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DHT 1625

L'article de Martin Zerner examine les expériences qui ont conduit Henry Darcy à formuler sa loi de filtration en 1856, en mettant en lumière ses travaux sur l'hydraulique et les écoulements dans les tuyaux. Il souligne l'importance de la loi de Darcy dans divers domaines techniques, ainsi que son impact sur l'approvisionnement en eau de la ville de Dijon. Le texte retrace également la biographie de Darcy et ses contributions scientifiques, tout en contextualisant son œuvre dans l'histoire de l'hydrodynamique.

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L'article de Martin Zerner examine les expériences qui ont conduit Henry Darcy à formuler sa loi de filtration en 1856, en mettant en lumière ses travaux sur l'hydraulique et les écoulements dans les tuyaux. Il souligne l'importance de la loi de Darcy dans divers domaines techniques, ainsi que son impact sur l'approvisionnement en eau de la ville de Dijon. Le texte retrace également la biographie de Darcy et ses contributions scientifiques, tout en contextualisant son œuvre dans l'histoire de l'hydrodynamique.

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Documents pour l’histoire des techniques

Nouvelle série
20 | 2e semestre 2011
L’expérimentation « en plein air » ou « grandeur
nature » : Une pratique scientifique au service de
l’action (XIXe-XXe siècles)

Aux origines de la loi de Darcy (1856)


The origins of Darcy’s law (1856)

Martin Zerner

Édition électronique
URL : http://journals.openedition.org/dht/1625
DOI : 10.4000/dht.1625
ISSN : 1775-4194

Éditeur :
Centre d'histoire des techniques et de l'environnement du Cnam (CDHTE-Cnam), Société des élèves du
CDHTE-Cnam

Édition imprimée
Date de publication : 1 décembre 2011
Pagination : 29-40
ISBN : 978-2-9530779-7-1
ISSN : 0417-8726

Référence électronique
Martin Zerner, « Aux origines de la loi de Darcy (1856) », Documents pour l’histoire des techniques [En
ligne], 20 | 2e semestre 2011, mis en ligne le 14 septembre 2012, consulté le 08 septembre 2020.
URL : http://journals.openedition.org/dht/1625 ; DOI : https://doi.org/10.4000/dht.1625

© Tous droits réservés


Aux origines de la loi de Darcy (1856)

Martin Zerner
Équipe REHSEIS
UMR 7219 SPHERE (CNRS et Université Paris Diderot-Paris VII)

Résumé
L’article analyse les expériences qui ont conduit Darcy à l’énoncé de sa loi de la filtration dans le
contexte de ses autres travaux sur l’hydraulique. Le lien avec ses résultats sur les écoulements lents dans
les tuyaux est clarifié. Quoiqu’il ne l’ait certainement pas reconnu aussi clairement que Hagen dans
des travaux plus anciens, Darcy semble avoir compris qu’il y avait là ce que nous appelons un chan-
gement de régime. Une autre piste qui l’a conduit à la loi de la filtration est l’étude des puits artésiens. Il
est difficile d’être plus précis ici, parce que la chronologie est incertaine. En tout cas, il a déduit la relation
entre le débit et la hauteur de l’ouverture de la loi de la filtration, il l’a aussi vérifiée expérimentalement,
et il a considéré le résultat positif de l’expérience comme une confirmation de cette loi.

Résumés et mots clés en anglais sont regroupés en fin de volume, accompagnés des mots clés français

Q ui visite Dijon ne peut manquer de remarquer


l’immense place Darcy proche de la gare
La ville de Dijon doit aussi à Darcy, et cela nous
rapproche de l’objet du présent article, son système
et flanquée du jardin du même nom. Ce n’est d’alimentation en eau. L’ingénieur a publié un livre
que justice, car l’ingénieur des Ponts et Chaussées monumental exposant les études qu’il a faites à cet
Henry Darcy a beaucoup fait pour la prospérité de effet, Les fontaines publiques de la ville de Dijon3.
la ville. Le plus important est son action pour faire C’est un ouvrage souvent cité, et sûrement beaucoup
passer par Dijon le chemin de fer de Paris à Lyon, moins lu, par les ingénieurs d’aujourd’hui parce qu’on
un facteur décisif pour transformer une petite ville y trouve exposée pour la première fois la loi de Darcy.
bourguignonne en métropole régionale. Nous n’en Celle-ci régit l’écoulement de l’eau à travers le sable,
parlerons pas ici. Les archives municipales de Dijon et plus généralement celui d’un fluide à travers un
ont organisé en 2003 une exposition à l’occasion du milieu poreux. Elle possède de multiples applications
bicentenaire de la naissance de Darcy. On trouvera techniques, en hydraulique bien sûr, mais aussi pour
des études et des bibliographies dans la brochure qui l’extraction du pétrole, l’enrichissement de l’uranium et
a accompagné cette exposition1. L’article d’Eliane j’en oublie, sans parler de celles que je ne connais pas.
Lochot, conservatrice aux archives municipales, L’histoire de l’hydrodynamique et de l’hydraulique
contient une biographie et une liste des sources a été relativement peu étudiée. Jusqu’à la parution
complète2. On y trouvera la référence à d’autres du livre de Darrigol4, en dehors d’un certain nombre
biographies. Nous ne donnerons plus loin que les d’articles plus ou moins spécialisés et d’ouvrages
éléments biographiques utiles à la compréhension de collectifs5, on ne disposait que de peu d’ouvrages
son œuvre d’hydraulicien.
3 Henry Darcy, Les Fontaines publiques de la Ville de Dijon,
1 Éliane Lochot et Brice Grivot-Boone dir., Henry Darcy, le bicen- Paris, Victor Dalmont, 1856.
tenaire, 1803 2003, Dijon, Archives municipales de Dijon, 2003. 4 Olivier Darrigol, Worlds of flow : A history of hydrodynamics
2 Éliane Lochot, « L’homme et ses réalisations », dans from the Bernoulli’s to Prandtl, Oxford University Press, 2005.
É. Lochot et B. Grivot-Boone dir., Henry Darcy, op. cit., pp. 7-21. 5 Voir, par exemple, Günther Garbrecht dir., Hydraulics and hy-

