Justifications Ps Final
Justifications Ps Final
juridique
Mathilde Cohen
Mathilde COHEN1
Si l’on s’accorde souvent pour dire que les sciences ont une visée explicative, la question
de savoir si elles parviennent à produire une explication unifiée de l’univers reste ouverte. On ne
peut sans doute pas parler d’unité des sciences au sens où les théories scientifiques nous
donneraient une image homogène du monde reposant sur la même ontologie. Chaque théorie
scientifique possède généralement un vocabulaire propre, des lois spécifiques, énonce des
ensembles de propositions hétérogènes et se trouve engagée dans des ontologies envers
l’existence d’entités dissemblables. L’unité des sciences n’est-elle pas alors à localiser à un
niveau méta-scientifique ? Face à l’irréductible diversité des théories, l’unité des sciences a pu
être cherchée du côté de concepts méta-théoriques comme celui d’explication scientifique (e.g.,
Friedman, 1974). La notion de justification est-elle susceptible de jouer un rôle unificateur
comparable ?
Philip Kitcher (Kitcher, 1981) a développé le projet d’une « unification explicative »
reposant sur l’idée selon laquelle la notion d’explication est tout indiquée pour penser l’unité des
sciences. L’explication scientifique prétend en effet fournir un compte-rendu unifié d’un groupe
de phénomènes différents en établissant des connexions ou des relations entre des évènements
qui étaient jusque-là considérés comme sans rapport. L’explication d’un phénomène vise à mettre
en évidence la raison pour laquelle il s’est produit, sa cause. La justification se distingue de
l’explication dans la mesure où elle prétend montrer pourquoi une proposition ou une décision
doit être tenue pour vraie ou pour bonne, au sens où Frege (1994, p. 151) suggérait que le mot
« vrai » joue en logique un rôle comparable à celui de « bon » en éthique. L’ambition d’unifier
les sciences sur la base de l’explication pose problème car le concept d’explication renvoie à des
notions causales qui sont elles-mêmes si controversées que l’entreprise d’unification elle-même
se voit mise en péril. La justification, concept normatif qui se passe de la notion de cause,
échappe à cette difficulté. Est-ce à dire que qu’une « unification justificative » est envisageable
pour les sciences ? Aux programmes consistant à chercher une unité des sciences dans l’unité du
langage ou du vocabulaire scientifique, d’une part, ou dans l’unité des lois ou des principes
explicatifs, d’autre part, on pourrait donc substituer un autre type d’entreprise méta-théorique :
rechercher s’il existe une unité de la justification.
Cette étude se situe à la croisée de la philosophie des sciences et du droit : le concept de
1
Université Paris X et Columbia University. Email : mc2430@[Link]
1
justification est traité à partir de l’exemple de la justification juridique. Par « justification
juridique », on entend l’ensemble des techniques de justification des décisions à caractère public
(c'est-à-dire des décisions émanant d'institutions comme les parlements, les tribunaux, les
administrations publiques, etc.). Le mot « science » est utilisé ici au sens de Carnap ([1938],
1995), c’est-à-dire au sens le plus large, incluant toute connaissance théorique relevant des
sciences naturelles comme des sciences humaines, voire du sens commun. Certes, les jugements
de connaissance scientifique et les décisions juridiques relèvent de genres différents. On a
longtemps opposé la « science du droit » aux autres sciences en soulignant notamment que la
première, prescriptive, porte sur des conduites, tandis que les secondes, descriptives, ont pour
objet d’étude des faits. Toutefois, au XXe siècle, le mouvement du « positivisme juridique » a
remis en cause cette opposition en proposant une nouvelle conception de la science du droit, dont
il existe deux variantes principales. Le « normativisme » de Kelsen ([1934], 1999) prétend ainsi
bâtir une science juridique qui utilise les méthodes des sciences empiriques tout en portant sur un
objet non-empirique : les normes juridiques. Quant aux « réalistes », ils visent à faire du droit une
science empirique par son objet puisque qu’ils considèrent que le droit est réductible à un
ensemble de faits comme les comportements des agents de l’État habilités à dire le droit. Si une
certaine distance sépare les propositions scientifiques des décisions juridiques, la nature ainsi que
l’importance de ces différences fait débat. Pour les besoins de notre argumentation, nous
présupposerons qu’il existe une analogie suffisante entre les deux types de propositions
permettant d’examiner la fonction potentiellement unificatrice de la notion de justification.
