Féeries
Études sur le conte merveilleux, XVIIe-XIXe siècle
18 | 2022
Conte et cinéma
Nicole Jacques-Lefèvre, Histoire de la sorcellerie
démoniaque. Les grands textes de référence
Paris, Honoré Champion, coll. « Dictionnaires et références », 2020,
432 p.
Emmanuelle Sempère
Édition électronique
URL : [Link]
DOI : 10.4000/feeries.4812
ISSN : 1957-7753
Éditeur :
UGA Éditions/Université Grenoble Alpes, Université Bordeaux Montaigne
Édition imprimée
ISBN : 978-2-37747-329-8
ISSN : 1766-2842
Référence électronique
Emmanuelle Sempère, « Nicole Jacques-Lefèvre, Histoire de la sorcellerie démoniaque. Les grands textes
de référence », Féeries [En ligne], 18 | 2022, mis en ligne le 15 décembre 2022, consulté le 25 août 2023.
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Nicole Jacques-Lefèvre, Histoire de la sorcellerie démoniaque. Les grands tex... 1
Nicole Jacques-Lefèvre, Histoire de la
sorcellerie démoniaque. Les grands
textes de référence
Paris, Honoré Champion, coll. « Dictionnaires et références », 2020,
432 p.
Emmanuelle Sempère
RÉFÉRENCE
Nicole Jacques-Lefèvre, Histoire de la sorcellerie démoniaque. Les grands textes de référence,
Paris, Honoré Champion, coll. « Dictionnaires et références », 2020, 432 p.
1 Les travaux de Nicole Jacques-Lefèvre ont proprement construit leur objet, depuis sa
thèse d’État en 19941 : le phénomène historique et anthropologique de la sorcellerie
n’est pas séparable de l’histoire des sensibilités et des représentations. Cette Histoire de
la sorcellerie démoniaque constitue donc à la fois un aboutissement de cette approche
singulière montrant la littérature en travail au cœur des textes démonologiques, et une
somme critique d’une précision et d’une érudition remarquables.
2 Cet ouvrage de 433 pages comprend une préface (p. 7-10), une introduction (« La
sorcellerie, cet obscur objet », p. 11-26) suivies de sept sections étudiant les « sept
grands textes de référence » qui ont vu le jour entre 1486 et 1612, soit un long
XVIIe siècle, puis d’une conclusion proposant de lire les textes démonologiques comme
« une branche de la littérature fantastique2 ». Le fil directeur qui relie ces études
consiste dans une approche littéraire des ouvrages des démonologues, qui met en
lumière la dynamique discursive et la créativité de la sorcellerie démoniaque dans
l’ordre de l’imaginaire et des représentations. Outre un précieux index on notera les
sept illustrations tirées de l’ouvrage de Molitor, premier texte démonologique à
proposer conjointement au discours des représentations gravées de la sorcellerie et de
ses pratiques (p. 122-128). Si l’absence de bibliographie recensant les très nombreuses
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Nicole Jacques-Lefèvre, Histoire de la sorcellerie démoniaque. Les grands tex... 2
références, les attendues comme les plus spécialisées, qui sont citées et discutées au fil
de l’ouvrage est regrettable, l’ouvrage répond à tout ce qu’on peut attendre d’une
somme érudite.
