortes, dignes
de la rhétorique (art du discours) des grands orateurs romains, tel Cicéron :
« Rome ne voudra point l’avouer pour Romaine ?
Rome peut par son choix justifier le mien » (1009)
« Rome sera pour nous...» (1013)
« Rome jugea ta reine en condamnant ses rois » (1017)
Vous observerez que ce ton oratoire est réservé, dans la pièce, aux personnages romains alors que
Bérénice s’exprime sur le ton du lyrisme pathétique ou de l’élégie, comme nous allons le voir.
L’élégie
Par élégie, nous entendons à la fois poésie nostalgique, lyrisme et donc musique.
Les pleurs et le regret du passé sont très présents dans la pièce. Le but déclaré de Racine est bien d’émou-
voir et, sur ce point, on sait qu’il rencontre auprès du public de la création « un succès de larmes». C’est
d’ailleurs aux larmes de Titus que Bérénice reconnaîtra la sincérité de son amour (1482-83). La rime
« pleurs »/ « douleurs » associe constamment par ailleurs cet amour à son impossibilité ou à son regret.
Antiochus est ainsi très prodigue en vers nostalgiques, le plus beau étant sans doute le célèbre :
« Je demeurai longtemps errant dans Césarée » (235)
(. . . )
« Je cherchais en pleurant la trace de vos pas » (238)
Un style dramatique ?
Poser la question revient à revenir sur l’opposition entre tragédie et tissu galant d’élégies et de madri-
gaux, opposition qui, je vous le rappelle, structure tout notre cours.
L’alexandrin est-il le vers dramatique par excellence ?
Non, répond le grand poète et dramaturge Paul Claudel au 20e siècle. Nous le citons ici :
« Le vers dramatique par excellence (. . . ) c’est l’iambe. Tous les grands poètes dramatiques ont employé
l’iambe, que ce soient les tragiques grecs, que ce soit Shakespeare, que ce soient les grands lyriques...
tous ont pour principe l’iambe, c’est-à-dire, la succession d’une brève et d’une longue : tic-tac, tic-tac,
ou alors tic-tic-tac, tic-tic-tac. L’alexandrin, au contraire, ou l’hexamètre (vers de 6 syllabes), sont des
éléments narratifs. Les appliquer au drame c’est un non-sens, sauf pour des génies exceptionnels comme
« Racine qui, lui, en a fait un emploi miraculeux » (. . . ).
(Entretiens avec Jean Amrouche. NRF)
Bérénice n’est pas, vous le savez maintenant, une pièce tragique au sens où ce mot évoquerait le rythme
oppressant d’un drame inexorable et violent. Elle n’est pas davantage un simple poème amoureux élé-
giaque. Racine, en pliant l’alexandrin à l’expression d’une tragédie intime se déroulant sous le regard
des dieux (ou de Dieu) réussit à marier la grandeur et l’expression de l’amour le plus absolu.
1) La déification de Vespasien et la cérémonie nocturne à laquelle elle a donné lieu exaltent Bérénice
qui, dans un même chant d’admiration, superpose l’image du nouvel empereur, son amant, à celle de
son père et des fastes qui ont entouré son apothéose.
- La description émerveillée à laquelle elle se laisse aller comme en un rêve, s’ordonne à la fois comme
un tableau et comme une page musicale. Inspiré par la peinture de son époque et inspirateur, en
retour, des peintres, Racine aime à brosser de somptueux tableaux au cœur de ses tragédies. Musicien
du vers, il accorde une place égale à la sonorité et au rythme de sa prosodie.
- Le tableau tient son pouvoir d’évocation de la lumière irradiante qui l’incendie et embrase le cœur
et les sens de la femme éblouie :
De cette nuit, Phénice-as-tu vu la splendeur (301)
La nuit enflammée (303), n’est que rougeoiement de flambeaux, de bûcher, de pourpre et d’or.
Le statisme d’une telle cérémonie est transcendé par le regard, qui vole de splendeur en éblouissement,
de flammes en aigles impériaux, de faisceaux (haches ornées de branches tressées, symbole du pouvoir)
en lauriers. Le cœur de ce tableau se situe au point de convergence des mille et un regards « avides »
fixés sur Titus, ainsi désigné comme centre emblématique du tableau et, partant, de l’univers. Comme
un astre, le nouvel empereur se détache sur le ciel de la nuit. Son éclat n’est pas seulement lié à son
accession au pouvoir suprême : il est inné. Fût-il d’origines plus « obscures » (315) - terme antithétique
de ceux exaltant l’éclat de Titus - que son ascendant sur le monde eût été immédiatement évident :
« Le monde en le voyant eût reconnu son maître »
Ce vers sera d’ailleurs appliqué à Louis XIV, le Roi Soleil, et l’assimilation est aisée. La force du pouvoir
de droit divin tient pour une bonne part dans le spectacle qu’il donne de sa puissance : tout le tableau
brossé par Bérénice va dans ce sens. La lumière qui émane de Titus, et qui s’oppose littéralement à
l’obscurité, trouve son reflet dans les flambeaux et les bûchers qui l’entourent. Le caractère religieux
de la scène et sa nature politique (« ce peuple, cette armée, cette foule de rois, de consuls, ce sénat »)
ne font qu’un. Le mot foi (313) a beau ne signifier ici que fidélité, on doit rappeler que la cérémonie est
celle d’une déification de Vespasien et que Titus est auréolé de la gloire céleste de son père.