Si l'on part de l'idée que justifier un énoncé consiste à montrer qu'il est vrai au sens où il est
dérivable de lois ou de propositions générales et tenues pour vraies, peut-on en conclure que c’est
toujours un seul et même type de raisonnement qui est à l'œuvre dans la justification d'énoncés
aussi disparates qu’un énoncé mathématique, un énoncé portant sur des faits physiques ou un
énoncé juridique? La thèse de l’unité de la justification repose traditionnellement sur l’idée selon
laquelle dans toute entreprise de justification, quel que soit le domaine concerné, la justification
sera réussie si elle parvient à subsumer le justificandum sous le justificans, qui est un énoncé
général, tout en prenant en compte l’ensemble des vérités disponibles sur la question.
L’unification s’appuierait sur le fait que toute justification recourt (1) à des propositions
générales de type nomologique, qu’on les appelle « règles », « principes » ou « lois » (2) qui sont
vraies. Or le cas particulier de la justification juridique remet en question ce projet d’unification.
Les notions de généralisation nomologique et de vérité ne sauraient fonder l’unité des sciences :
le concept commun aux justifications qui ont court dans différents domaines de connaissance est
celui de raisons. Nous verrons successivement que certaines justifications juridiques violent les
conditions de généralité et de vérité et semblent donc remettre en cause la proposition
d’unification justificative. Cependant, l’idée d’unité de la justification n’est pas à rejeter pour
2
autant. Le projet est viable, à condition de se fonder sur la notion de raisons.
La conception classique que les juristes se font de la justification est calquée sur le modèle
scientifique. Elle se développe notamment au XVIIIe chez des auteurs comme Montesquieu et
Beccaria sur la base d’une épistémologie aristotélicienne. Aristote est en effet un précurseur du
programme visant à fonder l’unité des sciences sur l’unité de la justification scientifique. Sa
logique a été parfois interprétée comme signifiant qu’une proposition, quel que soit son objet,
n’est justifiée que par le recours au syllogisme. Le syllogisme est littéralement une déduction,
« un discours (logos) où, certaines choses ayant été supposées, d’autres choses résultent par
nécessité parce qu’elles sont ce qu’elles sont » (Premiers Analytiques, I.2, 24b18-20). Le
syllogisme est « théorique » pour les propositions susceptibles de raisonnement déductif et
« pratique » pour les autres. Dans cette perspective, de même que les sciences « dures »
procèdent par syllogisme, de même, le droit ne serait scientifique que lorsqu’il se fonde sur un
syllogisme consistant à « déduire » la décision juridique de prémisses constituées par les règles
de droit. Le dogme du « syllogisme juridique » était né. Loin d’avoir été remis en cause sous
l’influence de la philosophie des sciences post-aristotélicienne, ce credo a été renforcé au cours
du XXe siècle par l’épistémologie positiviste. Deux thèses canoniques de l’empirisme logique
sont tout particulièrement venues conforter les juristes dans leur élaboration d’une syllogistique
juridique : le modèle de l’explication scientifique en termes de « lois de couverture », d’une part,
et la distinction entre « contexte de découverte » et « contexte de justification », d’autre part.
3
(Explanans)
C1, C2, …, Cn (Conditions d’arrière plan)
_______________________________________
E (Explanandum)
L’un des cas particuliers de ce modèle, le modèle « déductif nomologique », a été considéré
comme spécialement adapté pour penser l’unité de la justification juridique et scientifique. Selon
la conception D-N, l’explication est une relation déductive : l’explanans implique déductivement
l’explanandum. Le modèle permet donc de réélaborer la notion de syllogisme juridique de la
façon suivante :
Une décision juridique est justifiée si et seulement si elle est dérivable d’une norme juridique plus générale.
