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La figure de la Sorcière dans Mangeront-ils ?

de Victor Hugo : « Enjeux d’une transgression »

Zineb Ouled-Ali
Doctorante, Université de Ouargla

Synergies Algérie n° 11 - 2010 pp. 209-223


Résumé : Dans ce travail, nous nous intéressons à repérer la figure de la
sorcière altruiste Zineb dans une pièce théâtrale posthume de Victor Hugo
Mangeront-ils ? à travers laquelle nous dévoilons les différents enjeux :
thématiques, idéologiques, historiques et sociaux de l’écrivain engagé que
fut Victor Hugo. En transgressant la figure traditionnelle de la sorcière rurale
satanique, Hugo aspire à une émancipation scénique et à une rénovation
thématique par rapport au drame romantique, en réaffirmant toujours
ses principes idéologiques tous fondés sur le souffle de liberté, et ses
engagements historiques et sociaux qui s’inspirent de l’Histoire nationale et
de la devise révolutionnaire : Liberté, Égalité, Fraternité.

Mots-clés : Figure- Sorcière- Enjeux- transgression.

Abstract: we are interested to locate the figure of the altruistic witch Zineb in his,
through whom we reveal the various stakes: sets of topics, ideological, historical
and social of the committed writer Victor Hugo. So, by transgressing the traditional
figure off the rural satanic witch, Hugo aspires to a scenic emancipation and his
restoration set of topics compared to the romantic drama, by reaffirming always his
ideological principles, all founded on the breath of freedom, and his historical and
social engagements which start from national History and the revolutionary shibboleth:
Freedom, Equality, and Fraternity.
Key words: Appear- witch- Stakes- transgression.

‫ ﻓﻲ ﻣﻮﺿﻮﻉ ﺑﺤﺜﻨﺎ ﺍﻟﻤﻌﻨﻮﻥ " ﻭﺟﻪ ﺍﻟﺴﺎﺣﺮﺓ ﻓﻲ ﻫﻞ ﺳﻴﺄﻛﻠﻮﻥ؟ ﻟﻔﻜﺘﻮﺭ ﻫﻴﻘﻮ ﺭﻫﺎﻧﺎﺕ ﺍﻻﻧﺘﻬﺎﻙ" ﻧﻬﺘﻢ ﺑﺘﺤﺪﻳﺪ ﻭﺟﻪ ﺍﻟﺴﺎﺣﺮﺓ ﺍﻟﻐﻴﺮﻳﺔ ﺯﻳﻨﺐ‬:‫ﺍﻟﻤﻠﺨﺺ‬
‫ ﺇﺫﻥ ﺑﺎﻧﺘﻬﺎﻛﻪ ﻟﻠﻮﺟﻪ‬.‫ ﺍﻟﺘﺎﺭﻳﺨﻴﺔ ﻭﺍﻻﺟﺘﻤﺎﻋﻴﺔ ﻟﻠﻜﺎﺗﺐ ﺍﻟﻤﻠﺘﺰﻡ ﻓﻴﻜﺘﻮﺭ ﻫﻴﻘﻮ‬,‫ ﺍﻷﻳﺪﻳﻮﻟﻮﺟﻴﺔ‬,‫ ﺍﻟﻤﻮﺿﻮﻋﻴﺔ‬: ‫ﻭﺍﻟﺘﻲ ﻣﻦ ﺧﻼﻟﻬﺎ ﻧﻜﺸﻒ ﻣﺨﺘﻠﻒ ﺍﻟﺮﻫﺎﻧﺎﺕ‬
‫ ﻣﺆﻛﺪﺍ ﺩﺍﺋﻤﺎ ﻋﻠﻰ‬, ‫ﺍﻟﺘﻘﻠﻴﺪﻱ ﻟﻠﺴﺎﺣﺮﺓ ﺍﻟﺮﻳﻔﻴﺔ ﺍﻟﺸﻴﻄﺎﻧﻴﺔ ﻫﻴﻘﻮ ﻳﻄﻤﺢ ﺇﻟﻲ ﺗﺤﺮﻳﺮ ﺧﺸﺒﺔ ﺍﻟﻤﺴﺮﺡ ﻭﺍﻟﺘﺠﺪﻳﺪ ﻓﻲ ﺍﻟﻤﻮﺍﺿﻴﻊ ﻣﻘﺎﺭﻧﺔ ﺑﺎﻟﺪﺭﺍﻣﺎ ﺍﻟﺮﻭﻣﺎﻧﻄﻴﻘﻴﺔ‬
,‫ ﺍﻟﺤﺮﻳﺔ‬:‫ ﻭﻋﻠﻰ ﺍﻟﺘﺰﺍﻣﺎﺗﻪ ﺍﻟﺘﺎﺭﻳﺨﻴﺔ ﻭ ﺍﻻﺟﺘﻤﺎﻋﻴﺔ ﺍﻟﻤﺴﺘﻠﻬﻤﺔ ﻣﻦ ﺍﻟﺘﺎﺭﻳﺦ ﺍﻟﻮﻁﻨﻲ ﻭﺍﻟﻌﻤﻠﺔ ﺍﻟﺘﻮﺭﻳﺔ‬,‫ﻣﺒﺎﺩﺋﻪ ﻷﻳﺪﻳﻮﻟﻮﺟﻴﺔ ﺍﻟﺘﻲ ﺗﻌﺘﻤﺪ ﻋﻠﻰ ﻧﻔﺤﺔ ﺍﻟﺤﺮﻳﺔ‬
.‫ﺍﻟﻤﺴﺎﻭﺍﺓ ﻭ ﺍﻹﺧﻮﺓ‬

‫ ﺍﻧﺘﻬﺎﻙ‬-‫ ﺭﻫﺎﻧﺎﺕ‬-‫ ﺍﻟﺴﺎﺣﺮﺓ‬-‫ ﻭﺟﻪ‬:‫ﺍﻟﻜﻠﻤﺎﺕ ﺍﻟﻤﻔﺘﺎﺣﻴﺔ‬

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Synergies Algérie n° 11 - 2010 pp. 209-223
Zineb Ouled-Ali