3 Avant d’analyser Les grands textes de référence qui font le cœur de l’ouvrage, Nicole
Jacques-Lefèvre consacre une vingtaine de pages aux premières prises de position
officielles touchant la sorcellerie. Elle montre que dès l’origine, la sorcellerie
démoniaque a reposé sur un « déchiffrement des signes » et s’est constituée elle-même
comme discours. Les sept études qui suivent sont respectivement consacrées (nous
donnons les titres des traductions en français) au Marteau des sorcières de Jacques
Sprenger et Henry Institoris (1486) et au traité d’Ulrich Molitor Des sorcières et
devineresses (1489) qui terminent le XVe siècle ; au vaste ouvrage de Jean Wier Histoires,
disputes et discours des illusions et impostures des diables (1563) et à la fameuse
Démonomanie des sorciers de Jean Bodin (1580) qui « au tournant de la répression » au
XVIe siècle font de la sorcellerie démoniaque un objet de querelles aussi bien savantes
que juridiques et religieuses ; au Discours exécrable des sorciers d’Henri Boguet (1602) et
aux Controverses et recherches magiques de Martin Del Rio (1599-1601) qui ouvrent le
XVIIe siècle, et enfin au fameux Tableau de l’inconstance des mauvais anges et démons de
Pierre de Lancre (1612), dans lequel la dimension, voire la vocation « littéraire » de la
sorcellerie démoniaque, prend toute sa mesure.
4 Plutôt que de résumer l’ouvrage, la présente recension met son riche apport en
perspective avec les recherches qui occupent principalement les lecteurs de Féeries.
5 Le premier apport de cet ouvrage à l’étude des contes littéraires réside dans la mise en
relation d’un ensemble textuel majoritairement produit par des autorités, les
démonologues incarnant la culture dominante (en termes politiques et religieux), avec
la circulation et la transformation de matériaux issus d’une culture ancienne ou
ressentie comme telle, à la fois familière et étrangère. En abordant chacun des textes
démonologiques comme discours, en les inscrivant dans leur contexte de composition
— lieux, contexte politique et social, etc. —, en identifiant les motivations auxquelles ils
répondent et en dégageant les figures et stratégies d’auteurs qu’ils mettent en place,
Nicole Jacques-Lefèvre rend visible la manière dont la « sorcellerie démoniaque » s’est
élaborée en s’appropriant, transformant, alimentant aussi et suscitant un vaste
ensemble de croyances, de représentations, de mythes, d’histoires, souvent diffus,
difficiles à saisir et à identifier. Les recherches dans les domaines des contes sont
familières de ces difficultés comme de cette accointance entre les études culturelles,
l’anthropologie de l’imaginaire et la littérature. La sorcellerie démoniaque comme la
féerie résultent de reconfigurations savantes — autorisées — de matériaux complexes,
produits par les imaginaires collectifs, les croyances et les savoirs d’une époque. Les
démonologues, comme nombre d’écrivains conteurs, affirment vouloir récuser les
« contes de vieilles », sans pour autant se priver du « plaisir extrême » qu’ils procurent
(comme l’écrit de Lancre). À la fin de son ouvrage, Nicole Jacques-Lefèvre établit non
plus seulement un parallèle mais une filiation entre la littérature démonologique et le
conte littéraire tel que le définissent les frères Grimm à l’âge du Romantisme :
« Bientôt, des chercheurs passionnés, les frères Grimm, travaillant d’une certaine façon
à déconstruire les fictions démonologiques, sauraient retrouver la saveur des traditions
mêmes et des croyances que [les démonologues] avaient tenté d’éradiquer. » (p. 417) Le
prolongement que propose Nicole Jacques-Lefèvre résonne avec la dynamique
circulatoire des contes : il ne s’agit pas de simples déplacements et appropriations, mais
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« d’interactions », car « les écrits des démonologues, en même temps qu’ils les
dénonçaient, intégraient ces traditions, et la transformation même qu’ils leur faisaient
subir contribuait peut-être, par un curieux effet de retour, à enrichir une littérature
populaire tant orale qu’écrite, vivante justement d’intégrer de nouveaux apports »
(ibid.). Si le conte littéraire est loin de « dénoncer » systématiquement — encore moins
structurellement — les traditions qu’il « intègre », il donne bien souvent à lire ce même
« curieux effet de retour ». L’étude montre ainsi comment les lectures et réécritures de
la démonologie ont enrichi l’imaginaire collectif et ont redistribué les cartes de la
scission culturelle qui avait d’abord engendré le merveilleux littéraire.