Plus qu’une description, cette évocation tient de la vision : Bérénice revit intérieurement un moment
magique et s’enchante de sa remémoration extasiée. Dans ses analyses parfois novatrices de Bérénice,
l’écrivain Roland Barthes qualifie ce genre de tableau de « fantasme racinien ». Il est de fait que la
scène est moins vue que rêvée, moins restituée qu’interprétée dans le sens d’un moment de jouissance
sublimée.
Séquence 5-FR10
1-FR10 243
2) Le récit extatique de Bérénice se déroule en réponse aux mises en garde de Phénice censées éveiller
sa méfiance et témoigne d’une foi inébranlable dans les promesses de l’amant et son pouvoir de les
réaliser.
De ce point de vue, les tout premiers mots de cette réponse sont à la fois vrais et faux. Le temps n’est
plus, effectivement. Titus à présent empereur, une page vient de se tourner. Bérénice croit qu’elle marque
le début de sa gloire alors qu’elle signifie celui de sa perte. Toute l’erreur tragique de la reine tient dans
ce contresens initial. La suite du texte illustre cette illusion sous tous les aspects.
- Ce sont d’abord le sénat et le peuple que Bérénice convoque à l’appui de sa conviction amoureuse.
Noces du pouvoir et de l’amour. Ces éléments sont cristallisés dans l’hémistiche
« Titus m’aime, il peut tout »
Cette puissance de Titus nourrit ensuite une part du lexique de la scène. Outre les attributs spectacu-
laires du pouvoir et de la gloire militaire, les aigles, les faisceaux, l’armée, les rois, les lauriers qui se
rattachent moins à l’homme Titus qu’à la fonction qu’il occupe désormais, on relève tout un ensemble
lexical personnalisant cette idée de pouvoir absolu. La grandeur, l’éclat, la gloire, la victoire redoublent
l’image du maître entre tous reconnaissable et reconnu.
Deux vers répètent comme en écho l’alliance de cette puissance et de l’humaine perfection de Titus,
du pouvoir et du sentiment : son port majestueux est celui d’un empereur-né mais sa douce présence
renvoie à la tendresse plutôt qu’à l’autorité. Le respect que lui témoigne la foule assemblée s’adresse
à son rang, mais la complaisance, c’est-à-dire, dans le sens du XVIIe siècle, l’effet de la séduction qu’il
exerce sur ceux à qui il sait plaire, relève du charme naturel de l’amant. On note d’ailleurs que la fidélité
(leur foi) dont ses sujets font montre à l’empereur vient du secret de leurs cœurs. Ces cœurs battent
bien entendu au rythme du cœur de Bérénice.
Le souvenir que la reine conserve de cette nuit d’apothéose est par elle qualifié de charmant, mot du
répertoire galant, dont l’ambivalence doit être traduite par « fascinant, magique ». C’est bien à cet
attrait irrésistible que cède en effet Bérénice, au risque, mineur, d’en oublier de se rendre à la cérémonie
d’intronisation au sénat, mais surtout de se laisser prendre au piège d’un espoir illusoire. Cette Rome qui
fait des vœux pour Titus est celle aussi dont la menace pèse sur son destin d’amante. Ce règne naissant
sera pour son amour celui de la séparation tragique, les prémices seront suivis de cruels désenchante-
ments. Au plus fort de l’illusion, Bérénice va offrir au ciel qui le protège des vœux pour le bonheur de
l’empire sans savoir que ce ciel l’a déjà condamnée au malheur sans l’empire.
왘 Conclusion : - La scène 5 de l’acte I clôt ainsi l’exposition de la pièce en posant la donnée tragique qui va la
gouverner. L’hymne amoureux que Bérénice oppose aux présages de sa confidente, par le souffle de
son inspiration picturale et musicale, en magnifiant la passion amoureuse de l’héroïne, trahit d’autant
plus cruellement son aveuglement.
1) Titus apparaît en ce moment de la pièce dans toute la solitude de la souffrance intime. Les premiers
vers en portent les marques prosodiques et lexicales. Le cadre, pourtant, de cette scène, le monologue,
doit beaucoup à Corneille, au plan de sa structure. Le héros délibérant en lui-même de l’alternative
amour/devoir, nous le rencontrons souvent dans les pièces du grand aîné que Racine ne peut ignorer.
