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* C
HÈQU
HISTOIRE
GÉNÉRALE
DE L'ÉGLISE
IMPRIMERIE V" P. LAROUSSE ET O
19, RUE MONTPARNASSE, 19
* *
HISTOIRE
GENERALE
DE L ÉGLISE
DEPUIS LA CRÉATION JUSQU'A NOS JOURS
L'ABBÉ J.-E. DARRAS
VICAIRE GÉNÉRAL DE NANCY ET DE NEVERS, CHANOINE HONORAIRB
DAJACCIO, DE QUIMPER ET DE TROYES
TOME CINQUIÈME
PARIS
LOUIS VIVES, LIBRAIRE-ÉDITEUU
13, RUE DELAMBRE, 13
1869
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B1BUOTHECAlt^W
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V.5
HISTOIRE
GÉNÉRALE
DE L'ÉGLISE
SECONDE PARTIE
PREMIÈRE ÉPOQUE.
DEPUIS JÉSUS-CHRIST JUSQU'A MiA CONVERSION
DE CONSTANTIN LE GRAND (AN 1-312).
ÈRE É?ANGÉLIQfi£ (1*33).
CHAPITRE VIII.
JÉRUSALEM.
SOMMAIRE.
§ I. DÉPART DE LÀ GALILÉE.
f . Les frères de Jésus et la fête des Tabernacles. — 2. Argumentation du
rationalisme à propos des « frè. s obscurs » de Jésus. — 3. Réfutation. —
4. L'incrédulité de Nazareth et a divinité du Sauveur. Les descendants deg
frères de Jésus en présence de Domitien. — 5. Le divin : « Il faut » de la
passion de Jésus-Christ. — 6. Les dix lépreux sur le territoire de Samane.
— 7. Authenticité du miracle.
§ II. LA FÊTE DES TABERNACLES.
8 mscours de Jésus dans le Temple. — 9. Logique du discours de Jésus. —
11^ iCaractère divin des paroles du Sauveur. - 11. Caractère prophétique
v. 1
2 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — lre ÉPOQUE \>N 1-312).
— 12. Le Sanhédrin envoie des soldats pour s'emparer de Jésus. — 13. Les
sources d'eau vive ouvertes par Jésus-Christ. L'eau de la piscine de Siloô. —
14. Le Sanhédrin et Nicodème. — 15. Bethléem et Nazareth. — 16. La mon-
tagne des Oliviers et la prière. — 17. Jugement de la femme adultère
— 18. Le rigorisme humain en face de la miséricorde de Jésus-Christ. —
19. Authenticité du récit évangélique.— 20. « Je suis la lumière du monde, »
— 21. Explication de cette parole par saint Augustin. — 22. « Je suis avant
qu'Abraham fût. » — 23. Miracle de profondeur divine du discours de Jésus.
— 24. La vérité et la liberté.
§ III. l'aveugle-né.
25. Récit évangélique de la guérison de l'aveugle-né. — 26. Le chapitre des
miracles dans l'Évangile du rationalisme. — 27. Caractères intrinsèques d'au-
thenticité du récit évangélique. — 28. Le rationalisme et la logique aristoté
licienne. — 29. La logique de l'aveugle-né.
§ IV. PARABOLES.
30. Parabole du bon Pasteur. — 31. Un seul bercail un seul pasteur. —32. Pa-
rabole du bon Samaritain. — 33. Création évangélique de l'idée et du terme
de « Prochain. » — 34. La Montée du sang sur la route de Jérusalem à
Jéricho. — 35. L'héritage entre deux frères. Paraboles des serviteurs vigilants,
et du dispensateur infidèle. — 36. Le royaume donné par Dieu à l'Église. —
37. Détails de mœurs locales.
§ V. LA FÊTE DES ENCÉNIES.
38. Récit évangélique. — 39. Nom et origine de la fête des Encénies. — 40. Le
portique de Salomon. — 41. Harmonie du récit évangélique avec les mœurs
et les lois juives.
§ I. Départ de la Galilée.
Les frfres ï. « Or, ditl'Évangéliste, la solennité nationale des Juifs, appelée
fâffttedM fête des Tabernacles, était proche. Les frères de Jésus lui dirent:
Quittez ce pays, et montez avec nous en Judée, a6n que les dis-
ciples que vous y avez soient témoins des œuvres que vous accom-
plissez. Car celui qui veut être connu ne doit pas agir en secret.
Puisque vous opérez des merveilles, manifestez-vous au monde. —
Ses frères parlaient de la sorte, parce qu'ils ne croyaient point en
lui. Jésus leur répondit : Mon heure n'est pas encore venue. Quant
à vous, chaque jour vous est bon. Le monde n'a aucun sujet de
vous haïr, mais il me poursuit de sa haine, parce que je rends de
lui le témoignage que ses œuvres sont mauvaises. Allez donc à
CHAP. VIII. — DEPART DE LA GALILEE.
cette solennité; pour moi, je n'y vais pas encore. Mon heure n'est
pas venue. — Il resta donc en Galilée, attendant le départ de ses
frères pour se mettre en chemin, et il évita de se mêler à la foule,
recherchant le silence et le secret *■ »
2. Tel est le passage de l'Évangile qui a inspiré au rationalisme Argent*.,
ationalismé
moderne la théorie des « frères obscurs de Jésus, lesquels lui fai- propos de
obscurs de
saient de l'opposition 2. » En vérité l'opposition n'était pas fort
redoutable de la part de ces hommes qui sollicitent le Sauveur de frères
choisir, pour se manifester au monde, un théâtre plus vaste et plus
brillant. Leur foi n'était sans doute point encore élevée à la perfec-
tion divine, dont les Apôtres eux-mêmes furent si longtemps à
comprendre le caractère. Cependant, au point de vue purement
humain, est-il un seul des plus illustres rationalistes dont l'amour-
propre n'accueillerait avec empressement un pareil hommage? Si
l'on venait lui dire : Il ne suffit pas à votre gloire de rayonner dans
le cercle étroit de votre patrie : le monde entier vous réclame et
vous attend; nous doutons qu'il se tînt fort offensé d'un tel langage
et qu'il le prît pour une déclaration de guerre. L'opposition pré-
tendue des « frères » du Sauveur est donc une opposition chimé-
rique. Mais le rationalisme insiste. Le nom de « frères, » dit-il, est
bien réellement l'expression employée par l'Évangile. Or, les
« hères » de Jésus, désignés ici, ne pouvaient être ni Jacques le
Majeur et Jean, fils de Zébédée, ni Jacques le Mineur et Jade ou
Thaddée, fils de Cléophas, cousins-germains de Jésus, puisque tous
les quatre faisaient partie du collège apostolique, et croyaient à
leur Maître, tandis que les frères, dont il est question dans ce pas-
sage, «ne croyaient point en lui. » Donc Jésus-Christ eut réelle-
ment des frère». Il est impossible, faute de renseignements, de
savoir s'ils provenaient du côté paternel ou maternel. Dans le pre-
mier cas, la virginité de Joseph, dans le second cas celle de Marie
serait une invention apocryphe. Tout ce qu'il est permis d'affirmer
légitimement, c'est l'existence de « frères obscurs » de Jésus, dont
ihistoire ne nous a pas conservé le nom. Telle est, dans toute sa
* Joan., vu, i-10, — * Vie de Jésus, pag. SA.
4
HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — Ire ÉPOQUE (AN 1-312).
force, l'objection des modernes critiques; elle a le privilège de la
louveauté ; jamais l'exégèse antique ne la rencontra sur son che«
nin. Malheureusement pour la jeune école rationaliste, cette
fameuse objection suppose une ignorance absolue des premiers
éléments de l'histoire évangélique. Notre siècle a repris, avec une
}rdeur et un zèle qui l'honorent, l'étude sérieuse et approfondie de
toutes les généalogies si longtemps oubliées des Pharaons de
l'Egypte, des Sargonides d'Assyrie, des Maharadjas de l'Inde, des
Fils du ciel de l'empire chinois. Nous savons aujourd'hui le nom de
tous les frères et de tous les cousins de Sésostris ou de Salmanasar,
et, certes, nul ne rend plus que nous justice aux progrès accomplis
en ce genre par la philologie moderne. Elle a rétabli des anneaux
lumineux dans la chaîne des âges; l'avenir rendra justice à ses
efforts. Mais plus nous avons le droit d'être fiers de ces glorieuses
conquêtes, plus nous avons le devoir de maintenir les résultats
positifs, obtenus par l'exégèse des siècles antérieurs, dans le champ
de l'histoire évangélique. La science profane ne saurait à aucun
titre faire oublier la science sacrée. Or, la lignée généalogique de
Notre-Seigneur Jésus-Christ a été l'une des plus éclairées de toute
l'histoire du monde *. Il y a seulement un siècle que sa notoriété
1 Le tableau suivant résume, dit Cornélius a Lapide, tout l'enseignement
des Pères et des Docteurs de l'Église, et fait comprendre la véritable relation
des alliés ou frères de Jésus avec le Sauveur :
DAVID.
Salomon. Nathan.
etc.
etc.
0 0
0 0
Mathan. 0
Anne. Héli ou Joachim,
Jacob. SOBÉ.
époux de sainte
S*« Elisabeth,
S. Joseph, Anne.
Eléophar on Alphée, épouse
Zacharie.de La Sainte Vierga
époux de Marie époux de la Marie , épous
He altéra Maria. S» Viers de S. Joseph.
S. Jean-Baptiste.
Notre - Seignew
Salomè, S. Jacques Joseph. S.l'apôtre.
JUDE S. SlMËON
épouse de Zébédée. le Mineur. on Simon. Jésus- Christ.
S. Jacques le Majeur.
S. Jban l'évangéliste.
CHAP. VIII. — DEPART DE LA GALILEE. 5
était universelle dans l'Europe catholique; nul écrivain n'aurait
imaginé de parler des «frères obscurs de Jésus; » la naïveté sacri-
lège d'une pareille invention était alors impossible.
3. Voici pourquoi. On savait, à cette époque, que les cousins- RfifotaSos.
germains du Sauveur, issus de Cléophas et de la sœur par alliance
de la sainte Vierge, étaient au nombre de six. Quatre d'entre eux
avaient été appelés à l'apostolat par le divin Maître ; les deux autres,
Joseph et Siméon ou Simon, ne figuraient encore ni parmi les
Apôtres, ni parmi les disciples. Il est remarquable, en effet, que
leur nom ne se trouve point dans la liste, d'ailleurs incomplète, des
soixante-douze disciples, conservée par saint Épiphane et Eusèbe
de Césarée. Voici cette liste : Etienne, Prochorus, Nicanor, Timon,
Parmenas, Nicolas, Matthias, Marc, Luc, Justus, Barnabe, Apelles,
Rufus, Niger, Sosthénès, Céphas !, Aristion, Jean l'Ancien, Andro-
nicus, Junias, Lucius de Cyrène, Barsabas, Silas et Manahem.
Toute restreinte que soit cette nomenclature, il est évident que si
les deux cousins germains du Sauveur, Joseph et Simon, eussent
dès lors fait partie des soixante-douze disciples, ils auraient obtenu
dans cette liste la première mention. Leur titre de parents de Jésus
avait, dès les premiers siècles de l'Église, une telle importance
qu'il leur est toujours attribué. Hégésippe, l'an 150 de notre ère,
les désigne comme les fils de Cléophas, frère de saint Joseph 2. Le
texte même d'Hégésippe, inséré par Eusèbe de Césarée dans son
Histoire ecclésiastique, est d'une authenticité incontestable. Hégé-
sippe atteste que l'affinité de Simon avec le Sauveur fut une des
raisons qui le firent choisir à l'unanimité pour succéder à saint
Jacques son frère, sur le siège de Jérusalem. 11 n'y a donc aucune
obscurité dans le texte de l'Évangile. Quand saint Jean nous parle
des « frères de Jésus qui ne croyaient pas encore en lui » et qui
invitaient le Sauveur à les accompagner à Jérusalem, dans le pèle-
rinage entrepris en commun pour la fête nationale des Tabernacles,
il emploie exactement la même expression que saint Matthieu, dans
1 Ce disciple Céphas est différent de l'apôtre saint Pierre. — 2 Hegesipp.
citât, ab Euseb., Historia Ecoles., Patrol. grœe.3 tom. XX, col. 245-427, 281,
383, 377-380.
C HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — I" ÉPOQUE (AN 1-312).
une circonstance analague *. Toute l'antiquité chrétienne a su le
nom de ces prétendus « frères obscurs , » comme nous le savons
encore 2. Ce qu'il y a de moins « obscur » en tout ceci, c'est la
décadence des études exégétiques dans notre patrie.
4. L incrédulité de Nazareth s'était modifiée, depuis le jour où
les habitants de cette ville ingrate avaient voulu précipiter le Sau-
veur du haut de leurs rochers. De toutes parts les échos de la
Galilée leur renvoyaient la nouvelle des prodiges de salut et de
grâce opérés par un compatriote, dont l'éclat divin blessait le
regard de leur jalousie. Devant ces témoignages positifs, en pré-
sence de faits nombreux, constants et avérés, le scepticisme absolu
n'était plus possible. Mais dans son étroitesse basse et mesquine,
l'envie locale ne désarme jamais. « Allez en Judée, disent les
Nazaréens au Sauveur, afin que les disciples que vous avez dans
ce pays soient témoins des œuvres que vous accomplissez. » Jésus
accomplissait donc des œuvres dignes de fixer l'attention de la
Judée. Ils l'avouent; mais alors pourquoi ne sont-ils pas eux-
mêmes les premiers à en proclamer l'auguste caractère? « Puisque
vous opérez des merveilles, ajoutent-ils, manifestez-vous au
monde. » Dérisoires et perfides conseils de la haine! Us affectent
un hypocrite intérêt pour la gloire et la réputation du Sauveur; ils
ont l'audace d'essayer sur le Verbe incarné la plus vulgaire des
tentations, celle de l'amour-propre humain! Ils envoient Jésus à
Jérusalem, comme un acteur sur un théâtre. Cependant ils savent
que la vengeance des pharisiens et des docteurs de la Loi, que la
tyrannie inquiète d'IIérode Antipas attendent leur victime; c'est là
sans doute l'odieuse espérance qu'ils dissimulent sous le langage
de la fraternité. A ces traits caractérisques, nous reconnaissons la
nature déchue, dans sa laideur réelle et vraie. Voilà bien les allures
tortueuses de la jalousie humaine, telles que chacun a pu les obser-
ver. Rien de tout cela ne ressemble aux colères artificielles ni aux
*Matth., xui, 55, 56. Voir chapitre ni de cette Histoire, n«s 32, 34 et 35.
* Au témoignage d'Hégésippe on peut joindre ceux de Clément d'Alexan-
drie, Origène, Eusèbe de Césarée, saint Jérôme, Théodoret, Isidore de Séville,
Paint Augustin. £Cf. JBisping., Erklârung des Evang. nach. Matthaûs, xtii, 53.)
CUAP. TIH. DEPART DE LA GALILÉE. 7
tempêtes imaginaires que le rationalisme moderne roudraît créer
autour de Jésus. L'action évangélique se développe dans un milieu
vivant, sans aucune exagération romanesque, sans réticence cal-
culée. Ce sont des hommes, avec toutes leurs faiblesses, leurs pas-
sions, leurs intrigues et leurs sourdes rivalités, qui environnent
l'Homme-Dieu. Mais voici le miracle. Cinquante ans pins tard,
deux descendants de ces a frères » de Jésus vivaient encore.
« Domitien les fit venir à Rome, dit Hégésippe, et les interrogea
sur l'avènement du Christ. — Êtes-vous réellement de la race de
David? leur dit-il. — Ils l'avouèrent. — En quoi consistent vos
possessions et votre fortune? — Nous possédons environ la valeur
de neuf mille deniers ', répondirent-ils. Cette somme n'est pas en
argent, mais en fonds de terre, d'une étendue de trente-neuf
arpents *. Nous les cultivons nous-mêmes, et le produit nous sert
à payer les impôts et à subvenir à notre existence. — En parlant
ainsi, ils montraient leurs mains calleuses, sur lesquelles un labeur
incessant avait marqué son empreinte. Enfin Domilien leur parla
du Christ. — De quelle nature sera son royaume? demanda -t-il.
En quels lieux doit-il commencer ? — Cet empire n'est point l'em-
pire de la terre ni de ce monde, répondirent-ils. C'est le règne
angélique et céleste qui viendra à la consommation des siècles,
quand le Christ apparaîtra dans sa gloire, pour juger les vivants et
les morts, et rendre à chacun selon ses œuvres 3. » — La glorieuse
confession des fils répara l'incrédulité momentanée des pères,
Nazareth adora le crucifié du Golgotha, dont elle avait répudié un
instant la divine auréole.
5. En refusant de se rendre à Jérusalem, escorté de la multitude
des Galiléens qui en faisaient alors le pèlerinage, Notre-Seigneur
s'était réservé de partir a quand son heure serait venue. » Heure
solennelle qui marqua le début de la grande période de Rédemp-
1 En prenant le denier pour 16 as, et l'as romain pour une valeur de 5 cen-
times de notre monnaie, on arrive au chiffre de 7,200 fr., comme représen-
tant la fortune de ces deux frères.
8 L'arpent romain valait 1257^,53*. — 3 Hegesipp. citât, ab Eusebio, Hitt,
Sectes., lib. 111, cap. xx, Patrol. grœc, tom. XX, col. 252-253.
8 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — I" ÉPOQUE (AN 1-312).
tion parla Croix! Il fallait que le Christ souffrît, qu'il mourût et
qu'il ressuscitât. Ce divin : « Il faut, » parallèle à celui que Jésus
prononçait, quelques jours auparavant, à propos du scandale, qui
ne doit jamais disparaître entièrement de ce monde, se rattache à
toute l'économie providentielle du salut. Dans la sphère étroite de
nos vues humaines, nous avons peine à comprendre ces nécessités
terribles. Comme Pierre, nous nous écrierions volontiers : « A Dieu
ne plaise, Seigneur, qu'il vous arrive de souffrir et de mourir!»
Comme les Juifs au Golgotha, nous serions tentés de dire à Jésus :
Descendez de cette croix infâme ; rompez les clous de vos pieds et
de vos mains, apparaissez en face de la cité coupable dans la majesté
de votre gloire ! Et pourtant si la Rédemption se fût ainsi accomplie
à coups de tonnerre, si la splendeur du Thabor n'eût cessé d'en-
vironner lapersonne du Verbe incarné, la liberté humaine eût été
supprimée, la coopération individuelle de la conscience dans l'œuvre
du salut, ce privilège divin communiqué aux âmes par le sang ré-
dempteur, eût été anéantie. Pour rester à jamais libre de croire ou
de ne pas croire, d'adorer ou d'outrager son Sauveur, il fallait que
l'homme poussât l'abus de sa liberté à cet excès du crime , dont
l'horreur se résume tout entière en un seul mot : Déicide ! Par une
raison inverse, il fallait que Jésus-Christ se livrât lui-même, à
l'heure qu'il aurait choisie, comme l'Isaac du Testament Nouveau,
disposant son holocauste, portant le bois du sacrifice , mais, cetle
fois, arrêtant le bras des Anges, prêt à frapper les aveugles bour-
reaux.
Les mt 6. « Jésus se rendit donc à Jérusalem , après le départ de ses
îlrritoïre
samarie. de frères, dit l'Evangile, mais évitant les manifestations extérieures et
comme en secret. En traversant la Samarie ', un jour qu'il entrait
dans un village, dix lépreux se rencontrèrent sur son chemin; et
se tenant éloignés, ils élevèrent la voix en disant: Jésus, notre
Maître, ayez pitié de nous! — Les ayant vus, il leur dit : Allez, et
montrez-vous aux prêtres. — En y allant , leur lèpre disparut. —
1 Encore aujourd'hui les caravanes suivent cette route de la Galilée à Jé-
rusalem. Elle traverse Ginéa et Naplouse, l'antique Sichem, et demande trois
ou quatre jours de marche.
CHÀÎ. VIII. — DÉPART DE LA GALILEE. 9
L'un d'eux, se voyant guérî, revint à l'instant même, glorifiant
Dieu à haute voix. 11 se prosterna le visage contre terre aux pieds
de Jésus et lui rendit grâces. Or cet homme était Samaritain. Jésus
dit alors : Est-ce que tous les dix n'ont pas été guéris ? Où sont
donc les neuf autres? Aucun n'est revenu pour rendre gloire à
Dieu, sinon cet étranger. — Levez-vous, ajouta-t-il, allez, votre foi
vous a sauvé ' . »
7. On rencontre encore, en Palestine, des lépreux, voyageant Authenticité
du miracle*
par bandes, et associant leur commune misère , pour échapper au
supplice de l'isolement, non moins terrible que leur infirmité
même 2. La lèpre a survécu à tous les progrès modernes; elle
échappe à l'art de nos médecins et déconcerte les efforts de la
science. La guérison des dix lépreux de Samarie offre cette parti-
cularité caractéristique que le prodige s'opère à distance, quand le
divin Maître ne peut, ni de la voix, ni du geste, ni du regard, agir
sur les malheureux qui ont imploré son assistance. « Allez , leur
a-t-il dit, et montrez-vous aux prêtres. » Telle est la parole qui
devait sauver le genre humain, ce lépreux séculaire, auquel les
prêtres de Jésus-Christ devaient annoncer la bonne nouvelle de
l'Évangile. Quand les apôtres parcourront la terre, pour y prêcher
le nom de Jésus, le divin Maître aura disparu dans les splendeurs
de son Ascension glorieuse. Sa personne adorable ne sera plus
visible à nos regards mortels. Il faudra pourtant, sous peine d'en-
courir l'éternelle damnation, « se montrer aux prêtres. » La docilité
du monde, en dépit des passions révoltées et des préjugés hostiles,
sera le miracle permanent de l'Église, de même que la docilité des
dix lépreux constitue à elle seule un prodige manifeste. Ils ne sont
» Luc, xvii, 11-19.
* « Le 30 avril 1862, arrivés à Naplouse, la Sichem biblique, nous établis-
sons notre campement vers Tune des portes de la ville, au milieu d'un bou-
quet de sycomores et de lauriers-roses. Quelques instants après, une bande
d'au moins trente lépreux venait faire le siège de nos lentes, demandant le
bachisch à nos drogmans, avec menace de punir un refus par leur dangereux
contact. 11 nous fallut leur faire l'aumône, le fouet à la main, seul moyen de
prévenir des accidents irréparables. » (Note extraite d'un Journal devoyugeen
Orient, communiquée par M. le prince E. de Bauffremont-Courtenay.)
10 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — Ire ÉPOQUE ( AN 1-312).
pas encore guéris; leur chair est toujours dévorée par ces impla-
cables ulcères qui pénètrent jusqu'à la moelle des os ; et cepen-
dant, sur la parole du Sauveur, ils n'hésitent pas. Sans délai, sans
tergiversation, d'un concert unanime, ils prennent le chemin de
Jérusalem, pour aller faire constater par les prêtres de Moïse une
guérison qui n'est point encore réalisée, mais dont ils ne doutent
pas un instant. Jésus leur a parlé, et cela suffit à leur foi. Que le
rationalisme essaie d'appliquer ici ses théories de guérison par « la
vue ou le contact d'une personne exquise. » Surtout qu'il dise
comment, si Notre-Seigneur n'avait jamais opéré de miracles, les
lépreux auraient pu croire soudain à l'efficacité d'une simple parole,
dont le résultat n'était point encore apparent. Dix lépreux, à qui
Notre-Seigneur ordonne d'aller se montrer aux prêtres de Jéru-
salem, yvont en toute confiance. Donc ils savaient, de science
certaine, que Jésus-Christ opérait des prodiges. Leur foi commande
a nôtre, et leur docilité, en cette circonstance, explique celle don!;
'univers nous donnera bientôt le magnifique spectacle. En chemin,
leur lèpre disparaît : ce phénomène les étonne si peu qu'un seul
revient sur ses pas, pour rendre grâces au céleste médecin. Les
autres continuent leur route ; mais le Samaritain guéri oublie les
fêtes de Jérusalem, et la joie qui l'attend dans une réhabilitation
officielle, où sa famille, ses enfants, son vieux père, sa mère peut-
être luf seront rendus. La reconnaissance l'emporte dans son cœur
sur tous les autres sentiments. Il accourt à Jésus, se prosterne à
ses pieds, en les couvrant de baisers et de larmes. L'Évangile nous
offre, à chaque page, des exemples de cette prostration des hommes
devant le Verbe incarné. Or il y a ici-bas une majesté visible, qui
représente à nos yeux l'invisible majesté de Jésus-Christ. Le suc-
cesseur de saint Pierre est le Vicaire de l'Homme-Dieu. Voilà pour-
quoi, nous nous prosternons à ses pieds, en les baisant avec amour.
Idolâtrie ! disent nos frères séparés. Il était donc idolâtre le Sama-
: itain de l'Évangile ! Magdeleine, la pécheresse, dont l'ardent amour
mérita l'éloge du Sauveur, était donc idolâtre! Et ne voit-on pas
que pour nous, lépreux purifiés dans le sang de l'Agneau, pécheurs
graciés par l'ineffable miséricorde de Jésus-Christ , c'est une joie
CIIAP. V11I. — LA FETE DES TABERNACLES. 11
bien plus encore qu'un droit ou un devoir, de nous prosterner de-
vant son représentant sur la terre, d'offrir à son Vicaire ici-bas, les
hommages dont nous voudrions l'entourer lui-même, s'il nous était
donné de le contempler de nos yeux et de le toucher de nos mains!
Qu'on cesse donc de mesurer, à la taille des orgueils humains, les
respects dont il convient d'environner et le Dieu de l'Eucharistie et
son auguste représentant! Que de fois, devant les tabernacles où
Jésus repose, ne nous est-il pas arrivé de gémir sur l'obstination
lamentable avec laquelle le Jansénisme, ce frère puîné du Protes-
tantisme, prétendait marchander au Fils de Dieu l'honneur que le
lépreux de Samarie ou le démoniaque de Gadara lui rendaient,
avec un bonheur indicible, sur les bords du lac de ïîbériade, ou
sur les chemins poudreux de Sichem! Croire à Jésus-Christ réelle-
ment et substantiellement présent dans l'Eucharistie, et refuser de
fléchir le genou devant le tabernacle de ce Dieu caché, voilà un
des phénomènes d'aberration que l'Enfer seul peut produire, et qui
doit combler d'allégresse le cœur de Satan!
§ II. La fête des Tabernacles.
8. Les lépreux guéris portèrent sans doute à Jérusalem la nou- Discours de
velle de la prochaine arrivée du Sauveur. Les Pharisiens n'avaient Temple,
cessé de le représenter au peuple comme un violateur de la loi du
sabbat. Le miracle opéré l'année précédente à la Piscine Probatique .
était, à leurs yeux, un crime de lèse-majesté divine. Ils affectaient
de n'y voir qu'une sacrilège infraction à la loi du repos sabbatique,
et ils trouvaient ainsi un prétexte plausible, pour soulever les
haiues populaires. Il est sans doute difficile d'apprécier leur véri-
table pensée, sur ce point. Cependant tout porte à croire qu'ils
étaient eux-mêmes trop éclairés pour attacher réellement à ce fait
une idée aussi absurde. L'étroitesse d'esprit et le formalisme supers-
titieux dans lesquels ils emprisonnaient la nation juive n'étaient,
au service de ces ambitieux, que des moyens d'assurer leur propre
domination. Ils aimaient à faire peser sur l'épaule d'autrui des far-
deaux qu'ils n'eussent pas voulu toucher eux-mêmes du bout du
12 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — Ire ÉPOQUE (AN 1-312),
doigt. «Or, dit l'Évangile, les Juifs cherchaient Jésus, dans les
jours de la solennité des Tabernacles *, et ils se demandaient entre
eux: Où est-il? — Parmi la foule, il n'était question que de lui.
Les uns disaient: 11 est vraiment bon! — D'autres répondaient:
Non, c'est un séducteur, qui égare le peuple! — Cependant nul
n'osait s'exprimer ouvertement à son sujet, par crainte des Juifs.
Or le quatrième jour de la solennité 2, Jésus monta au Temple, et
il enseignait le peuple. Les Juifs étaient dans l'admiration de sa
doctrine : Comment cet homme sait-il les Ecritures, disaient-ils, lui
qui ne les a jamais apprises? — Jésus leur répondit en ces termes :
Ma doctrine n'est pas de moi, mais de celui qui m'a envoyé. Si
quelqu'un veut accomplir la volonté de Dieu, il reconnaîtra si mon
enseignement vient de Dieu, ou s'il émane de moi-même. Celui
qui parle de soi-même cherche sa propre gloire : mais celui qui
cherche uniquement la gloire de celui qui l'a envoyé, celui-là parle
au nom de la vérité, il n'y a point en lui d'injustice. Moïse ne vous
a-t-il pas donné la Loi? Et pourtant nul de vous ne l'accomplit.
Pourquoi donc cherchez-vous l'cccasion de me mettre à mort? —
La foule lui répondit en criant : Vous êtes possédé du démon ! Qui
cherche à vous faire mourir? — Jésus reprit : J'ai fait un prodige
sous vos yeux, le jour du Sabbat, et vous êtes contraints de l'ad-
mirer. Or Moïse, qui vous a transmis le précepte de la circoncision
donné avant lui à vos pères, vous a permis de pratiquer la circon-
cision lejour du Sabbat. Mais si vous pouvez circoncire un homme,
1 On sait que cette fête durait huit jours, pendant lesquels le peuple juif
habitait sous des tentes, en souvenir des quarante années passées sous la
conduite de Moïse au désert. (Exod., xxm, 16.)
* Nous rendons ainsi le texte de saint Jean : Jam autem die festo mediante,
pour lui donner son véritable sens , que les traducteurs français ne font pas
comprendre suffisamment par ces paroles : Vers le milieu de la fête. La solen?
nité des Tabernacles durait huit jours, ce fut donc le quatrième jour que
Notre-Seigneur parut à Jéxusalem. Nous avons ici, dans l'expression employée
par PÉvangéliste , un de ces caractères d'authenticité intrinsèque qu'il faut
faire ressortir, par une interprétation plus large, où la lettre se trouve sa-
crifiée àl'esprit. Autrement, nos usages modernes, tout différents des cou-
tumes hébraïques, prêteraient à une équivoque qui n'était ni dans le texte
ni dans la pensée de l'historien sacré.
CHAP. Vm. — LA FÊTE DES TABERNACLES. 13
sans violer le repos sabbatique, pourquoi vous indigner de ce qnt
j'ai guéri complètement un homme le jour du Sabbat? Ne juge,
donc pas «ur l'apparence, mais d'après la réelle équité. — En l'en-
tendant parler ainsi, quelques habitants de Jérusalem disaient:
N'est-ce pas là celui qu'on cherche à faire mourir? Le voilà pour-
tant qui enseigne en public, sans qu'on lui dise rien. Est-ce que
les princes du peuple auraient reconnu qu'il est le Christ? Cepen-
dant nous savons d'où est cei homme, tandis que, le jour où le
Christ paraîtra, nul ne saura d'où il vient. — Alors Jésus élevant
la voix, au milieu du Temple, s'écria : Vous me connaissez! Vous
savez d'où je viens! Mais je ne suis pas venu de moi-même; et
celui qui m'a envoyé, celui qui est la vérité, vous ne le connaissez
pas! Moi je le connais, parce que je procède de lui et qu'il m'a
envoyé. — Alors ils cherchèrent à s'emparer de Jésus, mais nul
ne porta sur lui les mains, parce que son heure n'était pas encore
venue. Cependant, parmi la foule, un grand nombre crut en lui :
Quand le Christ viendra, disaient-ils, fera-t-il plus de miracles que
celui-ci *? î)
9. Les rationalistes modernes sauraient-ils nous expliquer pour- Logique
quoi la multitude ces Hébreux réunis à Jérusalem pour la fête des ddedSsra
Tabernacles concentrait ainsi toutes ses préoccupations sur le Fils
de Marie. « Jésus, disent-ils, ne fit jamais de miracles. » Comment
donc tout ce peuple cherchait-il Jésus absent, et se livrait-il aux plus
ardentes discussions sur sa personne ? Il ne manque pas an France
de lettrés, de savants, de philosophes, dont le nom soit connu.
Cependant il ne viendrait jamais à l'esprit d'un seul Français, dans
une fête publique . d'agiter sérieusement la question de savoir si
tel littérateur ou tel sophiste en renom a daigné honorer de sa pré-
sence la réunion populaire. Jésus-Christ avait donc , aux yeux des
Juifs, une attitude et une personnalité mille fois supérieures à celles
d'une célébrité vulgaire. Ou tous les Hébreux rassemblés sous les
portiques du Temple étaient fous, ou le rationalisme moderne est
convaincu lui-même de la plus monstrueuse aberration d'esprit. Le
*Joan.,xn, u-30.
14 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — 1™ ÉPOQUE (AN 1-312).
dialogue qui se poursuit entre le divin Maître et ses interlocuteurs
n'est pas moins significatif. La prétention de le faire composer, un
siècle plus tard, en Italie ou en Grèce, par un apocryphe étranger
aux mœurs et à la civilisation de Jérusalem, soulève des impossibi-
lités manifestes en tout genre. « Gomment, disent les Juifs, peut-il
savoir les lettres, lui qui ne les a jamais apprises? » Cette exclama-
tion, àRome ou à Athènes, aurait eu un sens complètement diffé-
rent de celui qu'elle exprimait sous les portiques du Temple. Les
Lettres grecques et latines représentaient l'ensemble de la littéra-
ture poétique, oratoire, philosophique et historique, depuis Homère,
Hésiode et Pindare, jusqu'à Platon, Aristote, Démosthène, Thucy-
dide et Xénophon, dans l'Attique, depuis Ennius et Plaute jusqu'à
Virgile, Tite-Live et Cicéron , à Rome. Mais à Jérusalem, cette
expression, si élastique partout ailleurs, était circonscrite à un seul
livre, à une seule littérature divine, renfermant la Loi et les Pro-
phètes. Les lettres pour un Hébreu étaient l'Ancien Testament.
