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La Question Du Contre

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La question du contre-transfert a été traitée à plusieurs reprises

dans les Séminaires de Lacan. En particulier, dans Le Séminaire


X,«L'an-goisse»,plusieurs séances montrent l'intérêt qu'offrent les
travaux de Lucia Tower. Lors de la séance du 20 mars 1963, Lacan
remercie W. Granoff de lui avoir fait connaître l'article' de cette
psychanalyste2;les apports cliniques qu'elle propose lui servent alors
à illustrer ses déve-loppements théoriques sur le sadisme et le
masochisme. Dès la séance du 13 mars 1963, Lacan s'était appuyé
sur les travaux de Lucia Tower pour préciser «le rapport particulier
des femmes au désir»: la femme n'étant pas toute inscrite dans la
fonction phallique, son rapport à S(A),au manque dans I'Autre, la
rend plus libre. Le 27 mars de la même année,il se référera de
nouveau à Lucia Tower pour tenter de donner une réponse au
problème que rencontre l'homme dans sa recherche du phallus par
rapport au manque chez la femme,ainsi que pour évoquer ses
difficultés dans sa quête de l'objet a cause de désir. En raison «des
plus grandes facilités de la position de la femme quant au rapport au
désir»3,Lucia Tower est parvenue à se situer convenablement dans
son contre-transfert et à trouver une démarche appropriée pour
mener à la fin de sa cure un analysant qui souffrait de graves
troubles névrotiques.
Les observations de Lucia Tower, qui ont valeur de témoignage
et font enseignement, permettent de préciser l'évolution des
différentes positions que l'analyste se doit de tenir durant la
cure.Elles permettent également d'interroger la position du
psychanalyste en tant que telle.Qu'en est-il du rapport du
psychanalyste homme à la jouissance Autre? Cette autre jouissance
ne constitue-t-elle pas la part féminine
1. Tower L., 1956, 《 Countertransference 》 , dans Journal of American
Psychoanalysis Association,4,p.224-255. Tower.L., 1956, 《 Contre-
transfert》,trad.Marie-Lise Lauth,'après la trad. de R. Huet et I. Huet-
Demerson, École Freudienne, document de travail,2012.
2. Lacan J.,1962-1963,《L'angoisse»,Le Séminaire X,op. cit.,p.223.
3 rhid.,p.229.
LA PSYCHANALYSE,OTAGE DE SES ORGANISATIONS?
indispensable à la disponibilité de son écoute? En quelle mesure la
position féminine tenue par Lucia Tower, qui ne cède pas sur son
désir,peut-elle servir de modèle pour
221 la position du psychanalyste,que
celui-ci soit homme ou femme?
Chapitre I
Une démarche psychanalytique
en élaboration