6 La manière dont la littérature démonologique réfracte les résistances à la
rationalisation des croyances, à la réduction des hérésies et autres « superstitions » est
en effet très éclairante pour comprendre la naissance du merveilleux littéraire. Nicole
Jacques-Lefèvre souligne par exemple « les tentatives chrétiennes de christianiser tout
le légendaire européen » (p. 112) opérées par les textes démonologiques et signale le
retour, du Marteau au Dialogue de Molitor, de figures « chères aux folkloristes français »
comme Mélusine et Merlin (p. 108). Avec Wier, la reprise des « plaisants contes »
(p. 149) relève manifestement d’une lecture littéraire des légendes et histoires locales.
Le juge est écrivain, et lecteur, d’histoires. Avec Del Rio, le discours démonologique met
en évidence ce même processus qui contribuera à engendrer le merveilleux littéraire,
par différenciation et déplacement : « […] le merveilleux chrétien, qui tire sa puissance
du symbolique, tente de relayer les croyances dont il se moque. » (p. 355) Le
« dogmatisme théorique des démonologues » ne peut cependant venir à bout du
« foisonnement des conceptions des rapports de l’homme à la nature et au sacré » : la
« quête érudite » apparaît alors comme un « leurre, en tentant de masquer ses propres
contradictions, de récupérer, au prix de véritables acrobaties intellectuelles, tous les
“restes” inexplicables d’un imaginaire autre » (p. 361).
7 La période concernée par la somme critique de Nicole Jacques-Lefèvre est aussi, et ce
n’est évidemment pas une coïncidence, de la plus grande importance dans l’histoire du
merveilleux littéraire : le siècle qui a précédé les premiers recueils de contes des fées est
marqué par l’ébranlement des domaines de la surnature, ce qui se traduit à la fois par
un violent rejet de l’hérésie, par une crainte du désordre et de l’erreur et par
l’affirmation aveugle et obtuse d’une théologie, d’un pouvoir et d’une justice dont la
légitimité ne peut être que commune ou disparaître. La question du pouvoir est au
cœur des contes, non seulement en tant que puissance de l’agir — tel que l’incarnent les
« doués » et « héros » — mais aussi en tant qu’ordre symbolique : on pensera au combat
idéologique et moral évoqué par Auneuil dans La Tyrannie des fées détruite (1702) ou
encore, dans un autre champ symbolique, aux combats mystiques des contes de Cazotte
et de Beckford à la fin du XVIIIe siècle. Les démonologues étudiés par Nicole Jacques-
Lefèvre apparaissent comme hantés par l’obsession du pouvoir — être du côté du
pouvoir, c’est être du côté de la raison, par opposition à l’illusion, à la déraison, à la
folie, c’est aussi être du côté de la vraie foi, par opposition à l’hérésie ou à la
superstition. Les juristes sont tout particulièrement concernés par cette question, parce
que soucieux de maintenir un ordre considéré comme juste (ou considéré comme juste
parce qu’établi). Le cas de Bodin, si complexe, est ainsi admirablement expliqué. « Sous
l’optimisme théologique de Bodin, perce alors parfois quelque chose comme une
inquiétude […] voire l’angoisse du brouillage des signes, du triomphe de l’illusion, du
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Nicole Jacques-Lefèvre, Histoire de la sorcellerie démoniaque. Les grands tex... 4
piège des images fausses, des trucages du grand simulateur, et d’une éventuelle nuit du
sens3. » (p. 204-205)
8 Dans le cas d’Henri Boguet, juge lui-même, l’étroite relation entre l’élaboration du
discours sur la sorcellerie et la lutte active pour défendre le pouvoir en place est
particulièrement sensible. La « parole du juge » se donne pour mission de « réduire un
désordre, en réorganisant symboliquement l’univers », ce qui passe par la mise au pas,
voire la destruction d’« une multitude de micro-pouvoirs », liés à « une autre couche de
culture » (p. 284). De là l’importance du discours clair : « Les mots n’ont d’autres effets
que de dénoter la chose pour laquelle ils ont été ordonnés, et exprimer les passions de
l’âme et affections de l’esprit. » Nicole Jacques-Lefèvre, à la suite de cette citation,
analyse « l’organisation rhétorique » du texte de Boguet et surtout, pour ce qui nous
concerne, montre comment se construit une parole « énonciatrice de vérité » contre
mais en même temps dans le « grand récit » constitué par des « voix sorcières »
individualisées et pourtant fondues ensemble, augmentées encore des « paroles » des
« témoins » (p. 287).
