Becker (2006)
Becker (2006)
Howard S. Becker
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DOI: 10.4000/sociologies.642
ISSN: 1992-2655
Publisher
Association internationale des sociologues de langue française (AISLF)
Electronic reference
Howard S. Becker, “Sur le concept d’engagement”, SociologieS [Online], Discoveries/rediscoveries,
Online since 22 October 2006, connection on 13 November 2025. URL: [Link]
sociologies/642 ; DOI: [Link]
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Sur le concept d’engagement 1
Howard S. Becker
EDITOR'S NOTE
Traduction par Marc-Henry Soulet, Diane Baechler et Stéphanie Emery Haenni de
l’article « Notes on the Concept of Commitment » extrait de l’ouvrage Sociological Work.
Method and Substance, Chicago, Adline Publishing Company, 1970 (initialement publié
dans American Journal of Sociology, 66:32-40, 1960) dont la traduction paraîtra
prochainement chez Academic Press Fribourg.
Ce texte a été initialement mis en ligne en 2006 pour la première version de la revue
SociologieS.
avec les concepts non analysés, utilisés selon l'envie, il recouvre un large panel de
significations, laissant la porte ouverte aux ambiguïtés.
3 Dans ce texte, j'examine les utilisations du concept d'engagement afin de comprendre
les raisons de sa popularité grandissante, je signale la nature d'un des mécanismes
sociaux auquel le terme se réfère implicitement et je développe une théorie
embryonnaire des conditions et des processus sociaux impliqués dans le
fonctionnement de ce mécanisme. Étant donné la variété sémantique du terme, il
s'avère infructueux de spéculer sur son « véritable » sens. J'ai donc choisi une des
images évoquées par « l'engagement » et essayé de préciser sa signification. Ce faisant,
je ne contenterai inévitablement pas ceux pour qui ce terme évoque plus fortement une
autre image. La seule manière de réparer cette injustice consiste à classifier et clarifier
toutes les familles d'images associées à l'idée d'engagement 2.
4 Les sociologues utilisent le concept d'engagement quant ils essaient de rendre compte
du fait que les individus s'engagent dans des trajectoires d'activité cohérentes (Foote,
1957). Irving Howe et Lewis Coser, par exemple, tentent d'expliquer ainsi le
comportement des partisans du parti communiste : « Le staliniste ne s'engageait pas
dans le marxisme ; il s'engageait dans la revendication du Parti "incluant" le
marxisme » (Howe et Coser, 1957). Cela signifie que le staliniste ne se référait pas
toujours à la pensée marxiste mais il honorait toujours les revendications du parti
s'approchant de ce qu'il pensait être la vérité marxiste. En bref, les auteurs expliquent
le soutien continu d'un homme à un parti ayant une ligne politique changeante en se
référant à un engagement personnel dans la conviction que le parti représente la
source de la connaissance marxiste correcte.
5 Le concept d'engagement est utilisé dans les études sur les carrières professionnelles.
On peut expliquer le fait que les individus s'installent dans une carrière dans un
domaine restreint et ne changent ni de travail et ni de carrière malgré les modifications
des conditions du marché, en se référant au processus par lequel ils se sont engagés
dans cette activité particulière. James Carper et moi-même avons découvert que les
détenteurs d'un diplôme en physiologie voulaient à la base devenir médecins mais se
sont finalement investis dans le champ de la physiologie d'une manière telle qu'ils
n'ont plus été intéressés à s'engager sur la voie médicale dont ils avaient tant rêvé
(Becker et Carper, 1970).
6 Dans les exemples cités ci-dessus, comme dans d'autres, l'engagement est utilisé pour
expliquer ce que j'ai déjà appelé « les comportements cohérents ». Quelles sont les
caractéristiques de ce type de comportement, pour lequel l'engagement semble une
variable explicative si utile ?
7 Pour commencer, l'engagement s'inscrit dans une certaine période temporelle. La
personne continue à suivre la ligne du parti ; elle demeure dans la même activité. Mais
la notion de trajectoire d'activité cohérente implique plus que cela, car bien souvent
des combinaisons d'activités fort différentes sont qualifiées de cohérentes. En fait, les
exemples cités masquent une grande diversité d'activités. Le staliniste peut s'engager
dans des trajectoires d'activité diamétralement opposées étant donné que la trajectoire
du parti se déplace. Une personne demeurant dans la même profession peut s'engager
dans beaucoup d'activités différentes au cours de sa carrière. Celles-ci ont en commun
le fait qu'elles sont perçues par les acteurs comme des activités poursuivant un même
but, malgré leur diversité apparente. Finalement, la notion de trajectoire d'activité
cohérente semble impliquer un rejet des alternatives envisageables. L'acteur se trouve
devant divers parcours possibles, tous autant recommandables, mais choisit le plus à
même de servir ses buts.