Documents pour l’histoire des techniques n° 20 - décembre 2011  29


Aux origines de la loi de Darcy

d’ensemble, dont le petit livre « classique » de Hunter article récent de Ritzi et Bobeck contient une
Rouse et Simon Ince , en fait une suite d’indications
6
lecture comparative des travaux de Darcy et
certes précieuses mais sommaires. Au sein de cette Dupuit sur l’hydraulique des milieux poreux 13.
historiographie plutôt maigre, la mécanique des Une version partielle et préliminaire du présent
fluides en milieu poreux faisait encore récemment article a été présentée aux journées InterIREM
figure de parent pauvre. Voici, in extenso, ce que « Sur les liens entre mathématiques et sciences
Rouse et Ince disent de la loi de Darcy : « Le résultat physiques » de Dijon. 14
pertinent des études de Darcy sur la filtration – que
la perte de charge était proportionnelle au débit, Une biographie orientée
et non, comme on le pensait communément, à sa Henry Darcy est né en 1803 à Dijon où son
racine carrée – était contenu dans son traité publié père était receveur des impôts. Il entre à
en 1856 à Paris, Les Fontaines publiques de la Ville de Polytechnique en 1821, à l’école des Ponts et
Dijon »7. Ils ajoutent seulement quelques mots sur les Chaussées en 1823. À sa sortie, il est affecté
applications qu’en a faites Jules Dupuit (1804-1866)8. au département du Jura mais rapidement
La situation a changé avec le deuxième transféré à Dijon, à la demande du préfet de la
centenaire de la naissance de Darcy (2003) et le Côte d’Or. On notera que cela se produit sous
cent-cinquantenaire de sa loi (2006). Nous avons la Restauration. La tâche confiée à Darcy était
déjà parlé de l’exposition des archives municipales une étude préliminaire d’un projet d’adduction
de Dijon et de la brochure qui l’a accompagnée d’eau pour la ville. Son travail aboutit en 1834
et de l’article d’Éliane Lochot. Un colloque a été à un rapport à la municipalité dans lequel il
organisé par l’ASCE (American Society of Civil propose un plan détaillé basé sur l’adduction
Engineers) à l’occasion du deuxième centenaire de l’eau de la source du Rosoir située à douze
de la naissance ; les actes en sont publiés 9. Des kilomètres de la ville. Le plan rapidement
chercheurs de la Oklahoma State University ont approuvé par le conseil municipal, les travaux
mis en ligne un certain nombre d’articles et la commencent en 1839 (il fallait l’approbation
note de Darcy dans laquelle il établit la loi qui du projet par le gouvernement, le temps de
porte son nom 10. Une traduction du livre sur les réaliser des expropriations et la passation des
fontaines de Dijon a été publiée 11 (Darcy 2004). marchés). L’eau du Rosoir commence à arriver
A l’occasion du cent cinquantième anniversaire à Dijon l’année suivante et les travaux sont
de la publication des Fontaines publiques de la achevés en 1844.
Ville de Dijon une journée d’un colloque sur la Darcy est obligé de quitter Dijon après la
gestion des grands aquifères tenu à Dijon a été révolution de 1848 et affecté à Bourges, parce
consacrée à Darcy. Deux articles des actes de ce qu’il était orléaniste et, en tant que conseiller
colloque intéressent notre sujet : l’un décrit le livre municipal, participait à la vie politique locale.
et l’autre donne, outre une biographie de Darcy, Le 16 juin 1848 il est nommé à Paris comme
une description de son œuvre scientifique 12. Un directeur du service de l’eau et du pavage.
Il en profite pour mettre en chantier la série
draulic research. A historical review, Rotterdam, Boston, A.A., 1987.
d’expériences sur le mouvement de l’eau dans
6 Hunter Rouse et Simon Ince, History of Hydraulics, Iowa City, Iowa
les tuyaux dont nous parlerons plus loin. Le
Institute of hydraulic Research, 1957 ; 2ème édition Dover 1963.
30 avril 1850 il est promu inspecteur des Ponts
7 « The pertinent result of Darcy’s filtration studies – that the
et Chaussées. C’est Dupuit qui le remplace.
loss of head was proportional to the rate of flow rather than,
as populary [sic] supposed, to its square root – was contained Il lui donne la possibilité de poursuivre les
in his 1856 Paris treatise Les Fontaines publiques de la Ville de mesures qui viennent à peine de commencer.
Dijon » (H. Rouse et S. Ince, History of hydraulics, op. cit., p. 171).
8 Ibid., pp. 121-172. in a World of Impending Water Shortage, Reading, Interna-
9 Glenn O. Brown, Günter Garbrecht et Willi Hager dir., Henry tional Association of Hydrogeologists, 2007, pp. 4-9.
P. G. Darcy and other Pioneers in Hydraulics, Reston, ASCE, 2003 Craig Simmons, « Henry Darcy (1803-1858) : immortalised by
10 http://biosystems.okstate.edu/darcy/ his scientific Legacy », ibidem pp. 10-26.
11 Henry Darcy, The public Fountains of the City of Dijon, 13 Robert Ritzi et Patricia Bobeck, “Comprehensive principles of
Dubuque (Iowa), Kendall-Hunt Publishing Company, 2004, quantitative hydrogeology” established by Darcy (1856) and
trad. P. Bobeck. Dupuit (1857), Water Resources Research, vol. 44, 2008, pp. 1-14.
12 Patricia Bobeck, « Henry Darcy’s Public Fountains of the 14 Martin Zerner, « Darcy et les fontaines de la ville de Dijon »,
City of Dijon », dans Laurence Chery & Ghislain de in Sur les liens entre mathématiques et sciences physiques,
Marsily dir., Aquifer Systems Management: Darcy’s Legacy IREM de Dijon, 2007, p. 97-103.

30  Documents pour l’histoire des techniques n° 20 - décembre 2011


Martin Zerner

Darcy a alors à superviser une circonscription comme ingénieur19. L’adduction d’eau du Rosoir est
située dans le Massif central, puis une autre au demeurant toujours en service aujourd’hui.
dans les pays de la Loire. Il retourne à Dijon Les principales contributions scientifiques de
en 1855, mais la même année, il est déchargé Darcy ont déjà été mentionnées. La loi de Darcy
de service pour raison de santé. Il garde est la plus connue aujourd’hui. Elle semble être
cependant la possibilité de poursuivre son la plus originale et, comme il a été dit, elle est à la
travail de recherche. Il bénéficie pour cela base des calculs des ingénieurs dans de multiples
de la collaboration d’autres ingénieurs des domaines d’application. Si à première vue il paraît
Ponts et Chaussées. En particulier, Henry Bazin facile de séparer l’œuvre de l’ingénieur de celle
(1829-1917) l’assistera dans ses expériences sur du scientifique, il ne faut pas s’y tromper, elles sont
l’écoulement de l’eau dans les canaux 15 . Il les fortement liées. Ce point se rattache à l’étude
poursuivra après la mort de Darcy en 1858. du milieu des ingénieurs des Ponts et Chaussées20.
Darcy publie en 1856 Les Fontaines publiques
Certains d’entre eux ont apporté des contributions
de la Ville de Dijon. Nous reparlerons de ce livre
scientifiques dont l’importance est bien connue, on
monumental souvent cité parce qu’on y trouve
pense en particulier à Navier (1785-1836) et Barré de
en quelques pages la loi qui porte maintenant
Saint-Venant (1797-1886). Mais ceux-ci, contrairement
le nom de Darcy. L’année suivante, Darcy
publie Recherches expérimentales relatives
19 Il y a de nombreux travaux sur Dupuit économiste. Citons,
au Mouvement de l’Eau dans les Tuyaux. Il entre autres, la conférence d’Ekelund et Hébert « Jules
mourut le 2 janvier 1858. Une note « Relative Dupuit, ingénieur et économiste » : http://driout.club.fr/
à quelques modifications à introduire dans Jules_Dupuit.html, et, surtout, la réédition critique de son
le tube de Pitot » paraît après sa mort 16 . En œuvre économique : Yves Breton et Gérard Klotz, Jules
1865, Bazin publie Recherches hydrauliques Dupuit, oeuvres économiques complètes (établies et pré-
entreprises par M. H. Darcy . 17 sentées par Yves Breton et Gérard Klotz), 2 volumes, Paris,
Economica, 2009. Sur la question du prix de l’eau chez Dupuit :
Darcy laisse donc une œuvre double d’ingénieur
Konstantinos Chatzis et Olivier Coutard, « Dupuit à propos
et de scientifique, cette dernière exclusivement dans
du mode de distribution et du prix de vente des eaux aux
le domaine de l’hydraulique18. Le chef-d’œuvre
particuliers » dans Jean-Pascal Simonin et François Vatin
de l’ingénieur est l’adduction d’eau de Dijon. éd., L’Œuvre multiple de Jules Dupuit (1804-1866). Calcul
Elle a marqué la physionomie de la ville avec en d’Ingénieur, Analyse économique et Pensée sociale, Presses
particulier l’installation d’une borne-fontaine tous de l’Université d’Angers, 2002, pp. 71-88. Darcy a exprimé
les cent mètres et les jets d’eau de la Porte Saint- sa position dans son livre sur les fontaines de Dijon. Je n’ai
Pierre (aujourd’hui, Place Wilson). Le débit pouvait pas connaissance d’une discussion directe entre les deux