9 Cet ordre à préserver est de nature politique : il touche à la cohésion de la communauté
et il dépend étroitement d’un pouvoir politique absolu, qui ne distingue pas plus les
sphères du privé et du public qu’il ne sépare la justice humaine de l’ordre transcendant
de la surnature définie théologiquement. Nicole Jacques-Lefèvre explique comment, au
début du XVIIe siècle, Pierre de Lancre prend symboliquement les armes : dans le second
tome qu’il ajoute au Tableau en 1622, L’Incrédulité et mécréance du sortilège, il dénonce les
« athées politiques et autres libertins », ainsi que les « naturalistes, médecins et
jurisconsultes », qui sont à ses yeux les grands inspirateurs d’une « résistance
grandissante à la croyance en la sorcellerie ». Or, si celle-ci est à ce point à défendre,
c’est qu’il s’agit moins d’une croyance que d’un dogme fondateur de l’ordre du monde.
« La lutte contre la sorcellerie apparaît comme un acte politique » (p. 70) explique
Nicole Jacques-Lefèvre. La lecture de ces passages éclaire le contexte dans lequel s’écrit
le conte de la fin de l’âge classique4.
10 Il faut évoquer dans ce cadre le grand intérêt du texte de Jean Wier, en tant qu’un autre
discours de savoir, la médecine, vient y combattre les représentations de la
démonologie savante (p. 136-137) mais aussi apporter d’autres modalités de lecture du
corps et de ses manifestations. La pathologisation de la sorcellerie démoniaque entre en
résonance avec la manière dont le conte s’attache à représenter les désordres des corps
et des esprits — rêves, dépossessions, impuissances, convulsions, etc. — et propose des
formes d’explications symboliques à ces désordres. De façon plus générale, comme le
montre le cas de Molitor (p. 111), l’inquiétude des démonologues, comme leur
fascination, devant la gestualité déréglée des sorciers et sorcières témoigne de
l’angoisse que produit un corps expressif et incontrôlable chez ceux qui se veulent les
maîtres du sens.
11 Un second apport de l’ouvrage de Nicole Jacques-Lefèvre aux travaux sur les contes et
l’imaginaire féerique réside dans la patiente et assidue recherche de ce qui fait d’un
texte un objet littéraire. Dès l’analyse du Marteau des sorcières, « l’hypothèse » selon
laquelle la « littérature démonologique » a « progressivement » constitué un « véritable
“genre” » (p. 59) est posée. Sans chercher à transposer aux contes le travail mené par
Nicole Jacques-Lefèvre sur la littérature démonologique, on peut tirer profit des
conceptualisations qu’il propose. En premier lieu : est littéraire le texte qui construit
son objet, fût-il référentiel — ici la sorcière, laquelle convoque et construit à son tour
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Nicole Jacques-Lefèvre, Histoire de la sorcellerie démoniaque. Les grands tex... 5
un autre personnage clé, le juge — et par conséquent il relève toujours du symbolique ;
en second lieu, le conte comme le texte littéraire démonologique mobilise un ensemble
de représentations constituées en « grand récit » ou encore en « récit mythique », qui
conditionnent leur réception et qu’ils mettent en perspective, voire à distance,
participant ainsi à l’élaboration continue des épistémologies, des idéologies et des
croyances ; enfin, ils mettent en place un système complexe d’interactions énonciatives
entre l’auteur et le lecteur, entre ces mêmes instances et les autres voix que le texte
donne à entendre, entre le narrateur et son ou ses narrataires, entre les personnages
mis en scène, autrement dit, il est non seulement de l’ordre du discours, mais il est
également toujours polyphonique.
