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« Bryson a inventé l’érudition comique. »
Amélie Nothomb, Le Monde des livres
Si l’Américain Bill Bryson nous a régalés de désopilantes
chroniques sur ses compatriotes, c’est dans un vieux presby-
tère anglais qu’il a élu domicile. Là il découvre que beaucoup
d’événements qui se sont produits un peu partout depuis au
moins deux siècles se retrouvent sous forme d’objets et de ri-
tuels dans notre intérieur. Déjà auteur d’Une histoire de tout,
ou presque, il entreprend alors un Grand Tour à l’échelle
d’une maison pour raconter de pièce en pièce l’aventure du
génie humain. Au fil de cette histoire de l’envers du décor,
vous croiserez des personnages tels que Virginia Woolf (qui
n’aimait pas sa bonne) et Karl Marx (qui couchait avec la
sienne), vous saurez tout sur l’invention de la tapette à souris
et vous comprendrez que sans les « water-closets à chasse
d’eau » il n’y aurait pas eu de révolution industrielle.
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Hélène Hinfray
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Une histoire du monde
sans sortir de chez moi
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Bill Bryson
Une histoire du monde
sans sortir de chez moi
Traduit de l’anglais (États-Unis)
par Hélène Hinfray
Avant-propos de Mario Pasa
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BILL BRYSON
AUX ÉDITIONS PAYOT
Motel Blues
American Rigolos. Chroniques d’un grand pays
Nos voisins du dessous. Chroniques australiennes
Une histoire de tout, ou presque…
Ma fabuleuse enfance dans l’Amérique des
années 1950
Shakespeare. Antibiographie
Promenons-nous dans les bois
Une histoire du monde sans sortir de chez moi
Des cornflakes dans le porridge. Un Américain chez
les Anglais
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Retrouvez l’ensemble des parutions
des Éditions Payot & Rivages sur
payot-rivages.fr
Ouvrage dirigé
par Mario Pasa
Hélène Hinfray a reçu en 2015 le prix Maurice Edgar Coindreau,
décerné par la Société des gens de lettres,
pour la traduction de ce livre.
TITRE ORIGINAL :
At Home
A Short History of Private Life
Couverture : conception graphique, Sarah Deux – illustration,
© Henry Steadman.
© Bill Bryson, 2014.
© Éditions Payot & Rivages, Paris, 2012
pour la traduction française et l’avant-propos de l’éditeur
et 2013 pour l’édition de poche.
ISBN : 978-2-228-91600-4
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L’histoire de presque tout
ce que Bill Bryson n’a pas raconté
dans Une histoire de tout, ou presque…
« Je suis né à Des Moines (Iowa), écrit Bill Bryson
dans Motel Blues. Ce sont des choses qui arrivent.
Quand on naît à Des Moines, ou bien on accepte la
situation sans discuter, on se met en ménage avec une
fille du coin nommée Bobbi, on se trouve du travail à
l’usine Firestone et on vit là jusqu’à la fin des temps ; ou
bien on passe son adolescence à se plaindre à longueur
de journée que c’est un trou et qu’on n’a qu’une envie,
en partir, et puis on se met en ménage avec une fille du
coin nommée Bobbi, on se trouve du travail à l’usine
Firestone et on vit là jusqu’à la fin des temps. Personne
ou presque ne quitte jamais Des Moines. »
Et pourtant Bill Bryson, après y être né en 1951, a
quitté Des Moines il y a belle lurette pour passer le plus
clair de son temps en Grande-Bretagne. Et si par la suite
il a redécouvert le Nouveau Monde, c’est moins pour y
reprendre racine que pour y vivre de drôles de mésaven-
tures et y trouver matière à d’hilarants portraits de
compatriotes.