« […] Cette triomphante pièce que tu appelles comédie et pour laquelle


Il faudra trouver une rubrique nouvelle pour la distinguer
de tout ce qui a été fait jusqu’à présent pour la scène. ».1

Juliette Drouet à Victor Hugo


(lettre du 25 février 1867)

Au sein de l’immense œuvre dramatique, romanesque et épique de Victor


Hugo, s’inscrit une comédie légère, à la fois satirique et dérisoire, dans
laquelle s’énonce l’oxymore : une comédie « où l’on meurt »2 ; et que Hugo
hésite à intituler La Mort de la sorcière3 ou Mangeront-ils ? Une comédie
triomphante d’après la chère amie de Hugo, la comédienne Juliette Drouet,
tout simplement car elle est inclassable. Cette comédie est divisée en deux
actes, dont le premier s’intitule « La Sorcière » et le deuxième « Le Talisman ».
Avec elle, Hugo annonce le retour à un théâtre à la fois engagé et fantaisiste,
après l’insuccès dramatique des Burgraves en 1843.

Dans un cadre qui ressemble à celui des contes des fées, Hugo représente un
roi à la fois jaloux, furieux et ridicule qui pourchasse sa fiancée (lady Janet)
et l’amant de celle-ci (lord Slada) ; les deux amants se réfugient alors dans le
cloître d’une forêt sur l’île de Man, où ils éprouvent la faim et la soif. Est-ce
qu’ils parviendront à manger ? C’est là toute l’intrigue de la pièce. Un voleur
nommé Aïrolo se charge de leur assurer la nourriture, mais il est arrêté par
les archers du roi ; donc c’est la sorcière centenaire et agonisante Zineb qui
prend la défense des pourchassés et de son ami Aïrolo à qui elle donne son
talisman juste avant qu’il ne soit arrêté. Le roi sur son chemin rencontre la
sorcière et lui demande une prédiction ; Zineb profite de l’occasion et trompe
le roi par une prédiction selon laquelle son sort sera lié à celui d’Aïrolo. Le roi
apeuré relâche son captif, et se soumet au chantage de ce gueux. À la fin le
roi abdique et cède son trône aux deux amants. Par là, la pièce semble avoir
comme personnage noyau : une sorcière.

En lisant Mangeront-ils ?, nous nous trouvons face à une comédie à la fois


passionnante et intrigante : passionnante par une histoire qui nous transporte
vers un monde féérique et imaginaire ; intrigante par le fait qu’elle propose
une nouvelle représentation de la sorcière. Issu du merveilleux, connu pour sa
cruauté, le personnage de la sorcière se révèle tout à fait différent chez Hugo :
pleine d’amour envers autrui, ce personnage nous pousse à poser les questions
suivantes : pourquoi Hugo, qui s’est soucié de questions politiques et sociales
importantes, se soucie-t-il d’un tel personnage ? Quels sont par conséquent les
enjeux de l’écrivain engagé derrière cette transgression de la figure de la sorcière
traditionnelle ?

Avant d’aborder ces questions, intéressons-nous d’abord à la définition des deux


termes noyaux : sorcellerie et sorcière : la sorcellerie est l’activité magique
qu’exerce le sorcier (ère), défendue par toutes les religions officielles, considérée
longtemps comme un aspect culturel déterminant d’une société quelconque4.
Étymologiquement, sorcier (ère) est un mot qui dérive du mot « sourcier »
quelqu’un qui a pour métier de chercher les sources, de jeter le sort5. Sur le
plan anthropologique, le sorcier (ère) est perçu(e) comme un adepte de Satan,

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La figure de la Sorcière dans Mangeront-ils ? de Victor Hugo : « Enjeux d’une transgression »

une personne qui manipule les forces occultes6; et la sorcière est populairement
une vieille femme laide et méchante, à ne pas confondre avec la fée qui est un
personnage imaginaire, qui hante les contes d’autrefois, connu pour sa bonté
et aussi sa beauté. Traditionnellement le sorcier (ère) a longtemps occupé la
fonction de médecin ou de prêtre dans les sociétés surtout antiques et rurales
moyenâgeuses7. Et d’après Michelet :
« La sorcière n’a ni père, ni mère ni fils, ni époux, ni famille. C’est un monstre, un
aérolithe venu on ne sait d’où. Qui oserait, grand Dieu ! En approcher? Où est-elle ? Aux
lieux impossibles, dans la forêt des ronces, sur la lande où l’épine, le chardon emmêlé,
ne permettent pas le passage. La nuit, sous quelque vieux dolmen. Si on l’y trouve,
elle est encore isolée par l’horreur commune ; elle a autour comme un cercle de feu. »8

Donc, la sorcière est une femme sans famille, venue de l’Inconnu, qui suscite la
terreur de tout le monde. Nul ne peut aborder cette femme errante qui habite
les bois inaccessibles, comme les animaux et les démons inabordables. Elle erre
dans cette Nature, ennemie de l’Église, méprisée par la société à cause de son
satanisme. La sorcière reste une créature énigmatique, insaisissable et parfois
mythique.

Par-là, la sorcellerie est une pratique qui échappe à la religion et à la raison,


liée souvent au maléfice, exercée par les sorciers et les sorcières, des personnes
réputées avoir pactisé avec le Diable. Un bref aperçu historique de la sorcellerie
notamment en France, du Moyen-âge jusqu’au XIXe siècle, nous permettra de
repérer l’image folklorique de la sorcière.