Par exemple, la décision du préfet d’accorder un titre de séjour à la famille A., pour être justifiée
juridiquement, doit être déductible d’une (ou de plusieurs) règle(s) du Code de l’entrée et du
séjour des étrangers et du droit d’asile. La justification devrait donc pouvoir être formalisée de la
façon suivante :
-Prémisse n° 1 (loi générale) : Les réfugiés politiques au sens de la convention de Genève ont droit à l’asile
politique sur le territoire français et à la délivrance d’un titre de séjour.
-Prémisses °2 (conditions) : Les membres de la famille A. sont réfugiés politiques au sens de la convention de
Genève, e.g., ils sont militants d’un parti démocratique interdit en Tchétchénie, ils font l’objet de persécutions
dans leur pays, etc.
-Conclusion (la décision à justifier) : Les membres de la famille A ont droit à l’asile politique.
La décision est censée être justifiée par sa déductibilité à partir d’une règle de droit générale sans
qu’il soit besoin de se référer à des considérations tenant à la situation particulière du décideur.
4
scientifiques ne seraient qu’un outil de persuasion destiné à une audience plus large.
Tout comme la philosophie des sciences, la théorie du droit a longtemps été dominée par la
question de l’opposition entre découverte et justification (Golding, 1986). La doctrine dominante
est que la justification des décisions juridiques (judiciaires, législatives, réglementaires,
administratives, etc.) n’a pas plus à donner à voir la façon dont le décideur est arrivé à la décision
que Kekulé n’aurait dû inclure des détails biographiques sur sa rêverie au coin du feu dans sa
présentation publique de l’hypothèse de l’anneau de benzène. Afin d’assurer la validation de
leurs découvertes, les scientifiques s’engagent dans une reconstruction rationnelle de leurs
résultats, qui sont reformulés en vue de leur communication de sorte qu’ils soient susceptibles
d’une analyse logique. Les institutions publiques ne procèdent pas autrement. Un organe n’a pas
« justifié » sa décision s’il a rapporté les processus psychologiques qui ont conduit ses membres à
l’adopter, en révélant en détail, par exemple, les tractations qui ont eu lieu entre les décideurs. Au
contraire, ce genre d’information sur le contexte de découverte serait propre à discréditer la
décision plutôt qu’à la justifier. L’objectivité des décisions juridiques réside dans le contexte de
justification. Les critères de validité et d’acceptabilité (conformité aux règles de droit établies et
aux précédents, cohérence, portée, etc.) sont indépendants des préférences personnelles du
décideur. En droit comme dans les autres domaines scientifiques, la question cruciale est celle de
savoir si les raisons avancées sont propres à établir les conclusions et non si elles sont le produit
d’intuitions, de rapports de pouvoir, ou de préférences personnelles.
Cette vision « classique » de la justification juridique est cependant réductrice, non
seulement parce qu’elle repose sur des présupposés épistémologiques controversés, mais surtout
parce qu’elle est constamment transgressée par la pratique juridique. L’école américaine dite du
« réalisme juridique », apparue dans les années 1930 sous l’égide, entre autres, de Jerome Frank,
Karl Llewellyn et Herman Oliphant, repose ainsi sur l’analyse inverse. Les réalistes affirment que
les décisions juridiques sont déterminées par leur contexte de découverte et non par leur contexte
de justification, c’est-à-dire en dernière instance, par l’idiosyncrasie de chaque décideur. Les
règles de droit et les arguments juridiques avancés publiquement ne sont que des rationalisations
artificielles a posteriori. Les décisions sont en réalité fondées sur des facteurs extra-juridiques :
considérations politiques, religieuses, morales, sociales ou encore humeur du décideur ce jour-là.