En 2003 il emménage dans un vieux presbytère
anglais, à titre non pas de « révérend » mais d’écrivain
voyageur d’intérieur : il a décidé d’entreprendre une
sorte de Grand Tour à l’échelle d’une maison pour nous
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8 / Une histoire du monde sans sortir de chez moi
expliquer le rôle de chaque pièce « dans l’évolution de
la vie domestique ». Ne croyez pas cependant que va
vous être infligée la lecture d’un assommant traité sur
les mentalités ou la vie privée à travers les âges. L’auteur
a beau avoir eu l’idée de ce livre en s’apercevant que
« c’est surtout cela, l’histoire, des quantités de gens qui
font des choses banales », il ne pouvait pas n’écrire que
cela : on n’écrit pas que cela quand on s’appelle Bill
Bryson, qu’on a autant d’esprit que de curiosité d’esprit,
qu’on adore raconter des histoires plutôt que d’écrire de
l’histoire, qu’on souffre délicieusement d’un petit faible
pour les grosses digressions (ne vous étonnez pas de
croiser la tour Eiffel dans le chapitre sur le couloir) et
qu’on a la plume extraordinairement facile – ce qui
n’était certainement pas le cas d’un de ses personnages,
le premier duc de Marlborough, « tellement radin que,
lorsqu’il écrivait, il ne mettait pas de points sur ses i
pour économiser l’encre ».
À force de fouiner dans son presbytère du Norfolk,
Bill a eu une révélation digne de son immense talent de
narrateur : il s’est rendu compte que beaucoup d’événe-
ments de toute nature qui s’étaient produits sur la
planète depuis au moins deux siècles se retrouvaient
sous forme d’objets et de rituels quotidiens dans notre
intérieur. Raconter l’histoire de chaque pièce de sa
maison revenait donc, nous dit-il, à « raconter l’histoire
du monde sans sortir de chez moi », parce que la
maison est « le lieu où l’histoire aboutit ».
Cette histoire de l’envers du décor est comme un big-
bang à l’envers sous la plume généreuse d’un péda-
gogue amusé qui nous a expliqué ledit big-bang, les
origines de la vie et celles de l’homme dans Une histoire
de tout, ou presque… Explorateur de l’infiniment
grand comme de l’infiniment petit, Bill Bryson
ressemble à ces beaux esprits de la Renaissance obsédés
par l’enchevêtrement des relations entre macrocosme et
microcosme. Pour faire tenir de gros morceaux
d’histoire moderne dans notre modeste univers
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L’histoire de presque tout ce que Bill Bryson… / 9
domestique, il décompose la grande aventure du génie
humain – et de la bêtise humaine – en d’innombrables
destins personnels qui sont comme autant de petits
romans à dévorer chez vous, car au fond le Vieux Pres-
bytère n’est autre que votre chez-vous, que vous habi-
tiez une maison, un appartement ou un studio.
Vous allez croiser des gens aussi différents que le
révérend Jack Russell, qui élevait devinez quoi ;
Virginia Woolf aux prises avec ses servantes ; Karl
Marx, qui à Soho partageait le lit de son secrétaire mais
couchait avec sa bonne ; des chasseurs d’épices et de
plantes exotiques ; Robert Fortune, qui vola leur thé
aux Chinois ; d’audacieux architectes tels que Paxton et
Vanbrugh, plus un certain Palladio ; Thomas Chippen-
dale et ses meubles en série ; William Morris et ses
papiers peints à l’arsenic ; l’épouse de Dickens, qui
publia un livre de recettes, ou encore Harriet Beecher
Stowe, qui accoucha d’un guide pratique, Le Foyer de
la femme américaine, après avoir donné naissance à La
Case de l’oncle Tom.
Vous saurez tout sur la façon dont les rats volent des
œufs sans les casser ; tout sur le maïs, le ciment et le
coton ; tout sur l’invention de la tapette à souris, de la
boîte de conserve et de l’ampoule électrique ; tout sur les
dimensions idéales d’une marche d’escalier, sur les
châteaux anglais trop vastes pour être hantés et sur ce
que les milliardaires américains appelaient autrefois
leurs « cottages », des résidences secondaires qui
n’avaient jamais moins d’une centaine de pièces.
Vous troublerez l’intimité des 2 millions d’acariens
qui squattent votre matelas. Vous pénétrerez chez
George Washington, mais aussi dans les sinistres work-
houses où s’entassaient sous le règne de Victoria des
ouvriers réduits à la misère. Vous comprendrez pour-
quoi la révolution industrielle a pu avoir lieu, mais aussi
pourquoi l’Irlande mourait de faim au milieu du
XIXe siècle.
