Récit de vie...
De l’entretien au récit de vie
Quand les sujets s’emparent de la conduite d’un entretien…
Stéphanie GALLIGANI *
S
Les récits de vie contiennent i de nombreuses études ont été menées sur
l’acquisition en milieu social de la langue
les indices de compréhension du pays d’accueil (1) par des adultes immi-
grés, en revanche très peu d’observations
des processus identitaires
ont été entreprises sur leurs pratiques langagières
en jeu dans l’expérience de après de nombreuses années passées en France. Les
chercheurs en sciences humaines et sociales ont égale-
l’immigration et des processus ment trop souvent négligé les aspects identitaires du
bilinguisme de ces populations migrantes du fait que
d’appropriation des éléments
les migrants de première génération leur paraissaient
du nouveau milieu. avoir “réussi” socialement leur intégration, sans même
considérer les conflits identitaires qui sommeillent en
eux, aujourd’hui encore.
Le protocole de recherche
Dans le cadre de ma recherche de doctorat, mon
choix s’est donc porté sur cette première génération,
c’est-à-dire les personnes nées en Espagne, et ayant
émigré pour des raisons politiques et économiques.
Dès le départ, il s’agissait de faire apparaître cer-
tains paramètres jugés pertinents comme le degré de
scolarisation dans la langue d’origine, la durée de
séjour en France, la profession exercée, la situation
familiale, le sexe, l’âge, les itinéraires d’acquisition,
les liens avec la culture d’origine, c’est-à-dire tous les
facteurs qui se révèlent fondamentaux pour la compré-
hension d’un comportement langagier. Après avoir
essuyé de nombreux refus, j’ai finalement retenu quel-
ques personnes toutes prêtes à me suivre et à me
consacrer un peu de leur temps. Il est certain que toute
question sur la représentativité d’un échantillon est
d’emblée à écarter. Le souci a été plutôt de mener une
étude de cas visant à fournir quelques pistes de ré-
* Centre de Didactique des Langues – LIDILEM flexion et des outils d’analyse pour l’étude des com-
Université Stendhal, Grenoble 3 portements langagiers et des stratégies identitaires que
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peuvent partager des sujets bilingues en contexte leur tiennent à cœur ; c’est eux et eux seuls qui peuvent
migratoire. en décider. C’est ainsi qu’au cours des entretiens, j’ai
pu vérifier le caractère instable du contrat établi entre
Partant de l’hypothèse que pour étudier les com- enquêteur et enquêtés, non pas sur le plan de la relation
portements langagiers en français de migrants espa- de confiance instaurée dès le départ, mais plutôt sur les
gnols de longue date il est nécessaire de considérer que formes de discours que peut revêtir l’entretien. Très
chaque sujet a développé un parler spécifique dont le vite, des formes narratives ont fait leur apparition, les
fonctionnement doit s’analyser dans le rapport langue sujets les utilisant pour exprimer les contenus d’une
d’origine/langue d’accueil, les objectifs de cette re- partie de leur expérience vécue en pays d’accueil. Par
cherche ont été de plusieurs ordres. D’un côté, les un travail particulier de mémorisation, ces récits
objectifs linguistiques qui s’attachent spécifiquement narratifs leur ont permis de décrire des scènes de la vie
au traitement linguistique des pratiques langagières et courante, d’expliquer les conditions dans lesquelles ils
de l’autre, les objectifs sociolinguistiques qui cher- ont appris cette nouvelle langue, de porter des juge-
chent à dégager les représentations de ces migrants ments sur leur situation d’immigrés, etc. En fait, les
face au bilinguisme qui s’est imposé à eux. sujets se sont emparés de la conduite de l’entretien
sous forme de récits de vie, sans que cela ne soit prévu
Ainsi, pour saisir un certain nombre de phénomè- par le chercheur.
nes tels que les itinéraires d’acquisition, les situations
d’utilisation du français et de l’espagnol, les attitudes Mais qu’est-ce au juste qu’un récit de vie ? Qu’est-
par rapport aux langues, les opinions, les préférences, ce qui permet de le distinguer d’un simple entretien ?
les composantes de l’identité, c’est-à-dire tous les Introduit en sciences sociales depuis une vingtaine
phénomènes qui ne sont pratiquement accessibles que d’années, le récit de vie est une forme particulière
par le langage et qui ne s’expriment que très rarement, d’entretien – l’entretien narratif – au cours duquel le
le recours à l’entretien semi-directif (ou partiellement chercheur demande à une personne de lui raconter (au
dirigé) m’a semblé le plus approprié. Cette méthode sens de faire récit de) sa vie ou un fragment de sa vie.