La thèse réaliste a souvent été résumée de façon caricaturale par la proposition suivante : les
décisions juridiques sont déterminées en dernière analyse par ce que le décideur a mangé au petit-
déjeuner. Toutefois, notre propos n’est ni de réfuter la tradition syllogistique du point de vue de
l’épistémologie contemporaine, ni du point de vue de l’histoire de la philosophie du droit, mais
de celui de la pratique juridique. Dans ce qui suit, nous analyserons deux contre-exemples tirés
du droit, le premier tendant à montrer que la justification juridique ne procède pas nécessairement
par généralisation et le second, qu’elle est parfois indifférente au critère de vérité et de fausseté.
5
La justification juridique, contre-exemple à l’unification justificative ?
La justification juridique n’a pas toujours recours au général et constitue donc une entorse
de plus au modèle déductif nomologique. La conception D-N requiert que l'explanans se place à
un niveau de généralité qui excède celui de l'explanandum. On explique un phénomène en
montrant qu’il se comporte comme un cas particulier relativement à une ou plusieurs lois. Or
dans le domaine du droit, le justificans n’est ni toujours général ni toujours nomologique. Il peut
arriver notamment qu'une décision à caractère public soit justifiée par des faits particuliers. Par
exemple, imaginons que le conseil municipal de la ville de V. prenne un arrêté sous la forme de la
proposition suivante : « Les employés municipaux ont le droit d'accéder à tous les bâtiments
publics de V. ». Pour justifier la décision, il n'est pas nécessaire de recourir à une règle générale
comme une loi qui prévoirait que tous les employés municipaux du pays ont accès aux bâtiments
publics de leur commune. L’arrêté peut être justifié par une conjonction de propositions du type:
« Le 1er janvier 2000, le directeur de l’école de V. a octroyé aux employés municipaux l'accès aux
bâtiments scolaires », « Le 1er janvier 2001, le commissaire de police de V. a concédé aux
employés municipaux l'accès au commissariat », etc. Le justificans est ici plus particulier que le
justificandum.
Certaines formes de justifications juridiques échappent donc au modèle unitaire de la
justification, notamment les justifications particularistes qui ne passent pas par du plus général,
mais par du plus particulier. Il ne s’agit pas là d’une exception négligeable dans le champ
juridique. Le recours au particulier est un phénomène récurrent, particulièrement lorsque l’on se
trouve face à des notions juridiques vagues ou confuses. Par exemple, nombre de décisions de la
Cour suprême américaine portant la notion d’« equal protection » (égalité devant la loi) du
quatorzième Amendement sont justifiées sur le fondement de raisons particulières et non pas
générales. L’affaire Burton v. Wilmington Parking Authority, 365 US 715 (1961) fournit une
illustration bien connue de cette jurisprudence. Les faits : le café « Eagle », situé dans un parking
public, refuse de servir un Afro-Américain uniquement en raison de sa couleur de peau. Le
restaurateur est le bénéficiaire d’un bail accordé par une autorité publique, la Wilmington Parking
Authority. Dans son arrêt, la Cour suprême considère que Eagle, pourtant un établissement privé,
est coupable de discrimination en vertu du quatorzième Amendement. Comment justifier une
telle décision ? En effet, cet Amendement, qui interdit la discrimination raciale, ne s’applique
qu’aux États. En vertu du « state action requirement », pour bénéficier de la clause d’« equal
protection », la victime doit donc prouver que l’État est impliqué dans l’acte discriminatoire. Or
6
il n’existe pas de règle générale indiquant précisément ce qui compte ou non comme un acte
impliquant un État. C’est par une énumération de faits particuliers que la Cour justifie sa
décision. Sans jamais se référer à une règle ou à un principe, les juges suprêmes recensent les
divers liens et contrats unissant le gouvernement local du Delaware et le café pour conclure à
l’implication de l’État du Delaware dans l’acte de discrimination. L’inventaire comprend des
propositions telles que : « 15% du coût total de l’installation a été avancé par des fonds
publics. », « Le terrain et le bâti sont propriété publique. », « En tant qu’entité, le bâtiment est
destiné à un usage public. », « L’entretien et les réparations du bâtiment sont pris en charge par
des deniers publics. » ou encore : « Les profits engendrés par la discrimination non seulement
contribuent, mais encore sont des éléments indispensables au succès financier du complexe. ».