Née aux États-Unis, Lucia Elizabeth Tower (1899-1991) fait


une analyse avec Helen Mc Lean. En 1935,elle débute sa pratique
de psy-chanalyste et, un an plus tard,devient membre du Chicago
Institute for Psychology, fondé en 1932 par Franz Alexander.
Cependant, pour être reconnue officiellement comme
psychanalyste par l'APA, elle doit effectuer des études de
médecine; elle obtiendra son diplôme de méde-cin au Rush
Medical College de Chicago en 1942.De 1955 à 1956, Lucia Tower
préside la Chicago Psychoanalytic Society. C'est dans ce cadre
qu'elle propose, en 1955,son article sur le «contre-transfert»',
avant de le présenter à nouveau, à la fin de l'année 1956, devant
l'American Psychoanalytic Association de New York. Elle est alors
respectée en tant que praticienne et reconnue comme l'une des
didacticiennes les plus actives du Chicago Institute.Son article sur
le contre-transfert lui vaudra une certaine notoriété;pourtant, on
ne lui connaît pas d'autre publication. Ce travail, qui s'inscrit dans
une lignée spécifiquement freudienne, apparaît remar-quable par
sa dimension clinique. L'auteure présente trois observa-tions
cliniques dans lesquelles elle n'hésite pas à s'impliquer en tant
que sujet, mentionnant les pensées et les affects qui la traversent
et dont elle ne cache pas la dimension érotique à partir du
transfert établi avec ses analysants. Cette franchise pouvait être
de nature à choquer un public marqué par la tradition puritaine
et dont les membres,bien que se présentant comme
psychanalystes, se montraient pafois hostiles à toute évocation
de la sexualité.
LA PSYCHANALYSE,OTAGE DE SES ORGANISATIONS?
Comme I'a souligné Jean Allouch, P'article «Contre-
transfert 》 constitue bien «l'æuvre d'une psychanalyste»'. Il fallut
beaucoup de courage à Lucia Tower pour affronter le public et
affirmer l'orien-tation freudienne de son travail, dans cette Amérique
où le puri-tanisme et la bien-pensance imposaient leur loi également
dans le champ de la psychanalyse. La liberté avec laquelle Lucia
Tower se confronte à «l'érotique psychanalytique» nous fait
découvrir les variations dans le positionnement d'un psychanalyste
en fonc-tion des apports de l'analysant dans la cure. Parce que
l'analyste,lui, ne peut savoir par avance ce qu'il en est du désir des
patients qui viennent le voir, il doit mettre de côté tout a priori et se
laisser guider par ce qui vient du lieu de l'analysant: signifiants et
affects.Par ailleurs, si l'analyste ne sait pas, il assume néanmoins
d'être en position de «sujet supposé savoir», place que lui octroie
l'analy-sant;c'est de ce lieu qu'il apprendra au fur et à mesure, les
apports du patient faisant enseignement.
Lucia Tower écrit son article à une époque où les psychanalystes
américains s'intéressent tout particulièrement à la notion de contre-
transfert; ils en font le facteur relationnel déterminant dans l'évolu-
tion d'une cure, la métapsychologie freudienne devenant accessoire
àleurs yeux. Dès les années 1950,de nombreux articles font écho à
cette préoccupation dans différentes revues psychanalytiques, dont
le Psy-choanalytic Quarterly2. De son côté, Lucia Tower publie son
article intitulé«Countertransference»,autrement dit«Contre-
transfert 》 ,dans le Journal of The American Psychoanalytic
Association, en 1956. Bien qu'elle axe en partie son travail sur
l'analyse de son contre-transfert,elle n'abandonne pas pour autant
la démarche freudienne et ses aspects métapsychologiques.
Dans cet article, Lucia Tower propose quatre observations-l'une
d'entre elles se trouvant plus particulièrement développée - qui pré-
sentent l'originalité de décrire et d'analyser les différentes phases
d'une cure en lien avec les changements de position que l'analyste
est amenée à opérer au fur et à mesure de son déroulement. La
nou-veauté théorico-clinique de ce travail consiste également à
mettre en évidence l'évolution des mouvements contre-
transférentiels. C'est pourquoi Lacan assimile le texte de Lucia
Tower à une «auto-critique interne》3.
UNE DEMA EN ELABORAIION