atteindre au besoin plus de 11.000 m par jour. L’eau


3 hommes. Sur Dupuit hydraulicien : H. Rouse et S., Ince, His-
tory of Hydraulics, op.cit., p. 167-168 et 171-172; Glenn O.
était gratuite aux bornes-fontaines. Darcy y tenait
Brown, « Jules Dupuit’s contribution in water resources », dans
beaucoup contrairement à un autre ingénieur des
Jerry R. Rogers, Jürgen Garbrecht et Willi Hager dir., Water
Ponts et Chaussées. Il s’agit de Dupuit auquel nous
resources and environmental history, Reston , American So-
avons déjà fait allusion et que nous retrouverons. Il ciety of Civil Engineers, 2004 ; Jürgen Hager, « Jules Dupuit
est beaucoup plus connu comme économiste que – eminent hydraulic Engineer », J. Hydr. Engrg 1309, 2004, pp.
843-848 ; Robert Ritzi Jr. et Patricia Bobeck, Comprehensive
15 Ils utilisent une dérivation du canal de Bourgogne en cours principles of quantitative hydrogeology established by
de construction. Plus tard, Bazin fera d’autres expériences à Darcy (1856) and Dupuit (1857), Water Resources Research,
la demande de Boussinesq. C’est l’occasion de signaler l’intérêt vol. 44, 2008, pp. 1-14.
de leur correspondance conservée à la Bibliothèque de 20 Bruno Belhoste, « Un modèle à l’épreuve. L’École
l’Institut de France (MS4228). Polytechnique de 1794 au second Empire », dans Bruno
16 Le tube de Pitot est un instrument qui permet de mesurer Belhoste, Amy Dahan et Antoine Picon dir., La formation
la vitesse d’un liquide loin de la surface. polytechnicienne. 1794-1994, Paris, Dunod, 1994, pp. 9-30 ;
17 Henry Darcy et Henry Bazin, Recherches hydrauliques en- Konstantinos Chatzis, « Les conceptions de Barré de Saint
treprises par M. H. Darcy, Paris, Imprimerie Nationale, 1865. Venant (1797-1886) en matière de théorie de la connais-
18 Il ne sera pas le seul polytechnicien de la première moitié sance », Bulletin de la Société archéologique du Vendômois,
du XIXe siècle à produire une telle œuvre double. Voir entre 2004, pp. 70-78 ; Konstantinos Chatzis, « Jules Dupuit, ingé-
autres : Bruno Belhoste et Konstantinos Chatzis, « From tech- nieur des ponts et chaussées », dans Y. Breton et G. Klotz),
nical corps to technocratic power : French state engineers op. cit. pp. 615-692 ; Antoine Picon L’invention de l’Ingénieur
and their professional universe in the first half of the 19th cen- moderne: l’École des Ponts et Chaussées. 1747-1851, Paris,
tury », History and Technology, vol. 23, n° 3, 2007, pp. 209-225. Presses de l’École Nationale des Ponts et Chaussées, 1992.

Documents pour l’histoire des techniques n° 20 - décembre 2011  31


Aux origines de la loi de Darcy

à Darcy, sont plus des enseignants et des chercheurs l’état des lieux avant les travaux. La suivante
que des hommes de terrain (Saint-Venant contre son s’intitule « Choix à faire entre les différents modes
gré). Chez beaucoup d’autres ingénieurs des Ponts d’alimentation de Dijon ». Ses dix pages sont en
et Chaussées, l’empirisme, exprimé ou non, régnait bonne partie consacrées à l’étude des formules
en maître21. Saint-Venant s’est plaint amèrement de d’où on peut déduire le volume d’eau nécessaire
l’empirisme de ses collègues ingénieurs. Il a expliqué à l’alimentation d’une ville, avec de nombreux
cette opposition dans divers écrits publiés ou inédits22. exemples. La troisième partie de ce chapitre
Pour lui, l’emploi d’une formule empirique, motivé sur est un peu bizarrement intitulée « D’après le
ce qu’on peut la faire concorder avec quelques faits résultat trouvé pour le volume d’eau nécessaire
isolés, ne fera que tromper et empêcher d’y substituer à l’alimentation d’une ville ». Darcy y justifie en
une formule vraie. Nous verrons que ce point de vue détail le choix de la source du Rosoir. Suivent
est confirmé par l’étude de la naissance de la loi de encore cinq parties intitulées :
Darcy. Il serait intéressant de connaître les éventuelles
relations entre ce dernier et Saint-Venant qui n’ont • De l’origine des fontaines
pas été étudiées à notre connaissance. • Singularités que les fontaines offrent
quelquefois à l’observateur
Un aperçu du livre sur les fontaines de Dijon • Des moyens de découvrir et de créer des
Ce livre aborde les sujets les plus divers ; c’est sources
un véritable monde. Commençons sèchement : • Des puits artésiens
647 pages auxquelles il faut ajouter 28 planches
• Application des principes développés dans
hors texte texte de 35,4 cm sur 57,7 cm qui ne se
les pages ci-dessus relatées [à un certain
trouvent pas, comme il était habituel, à la fin de
nombre de sources situées en différents
l’ouvrage mais dans un album à part. La table des
endroits de France]
matières à elle seule occupe sept pages; il est vrai
qu’elle est très détaillée.La page de titre porte
La table des matières de ce chapitre indique in
les sous-titres suivants : « Exposition et application
fine: «Voir (note D) les conclusions que permet de tirer
des principes à suivre et des formules à employer
la loi expérimentalement démontrée de l’écoulement
dans les questions de distribution d’eau ; ouvrage
de l’eau à travers les sables, en ce qui concerne:
terminé par un appendice relatif aux fournitures
d’eau de plusieurs villes, au filtrage des eaux et à
1° Le décroissement du débit des sources à
la fabrication des tuyaux de fonte, de plomb, de
partir de leur étale;
tôle et de bitume ».
2° L’augmentation de leur débit par
Une première partie est consacrée à expliquer
l’abaissement artificiel de leur niveau ».
le choix de la source du Rosoir. Plus précisément,
c’est l’objet du chapitre iii qui occupe environ
La deuxième partie est consacrée à une
120 pages. Il est précédé de deux chapitres
description très détaillée du système d’adduction
historiques (une cinquantaine de pages à eux
d’eau de Dijon, y compris les procédés d’exécution et
deux); à part une citation de Grégoire de Tours,
les coûts. La troisième, appelée « Expériences » décrit
la documentation remonte jusqu’au quinzième
siècle. Le chapitre iii contient une masse de de nombreuses mesures faites sur ce système en y

considérations diverses. Une première partie fait ajoutant des réflexions plus générales, en particulier sur
les formules qui donnent le débit des tuyaux en fonction
de la différence de pression que l’eau y subit et de
21 B. Belhoste « Un modèle à l’épreuve. L’École Polytech- leur diamètre. Ces expériences ont eu lieu en 1846 et
nique de 1794 au second Empire », op. cit. ; Olivier Darrigol, 1853, les unes avant et les autres après celles qui sont
« Between hydrodynamics and elasticity theory: the five first rapportées dans le livre de 1857 sur le mouvement de
births of the Navier-Stokes equations », Archives for the l’eau dans les tuyaux. Enfin la quatrième partie traite
History of Exact Sciences 56, 2002, pp. 127-130, en particulier,
des questions administratives (expropriations etc).
pp. 95-150.
22 Ces écrits ont été analysés par K. Chatzis, « Les concep-
La loi de Darcy in statu nascendi
tions de Barré de Saint Venant (1797-1886) en matière de
théorie de la connaissance », op. cit. On retrouve aussi cette
La fin du livre sur les fontaines de la ville de Dijon
position dans de nombreux endroits de sa correspondance est un appendice constitué de nombreuses notes.
avec Boussinesq conservée à la bibliothèque de l’Institut de Une partie de la note D intitulée : « Détermination
France (MS4226 et MS4227). des lois d’écoulement de l’eau à travers du sable »