À sa manière, il en renouvelle cependant la forme et les enjeux. Nous avons vu comment le jeu des
pronoms personnels « je » et « tu » lui permet de concrétiser le débat intérieur. Au-delà de ce procédé,
on note que la sécheresse argumentative est ici rendue plus humaine par le pathétique dont l’auteur
la colore. Titus est bien ici déchiré par l’impossible choix et ce déchirement dépasse l’ordre de la déli-
bération pour accéder à celui de la souffrance morale.
-À preuve, cette prosodie haletante des premiers vers. Avec l’exclamation, l’autre mode habituel du
monologue, l’interrogation :
« Hé bien, Titus que viens-tu faire ?
(. . .) Où viens-tu téméraire ?
Tes adieux sont-ils prêts ? T’es-tu bien consulté ?
Ton cœur te promet-il assez de cruauté ? »
va de pair avec un lexique où se mêlent l’ironie douloureuse et la violence : téméraire est celui qui ose
venir affronter Bérénice, sûr de la cruauté dont il va devoir faire preuve dans ce combat qui se prépare ?
Il lui faudra être barbare pour soutenir le regard de celle dont les yeux sont pareillement armés et prêts à
l’accabler de leurs larmes. La métaphore guerrière trouve un écho dans celle de la lance qui vient percer
le cœur adoré, image que l’on rapprochera de cette autre formule du vocabulaire galant, celle du trait
parti des yeux de Bérénice et qui avait touché le cœur de l’amoureux Antiochus. La violence de Bérénice,
celle des charmes et des larmes ne fait qu’opposer les armes de l’amour à celles de la barbarie. Titus en
est conscient et s’en accuse. La douleur naît du contraste entre ses visées littéralement guerrières et la
douceur ineffable qu’incarne la femme aimée. À Bérénice, la douce langueur, à Titus la cruauté.
Les rimes disent bien l’injustice de ce combat imminent où faire appelle téméraire ; consulté ; cruauté ;
prépare ; barbare ; charmes ; larmes.
- Au discours haché de Titus dont la métrique traduit le trouble et l’agitation, répondent la noblesse et la
plénitude des alexandrins dédiés à Bérénice et à l’amour qu’elle incarne. Qu’il suffise de rapprocher :
« Et pourquoi le percer ? Qui l’ordonne ? Moi-même ; »
6 + 4 + 2
De « Soutiendrai-je ces yeux dont la douce langueur
Sait si bien découvrir les chemins de mon cœur »
L’enjambement de l’alexandrin produit ici un legato musical dont la tendresse avive encore le déchire-
ment de Titus et concourt à son irrésolution. Car tous ces élans de désarroi et de culpabilité trouvent
dans la suite du monologue leur sanction dans le doute.
2) L’interrogation change de nature à partir du vers 1000 ? Au « comment trouver le courage d’agir »
succède le « est-il si impérieux que j’agisse ? »
1) « Pour jamais adieu » : ce pléonasme sublime (adieu suppose littéralement un plus jamais), inscrit au
cœur de la pièce le thème du temps inexorable, décliné en plus d’un moment fort de l’action. Temps et
espace, déterminants habituels de la séparation, sont ici distendus à l’extrême. La séparation prochaine
est en effet éternelle et donc sans limites dans le temps, et inscrite dans l’espace de part et d’autre des
mers qui en garantissent la permanence.
Reine orientale exilée de cette terre romaine qui la regarde comme étrangère, Bérénice est condamnée
à l’exil dans le temps que représente sa rupture contrainte avec Titus qui lui jurait par mille serments
un amour éternel.
- Les vers de Bérénice sont ordonnés en deux volets contrastés, dont le pivot est constitué par l’exclama-
tion « Pour jamais ! » au vers 1111. Le premier cristallise dans le temps le choc de la rupture annoncée.
Le second conjugue ce thème du temps avec celui de l’espace qui le redouble.
Du vers 1104 au vers 1111, domine l’apostrophe, la véhémence acrimonieuse. Les césures irrégulières,
les consonnes dures (r, t, de régnez, cruel, contentez, dispute, attendais.), avivent le contraste de l’amour
et de sa négation. Aux je, mes, m’, moi-même, j’ai, je s’opposent le possessif ironique (« votre gloire »),
et les deux démonstratifs « cette même bouche. » ( . . ), « cette bouche » préférés à votre bouche car
plus dédaigneux. On note d’ailleurs la symbolique appuyée de cette bouche, tour à tour désirante et
désirée puis symbole de trahison.
À partir du « Pour jamais ! » qui est comme la prise de conscience douloureuse d’une évidence que la
véhémence du discours s’employait encore à conjurer, le temps s’immobilise et se confond avec l’exil
dans l’espace qui en est le corollaire.
-Les marques temporelles se figent dans une éternité qui est la marque du tragique : jamais, dans un
mois, dans un an ; que le jour recommence et que le jour finisse ; sans que jamais ; sans que de tout le
jour ; les jours de mon absence ; ces jours si longs pour moi lui sembleront trop courts.