Savoir les lettres, c'était posséder la science traditionnelle de la
Loi telle que les diverses écoles renseignaient. Ainsi les Juifs ont
le droit de s'étonner que Jésus, n'ayant fréquenté aucune école,
ne s'étant attaché à aucun docteur, puisse enseigner, avec une
autorité inconnue. Le divin Maître daigne répondre à leur objec-
tion, etil le fait avec une logique parfaitement conforme aux pro-
cédés de" la dialectique la plus rigoureuse. On nous pardonnera
cette remarque, véritablement indigne de la majesté de l'Evangile,
mais puisque les sophistes modernes ont osé écrire ce blasphème :
a L'argumentation de Jésus, jugée d'après les règles de la logique
aristotélicienne, est très-faible l ; » l'exégèse catholique a le pénible
devoir de se baisser pour ramasser de tels outrages, et en faire
éclater la profonde ineptie. Si Notre-Seigneur eût répondu aux
Juifs : Je n'ai appris les lettres dans aucune de vos écoles, cepen-
dant la méditation, l'étude particulière que j'en ai faite, l'inspira-
tion divine me les ont révélées, et la preuve que je les connais c'est
qae vous m'entendez les enseigner ; si tel eût été son langage, l*
1 Vie de Jésus, pag. 345,
15
CHAJ, VIII, — IX PETE DES TABERNACLES*
rationalisme moderne se montrerait probablement satisfait. ïl sai~
sirait clairement la relation entre l'objection et îa réponse, et il
accorderait au Sauveur un diplôme de logicien selon les réglés
d'Aristoie. Mais la première règle de toute dialectique jsf de com*
prendre exactement le sens d'une objection, et de la résoudre selon
l'ordre d'idées qui la provoque. Or les Juifs s'étonnaient de voir
Jésus enseigner la Loi divine, sans avoir reçu la tradition scolas-
tique des docteurs et des scribes. Nul ne pouvait en Israël élever,
comme chez nous, une chaire d'enseignement indépendant et libre.
La constitution mosaïque divinement promulguée au Sinaï formait,
avec les Prophètes et les livres du Canon sacré, un ensemble de
dogmes et de révélation immuable, dont le dépôt était confié à un
corps enseignant, au sein duquel se perpétuaient les traditions na-
tionales. Toute doctrine qui se produisait en dehors de ces condi-
tions inflexibles devait, pour obtenir droit de cité, présenter une
garantie incontestable d'inspiration divine. La plupart des Prophètes
anciens avaient eu à lutter contre le même obstacle, ils avaient
opposé à la fin de non-recevoir que le peuple de Jérusalem adresse
encore au divin Maître, la puissance des miracles et la réalisation
de leurs prophéties, comme deux signes d'authenticité céleste. Caractère
divin des
10. Tel est le préjugé exclusivement local que Jésus-Christ avait
à combattre. Il le fait avec une autorité souveraine, et en affirmant Sauveur.du
paroles
nettement son droit de législateur qui découle de sa divinité. « Ma
doctrine, répond-il, est celle de Dieu lui-même qui m'a envoyé. »
Que le rationalisme imagine une parole à la fois plus concise et plus
expressive pour établir, d'un seul mot, l'infinie supériorité que
Jésus voulait donner à son enseignement, en le présentant comme
procédant, sans intermédiaire, de Dieu même. Le second caractère
que le Sauveur invoque pour sa doctrine n'est pas moins surnaturel*
«Quiconque, ajoute-t~il, voudra faire la volonté de Dieu recon-
naîtra par
, sa propre expérience , que ma doctrine est celle de
Dieu. » Toute l'économie de la rédemption du monde est renfermée
dans cette phrase, en apparence si simple. L'efficacité de la grâce
et de l'enseignement apportés au genre humain par le Verbe
incarné ne saurait agir seule et sans la coopération de la volonté
46 mSTOIRE DE L'ÉGLISE. — lre ÉPOQUE (AN 4-312).
individuelle. L'homme s'est perdu en se faisant le collaborateur de
Satan, il ne peut se sauver qu'en devenant le coopérateur de
i'Homme-Dieu. L'expérience personnelle que Jésus demande aux
Juifs, 1 Église la demande encore, et l'exigera, d'une manière
absolue, de chacune des âmes qui voudront profiter des miséricor-
dieux trésors de la Rédemption. Libre aux esprits indociles su-
perbes de rejeter une condition qui révolte leur fierté ! Le Fils de
Dieu, qui les a aimés jusqu'à mourir pour eux, a préféré répandre
la dernière goutte de son sang, plutôt que de porter atteinte à ce
libre arbitre dont ils font un si déplorable usage. Mais la parole de
Jésus-Christ n'en reste pas moins d'une vérité d'application qui
triomphe de toutes les hostilités et survit à tous les siècles. « Qui-
conque voudra se résoudre à accomplir sur soi-même la volonté
de Dieu reconnaîtra la vérité de la doctrine de Jésus-Christ. » De-
mandez àtous les convertis de l'Évangile si cette lumière intérieure,
plus éclatante que le soleil, si cette évidence de la foi, si cette effu-
sion de chaleur et de vie divines leur ont jamais fait défaut. Mer-
veilleuse puissance de la doctrine évangélique , dont l'expansion
doit transformer l'individu dans le plus intime de sa personnalité,
combattre toutes les mauvaises passions, porterie fer et le feu dans
les plaies ignominieuses du cœur, et triompher de l'homme avec
le concours de la volonté humaine ! Plus on y voudra réfléchir ,
plus on sentira que pour conquérir le monde entier, il a fallu de
toute nécessité, que l'Évangile fût divin1. Jésus-Christ l'affirme
1 Dans l'impossibilité de commenter chacune des paroles du Sauveur avec
l'étendue qu'elle exigerait, nous sommes contraints d'omettre une foule de
détails intéressants. Cependant nous ne pouvons passer sous silence cette
réflexion de Cornélius a Lapide : « Quand Notre-Seigneur, dit-il, prononce
cette parole : Celui qui parle de soi-même cherche sa propre gloire; mais
celui qui recherche uniquement la gloire de celui dont il tient sa mission,
celui-là est digne de foi, » il fait un véritable syllogisme, dontvoici les trois
propositions : Celui qui parle de soi-même cherche sa propre gloire. Or, moi
ésus , je ne recherche pas ma propre gloire , mais celle de mon Père, ainsi
que tous mes actes et tous mes discours le proclament. Donc ce n'est pas
moi qui parle, c'est mon Père dont je cherche à propager la gloire. L'illustre
commentateur en s'exprimant ainsi, il y a trois siècles, avait-il prévu qu'un
sophiste écrirait que « l'argumentation de Jésus, jugée d'après !ea règles de
la logique aristotélicienne, est très-faible ? »
CHAP. VIII. — LA FÊTE DES TABERNACLES. 17
une seconde fois, avec une précision qui ne laisse place à aucun
subterfuge. La loi de Moïse , aux yeux de tous les Juifs, était une
loi divine. Le Sauveur la prend comme terme de comparaison avec
sa propre loi. Moïse, leur dit-il, vous a donné la loi du repos sab-
batique, tout en renouvelant le précepte de la circoncision imposé
aux Patriarches !. Or la circoncision, cet acte de purification par-
tielle, vous la pratiquez sans scrupule le jour du sabbat. Gomment
donc voulez-vous me mettre à mort, moi qui ai purifié et rendu
sain le corps d'un paralytique, un jour de sabbat? Telle est l'argu-
mentation de Notre-Seigneur au temple de Jérusalem. Pour la
trouver « très faible, en la jugeant d'après les règles de la logique
aristotélicienne, » il faut n'avoir compris ni Aristote ni l'Évangile.
Le texte sacré a des profondeurs que le génie de saint Augustin et
do Bossnet, après une vie entière de pieuses méditations, n'avait
pas complètement explorées. L'Océan recèle ainsi, dans le secret
de ses abîmes, des régions qui défient la sonde du nautonnier et
l'œil de la science. La nouvelle critique, après une lecture super-
ficielle etlégère, n'a pas rougi de jeter l'insulte à l'infini divin de
l'océan évangélique, où les horizons s'élargissent sous les pas de
l'humanité, à mesure qu'on les parcourt, où les dimensions du
Verbe Eternel se sont voilées sous la simplicité d'une humble parole
humaine, comme l'azur d'une eau calme et limpide recouvre des
abîmes sans fond.
H. « Pourquoi cherchez-vous à me mettre à mort? » demande Caractès»
le divin Maître. Cette interrogation tombée des lèvres de Jésus prophétique
irrite toutes ces consciences coupables. Qui donc avait appris au
Sauveur le complot tramé contre sa vie ? Jésus-Christ arrivait de la
1 Le texte de la loi mosaïque relatif à la circoncision était celui-ci : « L'en-
fant sera circoncis le huitième jour après sa naissance. » (Gènes., xvn, 12 ;
Levit., xu, 3.) Lors donc que la naissance d'un fils d'Israël avait eu lieu un
jour de sabbat, la circoncis-ion lui était conférée au sabbat suivant, sans que
la loi du repos sacré prévalût, en cette occurrence. Évidemment donc si l'on
ne transgressait point le précepte sabbatique, par une opération aussi grave
et aussi compliquée, la simple parole prononcée parle divin Maître, en gué-
rissant leparalytique de Bétbesda, ne pouvait constituer, même aux yeux du
plus méticuleux des Juifs, une infraction à la loi du repos sabbatique.
v. 2
18 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — ITe ÉPOQUE (AN 1-312).
Galilée ; les quatre premiers jours de la solennité des Tabernacle*
s'étaient écoulés sans qu'il fût présent. Toutefois, il ne se trompe
pas sur les véritables intentions du Pharisaïsme à son égard.
« Pourquoi chercbez-vous à me mettre à mort ? » dit-il de cette
voix souveraine, qui révèle toute vérité. — « Vous êtes possédé
du démon ! » reprend la multitude irritée, comme si elle disait :
Une inspiration pareille ne peut venir que de l'esprit du mensonge.
(« Car enfin qui donc cherche à vous faire mourir? » La réponse à
cette dénégation ne se fit pas attendre, et le Sauveur n'eut point à
la prononcer lui-même. Un groupe de quelques habitants de Jéru-
salem, en passant sous les portiques, et en apercevant Jésus, dit
alors : a N'est-ce pas là celui que les princes cherchent à mettre à
mort? Le voilà qui parle en public, sans qu'on l'inquiète. Les princes
du peuple auraient-ils reconnu qu'il est véritablement le Christ?
Cependant nous savons d'où est celui-ci, tandis que le jour où le
Christ fera son avènement, nul ne saura d'où il est. » Ces réflexions
spontanément échangées entre d'obscurs habitants de Jérusalem,
à la vue du Sauveur, nous font comprendre à la fois l'animosité du
Sanhédrin et l'attitude perplexe de la foule, sollicitée d'un côté
par les ennemis de Jésus, attirée, de l'autre, par la réputation
extraordinaire et l'auréole surhumaine qui environnaient le divin
Fils de Marie. Le nom du Christ, ce nom qui résume l'espérance de
quarante siècles, et doit compléter la mission historique du peuple
hébreu, sort de toutes les lèvres, aussitôt que Jésus paraît. Est-il le
Messie, proclamé par Jacob mourant, promis par Moïse, chanté
par David, signalé par Isaïe et tous les prophètes? Les princes
d'Israël ont-ils enfin reconnu le Messie, tant désiré, sous les traits
de Jésus de Nazareth? Mais en parlant du Christ, Isaïe a dit :
« Nul ne saurait raconter sa génération l ; » Michée s'est exprimé
plus péremptoirement encore : « Il procédera, dit-il, de l'origine
môme, et des jours de l'éternité 2. » La prophétie messianique de
David n'était pas moins formelle : « Avec vous, disait-il, le prin-
cipe de toutes choses, au jour de votre gloire, dans les splendeurs
1 Isai., Lin, 8. — * Mich., v, 2.
CHAP. VIIT. — LA FÊTE DES TABERNACLES. 19
des saints! Voici que je vous ai engendré de mon sein, avant l'au-
rore des âges! Vous êtes le Prêtre éternel, selon l'ordre de Mel-
chisédech !. » Chacun de ces rayons lumineux, qu'il nous est au-
jourd'hui sifacile de rattacher à l'immortelle couronne de Jésus-
Christ, étaient pour les Juifs autant de problèmes à résoudre. Le
Christ devait apparaître, au milieu des âges, comme la figure pa-
triarcale de Melchisédech, dont nul ne connaissait le père. Or les
Juifs croyaient connaître le père de Jésus; ils le nommaient Joseph.
Nos modernes rationalistes en savent autant qu'eux sur ce point.
La génération du Messie devait être inconnue aux mortels. Or les
Juifs croyaient savoir positivement que Jésus était fils de Joseph
et de Marie. L'origine du Messie devait remonter au delà des temps,
et se perdre dans les splendeurs des saints. Or les Juifs croyaient
pouvoir affirmer que Jésus sortait de l'humble maison d'un char-
pentier de Nazareth. Telle était cette situation pleine de doutes et
d'incertitudes, et telle qu'il ne s'en vit jamais ailleurs qu'à Jéru-
salem. Voilà pourquoi Notre-Seigneur, élevant la voix, au milieu
du Temple de son Père, répond par une affirmation directe de sa
divinité : « Vous savez qui je suis! Vous savez d'où je viens! Mais
je ne viens pas de moi-même. Celui qui m'a envoyé, et que vous
ne connaissez pas, celui-là est la vérité ! Moi je le connais, parce
que je procède de lui, et c'est lui qui m'a envoyé. » Procéder de la
vérité, c'est-à-dire de Jéhovali, c'était descendre de Dieu même.
La foule ne se méprend point, comme les sophistes de nos jours, -
sur la portée de cette parole. Elle se soulève contre ce qu'elle croit
un blasphème. Mais l'heure de Jésus n'est pas encore venue, et
l'effort de tant de bras hostiles est paralysé par une puissance sou-
veraine. Cependant un grand nombre de Juifs sontamenés à la foi :
« Le Christ lui-même, disent-ils, pourrait-il faire plus de merveilles
que n'en accomplit cet homme? » L'évidence des miracles, annoncés
comme le signalement divin du Messie, tranche à leurs yeux toutes
les difficultés, et produit la conviction dans leurs âmes.
12. « Or. continue le texte sacré, les pharisiens et les princes deb Le Sanhédria
* Psalm., cix, 4, 5.
20 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — Ire ÉPOQUE (AN 1-312).
envoie des prêtres, informés de ces rameurs, envoyèrent des gardes pour se
'emi.arer
Jésus. de saisir de la personne de Jésus. Il dit à ces officiers : Je serai encore
un peu de temps parmi vous, ensuite je retournerai à Celui qui m'a
envoyé. Vous me chercherez alors, mais vous ne me trouverez plus,
et vous ne pouvez venir où je suis. — Les Juifs l'entendant parler
ainsi se disaient entre eux : Où ira-t-il donc, pour que nous ne
puissions pas le trouver ? Veut-il se rendre parmi les Hébreux dis-
persés dans les diverses contrées du monde ? Se fera-t-il le docteur
des Gentils? Que signifie cette parole : Vous me chercherez sans
pouvoir me trouver, et vous ne pouvez venir où je suis f ? » Les
officiers des princes des prêtres et des pharisiens n'osèrent pas
exécuter l'ordre qu'ils avaient reçu. En approchant du Sauveur ils
le trouvèrent instruit de leur mission, comme s'il avait été présent
au conciliabule qui venait de se réunir contre lui. Et cependant
Jésus n'avait pas quitté les parvis du Temple ; il n'avait pas inter-
rompu sa prédication au peuple. La narration évangélique repose
sur un substratum continu de miracles, dont les plus frappants sont
parfois les moins aperçus. Le rationalisme ne semble pas même
avoir soupçonné celui-ci. Il s'est débarrassé des prodiges de gué-
rison par la fameuse théorie « du contact d'une personne exquise. »
Mais il passe sous silence ce phénomène, assez remarquable pour-
tant, des gardes apostés par les princes des prêtres et les phari-
siens, dont le bras déjà levé s'arrête soudain à la voix de Jésus.
« Son heure n'était pas venue, » dit l'Évangéliste. Est-ce que cette
argumentation aurait paru à nos sophistes conforme « aux règles
de la logique aristotélicienne ? » Quoi donc ! Jésus était-il le maître
du temps, le roi des heures et des siècles? l'Évangile l'affirme, et
l'Église catholique le croit. Mais le rationalisme moderne prétend
le contraire. Qu'il veuille donc nous expliquer comment Jésus lisait
dans le plus intime des cœurs, et pénétrait, à distance, à travers
les portes fermées du Sanhédrin, tous les conseils de fureur et âc
haine dirigés contre sa personne! Qu'il nous dise pourquoi les
gardes s'arrêtent devant la majesté désarmée 4u Sauveur ! Enfin
* Joan., vu, 30,31.
CHAP, VIII. — LA FÊTE DES TABERNACLES. 21
qu'il nous donne une raison naturelle de cette prédiction mainte-
nant réalisée, du Sauveur aux Juifs : « Vous me chercherez et vous '
ne me trouverez plus. » Depuis dix-huit cents ans les fils de Jacob
cherchent le Messie sur toutes les plages de l'univers. L'ont-ils
trouvé ? Le trouveront-ils jamais, en dehors de Jésus de Nazareth,
qu'ils ont crucifié ?
13. « Au dernier J îour de la fête des Tabernacles, qui
J en est le Les
d'eaasonrcw
vive
plus solennel, reprend l'Evangéliste, Jésus, debout sous les por- ouvertes paL
tiques
^ du Temple, r disait à haute voix : Si quelqu'un . a soif, qu'il L'eau de la
piscine'-;
vienne à moi, et qu'il boive. Quiconque croit en moi, verra des suoé.
sources d'eau vive, selon l'expression de l'Écriture, jaillir de son
sein ! — Or, il voulait parler de l'Esprit que reçoivent ceux qui
croient en lui. Car, à cette époque, l'Esprit-Saint n'était pas encore
donné aux fidèles, parce que Jésus n'était point encore entré dans
sa gloire *. » Le huitième jour de la solennité des Tabernacles, tous
les Hébreux quittaient les tentes de feuillage, à l'ombre desquelles
ils venaient de passer une semaine, en souvenir du séjour de leurs
aïeux au désert sous les pavillons de Moïse. La multitude tout
entière, réunie sous les portiques du Temple, assistait au sacrifice
du matin ; ce jour-là nul autre qu'un Juif ne pouvait prendre part
à la solennité, et le parvis des Gentils restait vide. Après l'immo-
lation des victimes sur l'autel, un prêtre, désigné pour cet office,
se rendait à la source de Siloë, où il puisait trois mesures d'eau
vive, dans une coupe d'or. Précédé des lévites, il revenait au
Temple par la porte de l'Eau, la même par laquelle Notre-Seigneur
fit lui-même son entrée triomphale. Il était reçu au son des trom-
pettes sacrées, et montait à l'autel. Aux deux angles étaient dis-
posées deux coupes d'argent, l'une vide, l'autre remplie de vin.
L'eau de la coupe d'or était transvasée dans la coupe vide, puis
mêlée au vin de la troisième. Cependant le peuple, portant à la
main des palmes, des branches de myrte et de figuier, défilait pro-
cessionnellement autour de l'autel, en chantant les hymnes de
délivrance. Quand VAlleluia, qui terminait chacune des strophes
* Joan., vu, 37-39.
22 HISTOiRE DE L'ÉGLISE. — lre ÉPOQUE (an 1-312).
alternées par deux chœurs de musiciens, se faisait entendre, tous
les rameaux étaient agités et élevés en l'air, avec des acclamations-
joyeuses. Après le défilé, le prêtre offrait une libation, sur l'autel
du Seigneur, avec l'eau de Siloë mêlée de vin; et le peuple assoie
blé chantait d'une seule voix ces paroles du prophète Isaïe : « Vous,
puiserez avec allégresse aux sources du Sauveur 4. » Telle était la
cérémonie solennelle qui rappelait aux Juifs les sources miracu-
leuses ouvertes par Moïse au désert ; les fontaines et les palmiers
d'Ëlim ; les tabernacles d'Israël et les pavillons de Jacob, salués
jadis par le fils de Béor, enfin les grappes de raisin rapportées par
les envoyés du grand Prophète, en témoignage de la fécondité de
la Terre promise, où les enfants d'Abraham devaient échanger
l'eau des torrents pour le vin qui réjouit le cœur de l'homme.
L'époque de la fête des Tabernacles était celle où l'on venait de
recueillir, sur les collines d'Engaddi et de Jéricho, le fruit de la
vigne. La reconnaissance pour les bénédictions du Très-Haut se
mêlait ainsi aux traditions séculaires de l'histoire nationale. Cha-
cun des fils d'Abraham rapportait à sa demeure et conservait toute
l'année les Lulabim, ou rameaux de la fête des Tabernacles. Telles
furent les circonstances au milieu desquelles le divin Maître, fai-
sant allusion à l'eau de Siloë offerte sur l'autel du Temple et aux
paroles prophétiques d'Isaïe, s'écriait : « Quiconque croit en moi,
verra des sources d'eau vive jaillir de son sein. » Les usages et les
cérémonies hébraïques servent ici de commentaire à l'Évangile.
LeetNicodème.
Sanhédrin 14. « Parmi la foule qui avait entendu ses discours, continue
saint Jean, les uns disaient : C'est vraiment un Prophète ! D'autres :
C'est le Christ ! — Mais, reprenaient quelques autres, est-ce que le
Christ doit venir de Galilée ? L'Écriture n'enseigne-t-elle pas que
le Christ sortira de la race de David, et de la cité de Bethléem, où
naquit David? — Il s'éleva donc une discussion parmi le peuple à
son sujet. Quelques-uns voulaient se saisir de sa personne; cepen-
dant aucun n'osa porter la main sur lui. Les gardes envoyés parles
pontifes et les pharisiens revinrent donc à leurs maîtres : Pourquoi
1 Isa., xn; 13.
CHAP. VIII. — LA FÊTE DES TABERNACLES. 23
ne ramenez-vous point? demandèrent ceux-ci. — Les soldats ré-
pondirentJamais
: homme n'a parlé avec la puissance de cet
homme ! — Quoi ! s'écrièrent les Pharisiens, vous aurait-il séduits
vous-mêmes? Est-ce qu'un seul des princes d'Israël, ou des doc-
teurs, croit en lui? Toute cette populace, qui l'admire, n'entend
rien à la Loi; c'est une troupe de maudits! Or, Nicodème, celui qui
était venu précédemment la nuit s'entretenir avec Jésus, assistait
à cette réunion des pharisiens. Notre Loi, dit-il, permet-elle de
condamner un homme, avant de l'avoir entendu lui-même, et de
s'être enquïs impartialement de sa conduite? — Les pharisiens
indignés lui répondirent : Et vous aussi, êtes-vous devenu Galiléen?
Étudiez les Écritures. Vous y verrez que le Prophète ne doit pas
sortir de la Galilée. — Le conseil fut levé ensuite, et chacun re-
tourna en sa demeure l. »
15. La préoccupation universelle des Juifs, celle du prochain Bethïéet
avènement du Christ, et l'étude de tous les caractères messia-
niques indiqués par le Testament Ancien, se manifestent avec une
remarquable énergie dans ce double dialogue du Sanhédrin et du
peuple. La multitude, à qui les docteurs infligent le reproche d'i-
gnorance, sait pourtant, à n'en pouvoir douter, que le Christ promis
par les Prophètes doit venir de Bethléem. Le texte de Michée * a
vulgarisé cette notion, qui a revêtu dans tous les esprits le caractère
d'une certitude dogmatique. Les pharisiens, malgré leurs dédains
affectés, n'ont pas à ce sujet une autre croyance. Ils renvoient
Nicodème aux Écritures, pour se convaincre que le Prophète ne
saurait venir de Galilée. Mais la discussion qui s'élève parmi la
multitude a un aspect plus particulièrement intéressant, au point
de vue de la critique moderne. Comment, disent les rationalistes,
pouvait-on soulever l'objection de Bethléem, s'il eût été de noto-
riété publique que Jésus était né en cette ville? La polémique
engagée par les Juifs sur ce terrain, prouve péremptoirement que
le récit évangéhque de la naissance à Bethléem est une interpola-
tion apocryphe, inventée après coup pour les besoins de la cause.
1 Joac, vu, 40 ad ultim. — * Mich., v, 2.
24 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — 1™ ÉPOQUE (AN 1-312). v
— C'est là un des arguments les plus chers à l'école de nos so-
phistes. Nous l'avons déjà rencontré, à propos de la vocation de
Nathanaël, nous le retrouverons à l'occasion du titre de la Croix,
inscrit par Pilate. Il importe donc de le discuter ici et d'en faire
ressortir, par le texte même de l'Évaugile, l'incroyable inanité. La
foule qui entourait Notre-Seigneur au Temple était composée de
Juifs venus de tous les points du monde pour assister à la fête na-
tionale. Elle se composait à la fois des habitants de Jérusalem, des
Hébreux fixés sur le sol de la Palestine, des pèlerins d'origine
juive, établis dans les autres contrées de l'univers, et compris sous
la dénomination officielle de Juifs de la dispersion ; enfin des pro-
sélytes, c'est-à-dire des étrangers convertis à la foi mosaïque. Or,
les détails particuliers de la naissance de Jésus-Christ à Bethléem
ne pouvaient évidemment pas être connus de toute cette foule, de
provenances et de patries si diverses. Nos rhéteurs font ici le même
paralogisme qu ils reprochent à juste titre aux historiens du siècle
de Louis XIV, lesquels nous représentent la cour de Clovis sous les
traits de celle de Versailles. Ils raisonnent comme si les Hébreux,
assemblés sous les portiques du Temple pour la fête des Taber>
nacles, avaient pu, dès ce moment, lire 1 Évangile de saint Mat-
thieu et de saint Luc, et y apprendre que Jésus-Christ était né à
Bethléem. Dans la réalité, l'épisode de Bethléem, aujourd'hui d'une
notoriété universelle, n'était alors connu que d'un fort petit nombre
de témoins. Un prophète, réunissant en sa personne les caractères
messianiques de puissance surnaturelle et d'enseignement divin,
surgissait tout à coup au sein du peuple juif. Toutefois il sortait de
Nazareth en Galilée, après trente ans d'obscurité, dans les labeurs
d'une condition où il avait gagné à la sueur de son front le pain de
chaque jour. La Galilée, patrie de son adolescence, n'était pas le
pays où il était né. Mais, à l'exception de ses proches, qui pouvait
le savoir? Un quart de siècle s'était écoulé depuis la mort d'Hérode.
L'époque de la naissance de Jésus-Christ dans le Prœsepium de
Bethléem n'eût pas même été remarquée par la nation, sans l'ar-
rivée des Mages à Jérusalem. Le massacre des Innocents, qui la
suivit de près, avait dû complètement faire perdre toutes les espé-
CHAP. VIII. — LA FÊTE DES TABERNACLES. 25
rances provoquées par cet incident extraordinaire. Vingt-cinq ans
de silence sont quelque chose dans la vie d'un peuple; et lorsque
le Sauveur, quittant l'atelier du charpentier Joseph, se manifesta
sur les bords du Jourdain et du lac de Tibériade, à moins d'une
révélation particulière, nul ne pouvait lire sur le front du divin
artisan de Nazareth : Celui-ci est né à Bethléem ! Pour bien com-
prendre l'absurdité de l'hypothèse rationaliste, il suffît donc de se
placer avec elle sur le terrain qu'elle s'est choisi. Comment la mul-
titude juive, qui avait vu s'écouler à Nazareth les vingt-cinq pre-
mières années de la vie de Jésus, aurait-elle pu, sans un miracle,
donner à Jésus un autre nom que celui de Nazaréen? Gomment,
sous le silence et l'obscurité de cette vie cachée, la multitude juive
aurait-elle pu, sans un miracle, deviner les réalités divines?
Comment enfin, quand toute la Galilée parlait de son compatriote
Jésus de Nazareth, la multitude juive aurait-elle pu, sans un phé-
nomène d'incroyable perspicacité, savoir que Jésus n'était pas
Galiléen? L'erreur des Juifs était, disons-le, très-naturelle d'une
part, et vraiment providentielle de l'autre. D fallait que le Chris*
fût mis à mort; les prophètes l'avaient annoncé. Mais, comme dk;
saint Paul, « jamais les Juifs n'eussent crucifié le Roi de gloffe, »
s'ils avaient tous clairement distingué l'auréole divine qui l'envi-
ronnait. Le mélange de lumière et d'obscurité que nous signalons ici
est le trait le plus caractéristique de l'œuvre de notre rédemption. Le
méconnaître serait renverser toute l'économie du salut. Cependant
pourquoi une discussion s'élève-t-elle parmi la multitude? S'il ne se
fût pas trouvé, au Temple de Jérusalem, des témoins qui affirmaient
la naissance de Jésus à Bethléem, la controverse eût été impos-
sible. Nul n'aurait pu, au terme des prophéties messianiques,
songer à attribuer au Sauveur le titre de Christ. Et pourtant le texte
évangélique est formel. « Un grand nombre crurent en lui, » dit
saint Jean. Par conséquent, un nombre considérable de témoin3
racontèrent que le Galiléen Jésus était né, sous l'empire de cir-
constances exceptionnelles, dans la cité de David. Ils rendirent
compte de cette anomalie apparente entre le texte formel des pro-
phéties etle titre de Nazaréen universellement attribué à Jésus. Ce
26 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — Ire LTOQUE (AN 1-312).
que Marie avait fait aux noces de Cana, en faveur de Nathanaël et
des premiers disciples, se reproduisit sous les portiques du Temple,
et l'unité merveilleuse de l'histoire évangélique éclate ainsi, à tra-
vers tous les sophismes et toutes les arguties sous lesquels on pré-
tendait l'étouffer.
ta montagne 16. Le dernier jour de la fête des Tabernacles, le peuple qui avait
de* Oliviers. . J ,
Laprièr» passé la semaine sous des tentes de. feuillage,
„ .„
rentrait,. après, le sacri-
fice du soir, dans l'intérieur des maisons. Le texte sacré fait allusion
à cet usage national, en disant : « Chacun revint à sa demeure. »
Mais le divin Maître, ainsi qu'il le disait lai-même, « n'avait pas où
reposer sa tête. » H sortit donc de Jérusalem et passa la nuit sur la
montagne des Oliviers. Cette colline s'élevait à une demi-lieue.de
la ville sainte, au milieu de la plaine du Cédron, avec ses bois de
citronniers, de grenadiers, de figuiers et de palmiers. Du sommet,
la vue domine la cité de David et les campagnes d'Hébron. Là, sous
un bouquet d'oliviers, était située la grotte de Gethsémani, à
quelques pas du village de Belphagé. Tel était l'asile où Notre-
Seigneur avait accoutumé de passer les nuits en prière. L'hospi-
talité que Bethléem avait refusée au Dieu de la crèche, était égale-
ment déniée par l'orgueilleuse Jérusalem au Dieu du Calvaire.
« Jésus se retira donc sur la montagne des Oliviers, » dit l'Évan-
géliste. — « Quand il eut terminé sa prière, un de ses disciples lui
fit cette demande : Seigneur, apprenez-nous aussi à prier, de même
que Jean l'a fait pour ses disciples. » Jésus leur rappela alors les
paroles de l'oraison Dominicale, telle qu'il en avait précédemment
donné la formule, dans le Sermon sur la montagne, et il ajouta :
« L'un d'entre vous a un ami qui vient frapper à sa porte au milieu
de la nuit, en criant : Mon ami, prêtez-moi sur-le-champ trois pains.
Un hôte, qui m'est cher, arrive chez moi d'un long voyage, et je
n'ai rien à lui servir. — De l'intérieur on lui répond : Ne m'impor-
tunez pas ainsi. La porte est fermée, mes enfants sont au lit avec
moi; je ne puis me lever en ce moment et vous donner ce que
vous voulez. — Cependant si l'autre persiste à frapper, je vous dis
qu'alors même que cet homme ne se lèverait point, par déférence
pour un ami, il se lèvera du moins pour se soustraire à uneimpor-
CIIAP. Mil. — LA FÊTE DES TABERNACLES. 27
limité, et il donnera ce dont l'autre a besoin. Moi aussi je vous dis :
Demandez, et l'on vous donnera; cherchez et vous trouverez;
frappez, et l'on vous ouvrira. Quiconque demande reçoit ; qui
cherche trouve ; qui frappe voit la porte s'ouvrir. Quand vous de-
mandez du pain à votre père, vous donne-t-il un caillou? Quand
vous lui demandez un poisson, vous donne-t-il un serpent, ou un
scorpion pour un œuf? Si donc, tout méchants que vous êtes, vous
savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus votre
Père céleste donnera-t-il son Esprit de bonté à ceux qui le lui de-
mandent1»!