12 De même que de nombreux contes, les textes de la littérature démonologique
présentent souvent au lecteur des sortes de « cabinets de curiosités » — Jean Wier,
Pierre de Lancre bien sûr, mais aussi Del Rio (voir p. 372) soulignent la vocation
paradoxale de leurs traités, qui est de « contenter [une] curiosité » par ailleurs
combattue et dénoncée. La « séduction » joue dans les deux sens et si l’ambivalence qui
en résulte semble bien échapper à la volonté des démonologues, on sait quel profit en
tireront les conteurs parodiques du XVIIIe siècle qui prendront la crédulité pour cible
tout en l’entretenant complaisamment. Les démonologues évoquent et invoquent très
souvent cette puissance du récit. L’avertissement du Tableau de de Lancre est à cet
égard parfaitement explicite, comme le souligne cette citation : « Les fables mêmes qui
semblent indifférentes et se disent par jeu, forment souvent en nous par la simple
audition de violents désirs, qui nous poussent à contenter nos curiosités pernicieuses. »
(p. 377)
13 La littérature démonologique pratique volontiers la compilation, la reprise avec
variation et la superposition : l’ouvrage de de Lancre est ainsi décrit par Nicole Jacques-
Lefèvre comme un « texte curieux, où se rencontrent, étroitement mêlés au problème
de la sorcellerie, le jeu des variations littéraires et philosophiques sur le motif de
l’inconstance, le récit des voyages et rencontres de l’auteur, des discussions menées par
lui sur des sujets divers avec des personnages célèbres, une critique sévère des
étrangers (tout particulièrement des Espagnols) et de la justice ecclésiastique, ou
encore […] une réflexion quasi ethnologique sur le Labourd » (p. 379). Nicole Jacques-
Lefèvre souligne pour ce dernier aspect la précision de la « description […] de pratiques
locales » à laquelle s’attache de Lancre, et le fait que, bien qu’il les interprète « selon la
grille diabolique » (p. 403), il y assouvisse aussi une permanente et insatiable curiosité,
doublée d’incompréhension, pour une culture qui lui est étrangère (l’origine de de
Lancre et les circonstances expliquent cette altérité, voir p. 364-367). On remarquera à
ce titre que les contes du XVIIIe siècle, souvent longs et feuilletés, offrent beaucoup
d’exemples de ces mécanismes, à la différence sans doute que loin de vouloir réduire la
déstabilisation du sens, ils en font le moyen de renouveler le plaisir littéraire.
14 La capacité à faire image, à exploiter l’imaginaire sensible et plus particulièrement
visuel, est considérée par Nicole Jacques-Lefèvre sous l’angle de la littérarité. Dans ce
domaine, c’est bien sûr le texte de de Lancre qui se détache de l’ensemble, non
seulement par sa puissance expressive (voir p. 374-375 et suiv.), mais surtout parce qu’il
« rompt totalement […] avec la tradition démonologique de la confirmation d’un
savoir ». Le « voir » concerne non seulement les éléments les plus naturellement
« spectaculaires » — le sabbat5 au premier chef — mais aussi des points plus théoriques,
comme le maléfice (p. 381) : pour cela, l’écrivain démonologue, comme le conteur, est
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Nicole Jacques-Lefèvre, Histoire de la sorcellerie démoniaque. Les grands tex... 6
amené à dessiner des figures topiques destinées à devenir des stéréotypes, comme le
magicien ou l’imposteur — notons l’exemple du Bohémien, si intéressant de Cazotte à
Potocki, caractérisé par de Lancre comme « demi diable » (p. 382). Dans le Tableau de
l’inconstance des mauvais anges et démons de de Lancre, cette dimension repose
essentiellement sur le motif de l’inconstance qui est au cœur du projet théorique comme
de la littérarité du texte, étroitement liée « à la production d’effets de plaisir, à la fois
du côté de l’esthétique textuelle et de l’imaginaire » (p. 387). Tous les textes
démonologiques cependant sont concernés par la puissance de l’image. En 1484 Molitor
propose les premières représentations de la sorcellerie démoniaque (p. 117), qui
illustrent moins le texte qu’elles ne le redoublent d’un second discours, distinct et
parfois contradictoire.