On pourrait objecter que ce contre-exemple n’en est pas un. Le tenant de la conception
syllogistique pourrait ainsi soutenir que contrairement à ce qui vient d’être dit, la justification de
Burton v. Wilmington Parking Authority s’appuie sur une proposition générale du type « si p
alors q » : « si l’État est impliqué dans l’acte discriminatoire, alors la clause de l’equal protection
s’applique ». Il en résulterait donc que la justification obéit bien au modèle déductif. Il ne
s’agirait donc pas d’une justification particulariste mais plutôt de ce qu’on appelle en droit
administratif français d’une application de la « méthode du faisceau d’indices ». Cette méthode,
qui trouve son origine dans l’arrêt Canal de Cignac (1899) du Tribunal des conflits, a été
développée afin d’aider les magistrats français à déterminer s’ils sont en présence ou non d’un
« service public ». Elle consiste à établir une liste indicative de critères dont on vérifie s’ils sont
remplis par le cas en jugement. La justification n’est pas particulariste dans la mesure où les
différentes propositions particulières ne sont invoquées qu’à titre d’indices permettant de dégager
une règle générale du type : « Tous les phénomènes qui présentent les traits auxquels se réfèrent
ces propositions particulières possèdent la nature x ».
Cependant, l’intérêt de l’affaire Burton v. Wilmington Parking Authority est précisément
d’échapper à cette critique. L’arrêt illustre les situations où la décision est à ce point limitée à des
faits spécifiques que le raisonnement produit pour la justifier ne donne pas, ou trop peu,
d’indication sur la façon dont des cas similaires seront jugés à l’avenir. À aucun moment la Cour
ne tente de formuler un test permettant d’engager la responsabilité d’un État sur la base de
l’equal protection. Les juges suprêmes se gardent bien d’annoncer une proposition générale sur le
modèle de la méthode du faisceau d’indices du type « les faits particuliers a, b, et c constitueront
dorénavant des indices ou des présomptions de l’implication de l’État ». Tout au contraire, et sans
doute pour prévenir toute interprétation généraliste, le juge Clark prend soin de souligner dans la
motivation (p. 725) : « Puisqu’on ne peut façonner des formules applicables partout, les
conclusions tirées des faits et circonstances de ce dossier ne sont en aucun cas déclarées des
vérités universelles à l’aune desquelles il faudrait mesurer chaque bail signé avec un État. »
7
Cet exemple suggère qu’en droit, la justification d’une proposition ne suppose pas
nécessairement le passage par une règle plus générale. Nombre de décisions juridiques sont
délibérément cantonnées à des faits particuliers, leurs auteurs s’efforçant de ne pas trancher au-
delà du cas considéré. Diverses raisons peuvent motiver ce type de décision et de justification
particularistes, notamment le sentiment que la question de droit ne doit pas être jugée
précipitamment parce qu’elle soulève des problèmes qui méritent un examen plus approfondi
(e.g., des études d’impact ou des recherches scientifiques) ou encore par l’idée que certains sujets
devraient faire l’objet d’un débat politique au niveau national au lieu d’être résolus une fois pour
toutes par des représentants de l’État. En pratique, l’exigence de généralisation est fréquemment
violée, suffisamment en tout cas, pour qu’elle ne puisse pas être invoquée comme critère
d’unification de la justification.