17. « Le lendemain, dès l'aurore, Jésus revint au Temple,E ,
où,le deJugement
la femmti
peuple s'assembla autour de lui. S'ét:int donc assis, il enseignait la adultère
multitude. Alors les pharisiens lui amenèrent une femme con-
vaincue d'adultère, et la présentant au milieu de l'assemblée, ils
lui dirent : Maître, cette femme vient d'être surprise en adultère.
Or, Moïse nous a ordonné dans sa Loi de punir un tel crime par le
supplice de la lapidation. Quel est votre sentiment à cet égard? —
Ils parlaient ainsi pour le tenter, espérant trouver dans ses paroles
un prétexte d'accusation. Cependant Jésus s'inclinant, traçait du
doigt des caractères, sur le pavé du Temple. Gomme ils redoublaient
leurs interrogation?, il se releva et leur dit : Que celui d'entre vous
qui est sans péché lui jette la première pierre! — Puis, se baissant
de nouveau, il continuait à écrire. A cette réponse, ils se relirèrent
l'un après l'autre, depuis les vieillards jusqu'aux plus jeunes,
laissant Jésus seul avec cette temme. Se levant donc, Jésus lui dit- :
Femme, où sont vos accusateurs? Quoiqu'un vous a-t-il condamnée ?
— Personne , Seigneur, répondit-elle. — Alors Jésus dit : Je ne
vous condamnerai pas non plus. Allez, et désormais ne péchez
plus 2. ))
18. Les trois pécheresses de l'Évangile, converties et réhabilitées Le fixons
par le divin Maître, sont la Samaritaine au bord du puits de Jacob, face de la
Magdeleine dans la maison du pharisien, et la femme adultère au deChrufc,
Je»
Temple de Jérusalem. Singulière obstination de l'humanité dé-
1 Luc, xi, 1-13. — * Joan., vin, 1
28 HISTOIRE DE I/ÉGLISE. — lre ÉPOQUE (AN 1-312/,
gradée ! Chacun de ces actes de miséricorde souveraine a été l'objet
des plus âpres récriminations de l'hérésie. 11 est visible que Satan
s'est efforcé de déshériter le monde de l'espérance, en effaçant jus-
qu'à la dernière trace des absolutions prononcées par le Sauveur
sur des fronts coupables. Les Catharins du xe siècle de l'Église, ce*
ancêtres du puritanisme moderne, prétendaient que la mémoire
de la Samaritaine avait été calomniée, et qu'on avait toujours inter-
prété àcontre-sens la parole de Notre-Seigneur : « Vous avez eu
cinq maris, et celui avec lequel vous vivez maintenant n'est pas le
vôtre. » Le jansénisme poussait des cris d'horreur, en entendant
appliquer à Marie-Magdeleine l'épithète de pécheresse. Enfin l'épi-
sode de la femme adultère révoltait la délicatesse des hérétiques
des premiers siècles à un tel point qu'ils crurent devoir le suppri-
mer, dans les exemplaires de leurs Evangiles. « Ces hommes de peu
de foi, ou plutôt ces ennemis de la foi véritable, dit saint Augustin,
professent, avec les païens, un sentiment d'indignation souveraine
contre cette histoire. Ils s'imaginent sans doute que l'indulgence
du Sauveur aurait pour résultat d'encourager leurs épouses dans
la voie du crime, par l'assurance de l'impunité. Ils ont donc fait
disparaître ce récit de leurs codex. Comme si Jésus avait autorisé
le désordre, quand il dit au contraire à cette femme : Allez, et ne
péchez plus à l'avenir! Comme si le céleste Médecin avait dû s'abs-
tenir de purifier une âme souillée, par déférence pour les insensés
qui y trouveraient un sujet de scandale * ! » La prétention de poser
une limile à la bonté suprême, et de faire prévaloir l'exagération
d'un rigorisme implacable sur les miséricordieuses condescendances
de la grâce divine, est lun des plus étranges contrastes qui aient
pu S3 produire au sein de l'humanité ! Quoi ! du milieu de notre
faiblesse et de notre infirmité natives, dans cet abîme d'ignominie
1 Sed hoc videlicet infidelium sensus abhorret (nempe reconciliari mulieri per
pœnitentiam emendatœ), ita ut nonnulli niodicœ fidei vel potius inimici verœ fidei,
rredo metuentes peccandi impunitatem dari mulieribus suis, iilud quod de adultérai
indulgentid Dominus fecit, auferrent de codicibus suis : quasi permissioncm pec-
candi tribuerit qui dixit : Jam deinceps noli peccare, aut ide.o non debuerit muiier
a medico Deo illius peccati remissione sanari, ne offensentur insani.{S. Augustin.,
De conjug. adulter., lib. II, Patrol. lat., tom. IV, pag. 474.)
CHAP. VIII. — LA FÊTE DES TABERNACLES. 29
où s'agite une race déchue, parmi ces mystères de honte qui font
monter la rougeur sur tous les visages et torturent en secret des
consciences bourrelées, il s'est trouvé des hypocrites de vertu, de
justice et de pudeur, assez audacieux pour dire au pardon de Jésuf
Christ : Tu rie viendras pas jusqu'à moi! Tu insultes notre dignité!
— Il en est ainsi pourtant; et toutes les inconséquences les plus
monstrueuses se produisent au grand jour, dès qu'il s'agit de com-
battre ladoctrine du salut, apportée au monde par le Verbe incarné.
19. Cependant, de toutes les pages de l'Évangile, aucune n'est AnthenticUé
marquée de caractères d'authenticité plus évidents que l'épisode évangéliqae.
de la femme adultère. La loi de Moïse punissait un crime de ce
genre par la lapidation '. Les pharisiens et les docteurs de la loi,
dont les désordres et l'immoralité étaient alors tellement scandaleux
que le Talmud lui-même les flétrit avec une énergie qui défie toute
traduction , avaient peu à peu laissé tomber en désuétude les
rigueurs de la législation mosaïque à ce sujet. Mais, pour être
inexécuté, le texte même de la loi n'en subsistait pas moins; il
était lu dans toutes les synagogues. L'épreuve, à laquelle ils sou-
mettent leSauveur, leur offrait donc un prétexte merveilleusement
imaginé pour établir toute une base d'accusation. Si Jésus-Christ
répondait qu'il fallait lapider cette malheureuse, il compromettait,
avec sa popularité, la réputation de condescendance, de douceur
et de miséricorde dont il jouissait près de la foule. Il assumait tout
l'odieux d'un jugement que la tolérance intéressée des pharisiens
avait depuis longtemps fait bannir des mœurs sociales. S'il inclinait
au contraire vers la clémence, s'il prononçait une parole d'absolu-
tion, ilviolait ouvertement la loi sainte. Les reproches analogues
qui lui avaient été adressés, à propos des prescriptions sabbatiques,
se trouvaient ainsi confirmés. Il se déclarait en révolte contre les
institutions nationales, avouait hautement l'intention de les renver-
ser, et devenait ainsi manifestement coupable de lèse-majesté
divine. Ces calculs, si profondément hostiles , ne pouvaient avoir
lieu que dans un milieu juif; à Rome ou à Athènes, ils n'eussent
1 Levit., xx, 10 ; Deuter., xxn, 24.
30 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — Ire ÉPOQUE (AN 1-312).
pas obtenu la moindre chance de succès. Chaque détail du texte
sacre porte ici l'empreinte exclusive de la civilisation hébraïque.
C'était une règle absolue chez les Juifs de consulter les docteurs
les plus fameux, dans les cas extraordinaires où l'application de
la loi présentait des difficultés sérieuses. Il n'y avait donc rien d'in-
solite dans la démarche des scribes et des pharisiens, s'adressant
à Jésus pour un fait aussi grave. Le peuple entier rendait hom-
mage àla sagesse et à la prudence du Rabbi Galiléen. On s'étonnait,
parmi le peuple , qu'il eut une connaissance si parfaite de la loi ,
quand il était de notoriété publique qu'il ne l'avait jamais étudiée.
Enfin, par une coïncidence fort remarquable, le jour même où l'on
amenait en sa présence la femme adultère, le lendemain de la clô-
ture de la solennité des Tabernacles était précisément celui où la
multitude célébrait la fête de la Loi. Tous les esprits devaient donc
être disposés, par les préoccupations religieuses d§ ce jour, à s'exal-
ter en faveur de la loi nationale, si, comme les pharisiens le suppo-
saient, lasentence du divin Maître était une sentence d'absolution.
Mais Jésus, sans répondre à 1 interrogation captieuse des scribes,
s'incline et trace du doigt des caractères, sur le pavé du Temple.
Or, quand une femme ainsi accusée était conduite devant le prêtre,
celui-ci prenait de la poussière du parvis, il écrivait, dans le livre
des Malédictions, le crime qui lui était imputé. Mêlant ensuite la
poussière dans l'eau d'une coupe, sur laquelle il prononçait l'ana-
thème légal, il faisait b ire ce breuvage à l'accusée. Telles étaient
les formes prescrites par Moïse, pour cette sorte de jugement de
Dieu. Si la femme était innocente, la potion maudite ne lui faisait
aucun mal. Dans le cas contraire, on voyait cette malheureuse
chanceler, s'évanouir, et expirer dans d'atroces convulsions. Voilà
pourquoi Notre- Seigneur, imitant les cérémonies extérieures du
jugement sacerdotal, dans ce qu'elles avaient d'immédiatement
praticable, s'incline à terre, et écrit, du doigt, sur la poussière du
parvis. Les pharisiens durent croire que Jésus traçait sur le pavé
la formule de malédiction. Dans cette pensée, ils redoublent leurs
instances pour obtenir la réponse qu'ils espèrent. Mais le Sauveur
se redresse et leur dit : « Que celui de vous qui est sans péch6 lui
CHAP. VUI. — LA FETE DES TABERNACLES. 31
jette la première pierre! » Ainsi parle le Fils de Dieu, lisant dans
le secret de ces consciences souillées; et le peuple, témoin du dérè-
glement etdes infamies quotidiennes de ces hommes, suit du regard
le trouble qu'une telle sentence occasionne parmi leur foule impure.
Les accusateurs devaient, selon la loi juive, jeter la première pierr
au coupable, condamné d'après leur témoignage. La réponse de
Notre-Seigneur emprunte à cette disposition légale un caractère
tout particulier d'énergie et de vérité terrible. Les Hébreux n'
connaissaient pas l'institution moderne du bourreau. « Si un crime
est commis en Israël, avait dit Moïse, on s'emparera du coupable,
qui sera jugé en présence de l'assemblée; le peuple l'entraînera
hors de la cité et le lapidera, mais les témoins qui auront vu et dé-
noncé le forfait jetteront la première pierre. Ainsi vous extirperez
le mal du milieu d'entre vous. » Le jugement de la femme adultère
porte donc, au plus haut degré, tous les caractères d'authenticité
intrinsèque. Partout ailleurs qu'à Jérusalem, il eût été d'une impos-
sibilité absolue.
20. « Une autre fois, continue l'Évangéliste, Jésus s'adressa ia. jesui?
luiiiRTÛ d«
encore au peuple. Je suis, dit-il, la lumière du monde. Celui qui monde. »
me suit ne marche point dans les ténèbres ; il possédera la lumière
de la vie. — Les pharisiens l'interrompirent alors : C'est vous, lui
dirent-ils, qui vous rendez à vous-même ce témoignage, par con-
séquent ce témoignage ne saurait être vrai. — Jésus leur répondit :
Quoique je me rende à moi-même témoignage, ma parole est.
cependant l'expression de la vérité; car je sais d'où j© viens et où
je vais, tandis que vous ne le savez pas. Vous jugez selon la chair;
pour moi telle n'est pas la base de mes jugements. Quand je juge,
mon jugement est véritable, parce que je ne suis pas seul : le Père,
qui m'a envoyé est avec moi. Or il est écrit, dans votre loi, que la
déposition de deux témoins établit la vérité. Les deux témoins sont
ici. Moi-même je me rends témoignage, et le Père, qui m'a envoyé,
le confirme. — Où est votre Père? demandèrent- ils. — Vous ne
connaissez ni moi, ni mon Père , répondit Jésus. Si vous me con-
naissiez, vous connaîtriez aussi mon Père. — Or quand Jésus par-
32 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — Ire ÉPOQUE (AN 1-312).
lait ainsi, il était dans le parvis du Trésor, et nul ne porta la main
sur lui, parce que son heure n'était pas encore venue '. »
Le rationalisme moderne ne semble pas avoir compris un mot à
ces dialogues évangéliques, échangés dans le Temple de Jérusalem
entre le Sauveur et les pharisiens ses ennemis. « Ces discours
roides et gauches, dit-il, dont le ton est si souvent faux et inégal,
ne seraient pas soufferts par un homme de goût 2. » En vérité, on
a osé écrire cette affirmation, sans craindre que le génie de saint
Augustin , de saint Thomas ou de Bossuet vînt renvoyer cette
ignoble injure à la face de qui Ta lancée, en révélant tout ce que
le « goût » d'un homme du xixe siècle, capable de signer un pareil
blasphème, suppose de radicale ignorance ou d'intrépide mauvaise
toi ! Rhéteur, vous trouvez une attitude « roide et gauche » à cette
affirmation du Verbe incarné : « Je suis la lumière du monde. Qui
me suivra ne marchera plus dans les ténèbres ; mais il possédera
la lumière de la vie! » Quel est pourtant, à l'heure présente, le
soleil du monde intellectuel et moral, dont le rayon a offusqué votre
regard au point de vous contraindre à la lutte impie dont vous
assumez la scandaleuse responsabilité? La lumière de Jésus-Christ
est partout en ce moment; vous l'avez rencontrée dans l'histoire
du passé, dans le développement de notre civilisation actuelle, dans
les lois, les mœurs, les traditions et les gloires au milieu desquelles
vous vivez. Vous ne pouvez faire un pas sans la trouver sur votre
chemin ; et la meilleure preuve que cette lumière est vivante et
souveraine, c'est que vous l'avez attaquée avec tant de violence.
Nul ne songerait à s'acharner contre la cendre d'un mort. Dites-
nous donc comment l'affirmation de Jésus-Christ, au Temple de
Jérusalem, a pu se vérifier avec une si miraculeuse exactitude?
Pourquoi Jésus-Christ est-il en réalité aujourd'hui la lumière du
*Joan., vin, 12-20. Le Gazophijlacium ou Trésor du Temple était, d'après
Josèphe {De BelLjud., v, 5, 3), adossé au Parvis des Femmes. Le Talmud dit
qu'on y avait placé des troncs destinés à recevoir les offrandes volontaire,
et la coQtribution annuelle du didraclime, pour les besoins de l'édifice sacrtj
et la subsistance des pauvres.
2 Vu de Jésus, Introd., pag. xxin, xxiv.
CHAP. VIII. — LA FÊTE DES TABERNACLES. 33
monde? Les pharisiens et les scribes ne virent dans cette prophétie
solennelle qu'une exagération de vaniteuse personnalité. Mais enfin
les pharisiens et les scribes n'avaient pas sous les yeux un passé
de dix-huit siècles , illuminé par le rayon du Christ Rédempteur.
Ils ne pouvaient percer le voile de l'avenir, et contempler les pro-
diges de vérité, de vie et de splendeur divine, répandus sur l'uni-
vers par le Verbe incarné. Voilà pourquoi Jésus pria pour eux, car
ils ne a savaient ce qu'ils faisaient. » Ce secret méconnu par eux
est aujourd'hui aussi manifeste , aussi public , aussi notoire que
l'évidence même. La lumière de Jésus-Christ est partout. Il suffit
d'énoncer le fait pour le constater. Et vous trouvez que c'est là
« une attitude roide et gauche! » Et vous trouvez que cela ne
« saurait être souffert par un homme de goût ! » Vous remplissez
vos deux mains de fumée pour obscurcir cette lumière immortelle
qui vous blesse. Commencez donc par nous donner une explication
satisfaisante de l'étonnant accord de l'histoire avec la parole de
Jésus-Christ au Temple de Jérusalem. Le Sauveur a dit, quelques
mois avant d'expirer sur un bois infâme : a Je suis la lumière du
monde; » et aujourd'hui tout le monde civilisé proclame que
Jésus-Christ est sa lumière. Si le hasard a fait la prophétie, et s'il
l'a réalisée, votre hasard est aussi puissant que Dieu même, et le
surnaturel que vous niez vous enveloppe, même à travers le réseau
de votre terminologie sceptique.
21. La parole de Jésus-Christ aux Juifs équivalait à une solen- Explication
nelle affirmation de sa propre divinité. Impossible de s'y méprendre, paroi? pa r
« Les disciples de Manès, dit saint Augustin, ont essayé cependant ' ususl
une explication qui touche à la folie. Ils prétendent que le Christ
est le soleil visible , dont la lumière brille à nos yeux mortels, et
éclaire ce monde terrestre. Non, le Christ n'est pas le soleil, il est
le Dieu qui a fait le soleil. Il est l'éternelle lumière par qui fut créée
la lumière. Aimons cette splendeur ïncréée , qui a donné 1 être à
toutes les créatures; appliquons toute notre intelligence à la com-
prendre; ayons soif d'elle; pour qu'un jour il nous soit donné de
venir à elle et d'avoir ainsi la vie. Par elle le flambeau du soleil a
été allumé. La lumière qui a créé le soleil a voulu, par amour pour
v. 3
34 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — ITe ÉPOQUE (AN 1-312).
nous, habiter cette terre, à la lumière du soleil son ouvrage. N'ou-
tragez donc point, sous le nuage de la chair dont il s'est revêtu, le
divin soleil des âmes. Il s'enveloppe de ce nuage, non pour dispa-
raître entièrement, mais pour tempérer son éclat. Lumière éternelle,
lumière de sagesse et de science, il dit aux hommes, sous le voile
charnel dont il s'est entouré : « Je suis la lumière du monde { ! »
Sera-ce humilier nos modernes rationalistes de les renvoyer à l'é-
cole du grand évêque d'Hippone? Quoi qu'il en soit, ils ont encore
besoin d'apprendre le sens réel de l'objection des pharisiens. « Vous
vous rendez à vous-même témoignage , disaient les scribes, donc
votre témoignage est nul. » C'est là une de ces argumentations
fondées sur la loi juive , dont nos sophistes seraient tentés de mé-
con aître lalogique. Toute déposition, pour avoir un caractère
officiel , devait, d'après l'institution de Moïse, être appuyée au
moins par deux témoignages. Tel est le sens réel do l'objection
pharisaïque; et le divin Maître entre au cœur de la question, en
invoquant la déclaration conforme, faite par son Père, au temps de
Jean-Baptiste, sur les bords du Jourdain. — Où donc est \otre
Père? demandent les scribes. — Et Jésus renouvelle l'affirmation
de sa divinité en répliquant : « Si vous me connaissiez, vous con-
naîtriez aussi mon Père. » Après cela nous laisserons le rationalisme
moderne appliquer à l'argumentation de Jésus les règles de la
« logique aristotélicienne ! »
« Je sni» 22. « Jésus, reprend le texte sacré, leur dit encore : Je m'en vais,
qu'Abraham et vous me chercherez, mais vous mourrez dans votre péché. Là
où je vais, vous ne pouvez venir vous-mêmes. — Quoi donc ! disaient
les Juifs, voudrait-il se donner lui-même la mort? Est-ce pour cela
qu'il dit : Vous ne sauriez venir où je vais! — Il reprit alors : Vous
êtes d'en bas, et moi je suis d'en haut. Vous êtes de ce monde, et
moi je ne suis pas de ce monde. Voilà pourquoi je vous ai dit : Vous
mourrez dans votre iniquité; en effet, si vous ne croyez pas en
moi, vous mourrez dans votre péché. — Qui êtes-vous donc ? s'é-
crièrent-ils. —Jésus répondit: Sa suis le principe, moi qui vous
* Cf. Cornel. a Lapide, tom. XVI, pag. 435.
CMA1». VIN. — LA FÊTE DES TABERNACLES. 35
parle. J'ai beaucoup à reprendre et à condamner en vous. Cepen-
dant ma sentence n'est pas la mienne seule, elle est celle du Père
qui m'a envoyé et qui est la vérité même. Ce que j'ai entendu de
lui, je le manifeste au monde. — Or, ils ne comprirent pas qu'il
désignait ainsi Dieu son Père; et Jésus continua: Lorsque vous
aurez élevé en haut le Fils de l'homme, vous saurez qui je suis;
vous reconnaîtrez que je ne fais rien de moi-même, et que je parle
comme le Père. m'a enseigné. Celui qui m'a envoyé est avec moi;
il ne m'a pas laissé seul, et j'exécute tout ce qu'il a ordonné. —
En l'entendant s'exprimer de la sorte, un grand nombre de Juif
crurent en lui. Il leur dit alors : Si vous restez fidèles à ma parole,
vous serez vraiment mes disciples; vous connaîtrez la vérité, et la
vérité vous rendra libres. — Nous sommes enfants d'Abraham,
reprirent les Juifs. Jamais nous n'avons été les esclaves de personne.
Comment donc nous dites-vous: Vous recouvrerez la liberté? —
Jésus répondit: En vérité, en vérité, je vous le dis: Quiconque
commet le péché, devient l'esclave du pécbé. Or, l'esclave ne de-
meure pas toujours dans la maison, tandis que le fils y est établi
d'une manière stable. Si donc le Fils vous délivre, vous jouirez
réellement de la liberté. Je sais que vous êtes les enfants d'Abra-
ham ;cependant vous cherchez à me mettre à mort, parce que ma
parole n'a point d'accès sur vous. Ce que j'ai vu au sein de mon
Père, je le dis; et ce que vous avez vu près de votre père vous le
faites. — Notre père est Abraham, s'écrièrent les Juifs. — Jésus
reprit : Si vous étiez les fils d'Abraham, vous feriez les œuvres
d'Abraham. Or, vous voulez en ce moment me faire mourir, moi
qui vous dis la vérité, telle que je l'ai entendue au sein de Dieu
lui-même. Abraham n'agissait point ainsi. Vous faites donc les
œuvres de votre véritable père, et ce père ne se nomme point
Abraham. — Ils répondirent : Non, nous ne sommes pas des enfants
d'adultère. Nous n'avons qu'un seul père, qui est Dieu! — Si Dieu
était votre père, continue Jésus, vous n'auriez pour moi que de
l'amour, car je procède de Dieu, et je viens de lui, En effet, je ne
suis pas venu de moi-même; c'est Dieu qui m'a envoyé. Pourquoi
repoussez-vous ma parole? Pourquoi va acuvez-vous en avoir l'in-
36 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — Ire ÉPOQUE (AN 1-312).
telligence? Parce que vous procédez du démon votre père, et que
vous n'agissez que d'après la volonté paternelle. Or, le démon est
homicide dès l'origine; il n'a pu se maintenir dans la vérité; car
la vérité n'est point en lui. En affirmant le mensonge, il est dans
son domaine, puisque le mensonge est son essence et qu'il est le
père du mensonge. Voilà pourquoi vous ne me croyez point lorsque
je vous dis la vérité. Qui d'entre vous me pourrait convaincre de
péché? Si je vous dis la vérité, pourquoi refuser de me croire?
Quiconque est de Dieu, entend la parole de Dieu. Donc vous ne
m'entendez point, parce que vous n'êtes pas de Dieu. — Les Juifs
irrités l'interrompirent: N'avons-nous pas raison, disaient-ils, de
tous traiter de Samaritain et de possédé du démon? — Jésus ré-
ponditJe
: ne suis point possédé du démon; j'honore mon Père,
et vous , vous me déshonorez. Ma gloire personnelle je ne la
recherche pas. Un autre en prendra le soin et fera justice. En
vérité, en vérité, je vous le dis : Si quelqu'un garde ma parole, il
échappera à la mort pour l'éternité. — Enfin, s'écrièrent les Juifs,
nous voyons maintenant que vous êtes un véritable possédé.
Abraham est mort, ainsi que tous les prophètes, et vous osez dire :
Celui qui gardera ma parole vivra éternellement! Êtes-vous plus
grand qu'Abraham notre père, qui est mort? Êtes-vous plus grand
que tous les Prophètes? Ils sont morts aussi! Qui donc prétendez-
vous être? — Si je voulais me glorifier moi-même, répondit Jésus,
ma gloire ne serait rien. Mais c'est mon Père qui me glorifie. Vous
l'appelez votre Dieu, et cependant vous ne le connaissez pas. Pour
moi, je le connais. Si j'affirmais le contraire, je serais, comme
vous, un menteur. Je le connais donc et je garde sa parole. Abraham
votre ancêtre a tressailli dans l'espérance de voir la lumière de
mon jour : il l'a vue et a été comblé de joie. — Vous n'avez pas
encore cinquante ans, dirent-ils, et vous avez vu Abraham! — En
vérité, en vérité, je vous le dis, reprit Jésus, je suis avant qu'Abra-
ham fut. — Alors ils prirent des pierres pour le lapider. Mais Jésus
se cacha, et sortit du Temple *. »
* Joan., vin, ad ultim.
CHAI'. VIII. — LA FÊTE DES TABERNACLES. 37
23. Où donc, demandaient les critiques du siècle dernier, se Miracle
trouvait-il, sous les portiques au Temple, une provision de pierres, du
deurdiscocti
divine
suffisante pour armer les bras de la multitude? Le rationalisme deJéau*.
actuel n'oserait renouveler cette objection surannée. Chacun sait
aujourd'hui que la construction des parvis, commencée par Hérode
l'Iduméen, se prolongea plusieurs années encore après la Passion
de Notre-Seigneur. L'incident raconté ici par l'Évangile est donc
une des mille preuves d'authenticité intrinsèque, qui éclatent sous
chaque parole du texte sacré. Les pierres, entassées dans les cours
du Temple, étaient en si grand nombre, qu'après le complet achè-
vement des travaux, on employa l'excédant à paver les rues de
Jérusalem. Mais si la vérité historique de l'Évangile se dégage,
avec une merveilleuse clarté, de toutes les investigations dont elle
a été l'objet, le caractère divin de Jésus-Christ ne s'y manifeste
pas avec moins de splendeur. Les sophistes modernes demandent
qu'on mesure les discours du divin Maître aux règles delà logique
aristotélicienne. Ils insistent pour qu'on leur signale dans l'Évan-
gile un enseignement théologique quelconque, un seul passage
qui ressemble à un dogme. Rien n'est plus facile que de les satis-
faire, Je
a m'en vais, dit Jésus aux Juifs; vous me chercherez et
ne me trouverez plus; mais vous mourrez dans votre péché. Là où
je vais, vous ne pouvez venir. » Évidemment on peut suivre un
être humain partout où il va; évidemment encore il n'est aucun
homme, dont la poursuite intéresse le salut de l'humanité au point
que le quitter un instant c'est se vouer à la mort dans le péché",
c'est-à-dire à la mort éternelle. Par conséquent Jésus établit ici
solennellement, comme un dogme absolu, la nécessité de croire à
sa divinité, de s'attacher à elle et de la suivre, pour obtenir la vie.
Mais ce n'est là qu'un des aspects de cette parole, pleine de pro-
fondeur etde lumière. Elle renferme une double prophétie, dont
la réalisation, devenue pour nous manifeste, devait alors sembler
de toute impossibilité aux Juifs. Comment croire qu'un jour ils
chercheraient ardemment, sans le pouvoir trouver, celui que, dans
leur aveuglement, ils voulaient mettre à mort? Cependant, depuis
dix-huit siècles, les Juifs cherchent le Christ, ils attendent son
38 HISTOIRE DE i/ÉGLISE. — Irc ÉPOQUE (AN 1 -312).
apparition; ils implorent son avènement fortuné, sans le trouver
jamais. D'un autre côté, Jésus prédit solennellement sa propre
mort; mais il la prédit en Dieu. « Je m'en vais, » dit-il; comme
s'il tenait , en sa main souveraine , la clef des portes de la vie,
l'ouvrant et la fermant à sa volonté. Il ne dit pas : Bientôt vous me
ferez expirer dans les plus cruels supplices. L'animosité des pha-
risiens etdes scribes rendait assez probable une telle éventualité.
Mais il déclare qu'il s'achemine lui-même, comme il lui plaît, à
l'heure qu'il a marquée, pour ce voyage suprême. Cette majesté
de langage étonne tellement ses interlocuteurs, qu'ils lui supposent
une intention de suicide. « Voudrait-il se donner la mort? » disent-
ils. Ne nous révoltons pas trop contre cette absurde interprétation
des Juifs. Elle a. été recueillie, en ces derniers temps, par un rhéteur
sacrilège, qui s'est imaginé avoir fait une découverte, et qui a écrit
de sang-froid ce blasphème : « On est tenté de croire que Jésus,
voyant dans sa mort un moyen de fonder son royaume, conçut de
propos délibéré le dessein de se faire tuer. » Telle est la logique
de 1 Évangéliste du rationalisme !
^vérité 24. Si la dialectique aristotélicienne avait disparu du monde, ce
Ml liberté. *
ne serait point à l'école de pareils sophistes qu'il faudrait la rede-
mander! Le discours de Notre-Seigneur au Temple de Jérusalem
se développe avec l'unité de doctrine et la solennité d'enseignement
qui convenaient au Dieu caché , résolu de sauver le monde par la
foi et les œuvres individuelles. « Je suis le principe, dit Jésus. Je
descends du ciel, et vous êtes de la terre, voilà pourquoi vous ne
pouvez goûter ma parole; et ainsi vous mourrez dans l'impéni*
tence. » Les rationalistes modernes comprennent-ils ce qu'est le
principe? Ils seraient tentés de redire au divin Maître l'interroga-
tion : « Qu'est-ce que la vérité? » — « Depuis le jour où l'homme
s'est distingué de l'animal,;) ces noms de principe et de vérité, vides
de sens, mais gros de terreurs, passent sur les consciences humaines
comme des fantômes. Il serait si commode de supprimer le prin-
cipe, qui est Dieu, et la vérité qui est la racine de tous les devoirs!
Ne saurait-on briser ce vieux joug qui pèse sur les âmes, et affran-
chir enfin le monde, en proclamant qu'il n'y a ni passé, ni avenir,
CHAI'.. VIII. — LA FÊTE DES TABERNACLES. 39
que l'être moral est une chimère, et que l'unique loi se nomme :
Licence? Tel est le programme de la religion naturelle. Le ratio-
nalisme ne croit pas au miracle. Eh bien, après beaucoup d'autres,
que ses théories ont fait passer sous nos yeux, à son insu, en voict
un nouveau, plus évident que la lumière même du jour. Tous les
instincts cupides et bas, toutes les tendances perverses et corrom-
pues, toutes les passions du cœur humain sont intéressées, au pre-
mier chef, à faire adopter un symbole qui signifie en politique :
Plus d'autorité; en religion : Plus de Dieu; en pratique : Plus de
lois, de tribunaux, ni de juges; en morale : Plus de devoirs; en
conscience : Plus de frein. Faire , d'un trait de plume, table rase
de l'autel et du prêtre, du souverain et du gendarme, de toutes les
institutions, de toutes les lois, de tout ce qui gêne l'épanouissement
des forces brutales, et de tout ce qui retient l'humanité sur la pente
du crime, c'est là un des chefs-d'œuvre de la puissance de Satan.
Or nous avons entendu naguère proclamer, au nom de la science,
une pareille charte, entourée* de tous les honneurs officiels, accla-
mée par tous les échos, et portée par toutes les ailes de la re-
nommée. Comment se fait-il qu'eJle n'ait pas conquis un seul adepte
sérieux? Comment est-elle restée stérile? Comment une religion si
douce, une morale si légère, un code si complaisant n'ont-ils pu
élever un seul autel, convertir une seule âme, ni fonder un seul
tribunal? Insensés ! Il y a, en vous, et au-dessus de vous, une logique
plus puissante que toutes vos déraisons. Le jour du triomphe de
vos doctrines serait celui où l'humanité se coucherait dans la mort.
La liberté, ce nom divin, usurpé malheureusement au bénéfice de
tant d'utopies, a été définie par Jésus-Christ, au Temple de Jéru-
salem, lorsqu'il a dit : «La vérité vous rendra libres. » Vérité,
Liberté, tels sont les deux termes inséparablement joints, dont
l'union résoudra tous les problèmes devant lesquels les sociétés
chancellent comme un homme ivre. En dehors de ce programme
du Sauveur, qui est venu briser l'esclavage des passions, la vérité
disparaît sous le sophisme, et la liberté glisse dans le désordre et
le sang.
40 HISTOIRE DE i/ÉGLISE. — ITe ÉPOQUE (AN 1-312).
§ III. 1/ Aveuglc-né.