1.La notion de contre-transfert selon Lucia Tower


Dans son article publié dans le quatrième volume du Journal of
The American Psychoanalytic Association, L. Tower commence par
situer la notion de contre-transfert dans son histoire, en passant en
revue ses différentes conceptions depuis Freud. Elle souligne ainsi les
aspects contradictoires et confus de cette notion qui prend de mul-
tiples significations et se trouve définie de manière très large comme
une réaction consciente ou inconsciente de l'analyste envers son
patient souffrant de névrose. Certains considèrent que toute réponse
du patient productrice d'angoisse chez l'analyste constitue un phé-
nomène contre-transférentiel. D'autres estiment que l'attirance
sexuelle pour les patients est une caractéristique plus convaincante
pour appréhender le contre-transfert, point de vue que semble
parta-ger Lucia Tower.
Face à la confusion de ses contemporains, cette dernière s'inter-
roge:Faut-il considérer le contre-transfert comme un simple transfert
ou l'opposer au transfert? Est-il nécessaire que l'analyste évoque son
contre-transfert avec le patient? L'auteure de l'article énumère toute
une série d'opinions sur ce sujet, depuis l'interdit d'en parler, dans la
mesure où il est perçu comme indésirable et constituerait un obstacle
àl'analyse, jusqu'à l'expression par l'analyste de ses regrets concernant
ses réactions contre-transférentielles inappropriées. Pour sa part,
Lucia Tower reconnaît que si l'analyste ne peut « contrôler
consciemment son [propre] inconscient»', cet inconscient s'offre à
l'investigation par le biais de la « névrose de contre-transfert»,laquelle
comporte des «réac-tions ou affects» que l'analyste ne peut réprimer
et qui contaminent la cure, d'où la nécessité d'une analyse de
contrôle, lorsque l'analyste se sent angoissé ou éprouve un
quelconque embarras dans la conduite de la cure.
D'après les recherches effectuées par Lucia Tower dans la
littérature psychanalytique, les signes suivants témoignent de
l'existence (ou de l'instauration) d'un contre-transfert:
-l'angoisse dans la situation analytique;
- les sentiments dérangeants envers le patient;
- les stéréotypes dans les sentiments ou dans la conduite envers le
patient;
- la réponse d'amour ou de haine vis-à-vis du patient;
- les préoccupations érotiques, en particulier l'idée de tomber 0c----000
LA PSYCHANALYSE,OTAGE DE SES ORGANISATIONS?
- le «report》' des affects après la séance analytique (autrement
dit,continuer à être affecté par ce qui s'est dit durant la séance);
- les rêves concernant le patient;
- les épisodes d'acting out (du côté de l'analyste)2.
Pour sa part, Lucia Tower réserve le terme de contre-transfert à
la désignation des phénomènes qui émanent du «transfert de
l'analyste sur son patient»3, en insistant sur le caractère inconscient
du contre-transfert. Concernant sa propre expérience,elle relève un
rêve relatif à l'un de ses patients, un phénomène de « report», un
épisode d'acting out, des sentiments dérangeants à l'égard de
patients. Elle estime que ces formations contre-transférentielles
sont inévitables dans une ana-lyse, car elles constituent la
contrepartie du phénomène transférentiel.Elle affirme que «le
transfert et le contre-transfert sont des phéno-mènes inconscients,
fondés sur la compulsion de répétition»4. Elle reconnaît que ce qui
se répète dans la cure ne s'adresse pas directement à l'analyste
mais provient des affects du passé éprouvés par le patient,en lien
avec les imagos parentales. Inéluctablement,l'analyste se trouve
marqué par ces affects et ces images surgis du passé. Lorsque
l'analyste réagit aux propos du patient comme s'il se trouvait
personnellement concerné,cela signifie qu'il ne tien plus sa place.
Lucia Tower précise ensuite le travail à fournir par l'analyste,en
rapport avec le contre-transfert. Si l'analysant vient en analyse
pour être changé et ne valorise ce processus que s'il voit venir un
change-ment, l'analyste, de son côté, peut en éprouver de
l'angoisse,compte tenu des conséquences possibles de son acte; or,
nul autre que lui ne peut affronter ce changements. D'autre
part,lorsque le transfert est vrai-ment installé, et que s'est établie
une relation de confiance,il arrive que l'analysant reporte ses
sentiments et pulsions érotiques sur l'analyste qui,de son côté,
peut aussi ressentir une attirance érotique pour l'analy-sant;sur ce
point, Lucia Tower fait entendre que l'analyste ne doit pas avoir
peur de ses propres affects ou émotions qui se manifestent durant
la cure. Il convient d'accepter ses propres fantasmes sexuels et de
ne pas éprouver de culpabilité ni de fuir devant l'angoisse que
suscite le désir de I'Autre trop proche. Lucia Tower ne recule pas
devant l'affirmation
1.Carry-over est traduit en francais par 《 report 》 ; ce mot
correspond à Übertragung en 1101dnlonomonteu
ONL DEM. QOL LN LLADORATION