- On note, dans la répartition des temps et de leur aspect, l’expression de plusieurs séquences :
2) En sa deuxième partie, cette tirade de Bérénice s’apparente à un de ces chants douloureux que les
musiciens du XVIIe siècle nomment des lamentos. Le Lamento d’Ariane de Monteverdi (Lasciate me
morir : Laissez moi mourir) ou celui de Didon dans Didon et Enée de Purcell sont très célèbres. Il est
révélateur d’étudier notre texte dans cet esprit.
- Le jeu des temps que nous venons de souligner se double ici des effets de symétrie qui contribuent
à l’impression de statisme et de lenteur : « Dans un mois/dans un an » - « Que le jour recommence/et
que le jour finisse » - « Sans que jamais/Sans que de tout le jour ».
Or ces balancements du vers lui confèrent une musicalité et une qualité d’émotion qui sont peut-être
le meilleur de l’art poétique racinien dans Bérénice.
- La tristesse majestueuse de l’œuvre leur doit beaucoup, ainsi qu’aux sonorités expressives qui par-
courent les phrases :
- Les allitérations en s (s comme soupir) : « Ah ! Seigneur !, songez, Combien ce » / « comment souffri-
rons-nous, Seigneur que tant de mers me séparent ».
- auxquelles se marie la note aiguë des i : « recommence et finissent » / « Titus puisse voir Bérénice »
/« Sans que ( ) je puisse voir Titus »
- Le jeu subtil des innombrables assonances en e : « Seigneur, que tant de mers me séparent de
vous.»
- ou en eur : « Vous êtes empereur Seigneur et vous pleurez »
- L’enlacement symbolique des deux amants s’inscrit au coeur de ce chant, notamment par la distribution
des sujets et des pronoms.
- Aux vous vindicatifs des premiers vers succède une alternance de vous et de nous, de Titus et de
Bérénice, réunis dans un même vers puis à la rime :
« Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice,
Sans que de tout le jour je puisse voir Titus »
- Le spectateur et le lecteur entendront Bérénice fustiger, tout à l’heure (Acte V, 5 - 1324),
« Ces festons, où nos noms enlacés l’un dans l’autre »
qui, dira-t-elle,
« Sont autant d’imposteurs que je ne puis souffrir »
- Alors que la pièce va encore connaître aveux douloureux, face-à-face violents et menaces de suicide,
le chant de Bérénice, en se projetant vers l’avenir, fait entendre le chant de la tristesse qui anticipe son
adieu final. Certes, elle n’a pas encore reçu de Titus la confirmation d’un amour auquel pour l’heure
elle refuse de croire. Son sacrifice ne peut pas encore prendre tout son sens. Néanmoins, la tragédie de
larmes vient de connaître l’un de ses moments les plus intenses. Bérénice n’est pas qu’élégie mais les
élégies de Bérénice comptent parmi les chefs-d’œuvre de la littérature classique.
La mise en scène contemporaine n’a cessé, tout au long du XXème siècle, de redécouvrir le
répertoire classique pour en donner une vision neuve. Jacques Copeau propose, dès la première
moitié du siècle, une « rénovation dramatique » fondée sur le retour à une certaine forme de tradition
dramatique ; Jean Vilar, dans l’après Seconde guerre mondiale, créant le festival d’Avignon, mais aussi
le Théâtre national populaire, cherche également à faire (re-)découvrir à des publics toujours plus
larges les trésors du patrimoine théâtral classique ; cependant que les années 1970 sont celles, sous
l’influence du dramaturge et metteur en scène allemand Bertolt Brecht, de la relecture politique des
textes classiques. Si Molière, Corneille, puis Marivaux ou encore, Hugo vont dans un tel contexte l’objet
d’une célébration neuve et enthousiaste, les rapports des metteurs en scène et des comédiens à Racine
sont beaucoup plus complexes et ambigus.
Ce chapitre envisage (documents iconographiques à l’appui) dans un premier temps les représentations
de l’ensemble de l’œuvre racinienne, puis plus spécifiquement celles de Bérénice.
L’objectif est donc de mettre en évidence, à travers un parcours dans quelques mises en scène célèbres
de l’auteur, l’articulation problématique entre texte et représentation, et de vous sensibiliser à l’ana-
lyse de documents iconographiques, de plus en plus souvent requises pour l’approche du théâtre au
baccalauréat.
La lecture du chapitre peut être complétée (mais il ne s’agit là en aucun cas d’une obligation), par
l’étude de la cassette vidéo produite par le CNED en 2004 sous le titre : « Théâtre : textes et repré-
sentation. Les coulisses d’une création ». Cette cassette portant sur une comédie de Shakespeare,
accompagnée d’un livret pédagogique d’accompagnement, envisage en effet trois grands aspects
du travail de mise en scène, envisagé du côté du texte ; de la scène et du spectateur. Il offre une
vision cursive des huit éléments principaux qui servent de base au spectacle : le texte dramatique ;
les costumes ; les décors ; le jeu dramatique ; les régies ; le lieu théâtral ; le public ; la représentation.