Récit 25. « Jésus, 7
évangelique dit l'Évangéliste,
° rencontra sur le chemin un homme
d<'la çuérison
de! aveugle aveugle de naissance. Maître, demandèrent les disciples, qui donc
né. ~ a péché, de cet homme on de ses parents, pour qu'il soit né
aveugle? — Jésus répondit : Ni cet homme, ni ses parents n'ont
péché ; mais les œuvres de Dieu se manifesteront en lui. Il me faut
faire les œuvres de Celui qui m'a envoyé, pendant que le jour luit
encore. La nuit vient, pendant laquelle nul ne peut agir. Pendant
que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. — En
parlant ainsi, il cracha à terre, et de sa salive délaya du limon,
dont il enduisit les yeux de l'aveugle. Il lui dit ensuite : Allez, et
lavez-vous dans la piscine de Siloe. — L'aveugle y alla donc, se
lava, et revint voyant clair. Ses voisins et tous ceux qui l'avaient
vu précédemment demander l'aumône, car il était mendiant,
disaient : N'est-ce pas là cet aveugle qui mendiait, assis sur le bord
du chemin? — C'est bien lui, disaient les uns. — Non, reprenaient
les autres , c'est quelqu'un qui lui ressemble. — Mais l'aveugle
répondait : C'est moi-même. — Comment donc vos yeux ont-ils été
ouverts? lui demandaient-ils. — Il répondit : Cet homme qu'on
appelle Jésus a fait de la boue, dont il m'a oint les yeux; et il m'a
dit : Allez vous laver à la piscine de Siloë. J'y suis allé, je m'y suis
lavé et je vois. — Ils lui demandèrent encore : Où est-il? — Et il
reprit : Je ne sais pas. — Ils amenèrent cet homme naguère aveugle
aux pharisiens. Or c'était un jour de sabbat que Jésus avait ainsi
détrempé du limon, et ouvert les yeux de l'aveugle. Les pharisiens
l'interrogèrent donc sur la manière dont il avait été guéri. Il m'a
enduit les yeux de boue, répondit-il; je me suis lavé et je vois. —
Quelques-uns d'entre eux dirent alors : Cet homme ne saurait être
- envoyé de Dieu, puisqu'il n'observe point le jour du sabbat. —
D'autres répondaient : Comment un pécheur pourrait-il opérer de
tels prodiges? — Il y eut discussion entre eux à ce sujet. S'adres-
gant donc de nouveau à l'aveugle : Que dites-vous, vous-même, lui
demandèrent-ils, de celui Qui vous a ouvert les yeux? — C'est un
CHAP. VIII. — l'aveugle-né. 41
prophète, répondit-il. — Cependant les Juifs ne voulaient pas croire
que cet homme eût été aveugle ; ils firent donc comparaître ses
parents; et les interrogeant ils leur dirent : Est-ce là votre fils,
que vous prétendiez aveugle de naissance? Gomment donc voit-il
maintenant? — Les parents répondirent : C'est bien là notre fils, et
très-certainement il est né aveugle. Comment voit-il maintenant,
*■ ous "e le savons. Qui lui a ouvert les yeux, nous ne le savons pas
.Tahtage. Interrogez-le lui-même. Il est en âge de pouvoir parler
de ce qui le regarde. — Or les parents répondirent de la sorte,
parce qu'ils redoutaient la colère des Juifs, qui avaient déjà résolu
d'exclure de la synagogue quiconque confesserait que Jésus était
le Christ. C'est pour cela que les parents dirent : Il est assez âgé
pour que vous puissiez l'interroger lui-même. — Une seconde fois
donc les pharisiens firent appeler l'aveugle guéri, et lui dirent:
Rendez gloire à Dieu. L'homme dont vous nous parlez est un
pécheur. — Il leur répondit : J'ignore s'il est pécheur. Je ne sais
qu'une chose : j'étais aveugle, et maintenant je vois. — Que vous
a-t-il lait? reprirent-ils. Comment vous a-t-il ouvert les yeux? —
Il répondit : Je vous l'ai dit déjà et vous l'avez entendu. Pourquoi
voulez-vous me le faire répéter? Est-ce que vous avez l'intention
de vous faire ses disciples? — Prononçant alors sur lui l'anathème,
ils dirent : Soyez vous-même son disciple. Pour nous, notre unique
maître est Moïse. Nous savons que Dieu a parlé à Moïse : quant à
celui-ci nous ne savons d'où il est ' — Il est bien étonnant que vous
ne sachiez d'où il est, répondit-il, et que cependant il m'ait ouvert
les yeux. Nous savons que Dieu n'exauce point les pécheurs, tandis
qu'il entend la voix de celui qui l'honore et fait sa volonté. Il est
inouï qu'un homme ait le pouvoir de rendre la vue à un aveugle-
né. Si celui-ci n'était pas de Dieu, il n'opérerait point de tels pro-
diges. — Les pharisiens lui répondirent : Vous êtes un fils du péché
et vous osez nous iaire des leçons ! — Ensuite ils le bannirent de
la synagogue. Jésus l'apprit, et ayant rencontré cet homme, iï iui
dit : Croyez-vous au Fils de Dieu? — Qui est-il, Seigneur, ré-
pondit-il, pour que je croie en lui? — Jésus lui dit : Vous l'avez vu,
et c'est lui qui vous adresse en ce moment la parole. — Ii s'écria :
42 HISTOIRE DE L/ÊGLISE. — lre ÉPOQUE (AN 1-312).
J© crois, Seigneur! — Et se prosternant, il l'adora. Jésus reprit:
Je suis venu en ce monde pour le jugement du monde, afin d'ouvrir
les yeux de qui ne voit pas, et d'aveugler ceux qui voient. —
Quelques pharisiens, mêlés à la foule qui le suivait, entendirent-
cette sentence et lui demandèrent : Sommes-nous donc des aveu-
gles? — Si vous étiez aveugles, répondit-il, votre conduite ne serait
point criminelle. Mais parce que vous dites : Nous voyons ; le péché
demeure en vous l. »
&sSa chapitre
miracles 26. On ne lira. pas sans intérêt, à la suite de cette . page évangé-
dans lique, les essais d explication , hasardes par le rationalisme aux
dn rationa- abois. « La différence des temps a changé, dit-il, en quelque chose
de très-blessant pour nous ce qui fit la puissance du grand fonda-
teur, et si jamais le culte de Jésus s'affaiblit dans l'humanité, ce
sera justement à cause des actes qui ont fait croire en lui. La cri-
tique n'éprouve devant ces sorte de phénomènes historiques aucun
embarras. Un thaumaturge de nos jours, à moins d'une naïveté
extrême, comme cela a lieu chez certaines stigmatisées de l'Alle-
magne, est odieux; car il fait des miracles sans y croire; il est un
charlatan. Mais prenons un François d'Assise, la question est déjà
toute changée; le cycle miraculeux de la naissance de l'ordre de
saint François, loin de nous choquer, nous cause un véritable
plaisir. Les fondateurs du christianisme vivaient dans un état de
poétique ignorance, au moins aussi complet que sainte Claire et
les très socii. Ils trouvaient tout simple que leur Maître eût des
entrevues avec Moïse etËlie; qu'il commandât aux éléments; qu'il
guérît les malades. Telle est la faiblesse de l'esprit humain que les
meilleures causes ne sont gagnées d'ordinaire que par de mauvaises
raisons. Qui sait si la célébrité de Jésus, comme exorciste, ne se
répandit pas presque à son insu? Les personnes qui résident en
Orient sont parfois surprises de se trouver, au bout de quelque
temps, en possession d'une grande renommée de médecin, de sor«
cier, de découvreur de trésors, sans qu'elles puissent se rendre
bien compte des faits qui ont donné lieu à ces bizarres imaginations.
i Joao., ix, iutegr.
CHAP. TII1. — L'AVETJGLE-NÉ. 43
Beaucoup de circonstances semblent indiquer que Jésus ne fut
thaumaturge que tard et à contre-cœur; souvent il n'exécute ses
miracles qu'après s'être fait prier, avec une sorte de mauvaise
humeur, et en reprochant à ceux qui les lui demandent la gros-
sièreté de leur esprit. Il est donc permis de croire qu'on lui imposa
sa réputation de thaumaturge; qu'il n'y résista pas beaucoup, mais
qu'il ne fît rien non plus pour y aider, et qu'en tout cas il sentait
la vanité de l'opinion à cet égard. Il est impossible, parmi les récits
miraculeux dont les Évangiles renferment la fatigante énumération,
de distinguer les miracles qui ont été prêtés à Jésus par l'opinion,
de ceux où il a consenti à jouer un rôle actif. Il est impossible sur-
tout de savoir si les circonstances choquantes d'efforts, de frémis-
sements et autres traits sentant la jonglerie, sont bien historiques,
ou s'ils sont le fruit de la croyance des rédacteurs, fortement préoc-
cupés de théurgie, et vivant, sous ce rapport, dans un monde ana-
logue àcelui des spirites de nos jours. Toutefois ce serait manquer
à la bonne méthode historique découter trop ici nos répugnances,
et, pour nous soustraire aux objections qu'on pourrait être tenté
d'élever contre le caractère de Jésus, de supprimer des faits qui,
aux yeux de ses contemporains, furent placés sur le premier plan.
Il serait commode de dire que ce sont là des additions de disciples
bien inférieurs à leur Maître, qui, ne pouvant concevoir sa vraie
grandeur, ont cherché à le relever par des prestiges indignes de
lui. Mais les quatre narrateurs de la vie de Jésus sont unanimes
pour vanter ses miracles; l'un d'eux, Marc, interprète de l'apôtre
Pierre, insiste tellement sur ce point que, si l'on traçait le caractère
du Christ uniquement d'après son Évangile, on se le représenterait
comme un exorciste en possession de charmes d'une rare efficacité,
comme un sorcier très-puissant, qui fait peur et dont on aime à se
débarrasser. Nous admettons donc, sans hésiter, que des actes,
qui seraient maintenant considérés comme des traits d'illusion ou
de folie, ont tenu une grande place dans la vie de Jésus. Faut-il
sacrifier à ce côté ingrat le coté sublime d'une telle vie? Gardons-
nous-en. Le problème d'ailleurs se pose de la même manière pour
tous les saints et les fondateurs religieux. Presque jusqu'à nos jours,
44 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — lre ÉPOQUE (AN 1-312).
les hommes qui ont le plus fait pour le bien de leurs semblables,
(l'excellent Vincent-de-Paul lui-même!) ont été, qu'ils l'aient voulu
ou non, thaumaturges *. »
Caractère»
intrinsèqnos 27. Telle est l'attitude du rationalisme en face des miracles évan-
d'authenticité
dn récit géliques.
. (( Il n'éprouve, dit-il, aucun embarras. » Cette affirmation
éTangéiique. préliminaire ressemble au brevet de courage que se décerne à soi-
même un poltron devant l'ennemi. On se défie toujours d'une bra-
voure qui sent le besoin de s'attester elle-même. A ce point de
vue, rien n'est moins habile que la précaution oratoire du moderne
rhéteur. Il lui fallait se montrer fort, sans se préoccuper de le
paraître d'avance. Or le chapitre de la Vie de Jésus, intitulé : Mi-
racles, d'où nous avons extrait les passages qu'on vient de lire, est
certainement le moins osé et le moins brave de l'œuvre tout entière.
On nous permettra d'invoquer à notre tour les règles de la logique
aristotélicienne. Le rationalisme ne saurait s'en plaindre, et d'ail-
leurs, qu'il le veuille ou non, la maxime chrétienne : « On emploiera
pour vous la mesure dont vous vous serez servi pour les autres, »
a prévalu dans nos civilisations modernes. Essayons donc d'ap-
pliquer la théorie nouvelle du miracle au récit évangélique de la
guérison de l'aveugle-né. En passant sur le chemin, le divin Maître
rencontre ce malheureux. Nul ne sollicite en sa faveur l'interven-
tion toute-puissante du Verbe incarné. L'infirme lui-même n'élève
pas la voix; il se contente d'exposer aux regards des passants le
spectacle de sa misère, et il se tait. — « Rabbi, demandent les dis-
ciples, qui donc a péché, de cet homme ou de ses parents, pour
qu'il soit né aveugle? » Une pareille question ferait sans doute
éclore un sourire, sur les lèvres de nos sophistes. Mais il y avait à
Jérusalem deux opinions sur la préexistence des âmes. L'historien
Josèphe - nous les a conservées. Les docteurs pharisiens admettaient
la métempsycose pythagoricienne. Ils croyaient qu'une vie anté-
rieure, capable de mérite ou de démérite, avait été le partage des
êtres humains actuellement existants. C'était en ce sens qu'Hérode
Antipas pouvait craindre que l'âme de Jean-Baptiste ne fût passée
1 Vie de Jésus, pag. 257-258, 265-267. — 2 Joseph., De Bell, Judaic, lib. JI,
cap. vin.
ciiai'. vin. — l'aveugle-né. 45
en la personne de Jésus de Nazareth, après le crime de MachéronUw
La seconde opinion consistait à dire qu'au jour de la création,
toutes les âmes avaient simultanément reçu l'être. En attendant
qu'elles vinssent habiter un corps, elles restaient, dit le Talmud,
sous le trône de la gloire céleste. L'interrogation des disciples est
dune en conformité parfaite avec les préjugés locaux et le milieu
contemporain. Ou l'âme de l'aveugle-né, préexistante au corps,
avait pu contracter, dans une vie précédente, des souillures qu'elle
expiait maintenant; et, en ce cas, l'infirme eût été coupable. Ou
bien, la faute, au lieu d'être personnelle, devait être imputée aux
parents de ce malheureux, d'après l'interprétation également pha-
risaïque du texte de l'Écriture ; « Je suis Jéhovah, ton Dieu, le
Fort, le Jaloux, visitant l'iniquité des pères dans leurs fils, jusqu'à
la troisième et à la quatrième génération de mes ennemis1. » Ainsi
la question posée par les disciples ne s'élève pas au-dessus du
niveau des préoccupations vulgaires. Elle est l'expression spontanée
et vraie des mœurs du temps. Libre à nos esprits forts de la prendre
en pitié, et pourtant que savent-ils de la question de l'âme ? Mais
impossible de méconnaître son caractère d'évidente authenticité.
« Ni les péchés de cet homme, ni ceux de ses parents, répond Jésus,
ne sont cause de son infirmité. Il en est ainsi pour que les œuvres
de Dieu soient manifestées en lui. Je suis la lumière du monde. »
Et le Sauveur le prouve, en rendant la vue à l'aveugle-né. « Il ne se
fait point prier ; » on ne saurait trouver sur son visage la moindre
apparence de « mauvaise humeur ; » il ne « reproche » à aucun de
ses interlocuteurs « la grossièreté de son esprit. » Mais il faut avouer
qu'il fait intervenir, dans l'action inattendue et libre de sa volonté
souveraine, « une circonstante choquante. » De la salive de sa
bouche, il délaie à terre un peu de limon, qu'il applique sur les
paupières de l'aveugle. Ni le spiritisme, ni la médecine scientifique,
ni <( les charmes d'une rare efficacité du sorcier le plus puissant »
n'ont jamais rien eu d'analogue à cette boue détrempée, qui va
rendre la vue à un aveugle. Et quelle délicate organisation pourrait
1 Exod., xx, 5.
46 HISTOIRE DE L EGLISE. ÉPOQUE (AN 1-312).
supporter l'idée d'un remède aussi révoltant, imaginé comme à
plaisir en contradiction avec le but qu'on se propose? Si l'on vou-
lait aveugler un homme clairvoyant, on pourrait user à coup sûr
d'un procédé semblable. Mais le doigt qui a pétri l'argile dont
l'homme fut formé est précisément celui qui délaie un peu de limon
pour l'aveugle de Jérusalem. La main qui a transformé la boue
primitive en cette admirable structure de notre corps, a seule le
secret de changer en un organe parfaitement constitué le limon
qu'elle applique sur des yeux éteints. Quoi donc ! Jésus-Christ
serait-il le Dieu créateur ? Est-ce là réellement la logique de l'É-
vangile ?
J& rationa- 28. Oui certes! et cette conclusion ressort invinciblement de
lisme et
la logique
aristotéli- chacune des expressions du Livre sacré. Vous dites : « Jésus n'a
pas fait de miracles » et vous ajoutez que cependant « tous ses his-
toriens sont unanimes pour vanter ses miracles. » Vous dites
« qu'on serait tenté, par respect pour le caractère de Jésus, de
supprimer des faits qui, aux yeux de ses contemporains, furent
placés au premier plan, » et vous ajoutez a que des actes mainte-
nant considérés comme des traits d'illusion ou de folie ont tenu une
grande place dans la vie de Jésus. » Vous affirmez enfin que a la
critique n'éprouve, devant ces sortes de phénomènes historiques,
aucun embarras, » et vous ajoutez que « Marc, » le plus autorisé à
vos yeux des historiens de Jésus, « le représente comme un sorcier
très-puissant qui fait peur, et dont on aime à se débarrasser. »
Allez donc, si vous le pouvez, appliquer ces contradictions fla-
grantes àl'inflexible mesure de la « logique aristotélicienne. »
Quand le oui et le non, l'affirmation et la négation, l'être et le non-
être seront reconnus comme des termes identiques par le genre
humain, alors peut-être vous aurez trouvé la seule logique qui puisse
justifier votre théorie. En attendant, vous êtes condamné à redire
sans cesse, avec une assurance désespérée : « La critique n'éprouve,
en présence de ces sortes de phénomènes historiques, aucun em-
bar as »!
La logique 29. Les pharisiens furent moins heureux : et leur conduite vis-
de l'aveugle-
né.
à-vis de l'ave ugle-né accuse le plus terrible des embarras. Cracher
CIÎAP. VIII. — l'ayeugle-ke. 47
à terre et porter du bout du doigt un peu de limon détrempe sm
la paupière d'un aveugle, était-ce un travail défendu par la loi du
repos sabbatique? Il fallait une foi robuste pour le croire. Et cepen-
dant les pharisiens sont forcés de se retrancher derrière cette
misérable argutie. N'eût-i) pas été plus commode pour eux de nier
le miracle lui-même et de trancher au vif la diiliculté? Mais corn-
ment persuader à un aveugle-né, qui voit pour la première fois
la lumière du jour, qu'il se trompe sur une réalité aussi intimement
personnelle ? Que répondre à un père, à une mère qui vous disent :
« C'est bien là notre fils. 11 est né aveugle, et maintenant il voit? »
Si les docteurs juifs eussent été plus versés dans la médecine
scientifique, ils auraient été frappés d'une circonstance que nous
ne pouvons omettre. Lorsque la chirurgie moderne pratique avec
succès l'opération d'une cataracte, on se garde bien d'exposer im-
médiatement l'organe de l'œil aux rayons lumineux. Une impru-
dence de ce genre amènerait une cécité plus terrible que la première.
Ce n'est qu'avec le temps, et par une gradation savamment calcu-
lée, que la transition entre les ténèbres et la lumière peut avoir lieu
sans danger. Mais aucune précaution de ce genre n'est mise en
usage, pour l'aveugle de Jérusalem. Il va se laver les yeux à la piscine
de Siloë, et il revient guéri. L'éclatante lumière du ciel de l'Orient,
perçue pour la première fois, ne fatigue ni ne blesse son regard
inaccoutumé, a C'est bien moi, » dit ce mendiant aux voisins qu'il
rencontre, dont il connaissait la voix amie, et dont il distingue
maintenant le visage et les traits. La lumière extérieure, qui l'i-
nonde de ses effluves caressants, ne fait rien perdre à son âme des
splendeurs internes. La dialectique de l'aveugle-né doit faire envie
à nos rationalistes. « Quoi ! dit-il, vous ne savez pas de qui procède
celui qui m'a guéri? Mais dès qu'il agit de la sorte, il est clair qu'il
procède de Dieu. » Que la Synagogue bannisse ce logicien im-
portun qu'elle
; pronoiice sur lui lanalhème légal; quelle le renvoie
ignominieusement parmi le troupeau des Gentils, à qui le judaïsme
jetait l'épithète de chiens, tout cela ne fait qu'attester plus solen-
nellement lemiracle. Ici les commissions otlicielles n'ont pas fait
défaut; les témoins ont été entendus; les interrogatoires du San-
48 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — Ire ÉPOQUE (AN 1-312).
hédrin ont été renouvelés avec toute l'insistance et la solennité
désirables. La science légale s'est affirmée, à Jérusalem, avec le
ton ironique et tranchant qui la caractérise toujours; l'instruction
a été habilement mêlée de demandes captieuses, d'intimidation
calculée, de professions de foi énergiques. Qu'eût fait de pins un
tribunal présidé par le moins « embarrassé » de nos rationalistes
actuels ?
§ IV. Paraboles.
Parabole 30. Malgré l'excommunication de l'aveugle-né, malgré la haine
teur. toujours croissante des pharisiens, Jésus continue à enseigner dans
le Temple. Les pierres, dont toutes les mains s'étaient armées,
quelques jours auparavant, contre le Fils de Dieu, restent mainte-
nant entassées sous les portiques, et les scribes sont impuissants à
déchaîner sur cette tête auguste un de ces orages populaires qu'ils
commandent à leur gré. L'Évangéliste ne dit pas un mot du con-
traste si manifeste entre les tempêtes de la veille et le calme du
lendemain. Sans le miracle de la piscine de Siloë, un tel revirement
dans les esprits serait inexplicable. Le divin Maître était donc dans
la maison de son père ; il voyait entrer, par la porte Probatique,
les brebis et les agneaux destinés aux sacrifices, et il dit aux Juifs :
« En vérité, en vérité, je vous le dis : Quiconque n'entre point par
la porte dans la bergerie, mais s'y introduit par une autre voie,
celui-là est un voleur et un meurtrier. Au contraire, celui qui entre
par la porte est le pasteur du troupeau. Le portier lui ouvre, les
brebis entendent sa voix; il les appelle par leur nom et les fait
sortir pour les conduire aux pâturages. Quand il les mène ainsi, il
marche devant elles, et les brebis le suivent, parce qu'elles en-
tendent sa voix. Mais elles ne suivent pas l'étranger, elles le fuient
au contraire, parce qu'elles ne connaissent point sa voix. — Telle
fut la parabole que Jésus leur proposa, mais ils n'en comprirent
point le sens. Il reprit donc : En vérité, en vérité, je vous le dis :
Je suis la porte du bercail. Tous ceux qui vinrent avant moi étaient
des voleurs et des meurtriers, les brebis ne les ont point écoutés.
CHAP. VIII. — PARABOLES. Ï9
Moi, je suis la porte. Celui qui entrera par moi, sera sauvé : ij
entrera et sortira pour trouver les vrais pâturages. Le voleur ne
vient que pour dérober, massacrer et détruire. Moi, je suis venu
pour que les ouailles aient la vie, et la vie surabondante. Je suis le
bon Pasteur. Le bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis. Mais Te
mercenaire, celui qui n'est point le pasteur et à qui les brebis n'ap-
partiennent pas en propre, dès qu'il aperçoit le loup, abandonne
le troupeau et s'enfuit. Le loup s'empare des brebis et les disperse.
Or le mercenaire prend la fuite, parce qu'il est mercenaire, et qu'il
n'a nul intérêt personnel à s'inquiéter du troupeau. Pour moi, je
suis le bon Pasteur, je connais mes brebis et elles me connaissent,
de même que mon Père me connaît et que je le connais lui-même.
Je donne ma vie pour mes brebis. J'ai encore d'autres brebis qui
ne sont point de ce bercail ; il me faut les amener, elles entendront
ma voix, et il n'y aura qu'un bercail et qu'un pasteur. C'est pour
cela que mon Père m'aime, et que je donne ma vie, afin de la re-
prendre ensuite! Nul ne me la ravit : je la donne moi-même; j'ai
la puissance de la sacrifier ainsi, comme j'ai celle de la reprendre.
Telle est la mission que j'ai reçue de mon Père. — Sur ces paroles
de Jésus, il s'éleva encore une discussion parmi les Juifs. Un grand
nombre d'entre eux disaient : C'est un possédé! c'est un fou!
Comment pouvez-vous l'écouter? — D'autres au contraire : Ce ne
sont point là les discours d'un possédé. Est-ce qu'un démoniaque
aurait le pouvoir d'ouvrir les yeux des aveugles ! ? »
31 . L'image , du bon Pasteur est celle qu'on retrouve le plus fré- bercail,
Un seul<m
quemment dans les peintures des Catacombes2. Le troupeau per- seul Pasteur
sécuté des ouailles du Christ aimait à contempler les traits du divin
Pasteur. Il est donc incontestable que les premiers fidèles , réunis
à Rome sous la conduite de Pierre et de ses successeurs, enten-
daient la parabole évangélique dans le sens que le catholicisme
lui donne encore aujourd'hui. Que nos frères séparés consentent à
étudier, dans sa simplicité et son admirable énergie, la parole du
1 Joan., x, 1-21. — * Fu dessa ai primî fedeli tanto cara e îamigliare che ad
ogni passo la si vede espressa ne' cubicoli cimiteriali. (Mozzoni, Tavole detia
ttoria délia Chiesa universale. Secol. 1°, pag. 11.)
v. 4
50 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — Ire ÉPOQUE (AN 1-312).
Sauveur : a II n'y aura qu'un bercail et qu'un pasteur. Je suis ce
Pasteur, toujours visible, toujours agissant, dont les brebis ne
cesseront jamais d'entendre la voix. » L'allégorie employée par
Notre-Seigneur en cette circonstance, était depuis longtemps fami-
lière aux Juifs, que l'Écriture désigne sous le nom de : « Brebis
choisies du bercail de Jéhovan. » Les pasteurs dirigeant le trou-
peau étaient les docteurs de la loi , les scribes et les pharisiens. Ils
venaient d'exclure de leur sein l'aveugle miraculeusement guéri.
La même excommunication menaçait quiconque, à l'avenir, con-
fesserait comme lui la divinité du Sauveur. Voilà pourquoi Jésus
dit au peuple : « Je suis la véritable porte du bercail. Je suis le bon
Pasteur. » Tous les détails de la parabole sont empruntés aux
usages et aux mœurs de 1 Orient. Les troupeaux, qui formaient la
principale richesse agricole de la Palestine, avaient sans cesse à
craindre les incursions des bandes arabes et l'attaque des bêtes
fauves. Le brigandage des tribus nomades n'était pas moins re-
doutable que la dent des hôtes sauvages du désert. Voilà pourquoi
les bergers de chaque contrée réunissaient le soir leurs différents
troupeaux dans un immense parc entouré de haies, de palissades
ou même de murs en pierres sèches. Un portier gardait l'entrée de
ce bercail commun, et ne laissait accéder que les pasteurs. Qui-
conque pénétrait par une autre voie, c'est-à-dire escaladait la clô-
ture pour échapper à la surveillance du portier, était donc, comme
le dit Jésus, un meurtrier et un ravisseur. Au matin, les bergers
venaient reprendre leurs brebis, pour les conduire au pâturage.
Chaque troupeau, reconnaissant alors la voix de son pasteur, se
groupait autour de lui, sans se méprendre ni s'attacher à une di-
rection étrangère. « Les brebis ne suivent pas un autre pasteur,
dit Notre-Seigneur, elles s'en écartent parce qu'elles ne connaissent
point sa voix. Mais elles suivent les pas de leur berger. » A ce point
de la parabole, l'allégorie est complète; et le Sauveur en fait l'ap-
plication immédiate. Les scribes et les pharisiens sont les ravis-
seurs et les brigands du troupeau des âmes. « Je suis, ajoute-t-ïl,
la porte du bercail. Quiconque entre par moi sera sauvé ; il en-
trera, comme les troupeaux entrent le soir, pour se reposer en
CHAP. VIII. — PARABOLES. 51
paix; il sortira, comme les troupeaux sortent le matin, pour se
rendre aux pâturages. Car je suis venu pour que mes ouailles aient
la vie, et une vie surabondante. » Cependant le Fils de Dieu n'a
point encore épuisé les divines instructions dont cette gracieuse
image des mœurs pastorales lui fournit le texte. Les pasteurs se
divisaient, en Judée, comme chez nous, en deux classes : aux uns
le troupeau appartenait en propre; les autres étaient des serviteurs
aux gages d'un maître. Jésus continue donc : « Je suis le bon Pas-
teur, le propriétaire véritable du troupeau. Un mercenaire fuit à
l'approche du loup ravisseur; mais le bon Pasteur donne sa vie
pour ses brebis. » Enfin les immenses troupeaux qui paissaient
dans les campagnes de la Palestine , étaient répartis entre un
grand nombre de pasteurs et de bercails différents. Mais Jésus, le
souverain Pasteur des hommes, va appeler sous sa houlette et réu-
nir toutes les générations d'âmes dans le monde entier. « 11 n'y
aura plus qu'un seul bercail et qu'un seul pasteur. » L'unité de
gouvernement, dans l'unité de l'Eglise, embrassant l'universalité
des lieux et de la durée, telle est l'immense perspective que ki pa-
role du Sauveur ouvre sous les yeux des Juifs. On ne sait ce qu'il
faut admirer le plus, ou de la majesté de la prophétie, ou de la
grandeur de l'institution, ou de la simplicité de l'image. La parole
humaine se transforme sur les lèvres du Verbe incarné, et projette
des éclats de lumière spirituelle sur les horizons les plus lointains,
comme le limon se transformait naguère, sous le doigt divin, pour
ouvrir les yeux de l'aveugle-né. Mais les clartés du Verbe fait chair
se voilent tout à coup sous le nuage de la mort « Je vais donner
ma vie, pour la reprendre ensuite, ajoute Notre-Seigneur; ou plu-
tôt, selon l'énergie du texte original, je vais déposer mon âme.
Nul ne saurait me la ravir. Je la déposerai de moi-même ; car j'ai
la puissance de la quitter, comme j'ai la puissance de la reprendre.»
Solennelle affirmation de la Divinité, qui s'atteste elle-même, dana
le calme et la sérénité d'une force inébranlable. Jamais, objectent
nos modernes rationalistes, Jésus ne prédit clairement sa future
résurrection. «L'unique prophétie de ce genre qu'on ait songé à lui
» attribuer après coup, repose sur un jeu de mots : « Détruises es
52 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — lTe ÉPOQUE (AN 1-312).
» temple, av,ait-il dit, et je le rebâtirai en trois jours. » — Ainsi parlent
ces rhéteurs. Mais quand le Sauveur dit aux Juifs : « Je vais dépo-
ser mon âme, pour la reprendre ensuite, » il n'y a dans son lan-
gage ni équivoque, ni interprétation forcée, ni jeu de mots dé-
tournés du sens obvie par une exégèse posthume. Quand sur le
chemin de Césarée il avait dit aux Apôtres : « Il faut que le Fils de
l'homme se rende à Jérusalem, pour y souffrir les plus cruels
tourments, subir la condamnation des anciens, des grands prêtres
et des scribes, être mis à mort et ressusciter le troisième jour; »
quand, après la transfiguration sur le Thabor, il avait ajouté :
« Gardez le silence sur cet événement, jusqu'à ce que le Fils de
l'homme soit ressuscité d'entre les morts, » y a-t-il dans ces dis-
cours l'ombre d'une amphibologie, l'apparence d'une contradic-
tion ou d'une équivoque? « 0 gloire! ô puissance du Crucifié! dit
Bossuet. Quel autre voyons-nous qui s'endorme si précisément
quand il veut, comme Jésus est mort quand il lui a plu? Quel
homme, méditant un voyage, marque si certainement l'heure de
son départ que Jésus a marqué l'heure de son trépas? » Le Fils de
Dieu va donner sa vie pour les hommes, et son Père « l'aime pour
cela. » 11 semble que l'éternel amour, sans limites et sans mesure,
qu'au sein.de la Trinité le Père a pour le Verbe, se soit dilaté en-
core, quand le Verbe a consenti à mourir pour nous. « Car le Père
a tellement aimé le monde , qu'il a donné pour lui son Fils
unique ! »
32. « Or, un docteur de la loi, continue lÉvangile, prenant la
parole du milieu de la foule, dit à Jésus pour le tenter : Rabbi,
que dois-je faire pour obtenir la vie éternelle? — Qu'y a-t-il d'écrit
dans la loi? répondit Jésus. Qu'y lisez-vous? Le docteur reprit :
La loi s'exprfme ainsi : Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de
tout votre cœur, de toute votre âme, de toutes vos forces et de
toute votre volonté ; et vous aimerez votre prochain comme vous-
même *. — Vous avez bien répondu, dit Jésus. Faites cela, et vous
vivrez. — Mais cet homme, voulant faire parade de sa justice,
* Deuter., vi, 5.
CHAP. VIII. — PARABOLES. 53
demanda : Qui donc est mon prochain? — Jésus, prenant la
parole, dit : Un voyageur descendait de Jérusalem à Jéricho. Il
tomba entre les mains d'une troupe de brigands qui le dépouil-
lèrent, et,l'ayant couvert de blessures, le laissèrent à demi mort
sur le chemin. Il arriva qu'un prêtre, suivant la même route, vit ce
malheureux et passa outre. Un lévite, survenant à son tour, agit
de même. Or, un Samaritain, qui voyageait dans cette direction,
aperçut le blessé et fut ému de compassion. Il s'approcha, pansa
ses plaies après les avoir lavées d'huile et de vin. Le plaçant alors
sur sa monture, il le conduisit à un caravansérail l, où il prit soin
de lui. Le lendemain, en partant, il remit deux deniers au pré-
1 Nous prenons la liberté de substituer cette expression au terme consacré
«. d'hôtellerie » qui se rencontre dans toutes les traductions françaises. Le
mot latin de l'Évangile est stabulum > en grec IlavSoxetov (station des cara-
vanes). Si le lecteur veut bien se rappeler tous les détails dans lesquels il
nous a été nécessaire d'entrer, à propos de l'étable de Bethléem, il com-
prendra laraison de ce changement. Le texte de 1 Évangile, en passant dans
toutes nos langues modernes, a subi des interprétations accommodées au
génie de chaque langue. La parabole du bon Samaritain est connue dans le
iernier de nos hameaux. L'expression « hôtellerie » n'éveille chez nous
aucune autre idée que celle d'un établissement d'hospitalité, tenu par des
particuliers, qui hébergent, moyennant rétribution. Le stabulum, ou ca-
ravansérail évangélique, est complètement étranger à cette institution
toute moderne. A la porte de chaque ville, se trouvait, comme nous l'a-
vons dit, un abri pour les hommes et les animaux. L'hospitalité qu'on
y recevait pour une nuit était gratuite, mais ne comprenait exactement que
le couvert. Les voyageurs devaient pourvoir eux-mêmes à leur subsis-
tance et à celle de leurs bêtes de somme. Voilà pourquoi le bon Samaritain,
arrivé dans le caravansérail, prend lui-même soin du blessé. La plus modeste
de nos hôtelleries actuelles lui eût offert au moins le concours d'une servante
d'auberge. Sur le chemin de Jérusalem à Jéricho, il n'y avait, à l'époque
évangélique, rien de semblable. Un préposé , entretenu aux frais de la ville,
habitait cependant le caravansérail, pour donner aux voyageurs les instruc-
tions nécessaires, et les mettre en rapport avec tes habitants, pour se pro-
curer, à leurs risques et périls, les provisions dont ils pouvaient avoir
besoin. Ce système primitif de l'hospitalité orientale se retrouve, de nos
jours encore, dans quelques contrées de l'Espagne. C'est ainsi que le lende-
main de son arrivée, prêt à reprendre sa route, le bon Samaritain quitte
l'abri hospitalier, sans rien payer pour son séjour personnel; mais il remet
au préposé du caravansérail deux deniers pour l'engager à prendre soin du
blessé, et lui promet de lui tenir compte au retour de l'excédant de dépense»
qui pourrait se produire ultérieurement.