15 Nicole Jacques-Lefèvre signale d’autres approches « du rapport littérature/
sorcellerie », en particulier celle d’Hélène Merlin-Kajman6, qui conditionne la littérarité
à la transitionnalité et par suite, en vient à opposer littérature et sorcellerie : dans un
article du volume collectif offert à Nicole Jacques-Lefèvre, elle met en regard la capacité
de la « littérature » telle qu’elle l’envisage à créer du lien symbolique à la démarche
agonistique de la sorcellerie. Le point de vue de Nicole Jacques-Lefèvre est
profondément différent et permet mieux, à notre sens, de saisir le fait littéraire au
niveau du texte lui-même : le « plaisir » de l’écrivain démonologue et de son lecteur est
de l’ordre du « poétique » au sens où il s’agit « d’une volonté plus intellectuelle et quasi
ontologique, qui tient à la vision même du spectacle de l’inconstance » (p. 389). Il ne
s’agit pas d’évaluer une littérarité à l’aune de sa valeur éthique, mais de l’identifier
dans sa dynamique esthétique et symbolique. De Lancre veut « voir » et « faire voir » la
sorcellerie et ses acteurs et la « mise en scène » du sabbat labourdin rejoint ainsi le
théâtre baroque, tandis que « l’inquiétude » liée à la « perte de maîtrise du sujet »
gagne tous les niveaux textuels, telle une contagion qui finirait par toucher le médecin
même (p. 391). Le Tableau de l’inconstance des mauvais anges et démons donne à lire et à
éprouver une forme d’« épanchement du sabbat dans la vie réelle » (p. 405), qui plonge
le lecteur dans une réalité transformée par la puissance de représentations oniriques et
fantasmatiques et finit par brouiller, par « une sorte d’extension obsessionnelle », les
repères du juge au point qu’il envisage l’« envahissement progressif de la région par le
sabbat », puis celui « du monde » tout entier. Nicole Jacques-Lefèvre souligne que cette
« hantise » n’exclut pas « une affirmation parallèle du triomphe final de la lumière
civilisatrice » et y voit l’expression « de la tension qui règne dans le texte de Pierre de
Lancre entre classicisme et baroque, hantise de la contamination et rejet aux marges,
condamnation et fascination, classement et désordre » (p. 406).
16 La dimension personnelle est encore un trait fondamental de la littérature
démonologique qui résonne avec la transformation du conte lorsqu’il fait non plus
seulement entendre la voix d’un conteur passeur d’histoires mais la voix d’un individu
(quitte à la mettre entre parenthèses, comme le pratique volontiers Perrault). Aussi
faut-il prêter grande attention aux analyses de Nicole Jacques-Lefèvre concernant
l’investissement des auteurs dans leurs textes. La « querelle » entre Jean Wier et Jean
Bodin met en évidence le fait que le discours démonologique s’écrit désormais très
nettement en première personne, qu’il construit sa propre figure d’autorité et n’utilise
plus les autorités extérieures de la même façon qu’auparavant. « L’expérience vécue »
prend elle-même une grande place dans l’écriture démonologique, aussi bien chez
Boguet que chez de Lancre (p. 373). La conclusion de l’ouvrage revient avec bonheur sur
cette question, le « genre démonologique » apparaissant étroitement lié à une prise de
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parole individuelle, non seulement parce qu’elle livre une « expérience », mais aussi
parce que celle-ci révèle, « à l’intérieur même [de la] relative unité doctrinale » de la
démonologie, « des failles […] qui témoignent, en ces temps de violence où écrivent les
démonologues, d’une mise en crise du savoir et du sens » (p. 414-415). C’est à ce double
titre que la démonologie peut être considérée — c’est le sens de la démonstration tout à
fait convaincante de Nicole Jacques-Lefèvre — comme « une branche de la littérature
fantastique » (p. 409-418).