8 L'un des problèmes fondamentaux des sciences sociales réside dans l'explication de la
cohérence, dans notre cas, du comportement humain. Un grand nombre d'explications
existent, mais toutes ont essuyé des critiques. La quantité de critiques suggère que les
sociologues sont toujours en quête d'une théorie générale de la cohérence du
comportement humain. Au risque d'écorner, par manque de temps, certains
raisonnements complexes, résumons ces explications et leurs critiques.
9 Les explications les plus clairement sociologiques (dans le sens où elles se basent
uniquement sur les processus d'interaction sociale) sont des théories construites
autour des concepts de sanction sociale et de contrôle social. Ces théories émettent
l'idée que les individus agissent de manière cohérente car certains types d'activité sont
tenus pour justes et adéquats par les membres d'une société ou d'un groupe social et
parce qu'agir d'une autre manière se révèle moralement discutable, particulièrement
inopportun, voire les deux à la fois.
10 Une telle théorie permet d'expliquer de manière logique les comportements déviants.
La déviance est souvent expliquée par un processus circulaire : une personne qui
commet pour commencer une infraction mineure se voit peu à peu mise au ban de la
société, c'est pourquoi elle sera tentée de commettre des infractions toujours plus
importantes, et ainsi de suite (Parsons, 1951, pp. 249-325). Ce phénomène est aussi
expliqué comme le résultat d'un processus d'association différentielle (Cohen,
Lindesmith et Schuessler, 1956, pp. 7-29) : le déviant entretient plus de relations avec
des individus pensant que son acte déviant est adéquat qu'avec la majorité déniant son
acte. Encore un fois, la déviance est expliquée par le conflit entre les buts culturels
valorisés par tous les membres de la société et le manque de moyens socialement
valorisés pour y parvenir (Merton, 1983). Cette explication, cependant, ne vaut que
pour la genèse de la déviance et traite de la question de la cohérence seulement en
admettant la représentation continue du conflit chez l'individu. De sérieuses objections
quant à la validité de l'aire d'applicabilité de toutes ces théories ont été émises, aucune
ne permet une explication complète de la cohérence du comportement déviant 3.
11 Le deuxième problème lié aux théories basées sur le concept de contrôle social consiste
en ce que les individus obéissent à des règles sociales, même si aucune sanction ne fait
suite à une infraction. Ce problème a été réglé en postulant l'intériorisation d'un autrui
généralisé qui constitue l'assistance cachée poussant à observer les règles. Cette théorie
est généralement acceptée par les sociologues mais elle se trouve aussi au centre de la
critique car elle n'offre pas d'explication satisfaisante quant aux modalités de choix de
l'assistance pouvant être convoquée mentalement pour statuer sur un acte donné.
12 Les autres tentatives d'explication de la cohérence des trajectoires d'activité ont aussi
essuyé des critiques. De telles activités sont parfois expliquées par l'existence présumée
de valeurs culturelles communément acceptées qui contraignent le comportement.
Ainsi, une société est caractérisée, disons, par une insistance sur la valeur de la
neutralité affective ou de la réussite ; c'est pourquoi on soutient que les individus
choisissent logiquement, dans toutes les situations, l'alternative permettant
l'expression de cette valeur. En d'autres termes, les individus choisissent des solutions
concordant avec cette valeur de base et déductibles logiquement de celle-ci. Cependant,
une telle théorie peine à spécifier ce que sont les valeurs de base d'une société ; les
théoriciens affirmant que la caractéristique principale de la société moderne réside
dans l'augmentation des conflits autour des valeurs soulèvent souvent ce type de
difficultés. En outre, une telle théorie n'explique pas le processus par lequel les valeurs,
ainsi conçues, affectent les comportements. Il est peu probable, par exemple, que les
personnes fassent des déductions logiques à partir des prémisses valorielles et agissent
en fonction d'elles.
13 Les explications des comportements cohérents sont parfois importées de la psychologie
ou de la psychanalyse. Elles attribuent la cohérence des comportements à la stabilité de
la structure des besoins personnels. Elles postulent que les individus ont des besoins
stables et agissent de manière cohérente afin de maximiser leur satisfaction
personnelle. Ce type de schéma est largement usité en sociologie, seul ou dans une
combinaison éclectique. Mais l'explication des comportements en référence aux
besoins non directement observables et, en fait, souvent mêlés aux comportements
qu'ils sont censés expliquer, décourage les sociologues.