32  Documents pour l’histoire des techniques n° 20 - décembre 2011


Martin Zerner

la pression et V le potentiel d’un éventuel champ de


forces extérieures, en général la pesanteur25. Il faut
parfois ajouter une correction de capillarité. Pourvu
que les vitesses ne soient pas trop grandes, elle est
valable pour tout écoulement en milieu poreux,
même s’il n’est pas stationnaire26.
L’appareil employé pour les expériences (voir la
figure 1, qui est extraite de la planche 24) était un
cylindre vertical de 0,35 m de diamètre intérieur et
de 3,5 m de hauteur fermé par une plaque aux deux
bouts. À 0,2 m au-dessus de la base, on a placé un
système de grilles qui supporte la couche de sable.
Chacune des deux parties non occupées par le sable
est munie d’un robinet à eau, d’un robinet à air qui
permet de faire varier la pression tant dans celle du
bas que dans celle du haut (sur la figure, on ne voit
pas les robinets à air) et d’un manomètre27 à mercure.
Le robinet à eau du bas coulait dans un bassin
permettant de jauger le volume d’eau écoulé. La
couche filtrante est formée d’un mélange de sables
de la Saône de finesses diverses dont 58% passant au
crible de 0,77 mm (c’est le plus fin). 38% du volume est
laissé vide par le sable.
fig. 1 - Le dispositif de vérification de la loi de Darcy (extrait de Avant chaque série d’expériences, on mettait
Darcy Les fontaines publiques de la ville de Dijon, planche 24) dans la colonne remplie d’eau une certaine quantité
de sable. Chaque expérience consistait à établir
se trouve dans les pages 590 à 594. Darcy y vérifie une différence de pression entre le haut et le bas
expérimentalement que : de la colonne de sable, à attendre que le débit
se stabilise et à mesurer le volume écoulé dans le
q = k s/e (h + e) bassin de jauge pendant un certain temps (10 à 20
minutes selon les expériences). La pression présentait
où q est le débit, s la surface de la section de la quelques oscillations pendant chaque expérience.
couche de sable, e son épaisseur et h la différence En effet, l’appareil était installé dans un hôpital et le
de pression entre le sommet et la base de la couche contrecoup de l’ouverture et de la fermeture d’un
exprimée en hauteur d’eau; enfin k est un coefficient autre robinet dans l’établissement pouvait se faire
qui dépend de la nature du sable utilisé. Le facteur sentir. Mais ces oscillations ne dépassaient pas 1% de
h+e est la charge hydraulique23. la différence de pression.
La figure 2 (page suivante) donne le résultat de
La forme moderne est locale et différentielle : ces expériences tel qu’on le trouve dans le livre de

v = - (K/μ) grad(p+V) la viscosité dynamique, produit de la précédente par la


masse volumique. La viscosité dépend de la température.
où v est la vitesse, K un coefficient qui ne dépend 25 grad désigne traditionnellement le gradient, c’est-à-dire

que du milieu poreux, μ la viscosité dynamique , p 24 le vecteur ayant pour composantes les dérivées partielles.
26 Rappelons qu’un écoulement est dit stationnaire
lorsque les vitesses ne dépendent pas du temps. S’il s’agit
23 La charge hydraulique est la somme de la pression et du de l’écoulement d’un liquide (fluide incompressible)
potentiel des forces extérieures qui s’exercent sur un fluide. dans un tuyau, il faut alors que la vitesse moyenne reste
La perte de charge entre deux points est la différence entre la même tout le long du tuyau. La force qui meut l’eau
la charge hydraulique au point le plus en amont et l’autre. renfermée entre deux sections du tuyau est alors le pro-
C’est donc aussi la force motrice par unité de surface qui duit de la perte de charge par la surface de la section.
s’exerce sur le fluide compris entre ces deux points. Puisque l’écoulement est stationnaire, elle est égale à la
24 La viscosité d’un fluide est un paramètre qui caracté- force qui s’oppose à l’écoulement de l’eau.
rise l’interaction entre deux filets fluides contigus. Selon 27 Darcy emploie indifféremment les mots « manomètre » et
la situation étudiée, on utilise la viscosité cinématique ou « piézomètre » pour les baromètres.

Documents pour l’histoire des techniques n° 20 - décembre 2011  33


Aux origines de la loi de Darcy

fig. 2 - Tableau des expériences faites à Dijon les 29 et 30


octobre et 2 novembre 1855 (extrait de Darcy, Les fontaines
publiques de la ville de Dijon, p. 592). rapports des débits aux pressions (colonne 5), on
© Bibliothèque centrale du Conservatoire National des Arts et Métiers, Paris s’aperçoit que les différences atteignent environ
10% de part et d’autre (elles ne peuvent donc pas
Darcy (page 592). Les pressions sont exprimées en mètres s’expliquer par les incertitudes sur la mesure de la
d’eau. « Toutes les pressions ont été rapportées à la base pression). Ces différences n’inquiètent pas Darcy.
du filtre », ce qui doit signifier que l’on a ajouté l’épaisseur Par contre, la pression sous la colonne de sable
de la colonne de sable (le terme e de la formule) et étant toujours la pression atmosphérique dans ces
qu’il s’agit donc de charges plutôt que de pressions. premières expériences, il prendra la précaution d’en
Citons Darcy : « le débit par seconde et par mètre faire faire une autre où elle varie. Cette nouvelle
série d’expériences n’appelle pas de commentaire
carré est lié très-approximativement à la charge par
particulier.
les relations suivantes » :
Il reste à étudier l’influence de l’épaisseur e de la
couche de sable. Pour cela, Darcy appelle I la
1ère série 2ème série 3ème série 4ème série
charge proportionnelle par mètre d’épaisseur du
Q = 0,493 P Q = 0,145 P Q = 0,126 P Q = 0,123 P filtre, c’est-à-dire P/e et il trouve:

Mis à part le remplacement du litre par minute 1ère série 2ème série 3ème série 4ème série
par le litre par seconde, il s’est livré aux opérations
Q = 0,286 I Q = 0,165 I Q = 0, 216 I Q = 0,3321
suivantes. Il a calculé dans chaque série un
coefficient qui est le rapport de la moyenne des Ces résultats sont faciles à contrôler et on
pressions à la moyenne des débits divisée par la s’aperçoit par la même occasion que l’épaisseur
section de la colonne (0,096 m2). Le facteur s de la de 1,70 m qu’on trouve sur le tableau pour la
formule n’est pas expérimental, Darcy sait d’avance quatrième série d’expériences est une erreur,
que le débit est proportionnel à la surface de la il s’agit de 2,70 m (on trouve d’ailleurs d’autres
section. En prenant directement la moyenne des coquilles dans les données numériques du livre).