54 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — Ire ÉPOQUE (AN 1-312).
posé, en disant : Prenez soin de cet homme, et tout ce que vous
dépenserez en plus je vous le rendrai à mon retour. — Jésus de-
manda alors au docteur : Lequel de ces trois, le prêtre, le lévite
ou le Samaritain, vous semble avoir été le prochain du blessé? —
Ce fut le miséricordieux Samaritain, répondit le Docteur. — Allez
donc, dit Jésus, et faites de même '. »
33. Pour saisir le véritable sens de la parabole, il faut avoir une
notion exacte du terme de « prochain, » chez les Juifs. L'idée qu'il
exprime est aujourd'hui d'une notoriété universelle, dans les civili-
sations issues du christianisme. Nous avons appris du Verbe in-
carné que tous les hommes sont nos proches et nos frères, par la
commune origine, par la vocation à la même patrie et la partici-
pation au même sang rédempteur. Cette effusion de l'esprit de
fraternité dans le monde est parmi nous un fait tellement familier,
que nous ne songeons même plus à en remercier son divin Auteur.
Il semble impossible qu'une pareille doctrine n'ait pas été celle cta
toutes les époques et de tous les pays. Elle était cependant incon-
nue àl'antiquité. Ni l'idée ni le mot n'existent dans les langues dites
classiques. Le Proxirnus de Cicéron, le nx^ioç des Grecs signi-
fiaient uniquement les liens de la parenté. On avait admiré, comme
un sublime effort de la philosophie spéculative, le mot fameux
d'un auteur romain : « Je suis homme, rien de ce qui touche à
l'humanité ne m'est étranger. » Mais l'axiome demeurait à l'état
d'abstraction purement théorique. La réalité était l'esclavage,
érigé en principe social ; et la dédaigneuse épithète de Barbare,
donnée par un citoyen de Y Agora ou du Forum à tout ce qui n'é-
tait ni Grec ni Romain. Chez les Juifs, cet exclusivisme n'était ni
moins accusé ni moins choquant. 11 avait revêtu les formes rigo-
ristes de la secte pharisienne. Voici comment raisonnaient sur ce
point les docteurs de la loi. Moïse avait écrit au Lévitique ces pa-
roles légales : « Vous aimerez votre frère. » Le mot hébreu Rea
Be peut entendre dans le sens général de frère, ou dans celui plus
restreint d'ami. C'était cette dernière interprétation qui avait pré-
* Luc, X, 25-37.
CHAP. VIII. — PARABOLES. 35
valu dans la Synagogue. U nous est ordonné d'aimer nos amis,
disaient les rabbins ; donc, par une raison inverse, il nous est
prescrit de haïr nos ennemis. En conséquence, le nom de Gentils,
indistinctement donné par les Juifs à toutes les races étrangères,
exprimait dans leur bouche un sentiment de mépris identique à
celui que renfermait le mot de Barbare chez les Romains et les
Grecs. En dehors de la descendance d'Abraham, un Hébreu pro-
fessait pour le reste du genre humain une invincible horreur. En
outre, il y avait, de Juif à Juif, une distinction sophistique, dont, le
pharisien de l'Évangile nous donne la clef. Un vrai serviteur de
Jéhovah ne considérait comme Rea, ou prochain, qu'un homme
au moins aussi juste que lui-même. La mesure de l'affection fra-
ternelle d'un pharisien, établie ainsi sur la base de l'égoïsme, se
trouvait en fait ne s'appliquer jamais à personne. Tel est le sens
réel du dialogue qui s'établit entre le divin Maître et le docteur de
la loi. Cet hypocrite débute par professer qu'il aime Jéhovah « de
tout son cœur, de toute son âme, de toutes ses forces et de tout
son esprit. » Qui donc sera le prochain d'un adorateur si fidèle,
d'un si parfait disciple de Moïse, d'un si vertueux enfant d'Abra-
ham? Évidemment, en adressant cette demande à Jésus, le doc-
teur de la loi « faisait parade de sa justice, s> comme dit l'Évan-
gile mais
; il formulait en même temps une interrogation captieuse.
Si le Sauveur répondait que tous les Juifs étaient le prochain d'un
tel juste, il fournissait un prétexte plausible de renouveler contre
lui l'accusation de flatter les pécheurs, dans une pensée vulgaire
de popularité. S'il répondait que le prochain d'un juste ne pouvait
être qu'un autre juste d'un mérite égal, il perdait sa réputation de
bienveillance et de charité miséricordieuse, qui lui attirait les bé-
nédictions dela foule.
34. Le Verbe incarné renverse en se jouant cet échafaudage de La MmO*
perfidie étroite et vindicative. Dans le désert qui séparait Jérusa- faSSï?
lem de Jéricho, environ à quatre lieues de cette dernière ville, se IjérSE
trouvait un passage tristement fameux par les sinistres dont il était
le théâtre. On le nommait Adommim ou « Montée du sang. » Les
rochers qui l'entouraient offraient une retraite inexpugnable aux
56 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — lre ÉPOQUE (AN 1-312).
bandes de brigands, qui fondaient sur les voyageurs isolés et re
nouielaient chaque jour leurs attentats impunis. Les Romains éle
vèr&nt plus tard en ce lieu une forteresse , où un poste de soldat
veillait à la sécurité publique. C'est là que le Sauveur transporte
Timagination de ses auditeurs, dans la parabole du bon Samari-
tain. Le choix d'un fils de Samarie, exerçant la miséricorde sur un
Juif blessé, n'est pas moins significatif. Entre un enfant d'Abraham
et un païen, il y avait encore une possibilité de contact. Le Temple
de Jérusalem recevait les offrandes des Gentils, mais il repoussait
absolument celle d'un Samaritain. Tel est le prochain que Jésus
donne à ce docteur de la loi, si orgueilleux de sa vertu, si pro-
fondément retranché dans ses haines de secte et dans ses antipa-
thies nationales. Dès qu'un Samaritain pouvait être le prochain
d'un Juif, et réciproquement, toutes les barrières de séparation
entre les races étaient brisées. La charité universelle, ce mot et
cette idée si inconnus alors, rapprochait toutes les distances, réu-
nissait toutes les âmes, et fondait sur la terre le règne de l'amour
des hommes en Dieu. « Allez et faites de même, » dit Jésus au
pharisien. Parcourez le monde, vous n'y trouverez que des frères.
Dans la communauté des misères d'ici-bas , apportez l'effusion
d'une miséricorde universelle. Le genre humain était vraiment ce
blessé de Jéricho, abandonné sur le chemin des siècles, couvert
de plaies par la violence de Satan. Jésus venait panser ses bles-
sures, avec l'huile de sa grâce et le vin fortifiant de son sang ré-
dempteur. Et pourtant Jésus n'était aux yeux des Juifs qu'un Sa-
maritain, un excommunié, un maudit. Combien de fois n'avaient-
ils pas répété au Fils de l'homme les injurieuses dénominations
de Samaritain et de démoniaque ! Voilà pourquoi sans doute le
divin Maître voulut se représenter lui-même sous les traits du
bon Samaritain.
L'héritage
entre deux 35. «Or, quelqu'un d'entre la foule, reprend le texte sacré, dit à
frères. des
Paraboles Jésus : Maître , ordonnez a mon frère de partager avec moi son
serviteurset
vigilants, héritage. — Homme , répondit Jésus , qui m'a constitué , entre
du
teor dispensa-
infidèle.v«us, pour être votre arbitre ou faire vos partages?
v Et s'adressant
au peuple, il dit : Voyez à vous mettre en garde contre tout senti-
CHAP. VIII. — PARABOLES. 57
ment d'avarice. Car la vie ne dépend, en aucune sorte, de l'abon-
dance des biens que l'homme possède. — Il leur proposa alors
cette parabole : Un riche vit un jour ses campagnes chargées de
fruits : et il s'entretenait dans son espérance, se disant à lui-même :
Que vais-je faire? Je n'ai pas un emplacement assez vaste pour
contenir une récolte si abondante! — Voici ce que je ferai, ajouta-
t-il. Je vais abattre mes greniers et en construire de plus grands.
J'y entasserai tous les produits de mes champs et tout ce que je
possède. Ensuite je dirai à mon âme : Ame, tu as en réserve des
biens suffisants à plusieurs années, repose-toi, bois, mange, et
jouis du plaisir des festins ! — Or Dieu dit à cet homme : Insensé,
cette nuit on va te redemander ton âme ! A qui appartiendra tout
ce que tu as amassé? Telle est l'image de l'avare, qui thésaurise
pour soi et n'est pas riche selon Dieu. — Aussi, continua-t-il, en
s'adressant à ses disciples : Je vous le dis : N'ayez nul souci de la
vie matérielle, ne vous préoccupez ni de votre nourriture ni de vos
vêtements. La vie est plus que la nourriture, et le corps plus que
le vêtement. Considérez les corneilles des campagnes: elles ne
sèment ni ne moissonnent; elles n'ont ni granges ni celliers. Ce-
pendant Dieu leur donne leur pâture. Or combien ne leur êtes-vous
pas supérieurs? Est-il un seul d'entre vous qui puisse, avec tous
ses soins, ajouter seulement une coudée à sa taille? Si donc votre
sollicitude est impuissante pour tes moindres choses, pourquoi
vous inquiéter des autres? Comment croissent les lys des vallées?
Ils ne travaillent ni ne filent. Cependant Salomon, dans toute sa
gloire, ne fut pas vêtu comme l'un d'eux. Mais puisque Dieu décore
ainsi une plante qui sera coupée demain et jetée au four, combien
plus ne fera-t-il point pour vous, hommes de peu de foi? Ne vous
mettez donc pas en peine de ce que vous aurez à manger ou à
boire, et ne vous perdez point en calculs superflus. Tels sont les
vains soucis des nations de la terre. Pour vous, votre Père sait que
vous avez besoin de toutes ces choses. Cherchez donc d'abord le
royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné par
surcroît. Ne craignez pas, petit troupeau; car il a plu à voire Père
de vous donner un royaume. Allez donc, vendez ce que vous ave*
58 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — Ire ÉPOQUE (AN 1-312).
eJ distribuez-le en aumônes. Faites-vous des bourses que le temps
ne consume point; amassez des trésors impérissables pour le Ciel,
là où les voleurs ne sauraient avoir d'accès, ni les vers exercer
leur ravage. Car cù est votre trésor, là aussi sera votre cœur. Por-
tez la ceinture à vos reins et tenez en main la lampe allumée. Vous
êtes semblables à ces hommes qui attendent le moment où leur
maître revient de la cérémonie nuptiale, afin de lui ouvrir la porte
aussitôt qu'il sera revenu et qu'il aura frappé. Bienheureux les
serviteurs que le maître trouvera éveillés ! En vérité je vous le dis,
le maître se ceindra lui-même, les fera asseoir à sa table, et pas-
sant de l'un à l'autre, les servira de sa main. Qu'il soit revenu à la
seconde ou à la troisième veille, il n'importe. Heureux seront les
serviteurs vigilants ! — Si le père de famille savait l'heure à laquelle
le voleur doit venir, il veillerait de même et ne laisserait point en-
vahir sa maison. Soyez donc prêts et veillez vous-mêmes, car lo
Fils de l'homme viendra à l'heure où vous n'y songerez pas. —
Seigneur, demanda Pierre, est-ce à nous seulement ou à tous en
général que s'adresse cette parabole ? — Jésus répondit : A quelle
marque pensez-vous qu'on reconnaîtra un dispensateur fidèle et
sûr, établi par le maître pour avoir la direction des esclaves, et
distribuer à chacun, au temps prescrit, sa mesure de froment?
Heureux le serviteur que le maître, au retour, trouvera occupé à
ses fonctions! Je vous le dis, en vérité, le maître lui confiera l'ad-
ministration detous ses biens. Mais si l'infidèle dispensateur se
dit : Mon maître sera longtemps sans revenir! s'il commence à
frapper serviteurs et servantes, à manger, à boire, à s'enivrer, le
maître reviendra au moment où nul ne l'attendait. Il fera mettre à
part l'insolent dispensateur, et le jugera avec les autres esclaves
infidèles. Ceux qui auront reçu directement les instructions du
maître, et ne les auront pas remplies, seront flagellés plus rigou-
reusement. Les autres, à qui le maître n'avait pas transmis direc-
tement ses ordres, et dont la conduite aura été répréhensible,
seront punis, mais avec moins de sévérité. Car on exige bearcoup
de celui à qui on a beaucoup donné ; on redemande davan-
tage à qui on a plus confié. Pour moi je suis venu jeter le feu
CHAP, VIII, — PARABOLES. 59
sur la terre. Quelle est donc ma volonté sinon de le voir allumé
partout? Je dois être baptisé d'un baptême de sang, et quelles ne
sont pas mes angoisses jusqu'à ce qu'il soit accompli ! Pensez-vous
que je sois venu apporter la paix sur la terre ? Non, je vous l'af-
firme, mais la division. Désormais, sur une famille de cinq membres,
trois seront d'un côté, deux de l'autre : division du père contre le
fils, du fils contre son père, de la mère contre sa fille, de la fille
contre la mère, de la belle-mère contre la bru et de celle-ci contre.
la belle-mère K »
36. Nous n'avons pas voulu couper par des réflexions importunes Le rojx:> c
cette page évangélique. Il faudrait en relever chaque parole, si pai m™
l'on voulait noter tous les traits de mœurs locales, qui en attestent
l'authenticité. La loi d'hérédité, chez le peuple juif, était éminem-
ment protectrice de la famille. Les propriétés foncières, comme on
dirait de nos jours, n'étaient presque jamais partagées; elles étaient
dévolues à l'aîné, qui avait droit en outre à la moitié des biens
meubles. La civilisation hébraïque, dont la force exceptionnelle et
la persistance vraiment phénoménale étonnent nos jurisconsultes
modernes, dut beaucoup à ce principe éminemment conservateur.
Peu importe que nous ayons, sur ce point, des idées diamétra-
lement opposées! Nous n'avons pas le droit de refaire le passé à
notre taille. Au reste, un bras de mer sépare ici les deux plus
puissantes nations de notre Europe, et s'il fallait juger les deux
systèmes contradictoires par leurs résultats, l'avantage social serait-
il de notre côté ? Quoi qu'il en soit, Jésus éconduit l'Israélite qui
voulait le prendre pour juge, et l'Église catholique, héritière de
l'autorité de son divin Époux, laisse aux législations civiles toute
latitude à cet égard. Les biens, que le Verbe incarné apporte au
monde, ne sont pas de cette nature. Le Sauveur est venu distribuer
aux hommes l'héritage des cieux, il les laisse se disputer à leur
fantaisie les héritages de la terre. Insensé?, qui songent à agrandir
leurs demeures, la nuit même où Dieu va redemander leur âme 2
Cependant le Verbe fait chair n'entend point exclure son Église du
1 Luc, xn, 13-53. ; Matth., xxiv, 42-4S-
60 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — Ire ÉPOQUE (AN 1-312).
domaine des choses d'ici-bas. Il y a longtemps que le sophisme
exploite ce préjugé, et qu'au nom de Jésus lui-même, il aspire à
dépouiller la divine Épouse du Christ. Le Sauveur a léfuté d'a-
vance ces doctrines mensongères. « Ne craignez pas, petit troupeau,
dit-il, car il a plu à votre Père de vous donner un royaume. » Que
n'a-t-on pas fait, depuis dix-huit siècles, pour arracher à l'Église
son royaume? que n'a-t-on pas dit, pour reléguer le prêtre dans
le coniessionnal, l'évêque dans la sacristie et le Pape aux cata-
combes? «Ne craignez pas, petit troupeau, car il a plu à votre
Père de vous donner un royaume. Cherchez d'abord le règne de
Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné par surcroît- »
Jamais prophétie ne s'est plus manifestement réalisée, et :amais,
en dépit de toutes les convoitises humaines, ne s'est plus solennel-
lement maintenue. 11 faut le redire à notre siècle, comme on le
disait au temps de Frédéric II, ou d'Henri IV d'Allemagne. L'expé-
rience s'est faite sur la plus large échelle qu'aucune commission
scientifique puisse imaginer. Chaque tyrannie vulgaire a voulu
découronner l'Église, la spolier, et remplacer le sceptre qu'elle
porte à la main par un bâton de mendiant. Plus d'une fois des pré-
tentions de ce genre ont trouvé pour complice la plus haute des
puissances de ce monde, le génie. Une telle situation vaut la peine
d'être sérieusement examinée. L'Église est toujours le pusiilus grex,
dont parlait le Sauveur. La force matérielle lui manque ; le plus
mince des hommes d'État peut se donner la joie d'insulter à cette
faiblesse, et de la iouler aux pieds. Mais voilà le miracle. L'Église
détrônée, vaincue, en apparence anéantie, se relève toujours, le
diadème au front, et le sceptre à la main. Heureuse quand il lui est
donné de bénir la tombe de son persécuteur repentant ! La solida-
rité divine entre le gouvernement du ciel et celui de l'Église est un
fait attesté par le témoignage le moins contestable, celui de l'his-
toire. L'Église de Jésus-Christ est aujourd'hui le plus ancien des
royaumes de l'Europe. Elle préexiste à tous les autres, comme elle
a survécu à ceux qui sont tombés. A moins de nier l'évidence, on
ne saurait le méconnaître. Elle a sur les autres l'immense avantage
de croire, d'une foi divine, à sa propre immortalité. Pourquoi donc
CHAP. VIII. — PARABOLES. 61
tout ce qui veut vivre, tout ce qui aspire à la durée ne comprend-
il pas l'absolue nécessité de s'appuyer sur la seule force qui ne
passera jamais?
37. Cependant la royauté de l'Église est la seule qui ne connaisse Détail?
m repos, ni trêve, ni transaction avec les passions conjurées. Les locales,
autres pouvoirs vivent de compromis : mais Jésus a fondé son
édifice immortel sur le principe opposé. « Pensez- vous, dit-il, que
je sois venu apporter la paix sur la terre? Non, je vous l'affirme,
mais la séparation. » Étrange procédé de gouvernement! Cepen-
dant l'Eglise est debout. Qu'on veuille donc enfin y réfléchir, et,
ne fût-ce qu'au point de vue de l'intérêt politique, qu'on accorde
à ce phénomène sans exemple l'honneur d'une attention moins
superficielle. L'Évangile a inauguré dans le monde une lutte, qui
commence au cœur de chaque individu, se prolonge dans chaque
famille, et éclate au sein de toutes les sociétés. Lutte immortelle
de la vérité contre le mensonge, de la vertu contre le crime, du
dévouement et du sacrifice contre la mollesse et la sensualité, de
l'ordre contre le désordre, du devoir contre la licence, de l'esprit,
contre la chair, de Dieu contre Satan ! L'histoire, depuis Jésus-
Christ, n'est que le champ clos de ce grand duel. Qui pourrait dé-
nombrer tous les ennemis, dont l'épée, le génie, ou la plume se
sont usés sur l'armure invincible de l'Église ? Voilà pourquoi
Notre-Seigneur disait à ses Apôtres : « Portez la ceinture à vos
reins. » La tunique orientale, large et flottante, avait besoin d'être
relevée à la taille et serrée dans une ceinture, pour se prêter à
l'activité d'un ministère vigilant et laborieux. Telle sera, jusqu'à
la fin des âges, l'attitude de l'Église. Pierre, qui doit en être le
chef visible, veut connaître, au juste, l'étendue de la responsabilité
qui lui incombera. Est-ce lui seulement, et les Apôtres, qui devront
veiller et combattre ? Le divin Maître lui répond par une autre allé-
gorie, empruntée à l'économie domestique de ce temps. Les riches
propriétaires établis en Judée , depuis l'invasion romaine , em-
ployaient denombreux esclaves à la culture de leurs champs. Ces
exploitations rurales, véritables colonies serviles, étaient surveillées
par un préposé, qui dirigeait les travaux et distribuait, chaque
f>2 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — Ire ÉPOQUE (AN 1-312).
mois *, au nom du maître, la provision de blé correspondante aux
besoins des diverses familles. Ce préposé n'était lui-même qu'un
esclave ; s'il faisait preuve de zèle et d'une véritable capacité, il
pouvait devenir intendant général, et, ce jour-là, il voyait briser
ses chaînes; l'affranchissement lui rendait la liberté. Telle est l'ai'
lusion renfermée dans la parole du Sauveur : « Heureux cet esclave,
rue le maître trouvera ainsi fidèle à ses devoirs ! En vérité je vous
«e dis, le maître lui confiera l'administration de tous ses biens. »
Mais, le plus souvent, ces esclaves ne profitaient de leur élévation
que pour se livrer à l'instinct brutal et aux appétits grossiers, que
la servitude développe dans les âmes. Ils faisaient peser leur auto-
rité sur leurs compagnons d'esclavage. « Le maître ne reviendra
de longtemps! disaient-ils. Et ils accablaient de coups serviteurs
et servantes ; passant les jours à manger, boire et s'enivrer. » Ce-
pendant lemaître revenait enfin. Juge suprême, sur sa terre, ayant
droit de vie ou de mort sur tous ses esclaves, il réservait, pour le
préposé infidèle, les rigueurs les plus dures de Yergastulum et les
plus nombreuses distributions de coups de fouet; ce qui ne l'em-
pêchait pas de punir les délits des autres esclaves, muis avec moins
de sévérité, car, dit Notre-Seigneur : « On exige beaucoup de celui
à qui l'on a beaucoup donné, on demande davantage de celui à qui
on a plus 'confié. » Donc la responsabilité, dans le gouvernement
de l'Église, se proportionne à la grandeur des fonctions. Le maître
qu'on sert, est Dieu; nul ne saurait tromper son regard, surprendre
sa vigilance, ni égarer sa justice. Voilà pourquoi les tentatives
d'influence, ou de corruption humaine, échoueront toujours devant
les successeurs de Pierre, à qui il fut dit : « Que servirait à l'homme
de gagner l'univers, s'il perd son âme ? » Le Maître viendra à l'heure
la moins prévue. Il jugera le serviteur coupable, et lui infligera des
supplices d'autant plus grands que l'administration dont il avait la
charge était plus éminente.
1 L'expression latine Mensura, dérivée de Mensis « mois, » se rattache éty»
mologiquement à ces distributions mensuelles de vivres, faites aux esclaves.
Le Demensum, mesure légale, équivalant à cinq boisseaux, représentait la
quantité de blé mensuellement fournie à chaque esclave.
CIIAP. VUL — LA FÊTE DES ENCÉNIES. 63
§ V. La fête des Encénies.
38. <* Or, continue l'Évaneréliste, on célébrait la fête des Encénies , feênj
à Jérusalem. L'hiver était venu, et Jésus se promenait dans le
Temple, sous le portique de Salomon. Les Juifs donc l'entourèrent
et lui dirent : Jusques à quand tiendrez-vous notre esprit dans l'in-
certitude? Sivous êtes le Christ, dites-le-nous ouvertement. — Jésus
leur répondit : Je vous parle, et vous ne croyez point. Les œuvres
que je fais, au nom de mon Père, suffisent à rendre témoignage de
moi. Mais vous ne croyez point, parce que vous n'êtes pas de mes
brebis. Mes brebis écoutent ma voix, je les connais et elles me
suivent. Je leur donne la vie éternelle; elles ne périront jamais, et
nul ne les ravira de ma main. Mon Père qui me les a données est
plus grand que tout; nul ne saurait rien arracher à la main de mon
Père. Or le Père et moi nous sommes un. — Alors les Juifs prirent
des pierres pour le lapider. Jésus reprit : J'ai accompli sous vos
yeux, par la vertu de mon Père, un grand nombre de bonnes
œuvres. Pour laquelle, en particulier, me lapidez-vous? — Non,
s'écrièrent-ils. Ce n'est pour aucune de vos bonnes œuvres que
nous voulons vous lapider. C'est à cause de votre blasphème. C'est
parce qu'un homme, tel que vous l'êtes, se proclame Dieu. — Jésus
leur répondit : Ne trouve-t-on pas, dans votre loi, cette parole :
« u'ai dit : Vous êtes des Dieux 4? » Si donc l'Écriture est un mo-
nument inviolable, et si elle appelle dieux ceux à qui la parole du
Seigneur a été adressée, comment osez-vous accuser de blasphème
celui que le Père a sanctifié, et envoyé dans le monde, parce qu'il
vous dit : Je suis le Fils de Dieu? Si je ne fais point les œuvres de
mon Père, ne me croyez pas; mais si je les fais, alors même que
j/Gus voudriez rejeter mon témoignage, croyez mes œuvres, et
reconnaissez que le Père est en moi, et moi dans le Père. —
Après ce discours, ils cherchaient à le mettre à mort, mais il
s'échappa de leurs mains, et sortant de Jérusalem, il se dirigea
vers les frontières de la Judée, pour gagner l'autre rive du Jour-
dain 2.»
* Psalm., lxxxi, 6. — « Joan., x, 22-39; Matth., xix.
64 HISTOIRE DE L'EGLISE, I?d ÉPOQUE (AN 1 -312).
39. Le récit évangélique est étroitement lié aux détails les plus
intimes de l'histoire juive. Le Testament Ancien constitue une sorte
de commentaire perpétuel, qui illustre le Testament Nouveau. Ceîl€
connexion, entre le passé d'Israël et les faits de l'époque messia-
nique, est l'une des preuves les plus manifestes de l'authenticité d«
l'Évangile. Voiià pourquoi il est absolument indispensable aujour
d'hui de reprendre l'étude trop négligée de l'histoire biblique. La
génération actuelle, en France, ne connaît l'Ancien Testament que
par des manuels, appelés «classiques, » et qui, en réalité, sont
des résumés de résumés. On dirait que la révélation divine a fait
peur à notre siècle; on l'a réduite en doses infinitésimales, comme
ces poisons énergiques qu'une science récente a trouvé le secret
de résoudre en granules presque impondérables. La vérité s'efface,
dans les intelligences, au moyen de ces dilutions systématiques.
On a fait disparaître de la sorte les preuves les plus directement
appréciables de l'authenticité des Évangiles. Qu'on demande à l'un
des milliers de jeunes littérateurs à brevet, qui sortent chaque
année de nos écoles, ce qu'était, à Jérusalem, la fête des Encénies.
Aucun n'en saura même le nom. Heureux s'il ne songe pas à se
glorifier de son ignorance, et s'il n'accueille pas, avec un sourire
de mépris, un terme aussi évidemment légendaire que celui d'En-
cénies ! IL est temps de sortir enfin les âmes, rachetées par le sang
de Jésus-Christ, de cette pédagogie étroite et incomplète. Quand
une époque se montre si orgueilleuse de sa propre science , il ne
lui est pas permis de demeurer aussi profondément étrangère à la
seule science indispensable, celle du salut. La solennité des Encé-
nies rappelait aux Juifs une date mémorable de leur existence
religieuse et nationale. La persécution d'Antiochus-Épiphane avait
banni Jéhovah de son Temple. Le culte mosaïque avait cessé dans
la ville sainte, et l'on sacrifiait à Jupiter et à Vénus, sur l'autel du
Dieu vivant. Les prêtres égorgés , les Hébreux fidèles réduits en
esclavage, le nom même de la loi interdit comme un cri de rébel-
lion; tous les massacres, toutes les violences, toutes les atrocitél
avaient rempli la Judée de terreur et de larmes. Au milieu de 11.
défection, ou du découragement général, un héros s'était levé sur
CHAP. VIII. — LA FÊTE DES ENCÉNIES. 65
les rochers de Modéïn. Avec une poignée de braves, Judas Machabee
osa arborer le drapeau proscrit de Jéhovah. Sans alliés , sans
espérance humaine, sans autre appui, sur la terre, que son grand
cœur et une épée mise au service d'une cause sainte, il lutta contre
la puissance triomphante d'un monarque qui régnait sur les trois
quarts de l'Asie. Or trois ans, jour pour jour, après que le premier
sacrifice idolâtrique avait été offert à Jupiter Olympien sur l'autel
des holocaustes, le vingt-cinquième du mois de Casleu (27 no-
vembre), Judas Machabee, vainqueur du tyran de sa patrie, effaçait
les traces des profanations impies dont le Temple avait été le
théâtre. Tous les Juifs fidèles remplissaient les parvis. Au chant
des hymnes saints, aux sons harmonieux du kinnor, de la lyre et
des cymbales, l'autel nouveau fut consacré. L'holocauste et les
sacrifices furent accomplis, selon le cérémonial mosaïque. La foule
prosternée adorait le Seigneur; les cantiques d'allégresse et de
reconnaissance s'élevaient jusqu'au ciel l. Les fêtes se prolongèrent
durant huit jours, et cette rénovation si soudaine et si inespérée
emprunta à la langue même que les Syriens hellénistes avaient
importée en Palestine son nom significatif & Encénies ('Eyxalvta
«Renouvellement, » en hébreu : Hanucca). L'ennemi n'avait pas
eu le temps d'user, en l'honneur des idoles, toute la provision
d'huile, tenue en réserve pour les usages du Temple. Cette circons-
tance avait redoublé les transports de la joie nationale. Pendant
les huit jours de la fête, l'illumination de l'édifice sacré fut perma-
nente. La ville entière voulut s'associer à cette démonstration
pieuse, et des lampes allumées brûlèrent nuit et jour aux façades
de toutes les maisons. De là, le nom de Fête des Lumières , donné
aussi à la solennité des Encénies. Judas Machabee et ses frères,
réunis en assemblée nationale , avec les descendants d'Aaron ,
ordonnèrent qu'à l'avenir Israël célébrerait, pendant huit jours,
cet anniversaire sacré. Telle était cette Dédicace du Temple de
1 Mach., iv, 36 ad ultimum. Nous avons reproduit, pour l'origine de là fê*«s
des Encénies et la description du portique de Salomon, les détails précédem-
ment donnés par nous dans l'Histoire générale de r Église, tom. III, pag. 664-
666, et tom. IV, pag. 147, 148.
Y. 5
66
HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — Ire ÉPOQUE (AN 1-312).
Jérusalem, image de la Dédicace des Églises chrétiennes, célébrée
aujourd'hui dans tout l'univers.
Le portique
de Saloœon. 40. Chaque mot de l'Évangile est un trait d'authenticité. « On
était en hiver, » dit le texte saint. En effet, la saison des pluies
commence, pour la Palestine, vers le milieu de novembre *. « Jésus
se promenait sous le portique de Salomon. » Voici , d'après l'his-
torien Josèphe, la description des parvis, élevés par Hérode autour
du Temple de Jérusalem. C'est un témoin oculaire, un prêtre juif,
qui nous retrace les magnificences d'un monument qui fut le ber-
ceau de son enfance, l'asile respecté de sa jeunesse, et dont le
souvenir, survivant aux désastres de la ruine, arrachait des larmes
à sa vieillesse. « Les portiques du Temple, dit-il, furent l'ouvrage
le plus étonnant dont les hommes aient jamais entendu parler. Les
portes extérieures, ouvrant sur les parvis, formaient de grands et
magnifiques arcs de triomphe, auxquels étaient suspendues des
tentures de soie, décorées de fleurs brodées en pourpre, et de
colonnes figurées dans le tissu. Au-dessus des corniches courait
une vigne d'or massif, dont les grappes pendantes émerveillaient
le spectateur, plus encore par leur admirable travail que par la
richesse de la matière. Tout le périmètre de l'enceinte sacrée était
entouré d'un mur de pierre de taille , soutenant, sur la face orien-
tale, un double portique, aussi long que le mur lui-même, et faisant
1 Les Juifs, dit le docteur Sepp, partageaient l'année en six saisons ; « la
moisson » (avril et mai) ; « Pété » époque des grandes chaleurs (juin, juillet
et août); « les semailles » (septembre, octobre) ; « l'hiver » ou les mois des
pluies depuis le 15 Casleu (novembre) jusqu'au 15 Sebeth (janvier) ; enfin « la
saison des froids secs » (février et mars). (Sepp, Vie de Notre-Seigneur Jésus-
Christ, tom. Il , pag. 191.) Voici du reste le tableau des mois hébraïques, de
Tannée sainte :
1 Nisan ou Abib, 30 jours = Mars. 7 Tisri 30 jours = Septembre
= Avril. 29 id. = Octobre.
2 Ijar ,«. 29 id. 8 Markesvan...
3 Sivan .... 30 id. = Mai. 9 Casleu 30 = Novembre
= Décembre.
4 Tammus 29 id. = Juin. 10 Tebeth 29 id.
= Janvier.
5 Ab 30 id. s Juillet. 11 Sebeth 30 id.
id. = Février.