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10 / Une histoire du monde sans sortir de chez moi
Vous apprendrez qu’en 1851, date de construction du
Vieux Presbytère, 800 000 personnes firent la queue à
l’Exposition universelle de Londres pour essayer cette
attraction si excitante qu’étaient les water-closets à
chasse d’eau, et vous ferez la connaissance d’une collé-
gienne de Floride qui, récemment, a comparé la qualité
de l’eau des toilettes et celle des glaçons servis par les
fast-foods de son quartier : « Dans 70 pour cent des cas
l’eau des toilettes était plus propre que les glaçons. »
Voilà qui nous ramène aux États-Unis et aux désopi-
lants récits de Bryson sur son pays natal : American
Rigolos, sur l’Amérique profonde ; Motel Blues, sur
une Amérique encore plus profonde, si profonde que le
narrateur en devient presque spéléologue ; Prome-
nons-nous dans les bois, où il croise sur le sentier des
Appalaches des créatures (humaines ou non) qui n’ont
pas son sens de l’humour ; sans oublier Ma fabuleuse
enfance dans l’Amérique des années 1950, qui relate sa
fabuleuse enfance dans l’Amérique des années 1950.
Bill n’a pas quitté l’Iowa pour suivre de brillantis-
simes études dans une célébrissime université de la côte
Est. Non. Il s’est trouvé un job en Grande-Bretagne
dans un hôpital psychiatrique – c’est peut-être pour ça
qu’il connaît si bien la nature humaine – et y a rencontré
une infirmière qu’il a épousée. Vers la fin des
années 1970, il est devenu journaliste économique au
Times puis à l’Independant. Il a bien essayé, à partir de
1995, de s’installer durablement aux États-Unis avec
femme et enfants, mais en 2003 le plus british des
Américains a renoncé à la Nouvelle-Angleterre pour
retrouver la bonne vieille Angleterre.
Cette année-là, il a fait paraître Une histoire de tout,
ou presque… qui lui a valu le prix Aventis, décerné par
la prestigieuse Royal Society de Londres. Il en est
devenu membre honoraire en 2013. À la suite de Peter
Ustinov, il a aussi été chancellor (président d’honneur)
de l’université de Durham (2005-2011), sans oublier le
titre de docteur honoris causa que lui a conféré le King’s
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L’histoire de presque tout ce que Bill Bryson… / 11
College de Londres. Pas mal, non, pour un gars de
l’Iowa ?
Ajoutons qu’il a signé des ouvrages sur la langue
anglaise, un récit sur l’Australie (Nos voisins du
dessous) et une « antibiographie » de Shakespeare,
lequel compte bien sûr parmi les centaines de person-
nages qui peuplent Une histoire du monde sans sortir
de chez moi.
Quand on s’étonne que Bill Bryson n’ait pas
demandé à devenir sujet de Sa Majesté britannique, il
répond que c’est « par lâcheté » : il n’est pas sûr de
savoir répondre à toutes les questions du test de culture
anglaise !
Mario PASA.
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À Jesse et Wyatt.
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INTRODUCTION
Quelque temps après notre emménagement dans
l’ancien presbytère anglican d’un village paisible et
anonyme du Norfolk, il m’a fallu grimper au grenier
pour chercher l’origine d’un « ploc-ploc » assez lent
mais néanmoins énigmatique. Comme il n’y a pas dans
cette maison d’escalier menant au grenier, j’ai dû
recourir à un grand escabeau et à moult contorsions
incongrues pour me hisser par la trappe du plafond
– raison pour laquelle je n’y étais pas encore monté et
n’y suis retourné depuis qu’avec un enthousiasme
mitigé.
J’ai fini par me retrouver affalé dans la pénombre
poussiéreuse, et me suis tant bien que mal remis sur
mes pieds. J’ai alors eu la surprise de découvrir une
porte secrète, totalement invisible du dehors bien
qu’elle fût ménagée dans un mur extérieur. Elle
s’ouvrait facilement et conduisait à une minuscule
surface de toit, pas beaucoup plus grande que le dessus
d’une table, située entre les deux pignons de la maison.