34  Documents pour l’histoire des techniques n° 20 - décembre 2011


Martin Zerner

Ces rapports devraient être tous les mêmes et époque, Darcy mesure le débit d’un puits artésien
on voit qu’ils varient du simple au double. Darcy qui se trouvait à Dijon pour conclure qu’il ne
l’explique par des différences dans la nature et pouvait pas suffire à l’alimentation en eau de
le traitement des sables employés et conclut : la ville. Dans le livre sur les fontaines de Dijon, il
« Il paraît donc que, pour un sable de même rapporte les résultats d’expériences faites sur les
nature, on peut admettre que le volume débité puits de Tours, sur le célèbre puits artésien de
est proportionnel à la charge et en raison inverse Grenelle à Paris et enfin sur le puits de Villaines-
de l’épaisseur de la couche traversée ». en-Duesmois. Ce dernier se trouve dans la
Cette loi ainsi établie, Darcy en déduit celle circonscription de Dijon. Il a été percé en 1847 et
qui donne en fonction du temps la hauteur d’une les expériences ont été faites par Darcy lui-même
nappe d’eau qui s’écoule à travers une couche de la même année, les mesures sur les autres puits
sable. Il s’agit d’écrire et de résoudre une équation sont antérieures31. Nous pouvons donc au moins
différentielle. Le point clef est évidemment que être sûrs de son intérêt actif pour la question sans
la dérivée par rapport au temps de la hauteur savoir à partir de quel moment il a entrepris une
d’eau est égale au signe près au débit divisé par étude systématique, probablement bien avant les
la surface. Ce passage est à considérer comme expériences sur les conduites. Cette partie du livre
banal compte tenu de la culture scientifique de contient une loi liant le débit d’un puits artésien à
l’époque. Enfin, en utilisant de nouveau l’appareil la hauteur de son ouverture32.
déjà décrit, il vérifie expérimentalement la relation Les dernières expériences rapportées dans
ainsi trouvée, confirmant par là la loi de Darcy elle- la note D ont été faites par l’ingénieur des Ponts
même. L’accord avec l’expérience est d’ailleurs et Chaussées Ritter le 18 février 1856. Il n’y a pas
plus satisfaisant (environ 5%). d’achevé d’imprimer, mais nous savons que le
De ce qui précède il serait naïf de conclure que livre est paru la même année. Cela nous amène
Darcy a trouvé sa loi en ajustant, grossièrement au à penser que cette note a été écrite rapidement,
demeurant, les mesures par une fonction linéaire. opinion confortée par plusieurs coquilles, alors
Il y a toutes les raisons de penser qu’il vérifiait qu’en général l’écriture est très soignée. La hâte
expérimentalement une conclusion déjà tirée . 28 est confirmée par la mention tout à fait inusuelle
Nous allons nous efforcer d’expliquer comment de la note D dans la table des matières juste après
il y est parvenu à partir de son étude antérieure le chapitre iii de la première partie.
de deux phénomènes : les puits artésiens et Lorsque Darcy a été chargé de l’étude de
l’écoulement de l’eau dans les tuyaux. Pour éclaircir l’adduction d’eau de Dijon, le corps des Ponts
le rapport que Darcy a pu leur trouver avec sa loi, et Chaussées pouvait s’appuyer sur une tradition
il faut commencer par essayer de mieux préciser la d’étude du mouvement de l’eau dans les conduites
chronologie de ses travaux. qui remontait à du Buat (1734-1809). On savait
que, dans un écoulement stationnaire de section
Retour sur la chronologie des travaux de Darcy constante, la perte de charge est égale à la force
Nous avons dit que le livre sur les fontaines de Dijon retardatrice divisée par la section, ainsi qu’il résulte

était un véritable monde. De nombreux éléments d’un bilan de quantité de mouvement33. Les opinions

devaient déjà se trouver dans le rapport de 1834 29,


de l’eau, Paris, Hachette 1990, p. 55. Sur les forages artésiens
mais ce ne sont pas ceux qui nous concernent
à Paris sous la Restauration, dont le puits de Grenelle, Philippe
directement.
Cebron de Lisle, L’eau à Paris au XIXe siècle, Paris, AGHTM,
Il est difficile de dater le début de l’intérêt
1991, p. 187-189. Sur la théorie des puits artésiens au XVIIIe
de Darcy pour les puits artésiens. Le sujet était
siècle et aux premières décennies du siècle suivant : André
d’actualité dans le corps des Ponts et Chaussées Guillerme, Les temps de l’eau. La cité, l’eau et les techniques,
depuis les années 1820 au moins 30. A la même Seyssel, Editions du Champ Vallon,1983, pp. 193-194.
31 H. Darcy, Les fontaines , op. cit. pp. 175-178).
28 C’est aussi l’avis de Simmons, Henry Darcy (1803-1858), 32 Ibid., pp. 156-157.
op. cit., avec une argumentation différente de la mienne. 33 La quantité de mouvement, ou impulsion, d’un point maté-
29 Pour une description succincte de ce rapport : Lochot riel est le produit de sa vitesse et de sa masse. La loi de New-
« L’homme et ses réalisations », op. cit. pp. 10-12). ton peut donc s’exprimer en disant que la dérivée de la quan-
30 De 1820 à 1840, le nombre des puits artésiens se multiplie tité de mouvement par rapport au temps est égale à la force.
en France : 12 à Paris, 8 à Saint-Denis, 3 à Mulhouse. D’autres La quantité de mouvement d’un système est la somme des
sont creusés avec succès au Havre, à Tours, Strasbourg, La quantités de mouvement de ses composants ou leur intégrale
Rochelle, Perpignan. Voir Jean-Pierre Goubert, La conquête selon qu’il s’agit d’un système discret ou continu.

Documents pour l’histoire des techniques n° 20 - décembre 2011  35


Aux origines de la loi de Darcy

divergeaient sur la nature de cette force retardatrice Le dispositif expérimental de Paris


mais l’accord se faisait pour la dire proportionnelle Nommé directeur du service des eaux et pavés
à au+bu , u étant la vitesse moyenne et a et b des
2
de la ville de Paris, Darcy disposait de moyens
coefficients à déterminer expérimentalement. On considérables pour étendre et préciser les mesures
utilisait pour la perte de charge dans une conduite faites à Dijon. Il choisit d’utiliser les installations de la
d’eau cylindrique la formule due à Gaspard Riche de colline de Chaillot qui fournissaient une bonne partie
Prony (1755-1839) : de l’eau consommée à Paris. La figure 3 aidera à
comprendre la description du dispositif40. Il s’agit
2 L (0,000 0188 u + 0,000 343 u2)/R d’une batterie de pompes alimentant une cuve
située à trois ou quatre cents mètres de la Seine et
où L est la longueur de la conduite, u la vitesse 47,2 m au-dessus de son niveau à l’étiage à travers
moyenne, R le rayon, les unités le mètre et la un tuyau de 25 cm de diamètre. Elle alimentait aussi,
seconde . 34 à travers un tuyau de 65 cm, quatre bassins situés une
Prony avait obtenu ces valeurs des coefficients par quinzaine de mètres plus bas.
ajustement aux résultats des trois séries d’expériences Pour réaliser ses expériences, Darcy fit faire
faites par ses prédécesseurs, le premier étant du Buat, des appareils et réaliser des travaux. Trois tuyaux
pour disposer de plus de mesures. Le défaut était qu’il verticaux de diamètres différents constituaient des
s’agissait de mesures faites sur des tuyaux de natures prises d’eau sur la partie inférieure de la conduite de
très différentes, les uns neufs, d’autres déjà encrassés. 65 cm et un sur celle de 25 cm. Ils étaient tous munis
Aussi ne faut-il pas s’étonner que la formule ait été de robinets débouchant dans une conduite de 30
parfois trouvée en défaut . Il est difficile de savoir quand
35 cm. Cette conduite d’un peu plus de 20 m de long
Darcy a commencé à avoir des doutes à ce sujet, au aboutissait dans un cylindre horizontal fermé. De
plus tard en 1849 puisque ses expériences parisiennes ce cylindre partait la conduite sous expérience qui
se sont déroulées du 31 août 1849 au 27 octobre 1851. aboutissait à son tour dans un autre cylindre, celui-
Probablement s’est-il posé la question plus tôt puisqu’il ci vertical et ouvert, qui se déchargeait dans un
écrit : « J’ai donc voulu reconnaître si le débit de ces bassin de jaugeage. Cette conduite était presque
derniers [tuyaux] avait diminué d’une valeur sensible au horizontale mais avec une légère pente vers l’amont
bout de sept années »36. D’autres mesures avaient été pour faciliter l’évacuation des bulles d’air. Le cylindre