d’enquête nécessite une consigne de départ qui doit Selon Daniel Bertaux (1997), il y a du récit de vie dès
être non seulement vague mais également en cohé- qu’il y a description sous forme narrative d’un frag-
rence avec ce qui a été dit lors de la prise de contact ment de l’expérience vécue. Auparavant, l’expression
avec les sujets étudiés. De ce fait, cette présentation consacrée en sciences sociales était celle “d’histoire de
très succincte permet d’établir entre le chercheur et vie”, traduction littérale de l’expression américaine
l’enquêté une sorte de contrat quant aux orientations “life history”. Or la traduction française était trop large
des thèmes sur lesquels je désirais obtenir une réaction car elle ne permettait pas de distinguer entre l’histoire
de leur part. Les entretiens m’ont donc fourni un corps vécue par une personne et le récit qu’elle peut en faire
de données utilisables sous deux éclairages à la fois à la demande d’un chercheur et à un moment donné de
linguistique et sociolinguistique. sa vie (voir Bertaux, 1997). Dès lors, faut-il que le récit
de vie raconte toute la vie ou seulement des fragments
De l’entretien au récit de vie de l’existence de la personne ? Contrairement au sens
commun, le récit de vie ne couvre pas obligatoirement
Mais quelquefois, il arrive que le chercheur et toute l’histoire de vie du sujet. En effet, celui-ci peut se
l’enquêté n’aient pas exactement la même perception limiter à raconter à un chercheur (ou non chercheur)
de l’orientation – voire des enjeux – de la recherche. des épisodes de son histoire – des fragments de vie – en
Dans une perspective sociolinguistique, ce qui im- décrivant son existence intérieure, ses relations et ses
porte au chercheur, c’est d’avoir couvert l’ensemble actions dans des contextes sociaux particuliers.
de ses objectifs et, par surcroît, la vérification de ses
hypothèses par les informations recueillies en entre- Pourquoi se raconter…
tien. Quant aux sujets, ne partageant pas les mêmes
contraintes scientifiques, mises à part celle du respect Ces entretiens qui n’avaient pas vocation à être
du contrat concernant les thèmes de l’entretien, ils orientés vers la forme de récits de vie n’ont pas manqué
disposent d’une plus grande liberté. En effet, le jour J d’interpeller le chercheur quant à la signification qu’ils
ils peuvent parler de leur expérience vécue s’ils en ont contiennent. Certes, ils intéressent le chercheur sur
envie ou introduire d’autres thèmes de discussion qui l’évocation des expériences vécues (parfois doulou-
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reuses) mais une question reste trop souvent sans identitaires. L’identité des individus qui émigrent à
voix : qu’apportent-ils à ceux qui ont accepté et/ou l’âge adulte est déjà largement construite. Devenir
souhaité se raconter ? Pourquoi les sujets prennent-ils bilingue ne signifie pas seulement un élargissement du
l’initiative de faire un récit de leurs expériences vécues répertoire langagier mais entraîne aussi des boulever-
ou plus exactement d’avoir un regard rétrospectif sur sements sur le plan de l’identité, avec plus ou moins de
leur vie passée sans que l’enquêteur ne les y heurts selon les sujets. Dans le cadre d’une migration,
conduise directement ? En ce qui me concerne, il a l’identité est sujette à des remaniements, à des ajuste-
fallu gérer l’inattendu. Il est certain que j’aurais pu ments, à des évolutions au contact de la culture étran-
volontairement interrompre ces séquences narratives gère rencontrée en pays d’accueil. Dès lors, elle est
mais il en a été autrement dans la mesure où j’ai plutôt souvent indissociable du processus de socialisation
invité les sujets à poursuivre, en les encourageant à qui a pour objectif d’accueillir le migrant dans son
parler, par de simples approbations et relances et en les nouvel environnement. Dans une conception
interrompant le moins souvent possible. constructiviste de l’identité, il est clair que le langage
est l’un des instruments qui
contribue à son fondement,
c’est-à-dire que “l’identité
sociale et l’ethnicité sont en
grande partie produites et
reproduites par le langage ”
(Gumperz, 1989). Le désir
d’intégration ou d’identifi-
cation avec l’autre n’est pos-
sible que si l’on parle sa lan-
gue et fait sienne sa culture
(Deprez, 1994). C’est prin-
cipalement ce qui ressort des
séquences narratives enre-
gistrées. Force est de cons-
tater que la majorité d’entre
elles s’efforce de raconter
une histoire réelle – le plus
souvent sous la forme
d’anecdotes – et qui plus est,
est étroitement liée à
l’appropriation de la langue
du pays d’accueil.
Ces témoignages sous forme de successions tem-
porelles d’événements (2) et de relations prennent Quels traitements
donc sens dans une reconstruction subjective de leur des récits de vie ?