Il ouvre sur une chronologie des grandes étapes de la réalisation d’un spectacle. Il propose enfin un
lexique des termes de l’analyse de spectacle et sur une bibliographie indicative.
Au 31 décembre 1997, Racine figure encore, fort de 9389 représentations, en seconde place parmi
les auteurs les plus joués du répertoire de la Comédie-Française depuis 1680, derrière Molière (32746
représentations), et devant Corneille (7156). Il reste donc aujourd’hui encore pour la mise en scène, d’un
point de vue quantitatif, le premier tragédien français, loin devant Shakespeare ou Voltaire. Bérénice tient
une place significative dans ce palmarès, avec 419 représentations à la Comédie-Française entre 1680
et 1966. Mais ce succès durable n’est pas pour autant continu : on relève en effet 110 représentations
avant 1770 ; puis seulement 20 dans la période suivante, jusqu’en 1870, en dépit d’interprétations
prestigieuses (celle de Talma en 1807, puis de Rachel en 1844) ; la mise en scène de 1893, reprise 80
fois, relance la pièce pour plus d’un siècle ; enfin, on ne compte pas moins de 130 représentations durant
les quarante dernières années sur la seule scène de la Comédie-Française…
Et pourtant, le destin scénique de l’œuvre racinienne est placé sous le signe du paradoxe. Très tôt adoré
par les metteurs en scène du XXème siècle adeptes des classiques (Jacques Copeau, Louis Jouvet), Racine
n’est pourtant jamais par eux ; si bien que ce sont des metteurs en scènes plus moins enthousiastes
envers lui qui prennent la peine de le mettre en scène, tels que Gaston Baty, qui a pourtant pris position
par ailleurs contre le classicisme français, Jean Vilar, qui ne fait pas un mystère de sa préférence pour
Corneille, ou encore Roger Planchon, qui le monte dans une perspective anti-tragique et anti-héroïque.
Un long silence
Au tout début du XXe siècle, Racine est très largement victime de son succès : il a en effet donné lieu
à quelques éclatants succès dans les années 1880-1890, qu’on peut à bon droit considérer comme la
naissance de la mise en scène. Des comédiens de tout premier plan, souvent qualifiés, en raison de leur
très grande notoriété, de « monstres sacrés » sont étroitement associés aux interprétations devenues
mythiques qu’ils ont donné du dramaturge. Ainsi notamment de Sarah Bernhardt ou de Mounet-Sully.
On trouve dans la littérature un témoignage de cette dévotion avec le mythe de La Berma dans Phèdre
raconté par Marcel Proust dans À la Recherche du temps perdu (en particulier dans la deuxième partie,
qui raconte l’adolescence du narrateur, dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs). Rompant avec la
tradition romantique « mouvementée » du jeu racinien, les interprètes de grand talent insistent sur la
musicalité du vers racinien au détriment de la caractérisation du personnage, de la fable et du suspense
dramatique.
Cette grande réussite tragique exerce donc un effet de dissuasion sur les metteurs en scène et les
comédiens de la première moitié du XXe siècle, qui considèrent comme inégalables les réussites de la
période précédente et préfèrent généralement se consacrer à la redécouverte de la veine comique et
de ses traditions de jeu, puisées dans Molière et la Commedia dell’Arte. L’idée que Racine est devenu
irreprésentable, injouable se diffuse alors rapidement dans le milieu des hommes de théâtre.
Un renouveau tardif
C’est précisément la représentation de Bérénice en 1966 par Roger Planchon qui relance la mise en
scène de Racine en France. En parallèle, le cinéma d’avant-garde de la Nouvelle Vague manifeste éga-
lement un intérêt certain pour la tragédie racinienne, dans laquelle il puise abondamment la matière
de fictions centrées sur la question des errements et atermoiements amoureux. Planchon, homme de
théâtre politiquement engagé, disciple de Brecht, met en évidence, au-delà du développement des
sentiments amoureux, la tension dramatique issue de l’action : il propose ainsi une vision critique de
la tragédie, dont il met en évidence les renversements de rapports de force par les moyens les moins
nobles (chantage au suicide, manœuvres secrètes pour emporter l’adhésion, alibi du sublime…). À
travers sa mise en scène, c’est l’authenticité de la passion amoureuse qui vole en éclat et se trouve
Document 1
« Bérénice », mise en
scène de J.-F. Rémi, 1979.
Michel Etcheverry, Nicolas
Silberg. © Collections de
la Comédie-Française/
Photo Claude Angélini.
Document 3
CNED : Monter Racine relève pour vous, en tant que metteur en scène, d’un choix de nature psychologique.
Ne risque-t-il pas de faire perdre de vue la portée politique de la tragédie ?