La figure traditionnelle de la sorcière s’est développée dans une société


moyenâgeuse apeurée par la guerre, la mort et d’autres événements historiques
décisifs comme la guerre de Cent Ans (1337-1453), la Peste Noire (1348-1351),
le grand Schisme d’Occident (1378-1417), des conflits épisodiques entre la
France et la Bourgogne, l’accusation puis l’exécution de la pucelle d’Orléans
Jeanne d’Arc en 1453, la prise de Constantinople par les Turcs (1453)… À
la suite de ces drames mortels, la société rurale s’est mise à l’écoute d’un
discours clérical purificateur qui attribue la sorcellerie surtout aux femmes
parce qu’il perçoit dans la femme l’image d’Ève, la pécheresse à cause de
laquelle Adam fut expulsé du Paradis : « ...pour ces forcenés du célibat (les
clercs), la femme, descendante d’Ève, la pécheresse, celle par qui le malheur
arrive, est non seulement évidemment inférieure à l’homme, mais aussi sotte,
lascive, traîtresse, dangereuse, répugnante… » 9

Ce discours clérical prêche l’Apocalypse dans la présence des sorcières herboristes


qui, en maîtrisant le soin du corps souffrant, influencent l’esprit des pauvres
paysans et font écouter la voix du corps au lieu de celle de l’Église. Donc,
ces sorcières sont devenues les concurrentes des élites et des clergés qui se
déguisent sous ce discours pour propager une pensée universaliste qui fait
prévaloir la papauté et la royauté sur toutes formes de pensée. En maintenant
ce discours, l’Église a pu enfin retrouver la confiance de la masse populaire,
en faisant croire aux pouvoirs maléfiques des sorcières et à leur pacte avec
Satan et en faisant d’elles, pour les paysans, le bouc-émissaire de tous les

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Zineb Ouled-Ali

maux qui accablent le monde moyenâgeux, dans lequel l’homme croit encore
au merveilleux.

En attribuant une image satanique aux sorcières, toute la société se prépare à


la riposte en les chassant du village ; cette chasse a été entreprise par l’Église,
notamment avec la parution de la bulle Super Illius Specula, par le pape Jean
XXII et le Marteau des sorcières des deux inquisiteurs Heinrich Kramer et
Jacques Sprenger qui veulent éliminer une secte satanique à contresens de
l’Église romaine, dirigée essentiellement par des femmes révoltées, aspirant à
l’amélioration de la condition féminine dégradée dans une société masculine
où l’État prive la femme de tous ses droits juridiques et même de l’instruction ;
une société influencée par une culture qui diffuse des images affreuses sur la
sorcière méchante, mue par ses désirs charnels ; une société vieillie où le taux
de mortalité des jeunes femmes est très élevé à cause des conditions d’hygiène
déplorables lors de l’accouchement.

Au long de cette histoire de chasse aux sorcières, toute prétendue sorcière doit
subir au tribunal un procès où on cherche sur son corps la marque du diable, en
utilisant la méthode des Piqueurs10, ou celle du bain11. Ces procès contribuent
souvent à une mise en accusation ; par la suite la sorcière sera punie devant
tout le monde et son corps sera livré au bûcher enflammé. Durant toute cette
longue chasse, des milliers de femmes ont péri à cause d’une simple rumeur
qui a couru de leur pratique de la sorcellerie ; le phénomène a touché non
seulement les paysannes, mais aussi les filles de grandes familles et même les
religieuses entourées par les hautes murailles des couvents. De cette chasse
effrénée contre les sorcières a résulté une instabilité sociale : « Chaque séance
de torture provoquait des dizaines de dénonciations, qui provoquaient autant
d’arrestations. Ainsi, on en arriva parfois à ne plus avoir assez de juges pour
juger les affaires de sorcellerie. »12

Mais, avec l’évolution des mentalités dans les siècles qui suivirent, l’image
satanique de la sorcière fut de plus en plus affaiblie, et le déséquilibre social
réparé à la fin du XVIIe siècle par les efforts collectifs de l’État et de l’Église :
on assista à la réforme avec la publication de la bulle Pro formandis en 1657 par
le pape Alexandre VII, et aussi par l’édit du roi Louis XIV en 1665 qui mit fin aux
persécutions des sorcières, en affirmant que la sorcellerie n’était qu’illusion et
tromperie.

Alors la figure de la sorcière satanique prend d’autres sens : elle devient une
superstition avec le discours rationaliste du XVIIIe siècle, notamment avec
la publication de De la recherche de la vérité (1674-1675) par le théologien
français Nicolas Malebranche et celle, au XVIIIème siècle, de l’Encyclopédie
qui réaffirment que la sorcellerie n’est qu’une illusion ou une tromperie faite
par des gens qui ne cherchent que la célébrité au-delà de toutes ces histoires
imaginaires ; ils définissent la sorcellerie comme étant « une opération magique
honteuse ou ridicule attribuée stupidement par la superstition à l’invocation
et au pouvoir des démons. »13. Ils affirment également que Satan n’existe pas et
que, s’il existait, ce ne serait qu’un être vaincu et faible qui ne pourrait jamais
manipuler l’homme.

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La figure de la Sorcière dans Mangeront-ils ? de Victor Hugo : « Enjeux d’une transgression »

De même, les médecins élaborent une théorie antipossessioniste qui définit la


sorcellerie comme une maladie psychique, une hystérie, non une possession
par Satan : «Pour eux [les médecins] les femmes ne sont pas possédées mais
victimes de troubles psychiques.»14. Quant aux historiens rationalistes du XIXe
siècle, ils remettent en cause toutes ces histoires de sorcellerie qui ne sont,
selon eux, que le résultat d’une société analphabète et barbare qui assassine
des femmes innocentes. Enfin, avec La Sorcière de Michelet, la sorcière devient,
dans la pensée romantique du XIXe siècle, un symbole de l’altruisme et de la
révolution contre l’Église romaine oppressive, anti-Nature :
« On appela les sorcières sales, indécentes, impudiques, immorales. Cependant leurs
premiers pas dans cette voie furent, on peut le dire, une heureuse révolution dans ce
qui est le plus moral, la bonté, la charité. Par une perversion d’idées monstrueuses,
le Moyen Age envisageait la chair, en son représentant (maudit depuis Eve), la femme,
comme impure. »15

Voilà donc que la figure de la sorcière a été réhabilitée, et le personnage fait


une entrée nouvelle dans l’imaginaire de plusieurs écrivains. Il devient un
visage cher à la littérature romantique, une figure de charité et d’altruisme,
une femme révoltée issue des temps de désespoir.