17 Enfin, l’ouvrage de Nicole Jacques-Lefèvre est une mine d’informations précieuses sur
ces figures et motifs surnaturels traversant aussi bien les contes littéraires que les
légendes du folklore. Nombre des motifs de la sorcellerie démoniaque sont également
présents dans la littérature baroque7 et innervent ensuite le conte de l’âge classique et
le merveilleux littéraire du XVIIIe siècle8. C’est par la place qu’ils accordent à la parole
sorcière, aux récits et aux portraits que les démonologues rendent réels les merveilles,
prestiges et illusions diaboliques (sur ces distinctions, voir les pages 306-316, tout à fait
essentielles). « La perfection [de la] mise en scène illusionniste et onirique » du sabbat
plonge le lecteur de de Lancre au cœur de l’action sorcière (p. 394) et le démonologue
convoque lui-même les merveilles de l’art — telles ces fontaines hydrauliques — pour
traduire l’effet que produit en lui le spectacle imaginaire suscité par les témoignages.
Le plaisir « du dire » prolonge et amplifie le « plaisir du voir » jusqu’à procurer de
véritables « jouissances de l’oralité » selon l’expression de Nicole Jacques-Lefèvre. Loin
de relever des seuls fantasmes du juge — « attribuer [une telle formation
fantasmatique] au délire personnel du juge serait trop simple », prévient l’autrice —,
elles impliquent une « contamination réciproque », une forme de rencontre, entre ce
que Michelet appelait « la passion » du juge et l’enthousiasme d’une parole sorcière
(celle des sorcières, mais aussi de leurs accusateurs ou accusatrices, des témoins, des
victimes, etc.) fécondée par des stéréotypes savants progressivement intégrés à la
culture populaire mais également nourrie de représentations archaïques et d’angoisses
aussi bien individuelles que collectives. Lorsque « les mots de l’aveu entrent dans une
intimité perverse avec le discours du juge », « la taciturnité [traditionnelle] de la
sorcière » est balayée par un excès de parole (p. 396).
18 Le corps, en tant qu’il défie le règne de l’esprit, qu’il échappe au désir de maîtrise, qu’il
oppose aux discours de savoirs ses mécanismes incompréhensibles, apparaît comme le
lieu privilégié de l’action diabolique. La danse — « non la danse reposée et grave, ains
[mais] découpée et turbulente » (de Lancre, cité p. 402) — fait partie des motifs
récurrents des témoignages concernant le sabbat. Nicole Jacques-Lefèvre y revient à
plusieurs reprises, la période démonologique est, selon les mots de Sprenger et
Institoris, « le temps de la femme » (p. 98-101). Le Marteau des sorcières consacre aux
sages-femmes de longs passages signale Nicole Jacques-Lefèvre, précisant qu’elles y
apparaissent « comme les héritières des striges » (p. 76). Se met ici en place tout un
imaginaire de la femme dangereuse, aussi pourvoyeuse de vie (et d’appétits) que de
mort (et de dévoration), qu’on retrouvera dans le merveilleux noir des contes, qui se
déploie dans la littérature démonologique. Del Rio évoque « le terrible regard des
vieilles » (p. 310) et on trouve plusieurs mentions de ces voix inaudibles, de ces paroles
obscures — « barbotté[es] à voix basse » (p. 265, voir aussi p. 327) — qui mettent en
défaut le désir de maîtrise du sens que Nicole Jacques-Lefèvre souligne en chacun des
démonologues étudiés. Le bestiaire n’est pas en reste : le Tableau de de Lancre fait des
sorcières des « bêtes maléfiques, furieuses et endiablées » (p. 367). Mais c’est bien sûr la
sexualité qui domine : fascination et rejet se mêlent dans ce regard masculin sur des
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Nicole Jacques-Lefèvre, Histoire de la sorcellerie démoniaque. Les grands tex... 8
sorciers qui sont majoritairement des sorcières ou, pour les hommes, qui en sont bien
souvent les fils ou les victimes. La tentative de Jean Wier pour défendre les accusées
« relève d’une misogynie tout aussi primaire que celle des auteurs du Marteau » (p. 141)
mais tout l’intérêt de son approche est de convoquer une grille de lecture
mélancolique. La perspective médicale de Wier, et bien sûr sa prise de position très
singulière dans cet ensemble, permet à Nicole Jacques-Lefèvre d’identifier les prémisses
d’une pathologisation de l’imaginaire sorcier qui sera au cœur des travaux de Charcot
et de Freud.