Christian Rist : Il est vrai que je m’intéresse prioritairement à ce qui appartient au domaine de la sensation
et de la vie psychique, plus qu’à ce qui concerne « stricto sensu » la vie sociale et institutionnelle. Disons que
ma vision du théâtre, c’est plutôt un théâtre de la psyché qu’un théâtre de la Cité… Quoique je pense que
cette revendication de notre fonctionnement « psychomoteur » si j’ose dire, est une revendication politique
de nos jours : je pense qu’il est très important que le théâtre continue à être le lieu de cela : le lieu où l’on
conserve ce niveau de conscience quant à ce qui fait notre complexité. Car la société tend à oublier un
peu cela. Le théâtre est aujourd’hui obligé de se réfugier dans des actions pas forcément très « visibles »,
mais qui vont être marquantes à long terme. Il est dans une phase de résistance au fonctionnement social
généralisé. En ce sens, le théâtre, s’oppose au « spectacle » : c’est le lieu où s’éprouve le véritable lien social
qui est l’intimité. Et c’est en quoi le théâtre est politique par essence ; on ne va pas trouver dans Racine des
raisons de voter, de ne pas s’abstenir : ça se passe plus en profondeur… Par exemple, ici, je fais des tas de
choses, dans cette salle, qui ne s’adressent pas directement au public : des travaux avec des acteurs sur des
textes différents, tout un travail « de fond » qui va se retrouver ensuite dans le sens de la responsabilité,
dans la prise de parole dans la Cité. Le théâtre ne se limite pas au spectacle (je veux dire cette fois à la mise
en scène) : ce n’est qu’un des aspects de la manifestation théâtrale.
CNED : Laisser au spectateur le soin de déterminer la « signification » de la pièce est donc un parti pris ?
C. R. : Une interprétation, ça doit produire des questions, éventuellement apporter quelques réponses, mais
des réponses provisoires, celles d’un jour (d’une représentation). Pas des réponses toutes faites. La mise
en jeu qui m’intéresse doit produire un champ d’interprétations, créer un appel d’interprétations. À la fin
du spectacle, l’idéal, c’est que le spectateur se dise : « il y avait là quelque chose, une clef, une vérité de
l’expérience humaine, qui m’est fugitivement apparue… qui était « chiffrée » et incarnée… et que je vais
retrouver si je reviens au texte ». Une mise en scène, c’est aussi une invitation à la lecture, qui est déjà une
re-mise en scène.
C. R. : C’est une manière de poursuivre notre expérience, en tant qu’acteurs… Au départ, lors des répéti-
tions, nous sommes nous-mêmes nos propres spectateurs : un fois l’équipe réunie, et qu’on commence à
jouer, forcément Phèdre et Œnone sont spectatrices de la scène entre Hippolyte et Théramène ; c’est un fait,
en répétitions, nous sommes à nous-mêmes notre propre public. C’est ce que nous avons recréé ou plutôt
continué sur scène. Il nous a semblé intéressant de rappeler cela : « on est au théâtre, on « répète » ». En
outre, cet espace peut motiver l’acteur, qui va pouvoir préciser ses référents, les prendre à témoin, préciser
ce qu’il est en train de dire sur quelqu’un… Quant au spectateur, il peut regarder celui qui parle, celui à qui
on parle, et puis celui dont on parle, voire celui dont on ne parle d’ailleurs même pas. En fait, ce dispositif
nous rappelle que ce n’est pas le personnage qu’on regarde alors, c’est l’acteur ; le personnage n’est qu’un
effet de fiction, il n’« existe » pas. Seul existe l’acteur disant le texte (en ce sens, on ne peut pas dire qu’il
« entre dans la peau » d’un personnage).
CNED : Et puis une telle disposition fait que les spectateurs se voient les uns les autres… qu’on voit sans
cesse tous les personnages, que les personnages se voient sans cesse les uns les autres ; on est dans un
espace qui, de toute évidence, empêche qu’on puisse échapper aux regards, un espace de surveillance, de
fantasmes…
C. R. : Oui, ça fonctionne tout à fait comme cela ; la théâtralité, dans cette pièce, est à la fois exhibée et
dérobée. Très souvent, on a affaire à la description de scènes qui semblent elles-mêmes théâtrales. En un
sens, ce que nous montre la pièce, c’est que tout n’est que théâtre, que la seule chose qui soit réelle, c’est
une représentation de théâtre. Dans cette tragédie, difficile comme le dit lui-même Racine de dire si Phèdre
est coupable ou si elle est innocente ; il y a un vertige dans l’interprétation : rien ne tient jamais, rien n’est
prouvable. Cela donne semble-t-il une vision qui pourrait rejoindre le sens du tragique et de l’absurde
contemporains. Je dirais que l’art de Racine, ce n’est pas forcément un art qui aide à vivre ; je pense que
c’est un art désenchanté.
Extraits d’un entretien pour un dossier réalisé par Martial Poirson intitulé « Les textes classiques, entre consécration
et relégation », publié dans la revue canadienne Texte, n°33-34 : Texte et représentation, 2003.
Racine et Suétone
Racine cite, au début de la Préface de Bérénice, la phrase de Suétone qui lui a inspiré sa tragédie. On trouvera
ici quelques extraits du chapitre consacré par l’historien latin à Titus. On constatera que Racine s’est servi
de quelques détails pour compléter la figure de Titus ; mais les allusions à son aventure avec Bérénice se
bornent à la phrase citée par le poète.