14 Bref, beaucoup de sociologues ne sont pas satisfaits des explications actuelles de la
cohérence du comportement. À mon avis, l'emploi du concept d'engagement dans la
sociologie actuelle constitue une tentative de résolution sociologique du problème de la
cohérence du comportement humain sans les inconvénients souvent attribués aux
théories développées ci-dessus. Le concept suggère seulement l'existence d'une théorie
générale, il ne délivre pas de théorie systématisée. Une telle théorie contiendrait une
définition de la nature des actes ou des degrés de l'engagement. Elle spécifierait les
conditions dans lesquelles est généré l'engagement. Elle indiquerait les conséquences
des comportements selon les actes ou les degrés d'engagement. Dans ce qui suit, je
prends en considération certains de ces points, sans tenter de construire une théorie
générale, mais en donnant une première tentative de réponse à ces questions.
15 Ce faisant, j'ai délibérément restreint l'usage du terme d'engagement à un mécanisme
psychosocial spécifique. Il est clair que ce mécanisme ne constitue pas l'unique
explication de la cohérence du comportement humain. La présente analyse entreprend
simplement de clarifier la nature d'un des mécanismes opérant dans la production de
ce résultat.
16 II
Quel type d'explication de la cohérence du comportement humain est sous-jacent au
concept d'engagement ? Clairement, la personne est susceptible de s'être comportée
d'une telle manière (« s'être engagée ») ou d'être dans un tel état (« être engagée »)
qu'elle va dorénavant suivre une trajectoire cohérente. Mais dans l'usage courant du
terme, la nature de cet acte ou le degré d'engagement n'est pas spécifié; l'un comme
l'autre étant considérés comme allant de soi ou compréhensibles intuitivement. Si nous
utilisons le concept de cette manière, dire que l'engagement produit des trajectoires
d'engagement cohérentes est une tautologie, car l'engagement, malgré nos intuitions
sur son existence indépendante, est en fait lié au comportement cohérent qu'il est
censé expliquer. Il s'agit d'un événement hypothétique ou conditionnel dont l'existence
est déduite du fait que les gens agissent comme s'ils étaient engagés. Utilisé de cette
manière, le concept contient les mêmes erreurs que les théories psychologiques
expliquant le comportement en se référant à l'invisibilité du psychique de l'acteur, ce
fait est déduit de l'existence de l'événement qu'il est censé expliquer.
17 Afin d'éviter ce péché tautologique, nous devons spécifier les caractéristiques du fait
« d'être engagé » indépendamment du comportement que l'engagement servira à
expliquer. Thomas Schelling, dans ses analyses du processus de négociation, fournit un
exemple hypothétique dont l'analyse peut nous aider à caractériser les éléments d'un
des mécanismes pouvant être appelé « engagement » (Schelling, 1956). Imaginez que
vous négociez le prix d'achat d'une maison ; vous offrez seize mille dollars mais le
vendeur vous en demande vingt mille. Maintenant imaginez que vous donnez au
vendeur des preuves conformes que vous avez parié cinq mille dollars avec un tiers que
vous ne payerez pas plus de seize mille dollars pour la maison. Votre adversaire doit
reconnaître sa défaite car vous perdriez de l'argent en augmentant votre offre ; vous
vous êtes engagé à ne pas payer plus que ce que vous avez offert initialement.
18 Cet engagement a été rendu possible en faisant un pari adjacent. L'individu engagé a agi
de façon à inclure une tierce personne, initialement extérieure à l'action dans laquelle
il est engagé. De par ses actions précédant la phase de négociation, il a misé sur quelque
chose représentant de la valeur à ses yeux, quelque chose n'étant pas relié
originellement à la présente action : il a misé sur la cohérence de son comportement.
Les conséquences de l'incohérence seraient si coûteuses que celle-ci ne représente plus
une alternative envisageable dans la négociation.