8
Ainsi, sont exclues les raisons « non-publiques », qui reposent sur des « conceptions
compréhensives », c’est-à-dire sur des préférences religieuses, éthiques, politiques et
philosophiques qui ne sont pas acceptables par tous. Les raisons non-publiques ne sont pas
bannies au motif qu’elles seraient fausses, triviales ou moins importantes que les raisons
publiques. Sans aucun doute, certaines le sont, mais il n’est nul besoin d’une doctrine spécifique
de la raison publique pour prohiber des arguments qui sont notoirement faux ou mauvais au sens
où ils reposent sur des croyances de fait erronées ou sur des principes moraux non valides. Notre
rationalité la plus primaire s’occupe déjà de ce tri. La théorie s’applique en réalité à des
arguments tirés de systèmes religieux, politiques, éthiques ou philosophiques qui, toutes choses
égales par ailleurs, peuvent tout à fait être vrais.
Qu’est-ce qui motive alors cette contrainte sur la justification ? Rawls la présente comme
une question de civilité et de réciprocité : nous devons nous traiter les uns les autres avec respect
mutuel sur la place publique. Tout ce que j’avance dans le débat public doit pouvoir être
considéré et endossé par les autres. Me fonder sur ma propre conception compréhensive, ce n’est
pas offrir un argument que d’autres peuvent prendre en compte et adopter. Imaginons qu’un
arrêté préfectoral interdise la consommation de nourriture d’origine animale sur le fondement de
la proposition selon laquelle les animaux ont une âme et doivent faire l’objet d’un culte. La
décision serait sans doute dénoncée pour violation de l’exigence de raison publique car sa
justification relève de conceptions éthiques, religieuses ou philosophiques bien particulières, qui
ne sont pas partagées par l’ensemble de la société. Il y a une différence entre la justification telle
qu’elle opère dans les sciences et en droit. Dans le royaume du droit, certaines raisons qui
pourraient justifier une décision sont cependant écartées parce qu’elles ne sont pas acceptables
par tous les citoyens. En droit, toute vérité n’est pas bonne à dire. Cela conduit à tracer des
frontières épistémique, pour délimiter les raisons sur lesquelles les gouvernements peuvent agir et
celles qui sont mises à l’index. D’après Rawls, les gouvernements ne doivent par exemple pas se
préoccuper de savoir si la doctrine de la justice qui les guide est vraie ou fausse. Quant à Nagel, il
suggère que les raisons en faveur de certaines conceptions sont si personnelles qu’une doctrine de
la justice correcte (vraie) doit interdire que de telles conceptions, même si elles sont vraies,
puissent servir de justifications à l’action gouvernementale.
Que reste-il de l’idée d’unité de la justification une fois établi que la justification juridique
n’est pas toujours nomologique et qu’elle est parfois délibérément aveugle à certaines vérités ?
Peut-on encore soutenir qu’il y a une unité de la justification ? Si unité il y a, elle est à rechercher
du côté du concept de raisons et non du côté des notions de lois, de déduction et de vérité. La
9
notion de raison permet en effet de formuler une définition de la justification qui soit valable pour
le domaine pratique comme le domaine théorique :
Un individu ou une institution a justifié une proposition P ou une décision D dès lors qu’il/elle a fait état :
(1) des raisons qui militent en faveur de P/D.
(2) des raisons qui s’opposent à P/D.
(3) de la relation qui existe entre ces deux ensembles de raisons.
Certaines raisons sont plus « fortes », ont plus de « poids » que d’autres. Justifier suppose
que l’on discerne les raisons qui ont le plus de poids. Quel que soit le domaine considéré,
justifier, c’est donner des raisons pour l’acceptation (d’une proposition) ou la réalisation (d’une
action) qui répondent à une critique (challenge). Une justification est un ensemble de raisons
adressées à ceux avec qui l’on est en désaccord (actuel ou potentiel), ou à soi-même lorsque l’on
est divisé ou indécis. Justifier revient essentiellement à rejeter certains types d’arguments ou
d’objections possibles, par exemple, des objections comparatives, selon lesquelles d’autres actes
ou hypothèses sont préférables, ou non-comparatives, selon lesquelles l’acte ou la proposition à
justifier est inacceptable ou erroné. La justification est donc non seulement un concept normatif,
mais aussi, dans une large mesure, défensif. On exige une justification dans un contexte où l’on
présuppose une objection possible.