6 Elul. ., 29 id. = Août. 12 Adar 29
Tous les trois ans, l'année avait treize mois. Le mois supplémentaire était
de treize jours, et s'appelait Vé-Adar, ou second Adar.
CHAP. VIII. — LA FÊTE "ES ENCÉNIES. 67
face à la porte d'entrée du Temple proprement dit, dans l'axe de
laquelle rayonnaient tous les parvis extérieurs. Le côté sud-est
servait d'appui au portique de Salomon, qui était triple, et s'éten-
dait dans toute la largeur de la vallée du Tyropéon. Le mur de
quatre cents coudées de hauteur (216 mètres), qui soutenait ce
portique , avait été construit par Salomon. Voilà pourquoi le nom
de ce prince fut conservé au nouvel édifice , bâti par Hérode. De
ce point, la vue plongeait dans un véritable précipice. A cette
hauteur naturelle, déjà si considérable, Hérode ajouta l'enrayante
surélévation du parvis, en sorte que, si, de la plate-forme supé-
rieure, on cherchait à mesurer du regard la profondeur totale, la
tête était prise de vertige '. Quatre colonnades parallèles régnaient
d'un bout à l'autre du portique de Salomon. Le diamètre de chaque
colonne était tel qu'il fallait trois hommes pour les embrasser; leur
hauteur était de vingt-sept pieds, et leur fût, CGuronné de chapi-
teaux corinthiens, portait vers la base une double spirale. Elles
étaient au nombre de cent soixante-deux. En raison même du
parallélisme des colonnes, disposées quatre par quatre, le portique
était triple; les deux arcades latérales étaient de proportions sem-
blables, et avaient chacune trente pieds de large, un stade 2 de
long, et plus de cinquante pieds de haut. L'avenue centrale avait
le double, en hauteur et en largeur, de sorte qu'elle dominait com-
plètement les deux autres. Le faîte était orné de sculptures sur
bois, en haut relief, et de dessins variés. Celui de la travée du milieu
était fortement relevé, les murs supérieurs étant coupés par l'ar-
chitrave etdivisés par des colonnes engagées; le tout d'une archi-
tecture simerveilleuse, que ceux qui n'ont pas vu cet édifice ne
peuvent croire ce qu'on en rapporte ; tandis que ceux qui l'ont vu
1 C'est le faîte du portique de Salomon que l'Évangile nomme le Pinna-
culum Templi, sur lequel Satan transporta le divin Maître , en lui proposant
de se précipiter sans crainte parce qu'il est écrit : «Jéhovaha donné à ses
anges l'ordre de vous soutenir sur leurs ailes. »
2 Le stade olympique dont Josèphe parle ici représentait dans notre sys-
tème métrique actuel 184™, 95e. La coudée hébraïque valait 20 pouces ou
0,540 millimètres de nos mesures actuelles.
68 HISTOIRE DE L 'ÉGLISE. — Ire ÉPOQUE (AN 1-312).
trouvent toutes les descriptions au-dessous de la réalité. Le sol était
entièrement pavé en mosaïques l. »
Harmonie 41 . Nous comprenons maintenant pourquoi le portique de Salo-
évaugéiique mon , à l'exposition sud-est du Temple, était fréquenté de préfé-
mœurs et les rence
loia juives. . par les Juifs dans la saison d'hiver. Les moindres particula-
rites du texte saint s'adaptent ainsi merveilleusement dans le cadre
de l'histoire. L'impossibilité absolue d'une supposition apocryphe
de l'Évangile ressort manifestement de la perpétuelle harmonie
d'ensemble et de détails, entre le récit de l'écrivain sacré et les
réalités contemporaines de la civilisation hébraïque. L'attitude de
plus en plus embarrassée des Juifs, en face de la personnalité au-
guste du divin Maître, n'est pas moins significative. D'après la
théorie du rationalisme moderne , Jésus n'a fait aucun miracle.
Ainsi, l'éclatante guérison de l'aveugle-né n'avait point alors ému
l'opinion des habitants de Jérusalem. Les pharisiens et les princes
des prêtres n'avaient eu aucun prétexte de manifester leurs craintes
et leurs antipathies vis-à-vis du Sauveur. Comment donc les Juifs
se pressent-ils sous le portique de Salomon, entourant Jésus
et disant : « Jusques à quand tiendrez - vous notre esprit dans
l'incertitude? Si vous êtes le Christ, dites-le-nous sans détour! n
Le Christ que les Juifs attendaient devait faire des miracles. Les
prophètes l'avaient ainsi annoncé. « Jéhovah, votre Dieu, viendra
lui-même, avait dit Isaïe, et il vous apportera le salut. Alors les
yeux des aveugles seront ouverts; l'oreille des sourds entendra; le
boiteux bondira comme le cerf agile ; la langue des muets sera dé-
liée. Les hommes rachetés par Dieu se convertiront2. » Tel était le
signalement prophétique du Messie. Tout le monde le savait à Jé-
rusalem. Sidonc Jésus n'eût fait aucun miracle; s'il n'eût point
ouvert les yeux de l'aveugle-né ; s'il n'eût point opéré un seul des
prodiges de miséricorde dont l'Évangile contient le récit, nul n'au-
rait songé à voir en lui le Christ tant désiré. Cependant les Pro-
phètes eux-mêmes avaient été thaumaturges. Le signe du miracle
n'était pas le seul auquel on dût reconnaître le Messie. La descrip-
1 Joseph., Antiq. Judaic, lib. XV, cap. xiv. — * Isaï., xxxv, 4, 6, 10.
GHAP. VIII. — LA FETE DES ENCENIES. 69
tion des splendeurs de la royauté du Fils de David, si éloquem-
ment tracée à l'avance par les écrivains inspirés, s'accordait fort
peu alors avec l'humilité du Fils de l'homme, qui n'avait point où
reposer sa tête. Les Juifs hésitaient donc. « Jusques à quand,
disent-ils, prolongerez-vous notre anxiété et nos incertitudes? Si
vous êtes réellement le Christ, déclarez-le ouvertement! » Jésus
répond à cette demande catégorique, avec une majesté souveraine.
Il affirme, pour la vingtième fois, sa divinité. Mais les Juifs vou-
laient bien d'un Christ, fils de David ; ils ne voulaient pas d'un
Christ, Fils de Dieu. Encore aujourd'hui les enfants de Jacob ré-
pètent, comme une accusation d'idolâtrie dirigée contre les chré-
tiens, laparole de Moïse : a Écoute, Israël. Jéhovah, notre Dieu, le
Seigneur est un1. » Le mystère de l'unité divine, dans les splen-
deurs fécondes de la Trinité, demeure fermé à leurs regards, comme
il l'était à ceux de leurs ancêtres. « Quoi ! vous êtes un homme, et
vous osez vous proclamer Dieu ! » s'écrient-ils, et toutes les mains
s'arment de pierres pour lapider le blasphémateur. Or, le seul lieu
du monde où l'apothéose fût alors regardée comme un crime était
Jérusalem. Rome, Athènes, Alexandrie, toutes les cités de l'Orient
et de l'Occident, depuis Antioche jusqu'à la Lugdunum des Gaules,
étaient peuplées d'autels érigés en l'honneur du dieu Tibère. César,
assassiné par son propre fils, était dieu; Auguste était dieu, Livie
était déesse; faites donc composer l'Évangile par un auteur étran-
ger aux lois et aux mœurs juives ! Imaginez , pour les récits
évangéliques , un autre théâtre que celui de la Judée; d'autres
acteurs que les fils d'Abraham ; un autre milieu que la civilisation
mosaïque !
* Deuteron., vi, 4.
CHAPITRE IX.
ÔERNÏBRS MOIS DE MINISTÈRE PUBLIC.
SOMMAIRE.
§ I. VOYAGE DE JÉSUS DANS LA PÉRÉE.
1. Marthe et Marie. L'action et la contemplation. — 2. La femme courbée de-
puis éis-huft sbs. — 3. Le repas chez un chef des pharisiens. L'hydropique. Le
banquet des pauvres. Parabole du souper offert par le père de famille. —
4. Exposition du miracle opéré sur l'hydropique. — 5. Les premières places au
festiu. — 6. La charité chrétienne. — 7. Du nombre des élus. — 8. Paraboles
de la tour et du roi qui entreprend une guerre. — 9. Sens des deux para-
boles. — 10. Le bon pasteur. La drachme perdue. — 11. Parabole de l'enfant
prodigue. — 12. Explication de la parabole. — 13. Parabole de l'intendant
infidèle. — 14. Le rationalisme et la parabole évangélique. — 15. L'Évangile
substitué à la loi et aux prophètes. — 16. Question des pharisiens sur le di-
vorce. — 17. Miraculeuse puissance de la doctrine de Jésus. — 18. Jésus et
les petits enfants. — 19. Un jeune homme, noble et riche, aux pieds de Jésus.
— 20. Les trois conseils évangéliques. — 21. La demande ambitieuse des fils
de Zébédée et de leur mère. — 22. Interrogation des pharisiens relative à
l'avènement du royaume de Dieu. — 23. Première interprétation de la réponse
du Sauveur. — 24. Seconde interprétation. — 25. La pauvre veuve et le
mauvais juge. Le pharisien et le publicain. — 26. Parabole des vignerons et
du père de famille. — 27. Détails de mœurs locales. — 28. Parabole du mau-
vais riche et du pauvre Lazare. — 29. Application historique de la parabole.
§ II. RÉSURRECTION DE LAZARE.
S0. Maladie et mort de Lazare à Béthanie. Message de ses deux sœurs à Jésus.
— 31. Lugubre comédie inventée par Woolston et reproduite par le rationa-
lisme actuel. — 32. Impossibilités matérielles. — 33. Impossibilités morales.
— 34. Arrivée de Jésus à Béthanie. Les deux sœurs de Lazare. — 35. Les fu-
nérail es etle deuil chez les Juifs. — 36. L'hypothèse rationaliste et les réalités
évangéliques. — 37. Résurrection de Lazare. Jam fœcet. — 38. Monuments et
traditions.
CHAP. IX. — VOYAGE DE JÉSUS DANS LA PÉRÉE. 71
§ III. EXCOMMUNICATION. RETRAITE A ÉPHREM.
39. Sentence de mort portée par le Sanhédrin contre Jésus.— 40. La royauté de
Jésus. — 41. L'excommunication chez les Juifs. — 42. La loi de purification
avant la Fâque.
§ IV. RETOUR A JÉRUSALEM.
43. La ville inhospitalière. — 44. Jésus prédit, pour la troisième fois, sa mort et
sa résurrection. — 45. Zachée. — 46. Parabole des dix mines d'argent. —
47. La parabole et l'histoire juive. — 48. Application de la parabole. —
49. Bartimée, l'aveugle de Jéricho. — 50. Le festin de Béthanie. Marie-Mag-
deleine et le vase d'albâtre. — 51. Preuves d'authenticité intrinsèque. —
52. Excommunication de Lazare par le Sanhédrin. — 53. Entrée triomphale
de Jésus à Jérusalem.
§ I. Voyage de Jésus dans la Pérée.
1. Jésus abandonna la ville ingrate; il voulait montrer à ses Marthe et
Marie.
Apôtres le chemin qu'ils devaient suivre un jour eux-mêmes, et la L'action et la
, i -rv contempla-
multitude des nations appelée à prendre, dans le royaume de Dieu, tion.
la place répudiée par les enfants d'Abraham. « Or, il arriva, dit
l'Évangile, qu'en poursuivant sa route, il entra dans un village; et
une femme, appelée Marthe, le reçut en sa maison. Elle avait une
sœur du nom de Marie, laquelle vint s'asseoir aux pieds du Sei-
gneur, écoutant sa parole. Cependant Marthe s'empressait aux
soins multipliés du service. Elle s'arrêta soudain, et se tenant de-
bout devant Jésus : Seigneur, dit-elle, ne prenez-vous pas garde
que ma sœur me laisse servir seule? Dites -lui donc de me venir en
aide. — Mais le Seigneur lui répondit : Marthe, Marthe, vous êtes
inquiète et vous vous préoccupez de mille soins ! Or, une seule
chose est nécessaire. Marie a choisi la part excellente qui ne lui
sera point enlevée *. »JD est permis de croire que le village hospp
talier, dont saint Luc n'a point inscrit le nom, était celui de Bétha-
nie, à quinze stades, ou environ deux milles romains 2 de Jérusa- X
1 Luc, x, 38-42. Nous ne savons pourquoi les traductions françaises de
l'Évangile portent unanimement : « Marie a choisi la meilleure part. » Le
comparatif ne se trouve ni dans le texte grec : Mapfa Se xh ' ré^m >jsepfôa
è|eXé^axo ; ni dans le latin de la Vulgate : Maria optimam partem elegit.
* Le mille Romain équivalait à 1481œ,75«.
72 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — ITe ÉPOQUE (AN \ -312).
lem, sur le versant oriental du mont des Oliviers. La route qui
conduisait de la ville sainte à Jéricho le traversait dans toute sa
longueur. Peut-être Marie avait-elle accompagné le divin Maître
dans le voyage. On se rappelle, à ce sujet, les paroles de l'Évan-
gile, que nous avons déjà reproduites : « Lorsque Jésus parcourait
les cités et les bourgades, prêchant et évangélisant le royaume de
Dieu, en compagnie des douze, quelques femmes qu'il avait gué-
ries de leurs infirmités, et dont il avait chassé l'esprit du mal, le
suivaient : entre autres Marie, surnommée Magdeleine, délivrée de
sept démons; Jeanne, épouse de Chusaï, intendant d'Hérode, Su-
zanne et plusieurs autres qui le servaient et pourvoyaient à ses
besoins par leurs richesses *. » Marthe n'apparaît point dans cette
énumération. Elle gardait le foyer domestique de son frère Lazare,
et eut ainsi l'honneur d'ouvrir sa maison à l'hôte divin, qui daigna
s'y reposer un jour. Quoi qu'il en soit, Marthe et Marie repré-
sentent les deux types de la vie nouvelle que le Sauveur apporte
au monde. Les âmes chrétiennes auront à choisir entre deux voies,
dont la charité est également le but et le sommet : l'action, c'est-
à-dire le ministère extérieur de l'amour de Dieu et du prochain,
avec ses labeurs, ses fatigues, son dévouement sans mesure et sans
bornes; la contemplation, c'est-à-dire l'élévation d'une âme hu-
maine se rapprochant chaque jour davantage du foyer divin de
l'amour, se faisant en quelque sorte l'intermédiaire des torrents de
grâce qui s'échappent du cœur de Jésus, et se plaçant entre le
monde divin et le monde terrestre, comme l'idéal de la plus haute
perfection de l'un, et l'intercesseur le plus puissant près de l'autre.
Le silence de Marie-Magdeleine assise auprès de J ésus, a quelque
chose du silence de Marie, mère de Jésus, « qui conservait, en les
méditant dans son cœur, toutes les paroles de son Fils. » Quel
essor ces nobles exemples n'ont-ils pas fait prendre aux âmes,
depuis dix -neuf siècles? Quelle divine prophétie dans la ré-
ponse du Sauveur : «Marthe! Marthe! vous êtes inquiète; vous
cous agitez de mille soins. Or, une seule chose est nécessaire.
1 Luc, vin, i-3. Cf. chapitre vi de cette Histoire, u° 34.
CHAP. IX. — VOYAGE DE JÉSUS DANS LA PÉRÉE. 73
Marie a choisi la part excellente, qui ne lui sera point enlevée ! »
Combien de tentatives, cependant, pour arracher Marie et les
âmes qui lui ressemblent à la contemplation de Jésus; à la médi-
tation solitaire de la vérité ; à la retraite des cloîtres; à la vie silen-
cieuse d'un amour sans partage, et d'une prière qui ne cesse ni
jour ni nuit ! Chose étrange ! ce sont les siècles et les pays qui au-
raient le plus besoin du secours d'en haut qui comprennent le
moins la nécessité d'une pareille intercession près de Dieu. La ma-
nifestation extérieure, le mouvement actif et visible de la charité
chrétienne gardent leurs attraits, même aux époques les plus
troublées; mais la notion de la charité dans sa forme excellente,
l'attitude de Moïse en prière sur la montagne durant le combat, ou
de Marie-Magdeleine assise aux pieds du Sauveur, le sacrifice de
l'individualité à sa plus haute puissance, la continuation par les
âmes privilégiées de l'immolation du Golgotha, ne sont plus com-
prises des multitudes. Comme si l'œuvre de notre rédemption eût
été complète par les œuvres de miséricorde extérieure du divin
Maître ! Comme si, dans l'agonie sur la croix, Jésus n'avait pas
conquis plus d'âmes qu'en rendant la vue aux aveugles ou la santé
aux malades! La faiblesse de nos conceptions humaines, ou les
revirements de l'opinion, pas plus que la violence des passions dé-
chaînées, ou la convoitise des instincts cupides, ne changeront
rien à la divine constitution donnée par Jésus-Christ à son royaume.
A l'heure présente, l'action et la contemplation, Marthe et Marie,
sont encore l'une assise, l'autre empressée et laborieuse, autour
du divin Maître. Elles sont sœurs, et, dans l'union de l'amour, elles
travaillent et prient pour le salut du monde.
2. « Comme Jésus, reprend l'Évangile, enseignait le peuple dans La femme
une synagogue, un jour de sabbat, il se trouva une femme qui ^i^Sm
avait un esprit d'infirmité depuis dix-huit ans; elle était courbée huit aQ8*
de telle sorte qu'il lui était impossible de regarder en haut ; Jésus
la voyant, l'appela et lui dit : Femme, vous êtes délivrée de votre
infirmité. — Il lui imposa les mains, et aussitôt, redevenue droite,
elle se releva, et glorifiait le Seigneur. Or, le chef de la syna-
gogue, indigné que Jésus guérît des malades un jour de sabbat ,
74 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — Ire ÉPOQUE (AN 1-312).
dit au peuple : Il y a six jours où le travail est permis. Venez donc
ces jours-là vous faire guérir; mais ne venez point pendant le sabbat!
— Le Seigneur prenant alors la parole : Hypocrites! dit-il. Est-il
un seul d'entre vous qui ne délie de la crèche son bœuf ou son
âne, le jour du sabbat, pour le conduire à la fontaine et l'abreuver?
Et cette fille d'Abraham, enchaînée par Satan depuis dix-huit an-
nées, ilne fallait pas la délivrer un jour de sabbat! — Quand il
eut ainsi parlé, tous ses adversaires devinrent rouges de confusion,
et le peuple entier se réjouissait des actions glorieuses opérées par
lui1. » Le masque de comédie dont le pharisaïsme affectait de se
couvrir le visage, pour revendiquer les prérogatives de la loi sab-
batique, ne tient pas un instant devant la logique souveraine de
Jésus. Depuis dix-huit siècles, la race d'Abraham, courbée sous
les terreurs de la loi sinaïtique, exagérées par la tradition ambi-
tieuse des scribes et des docteurs, était impuissante à relever la
tête, et à contempler dans les hauteurs célestes la miséricorde du
Dieu de Moïse et des patriarches. Un Juif détachait sans scrupule ,
le jour du sabbat, le bœuf et l'âne de l'étable, pour les conduire à
l'abreuvoir. Et Jésus, redressant , par une simple imposition des
mains, la malheureuse femme, pliée en deux par une infirmité de
dix-huit ans, se rendait coupable d'une infraction irrémissible !
Pour le bœuf ou l'âne, les deux animaux qui faisaient la richesse
d'un Hébreu, la pénible opération de les sortir de la crèche et de
les conduire par le licou jusqu'à la fontaine publique ne constituait
pas un délit contre une loi que l'intérêt savait rendre élastibue.
Mais, d'un mot et d'un geste , guérir une fille d'Abraham était un
crime! Dix-huit ans d'infirmité, chez une femme, ne valaient pas
une heure de soif endurée par un animal sans raison! Telle était
la folie du rigorisme pharisien. L'heure était venue où l'humanité,
courbée à terre sous le joug de Satan, et n'osant plus lever les
yeux au ciel, allait répondre à l'appel de Jésus : « Femme, vous
êtes délivrée de votre infirmité! » Que d'âmes perdues dans la
fange du vice se sont redressées, à cette parole souveraine ! L'œuvre
1 Luc, xiii, 10-17.
CHAP. IX. — VOYAGE DE JÉSUS DANS LA PÉRÉE. 75
du salut des âmes est par excellence l'œuvre du sabbat. Voilà
pourquoi le Rédempteur choisissait de préférence, pour ses guéri-
sons miraculeuses, ce jour privilégié. Depuis que Dieu s'est reposé,
après le prodige de la création, il semble que sa toute-puissance se
soit concentrée tout entière dans le travail de la rédemption.
VArchisynagogus renverse toute l'économie providentielle, en di-
sant : « Vous avez les six jours de la semaine, où le travail est
permis, et où vous pouvez vous faire guérir ! » — C'est précisé-
ment le septième jour qui est le jour de Dieu et celui de la guéri-
son des âmes. Nous n'insistons pas sur le sens plus direct de l'ex-
clamation du chef de la synagogue. Le rationalisme ferait bien
cependant de la méditer. Comment, si Jésus ne faisait pas de mi-
racles, pouvait-on adresser au peuple une semblable injonction ?
Chaque parole de l'Evangile suppose ainsi, dans îa vie du Sauveur,
une véritable effusion de prodiges, dont l'écrivain sacré n'a ra-
conté que les principaux, et ceux qui offraient un caractère parti-
culier de [permanence, dans le monde régénéré par Jésus-Christ.
3. « Un jour de sabbat, continue saint Luc, Jésus entra dans la Le repas
,, , r , , . . i«,, chez an chef
maison d un chef des pharisiens, pour y manger le pain, et tous des phari-
les regards étaient fixés sur lui pour l'observer. Or il y avait devant Goénson de
lui un hydropique. Jésus s'adressant aux pharisiens et aux doc- lJ banquet'
teurs de la loi, leur fit cette interrogation : Est-il permis de guérir piraEoETdn
le jour du sabbat? — Tous gardèrent le silence. S'approchant alors "paJTe père
de l'infirme, il le prit par la main, le guérit et le renvoya. Ensuite
il leur dit : Qui de vous, si son âne ou son bœuf tombe en un puits,
le jour du sabbat, hésite à l'en retirer J ? — Or ils ne pouvaient rien
lui répondre. Voyant aussi combien les convives mettaient d'em-
pres ementchoisir
à les premières places, il leur dit cette parabole :
Quand vous serez invités à un festin, ou à des noces, n'allez pas
vous étendre sur le lit d'honneur 2, de peur qu'il ne se trouve un
1 On creusait, pour les irrigations rurales, (tes puits dont le nord était à
fleur de terre. L'accident auquel le divin Maître fait allusion en plusieurs
passages de l'Évangile, était ainsi beaucoup plus fréquent qu'il ne saurait
l'être dans notre elimat et avec nos habitudes actuelles.
* Nous prenons îa liberté de paraphraser ainsi le Discumbas de la Vulgate.
76 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — Ire ÉPOQUE (AN 1-312).
invité plus considérable que vous, et que l'hôte ne vienne voua
dire : Donnez-lui cette place, et qu'alors vous n'ayez pas la confu-
sion de descendre au dernier rang. Lors donc que vous serez convié,
prenez la dernière place, afin que l'hôte, en arrivant, vous dise :
Ami, montez plus haut. Ainsi vous serez honoré en présence de
tous les convives1. Car tout homme qui s'exalte sera humilié, et
qui s'humilie sera élevé. — S'adressant alors au pharisien qui l'avait
invité, Jésus lui dit : Quand vous donnerez un dîner ou un souper,
ne conviez point les riches vos amis, vos frères, vos alliés ou vos
voisins, qui vous inviteraient à leur tour, et vous rendraient ce
qu'ils auront reçu de vous. Mais appelez à votre festin les pauvres,
les estropiés, les boiteux, les aveugles. Vous serez heureux de ce
qu'ils n'auront rien à vous rendre, car il vous sera rendu à la ré-
surrection des justes. — En entendant cette parole, un des convives
s'écria : Heureux celui qui mangera le pain dans le royaume de
Dieu ! — Jésus lui dit : Un homme prépara un grand souper et in-
vita de nombreux convives. A l'heure du repas, il envoya un ser-
viteur dire aux conviés de venir, parce que tout était prêt. Chacun
s'excusa. Le premier dit : Je viens d'acheter une campagne, il me
faut partir pour la visiter; agréez mes excuses. Un autre dit : J'ai
Les traductions françaises laissent trop ignorer l'usage du triclinium généra-
lement admis en Judée , à l'époque évangélique. Avec un tel système , un
grand nombre de faits deviennent inintelligibles pour le vulgaire; par
exemple : la scène du parfum répandu en arrière sur les pieds du Sauveur,
sans que Jésus ait aperçu Magdeleine ; tandis que le pharisien , placé en
face, suit tous les mouvements de l'illustre pénitente, semble inexplicable
au lecteur habitué à croire qu'on s'asseyait, au festin des Juifs , de la même
manière qu'aux nôtres. Od a trop longtemps laissé de côté, parmi nous, les
détails de ce genre. Très-certainement cette négligence n'a pas peu contribué
lu facile succès de l'Évangile du rationalisme. Il importe plus que jamais de
•éprendre, dans les catéchismes et les homélies, ces explications simples et
familières du texte sacré, au point de vue de la vérité locale. Nos pères sa-
vaient tout cela; il faut le réapprendre à nos enfants. Le texte original est
d'ailleurs aussi explicite que la Vulgate : 3MB| xaxaxXiôrjç eiç tt]v îipwxoxXtaiav.
1 Notre-Seigneur fait allusion ici à cette maxime du livre des Proverbes :
Ne gloriosus appareas coram rege, et in loco magnorum ne steteris. Melius est
enim ut dicatur tibi : Ascende hue, quam ut humilieris coram principe. (Pro-
rerb., xxv, 6.)
CHAP. IX. — VOYAGE DE JESUS DANS LA PÊRÊE. 77
fait l'acquisition de cinq attelages de bœufs. Je vais en faire l'essai .
agréez mes excuses. Un troisième dit : Je viens de me marier, ii
m'est impossible de vous suivre. Au retour le serviteur transmit ces
réponses au maître. Le père de famille irrité dit au serviteur :
Courez aussitôt dans les places et les rues de la ville ; amenez ici
les mendiants, les estropiés, les aveugles et les boiteux que vous
rencontrerez. — Le serviteur exécuta cet ordre, et il revint dire au
maître : Seigneur, j'ai fait ce que vous m'avez commandé, cepen-
dant ilreste encore des places vides. — Sortez de la ville, répondit
le maître, allez dans les sentiers, le long des haies, et contraignez
d'entrer, afin que ma maison soit remplie. Car je vous le dis, aucun
de ceux qui avaient été précédemment conviés, ne prendra part à
mon banquet1. »
4. L'hydropique, introduit dans la salle du festin, l'avait été, vrai- Exposition
semblablement, par un calcul d'hypocrisie pharisaïque. Que ferait o^Sèmr
Jésus en présence de cet infirme ? Oserait-il le guérir, un jour de y ^P^0*
sabbat? Les convives se gardent bien de solliciter, pour le malade,
une pareille laveur. Le miracle est, à leurs yeux, un travail qu'ils
interdiraient à Dieu lui-même, en vertu du précepte sabbatique,
posé par Jéhovah. L'argumentation du rationalisme moderne est
exactement identique. Le Créateur a donné à son œuvre des lois,
que les nouveaux sophistes prétendent, désormais et pour toujours,
supérieures à la volonté créatrice. En sorte que l'essence divine,
en créant le monde, aurait produit une œuvre plus haute que l'ou-
vrier, un résultat plus puissant que la cause, un effet plus grand
que le principe. L'inanité de ce paralogisme, dans l'ordre pure-
ment naturel où se placent les rationalistes, n'est pas moins
évidente que dans l'ordre de la révélation mosaïque, où les pha-
risiens se cantonnaient. Quoi qu'il en soit, le divin Maître semble
aller au-devant des objections de ses ennemis. « Est-il permis de
guérir, le jour du sabbat? » Cette question, nette et précise,
avait été précédemment tranchée par les docteurs de la loi, dans
le sens négatif le plus absolu. Cependant aucun des convives
1 Luc, xiv, 1-24.
78 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — Ire ÉPOQUE (AN 1-312).
n'ose, en cette circonstance, formuler une telle réponse. En pré-
sence d'un infirme, qu'un mot tombé des lèvres de Jésus peut
rendre à la santé , nul ne voudrait assumer la responsabilité
d'une interdiction si cruelle. Tous se renferment donc dans le
silence. Certes, si Jésus-Christ n'avait jamais fait de miracles, l'at-
titude des pharisiens eût été bien différente. Avec quelle unani-
mité ils eussent jeté au Sauteur le défi d'opérer la plus simple
guérison, le moindre prodige, non-seulement un jour de sabbat,
mais à n'importe quel autre jour de la semaine ou de l'année !
Le silence des pharisiens, en ce moment, et leur système habituel
d'attaque, concentré dans la rigoriste interprétation de la loi sab-
batique, sont autant de preuves péremptoires, qui établissent l'u-
niverselle notoriété des miracles accomplis par Jésus. Autrement
la négation fût sortie de leur bouche, avec une assurance invin-
cible. Non, eussent-ils dit à un imposteur vulgaire, vous ne faites
point de miracles ! Jamais vous n'en avez opéré un seul. Guérissez
donc cet hydropique qui est là sous vos yeux ! Telle eût été néces-
sairement ladisposition des esprits, dans l'hypothèse rationaliste.
Le surnaturel forme ainsi le fond de l'Evangile. « Il a sauvé les
autres, s'écriaient les Juifs au Golgotha. Ne peut-il se sauver lui-
même1? »
Lespre- 5. Le Sauveur ne se montre pas seulement thaumaturge, dans
miwefesPtin!eS l'épisode du. banquet chez le pharisien. Il vient guérir dans l'huma-
nité des maladies plus invétérées et plus dangereuses que celles du
corps. Les infirmités morales, auxquelles le monde est en proie,
appellent un médecin suprême. L'orgueil pharisaïque, se disputant
les premières places à un repas, est l'une des manifestations les
plus spontanées de cet esprit d'individualisme étroit et d'égoïsme
odieux qui dominait alors le monde. On lit, dans le Talmud, qu'u
jour le prince asmonéen, Alexandre Jannée, donnant un festin, dan
son palais de Jérusalem, à des ambassadeurs persans, le rabbi: ,
Siméon-Ben-Shetah, qui était au nombre des invités, vint prendr. ..
place entre le roi et la reine. Sa présomptueuse démarche excita
1 Matth., xxvii, 42.
CHAP. IX. — VOYAGE DE JÉSUS DANS LA PÉRÉE. 79
un mouvement de surprise; le rabbin se justifia, par une parole
plus orgueilleuse encore. « Il est écrit, dit-il : Exalte la sagesse et
elle t'exaltera; elle déposera sur ton front une couronne1. » La su-
périorité que s'arrogeaient ces docteurs sur les autres Hébreux, la
nationalité juive tout entière la revendiquait sur les races étran-
gères. Le banquet de la vie, auquel le Père de famille céleste avait
convié l'humanité, était donc envahi par ces affamés de gloire et
des vanités terrestres. Tel est le sens profond de la parabole évan-
gélique. L'humilité, vertu inconnue au monde antique, va devenir
la base des sociétés chrétiennes. Un homme humble, avant Jésus-
Christ, aurait passé pour un lâche. Le Verbe incarné renverse, d'un
mot, l'échafaudage de quarante siècles d'orgueil satanique. « Qui-
conque s'élève sera humilié, et qui s'humilie sera élevé. » Aujour-
d'hui cette parole a tellement pris possession du monde moral, que
les orgueils humains sont forcés de se dissimuler avec autant de
soin qu'ils en prenaient alors pour étaler leurs prétentions, et que
ies ambitieux les plus ardents sont contraints de se faire les hypo-
crites de l'humilité.
6. Malgré la décadence du véritable esprit de la loi mosaïque, au La charité
chrétienne.
sein du peuple hébreu, la civilisation juive conservait encore de
précieux vestiges de sa divine origine. Ainsi il était d'usage, dans
presque tous les festins d apparat, d'avoir une table pour les pauvres.
Quand Judas Iscariote se plaindra de la profusion avec laquelle
Marie-Magdeleine versait sur les pieds du divin Maître un parfum
précieux, il aura soin d'ajouter qu'on aurait mieux employé cet
argent improductif à nourrir les pauvres. Les traditions d'hospita-
\ité, remontant aux patriarches, avaient survécu à toutes les révo-
lutions. Tobie, captif sur les rivages de Babylone, appelait à sa
iable ses frères indigents. Peut-être l'hydropique que Jésus venait
âe guérir était-il un des pauvres convives, admis, ce jour-là, dans
ia maison du pharisien. En Judée, les travaux de l'agriculture et de
la vie pastorale étaient à peu près les deux seuls moyens d'existence.