19 Les principaux éléments de l'engagement sont représentés dans cet exemple. Primo,
l'individu se trouve dans une situation dans laquelle sa décision, au regard de certaines
trajectoires d'action particulières, a des conséquences sur d'autres intérêts et activités
pas forcément liées à celle-ci 4. Secundo, l'individu s'est mis lui-même dans cette
position, par ses actions antérieures. Tertio, un autre élément est présent mais il est si
évident qu'il en devient indétectable : la personne engagée doit être consciente qu'elle
a fait un pari adjacent et doit admettre dans ce cas que sa décision aura des
répercussions sur d'autres choses. Le fait de reconnaître l'intérêt créé par une de ses
actions antérieures est un composant nécessaire à l'engagement, l'individu ne va pas
agir en fonction de cela (ne va pas agir en vue de tirer profit de son pari adjacent) à
moins de réaliser que cela est nécessaire.
20 Notez que dans cet exemple l'engagement peut être spécifié indépendamment de la
cohérence de l'activité qui est sa conséquence. Le pari adjacent permet de tenter de ne
pas payer plus et l'intérêt additionnel créé par le fait de rester sur l'offre initiale n'est
pas lié au refus de payer plus. Si l'on interrogeait ce négociateur intelligent avant la fin
de la négociation, il nous dirait probablement que ses intérêts pourraient être défendus
uniquement en ne payant pas plus.
21 Ainsi, chaque fois que nous expliquons la cohérence du comportement par
l'engagement, nous devons faire diverses constatations sur les composantes majeures
d'une telle proposition : (1) les actions antérieures des personnes mettant en jeu des
intérêts initialement éloignés de la poursuite d'une trajectoire cohérente d'activité ; (2)
une reconnaissance de la part de la personne de son engagement dans quelque chose
d'initialement extérieur à son activité ; et (3) la trajectoire cohérente en résultant.
22 Nous ne pouvons pas, bien entendu, nous attendre à ce que la vie sociale soit d'une telle
simplicité. Les intérêts, les paris adjacents et les actes d'engagement, de même que les
comportements en découlant semblent plutôt confondus et irrémédiablement
enchevêtrés, et requièrent beaucoup d'ingéniosité pour imaginer des indices
appropriés permettant de faire un tri. Mais cet exemple économique nous montre le
schéma que nous pouvons suivre pour comprendre des processus sociaux plus
complexes.
23 III
Si nous confinions l'utilisation du concept d'engagement aux cas où les individus ont
sciemment fait des paris adjacents, nous l'inclurions rarement dans l’analyse des
phénomènes sociaux. Il est plus intéressant d'utiliser ce concept pour expliquer des
situations dans lesquelles une personne découvre que son implication dans
l'organisation sociale a pour effet la production de paris adjacents contraignant son
activité future. Cela peut se passer de diverses manières.
24 Parfois une personne découvre qu'elle a fait des paris adjacents influençant son activité
présente en raison de l'existence d'attentes culturelles généralisées pénalisant ceux qui ne
les respectent point. De telles attentes se donnent à voir dans le monde du travail. Les
personnes estiment qu'un individu ne devrait pas changer de travail trop souvent et
que celui qui le fait est peu fiable et imprévisible. Deux mois après avoir été engagé, un
individu se voit offrir un poste nettement plus intéressant à ses yeux : sa réputation
quant à sa loyauté est mise en jeu et il décide finalement, avec regret, de refuser l'offre.
Sa décision est contrainte par son changement récent de travail et par sa prise de
conscience du fait que, malgré l'attractivité de l'offre, la sanction, donc la réputation
d'être instable et imprévisible, serait sévère s'il l'acceptait. L'existence d'attentes
culturelles généralisées sur le comportement humain s'est combinée avec des intérêts
liés à sa réputation, normalement sans lien avec le nouveau travail.
25 Les individus pensent souvent que les paris adjacents sont rendus indispensables en
raison d'une transaction bureaucratique impersonnelle. Par exemple, un homme désirant
quitter son travail actuel peut trouver que, en raison des lois régissant le fonds de
pension du personnel de son entreprise, il ne peut le faire sans perdre une somme
d'argent considérable. Toute décision relative au nouvel emploi implique un pari
adjacent financier mettant en jeu l'argent placé pour lui dans le fonds de pension.