Nous pensons qu’il y a une unité de la justification, mais qu’elle ne repose pas sur le
général ou le vrai. L’unité est à chercher dans l’appel à des raisons. La notion de raison permet de
réconcilier la justification au sens classique avec des formes de justifications particularistes
puisque l’on peut parfaitement concevoir qu’il existe des raisons particulières et des raisons
générales. La distinction entre le général et le particulier passe donc à l’intérieur du concept de
justification. Les oppositions analysées dans cette étude ne sont pas à rejeter en tant que telles :
elles se révèlent internes à l’idée de justification, dès lors que l’on conçoit la justification comme
une relation entre raisons. Certaines raisons sont particulières, d’autres générales, certaines sont
privées, d’autres publiques, certaines sont explicatives, d’autres, normatives.
Une conséquence inattendue de cette perspective est qu’elle conduit à réélaborer
l’opposition entre explication et justification. La distance entre les deux notions n’est plus
insurmontable : la distinction passe en réalité à l’intérieur du concept de raison. Il n’y a pas, d’un
côté, l’explication et, de l’autre, la justification, mais plutôt, au sein d’un même argument, des
raisons explicatives et des raisons justificatives ou « normatives ». Les raisons explicatives
s’attachent aux causes. Elles répondent à la question de savoir pourquoi telle action a été
accomplie. Ordinairement, dans le cadre d’une argumentation juridique, ces raisons prennent la
forme suivante : « La raison pour laquelle X a fait ϕ est que … ». Par exemple : « La raison pour
laquelle X a payé son loyer est qu’il pensait se faire expulser par son propriétaire en cas
d’impayé ». C’est la croyance en son expulsion imminente qui rend compte (causalement) de la
10
décision de X de payer. Par contraste, les raisons normatives justifient au sens où ce sont ces
raisons elles-mêmes qui guident les acteurs lors de la prise de décision. Elles répondent à la
question de savoir pourquoi telle action devait ou doit être accomplie, sur le modèle suivant : « X
a une raison de faire ϕ ». Par exemple : « X a payé son loyer parce qu’il pense qu’il faut tenir ses
promesses ». Ici les raisons sont des actes mentaux qui n’expliquent pas causalement la décision,
mais qui ayant guidé l’action, sont propres à la légitimer.
L’évaluation de la décision publique se fonde souvent, afin de déterminer elle était
adéquate ou la meilleure possible ceteris paribus, sur les raisons normatives qui ont présidé à son
adoption. Quant aux raisons explicatives, elles servent avant tout à juger la rationalité du
décideur. Autrement dit, le droit tend à subordonner les raisons explicatives aux raisons
normatives. Il n’en reste pas moins qu’idéalement une bonne raison explicative devrait toujours
correspondre à une raison normative. C’est pourquoi il existe dans la plupart des systèmes
juridiques démocratiques un impératif de transparence ou de bonne foi dans la justification des
décisions. Cette exigence vise à garantir qu’il existe une correspondance entre les raisons de
croire (les raisons explicatives) et les raisons d’agir (les raisons normatives) qui animent les
décideurs publics. En matière de régulation de la pollution, par exemple, les raisons normatives
qui justifient la fixation d’un taux d’émission maximum pour certaines particules, e.g., parce que
l’État doit protéger la santé des citoyens, en particulier des personnes les plus vulnérables,
doivent être congruentes avec les raisons que l’on a de croire que le taux choisi permet
d’accomplir cet objectif. Autrement dit, les raisons normatives doivent elles-mêmes s’appuyer
sur les raisons que les climatologues et les médecins ont de croire que tel taux d’émission
constitue un seuil à ne pas dépasser. Mais si l’on venait un jour à découvrir que les études
scientifiques fixant tels ou tels niveaux de dangerosité sont erronées ou si telle particule s’avérait
en réalité inoffensive, les raisons normatives perdraient leur capacité à justifier la décision.