faites à Dijon en 184637. Cette formule avait déjà causé situé à l’extrémité amont de la conduite était muni

des déboires aux ingénieurs des Ponts et Chaussées d’un dispositif permettant de lui adapter des tuyaux
de diamètres différents. Le réglage de la charge
Les Recherches expérimentales relatives
hydraulique se faisait en ouvrant plus ou moins un
au Mouvement de l’Eau dans les Tuyaux sont parues en
ou deux des robinets de dérivation et aussi en fixant
1857 mais ont été écrites beaucoup plus tôt sous forme
plus ou moins haut le niveau du plus bas des quatre
d’un mémoire à l’Académie des Sciences. La formule de
bassins situés sur la colline. Un appareil particulier
Prony était la doctrine des Ponts et Chaussées et l’autorité
permettait ce réglage pour les deux conduites les
de Prony était grande. Darcy tenait donc à assurer ses
plus étroites, celles qui nous intéressent ici41.
arrières et a demandé à l’Académie un rapport avant de
Cinq manomètres étaient installés sur le
publier l’ouvrage. Ce rapport, écrit par le polytechnicien
trajet. Darcy les numérote d’aval en amont. Le
Arthur Morin (1795-1880)38 figure aux Comptes Rendus à la
cinquième était placé sur le cylindre amont près
date du 26 juin 1854. Il est reproduit au début du livre de
de la sortie et le quatrième sur la conduite en
1857. C’est dire que le mémoire a été écrit entre fin 1851 et
expérience près de l’entrée. La donnée utilisée
début 1854, en tout cas avant le livre sur les fontaines qui le
dans l’interprétation des expériences était la perte
mentionne à plusieurs reprises et cite le rapport de Morin39.
de charge entre le troisième manomètre, placé à
4,7 m après celui de l’entrée et le premier situé
34 Sur cette question : Hippolyte Sonnet, Dictionnaire des
100 m plus loin, sauf dans quelques expériences
Mathématiques appliquées, Paris, Hachette, 1867, article
Conduites, pp. 288-291.
qui ne nous concernent pas. Un manomètre de
35 Voir O. Darrigol Worlds of flows, op. cit. qui étudie le contrôle était placé à mi-chemin entre le premier
mémoire de Darcy de ce point de vue. et le troisième. La charge la plus élevée (celle du
36 H. Darcy Les fontaines, op. cit., p. 419.
37 Ibid., pp. 420-421. 40 Extraite de : Henry Darcy, Recherches expérimentales
38 Sur Morin, voir la contribution de Claudine Fontanon dans relatives au Mouvement de l’Eau dans les Tuyaux, Paris,
ce volume. Mallet-Bachelier, 1857, planche 2.
39 Les deux autres commissaires sont Poncelet et Combes. 41 H. Darcy Recherches expérimentales … op. cit., pp. 31-32

36  Documents pour l’histoire des techniques n° 20 - décembre 2011


Martin Zerner

fig. 3 - Plan de l’installation de Chaillot (partie basse) avec


cinquième manomètre) varie depuis moins de un le dispositif expérimental de Darcy (extrait de Darcy Re-
mètre à plus de vingt selon les expériences et les cherches expérimentales relatives au Mouvement de
vitesses de 0,03 jusqu’à 5 ou 6 m/s . 42 l’Eau dans les Tuyaux, planche 2)

On conçoit que la mise en place de ce dispositif


a nécessité des travaux importants. Les expériences
charge hydraulique. Presque toutes ses mesures
ont été faites sur vingt-deux conduites de diamètres
portent donc sur des situations qu’ils rencontrent
différents et de matériaux divers. Celles qui nous
usuellement. Cependant, il en profite pour étudier
intéressent sont les deux plus minces d’entre elles, de
deux autres questions. L’une est la répartition des
0,0122 et 0,0266 m de diamètre, toutes deux en fer
vitesses à l’intérieur des tuyaux, l’autre, celle qui
étiré. Chaque changement de conduite exigeait le
nous intéresse, la formule à utiliser pour les faibles
calibrage et la pose de 100 m de tuyaux, parfois un
vitesses 44.
changement dans le dispositif. A chaque nouvelle
Résumons la réponse dans les termes de
expérience, il fallait changer le réglage de la charge,
Morin : « L’auteur fait remarquer, en outre,
puis attendre que l’écoulement prenne son régime
que, pour les petites vitesses inférieures à 0 m,10
stationnaire. Darcy donne la durée de chaque
par seconde, le terme relatif au carré de la
expérience, mais sans préciser ce qui était considéré
vitesse dans les formules de résistance paraît
comme le début et la fin. Dans un cas, il a fallu un jour
avoir si peu d’influence, que cette résistance
et une nuit rien que pour purger les manomètres43.
devient proportionnelle à la simple vitesse » 45.

Les écoulements lents


44 La question des faibles vitesses (entre autres, le comporte-
Le but principal des expériences de Darcy
ment de l’eau dans le sol) est une question ancienne qui
sur les conduites est de fournir aux ingénieurs a intéressé depuis la fin du XVIIIe siècle plusieurs ingénieurs du
chargés des adductions d’eau un moyen fiable corps des ponts et chaussées et du corps du Génie, dont
de calculer le débit en fonction de la perte de Coulomb, Prony et Girard. Voir les analyses contenues dans :
André Guillerme, Bâtir la ville. Révolutions industrielles dans les
42 Ibid. pp. 46 sqq. les tableaux donnant les résultats des matériaux de construction, France-Grande-Bretagne (1760-
198 expériences. 1840), Seyssel, Champ Vallon, 1995, p. 99, p. 106, p. 144 et passim).
43 Ibid., p.34. 45 Cité d’après H. Darcy, Recherches expérimentales, op. cit., p. xii.