26 La situation des enseignants de Chicago donne à voir un système encore plus compliqué
de paris adjacents relevant de transactions bureaucratiques. Les enseignants préfèrent
enseigner à des élèves de la classe moyenne. Pour ce faire, ils doivent être affectés à
une école composée de tels enfants. Les enseignants peuvent demander une affectation
dans dix écoles différentes ; les affectations sont proposées, quand des postes se
libèrent, à l'enseignant dont la demande de mutation dans une école particulière est la
plus ancienne. Les enseignants nouvellement arrivés sont affectés dans des écoles dont
personne ne veut : les écoles dont les élèves proviennent des plus basses couches de la
société. Les écoles les plus attractives ont les listes d'attente les plus longues, tandis que
les écoles les moins désirables ont des listes plus courtes. L'instituteur enseignant dans
une école peu désirable voulant être transféré doit, en choisissant les dix écoles pour
lesquelles il désire postuler, prendre en compte les paris adjacents résultants des
transactions bureaucratiques induites par les mécanismes de transfert. Ce type de pari
est largement influencé par l'aspect temporel. Si l'enseignant sélectionne l'une des
écoles les plus demandées, il perd un pari en raison du temps que cela va lui prendre
pour quitter son poste actuel, étant donné qu'il faut un temps considérable pour
atteindre la tête de liste pour l'une de ces écoles. Il peut à la place choisir une école
moins désirable (mais mieux que celle dans laquelle il enseigne actuellement) dans
laquelle il serait transféré plus rapidement et gagnerait donc un pari adjacent sur le
temps. Ce système de pari contraignant ses demandes de transfert a été effectué à
l'avance par les règles bureaucratiques gouvernant les transferts 5.
27 On peut se demander dans quel sens les actions antérieures des personnes ont créé des
paris adjacents dans ces deux exemples. Comment se sont-elles mises, par leurs propres
actions, dans une position où leurs décisions sur le nouveau travail ou la nouvelle
36 Certains systèmes de valeurs pénètrent toute une société. Pour revenir sur l'exemple de
Thomas Schelling d'un acheteur de maison rusé, les engagements économiques sont
possibles seulement à l'intérieur d'un système restreint de propriété, d'argent et
d'échange. Un pari adjacent de cinq mille dollars fait sens uniquement dans les endroits
où l'argent a une valeur communément reconnue.
37 Quoi qu'il en soit, il est important de reconnaître que beaucoup de choses de valeurs
ont uniquement de la valeur à l'intérieur d'une sous-culture et que beaucoup de paris
adjacents produisant l'engagement sont faits à l'intérieur de systèmes de valeurs
déterminés. Les sous-cultures régionales, ethniques et sociales fournissent toutes du
matériel brut pour des paris adjacents spécifiques à une certaine culture, à un âge
particulier et à un genre. Une personne membre d'une classe sociale dans laquelle la
virginité est moins valorisée ne pourrait pas être engagée dans cette voie ; et, mis à part
dans les enclaves puritaines de notre société, les garçons ne peuvent s'engager dans de
telles voies, car la virginité masculine est peu valorisée, et aucun pari adjacent ne
pourrait être fait 7.
38 Des sous-cultures plus restreintes, telles que celles associées aux professions ou aux
partis politiques, procurent aussi une combinaison de valeurs avec lesquelles des paris
adjacents peuvent être faits. Ces systèmes ésotériques de valeurs doivent être
découverts si l'on veut comprendre les engagements des membres du groupe. Par
exemple, le musicien de danse professionnel obtient une sécurité du travail en se
faisant connaître comme un homme digne de confiance auprès d'un grand nombre de
chefs d'orchestre et auprès d'un nombre encore plus important de musiciens qui ne
sont pas des leaders mais qui le recommandent s'ils entendent parler d'un poste à
prendre. L'homme digne de confiance est, entre autres, un homme qui accepte
n'importe quel travail à moins qu'il soit déjà engagé ailleurs ; en faisant cela, il montre
qu'il ne laissera pas tomber un chef d'orchestre ayant absolument besoin d'un
musicien. Sa réputation de ne pas laisser tomber les leaders représente une valeur
économique, les chefs d'orchestre croyant en sa réputation l'engageront. Si on lui
propose de faire quelque chose qu'il ne connaît pas, pour quelque raison que ce soit, il
se sent engagé à accepter le travail, sans quoi il perdrait sa réputation et donc le stock
constant de travail sur lequel le système de valeur du monde de la musique avait misé
pour lui en raison de sa cohérence dans le fait d'accepter n'importe quel emploi 8.
39 Bref, pour bien comprendre le concept d'engagement dans sa totalité, nous devons
découvrir les systèmes de valeur à l'intérieur desquels les mécanismes et les processus
décrits ci-dessus fonctionnent. En faisant cela, nous comprenons non seulement
comment les paris adjacents sont réalisés mais encore le type d'étalon avec lequel ils
peuvent l'être ; nous ne pouvons pas comprendre le premier sans comprendre le
second.