Dès lors, pour la classe moyenne, une infirmité chronique amenait
1 Proverb., iv, 8, 9.
80 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — ITe ÉPOQUE (an 1-312).
infailliblement l'indigence. Voilà pourquoi on retrouve si fréquem-
ment dans l'Évangile cette énumération, « des pauvres, des estropies,
des aveugles et des boiteux. » Le divin Maître emprunte aux cou-
tumes et aux mœurs nationales deux paraboles admirables. Dans
l'une, il résout, par le principe nouveau de la charité, la question
du paupérisme, ce problème qui a déconcerté tous les législateurs
humains, et qui ébranle aujourd'hui les sociétés incroyantes. Sans
compromettre le droit imprescriptible et inviolable de la propriété,
il ouvre à l'indigence des trésors inépuisables. « Heureux serez-vous
d'avoir donné à qui ne peut vous rendre; parce que Dieu lui-même
se chargera de leur dette, et vous en tiendra compte à la résurrec-
tion des justes ! » Tel est le contrat que Jésus-Christ propose à la
cupidité, à l'avarice, à la richesse égoïste et sans entrailles. Enga-
gement essentiellement volontaire, dont le contrôle ne s'exercera
point en ce monde, dont le juge sera Dieu seul, dont la pénalité est
renvoyée au-delà des limites de cette vie. Mais qui donc était ce
législateur, pour stipuler ainsi, dans des conditions qui dépassent la
puissance humaine ? Le rationalisme moderne ferait sagement d'é-
tudier avec attention cette parole évangélique. Jésus- Christ assume
la responsabilité d'acquitter au centuple toutes les dettes de recon-
naissance, contractées par le paupérisme insolvable. Et cette pro-
messe a changé la face du monde. S'il est, de nos jours, un phéno-
mène qui frappe tous les regards, c'est assurément celui de la charité
chrétienne, libre, spontanée, persévérante, multipliant les dévoue-
ments en proportion des misères, maintenant les sacrifices au niveau
des souffrances, et s'honorant de secourir, en la personne des
pauvres, les représentants dont Jésus-Christ lui-même s'est fait la
caution. Certes, pour exercer une pareille influence, pour dominer
ainsi l'intérêt, et faire croître la charité, sur une terre que la soif
de l'or avait desséchée, il fallait être plus qu'un sage, plus qu'un
philosophe, plus qu'un génie; il fallait être Dieu. Aussi, dans la se-
conde parabole, c'est la charité de Dieu même que Jésus offre
comme le modèle et le type souverain de la charité humaine. Dieu
est le véritable Père de famille, qui a préparé, dès le seuil de
l'Éden, le banquet auquel il invite toutes les nations. Le peupla
CHAP. IX. — VOYAGE DE JÉSUS DANS LA PÉRÉE. 81
juif fat d'abord convié. Mais quand l'heure est venue, ce convive pri-
vilégié dédaigne un tel honneur. Il est absorbé par l'amour du lucre,
par les préoccupations de la cupidité, par les jouissances sensuelles.
Alors les prédicateurs de l'Évangile sortiront de l'enceinte du ju-
daïsme, ilsfranchiront le mur de séparation, élevé par les scribes,
ils parcourront l'univers et « forceront » les âmes à venir s'asseoir
au banquet divin, a Contraignez-les d'entrer, » dit le Père de famille,
Compelle intrare. Douce et salutaire contrainte, mais efficace et
énergique, dont saint Paul dira plus tard : « Notre prédication de
l'Évangile parmi vous ne fut pas seulement l'œuvre de la parole,
mais celle de la puissance, dans l'Esprit-Saint, et dans U plénitude
d'une force invincible '. o
7. « Or, dit TÉvangéliste, Jésus parcourait les cités et les cam- Dudesnombre
élus»
pagnes, enseignant les multitudes. Quelqu'un lui demanda : Sei-
gneur, n'y aura-t-il qu'un petit nombre d'hommes qui soient sauvés?
— Il leur dit alors : Efforcez-vous d'entrer par la porte étroite, car,
je vous le dis, beaucoup chercheront à pénétrer et ne le pourront
pas. Lorsque le père de famille aura fermé la porte derrière lui,
vous resterez dehors, et, heurtant à la porte, vous direz : Seigneur,
ouvrez-nous. Mais il vous répondra : Je ne sais d'où vous êtes.
Vous vous écrierez encore : Nous avons mangé et bu en votre pré-
sence. V( as avez enseigné dans nos places publiques ! Il vous dira de
nouveau : le ne sais d'où vous êtes. Retirez-vous de moi, vous tous,
artisans d aiquité ! Là seront les pleurs et les grincements de dents,
alors que ous verrez Abraham, Isaac et Jacob, avec tous les pro-
phètes, dé s le royaume de Dieu, et que vous en serez expulsés.
Les convive viendront de l'Orient et de l'Occident, de l'Aquilon et
du Midi ; ta prendront place au festin du royaume des cieux, et
ainsi les derniers seront les premiers, et ceux qui furent les pre-
miers serons les derniers2. » Terrible sentence prononcée contre
l'obstination juive ! Son accomplissement, visible dès ce monde, est
un des faits les mieux constatés de l'histoire. Chaque page de l'É-
vangile est ainsi ou un miracle de prophétie, ou un miracle de
puissance, ou un miracle de révélation divine.
* 1 Thesmlon.) i, o. — 2 Luc, xn, 22-30.
v. 6
82 HISTOIRE DE L'EGLISE. ÉPOQUE (AN 1-312).
Parabole 8. « Comme une grande foule de peuple marchait à la suite de
ela tour, et
du roi qui
2ntreprend Jésus, il se retourna vers eux, et leur dit : Si quelqu'un vient à moi
-•os guerre. et me préfère l son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères,
ses sœurs et jusqu'à sa propre vie, celui-là ne peut être mon dis-
ciple. Qui ne porte point sa croix, et ne me suit, ne peut être mon
disciple. Qui de vous, songeant à élever une tous dans sa vigne f,
1 L'expression grecque Mterei , très-littéralement rendue par le verbe oderit
de la Vulgate, signifie haïr. Aussi toutes les traductions françaises s'expri-
ment ainsi : « Si quelqu'un vient à moi et ne hait son père et sa mère , sa
femme et ses fils, ses frères et ses sœurs, et jusqu'à son âme même, il ns peut
être mon disciple. » La fidélité littérale de cette version est une réelle inexac-
titude, quant au sens. Tous les interprètes d'ailleurs ont soin de l'indiquer,
dans la note qu'ils ont coutume de joindre à ce passage. C'est qu'en effet,
dans le style hébraïque, l'expression correspondante à notre mot de haine n'a
)as le sens absolu qu'elle emporte dans notre langue. Comme le dit excel-
emment M. l'abbé Glaire, haïr signifie très-souvent, dans l'idiome biblique,
limer moins. C'est ainsi qu'on lit dans l'Écriture : Jacob dilexi, Esau autem
)dio habui (Malach., i, 2, 3; Rom., ix, 13). Les Psaumes nous offrent de nom-
breux exemples de cette locution, familière au génie delà langue juive. S'il
oouvait rester un doute sur ce point, dans quelques esprits toujours disposés
croire que les commentateurs inventent des systèmes d'interprétation pour
es besoins de la cause, il suffirait de relire, dans l'Évangile de saint Mat-
hieu, la même parole de Notre-Seignenr, ainsi rendue : « Celui qui aime
son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi ; celui qui aime son
Ils ou sa fille plus que moi n'est pas digne de moi. » (Matth., y 37. Cf. dans
cette Histoire : chap. vi, n<> 18.) L'équivoque est donc impossil a, pour qui-
conque ala moindre notion du style hébraïque et du texte comparé des
Évangiles. Cela n'empêche pas un lettré rationaliste d'écrire : Les exigences
de Jésus n'avaient plus de bornes; méprisant les saines limi - s de la nature
de l'homme, il voulait qu'on n'existât que pour lui, qu'on j aimât que lui
seul. Si quelqu'un vient à moi, disait-il , et ne hait pas sou uère , sa mère,
3a femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs et même sa propre vie, il ne peut
être mon disciple. On dirait que, dans ces moments d<) gi erre contre les
besoins les plus légitimes du cœur, il avait oublié le plaisir & vivre, d'aimer,
de voir, de sentir. » Vie de Jésus, pag. 312, 313.
' Luc, xiv, 25 ad ultim. Les Juifs bâtissaient des tours diis leurs vignes^
■ an de les défendre contre l'ennemi. Le sol, naturellement pierreux, des co-
peaux de la Palestine^ fournissait les matériaux en abondd ce. C'était donc
surtout la main d'œuvre, qui rendait ces sortes de contractions dispen-
dieuses. Pour se faire une idée précise de l'exploitation vificole, telle qu'on
la pratiquait chez les Juifs, il convient de se reporter à la parabole de la
vigne par le prophète lsaïe. « Je chanterai à mon bien aia é, dit-ii, le chant
de mon aïeul à sa vigne de prédilection. Sur le versant d'une colline grasse
et fertile, à l'ombre protectrice d'une plantation d'olivier*, mon bien-aimé a
CHAP. IX. — VOYAGE DE JÉSUS DANS LA PÉRÉE. 83
ne s'assied d'abord, pour supputer la dépense nécessaire, et se
rendre compte s'il y pourra faire face? De peur qu'après avoir jeté
les fondations, il se trouve dans l'impossibilité de poursuivre, et
qu'en le voyant tous ne disent avec ironie : Cet homme a commencé
à bâtir; et il n'a pu achever! Ou quel roi, se disposant à engager
une guerre contre un autre roi, ne s'assied d'abord, et ne se de-
mande s'il pourra, avec dix mille hommes, se porter au devant d'un
ennemi qui en a vingt mille à sa suite? Sinon, pendant que l'ennemi
est encore éloigné, il lui envoie une ambassade, avec des paroles
de paix. Sachez-le donc , celui d'entre vous qui ne renonce pas à
tout ce qu'il possède ne peut être mon disciple. C'est une bonne
chose que le sel. Mais s'il venait à perdre sa saveur, comment la
lui rendre? Inutile et pour la terre et pour l'engrais, on le jette-
rait sur le chemin. Que celui-là entende qui a des oreilles pour
entendre ! »
9. Telles sont les conditions rigoureuses de l'apostolat, formulées Sens des
par le Sauveur. Elles soulèvent l'indignation des rationalistes, parabole».
«Quelque chose de plus qu'humain et d'étrange, disent-ils, se
mêlait alors aux paroles de Jésus; c'était comme un feu dévorant
la vie à sa racine, et réduisant tout à un affreux désert. Le sentiment
âpre et triste de dégoût pour le monde, d'abnégation outrée qui
caractérise la perfection chrétienne, eut pour fondateur, non le fin
planté sa vigne. Il l'entoura d'une haie vive, débarrassa le sol ÛQB pierres qui
le desséchaient; il fit choix d'un plant exquis; il bâtit au milieu une tour
pour la défendre, et un pressoir pour en exprimer la douce liqueur. Il afc»
tendit ensuite qu'elle lui fournît sa grappe féconde, et elle ne lui donna que
de» baie3 sauvages. Maintenant donc, habitants de Jérusalem, enfants de
Juda, soyez juges entre moi et ma vigne ! Qu'ai-je dû faire pour elle que je
n'aie point fait? Pouvais-je attendre, au lieu de la grappe parfumée, un fruit
irritant et amer? Voici le sort que je réserve à cette vigne ingrate. J'arra- 4
cherai la haie vive qui la protège, et les passants viendront la piller; je dé-
truirai latour qui la défend, et elle sera foulée aux pieds. Ma vigne de-
viendra un champ désert; nulle main au printemps ne taillera les ceps, ne
labourera le sol aride; les ronces et les épines l'envahiront, et je comman-
derai au nuage de passer sur elle, sans y verser la pluie bienfaisante. »
(Is., v, 1-6. Cf. Hist. génér. de l'Église, tom. III , pag. 10.) Tel est le genre de
construction, d'un usage universel chez les Juifs, auquel Notre-Seigneur faii
allusion, dans ce passage de l'Évangile.
84 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — Ire ÉPOQUE (AN 1-312).
et joyeux moraliste des premiers jours, mais le géant sombre
qu'une sorte de pressentiment grandiose jetait de plus en plus hors
de l'humanité '. » La distinction, signalée par la critique, entre la
doctrine des premiers jours du ministère de Jésus-Christ et celle
des derniers, est ici tellement accusée que nous avons le devoir de
la relever avec énergie. Cette distinction n'existe pas, et il faut
vraiment avoir spéculé sur la légèreté de notre siècle pour l'affir-
mer ainsi. Dès la seconde année de sa prédication publique, aus-
sitôt que Notre-Seigneur eut groupé autour de sa personne divine
le collège des douze apôtres, il leur dit : « Qui aime son père ou
sa mère plus que moi, n'est pas digne de moi. Qui aime son fils ou
sa fille plus que moi n'est pas digne de moi. Quiconque ne prend
passa croix pour me suivre n'est pas digne de moi2, o Ainsi parlait
le Sauveur, sur la montagne de Galilée , aux apôtres réunis pour
recevoir l'investiture du ministère évangélique. Y a-t-il, dans cet
enseignement, l'ombre d'une différence avec le langage tenu par
le divin Maître, dans les derniers mois de sa prédication? Que
signifie donc la sacrilège antithèse entre «le fin et joyeux moraliste
des premiers jours, et le géant sombre des derniers? » Sur quoi
repose-t-elle? Car enfin s'il n'est pas permis, même à un romancier,
de diffamer sans preuves une mémoire qui a laissé des représen-
tants et des vengeurs sur la terre, que dire de l'outrecuidante pré-
tention d'un historien qui substitue sa fantaisie calomniatrice aux
textes les plus précis, et prodigue gratuitement l'injure à un nom
devant lequel trois cent millions d'hommes fléchissent le genou?
Rhéteurs ! vous ne comprenez pas que Jésus ait clairement posé
ses conditions aux apôtres, chargés d'édifier la tour immortelle de
l'Église, que ni vos ancêtres ni vos successeurs, dans l'interminable
généalogie du sophisme, n'ont réussi et ne réussiront jamais à
renverser ! Vous ne comprenez pas que Jésus ait nettement défini
le caractère de la lutte qui allait s'engager, à l'heure solennelle où
ses soldats, sans autres armes que leur foi, sans autre puissance
que celle de la parole et de l'Esprit saint, entreprendront, contre
1 Vie de Jésus, pag. 312.
* Matth., x, 37. Cf. chap. vi de cette Histoire, n<> 18.
CHAP. IX. — VOYAGE DE JÉSUS DANS LA PÉRÉE. 85
le Prince du monde, une guerre, où chaque victoire s'achètera par
le martyre ! Il est vrai que de telles prévisions dépassaient la portée
d'un génie humain. Pour jeter sur l'avenir un regard si pénétrant,
il fallait être Dieu. Mais c'est un Dieu qui parle, et c'est en Dieu
qu'il saisit dans sa main les consciences et les cœurs. Toutes les
réfections légitimes, celle même qui est la plus enracinée et la plus
indestructible dans l'être humain, l'amour de sa propre vie, doivent
se subordonner, pour le disciple de Jésus-Christ, à l'amour divin,
centre nouveau des âmes, foyer surnaturel de toute existence.
Concevoir la pensée d'un pareil déplacement du pôle moral de
l'humanité dépasse déjà la portée d'une intelligence humaine; la
réaliser, comme Jésus-Christ l'a fait, est une œuvre éminemment
divine. Il y a dix-huit siècles que des générations entières meurent
pour Jésus, vivent de Jésus, et lui sacrifient tous les intérêts, toutes
les affections, toutes les jouissances terrestres, tout, sans restriction!
Il faut qu'il en soit ainsi. Eu dépit des passions, des sophismes et
des haines conjurées, cette vie se maintient et se renouvelle sans
cesse dans le monde. L'amour de Jésus-Christ est le sel divin, qui
empêche la corruption générale de la terre. « Que celui-là entende
qui a des oreilles pour entendre ! »
10. «Or il y avait, continue l'Évangile, des publicains et des Le bon
pécheurs qui s'approchaient de Jésus pour l'écouter. Les pharisiens La drachme
et les scribes murmuraient, en disani, . Voyez comme il accueille
les pécheurs, et mange avec eux! — Jésus leur adressa alors cette
parabole : Si quelqu'un d'entre vous, ayant cent brebis, vient à en
perdre une, ne laisse-t-il pas les quatre-vingt-dix neuf autres dans
le désert, pour aller à la recherche de celle qu'il a perdue, jusqu'à
ce qu'il la retrouve? Et quand il l'a retrouvée, il la charge sur ses
épaules, il appelle ses amis et ses voisins , en disant : Réjouissez-
vous avec moi, parce que j'ai retrouvé la brebis que j'avais perdue.
Ainsi, je vous le dis, il y aura plus de joie au ciel, pour un pécheur
repentant, que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas
besoin de pénitence. — Ou bien encore , quelle est la femme qui,
ayant dix drachmes, et venant à en perdre une, n'allume sa *ampe,
ne balaie toute la maison, et ne cherche avec soin jusqu'à ce qu'elle
86 HISTOIRE DE i/ÉGLISE. — ITe EPOQUE (AN 1-312).
l'ait retrouvée? Quand elle la retrouve enfin, elle dit à ses amies et
à ses voisines : Félicitez-moi, j'ai retrouvé la drachme que j'avais
perdue. Telle sera, je vous le dis, la joie des anges de Dieu, pour
un pécheur qui fait pénitence l, »
Les pharisiens, véritables puritains du judaïsme, affectaient de
fuir le contact des publicains, ces agents du fisc de Rome, que les
devoirs de leur profession mettaient en relations quotidiennes avec
les Gentils. Sous le prétexte d'un respect scrupuleux pour les
moindres observances relatives aux impuretés légales, se cachait,
en réalité, un calcul d'ambition politique, facile à discerner. La
domination étrangère froissait profondément l'instinct national.
Les pharisiens s'assuraient donc le bénéfice de îa popularité , en
refusant de communiquer avec les agents d'un pouvoir odieux.
D'un autre côté, en colorant leur abstention d'un motif religieux,
ils désarmaient les gouverneurs romains. On sait, en effet, que le
principe de la domination universelle , appliqué par la Rome an-
tique, laissait toute liberté aux vaincus de conserver leur religion,
leurs lois, et même leur administration intérieure. Ce fut précisé-
ment cette large politique , si opposée au système étroit des con-
quérants modernes, qui rendit possible, dans de longs siècles, la
concentration du monde sous une seule main. Quoi qu'il en soit,
les pharisiens pouvaient, sans être inquiétés par les gouverneurs
romains, refuser de donner la main à un agent du fisc, et l'exclure
de leur table. Pourvu que l'impôt fût payé, Rome se montrait tolé-
rante. Mais quand Jésus traitait publiquement, avec une charité
divine, ces excommuniés du rigorisme pharisaïque , quand on le
voyait entouré de pécheurs, c'est à dire, d'une foule de gens qui
ne prenaient nul souci des ablutions du poignet, ou de la main, ni
des autres traditions imposées par les docteurs et les scribes, les
murmures et la haine des ambitieux sectaires devaient redoubler
contre lui. Le Verbe incarné, descendu sur la terre, à la recherche
des brebis errantes de l'humanité, nous apprend le prix d'une âme.
Il se représente lui-même, sous les traits du bon Pasteur qui charge*
1 LuCj xv, 1-10. L'évaluation en monnaie actuelle de la drachme a éf
donnée plus haut, cliap. vu, n° 36.
CilAP. IX. — VOYAGE DB JÉSUS DANS LA PÉRÉE. 81
sur ses épaules la brebis égarée, pour la rapporter au bercail.
Comme si cette touchante image ne suffisait point encore à peindre
la soif des âmes dont il est dévoré, il emploie une autre allégorie
non moins significative. Une pauvre Juive avait dix drachmes,
c'était le fruit du labeur de toute la famille. La somme était destinée
peut-être à payer l'impôt annuel. Une des pièces de monnaie s'é-
gare. Comment satisfaire aux exigences du fisc? L'humble maison
sera envahie demain par des soldats ! La famme consternée balaie
tous les coins de sa demeure. Elle retrot. /e la drachme perdue, et
sa joie est égale à son anxiété passée. Or l'âme égarée représente
le prix des labeurs, des souffrances et de la mort de l'Homme-
Dieu. « Aussi, je vous le dis, il y aura grande joie, parmi les anges
de Dieu, pour l'âme d'un pécheur qui fait pénitence! »
11. « Jésus ajouta : Un homme avait deux fils; le plus jeune Paraboi
de l'enfs
dit à son père : Mon père, donnez-moi la part d'héritage qui doit pwtfigw
m'échoir; et le père leur fit le partage de ses biens. Peu de jours
après, le plus jeune des deux fils, ayant réuni tout ce qu'il possé-
dait, partit pour une région étrangère et lointaine; il y dissipa son
bien dans la débauche. Quand il eut tout consommé, une grande
famine survint dans la contrée, et il commença à sentir le besoin.
S'en allant donc, il se mit au service d'un habitant de ce pays, qui
l'envoya garder les pourceaux dans ses champs. Là, il eût souhaité
pouvoir se rassasier des caroubes i <jue dévoraient les pourceaux,
* Le terme grec Kepcma reproduit très-exactement l'expression syriaque
Carruba, qui est véritablement celle de l'Évangile. Nous la rétablissons donc
dans notre traduction. Le sens vague et indéfini du Siliqua de la Vulgate
s'est prêté, dans notre langue, à des interprétations qui enlèvent au texte un
de ses caractères de vérité locale. « Ceux qui croient, dit le P. Pezron, que
les siliques étaient des cosses de légumes, comme de pois et de fèves, se
trompent. C'étaient les gousses d'un arbre appelé caroubier, dont on nourris-
sait les porcs, dans l'Ionieet la Syrie. La version syriaque de l'Évangile porte
en effet le mot Carruba, fidèlement traduit en grec par Kepoma. » Le carou-
bier (ceratonia siliqua), disent les botanistes modernes, est un arbre à feuille
persistante, de la famille des légumineuses, tribu des césalpiniées. Il croît
en Orient et dans le midi de l'Europe, surtout dans le voisinage de la Médi-
terranée. Sahauteur est de huit à dix mètres, son aspect offre quelque ana-
logie avec celui de nos pommiers. Ses feuilles, coriaces et luisantes, sont
88 HISTOIRE BE L ÉGLISE. — lre ÉPOQUE (AN 1-312).
mais nul ne lui en donnait. Rentrant alors en lui-même, il dit :
Combien d'ouvriers, au gage de mon père, ont du pain en abon-
dance Et
1 moi je meurs ici de faim. Je me lèverai et j'irai à mon
père; je lui dirai : Père, j'ai péché contre le ciel et contre vous :
je ne suis plus digne d'être appelé votre fils, faites-moi l'un de vos
mercenaires ! — S'étant donc levé , il retourna chez son père.
Comme il était encore loin, son père le vit, et ses entrailles furent
émues : il accourut, se jeta à son cou, et le couvrit de baisers. Le
fils lui dit : Père, j'ai péché contre le ciel et contre vous; je ne suis
plus digne d'être appelé votre fils! Mais le père s'adressant à ses
serviteurs : Apportez, leur dit-il, la robe d'honneur qu'il portait
autrefois, et l'en revêtez. Mettez-lui un anneau au doigt et des
sandales aux pieds. Allez au pâturage, amenez le veau gras, tuez-
le, et nous célébrerons le festin de réjouissance ! Car mon fils était
mort et le voilà ressuscité, il était perdu et je l'ai retrouvé! Ils
commencèrent donc les fêtes. Or le fils aîné était aux champs. A
son retour, comme il approchait de la maison, il entendit le con-
cert des instruments joyeux, qui accompagnaient les danses; et,
appelant un des serviteurs, il lui demanda ce qui se passait. Votre
frère est revenu, répondit le serviteur, et votre père a fait tuer le
veau gras, pour se réjouir de son heureux retour. Le fils aîné laissa
éclater toute son indignation, et refusa d'entrer. Son père sortit
donc, et l'en priait. Mais répondant à son père, il lui dit : Depuis
tant d'années je vous ai servi, sans manquer à un seul de vos
commandements, et jamais vous ne m'avez donné même un che-
vreau pour le manger avec mes amis! Et cet autre, après avoir
dévoré son bien en débauches, est à peine revenu que vous tuez
pour lui le veau gras! Mon fils, répondit le père, vous êtes sans
cesse avec moi. Tout ce que j'ai est à vous. Mais il fallait célébrer
d'un vert bleuâtre; les fleurs, disposées en grappes, ont la couleur d'un
pourpre foncé; le fruit est une gousse longue de plus de vingt centimètres
il renferme une pulpe rougeâtre et sucrée, dont on extrait maintenant uno
assez bonne eau-de-vie, et un sirop astringent. En Espagne et en Italie, on
donne cette pulpe encore verte aux bêtes de somme et qux autres bestiaux,
qu'elle engraisse rapidement.
CHAP. IX. — VOYAGE DE JÉSUS DANS LA PÉRÉE. 89
un festin, et nous réjouir, parce que votre frère était mort et il est
ressuscité ; il était perdu et il est retrouvé 1 ! »
42. Cette fois, la miséricorde de Dieu pour l'âme pécheresse se Explication
révèle sous les traits de l'amour le plus tendre et le plus ardent par&boii ,
qui soit sur la terre, l'amour paternel. Les fils aînés du judaïsme,
les orgueilleux pharisiens, s'indignent de voir des publicains et
des prévaricateurs devenus l'objet des complaisances de Jésus.
Comme le frère aîné de la parabole, ils refusent de suivre le Verbe
fait chair, et d'entrer avec lui dans la maison du festin, ouverte à
l'enfant prodigue. Quel langage que celui du Sauveur! Le Dieu du
Sinaï, dont les fils d'Israël craignaient d'entendre la parole et de
contempler la majesté, est un Père qui souffre, sans se plaindre,
l'ingratitude et l'abandon de ses enfants. 11 les voit s'éloigner de sa
tendresse, abandonner le foyer où il les réchauffait sur son cœur,
la table où il les nourrissait de son pain. Sa bouche ne profère pas
une menace. Il partage avec eux les Irésors de sagesse, de vérité
et de science divine que ces insensés, riches de ses dons, ne pos-
sédant d'autres trésors que ceux qu'ils tiennent de sa munificence,
vont dissiper dans les régions étrangères du vice et du mensonge.
Le Père les voit; il souffre et se tait. Cependant, sur les plages
désolées où ces prodigues consument en folles débauches les ri-
chesses de l'intelligence et du cœur, il règne une famine éternelle.
Semblables à ces animaux immondes , dont les troupeaux cou-
vraient les collines des Géraséniens 2, et que les caroubiers des
bords du lac de Tibériade engraissaient pour les marchés de la
Phénicie et du haut Orient, les passions sont insatiables. Elles
creusent dans les âmes des gouffres de voracité sans fond. Un
jour, les prodigues affamés, disputant aux pourceaux leur pâture,
songeront aux joies sans mélange du foyer paternel, aux délices
du banquet divin. De leur ancienne splendeur, de la félicité per-
due, ilne reste plus qu'un amer souvenir. La robe d'innocence a
laissé ses lambeaux à toutes les épines du chemin. L'anneau de la
sainte et noble alliance avec le ciel a depuis longtemps disparu.
» Luc, xv, 11 ad ultim. — * Cf. chap. vu de cette Histoire, § 1.
90 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — Ire ÉPOQUE (AN 1-312).
Les pieds meurtris, ensanglantés à toutes les pierres de la route,
ne sont plus protégés par la chaussure que la tendresse maternelle
avait préparée elle-même. Le dénûment du prodigue, tel que le
dépeint la parabole, était, à l'époque évangélique , celui des es»
claves. L'esclave ne portait point de sandales, il marchait pieds
nus. La tunique flottante, cette «robe première » dont parle l'Evan-
gile, était exclusivement réservée aux hommes libres. L'esclave
portait un vêtement étroit et court, serré autour des reins par une
ceinture. Enfin l'anneau était la marque distinctive de la noblesse.
On sait que tous les chevaliers romains le portaient alors. Mais son
usage remontait, en Palestine, jusqu'à l'époque patriarcale. Chacun
de ces détails, en harmonie parfaite avec les mœurs du temps, ren-
ferme un symbolisme divin. Cependant l'esclave des passions, le
prodigue affamé rentre en lui-même. Il se lève, dans sa misère et
sa nudité; il reprend la route de la patrie; il veut se jeter aux ge-
noux de son père, et lui dire en pleurant : J'ai péché ! A mesure
qu'il approche, la pensée de son ingratitude, la confusion, la crainte
se partagent son âme. Trouvera-t-ii le courage d'aborder ce père,
ce juge si cruellement offensé? Le père l'a prévenu. C'est le père
qui accourt au devant du fils ingrat, le serre sur son cœur, le pré-
sente aux serviteurs fidèles, lui fait rendre, et la tunique d'hon-
neur, etl'anneau de l'alliance, et la chaussure des hommes libres.
C'est le Père qui ordonne le banquet des joies célestes, où le pé-
cheur repentant mange le pain de la vie et boit le sang de la ré-
demption. Ineffable mystère des tendresses de Dieu pour l'homme,
qui dépasseront à jamais la mesure de toutes nos iniquités et
de toutes nos ingratitudes î L'amour divin, descendu du ciel sur
la terre , et remontant de la terre au ciel, voilà tout l'Évangile !
Jaraboiede 13. « Jésus disait encore à ses disciples : Un homme riche avait
nBdèie. un intendant qu'on accusa près de lui de dissiper ses biens. L'ayant
mandé, il lui dit : Qu'est-ce que j'apprends à votre sujet? Rendez
compte de votre administration, car désormais vous ne pourrez
plus la conserver. L'intendant se dit alors : Que ferai-je, puisque
mon maître me retire la gestion? Travailler la terre, je n'en ai pas
la force; mendier, j'en roi^*iraUi Iq sais ce que j'ai à faire pour
CHAP. IX. — VOYAGE DE JÉSUS DANS LA PÉRÉE. 91
trouver, après que j'aurai perdu mon emploi, des gens qui me re-
çoivent dans leur maison. Ayant donc appelé chacun des débiteur?
de son maître , il demanda au premier : Combien devez-vous à
mon maître? Cent baths l d'huile, répondit cet homme. — Voici
votre obligation, dit l'intendant. Asseyez-vous et écrivez-en cin-
quante. — Et vous, dit-il à un autre, combien devez-vous? — Cent
cori2 de froment, répondit-il. — Voici votre obligation, asseyez-
vous et inscrivez-en quatre-vingts. — Or le maître reconnut que
l'intendant infidèle avait agi avec habileté. Car la génération des
enfants du siècle est plus habile que les enfants de lumière. Poui
moi, je vous dis : Faites-vous des amis avec le Mammon 3 de l'ini-
quité, afin qu'à l'heure où vous viendrez à manquer, ils vous re-
çoivent dans les tabernacles éternels 4. »
1 Nous conservons scrupuleusement, dans notre traduction, le terme môme
de l'original grec : 'Exarov paTouç èXai'ou. Le bath, mesure hébraïque des li-
quides, d'une valeur qu'on fait varier de vingt-sept à trente-nuit litres,
selon qu'on lui donne pour base le métrète attique, ou la mesure syriaque,
était d'un usage universel chez les Juifs. A notre avis, on doit respecter ces
noms étrangers, même dans les traductions en langue vulgaire. Autrement
un sophiste , qui lira l'Évangile dans une version de Lemaistre de Sacy, se
croira en droit d'affirmer que Jésus-Christ ne savait pas l'hébreu. Cent bat/is
d'huile représentaient soit 2,700, soit 3,800 litres.
* Le chômer (Levit., xxvn, 16), également appelé cor (Ezech., xlv, 11-14) et,
dans le texte original de saint Luc : "Exoctôv xôpou; a itou , était la mesure hé-
braïque des solides. 11 valait dix baths, soit approximativement 27 décalitres,
en prenant la capacité du bath sur le pied de 27 litres; ou 38 décalitres, en
donnant au bath la valeur de 38 litres. Cent cori de froment représentaient
ainsi, dans la première hypothèse, 270 hectolitres, et, dans la seconde, 380.
L'énormité de cette dette, par rapport à celle du premier débiteur, fait im-
médiatement comprendre pourquoi l'intendant infidèle n'abaisse l'obligation
que dans une proportion plus faible. D'une part, le débiteur y gagnait déjà
démesurément, et, de l'autre, le maître qui devait certainement compter sur
une forte rentrée, de la part de ce fermier, remarquerait moins promptement
le déficit, réduit seulement de cent à quatre-vingts.
8 Le terme de Mammon, conservé dans le Mammona de la Vulgate , est en-
core une expression exclusivement hébraïque. Matmon, ou, par une élision,
familière aux idiomes chaldéens, Mammon, signifie « caché. » On se rappelle
ce que nous avons eu précédemment l'occasion de dire, au sujet du soin avec
lequel les Juifs enfouissaient leurs trésors, pour les mettre à l'abri des éven-
tualités d'une invasion ou des exigences du fisc.
4 Luc, xvi. l-io. Cum dcfeceritis, sous-entendu e vitâ;en grec : ômv êx)iir/}T£,
92 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — Ire ÉPOQUE (AN 1-312).
Leroiiona- 14. «Quelquefois, disent nos rationalistes, Jésus-Çlirist , plus
parabole versé dans les choses du ciel que dans celles de la terre, ensei-
Ique' gnait une économie politique étrangement singulière. Dans une
parabole bizarre, un intendant est loué pour s'être fait des amis
parmi les pauvres, aux dépens de son maître, afin que les pauvres
à leur tour l'introduisent dans le royaume du ciel. Les pauvres, en
effet, devant être les dispensateurs de ce royaume, n'y recevront
que ceux qui leur auront donné. Un homme avisé songeant à l'ave-
air doit donc chercher à les gagner '. » Il n'y a de « singulier et
de bizarre » ici que la méprise volontaire de nos lettrés. Comment
osent-ils transformer en un plan d'économie politique , enseigné
ex professo par le Sauveur, et offert comme un type de moralité
chrétienne, la conduite de cet intendant, dont Jésus prend soin de
flétrir par trois fois l'action coupable? C'est un intendant «infi-
dèle, » qui « a dissipé les biens confiés à sa garde. » C'est « un
enfant du siècle, » c'est-à-dire, selon la force de cette locution tout
hébraïque, un homme d'iniquité, de désordres et de rapines, dont
l'active mais odieuse habileté est mise en opposition avec la simpli-
cité des « enfants de lumière. » Le maître n'approuve pas l'injus-
tice du procédé de ce prévaricateur, il en reconnaît seulement
l'astucieuse finesse. Le sens de la parabole est donc celui-ci : Nous
sommes tous les intendants, les administrateurs des biens que Dieu
nous a confiés. Talents, pouvoirs, richesses, tout ce dont les
hommes disposent ici-bas, n'est qu'une ferme, dont le propriétaire
souverain est Dieu. Que d'infidèles administrateurs dans ce monde?