Documents pour l’histoire des techniques n° 20 - décembre 2011  37


Aux origines de la loi de Darcy

Il faut comprendre que la formule de Prony est  est le débit en volume. La citation se retrouve
à remplacer par : H/L = au où H est la perte de presque mot pour mot dans le livre sur les fontaines,
charge et le coefficient a dépend du tuyau considéré. (note H, p. 639).
Pour vérifier cette nouvelle formule, il faut disposer Maintenant, nous savons calculer K. Nous pouvons
d’au moins trois mesures, deux à la rigueur (la droite donc, à partir des tableaux donnés par Darcy,
qui joint les deux points expérimentaux doit passer calculer les vitesses moyennes des écoulements de
par l’origine). Or les vitesses sont très rarement Poiseuille correspondants. Les valeurs expérimentales
inférieures à 0,1 m/s dans les conduites. Sur les vingt- se trouvent légèrement en dessous avec des écarts
deux conduites testées par Darcy, seules les trois allant de 5% à 22%. Parmi les causes possibles des
faites de fer étiré permettent cette vérification. Elles écarts, les ajutages des tuyaux, la rugosité du tuyau
portent les numéros 1 à 3 respectivement, les tuyaux n° 2, des incertitudes sur la viscosité, Darcy ne donnant
sont en fer étiré et les diamètres des deux plus minces pas toujours la température de l’eau.
valent 0,0122 m et 0,0266 m. On peut remarquer que
la vitesse de 10 cm/s correspond à des nombres de Quelle interprétation ?
Reynolds 46
de 1000 et 2000 respectivement pour les La citation de Morin ci-dessus peut laisser penser
deux premières, à comparer à 2000, la limite que la loi linéaire trouvée par Darcy pour les petites
au-delà de laquelle on ne peut pas espérer trouver vitesses tenait simplement au fait que dans la formule
un écoulement de Poiseuille. En fait, Darcy trouve de Prony, ou mieux dans les formules de même forme
au départ trois mesures utilisables pour le tuyau n° 1, trouvées pour les différents tuyaux, le terme en u2
deux pour le n° 3 et une seule pour le n° 2. Il décide devient négligeable devant celui en u. Il n’en est rien.
alors de faire quatre mesures complémentaires sur ce Avec une vitesse de 10cm/s, le premier est encore
dernier. Le choix de ce tuyau plus large est difficile le double du second dans la formule de Prony. Le
à comprendre, d’autant plus que : « La surface du rapport est plus petit avec les coefficients trouvés
tuyau de 0m,0266 était beaucoup plus rugueuse que par Darcy pour les tuyaux concernés49, mais au
celle des deux autres. Il a pu en résulter des erreurs moins proche de un. Ces évaluations ne se trouvent
dans la mesure du diamètre »47. ni chez Morin ni chez Darcy. Cependant ce dernier
Des mesures complémentaires sur la conduite s’est aperçu d’une autre manière, plus graphique et
n° 1 auraient pu lui montrer que la limite en deçà de visuelle, qu’il s’agissait d’autre chose :
laquelle la formule en u est valable dépendait de
la largeur du tuyau considéré. Mais on ne refait pas « Lorsque l’on jette les yeux sur le tracé des
l’histoire. Darcy remarque : courbes [qui donnent la vitesse en fonction
de la pente] dont le tableau précédent
« On sait que dans les tuyaux capillaires, renferme les éléments, on s’aperçoit que dans
M. Poiseuille a trouvé la formule : les environs de l’origine des coordonnées, près
de la vitesse 0m,08 ou 0m,09, ces courbes ne
 = K D H/L
4
semblent pas assujetties à cette loi de continuité
qui préside ordinairement à la succession des
la même que ci-dessus ; résultat assez remarquable, phénomènes naturels découlant d’une loi
puisque nous sommes parvenus, M. Poiseuille et unique (planche XII). A partir de l’extrémité de
moi, à cette expression, au moyen d’expériences la ligne droite qui passe par l’origine, extrémité
faites dans des circonstances tout à fait différentes. qui se rencontre aux abords de 0m,10, la ligne
L’expression générale précédente paraît donc s’infléchit assez brusquement pour suivre une
renfermer le lien qui unit les lois de l’écoulement courbure parabolique, de telle sorte que
dans un tuyau de diamètre quelconque et la droite semble inscrite à cette dernière. Il
dans un tuyau capillaire »48. semblerait donc qu’en franchissant la vitesse
de 0m,10 un fait nouveau se produise, lequel
vient porter atteinte à la loi de continuité »50.
46 Le nombre de Reynolds d’un écoulement est le produit
d’une longueur et d’une vitesse typiques divisé par la
viscosité cinématique. Il est sans dimension (il ne dépend pas d’une note commencée à la page précédente.
des unités choisies). Les écoulements réguliers deviennent 49 Les résultats se compliquent parce que, toujours très conscien-
instables au delà d’un certain nombre de Reynolds, environ cieux, Darcy utilise deux méthodes d’ajustement différentes.
2000 pour les écoulements de Poiseuille. 50 H. Darcy Recherches expérimentales, op. cit., p. 214. Il
47 H. Darcy, Recherches expérimentales, op. cit., p. 213. y revient à la page suivante : « Quoi qu’il en soit, il semble
48 H. Darcy Recherches expérimentales, op. cit., p. 213, suite que deux lois apparaissent dans le phénomène produit par

38  Documents pour l’histoire des techniques n° 20 - décembre 2011


Martin Zerner

Le « fait nouveau » avait été mis en évidence dès Il faut comprendre que le tube ascensionnel
1839 par Hagen . Ni Darcy ni Morin ne le mentionnent
51
(vertical) qui part de la nappe aquifère est percé de
et nous pouvons être assurés qu’ils ne le savaient divers orifices et qu’on mesure les débits en en laissant
pas. Notons que Hagen faisait en laboratoire des ouvert un seul. Pour les courbes de la planche 22, ce
expériences spécialement conçues pour l’étude des tube est l’axe (horizontal) des abscisses. Les ordonnées
écoulements de faible vitesse, tout le contraire de sont les débits. Ces courbes sont reproduites dans la
Darcy qui ne consacre que très peu de ses mesures à ce figure 4. Au passage, notons une fois de plus la nature
phénomène. Il semble aussi que Hagen, et pas Darcy, graphique du raisonnement. Darcy ne décrit pas en
voyait l’eau de ses expériences s’écouler et pouvait détail le dispositif expérimental qui a d’ailleurs pu
donc constater que le débit devenait irrégulier. On varier d’un puits à l’autre.
trouve ici une limite des expériences grandeur nature La constatation expérimentale est donc que le
mal adaptées à l’étude d’écoulements lents. Quoi qu’il débit q est proportionnel à la distance h de l’orifice
en soit, en 1856 et sans doute dès 1851, Darcy considère au point le plus haut atteint par l’eau. Cette distance
comme acquise la proportionnalité de la vitesse à la est égale à la perte de charge (exprimée en hauteur
perte de charge dans les tuyaux aux petites vitesses. d’eau évidemment).
On peut en conclure que ce passage a été
Les puits artésiens écrit avant les expériences établissant la loi
Le chapitre iii de la première partie des Fontaines de Darcy. D’un autre côté il ne peut pas être
publiques de la Ville de Dijon consacre une quarantaine antérieur aux expériences sur les conduites.
de pages (à partir de la page 137) aux puits artésiens. Il On aimerait savoir quand Darcy a constaté
rapporte en particulier des résultats de mesures de débit la « loi des puits artésiens ». Dans ce passage,
en fonction de la hauteur à laquelle l’eau se déverse. c’est une conséquence de celle qui régit les
Et il ajoute : « Je terminerai ce que j’avais à dire sur les écoulements lents, étendue implicitement des
puits artésiens par quelques considérations relatives à tuyaux aux sables 53 . Dans le chapitre consacré
la courbe que l’on obtient en réunissant par une ligne aux mesures de débits faites à Dijon, Darcy
les extrémités des perpendiculaires élevées sur le tube écrit : « Les formules relatives au mouvement de
ascensionnel aux différentes hauteurs de déversement l’eau dans les tuyaux de conduite sont, comme
des eaux; ces perpendiculaires renfermant autant on vient de le voir, Ri=av+bv 2 ou Ri=b 1 v 2 ; ce
d’unités linéaires que le volume correspondant n’est que dans des cas très particuliers que l’on
comprend lui-même d’unités. Si l’on jette les yeux sur peut adopter la relation Ri=a 1 v (1) .
la planche 22, où sont tracées quelques unes de ces (1) On verra dans mon mémoire sur l’écoulement
courbes, on verra qu’en général elles diffèrent très-peu de l’eau dans les tuyaux de conduite, que cette
d’une ligne droite. Pourquoi ? On lira au chapitre ii de la relation a été vérifiée par l’expérience dans
troisième partie de cet ouvrage que, dans les vitesses les tuyaux de petit diamètre et où la vitesse du
comprises entre zéro et dix ou onze centimètres par fluide ne dépassait pas dix à douze centimètres
seconde, l’expérience a toujours montré que les vitesses par seconde. J’ai démontré, par des expériences
ou les volumes étaient proportionnels aux pentes. spéciales, (voir la note D relative au filtrage), que,
Or dans les masses sablonneuses, les eaux doivent dans l’écoulement de l’eau à travers le sable fin,
circuler en général avec des vitesses encore inférieures le débit était proportionnel à la charge. Ainsi se
à dix ou onze centimètres, et par conséquent il est trouve justifié l’aspect théorique de la page 156,
probable qu’elles cheminent suivant la loi précitée(1). en ce qui concerne les puits artésiens alimentés
(1) Cette supposition conduisant à la loi par des couches sablonneuses aquifères »54.
généralement trouvée, comme on va le voir, pour les Ri est la force qui s’oppose à l’écoulement de
puits artésiens, on pourrait réciproquement conclure l’eau dont la nature n’était pas encore éclaircie, v
de l’existence expérimentale de cette loi que la est la vitesse de l’eau et les a et b des coefficients