40 VI
La conception de l'engagement que j'ai proposée comporte certains désavantages pour
le travail théorique et empirique. En premier lieu, beaucoup de difficultés rencontrées
dans l'utilisation d'autres théories ne sont pas résolues. Les personnes doivent souvent
faire face à des engagements contradictoires et la théorie proposée ici n'offre aucune
réponse à la question de savoir comment les personnes choisissent parmi les
engagements quand de tels conflits apparaissent. De tels problèmes ne disparaissent
pas magiquement avec l'introduction d'un nouveau concept.
BIBLIOGRAPHY
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Sociological Review, vol. XXIII, février
BECKER H.S. (1953), « Some Contingencies of the Professional Dance Musician's Career », Human
Organization, vol. XII, printemps
BECKER H.S. (1961), « The Implications of Research on Occupational Careers for a Model of
Household Decision Making », Consumer Behavior, vol. IV
BECKER H.S. (1970), « La carrière de l'enseignant de l'école publique de Chicago », dans BECKER H.S.,
Sociological Work. Method and substance, Chicago, Adline Publishing Company
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H. S., Sociological Work. Method and substance, Chicago, Adline Publishing Company
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BROOM L. & [Link], Sociology Today : Problems and Prospects, New York, Basic Books
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WILSON M.O., Emerging Problems in Social Psychologie, Norman, Institute of Group Relations
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MERTON R.K. (1983), Éléments de théorie et de méthode sociologique, Paris, Éditions Plon
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STONE G.P. (1959), Clothing and Social Relations : A Study of Appearance in the Context of Community Life,
Thèse de doctorat non publiée, Département de sociologie, Université de Chicago
WILSON B.R. (1959), « An Analysis of Sect Development », American Sociological Review, vol. XXIV,
janvier
NOTES
1. . Par exemple Abramson et al., 1958 ; Becker et Carper, dans le présent ouvrage ; Wilson, 1959;
Selznick, 1953 ; Howe et Coser, 1957.
2. . Cela ne sera pas tenté dans le présent article. Pour cela, il convient de se référer aux travaux
pionniers de Stone (1959). Je me suis limité à analyser le concept dans le cadre des
comportements individuels, bien que cela apparaisse souvent dans les analyses portant sur le
comportement des organisations.
3. . En cas de questions sur les approches mertoniennes et parsoniennes, se référer à Cohen
(1959). Pour une critique d'Edwin Sutherland sur la théorie de l'association différentielle, voir
Cohen, Lindesmith et Schuessler, 1956, pp. 30-41 ; Foote, 1957, p. 35.
4. . Jusqu'ici, la définition de l'engagement proposée correspondait à celle faite par Abramson :
« Les trajectoires d'engagement sont ces trajectoires de l'action que l'acteur se sent obligé de
poursuivre, sous la contrainte ou la sanction […] Les trajectoires d'engagement […] sont des
séquences d'action avec des sanctions et des coûts arrangés de manière à garantir leur
sélection. » (Abramson et al., 1958)
5. . Pour une explication plus précise de ce système, voir Becker (1970).
ABSTRACTS
The term "commitment" is experiencing a growing success in sociological debates. In this article,
the author examines the uses of the concept of commitment in order to understand the reasons
for its growing popularity. He also points out the nature of one of the social mechanisms to
which the term implicitly refers, and he develops a preliminary theory of the social conditions
and processes implied in the functioning of this mechanism. Given the semantic variety of the
term, it proves useless to speculate on its “true” meaning. In order to clarify the meaning of the
term, the author adopts one of the images evoked by “commitment”.
Le terme « engagement » connaît un succès grandissant dans les débats sociologiques. Dans ce
texte, l’auteur examine les utilisations du concept d'engagement afin de comprendre les raisons
de sa popularité grandissante, il signale la nature d'un des mécanismes sociaux auquel le terme
se réfère implicitement, et développe une théorie embryonnaire des conditions et des processus
sociaux impliqués dans le fonctionnement de ce mécanisme. Étant donné la variété sémantique
du terme, il s'avère infructueux de spéculer sur son « véritable » sens. Une des images évoquées
par « l'engagement » a été retenue pour en préciser la signification.
INDEX
Mots-clés: engagement, comportement cohérent, pari adjacent, trajectoire d’activité, processus
sociaux
Keywords: commitment, consistent behavior, adjacent wager, activity path, social processes
AUTHOR
HOWARD S. BECKER
Professeur émérite, Northwestern University, Chicago, États-Unis - hsbecker@[Link]