Cette thèse, épistémique, a une traduction au niveau de la philosophie de l’esprit : il n’y a
pas d’un côté une raison théorique et, de l’autre, une raison pratique, un raisonnement
spécifiquement scientifique et un raisonnement spécifiquement juridique. C’est toujours la même
raison qui est à l’œuvre dans l’explication et dans la justification, quel que soit le domaine de
connaissance considéré. Classiquement, on oppose la raison théorique, qui chercherait à
déterminer ce qui est et la raison pratique, —dont la raison juridique ne serait qu’un cas
particulier—, qui décide ce que le monde devrait être et ce que des êtres rationnels devraient
faire. Une proposition théorique serait vraie si elle est conforme à la réalité, tandis qu’une
proposition pratique obéirait à des standards normatifs. La justification juridique, qui procède par
articulation de raisons explicatives et de raisons normatives, illustre selon nous les limites de ce
dualisme. Ce qui est vrai du raisonnement dit juridique n’est en réalité pas spécifique au droit,
mais peut être généralisé à d’autres formes de raisonnement. La réussite de nos actions quelles
11
qu’elles soient suppose en effet que nous prenions en compte certaines vérités au sujet du monde
qui nous entoure. La question, apparemment pratique, de savoir ce que nous devons faire devient
ainsi un problème théorique. De façon similaire, si la raison théorique cherche à se conformer au
monde, elle est régulée par des normes épistémiques et souvent influencée par des besoins
pratiques. La question, apparemment théorique, de savoir ce que nous devons croire devient ainsi
un problème pratique.
Bibliographie :
COPP D., 1990, « Explanation and Justification in Ethics », Ethics, 100, 2, 237-258.
FREGE G., 1994, Écrits posthumes, Nîmes, Chambon.
FRIEDMAN M., 1974, « Explanation and Scientific Understanding », Journal of Philosophy, 71,
5-19.
GOLDMAN A.I., 1991, « Epistemic Paternalism: Communication Control in Law and Society »,
The Journal of Philosophy, 88, 3, 113-131.
GOLDING M.P., 1986, « A Note on Discovery and Justification in Science and Law », in
CHAPMAN J.W., ed., Justification— Nomos XXVIII, New York, London, New York University
Press, 124-140.
HEMPEL C.G., 1965, Aspects of Scientific Explanation and Other Essays in the Philosophy of
Science, New York, Free Press.
CARNAP R., 1995, [1938], « Logical Foundations of the Unity of Science » in BOYD R., GASPER
P. & TROUT J.D., eds., The Philosophy of Science, Cambridge, London, MIT Press, 394-395.
KNORR-CETINA K., 1981, The Manufacture of Knowledge, Oxford, Pergamon Press.
LATOUR B., et WOOLGAR S., 1979, Laboratory Life. The Social Construction of Scientific Facts,
Beverly Hills, Sage Publications.
NAGEL T., 1987, « Moral Conflict and Political Legitimacy », Philosophy and Public Affairs, 16,
3, 215-240.
POPPER K., 1958, The Logic of Scientific Discovery, London, Hutchinson.
KELSEN H., 1999, [1934], Théorie pure du droit, Paris, LGDJ.
KITCHER P., 1981, « Explanatory Unification », Philosophy of Science, 48, 507-531.
KNORR-CERTINA K., 1981, The Manufcature of Knowledge, Oxford, Pergamon Press.
RAWLS J., 1985, « Justice as Fairness : Political not Metaphysical », Philosophy and Public
Affairs, 14, 3, 223-251.
RAZ J., 1990, « Facing Diversity : The Case of Epistemic Abstinence », Philosophy and Public
Affairs, 19, 1, 3-46.
12
REICHENBACH H., 1938, Experience and Prediction. An Analysis of the Foundations and the
Structure of Knowledge, Chicago, The University of Chicago Press.
13