que l'exercice de la psychanalyse confronte à une érotique, c'est-à-


dire à la sexualité qui déploie le désir ainsi que l'amour,la haine et
l'agressi-vité présents dans le transfert. Il n'est pas étonnant que,
dans le contexte américain des années 1950, marqué par la
tentation d'une « interdiction pieuse et moralisatrice»' de la
sexualité, des psychanalystes aient cher-ché à limiter ces
composantes du transfert en se défendant d'éprouver le moindre
sentiment à l'égard de leurs patients. Contrairement à cette
tendance traditionnaliste,Lucia Tower, se référant à sa propre expé-
rience,assure que «<diverses formes de fantasmes et de
phénomènes contre-transférentiels érotiques à caractère affectifsont
présentes chez tout analyste 》 2 et constituent une composante
habituelle de l'analyse.De son point de vue, «ces phénomènes sont
inhibés quant au but, dans le sens où, en fait, ils ne tendent pas à se
réaliser; et que presque tou-jours ils sont nettement séparés dans le
temps des transferts érotiques du patient»3, ce qui correspondrait
donc à une forme de sublimation.
Pour Lucia Tower,les sentiments excessifs ou inappropriés du
psy-chanalyste, s'ils sont accompagnés de l'affect
d'angoisse,revêtent une signification contre-transférentielle.
L'analyste doit également tenir compte de ses rêves au sujet de ses
patients, ces formations de l'incons-cient devraient toujours être
considérés comme spécifiquement contre-transférentiels.Lerêve
dans lequel Lucia Tower fait intervenir la femme de l'analysant
évoqué dans la deuxième observation illustrera ce point.
Par ailleurs, dans son article sur le contre-transfert, Lucia Tower
recourt à la notion d'«interaction» entre l'analyste et
l'analysant,notion spécifiquement anglo-saxonne, que l'on retrouve
dans toute psy-chologie adaptative comme dans l'ego-
psychology.Elle tente encore de théoriser une structure de transfert
du côté de l'analyste: la « névrose de contre-transfert»,qui
répondrait au transfert de l'analysant et qu'elle définit comme
«vecteur essentiel de la compréhension émotionnelle que l'analyste
aura de la névrose de transfert»4. Ces termes ne sont pas sans
rappeler les théories de Ferenczi ou de Balint, fondées sur la
réciprocité. Ainsi se manifestent parfois chez elle les influences des
divers courants «psychanalytiques» déjà évoqués, mais, sur le
fond,la démarche analytique de Lucia Tower reste essentiellement
freudienne.Elle-même critique dans son article l'inadéquation des
expressions 《 névrose de transfert 》 et «névrose de contre-
transfert 》 ,soulignant qu'en fin de compte, seule la dynamique du
transfert est en jeu.De plus, elle fait remarquer que, polarisé sur les
effets négatifs du contre-transfert, l'analyste risque de laisser
échapper le reste du
1.Ibid.,p.7.
2.lbid.,p.8,
---
LA PSYCHANALYSE,OTAGE DE SES URUAIIJAIIUNS?
matériel apporté par l'analysant parce qu'il est alors absorbé par
un point particulier qui ne lui permet plus de maintenir son
attention flot-tante. Or, tout au long de la cure, conformément
au principe freudien exposé dans La Technique psychanalytique,
le psychanalyste ne doit pas chercher à privilégier un quelconque
matériel. Dans son travail ana-lytique, L.Tower se rend compte
progressivement de la nécessité de suivre cette démarche, qui va
à l'encontre de tout savoir préconcu et reconnaît la place du
manque.