Dans Mangeront-ils ? , l’intrigue se tisse autour de la sorcière Zineb, une vraie


sorcière déclarée comme telle par les didascalies : « Le bras de la sorcière
bouge. », « La sorcière se dresse… », Ainsi que par les personnages comme
Aïrolo : « une sorcière, moi, deux amants mal à l’aise » où le roi de l’île de Man
« Hé ! vieille psylle ! »

En voici le portrait ; et d’abord le portrait physique fourni essentiellement par des


didascalies abondantes : « Elle est vêtue d’un sac et d’un voile en guenilles. Elle a
dans ses cheveux gris bizarrement rattachés des pièces de monnaies qui brillent,
et dans les tresses en désordre, une plume nouée qui semble couleur de feu. »,
« … [Zineb] marche péniblement… », « Elle se met en marche lentement. », Les
personnages de la pièce, la décrivent également, et d’abord Zineb elle-même :
« …Le moment est venu de mourir. », « ...enfin j’arrive au gouffre. », puis Aïrolo
« J’ai cueilli cette vieille. », «… c’est une femme évanouie, c’est Zineb. », et
enfin le roi : « sorcière en ruine ! Masure ! ». Ils sont tous d’accord sur son
apparence physique : vieillesse, faiblesse, grotesque.

Ce portrait physique correspond à l’archétype de la sorcière, développé durant le


Moyen-âge et la Renaissance : une vieille femme dessinée par l’Église, l’État et les
paysans comme répugnante, grotesque, bohémienne, vivant isolée dans les forêts
et les endroits inaccessibles, où elle se rend au sabbat à minuit pour se livrer à
d’innombrables crimes contre la société et les dogmes religieux. Mais nous avons
pu relever un trait physique de la sorcière hugolienne qui s’oppose à l’archétype
de la sorcière rurale moyenâgeuse ; c’est la faiblesse qui résulte de son agonie, un
événement qui pousse la sorcière grotesque au sommet du sublime :
« Elle est bien mûre, et l’âme
Ne tient guère à ce corps frêle, usé, transparent,
Et que je viens encor de fêler en courant. »

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Zineb Ouled-Ali

L’onomastique est également essentielle : le prénom de la sorcière, Zineb, est


très significatif :
« Les noms enfin choisis permettent de comprendre la stratégie déterminée par l’auteur,
si l’on accepte de comprendre qu’il s’agit pour lui d’élaborer avant tout un espace
(phonique, sémantique, symbolique) de mots dont le personnage fait partie intégrante. »16

Étymologiquement Zineb est un nom propre d’origine arabe, en lien étroit avec
la nature puisque c’est le nom d’« un arbrisseau aux fleurs parfumées qui
pousse dans le désert »17. Ce nom est lié aussi à la bénédiction : « … toute
bénédiction, […] anagramme de « bénis » »18. Et les présentateurs de la pièce
soulignent que d’après les ressources de Hugo Zineb est le prénom de la
fille de Mahomet, le prophète honoré par les musulmans, et par Victor Hugo
également dans sa Légende des Siècles19: « Selon une des sources de Hugo, il
[Mahomet] aurait eu pour fille une certaine Zineb.»20, Zineb est une femme qui
est depuis longtemps dans l’histoire de l’Islam le symbole de sa tolérance face
aux païens21. Le portrait moral de la sorcière d’Hugo est en lien avec tous ces
éléments puisqu’il évoque la bénédiction, l’altruisme, la Nature.

La pièce juxtapose des visions différentes de Zineb. Le roi la perçoit comme


une femme puissante : puisqu’elle est sorcière, elle peut manipuler la Nature
et les animaux sauvages de la forêt :
« Une femme tragique et puissante ; on prétend
Qu’elle fait accourir la tempête en chantant.
Ses regards monstrueux inquiètent l’abîme;
On voit parfois, la nuit, luire sur quelque cime
Ses deux yeux lumineux et fixes, noirs témoins.
On la nomme Zineb. Elle a cent ans au moins
Le serpent sous ses pieds glisse et n’ose la mordre. »

Pour le roi, c’est une femme cruelle et sanguinaire, qui n’a rien du tendre sexe
féminin quand elle fréquente les cimetières pour voler la chair humaine ; une
vieille perverse qui se livre aux plaisirs charnels :
« Les filles vont aux prés et cueillent les bleuets;
Tu [à Zineb] vas dans les tombeaux, toi, la voleuse d’âmes,
Et, parmi les rois noirs, parmi les sombres dames,
Tu rôdes dans l’horreur nocturne des sabbats. »

Malgré cela, le roi ridicule s’adresse à elle pour savoir son destin :
« Et j’aimerais la [Zineb] consulter un peu
Avant de la mêler aux braises d’un bon feu. »

Dans un autre propos, le roi adopte la vision moyenâgeuse de la sorcière ;


l’Église et le peuple pourchassent Zineb, en croyant qu’elle est une adepte de
Satan, et une femme pécheresse qu’il faut exterminer :
« Et souviens-toi [à Zineb] qu’il est une place publique
Où les êtres à qui le démon s’accoupla

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La figure de la Sorcière dans Mangeront-ils ? de Victor Hugo : « Enjeux d’une transgression »

Sont traînés, tout souillés de leur crime, et que là,


A leur chair, à leur âme, à leur nudité noire,
On donne un chaudron d’huile ardente pour baignoire. »