Si les demeures victoriennes sont souvent un assem-
blage de mystères architecturaux, celui-ci était propre-
ment insondable. Pourquoi un architecte avait-il pris
la peine de prévoir une porte qui donnerait sur un
espace ne répondant à l’évidence à aucun besoin, à
aucune finalité ? C’était inexplicable, mais cela avait
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16 / Une histoire du monde sans sortir de chez moi
une conséquence aussi magique qu’inattendue : de
là-haut, on avait une vue absolument magnifique.
On est toujours un peu saisi lorsqu’on se trouve face
à un environnement que l’on connaît bien mais que
l’on découvre sous un nouvel angle. En l’occurrence,
je me trouvais à environ 15 mètres du sol, ce qui, dans
le centre du Norfolk, vous assure plus ou moins la
jouissance d’un panorama. Juste en face de moi se
dressait l’église de silex dont notre maison était
autrefois une dépendance. Au-delà, au pied d’une
parcelle en pente douce, un peu à l’écart de l’église et
du presbytère, s’étendait le village. Au loin, de l’autre
côté, on apercevait l’abbaye de Wymondham, une
splendeur médiévale dominant de sa masse l’horizon
sud. Dans un champ, à mi-distance, un tracteur rugis-
sant dessinait des lignes droites dans la terre. Sinon,
dans toutes les directions, c’était la campagne anglaise,
paisible, riante, intemporelle.
Ce qui donnait à tout cela une certaine actualité,
c’est que, pas plus tard que la veille, j’avais parcouru
une bonne partie de ce paysage avec mon ami Brian
Ayers. Celui-ci venait de prendre sa retraite en tant
qu’archéologue du comté, et il en savait sûrement plus
que quiconque sur l’histoire et la géographie du
Norfolk. Or il n’avait jamais visité l’église de notre
village, et désirait vivement y jeter un coup d’œil. C’est
un bel édifice ancien, plus vieux que Notre-Dame de
Paris et à peu près de la même époque que les cathé-
drales de Chartres et de Salisbury. Mais les églises
médiévales sont tellement nombreuses dans le
Norfolk – 659 au total, ce qui représente la plus forte
concentration mondiale au kilomètre carré – que l’une
d’elles peut facilement passer inaperçue.
« As-tu remarqué, m’a demandé Brian alors que
nous entrions dans le cimetière, que les églises de
campagne ont presque toujours l’air de s’enfoncer
dans le sol ? »
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Introduction / 17
Il m’a fait observer que celle-ci reposait dans un
creux peu profond, comme un poids placé sur un
coussin, sa base se trouvant approximativement un
mètre plus bas que le cimetière qui l’entourait.
« Sais-tu pourquoi ? »
Comme cela m’arrive souvent quand je me promène
avec Brian, j’ai reconnu que je n’en avais pas la
moindre idée.
« Eh bien, ce n’est pas l’église qui s’enfonce, a dit
Brian en souriant. C’est le niveau du cimetière qui a
monté. D’après toi, combien de personnes sont
enterrées ici ? »
J’ai regardé autour de moi pour évaluer le nombre
de pierres tombales.
« Je ne sais pas. 80 ? 100 ?
– À mon avis, il s’agit là d’une très légère sous-esti-
mation, m’a répondu Brian sans se départir de son
flegme bienveillant. Réfléchis. Une paroisse rurale
telle que celle-ci regroupe en moyenne 250 personnes,
ce qui se traduit grosso modo par 1 000 décès d’adultes
par siècle, sans compter quelques milliers de pauvres
gosses qui n’ont pas atteint leur majorité. Multiplie
cela par le nombre de siècles d’existence de l’église, et
tu verras qu’on arrive non pas à 80 ou 100 enterre-
ments, mais plutôt à quelque chose comme 20 000.
– 20 000 ? » me suis-je récrié.
Nous nous trouvions, je vous le rappelle, à deux pas
de chez moi. Brian a hoché tranquillement la tête.