Document
Suétone, Vie des douze Césars, I à X
I. Titus, qui portait le même surnom que son père et fut appelé « l’amour et les délices du genre humain »
(tant il fut abondamment pourvu par son naturel, son savoir-faire ou la fortune des moyens de conquérir
toutes les sympathies, et, chose plus difficile, après être devenu empereur, alors que, étant simple particu-
lier et même sous le principat de son père, il ne fut pas à l’abri de la haine, encore bien moins du blâme
public), naquit le troisième jour avant les calendes de janvier, l’année qui fut marquée par le meurtre de
Gaius [Caligula], dans un logis misérable, voisin du Septizonium, dans une chambre très petite et sombre,
qui existe et que l’on montre encore.
B Bibliographie
Pour mieux connaître Racine et son théâtre :
Jacques Morel, Racine en toutes lettres (Bordas, 1992)
Alain Niderst, Racine et la tragédie classique (Que sais-je? PUF n°1753)
Lucien Goldmann, Racine dramaturge (L’Arche, 1956)
Jean Rohou, L’évolution du tragique racinien (Sedes, 1991)
Antoine Adam, Histoire de la littérature française du XVIIe siècle (Domat, 1956. Réédition Del Duca,
1962, tome IV)
Nous vous proposons ici un sujet intégralement traité qui vous permettra de faire le bilan sur vos
connaissances sur la tragédie classique dans la perspective demandée par l’objet d’étude.
Vous pouvez vous entraîner chez vous sur ce sujet, si possible en respectant les conditions de temps
de l’épreuve écrite. (Rappel : Durée de l’épreuve au baccalauréat : 4 heures)
BÉRÉNICE
Me cherchez-vous, Seigneur, après m’avoir chassé ?
TITE
Vous avez su mieux lire au fond de ma pensée,
Madame, et votre cœur connaît assez le mien
Pour me justifier sans que j’explique rien.
BÉRÉNICE
Mais justifiera-t-il le don qu’il vous plaît faire
De ma propre personne au prince votre frère,
Et n’est-ce point assez de me manquer de foi,
Sans prendre encor le droit de disposer de moi ?
Pouvez-vous jusque-là me bannir de votre âme,
Le pouvez-vous, Seigneur ?
TITE
Le croyez-vous, Madame ?
BÉRÉNICE
Hélas ! que j’ai peur de vous dire que non !
J’ai voulu vous haïr dès que j’ai su ce don :
Mais à de tels courroux l’âme en vain se confie,
À peine je vous vois que je vous justifie.
Vous me manquez de foi, vous me donnez, chassez.
Que de crimes ! Un mot les a tous effacés.
Faut-il, Seigneur, faut-il que je ne vous accuse
TITE
Hélas ! Madame, hélas ! pourquoi vous ai-je vue ?
Et dans quel contre-temps êtes-vous revenue !
Ce qu’on fit d’injustice à de si chers appas
M’avait assez coûté pour ne l’envier pas.
Votre absence et le temps m’avaient fait quelque grâce ;
J’en craignais un peu moins les malheurs où je passe ;
Je souffrais Domitie, et d’assidus efforts
M’avaient, malgré l’amour, fait maître du dehors.
La contrainte semblait tourner en habitude ;
Le joug que je prenais m’en paraissait moins rude ;
Et j’allais être heureux, du moins aux yeux de tous,
Autant qu’on le peut être en n’étant point à vous.
J’allais…
BÉRÉNICE
Hé bien régnez, cruel, contentez votre gloire.
Je ne dispute plus. J’attendais, pour vous croire,
Que cette même bouche, après mille serments
D’un amour, qui devait unir tous nos moments,
Cette bouche à mes yeux s’avouant infidèle,
TITUS
Je n’aurai pas, Madame, à compter tant de jours.
J’espère que bientôt la triste renommée
Vous fera confesser que vous étiez aimée.
Vous verrez que Titus n’a pu sans expirer…
BÉRÉNICE
Ah, Seigneur ! s’il était vrai, pourquoi nous séparer ?
Je ne vous parle point d’un heureux hyménée.
Rome à ne vous plus voir m’a-t-elle condamnée ?
Pourquoi m’enviez-vous l’air que vous respirez ?
PHÈDRE
Ah ! cruel, tu m’as trop entendue.
Je t’en ai dit assez pour te tirer d’erreur.
Hé bien ! Connais donc Phèdre, et toute sa fureur.
J’aime. Ne pense pas qu’au moment que je t’aime,
Innocente à mes yeux je m’approuve moi-même,
Ni que du fol amour qui trouble ma raison
Ma lâche complaisance ait nourri le poison.
Objet infortuné des vengeances célestes,
Je m’abhorre encor plus que tu ne me détestes.