2.Observations cliniques
Dans son exposé clinique, Lucia Tower se met en scène et
prend le risque d'énoncer les pensées qui lui viennent durant les
séances àpartir des dires des analysants;l'analyse à laquelle elle
se livre par écrit -mais qui aurait très bien pu s'inscrire dans le
cadre d'un contrôle-se révèle du même ordre que la découverte
du désir d'analyste par l'ana-lysant, dans le cadre de la cure, ce
qui, de nos jours, lui aurait conféréun caractère de passe.
Pour établir son témoignage écrit, Lucia Tower s'appuie sur
des élé-ments appartenant aux analyses de trois patients et au
contrôle d'un quatrième analysant, tels qu'elle a pu les recueillir.
Elle précise que,dans trois des cas étudiés, des «affects de contre-
transfert d'une nette intensité» ont joué un rôle significatif.Deux
analyses se sont soldées par une réussite, même si l'une d'elles
aurait pu, selon elle, être davan-tage approfondie.
Parce qu'elle ne parvient pas à éclaircir pour elle-même son
implica-tion contre-transférentielle dans chacune de ces trois
cures, Lucia Tower va s'appuyer sur l'écriture pour mieux en saisir
les enjeux. Précisons que son matériel clinique provient
d'analyses menées sur le long terme,d'une façon qu'elle qualifie
de tout à fait «classique» et qui corres-pond aux critères imposés
à l'époque par l'IPA concernant,entre autres,la durée et le
rythme des séances. Après avoir présenté brièvement la
première observation, je m'attacherai à examiner plus
particulièrement un second cas qui s'avère être, après uin certain
temps, une indication d'analyse et que Lucia Tower développe
plus en détail dans son article.

Première observation: les vicissitudes du contre-transfert


mentionner les affects de plaisir et de déplaisir, les sentiments
d'attrac-tion et de répulsion qu'elle ressent dans la cure;elle
reconnaît et admet ouvertement leur présence comme problèmes
réels à ne pas écarter et qu'il faut traiter lorsqu'ils se présentent.
Lucia Tower soutient que ces affects contre-transférentiels ne sont
ni contrôlables ni éliminables et,surtout,elle insiste sur le fait qu'ils
ne disqualifient en rien l'analyste;pour elle, leur présence paraît
évidente et n'occulte pas la «vraie nature du transfert》!.
Dans Le Séminaire VIII, «Le transfert», à la séance du 8 mars
1961,Lacan estime d'ailleurs que ce serait mauvais signe si un
analyste n'éprouvait jamais le désir de «prendre [le patient] dans
ses bras, ou de le passer par la fenêtre»2. C'est ce qui arriva
précisément à L. Tower:une patiente qui ne supportait pas que son
ancien thérapeute ne veuille plus la suivre en analyse,traduisait sa
frustration par des injures, ce qui l'irritait énormément;
néanmoins, L. Tower aimait bien la patiente et se sentait impliquée
dans la réussite de la cure. Cependant, un jour, elle oublia son
rendez-vous,oubli qu'elle nommera ensuite «réaction contre-
transféren-tielle avec acting out»3. Dans ce cas précis, l'acting out
implique non le patient mais l'analyste, qui sort de la scène de
l'analyse.
L'oubli de la séance incite L. Tower à s'interroger sur son
«contre-transfert 》 ,qui se traduit ici par de l'irritation.
Parallèlement, elle constate que cet oubli introduit la toute
première brèche dans le sys-tème de résistance de la patiente. En
effet,celle-ci, après avoir vitupérépendant une dizaine de minutes
jusqu'à ce que L. Tower ait reconnu son oubli, se met soudain à
rire après un silence de mort et déclare: 《 Mais Dr Tower; vous
savez, je ne peux pas vraiment dire que je vous fais un reproche.»
L'analyste saisit alors que les reproches de l'analysante ne
s'adressent pas vraiment à elle. La réponse donnée à l'acting out
permet par conséquent que le travail analytique commence
vraiment.
Du fait des injures, se sentant en position d'accusé, Lucia
Tower,dans un premier temps, avait mis en jeu sa division; elle
était présente dans la cure en tant que sujet pourvu de pensées et
d'affects. Or ce n'est pas ce que lui demande l'analysante, qui
éclate de rire et recon-naît qu'elle lui mène la vie dure. Cette
situation traduit le fait qu'à ce moment-là, l'analyste s'était laissée
partiellement entamer; elle était présente avec ses défaillances et
sollicitait ses pensées inconscientes.Dans ce contexte, l'oubli de la
séance n'est pas sans lien avec le refou-lement, ce dont s'apercoit
Lucia Tower, et ce que Lacan formule de