Aïrolo le bandit, lui, perçoit dans la sorcière la femme la plus respectable qui soit,
parce qu’elle se révolte contre l’ordre politique et religieux établi, que déteste
l‘anarchiste : « Elle est démon du bois dont je suis farfadet. »22. C’est la mère
tendre des monstres du bois, qui se charge de lui assurer la protection ; Aïrolo se
hâte pour protéger la sorcière mourante et lui permettre de mourir en paix :
« J’ai fui...Tu m’as sauvée, et maintenant ici,
Je vais mourir paisible et farouche, merci! »

Généreuse et reconnaissante, la sorcière lui donne son talisman, sa seule fortune


en ce monde : «Zineb lui présente la plume qu’elle a retirée de sa coiffure. »

Zineb, enfin, est la sorcière érudite qui connaît les secrets de la végétation et
dont il apprend le sens de l’Existence et de la Mort :
« Elle est hideuse; mais elle a
De la science autant que feu Campanella »

Quand il la fait parler, l’auteur peint une sorcière farouche, vivant dans la
forêt : « Zineb ! La vieille des forêts. », qui vénère la grande Nature comme
tous les animaux et les peuples primitifs et qui prend cette immense forêt
comme le seul lieu digne de sa vie et de sa mort attendue :
« Ces vieux arbres en fleur embaument leur aïeul.
J’amalgame à mes os la terre qui les fit;
L’ensevelissement des feuilles me suffit; »

Il en fait une sorcière anarchiste qui montre une ferme obstination devant les offres
du roi quand il lui demande d’ouvrir les portes closes du destin ignoré par l’homme :
« Tu [le roi] perds tes clameurs.
Tu ne peux rien pour moi ni contre moi. Je meurs. »
C’est aussi une sorcière rusée qui réussit à tromper le roi afin de faire triompher
les impuissants opprimés par la tyrannie de ce roi ridicule :
« ZINEB, laissant retomber la main du roi et le regardant fixement
Le premier, ô roi, que tu verras
Passer avec les mains derrière le dos, Sire…
Sa voix, d’abord ferme, s’affaiblit.
« LE ROI
Achève !
ZINEB
Tu vivras autant que lui.- j’expire.-
Quand cet homme mourra, tu mourras. »

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Synergies Algérie n° 11 - 2010 pp. 209-223
Zineb Ouled-Ali

Sa vigilance et l’érudition en font une sorcière très particulière, qui porte une
vision du monde différente de celle des hommes, une sorcière visionnaire qui
s’indigne de la tromperie de la vie, des conflits du pouvoir :
« Elle, jamais. Elle a pour loi d’être à distance.
Elle tâche de voir dans l’invisible, et pense,
Et dédaigne… »

C’est une sorcière philosophe qui porte un langage spirituel sur la Mort :
« Salut, ô mort! Salut, profondeur! Salut voile!
Ce que tu caches plaît à mon sinistre amour
Salut! La mort est aigle, et la vie est un vautour.
Salut, réalité fantôme! Viens je t’aime. »

Elle arrive à comprendre le sens de la liberté : «Tu meurs. Te voilà libre » et celui
de l’existence : « Tout vaut mieux que la vie. Adieu, terre. » Hugo, donc, poursuit
dans sa comédie la réhabilitation de la sorcière, inaugurée par Jules Michelet,
en revêtant la sienne de qualités exceptionnelles. Quelles sont ses motivations ?

En comparant la thématique de Mangeront-ils ? avec celle d’Hernani (1830),


nous trouvons que Hugo a gardé presque la même palette thématique que
dans le drame romantique : l’exotisme, la Nature, la nuit, la rêverie, la mort,
l’amour malheureux, l’affirmation du moi ; mais il y ajoute le thème qui a
longtemps hanté sa pensée pendant l’exil, qui est la puissance des faibles.

Hugo se montre, à travers la sorcière Zineb, comme un ardent défenseur de


l’Orient, lieu par excellence de l’exotisme littéraire, ce voyage continu de l’esprit
pour conquérir d’autres terres inconnues qui fécondent l’imaginaire romantique.
Il tâche à travers la sorcière de marquer son éblouissement pour le charme de
l’Orient merveilleux des fameuses Mille et une Nuits ; et en dessinant cette
sorcière visionnaire, il souligne cette fascinante influence d’un Orient source de
lumière et de bénédiction qui éclaire le ciel obscur du Moyen-Âge européen :
« La réalité est ainsi le théâtre d’un conflit entre deux polarités antagonistes : la
ténèbre et la lumière […] cette lumière est l’Orient, c’est-à-dire l’origine de toute
vie et le principe de toute liberté. [...] L’Occident, par contre, désigne la pauvreté
d’être, la dépendance et, à la limite, la ténèbre insistante de la dispersion matérielle,
de la mort, de la souffrance, de l’oppression. »23

Par cet exotisme littéraire vers l’Orient mystérieux de la sorcière, Hugo


consolide son goût du merveilleux et du mystère, qui caractérise toute la
tendance romantique. Dans ce monde féerique hugolien, tout est possible,
même de changer les vieilles croyances du peuple. Mais la pièce reste réaliste
en ce sens que tout est réalisable grâce à l’amour et à la bonté : bien qu’elle
possède un talisman, la sorcière vainc le roi seulement par sa grande puissance
d’aimer autrui et la Nature, ce lieu béni qui reçoit généreusement sa mort,
sa seule amie à qui elle confie ses malheurs, qui détient la sagesse et sait
comment garder la vie saine de tous les êtres souffrants :

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La figure de la Sorcière dans Mangeront-ils ? de Victor Hugo : « Enjeux d’une transgression »

« N’est-ce pas,
Nature, que tu hais les semeurs de trépas
Qui dans l’air frappent l’aigle et sur l’eau la sarcelle,
Et font partout saigner la vie universelle ! »

Pour elle, à travers le monde parfait et organisé, se dessine la figure d’un Dieu
consolateur et énigmatique :
«Dieu, c’est le sphinx. Les bois, les monts, sont les pilastres
Les porches et les tours du grand temple inconnu.»