Les dieux m’en sont témoins, ces dieux qui dans mon flanc
Ont allumé le feu fatal à tout mon sang,
Ces dieux qui se sont fait une gloire cruelle
De séduire le cœur d’une faible mortelle.
Toi-même en ton esprit rappelle le passé.
Sujet
Questions (4 points)
Quels sont les obstacles au libre épanouissement du sentiment amoureux dans les textes de Corneille
et de Racine ?
Quels sont les points communs et les différences de traitement du dépit amoureux dans les deux
textes.
Sujet de dissertation
Le critique littéraire Georges Forestier qualifie la pièce en ces termes : « l’une des expressions les plus
absolues de la tragédie classique française ». Expliquez, illustrez, et éventuellement discutez son propos,
issu de Passions tragiques et règles classiques. Essai sur la tragédie, Paris, PUF, 2003 :
« La tragédie est l’art de représenter, de façon réglée, le dérèglement ; particulièrement le dérèglement
des passions qui conduit les hommes à se détruire. Grâce à la régulation assurée par les codes du
genre tragique, la représentation des pires dérèglements peut être supportable et les émotions les plus
douloureuses peuvent être source de plaisir ».
Introduction :
On peut définir la tragédie classique comme l’art d’organiser le désordre des passions, et de le rendre
non seulement supportable, mais encore divertissant et surtout, édifiant. Ainsi, le spectacle des pires
déchirements est-il assujetti au respect des règles les plus contraignantes de la dramaturgie et aux
codes esthétiques du classicisme. Il résulte de cette contradiction une tension profonde, qui fait toute
l’ambiguïté du genre : s’agit-il, pour le dramaturge, de tirer prétexte des codes établis pour développer
des spectacles transgressifs qui les détournent en feignant de les observer ? Ou s’agit-il, au contraire,
d’utiliser le pouvoir de séduction du désordre des passions pour réaffirmer la norme et convaincre le
public de sa profonde nécessité, condition de possibilité de la préservation de l’ordre social ? Il convient
donc, à la lumière de telles interrogations, de montrer que les passions, si elles constituent réellement le
thème constant des tragédies classiques prises dans leur ensemble, sont présentées comme mortifères
et fatales ; mais aussi, que les codes en vigueur pour définir le genre tragique sont ambivalents et faciles
à détourner ; enfin, que la tragédie repose sur une doctrine de la mise à distance des passions et de la
fonction régulatrice de la représentation.
Plan possible :
I. Approche thématique : Dépassionner la passion
A. La mimesis : représenter le monde tel qu’il est, l’horreur de l’Histoire et la folie destructrice des
hommes
B. La passion amoureuse et politique, deux obsessions tragiques...
C. ... dont la tragédie ne cesse de montrer les dangers et les impasses
A. Les bienséances : des codifications rigoureuses, censées définir les normes de ce qui se dit et se
montre au théâtre...
B. ... mais que les dramaturges n’ont pas de peine à détourner afin d’exhiber, de façon jubilatoire, les
passions humaines
La passion est au cœur de la dramaturgie racinienne. Elle exprime tous les dérèglements, et engendre
le désordre, justifiant ainsi de la part de l’auteur la réaffirmation d’une position morale bien assurée.
Expression même du dérèglement, les passions mettent en péril les règles du genre tragique et risquent
de dépasser les cadres formels et esthétiques de l’âge classique. Cependant, le dramaturge sait jouer
et se jouer de ces contraintes pour mieux les détourner et fait de la contrainte un puissant stimulateur
pour l’écriture.
À travers cette écriture de la passion dépassionnée et de la transgression des codes formelles, on peut
identifier l’esthétique racinienne dans ses aspects théoriques et doctrinaux.
Toujours est-il que le plaisir procuré par le spectacle des passions doit, chez Racine comme chez
beaucoup d’auteurs de son temps, inciter le spectateur à exercer sa raison, et à mettre son jugement à
l’épreuve. Le dramaturge prend soin de ne jamais tout à fait dissiper l’ambiguïté, laissant au public le
rôle de juge en stimulant le libre exercice de sa réflexion critique. C’est en ce sens que le théâtre peut
être qualifié d’école de la vertu.
Conclusion
En dépit d’un désordre apparent destiné à susciter l’intérêt d’un auditoire avide de sensations fortes,
la tragédie classique se caractérise par une forme des plus contraignante qui fait plus que compenser
cette propension à l’expression des passions humaines. C’est ainsi qu’elle peut, sous couvert de divertir
par la représentation d’actions proprement hors normes, réaffirmer en fait la norme sociale avec encore
plus de force et de persuasion.
La question se pose encore, aujourd’hui, avec la même acuité, bien qu’elle porte davantage sur de
nouveaux supports et moyens d’expression, en particulier le cinéma et l’audiovisuel : il s’agit de savoir
si le spectacle de la violence, et le pouvoir de séduction de l’image sur lequel il repose, tend plutôt à
inciter ou à dissuader le spectateur de passer à l’acte. Pourtant, c’est du pouvoir de la fiction à trans-
former le monde qu’il est question.