1.Lacan J.,1958,«La direction de la cure et les principes de son


pouvoir》, dans Écrits,op.cit ncon
LA PSYCHANALYSE,OTAGE DE SES UKuANISATIONS?
la facon suivante: 《 Est contre-transfert tout ce que le psychanalyste
refoule de ce qu'il reçoit dans l'analyse comme signifiant»' qui le
désigne et qu'il prend pour lui. D'autre part, le refoulement serait
liéaux affects désagréables ressentis par l'analyste. Mais,dans un
second temps, la reprise de l'acting out marque en partie l'échec du
refou-lement puisqu'en revenant sur la scène de l'analyse, des
paroles vont pouvoir situer et expliciter cet acte.
A posteriori, on peut supposer que le désir de Lucia Tower de
conti-nuer cette cure défaille lorsque la tension est trop forte, et
qu'elle envi-sage de l'interrompre compte tenu du caractère
insupportable de la patiente. Cependant, par sa réaction, et
notamment par son rire,cette dernière se charge de réanimer le désir
d'analyste chez Lucia Tower.Ce qui démontre que le transfert existe
bien dans la circulation des affects et du désir entre l'un et l'autre des
deux partenaires de la cure.
L'oubli du rendez-vous, et les paroles qui ont accompagné la
reconnaissance de cet oubli, ont provoqué un net changement dans
la relation transférentielle puisque la patiente devient plus
coopérante.D'autre part, L. Tower fait entendre qu'elle est parvenue
à vaincre sa propre résistance, grâce à cet oubli mais aussi parce
qu'elle n'était pas sans éprouver de la sympathie pour sa patiente.
Dans la mesure où elle s'était montrée d'une «patience infinie »2 vis-
à-vis de son ana-lysante, son acting out a mis une limite à ce qui,
jusque-là, n'en avait pas. L. Tower reconnaî que l'attitude
thérapeutique qui, selon «la théorie, consisterait à manifester une
patience infinie et un effort sou-tenu pour comprendre un patient très
dérangé, s'est avérée être dans ce cas une construction
transférentielle négative, pratiquement une brève névrose de contre-
transfert qui, sans aucun doute a fait perdre beaucoup de temps à la
patiente, et qui aurait pu se prolonger encore bien plus longtemps s'il
n'y avait pas eu cette soudaine résolution grâce à son acting out》3.
L. Tower ne reste pas agrippée à sa position de bienveillance
exces-sive: ce qu'elle considère d'abord comme une «attitude
thérapeutique appropriée» se transforme ensuite à ses yeux en
«structure contre-transférentielle négative». Elle parvient donc à se
détacher de ce pré-tendu savoir de l'analyste, qui déciderait par
avance quelle est la bonne attitude thérapeutique à adopter; elle se
situe en position de non-savoir,attitude d'écoute qui va lui permettre
d'atteindre des «niveaux trans-férentiels profonds»4. Le conflit des
échanges préliminaires dépassé,
UNE DÉMARCHE PSYCHANALYTIQUE EN ÉLABORATION