Avec cette sorcière contemplatrice, Hugo met en valeur, de façon très


romantique, l’ambivalence de la Nuit : elle est le cauchemar hanté par la
sorcière satanique que craint le peuple :
«…l’énigme est là.
Certes, sous les plafonds des frênes et des ormes,
Quand un cercle hurlant de spectres et de formes
Tourne dans la clairière à minuit…..»

Elle est aussi la Nuit salvatrice que choisit la sorcière pour mourir calmement
dans son obscurité : «Ainsi qu’eux, on se cache, et l’on rend à la nuit / Son âme.»

A travers cette sorcière rêveuse, Hugo invente un monde féerique où tout est
possible, même de braver le plus puissant des humains et faire triompher les
plus faibles. Le sens de la rêverie s’infléchit vers les questions existentielles
les plus importantes : «Tâche de voir dans l’invisible, et pense». Il s’agit de
chercher l’essence et la finalité de vivre et de mourir.

Ainsi la question de la Mort devient primordiale dans les propos de la sorcière


agonisante qui philosophe avec son ami Aïrolo sur le sens de la Mort ; elle en fait la
fin inévitable de chaque acte de vie : «Buvez vos vins, parez vos fronts, comptez
vos sommes, / Et mourez…». La sorcière aime tout de la Mort, même son mystère :
«Salut, ô mort! Salut, profondeur! Salut, voile!
Ce que tu caches plaît à mon sinistre amour.»

Elle l’aime comme gage de liberté : «Tu meurs. Te voilà libre» et comme voie
qui rapproche de Dieu : « L’âme qui se met nu en présence de Dieu.»
Zineb est en attente de cette mort bénie au sein de la grande Nature. La question
traditionnelle de la Mort est posée autrement par cette sorcière, qui manifeste
enfin que tout être humain, même le plus grotesque, est concerné par elle.
Mais ce qui se constitue comme l’ultime enjeu de la création de cette figure,
c’est la puissance des faibles : dans Mangeront-ils ? Ceux-ci arrivent à une
victoire marquante sur le roi, grâce à l’amour altruiste que la sorcière Zineb
porte à son prochain, et qui, bien au-delà de l’amour romantique traditionnel,
résulte des profondeurs de cette Nature adorée : «Les faibles sont puissants
des seules valeurs qui n’aient pas de prix, l’amour, dans toutes ses dimensions,
amour charnel ou filial, amour du prochain ou de la grande nature.».

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Zineb Ouled-Ali

Avec cette mise en scène particulière de la sorcière, Hugo fait primer l’amour
de la grande Nature sur l’amour charnel romantique qui est souvent malheureux;
mais grâce à la sorcière, cet amour malheureux se retourne en bonheur quand
les amants triomphent de l’impossibilité de s’aimer : « Puissance des faibles qui
pourrait mener à « la Victoire des Petits ».

A travers ce repérage thématique, nous pouvons remarquer que la présence de


la sorcière altruiste n’exclut pas l’éventail des thèmes traditionnels du drame
hugolien romantique. Mais dans Mangeront-ils ?, ces thèmes traditionnels se sont
revêtus des innovations qui caractérisent également tout le recueil du Théâtre
en liberté. Ils annoncent une quête obsédante de liberté, qui s’interprète dans
une rêverie débordante de l’écrivain et emporte le lecteur dans l’Histoire
lointaine d’une Europe infectée par l’obscurantisme du Moyen-âge ; à l’aide de
la sorcière aimante, souffrante et visionnaire, Hugo fait voyager l’âme vers un
Orient de charme qui console les opprimés et leur attribue une puissance contre
la tyrannie, en affirmant toujours que même les grotesques et les monstres sont
capables de comprendre l’essence de l’existence et peuvent encore changer le
monde vers l’Idéal lorsqu’ils portent en eux l’amour du prochain et de la grande
Nature. C’est dire que les enjeux de la transgression de la figure de la sorcière
dans Mangeront-ils ? sont idéologiques, sociaux voire historiques.

En effet, malgré le cadre féerique de cette comédie légère, Hugo ne cesse


d’y proclamer ses principes idéologiques. Essentiellement la revendication
de liberté, et de défi au régime politique autoritaire que représente le roi
de l’île de Man : un roi vaincu par un amour idéal entre ses deux cousins ;
un roi ridicule bravé par la sorcière agonisante qui porte comme son auteur
une conscience politique, un roi enfin défié par son esclave. Derrière ce roi
superstitieux qui croit à la sorcellerie et qui rejette la foi chrétienne pour
chercher les diseurs de bonne aventure, se profile le fantôme de Napoléon III, le
tyran ; ainsi la pièce tend à «…désacraliser définitivement la fonction royale,
qui, dans son théâtre de l’époque romantique, pouvait avoir encore quelque
grandeur et quelque panache derrière ses failles manifestes. ». Hugo y mène
une pure satire dérisoire du régime politique de « Napoléon le petit », loin de
son discours rigoureux des Châtiments.

En créant cette sorcière bohémienne, Hugo couronne son choix de la proscription


loin du régime politique oppresseur. À l’exemple de Hugo qui a choisi la grande
Nature guernesiaise comme un lieu de proscription, Zineb préfère avoir comme
habitat la grande Nature de l’île de Man : « Mais nous, nous les proscrits,
animaux ou prophètes,». De même que, grâce à l’épreuve de l’exil et de la
mort de sa Léopoldine, Hugo devient plus universaliste, la sorcière devient plus
spirituelle comme le manifeste son discours sur la Mort. Et, comme l’écrivain
proscrit qui refuse l’amnistie accordée par l’empereur Napoléon III, Zineb
refuse l’or offert par le roi de l’île de Man :
« LE ROI
Vieille, veux-tu de l’or ? Je suis riche.
ZINEB
Une morte
Est plus riche que toi. »

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La figure de la Sorcière dans Mangeront-ils ? de Victor Hugo : « Enjeux d’une transgression »

Comme Hugo qui goûte dans la proscription la saveur de sa liberté, Zineb


découvre sa liberté dans la mort au sein de la Nature où elle préfère s’ensevelir
auprès d’un tombeau ruiné, sous un tas d’herbes.