supposition initiale est fondée »52. à déterminer expérimentalement. On remarque


que la référence à la loi de Darcy se trouve dans

l’écoulement de l’eau dans les tuyaux de conduite et que


la note qui a pu être ajoutée tardivement.
ces lois, au moins dans les diamètres que j’ai employés, vien-
nent se souder vers les vitesses de 9 à 10 centimètres ».
51 Gotthilf Hagen, Uber die Bewegung des Wassers in engen
zylindrischen Röhren Annalen der Physik 46 1839 ; O. Darrigol, 53 Pourvu qu’on puisse négliger les pertes de charge dans le
Worlds of flows, op. cit. pp. 140-14. tube ascensionnel.
52 H. Darcy, Les fontaines, p. 156 et note en bas de page. 54 H. Darcy, Les fontaines , op. cit. p. 384 et note en bas de page.

Documents pour l’histoire des techniques n° 20 - décembre 2011  39


Aux origines de la loi de Darcy

la question. Il est facile de déduire la loi de Poiseuille


des équations de Navier-Stokes55, mais cela n’a été
fait que très tard56. L’histoire des déductions théoriques
de la loi de Darcy n’a pas été faite, contentons-nous
de quelques repères. Dupuit a cru la déduire de celle
de Poiseuille en assimilant le sable à un assemblage de
tubes très fins et très courts auxquels s’applique la loi
de Poiseuille … qui ne s’applique pas aux tubes courts.
On trouve un raisonnement analogue dans le
livre de Jacob Bear, un ouvrage de référence57. Là,
les tubes ne sont plus trop courts, mais nous sommes
très loin de la structure du sable. Il a fallu attendre la
fin des années 1970 pour disposer d’une déduction
convaincante par une méthode d’homogénéisation58.
Revenons à Darcy et, maintenant que nous avons
synthétisé ses résultats, cherchons par quel chemin il
a pu y arriver. Nous avancerons ici l’hypothèse que
la découverte de la loi concernant les puits artésiens
est antérieure à tout le reste et qu’elle a intrigué son
auteur. Nous avons vu que lorsque Darcy décide de
faire des expériences complémentaires pour vérifier
que la perte de charge est proportionnelle au débit
pour les écoulements lents dans les conduites, il ne
dispose que de données expérimentales des plus
fig. 4 - Les débits des puits artésiens en fonction de la hauteur
minces pour étayer cette proportionnalité. De plus la
de l’orifice (extrait de Darcy Les fontaines publiques de la ville
question était extérieure au but des expériences. Il a
de Dijon, planche 22).
fallu qu’il soit sensibilisé à la recherche d’un tel rapport
dans les écoulements pour y prêter attention.
En guise de conclusion : une heuristique hypothétique
En regroupant nos constatations, nous trouvons 55 Les équations de Navier-Stokes sont les équations aux
dans les deux livres de Darcy une théorie locale dérivées partielles fondamentales de la mécanique des
qui se présente de la façon suivante. La loi des fluides. Il n’est pas nécessaire de les écrire ici. Au temps de
écoulements lents dans les conduites est purement Darcy elles sont connues mais contestées et pas utilisées
(O. Darrigol, Between hydrodynamics and elasticity theory,
expérimentale. Elle sert de fondement théorique à
op. cit.). La loi de Poiseuille (1841), qui se trouve déjà dans
la loi de Darcy. Les lois qui régissent l’abaissement
Hagen (op. cit.) a été rappelée plus haut dans une citation
du niveau de l’eau au-dessus d’une couche de
de Darcy. Sa déduction à partir des équations de Navier-
sable et le rapport entre le débit d’un puits artésien
Stokes permet de préciser la valeur de la constante K : π/128
et la hauteur de son déversoir se déduisent ν (ν est la viscosité cinématique).
mathématiquement de la loi de Darcy (pourvu, 56 O. Darrigol, Worlds of flows, op. cit., p. 143.
pour la seconde, qu’on puisse négliger la perte 57 Jacob Bear, Dynamics of Fluids in porous Media, New
de charge dans le tube ascensionnel). Chacune York, American Elsevier, 1972.
de ces quatre lois est vérifiée par l’expérience. 58 Les méthodes d’homogénéisation permettent de
Cependant plusieurs passages montrent que trouver des solutions approchées pour des problèmes
sur des « grands » domaines présentant des inhomo-
l’auteur les considère comme prouvées mais qu’il
généités de petite taille, typiquement une plaque
hésite entre la preuve expérimentale et la preuve
percée de trous petits et serrés. Un point clef, si u est
par la cohésion de l’ensemble. Par exemple,
une fonction inconnue définie sur le grand domaine,
la vérification de la loi de l’abaissement de la est de la mettre sous la forme :
hauteur est invoquée pour valider la loi de Darcy u(x) = v(x,x/ε)
dont elle dérive. où ε, qui tend vers zéro, est une taille typique des
Un point faible évident (pour nous) de cet inhomogénéités, et de calculer le premier terme non
ensemble est l’extrapolation de la loi des écoulements nul d’un développement en puissances de ε. Dans le
lents des tuyaux au sable. Pour Darcy, elle paraît cas de la loi de Darcy, ε est une taille moyenne des
toute naturelle. Jetons un coup d’œil rétrospectif sur pores ou des grains de sable.

40  Documents pour l’histoire des techniques n° 20 - décembre 2011

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