le processus analytique s'enclenche. L'analysante livre alors sans


réti-cence ses pensées issues de l'inconscient.
À partir de cette première observation découlent les remarques
et interrogations suivantes. Jusqu'où un analyste peut-il accepter de
se faire injurier ou insulter par son patient, à quel moment faut-il
mettre une limite aux débordements d'un analysant? En tout état de
cause,il s'agit pour l'analyste de ne pas se laisser entamer, de ne pas
mettre en jeu son narcissisme, il ne doit pas se faire prendre au jeu
du contre-transfert ni participer à une quelconque jouissance
masochiste.L'analyste doit se montrer attentif au sens que
l'analysant donne à son agressivité, en rela-tion avec le
questionnement suivant: comment s'inscrit, dans l'histoire du sujet,
la répétition des injures et des provocations qui se manifestent dans
le transfert? La réponse dépend bien évidemment du contexte de
l'analyse. Dans le cas particulier de l'observation proposée par Lucia
Tower,ces manifestations sont consécutives à la rupture avec
l'analyste précédent mais elles pourraient aussi être liées à d'autres
ruptures dans I'histoire du sujet, ruptures qui n'ont pas été
mentionnées dans l'article de Lucia Tower.
Dans le champ de la psychanalyse, des limites doivent être
données à tous les débordements passionnels, même si la consigne
de l'associa-tion libre consiste à tout dire, sans intervention de la
censure morale.Il peut donc s'avérer nécessaire de mettre un terme à
la violence ver-bale du patient, violence verbale qui, parfois,
constitue l'équivalent d'un passage à l'acte. Pour réponse, il peut
arriver que l'on mette un analysant à la porte!
Sans ce contexte particulier d'agressivité, l'oubli de Lucia Tower
au sujet de sa patiente risquait de fonctionner comme un acte
manqué,mettant en échec l'analyse. L'analyste aurait pu également
mettre en évidence qu'elle en avait assez d'être injuriée, et signifier à
cette femme qu'à travers son oubli, elle désirait que cesse l'analyse,
ce qui serait allé dans le sens d'un passage à l'acte. Mais au lieu de
s'excuser ou de fournir des explications, de manifester trop
clairement sa culpabilité au sujet de cet oubli - même si l'idée de
mettre un terme à l'analyse lui avait traversé l'esprit-,L. Towerrépond
à sa patiente,qui l'avait inter-rogée:«Je suis désolée, j'ai oublié», sans
rien ajouter. Elle ne laisse donc rien transparaître de ses propres
pensées, conservant une distance qui offrira à l'analysante la
possibilité de se mettre enfin au travail.

Deux autres observations: un échec et une réussite

Towera de deuy cas imnliquant des patients de sexe


LA PSYCHANALYSE, OTAGE DE SES ORGANISATIONS?
de l'un fut marquée par la réussite, alors qu'elle n'éprouvait pas de
sympathie particulière pour le patient en question, tandis que
l'analyse de l'autre se révéla être un échec, alors que dans un
premier temps elle avait pensé que le patient relevait d'une
indication d'analyse. De fait,il est possible de se tromper dans
l'évaluation de la capacité d'un sujet à véritablement s'engager dans
une analyse, le diagnostic de structure jouant un rôle déterminant.
Dans son article, Lucia Tower n'hésite pas àévoquer cette
difficulté.Elle aurait pu se limiter à décrire l'analyse réus-sie,mais,
pour avancer dans la compréhension analytique,elle assume
d'interroger ses propres failles. Ainsi, elle pousse plus loin la
recherche de ce qui différencie les deux sujets qu'elle reçoit et qui
présentent en apparence les mêmes symptômes, afin de mettre en
lumière les facteurs qui ont permis que l'un ait trouvé les ressources
pour mener à bien une analyse mais pas l'autre.
Lucia Tower souligne d'abord les ressemblances entre les deux
patients: «[...] deux hommes d'affaires qui réussissaient bien,
[...]tous deux intelligents, mariés et pères de famille [...] avec comme
partenaires des femmes agressives, narcissiques qui commandaient
le couple.»' Ces femmes semblaient frustrées car leurs époux
avaient du mal à affirmer leur virilité. Lucia Tower note «de sérieux
problèmes d'inhibition quant à s'affirmer en tant qu'homme, ainsi
que des com-portements homosexuels passifs»2. Elle mentionne
encore des pro-blèmes d'élocution proches du bégaiement
correspondant à un sadisme oral refoulé, un conflit avec une sæur
recouvrant une rage meurtrière envers la mère, des problèmes
névrotiques graves survenus à la fin de l'adolescence ainsi que des
traits schizoïdes.
L. Tower explique qu'au début desdeux cures, elle répond à un
besoin de protection manifesté par ces deux hommes, qui seraient
malmenés par leurs épouses; elle craint notamment que ces
dernières s'opposent à leur analyse avec une analyste femme.
Néanmoins, pro-gressivement, elle va nuancer son point de vue et
modifier sa position de départ afin de répondre aux enjeux de la
cure: «Les deux patients dans le tissu transférentiel, par leurs
suggestions m'ont confrontée à ce besoin exagéré de les protéger; à
mesure que j'en prenais conscience, je pense que je fus capable de le
corriger comme il le fallait.》3
Lucia Tower s'aperçoit que le besoin de protection ne s'exprime
pas de la même manière chez les deux hommes et, surtout, ne
correspond pas aux mêmes préoccupations,de sorte qu'elle adapte
sa réponse àchaque cas. La différence essentielle entre les deux
hommes réside dans le fait que l'un est une indication de
psychanalves a...
UNE DEN TIQUE EN ELABORATION