Par la peinture de cette sorcière savante, Hugo véhicule également ses réflexions
religieuses et philosophiques. Il réaffirme le rôle de la sorcière d’autrefois qui, en
maîtrisant la végétation, maîtrisait le corps et l’esprit des paysans analphabètes
et se révoltait contre le spiritualisme de l’Église. A travers cette sorcière
pourchassée, il laisse entendre un discours accusateur de l’intégrisme religieux
qui enveloppait le Moyen-Âge, qui s’élevait contre l’humanité, au nom de Jésus-
Christ. Il rappelle le sort que réservaient aux sorcières l’Eglise et l’Etat :
«Être saisie, avec d’affreux éclats de rire!
Ma chair vue à travers mes haillons qu’on déchire,
Et le bûcher, le prêtre, et le glas du beffroi,»

Cet intégrisme contamine encore son siècle. Hugo ressent un vil complot entre
l’État et l’Église contre le pauvre peuple. Au-delà de cette critique du pouvoir
religieux il propage un libéralisme religieux et philosophique inspiré de cet
Orient charmant, la terre originaire de la sorcière Zineb, le berceau d’une
immense variété religieuse qui puise tout dans le grand livre de la Nature. Alors
Hugo adopte le panthéisme qui laisse entrevoir Dieu à travers ses manifestations
dans la Nature :
« L’oubli plein de tombeaux est sous le ciel plein d’astres.
Dieu est le sphinx. Les bois, les monts, les pilastres
Les porches et les tours du grand temple inconnu.»

Il évoque également la métempsycose qui pense une vie après la mort durant
laquelle l’âme humaine se purifie graduellement de ses péchés, en animant
plusieurs corps (du plus vil jusqu’au plus aérien) pour enfin arriver à Dieu :
« Aujourd’hui, défaillante, et comprenant la chose,
Voulant sans trouble entrer dans la métempsycose.»

Donc, l’enjeu politique hugolien derrière une sorcière altruiste, clairvoyante et


insoumise, est la révolution contre toute forme de répression politique : dans
le sillage de la Révolution de 89 contre la monarchie de Louis XVI, il s’agit de
de s’élever contre la tyrannie de Napoléon III. Cette révolution qui se manifeste
dans Zineb, la sorcière déterritorialisée, vise non seulement le lecteur français
mais toute l’Humanité qui se révolte contre l’oppression en marchant vers le
progrès. Si nous comparons Mangeront-ils? à tout ce qui est écrit pendant l’exil,
nous pouvons facilement cerner ce souffle de Révolution et d’enthousiasme
tout au long de la pièce qui commence par une sorcière proche de la mort
et se clôture par l’abdication du roi et la survie des autres faibles. À travers
cette annonce de la mort, Hugo appelle toute l’humanité à la Révolution, aux
sacrifices car la révolution ne pourra se réaliser qu’au-dessus des cadavres de
ces martyrs. Enfin, après avoir mené une lutte contre l’intégrisme artistique
dans Hernani en 1830, avec l’écriture de Mangeront-ils ? Hugo continue sa lutte
contre l’intégrisme politique qui empêche la marche ascendante du XIXe siècle.

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Synergies Algérie n° 11 - 2010 pp. 209-223
Zineb Ouled-Ali

Tout l’enjeu religieux et philosophique d’Hugo à travers la peinture de la sorcière


pourchassée et révoltée contre l’Église est un refus d’intégrisme religieux qui
infecte la pensée laïque et libérale du XIXe siècle ; et par le biais de la sorcière
panthéiste qui croit à la métempsychose, Hugo réclame l’autre facette de la
liberté, celle de la religion et de la philosophie, qui accompagne la liberté
politique comme son verso et qui maintient le progrès que nécessite son siècle.
En peignant la sorcière pourchassée, Hugo fait revivre une époque révolue dans
l’Histoire européenne et française, celle de la chasse aux sorcières, entreprise
durant le Moyen-Âge ; époque à la fois chère à l’imaginaire romantique qui
fait penser à l’amour chevaleresque idéal, et déshonorante dans la mémoire
collective des Français, tachée par la cendre des bûchers enflammés pour des
raisons futiles. Par-delà cette fresque historique, Hugo ausculte son présent
qui est encore contaminé par l’intégrisme religieux et politique du Moyen-Âge
quand il réprime la liberté de l’esprit et trahit les espérances de la République.
Il dessine une société victime d’un conflit2 entre l’Église et l’État, un conflit
annoncé par Zineb dès le début de la pièce :
« De l’évêque à l’abbé. S’il touche à ton église,
On touchera son trône. »
À travers la misère de sa sorcière, Hugo décrit la misère qui accable le peuple
du XIXe siècle, dessinée déjà dans son grand roman social Les Misérables : « Des
loques ! Aussi lui [Aïrolo] l’indigence l’affame. » Cette mise en scène de la
sorcière révoltée est une interrogation sur l’avenir de ce peuple souffrant. A
travers ce personnage atypique, Hugo réaffirme son rattachement aux principes
de la Révolution de 89 : Liberté – Égalité – Fraternité. Il proclame, par le biais
de sa sorcière farouche, la Liberté de tout opprimé et condamné ; il réaffirme
aussi son refus de la peine de mort : la sorcière donne son talisman à Aïrolo pour
lui épargner la pendaison, pour qu’il soit libre de choisir sa mort tout comme
elle qui choisit délibérément la mort au sein de la Nature et par ses mains :
«Ils [les poisons] viennent au secours de nos pâles misères
Mange une de ces fleurs tragiques de l’été.»