« Cela fait un gros volume, évidemment. Et c’est
pour cette raison que le niveau du sol s’est élevé d’un
mètre. »
Il m’a accordé un moment pour assimiler cette
information avant de poursuivre :
« Le Norfolk compte un millier de paroisses. Si on
multiplie le nombre de siècles d’activité humaine par
1 000 paroisses, on constate qu’il y a là un fonds culturel
important. »
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18 / Une histoire du monde sans sortir de chez moi
Puis, considérant les quelques clochers qui ponc-
tuaient le paysage :
« D’ici, on peut apercevoir 10 ou 12 autres paroisses,
ce qui nous fait probablement autour de 250 000 enter-
rements rien que dans les parages immédiats, alors
qu’il s’agit d’un coin de campagne paisible où il ne s’est
pratiquement jamais rien passé. »
Si Brian me disait tout cela, c’était pour m’expli-
quer comment, dans un comté aussi bucolique et aussi
faiblement peuplé que le Norfolk, on pouvait faire
27 000 découvertes archéologiques par an – plus que
dans n’importe quel autre comté anglais.
« Les gens, a-t-il ajouté, ont commencé à laisser
tomber des choses par ici il y a très longtemps, bien
avant que l’Angleterre soit l’Angleterre. »
Il m’a montré une carte de toutes les trouvailles
archéologiques répertoriées dans notre paroisse.
Chaque champ ou presque avait apporté sa contribu-
tion : outils du néolithique, pièces de monnaie et
poteries romaines, broches saxonnes, tombes de l’âge
du bronze, fermes vikings. En 1985, alors qu’il traver-
sait un pré jouxtant nos terres, un agriculteur était
tombé sur un pendentif romain d’une grande rareté
représentant, impossible de s’y tromper… un phallus.
J’avoue que je fus stupéfait, et que je le suis encore :
ainsi donc, un homme en toge s’était tenu là, tout près
de ce qui est aujourd’hui ma propriété, avait cherché
partout sur lui à grand renfort de tapotements et s’était
aperçu, consterné, qu’il avait perdu ce précieux
souvenir, lequel avait ensuite séjourné dix-sept ou dix-
huit siècles dans la terre tandis que d’innombrables
générations d’humains vaquaient à leurs affaires, que
Saxons, Vikings et Normands arrivaient puis repar-
taient, que naissaient la langue et la nation anglaises,
que se mettait en place une monarchie stable, etc.,
pour finalement être ramassé à la fin du XXe siècle par
un agriculteur qui, ce faisant, avait sans doute affiché
lui aussi un air consterné.
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Introduction / 19
Alors que je me tenais sur le toit de ma maison,
embrassant du regard ce panorama inattendu, je me
suis dit qu’il était tout de même fabuleux que, en deux
mille ans d’activité humaine, la seule chose qui eût
attiré l’attention du monde extérieur, fût-ce briève-
ment, eût été la découverte d’un pendentif en forme
de phallus. Le reste, ce n’étaient jamais que des gens
qui, pendant des siècles et des siècles, s’étaient tran-
quillement livrés à leurs occupations quotidiennes,
c’est-à-dire avaient mangé, dormi, fait l’amour, essayé
de se distraire… Et l’idée m’a frappé, avec d’autant
plus de force qu’elle m’arrivait de 360 degrés à la fois,
qu’en fait c’est surtout cela, l’histoire : des quantités
d’individus qui font des choses banales. Einstein lui-
même a sûrement passé de longs pans de sa vie à
songer à ses vacances, à son nouveau hamac ou à la
cheville si délicate de cette jeune femme aperçue alors
qu’elle descendait du tram de l’autre côté de la rue.
Voilà le genre de choses qui remplissent nos vies et nos
pensées, et pourtant nous les tenons pour accessoires
et ne méritant pas une étude digne de ce nom. Durant
ma scolarité, j’ai dû consacrer je ne sais combien de
temps au compromis du Missouri et à la guerre des
Deux-Roses, mais on ne m’a guère encouragé, ni
même autorisé, à m’interroger sur la façon dont les
gens d’autrefois mangeaient, dormaient, faisaient
l’amour ou essayaient de se distraire.
Aussi me suis-je dit qu’il serait peut-être intéressant
de se pencher, le temps d’un livre, sur les choses
banales de la vie, de les remarquer, pour une fois, et de
les traiter comme si elles aussi étaient importantes. En
faisant le tour de ma maison, j’ai constaté, avec beau-
coup d’étonnement et une pointe de consternation,
que je ne savais quasiment rien de mon environne-
ment domestique. Un après-midi où, assis à la table de
la cuisine, je jouais négligemment avec le sel et le
poivre, je me suis aperçu que je n’avais absolument
aucune idée de la raison pour laquelle, parmi toutes les
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20 / Une histoire du monde sans sortir de chez moi
épices existantes, nous avons une prédilection aussi
durable pour ces deux-là. Pourquoi pas poivre et
cardamome, par exemple, ou sel et cannelle ? Et pour-
quoi les fourchettes ont-elles quatre dents, et pas trois
ou cinq ? Il devait bien y avoir des explications à ce
genre de choses.