n'apporte pas un matériel analytique, relève en fin de compte de la


psy-chiatrie. Toutefois, cette prise de conscience se révèle assez
tardive.Ce n'est qu'une fois les deux traitements bien avancés que L.
Tower aura percu certaines différences dans ce qui lui avait semblé
correspondre initialement à des difficultés de langage et de
comportement similaires.
Par ailleurs, alors qu'elle voudrait rester «un observateur absolu-
ment impartial»', Lucia Tower se sent «lentement et
inexorablement 》 poussée à adopter vis-à-vis du premier homme-
celui qu'elle gardera en analyse-le rôle d'une «figure maternelle [...]
identifiée àl'extrême (ce que sa femme n'était pas, il [i.e.: le patient]
le savait bien), figure maternelle qui [...]envisagerait les choses
nettement avec son point de vue, s'identifierait à ses sentiments
hostiles [à l'égard de sa femme]»2.Le transfert du patient pousse à
ce moment-là Lucia Tower dans cette voie, contribuant à créer chez
l'analyste un «noyau contre-transfé-rentiel». En s'identifiant à
l'épouse, Lucia Tower se met à une place où elle n'a pas à être
puisqu'elle engage les pensées de l'inconscient.Dans son article,elle
précise que la femme du patient la préoccupait; en effet, un
psychiatre l'avait diagnostiquée comme psychotique et avait craint
que le traitement du mari puisse miner sérieusement sa
stabilitémentale. Concernant son deuxième patient, Lucia Tower le
protégeait surtout parce que les médecins en étaient venus à penser
qu'il était, lui,psychotique.Dans un premier temps, l'analyste avait
diagnostiqué chez les deux patients une névrose d'angoisse; vu le
développement psychosexuel plus «normal» du second, et en raison
de sa préférence à son égard,elle croyait que les déviations contre-
transférentielles se seraient mani-festées plus tôt avec le second
qu'avec le premier.Pourtant,remarque-t-elle plus tard, c'est très
exactement le contraire qui s'est produit3.L. Tower remet alors en
question son diagnostic initial; elle conclura dans son article que
l'«une des analyses avait réussi» parce qu'il s'agissait d'une «névrose
de transfert 》 alors que l'autre présentait cer-tainement une
«névrose narcissique»4 évoquant une psychose dont le transfert ne
répond pas aux critères de l'analyse classique.
L. Tower remarque et insiste sur le fait que les manifestations
contre-transférentielles, à partir du moment où elles ont été
perçues et analysées par elle, ont agi comme facteur déterminant
dans le succès définitif de I'un des traitements (comme elles avaient
agi de manière bénéfique dans le cadre de la première observation
en provoquant l'oubli de la séance, faisant ainsi coupure). En
rédigeant son article,
LA PSYCHANALYSE,OTAGE DE SES ORGANISATIONS?

elle veut «prouver que ces contre-transferts peuvent


être d'une impor-tance cruciale dans certaines
circonstances, et puis apporter une petite contribution
en suivant à la trace leur origine, leur développement et
leur résolution au cours d'un traitement analytique»'.

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