expérience vécue. Le fait de raconter son histoire de
migrant et de la mettre en parole semble provoquer La question de l’analyse et de l’exploitation de ces
chez la personne des effets thérapeutiques. Telles séquences s’est donc logiquement posée : comment
étaient les attitudes générales qui se dégageaient des rendre compte de l’authenticité qui se dégage de ces
sujets. On comprend mieux pourquoi certains sociolo- témoignages sur les expériences vécues en matière
gues ou psychologues utilisent le récit de vie à des fins d’acquisition de la langue du pays d’accueil ? Mais
médicales. aussi, comment les articuler et les exploiter avec
l’orientation sociolinguistique de ma recherche ? Du
Mais quel(s) message(s) les sujets voulaient-ils point de vue du chercheur, ces questions sont cruciales
donc faire passer ? Quels étaient les enjeux de ces et les démarches sont nombreuses. Les chercheurs en
narrations ? On le sait, le facteur migratoire entraîne sciences humaines ont fait du récit de vie une véritable
chez les sujets la perte, entre autre, des repères méthode de travail structurée. Certains développent
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l’approche “restitutive” qui permet de livrer les récits Il est bien évident que la mise en perspective de ces
de vie bruts, sans toilettage, et de laisser libre cours à différentes étapes s’est entièrement organisée à partir
l’interprétation. D’autres entreprennent une approche de ce que les sujets ont bien voulu dire et se souvenir
“illustrative” qui consiste, à partir d’une analyse de de leurs propres itinéraires d’acquisition. On com-
contenu, à prélever des extraits d’entretien et à les prendra aisément que la difficulté majeure est donc
interpréter en mobilisant des concepts et des référen- entièrement corrélée à la mémoire du sujet. De plus,
ces théoriques. Enfin, une troisième approche, inspi- cet exercice de mémorisation ne permet pas d’avoir
rée de l’analyse structurale des récits, consiste à dé- accès précisément aux hypothèses successives qu’ont
couper les entretiens en séquences-types pour extraire pu formuler les sujets sur le système linguistique
les structures implicites qui ordonnent le récit. On français au fur et à mesure de leur apprentissage ; seule
comprend aisément que le choix de la démarche dé- une étude longitudinale, à partir de données langagières
pend de l’orientation de la problématique de recherche enregistrées, permettrait de répondre à ces questions
et particulièrement de ce que l’on veut mettre en avant. de nature acquisitionnelle. Néanmoins, ces récits de
vie – ou fragments de vie – témoignent de la com-
M’inscrivant dans une perspective plutôt plexité du contexte social dans lequel s’est déroulée
sociolinguistique, j’ai choisi de les étudier comme des l’acquisition de la langue du pays d’accueil. Et c’est
fragments illustratifs d’une réalité sociolinguistique. sans doute du côté de ce contexte qu’il faut chercher
Dans cette perspective, ils sont venus enrichir considé- une partie des raisons qui expliquent les différents
rablement ma recherche en lui apportant notamment comportements et attitudes que l’on peut observer
une dimension diachronique qui m’a permis ainsi de chez les migrants.
saisir les contextes sociaux dans lesquels se sont re-
trouvés ces migrants “fraîchement” arrivés en pays Ces récits de vie ont été un enrichissement mutuel :
d’accueil. C’est par les nombreux indices contenus à la fois pour le chercheur, dans l’orientation de sa
dans leurs récits de vie que l’on peut commencer à recherche, et encore plus – me semble-t-il – pour les
comprendre les conditions matérielles, sociales, lin- sujets qui manifestaient un besoin d’écoute, de recon-
guistiques et les processus identitaires qui ont plus ou naissance et de compréhension.
moins contribué à rendre difficile leur arrivée en ■
France. Sur le plan acquisitionnel, ces indices m’ont
permis de retracer les itinéraires et processus (1) Le mot “accueil” est à l’évidence paradoxal par la qualité
d’appropriation de la langue du pays d’accueil. Trois de l’accueil qui laisse souvent à désirer.
(2) Le terme d’événement comprend ce qui est arrivé au sujet
grandes étapes se sont dessinées : la première nommée mais aussi ses actions.
étape opérationnelle renvoie aux premiers temps de
l’acquisition. Elle est déterminée en partie par les Bibliographie
besoins pratiques et vitaux de l’individu (recherche de
BERTAUX, D. (1997), Les récits de vie , Paris, collection 128,
travail, de logement), autrement dit, comprendre et se Nathan.
faire comprendre. Dans cette étape, les migrants pour-
suivent des objectifs pragmatiques qu’ils formulent COSTA-GALLIGANI, S. (1998), Le français parlé par des
migrants espagnols de longue date : biographies et pratiques
eux-mêmes de façon plus ou moins précise. Ensuite
langagières, Thèse de doctorat, Grenoble, Université Stendhal.
vient l’étape de développement durant laquelle l’indi-
vidu s’émancipe linguistiquement dans le but d’élargir DEPREZ, C. (1994), Les enfants bilingues : langues et fa-
ses connaissances en français grâce, en partie, à ses milles, Paris, collection CREDIF, Didier.
capacités linguistiques. Dans cette optique, il peut
GUMPERZ, J.J. (1989), Sociolinguistique interactionnelle :
poursuivre d’autres objectifs comme, par exemple son une approche interprétative, Paris, L’Harmattan.
insertion et son adaptation dans la société d’accueil.
Cela dit, il a été parfois difficile de distinguer ce qui LEGRAND, M. (2000), “Raconter son histoire”, in revue
Sciences Humaines n°102.
relevait de la première et/ou de la seconde du fait que
celles-ci sont contiguës. Enfin, advient l’étape de
relâchement au cours de laquelle l’individu aban-
donne ses efforts d’appropriation de la langue, se
contentant ainsi d’un bagage linguistique à la mesure
de ses besoins communicatifs.
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