En m’habillant, je me suis demandé pourquoi toutes
mes vestes de costume avaient une rangée de boutons
inutiles sur chaque manche. En entendant parler à la
radio d’une personne qui payait tant pour le vivre et le
couvert, je me suis avisé que j’ignorais ce que recou-
vraient exactement ces deux mots. Bref, à mes yeux la
maison était soudain devenue un lieu plein de mystère.
C’est ainsi que l’idée m’est venue d’y faire un
voyage, de m’y promener de pièce en pièce et
d’étudier le rôle que chacune a joué dans l’évolution
de la vie domestique. La salle de bains servirait de
cadre à l’histoire de l’hygiène, la cuisine à celle de la
nourriture, la chambre à celle de la sexualité, de la
mort et du sommeil, et ainsi de suite. J’allais rédiger
une histoire du monde sans sortir de chez moi.
Je dois dire que cette perspective ne manquait pas
d’attrait. Je venais de terminer un ouvrage dans lequel
j’avais essayé de comprendre l’univers, sa configura-
tion, et ça n’avait pas été une entreprise de tout repos,
croyez-moi. Du coup, l’idée de traiter un sujet aussi
nettement délimité, aussi douillettement circonscrit
que le presbytère d’un village anglais exerçait sur moi
une séduction indéniable. Ce livre-là, j’allais pouvoir
l’écrire en pantoufles.
En fait, il n’en a rien été. Les maisons sont des lieux
extraordinairement complexes où l’histoire se dépose.
J’ai en effet constaté, à ma grande surprise, que tout ce
qui se passe dans le monde – tout ce qui est découvert,
créé, tout ce pour quoi l’on se bat âprement – finit par
se retrouver, d’une façon ou d’une autre, dans la
maison. Les guerres, les famines, la révolution indus-
trielle, les Lumières : tout est là, dans votre canapé et
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Introduction / 21
votre commode, dans les plis de vos rideaux, dans le
duvet moelleux de vos oreillers, dans la peinture qui
couvre vos murs et l’eau qui coule dans vos tuyaux. Par
conséquent, l’histoire de la vie à la maison n’est pas
seulement celle des lits, des canapés et des fourneaux,
comme je me l’étais vaguement figuré ; c’est aussi celle
du scorbut et du guano, de la tour Eiffel et des
punaises de lit, des déterreurs de cadavres et d’à peu
près tout ce qui est arrivé un jour. La maison n’est pas
un refuge contre l’histoire. C’est le lieu où l’histoire
aboutit.
Inutile de souligner que, quel que soit le sujet
abordé, l’histoire a tendance à se ramifier dans tous les
sens. Si je voulais faire tenir celle de la vie domestique
en un seul volume, il était donc évident dès le départ
que je serais confronté à des choix difficiles. Ainsi,
bien qu’il m’arrive de temps à autre de m’aventurer
dans le passé lointain (on ne peut guère parler des
bains sans parler des Romains, n’est-ce pas), les pages
qui suivent portent principalement sur les événements
advenus grosso modo ces cent cinquante dernières
années, depuis la naissance du monde moderne – ce
qui coïncide avec l’âge de la maison où nous allons
déambuler.
Nous sommes tellement habitués à jouir du plus
grand confort – à avoir chaud, à être propres et bien
nourris – que nous oublions à quel point tout cela est
récent. En réalité, il nous a fallu une éternité pour y
parvenir, et dès lors tout est allé très vite. Comment
c’est arrivé le jour où c’est arrivé, et pourquoi nous
avons dû attendre si longtemps, tel est le sujet de ce
livre.
Bien que je n’aie pas révélé le nom du village où se
trouve le Vieux Presbytère, peut-être devrais-je
préciser que celui-ci existe bel et bien, de même
qu’existent (ou ont existé) toutes les personnes
évoquées ici en relation avec lui.