Ou encore lorsqu’elle se hâte pour délivrer Aïrolo de sa captivité par les archers
du roi et trompe le roi par un destin en assurant la survie de son cher ami :
« Ô mon fils, sache
Que ni le gibet, ni le bûcher, ni la hache,
Jusqu’au jour où cent ans seront passés sur toi,
Ne peuvent entamer ce talisman. Sa loi
C’est de te protéger toujours, quoi qu’il advienne.
Même pris, tu verras la gueule de l’hyène
Et la main du bourreau s’ouvrir pour te lâcher.
Tu te riras du roi, tu braveras l’archer. »

En campant cette sorcière érudite, Hugo nous rappelle le rôle traditionnel de


la sorcière dans la propagation de la pensée scientifique ; il lance ainsi un
appel implicite à la liberté d’instruction loin du discours clérical dogmatique
qui essaie de limiter la pensée humaine et qui a été l’origine de toute cette
histoire barbare de la chasse des sorcières.

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La figure de la Sorcière dans Mangeront-ils ? de Victor Hugo : « Enjeux d’une transgression »

Le deuxième enjeu social qui occupe l’esprit d’Hugo est celui de la Fraternité : la
sorcière bénie croit en une fraternité qui englobe toutes les espèces ; ce sentiment
noble qu’elle ressent provient de son amour pour la grande Nature qui lui enseigne
la familiarité avec les bêtes des bois, la solidarité avec les proscrits qui s’exilent
loin de la tromperie humaine, la fraternité même avec les herbes mortelles qui
poussent dans cette forêt empoisonnée : «Les poisons sont nos frères.»

Le troisième principe de la Révolution c’est l’Égalité. Devant la fatalité de la


mort, toutes les espèces sont égales, tous les rangs sociaux s’anéantissent,
le roi ne sera plus roi, il sera le semblable de la sorcière pourchassée, et le
proscrit poursuivi : « L’éternel vent de mort nous courbe tous ensemble.»

Au-delà de l’itinéraire de Zineb, Hugo condamne la société moyenâgeuse


masculine pour cette répression de la femme ; il prêche une égalité entre
les sexes, parce que la femme selon lui peut jouer un rôle décisif dans le
développement intellectuel de son époque, comme celui qu’a joué la sorcière
guérisseuse du village dans la propagande du soin des corps : «Toute la question
terrestre, c’est la femme.»

Bref, tout l’enjeu de la transgression de la figure traditionnelle de la sorcière


dans Mangeront-ils ? est un appel continu à la liberté politique et religieuse, à
la liberté d’instruire, à la fraternité et à l’égalité entre les êtres humains. Pour
Hugo, cela constitue un pas vers le Progrès, cette obsession chère à l’esprit
hugolien qui contribue assurément à l’avancée de son époque et l’édification
d’un avenir meilleur pour toute l’humanité sur tous les plans.

Notes
1
Arnaud Laster, Préface in Hugo, Le Théâtre en liberté, 2002, p .XXV.
2
Ibid., XXV.
3
Ibid., [Link].
4
Voir, « Sorcellerie », [Link]é[Link], mise à jour le : 16 mars 2007.
(
Voir, « Sourcier », Dictionnaire de L’Académie française, 6th Edition (1832-5), [Link].
[Link], consulté le : 216/05/2007.
6
Voir « Sorcière », Encyclopédie le Petit Larousse, Dictionnaire multimédia, CD-ROM PC.
7
« Le Moyen Age une époque bénie », [Link], consulté le : 20 février 2007.
8
Jules Michelet, La sorcière, p XVI, [Link], consulté le : 09/05/2007.
9
« L’image de la femme », in « La chasse aux sorcières », [Link], consulté le : 10/05/2007.
10
Méthode appliquée par des spécialistes chargés de piquer tout le corps de la prétendue sorcière
jusqu’à ce qu’ils trouvent la zone insensible à la douleur, qui constitue la marque du Diable.
11
Méthode selon laquelle, l’accusée est mise dans un récipient plein d’eau, les mains liées derrière le
dos ; si elle succombe elle est libérée ; sinon elle est accusée parce qu’on croit que les forces occultes
l’ont aidée à ne pas succomber)
12
« La fin des persécutions », in « La chasse aux sorcières », www. [Link], consulté le :
28/06/2007.
13
« Histoire de la sorcellerie », [Link] consulté le : 29/06/07.
14
Ibid.
15
Jules Michelet, La Sorcière, chap. IX, « Satan médecin » in Christian Biet et al., XIXe siècle, op.
cit, p . 256.
16
Jean-Philippe Miraux, Le personnage de roman : genèse, continuité, rupture, 1997, p. 58.

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Synergies Algérie n° 11 - 2010 pp. 209-223
Zineb Ouled-Ali
17
« Zineb », [Link], consulté le : 08/ 08/2007.
18
Agnès Spiquel, « La bohémienne de Hugo », op. cit.
19
Voir le chapitre III qui s’intitule l’Islam dans La Légende des Siècles de Victor Hugo.
20
Victor Hugo, Mangeront-ils ? , op. cit, I, 6, p. 79.
21
À l’âge de dix ans Zineb fut parmi les premiers à croire à la révélation divine faite à son père avec
sa mère Khadîdja ; son époux était parmi les commerçants les plus notables durant l’époque païenne,
il refusa la conversion à l’Islam ; alors, elle se sépara de lui par un ordre divin qui interdit le mariage
avec un idolâtre ; malgré cela, elle lui resta fidèle. Elle donna sa précieuse parure héritée de sa
mère défunte comme rançon contre sa liberté lors de sa captivité par les troupes musulmanes ; ce
spectacle toucha l’honorable prophète qui ordonna à ses troupes de relâcher le mari captif.
22
Christian Jambet, article « Sohrawardi », Encyclopaedia Universalis, 1996, tome 21, p. 242b, Régis
Poulet : « La Naissance de l’Orient », p.3, [Link], consulté le : 18/ 12/2007.
23
Avant même son exil Hugo avait adopté les idées des républicains qui réclament une France laïque
où chaque individu est libre de son appartenance ou sa non-appartenance religieuse.

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