19 La conclusion de l’ouvrage invite à revenir sur la « quête de lisibilité » qui a animé les
démonologues et sur « l’effet de sidération » que produisent des « signes étranges »
(p. 409) : selon Nicole Jacques-Lefèvre, le « genre démonologique » appartient à la
littérature non seulement parce qu’il place son lecteur « en position de lecture
romanesque » (p. 416), qu’il crée une tradition livresque et qu’il tisse avec
« l’imaginaire collectif » une relation de fécondation réciproque mais aussi parce qu’il
tend à affirmer, fût-ce en dehors de toute prise de conscience, « les droits de
l’imaginaire et du fictionnel » (p. 18). Nicole Jacques-Lefèvre conclut par une
proposition théorique, dont la forme interrogative apparaît moins comme un effet de
prudence que comme le corollaire d’une conception de la littérature attachée aux effets
de lecture et de réception. Qu’un « traité démonologique [puisse] être lu, aussi, comme
un roman fantastique » montre que la puissance du fantasme démonologique et du
plaisir étrange qu’il procure n’est arrêtée ni par la distance temporelle ni par les
différences de culture, de croyance et de savoir.
NOTES
1. Le théosophe et la sorcière : deux imaginaires du monde des signes : études sur l'illuminisme saint-
martinien et sur la démonologie, dir. G. Benrekassa, université Paris 7, 1994.
2. Pour les retombées ultérieures de la démonologie sur la littérature fantastique au XVIIIe siècle,
voir E. Sempère, De la merveille à l’inquiétude : le registre du fantastique dans la littérature narrative au
XVIIIe siècle, Pessac, PUB, coll. « Mirabilia », 2009.
3. Les apories de la rationalité dans le discours de Bodin seront largement reprises et
commentées par les écrivains du XVIIIe siècle. Voir entre autres Bordelon, dans L'histoire des
imaginations extravagantes de Monsieur Oufle (1710), ou Cazotte, dans la deuxième version du Diable
amoureux (1776).
4. Voir à ce sujet le numéro 3 de Féeries portant sur « La politique du conte » dirigé par
A. Defrance en 2006.
5. Nicole Jacques-Lefèvre précise que si Le Marteau des sorcières évoque le phénomène, c’est avec
Molitor que le mot apparaît (p. 105) et que la chose, considérée alors comme pure illusion, prend
une dimension proprement « fantasmagorique » (p. 112).
6. Développée dans L’Animal ensorcelé : traumatismes, littérature, transitionnalité, Paris, Ithaque,
2016. Hélène Merlin-Kajman envisage la littérature comme une « zone de profanation
permanente du sacré » (p. 461).
7. Voir les travaux de Sophie Houdard et de Marianne Closson.
Féeries, 18 | 2022
Nicole Jacques-Lefèvre, Histoire de la sorcellerie démoniaque. Les grands tex... 9
8. Pensons à La Voiture embourbée de Marivaux (ainsi qu’à Galland, Hamilton, Cazotte, Beckford…).
Féeries, 18 | 2022