Combien grand est le nombre de ceux qui dissipent les trésors d'in-
telligence, d'activité, de vertu, de richesses proprement dites, dé-
posés entre leurs mains! Le capital social donné par Dieu ne se
transforme-t-il pas, dans une proportion effrayante, en un Mam
mon d'iniquité? Et pourtant l'heure approche où le juge suprême.
le propriétaire divin, dira à chacun de ces infidèles dépositaires
sous-entendu tôv (k'ov, « à l'heure de la mort. » Nous avons maintenu la tra-
duction française, parce que l'expression : « Venir à manquer, » conserva
encore chez nous le sens de « mourir. »
1 Vie de Jésus, pag. 174.
CHAP. IX. — VOYAGE DE JÉSUS DANS LA PÉRÉE. 93
« Rendez compte de votre administration ! » Or, les calculs per-
sonnels de l'intendant prévaricateur de l'Évangile, cette industrie
coupable qui vole le maître au profit de l'administrateur, est-il un
seul des intendants de Dieu qui ait songé à les appliquer au béné-
fice de son âme? Tous « les enfants du siècle, » absorbés dans une
charge dont ils ignorent la responsabilité, uniquement préoccupés
de jouir, sans nul souci du compte à rendre, laissent arriver la der-
nière heure, celle de l'éternité, qui les surprend au milieu de leur
course ; et le capital, ignominieusement dépensé sur la terre, est
perdu a la fois pour les intérêts de ce monde et pour ceux du ciel.
Voilà le plan d'économie divine que Jésus-Christ expose à ses dis-
ciples. La « politique » d'ici-bas n'y joue d'autre rôle que celui de
servir comme terme de comparaison. L'habileté coupable des «en-
fants du siècle » sert de repoussoir à la nonchalance des « fils de
lumière. » Le Sauveur emprunte son allégorie à un ordre de faits
que la civilisation mixte de la Judée avait rendus familiers à tous
ses auditeurs. L'infidélité des agents que les grands propriétaires
romains employaient alors pour l'administration de leurs domaines,
était proverbiale. Le procédé de l'intendant infidèle, qui se fait
chasser d'une maison pour être accueilli, à titre de reconnaissance,
dans une autre, était de notoriété publique en ce temps. Il n'y eut
donc ni « singularité, ni bizarrerie, » de la part du divin Maître, à eu
tirer cette admirable parabole, qui révèle une connaissance aussi
profonde des « choses de la terre » que « des choses du ciel. » Et
pour mieux établir encore la culpabilité des malversations de l'é-
conome dont il parle, Jésus ajoute : « Celui qui est fidèle dans les
petites choses, le sera aussi dans les grandes ; celui qui est injuste
dans les petites le sera aussi dans les grandes. Si donc vous n'avez
pas été fidèles pour le Mammon de l'iniquité, qui voudra vous con-
fier l'administration des véritables richesses? Si vous avez été infi-
dèles dans la gestion du bien d'autrui, qui voudra vous donner la
gestion d'un bien qui serait à vous *?» L'humanité, dans sa condi-
tion présente, est une mineure sous 1» tutelle de Dieu. La parole
1 Luc, xvi, 10-12.
94 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — I™ ÉPOQUE (AN 1-312).
de Jésus élargit les horizons de la vie future, et nous révèle, dans
l'avenir, des responsabilités d'honneur et de gloire proportionnées
à la fidélité rigoureuse dont nous aurons fourni la mesure ici-bas.
« Il y a dans la maison de mon père, dit-il ailleurs, plusieurs
étages *. » Nous comprendrons un jour tout le sens de cette révé-
lation dont
, les termes dépassent la portée de notre mortalité.
Parmi les milliers de globes lumineux que le regard de la science
poursuit dans les routes de l'éther, il y a peut-être une échelle hié-
rarchiquedont
, chaque degré est occupé par des intelligences
bienheureuses. Circonscrit dans les bornes étroites de la matière,
l'esprit de l'homme ne fait qu'épeler le livre des mondes. Le Verbe
incarné nous apprend que les épreuves de cette vie sont l'appren-
tissage des grandes responsabilités de la vie immortelle. C'est là
tout ce que pouvait supporter notre intelligence bornée; parce que
le poids infini de gloire qui nous attend aux cieux, écraserait en ce
moment notre faiblesse. Il nous suffit de pratiquer maintenant cet
autre précepte du Sauveur : et Nul ne peut servir deux maîtres;
car, ou il haïra l'un et aimera l'autre, ou il s'attachera ù l'un et
méprisera l'autre. Vous ne pouvez à la fois servir Dieu et Man>
mon *. »
L'Évangile 15. Le détachement évangélique était ainsi substitué à la vie ma-
îiTioi et" aax térielle et aux jouissances de ce monde, dont les pharisiens s'étaient
grop êtes, ^ une qq^q de paradis terrestre, à l'ombre de la loi mosaïque,
interprétée par un sensualisme grossier. « Ils étaient avares, con-
tinue l'Évangile; et, en entendant ces paroles, ils se moquèrent de
Jésus. Alors il leur dit : Pour vous, vous affectez d'être justes
devant les hommes, mais Dieu lit dans le fond de vos cœurs. Or ce
qui parait grand aux regards des hommes, est une abomination
à ses yeux. La loi et les prophètes ont subsisté jusqu'à Jean-Bap-
tiste. Dès lors, le royaume de Dieu a commencé, et tous sont ap-
pelés àse faire violence pour y entrer. Le ciel et la terre passeront,
mais un seul iota ne sera point effacé de la loi divine 3. » Impossible
d'imaginer une affirmation plus nette et plus précise du caractère
* Joan., xiv, 2. — - » Luc, xvi, 13, 14. — » Luc, xvi, 14-17.
CHAP. IX. — VOYAGE DE JÉSUS DANS LA PÉRÉE. 95
surnaturel et divin de l'Évangile. La loi mosaïque, dans la suite
des âges, en était la préparation; les prophètes annonçaient son
avènement; Jean-Baptiste en a été le précurseur. La fleur du Testa-
ment Ancien c'est le Messie, le Christ, qui donne à la loi sa per-
fection, aux prophéties leur accomplissement, aux espérances du
monde leur réalisation. Les pharisiens ne se méprennent pas stir
la portée de cette doctrine. Ils voient clairement toutes les consé-
quences qui vont en sortir. Jésus-Christ s'érige en législateur sou-
verain, et proclame son droit imprescriptible de compléter la loi
mosaïque, et de la transformer en un code universel, qui sera la
règle de toutes les générations humaines. Pour mieux le constater,
et peut-être dans l'espérance de soulever l'indignation populaire
contre le Sauveur, ils lui proposent une question qui divisait depuis
quarante ans leurs écoles, et à laquelle le récent divorce d'Hérode-
Antipas donnait une dangereuse actualité. Les disciples de Scham-
maï prétendaient que l'autorisation du divorce, accordée par Moïse,
devait être exclusivement restreinte au cas d'adultère. Les disciples
d'Hillel donnaient à cette faculté une extension générale et absolue.
La controverse roulait sur ce texte du Deutéronome : « Si vm
homme a pris une femme qui ne trouve point grâce devant ses
yeux, à raison de quelque défaut grave, qu'il lui donne un libelle
de répudiation1. » La gravité du défaut allégué n'étant point dé-
finie par la loi, les deux écoles interprétaient à leur fantaisie la
clause restrictive, et la solution du problème demeurait impossible.
La haine des pharisiens, en choisissant une question de cette na-
ture, semblait donc parfaitement inspirée. Jésus-Christ annonçait
son pouvoir de législateur suprême. D devait dès lors résoudre
toutes les difficultés légales. Mais s'il se prononçait en faveur de la
doctrine rigoriste de Schammaï, il encourait toutes les colères offi-
cielles des partisans d'Hérode-Antipas, et perdait, aux yeux de la
multitude, le prestige que lui valaient sa miséricorde et son indul-
gence tant vantées. Au contraire, s'il adoptait ouvertement les prin-
cipes relâchés d'Hillel, c'était un corrupteur de la morale publique,
1 Deutoron., xxiv, 1.
96 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — Ire ÉPOQUE (AN 1-312).
un ambitieux vulgaire, qui caressait les instincts dégradés et pervers
du cœur humain, et sacrifiait la vérité, la justice et la loi à son
désir de popularité.
Qnestion
pharisiensdes 16. « Les pharisiens donc s'approchèrent de lui pour le tenter.
sar le divorce. Est-il permis à l'homme de répudier sa femme, pour quelque cause
que ce soit? demandèrent-ils. — Jésus leur répondit : Que vous a
prescrit Moïse à ce sujet? — Moïse, dirent-ils, nous a permis d'écrire
le libelle de répudiation, et de renvoyer la femme '. — Jésus reprit :
N'avez-vous pas lu qu'au jour où Dieu créa le genre humain, il fit
l'homme et la femme et qu'il dit : L'homme quittera son père et sa
mère, il s'attachera à son épouse, et ils seront deux dans une seule
chair? Ainsi ils ne sont plus deux, mais une seule chair*. Donc ce
que Dieu a uni, que l'homme ne le sépare point. — Mais alors,
dirent les pharisiens, pourquoi Moïse nous a-t-il autorisés à donner
le libelle de répudiation, et à renvoyer une épouse? — 11 leur ré-
ponditC'est
: à cause de la dureté de votre cœur que Moïse vous a
permis de répudier votre femme, mais il n'en fut point ainsi à l'o-
rigine. Pour moi, je vous dis, quiconque renvoie sa femme et en
épouse une autre, se rend coupable d'adultère 3 ; celui qui épouse
* Les Pharisiens prennent grand soin d'éluder la difficulté réelle. Ils sup-
priment àdessein, dans leur réponse, la clause : Ob aliquam fœditatem, in-
sérée au texte de la loi, et sur laquelle portait tout le débat entre les dis-
ciples de Schammaï et ceux d'Hillel. Cf. Deuteron., xxiv, 1.
» Gènes., i, 27, n, 24.
8 Nous reproduisons ici la parole de Notre-Seigneur , telle que l'a écrite
saint Luc » Omnis qui dimiltit uxorem suam et alteram ducit mœchatur.
(Luc, xvi, 18.) Elle exprime clairement la pensée du divin Maître. Un hé-
braïsme, qui se trouve dans la même parole, formulée par saint Matthieu, a
donné lieu à l'interprétation erronée du protestantisme et du schisme grec.
Voici le texte de saint Matthieu : « Quiconque renvoie sa femme pour une
autre cause que celle de l'adultère, et en épouse une autre, commet un adul-
tère; et celui qui épouse une femme répudiée commet un adultère. »
(Matth., xix, 9.) Les protestants et les schismatiques grecs ont conclu, de
cette parole, entendue dans le sens des traductions, et isolée de son con-
texte, àla permission, donnée par Jésus-Christ, de contracter une alliance
nouvelle, après qu'une première a été rompue par l'adultère de la femme.
Or, la seule permission que donne le Sauveur, en ce cas , est de renvoyer la
femme coupable, mais non d'en épouser une autre, puisqu'il ajoute immé-
diatement, eten termes absolus : « Quiconque épouse une femme répudiée,
CHAP. IX. ~ VOYAGE DE JÉSUS DANS LA PÉRÉE. 97
une femme répudiée se rend coupable d'adultère. — Or quand \\
fut rentré à la maison, les disciples l'interrogèrent sur le même
sujet. Il leur dit encore : Quiconque renverra sa femme et en épou-
sera une autre, sera coupable d'adultère. Celui qui épouse une
femme répudiée par son mari est adultère ; et la femme, qui, aban-
donnant son mari, en épouse un autre, est adultère. — Les disciples
lui dirent alors : Si telle est la situation de l'homme vis-à-vis de la
femme qu'il épouse, il n'est pas avantageux de se marier. — Jésus
répondit : Tous ne sauraient comprendre cette parole, mais seule-
ment ceux à qui il a été donné. Il y a des eunuques, nés de la sorte
dès le sein de leur mère ; d'autres le sont devenus par le fait des
hommes; d'autres enfin le sont de leur propre volonté, pour le
commet un adultère. » Evidemment donc la réponse du Sauveur, telle que
la donne saint Matthieu, répond à deux pensées très-distinctes renfermées
dans la question des pharisiens : Jésus d jelare 1° que la séparation n'est
n--°rm;se que dans le cas unique de l'adultère ; 2° que la séparation, même en
ce cas,,, n'entraîne point la faculté de contracter une autre alliance. Si la ré-
ponse du Sauveur avait eu un autre sens, elle n'aurait nullement choqué les
pisciples; elle n'aurait point provoqué, de leur part, cette plainte qu'ils ex-
priment un peu plus loin : « S'il en est ainsi, disaient-ils naïvement, si telle
est la situation d'un homme qui épouse une femme, il n'est pas avantageux
de se marier ! » Jamais les disciples n'auraient manifesté un pareil étonne-
ment, si leur maître avait dit : « Il est permis d'épouser une autre femme,
après la séparation pour cause d'adultère. » Cette réponse eût été exactement
conforme à la doctrine de Schammaï, qui n'étonnait personne, et que tous les
plus fidèles Hébreux se faisaient gloire d'observer. Enfin cette réponse n'eût rien
changé à la loi mosaïque, et au libellus repudiï, temporairement accordé ad
duritiam cordis. A moins donc de vouloir à son gré travestir l'Évangile, on ne
«aurait méconnaître la loi d'indissolubilité du lien conjugal, même après la
séparation, posée expressément par Jésus-Christ. L'enseignement de saint
Paul n'en est que l'écho fidèle : Prœcipio, non ego, sed Dominus, quod si dû'
cesserit, manere innuptam. (I Cor., vu, 11.) Le concile de Trente a donc ré
sumé sur ce point toute la doctrine du divin Maître, recueillie par la tradi.
tion catholique : « Si quelqu'un dit que l'Église est dans l'erreur lorsqu'elle
a enseigné et enseigne encore, selon la doctrine de l'Évangile et des apôtres,
que le mariage ne peut pas être dissous pour cause d'adultère, qu'il soit
anathème ! » (Concil. Trid., Sess. XXIV, Can. vu.) L'Église conserve donc la
clause de séparation telle que le Sauveur l'avait établie, mais elle proclame,
même en ce cas, l'indissolubilité du lien conjugal. Les législations humaines
qui voudront aller en deçà ou au delà de cette limite, seront toujours dé-
des sociétés.fectueuses. L'indissolubilité du mariage est la pierre angulaire des familles et
V. 7
98 histoire de l'église. — ire époque (an 1-312).
royaume des cieux. Que celui-là comprenne qui sait comprendre ' ! »
Miraculeusede
puissance 17. La réponse à l'interrogation captieuse des pharisiens trompe
ladsdoctrine
Jésus. toutes leurs espérances. Elle sert de thème au divin Maître, pour
établir les sociétés chrétiennes sur la double base du mariage in-
dissoluble, auquel le plus grand nombre est appelé, et du célibat
religieux, partage des âmes d'élite, à qui cette vocation est donnée
d'en haut. Chose remarquable! Les philosophes, les sages, les
grands législateurs ont besoin de méditations solitaires, de recueil-
lement, d'étude et de silence pour élaborer leurs doctrines, leurs
théories ou leurs constitutions. Le génie humain se préoccupe,
avant tout, de rassembler ses idées, de les coordonner dans une
suite logique, de les exposer avec méthode, comme les anneaux
étroitement soudés d'une chaîne continue. Interrompez le travail,
changez le cours de la pensée, coupez le fil délicat qui rattache les
détails à l'ensemble, et toute l'œuvre est rompue. Jésus procède
différemment, et c'est là, si l'on veut un instant y réfléchir, une
preuve saisissante de sa divinité. Les plus sublimes institutions
jaillissent de ses lèvres, comme au hasard de la conversation, ou
de la controverse. Les principes sur lesquels reposera tout l'ordre
moral, éclatent, comme par accident, sans que le Maître paraisse
provoquer l'occasion de les mettre en évidence. C'est que les
hommes ont seulement des étincelles de vérité, qu'ils amassent et
couvent avec effort, tandis que Jésus était le foyer de toute vérité :
les hommes ont des reflets de lumière, et Jésus était la lumière
même, qui illumine tout homme venant en ce monde. L'indissolu-
bilité absolue du lien conjugal! Qui donc y songeait à l'époque où
Noire-Seigneur vint la décréter, de son autorité souveraine? Le
judaïsme l'ignorait; Rome, depuis longtemps façonnée à la servi-
tude, se fut soulevée contre le César qui eût osé porter une pareille
loi. Mais les Césars n'y songeaient guère. L'étonnement, voisin de
l'indignation, que les disciples eux-mêmes ne peuvent s'empêcher
de manifester, nous donne la mesure exacte de ce qu'était alors le
monde. Leur langage a eu de longs échos à travers les siècles.
» Matth., xix, 3-12; Marc, x, 2-12; Luc, xvi, 13.
CIIAP. IX. — VOYAGE DE JÉSUS DANS LA TÉRÉE. 99
Toutes les passions ont protesté comme eux, et pourtant l'indissolu-
bilité du lien conjugal est aujourd'hui admise, en droit, sinon res-
pectée, en fait, par toutes les nations civilisées. G est que le ma-
riage n'est pas établi uniquement pour l'individu, mais principale-
ment pour l'espèce, pour la conservation physique et morale du
genre humain. Le mariage d'un seul avec une seule a affranchi la
femme de l'esclavage, auquel la condamnaient, et la condamnent
encore, les caprices ignominieux des nations païennes. Il a constitué
et maintient la famille, le droit de l'enfance, le respect filial, l'hon-
neur de l'héritage et du foyer. Le sensualisme idolâtre méconnais-
sait toutes ces choses. La volupté brutale était pour lui l'unique loi
de la vie. Tibère, à la lueur des lampes parfumées qui éclairaient
ses orgies nocturnes, dans Tile de Caprée, aurait-il cru possible la
prochaine explosion d'une doctrine qui ferait éclore des milliers
d'hommes chastes, de vierges immaculées et d'époux fidèles? Ce
miracle du monde moral est partout aujourd'hui sous nos yeux.
Qui l'a opéré?
18. « Cependant, continue l'Évangile, on présenta à Jésus de jésns
petits enfants, que le peuple lui amenait de toutes parts, pour qu'il e enfants»
leur imposât les mains, les touchât et priât sur eux. Les disciples
voulaient repousser cette foule, mais le Seigneur réprouva leur
conduite. Laissez venir à moi les petits enfants, dit-il, ne les écartez
point, car le royaume de Dieu est fait pour ceux qui leur res-
semblent. Quiconque n'aura point reçu, comme un enfant, l'Évan-
gile du royaume de Dieu, celui-là n'y entrera point. — Il embrassa
donc ces petits enfants, leur imposa les mains et les bénit1. » Ne
venait-il pas, en efïet, de créer, par la fécondité de sa parole divine,
une double paternité, dans l'ordre de la nature et dans l'ordre de
la grâce, pour les petits enfants jusque-là si délaissés? Combien
de fois, en rencontrant, au sein de nos sociétés si profondément
troublées par l'égoïsme et la sensualité, les humbles vierges de
Jésus-Christ, qui se font les mères de ceux qui n'ont pas de mères;
en voyant les modestes instituteurs de l'enfance, qui se font les pères
* Maitfu, xix, 13-15; Marc, x, 13-16; Luc, xvm, 15-17.
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100 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — lre ÉPOQUE (AN 1-312),
de toute une génération de jeunes âmes ; combien de fois n'avons-
nous pas redit la parole du divin Maître : « Laissez venir à moi les
petits enfants ! » Quel prodige permanent de sacrifices sans gloire,
de travaux obscurs, de dévouements inconnus, accomplis sous l'in-
fluence du conseil évangélique de la virginité chrétienne ! En dépit
du rationalisme, notre civilisation, dont nos lettrés se montrent si
fiers, vit des bienfaits de l'Évangile, du pain que lui distribue chaque
jour le Sauveur. Si Jésus fermait sa main sur tant d'ingrats qui le
maudissent, le monde mourrait de faim.
Un jeune
homme Doble 19. « Jésus continua sa route, dit l'Évangile, et voilà qu'un jeune
et pieds
riche deaux homme, noble et riche, s'approcha, et, fléchissant le genou, lui
Jésus. dit : Bon Maître, que dois-je faire pour obtenir la vie éternelle ? —
Pourquoi m'appelez-vous bon? demanda Jésus. Dieu seul est bon.
Si vous voulez obtenir la vie, observez les commandements. —
Quels sont-ils? dit le jeune homme. — Vous les connaissez, répondit
Jésus : Tu ne tueras point; tu ne commettras point l'adultère; tu
ne déroberas point le bien d'autrui; tu ne rendras point de faux
témoignage; honore ton père et ta mère; aime ton prochain comme
toi-même. — -Seigneur, reprit celui-ci, j'ai observé tous ces com-
mandements, depuis mon adolescence. Que me manque-t-il encore \
— En entendant cette parole, Jésus le regarda d'un œil de com-
plaisance, etlui dit : 11 vous manque encore une chose. Si vous
voulez être parfait, allez, vendez tous vos biens, donnez-en le prix
aux pauvres ; vous aurez ainsi un trésor dans le ciel. Venez alors
et suivez-moi. — A ces mots, le jeune homme, désolé de cette ré-
ponse, s'éloigna plein de tristesse, car il avait des possessions con-
sidérables. Jésus le voyant ainsi affligé , se retourna vers ses
disciples, et leur dit : Combien difficilement ceux qui possèdent des
trésors entreront dans le royaume de Dieu ! — Les disciples, muets
d'étonnement, ne répondirent pas, et il ajouta : Encore une fois,
mes petits enfants, je vous le dis, combien il est difficile à ceux qui
mettent leur confiance dans leurs trésors d'entrer dans le royaume
de Dieu ! Un câble passera plus facilement par le chas d'une aiguille,
qu'un riche n'entrera dans ie royaume de Dieu. — Cette parole
redoubla l'étonnement des disciples. Ils se disaient entre eux : Qui
CHAP. IX. — VOYAGE DE JÉSUS DANS LA PÉREE. 101
donc pourra être sauvé? — Jésus fixant sur eux son regard, leur
dit : Cela est impossible de la part de l'homme, mais non de la part
de Dieu ; car tout ce qui est impossible aux hommes est possible à
Dieu. — Pierre, prenant la parole, lui dit : Voici que nous avons
tout quitté pour vous suivre; quel sera donc notre sort? — Jésus
leur répondit : En vérité, je vous le dis, parce que vous m'avez
suivi, quand viendra le jour de la régénération, et que le Fils de
l'homme siégera sur le tribunal de sa majesté, vous serez vous-
mêmes assis sur douze trônes, pour juger les douze tribus d'Israël.
Quiconque aura quitté, pour moi et pour l'Évangile, sa maison, ou
son père, ou sa mère, ou sa femme, ou ses fils, ou ses champs,
recevra, même en ce temps présent, malgré les persécutions, le
centuple en maisons, en frères et sœurs, en mères, en fils et en
champs; et, dans le siècle futur, il recevra la vie éternelle !. »
20. Voilà , dans la bouche du divin Maître , le complément de Les «roi»
conseils
l'institution des trois vœux de chasteté, de pauvreté et d'obéissance, évangélique»
qui couronnent l'édifice de la perfection évangélique , et forment
le sommet des sociétés chrétiennes. On ne saurait méconnaître le
caractère essentiellement libre, volontaire, et spécialement privi-
légié, de ces trois institutions qui ont changé la face du monde.
Le célibat ecclésiastique et religieux, armé de son dévouement,
fort de ses propres sacrifices, apparaît, dans l'Évangile, entouré
d'une lumineuse auréole. « Il en est, dit Jésus, qui renoncent au
mariage, pour le royaume des cieux. » Les apôtres l'avaient déjà
fait, puisqu'en leur nom Pierre, le chef du collège apostolique,
reprend : «Nous autres, nous avons tout quitté pour vous suivra. »
Et le divin Maître , dans 1 enumération détaillée de chacun des
renoncements accomplis pour sa gloire, mentionne formellement
celui-là : « Quiconque abandonne sa femme , pour l'Évangile et
pour moi. » Voilà donc le célibat, ce vœu sublime de chasteté, ins-
titué divinement par le Sauveur. Ne craignez pas que l'économie
du monde soit bouleversée par ce principe, ou que le genre humain
soit menacé de dépopulation. « Tous ne comprennent pas cette
* Matth., xix, 15-30 ; Marc, x, 16-31; Luc, xvni, 18-30.
102 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — Ire ÉPOQUE (AN I -312).
parole , dit Jésus ; mais seulement ceux à qui ce privilège a été
donné d'en haut. » Que n'a-t-on pas essayé, au nom des passions
révoltées, des convoitises ignominieuses, contre une telle institu-
tion? Elle est debout cependant; elle subsiste, en dépit de toutes
les haines extérieures, et ce qui est incontestablement plus mira-
culeux, elle domine, radieuse, les faiblesses et la corruption natives
des hommes qui la perpétuent. Le flambeau divin de la virginité
chrétienne s'est transmis jusqu'à nous; il traversera les siècles,
lumière angélique , toujours portée dans des vases d'argile, et
triomphant toujours des défaillances de la chair, des luttes contre
la nature et le monde. Que le rationalisme nous explique comment
cette immense révolution morale, dont la persévérance est un fait
constant et visible, n'a coûté à Jésus-Christ qu'une seule parole!
Tout effet doit être en proportion avec sa cause. Or il est manifeste
que l'effet dépasse ici toute la puissance humaine. Cependant une
simple parole l'a produit. Donc cette parole n'était pas celle d'un
homme. Mais le rationalisme s'est créé, à son usage, une interpré-
tation de l'Évangile tellement en dehors de l'Évangile lui-même,
qu'il nous faut insister sur chaque parole du texte sacré, pour en
rétablir le véritable sens. Par exemple nos lettrés ont écrit, en ces
derniers temps, une affirmation comme celle-ci : « Le pur ébionisme,
**est-à-dire la doctrine que les pauvres (ebionim) seuls seront sau-
vés, fut la doctrine de Jésus. On entrevoit sans peine que ce goût
exagéré de pauvreté ne pouvait être durable. C'était là un de ces
éléments d'utopie, comme il s'en mêle toujours aux grandes fon-
dations etdont le temps fait justice. Transporté dans le large milieu
de la société humaine, le christianisme devait un jour très-facilement
consentir à posséder des riches dans son sein L » Telle est la nou-
velle exégèse. Or il y avait des riches qui suivaient le Sauveur,
dans le cours de ses prédications. Marie-Magdeleine était riche.
Lazare, l'ami que Jésus ressuscitera bientôt, était riche. Joanna,
la femme de Chusaï, l'intendant d'Hérode-Antipas, était riche;
Joseph d'Arimathie était riche. Le divin Maître avait-il ordonné à
1 Vie de Jésus, pag. 179-182.
CIIAI». IX. — VOYAGE DE JÉSUS DANS LA PÉRÉE. 103
lazare de vendre la maison de Béthanie, et d'en distribuer le prix
aux pauvres? Avait-il ordonné à Joseph d'Arimathie d'aliéner le
sépulcre de ses pères, sur le flanc de la colline du Golgotha, où le
corps de l'Homme-Dieu devait recevoir une hospitalité de trois
jours? Avait-il ordonné à Magdeleine de vendre les parfums qu'elle
répandait aux pieds du Verbe incarné, pour les distribuer aux
pauvres? Avait-il ordonné aux saintes femmes, qui subvenaient à
ses propres besoins, et qui achetèrent cent livres d'aromates pré-
cieux pour sa sépulture, de vendre leurs biens et de se défaire de
leurs trésors? Quelle était donc la véritable doctrine du Sauveur,
par rapport à la richesse? La voici. Un jeune Israélite, appartenant
aune famille \>r'mcïère, pr inceps, possédant des biens considérables,
vient à lui, et s'agenouille à ses pieds, en l'appelant : « Bon Maître ! »
11 fléchit le genou. C'est l'Évangile qui nous l'apprend. Le protes-
tantisme serait tenté d'accuser ce jeune homme d'idolâtrie. « Que
dois-je faire pour obtenir la vie éternelle? » demande l'adolescent.
— « Vous savez la loi, » répond le Sauveur; et il énumère tous les
articles du Décalogue. Voilà donc ce qu'il faut pratiquer pour
obtenir la vie éternelle. Mais le jeune homme se croit appelé à une
vocation plus haute. Il aspire à la perfection. « J'ai accompli tout
cela, dès mon adolescence, dit-il, que me manque-t-il encore? —
Si vous voulez être parfait, reprend Jésus, vendez tous vos biens,
donnez-en le prix aux pauvres, venez alors et suivez-moi. » Il ne
s'agit donc plus ici de la vie commune et des simples observances
4e la loi, suffisant rigoureusement pour obtenir la vie éternelle.
La distinction est nettement exprimée : « Si vous voulez être par-
fait, » une seule chose vous manque, le vœu de pauvreté et d'obéis-
sance absolue, « allez, vendez tous vos biens; venez alors et suivez-
moi. » Le rationalisme s'étonne de voir une théologie toute faite
sortir ainsi de chaque parole de l'Évangile. Les livres écrits par les
hommes ne présentent jamais cette rigoureuse application de la
formule à la pratique. Il y règne une certaine élasticité entre la
théorie et l'action, parce que la parole humaine est un verbe mort,
qui n'a point d'efficacité en soi, et qui a besoin de ressusciter dans
chaque intelligence, de se transformer, en quelque sorte, par l'assi-
J04 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — Ire ÉPOQUE (ANi-312j.
milation individuelle. La parole du Verbe incarné ne connaît point
ces défaillances, ni cette infirmité d'origine. Le jour où Jésus-Christ
annonçait au monde la merveille de la virginité volontaire, de la
pauvreté parfaite et de l'obéissance absolue, ces trois idées passaient
à l'état de forces sociales; elles devenaient vivantes, actives et
fécondes. Les apôtres les embrassaient, comme la loi de perfection
suprême, et, après dix-huit cents ans de révolutions, de boulever-
sements politiques, de vicissitudes de tout genre, ces trois institu-
tions sont aussi vigoureuses qu'au premier jour. Si Jésus-Christ
n'est pas Dieu, qu'on nous dise comment sa parole a pu avoir cette
puissance créatrice. « Les œuvres, comme il le répétait lui-même,
rendent témoignage à l'ouvrier. »
La demande 21. « Or, continue l'Évangile, Jacques et Jean, fils de Zébédée,
Je* fiis^de ayant leur mère avec eux, s'approchèrent de Jésus. Leur mère se
leur mère.6 prosterna à ses pieds, en l'adorant. Cependant ses fils dirent au
Seigneur : Maître, nous voudrions que quelle que soit la requête
que nous allons vous adresser, vous nous promettiez de l'accueillir.
— Que demandez-vous? dit Jésus. — Leur mère répondit : Ordon-
nez que mes deux fils soient assis, l'un à votre droite, l'autre à
votre gauche, dans votre royaume. — Il répondit en ces termes :
Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire le
calice réservé à mes lèvres, ou être baptisés de mon baptême? —
Nous le pouvons, dirent-ils. — En effet, reprit Jésus, vous boirez
à mon calice, vous serez baptisés de mon baptême. Mais je ne puis
vous placer à ma droite ou à ma gauche. Ce privilège appartient à
ceux que les décrets de mon Père ont désignés. — Or, les dix
apôtres, qui avaient entendu Jacques et Jean, s'indignaient contre
eux. Jésus leur adressa à tous la parole : Vous savez, dit-il, que les
princes et les rois de ce monde imposent leur domination , et que
lies grands de la terre font ostentation de leur pouvoir. Il n'en sera
point ainsi parmi vous. Que celui qui voudra être le plus grand soit
votre ministre à tous. Que celui qui voudra être le premier, parmi
vous, soit le serviteur des autres f. Car le Fils de l'homme est venu,
1 Matth., xx, 20-26; Marc, x, 35-45. « Dans le grand conseil de Jérusalem,
CHAP. IX. — VOYAGE DE JÉSUS DANS LA PÉRÉE. 105
non pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie pourra
rédemption de plusieurs. »
Le programme de l'autorité chrétienne, dans ce monde, et de la
vie éternelle, dans l'autre, est tout entier renfermé dans cette page
de l'Évangile. La première place, au ciel et sur la terre, dans le
royaume de Jésus Christ, ne sera donnée ni à la chair ni au sang.
Les deux fils de Zébédée, Jacques et Jean, étaient les cousins-
germains du Sauveur. Leur mère , Salomé , était la belle-sœur de
la sainte Vierge; on comprend donc, jusqu'à un certain point,
l'ambition maternelle qui détermine l'épouse de Zébédée à cette
démarche. Combien de sollicitations de cette nature, dans l'histoire
de l'Eglise? Les hommes ne comprendront-ils pas enfin la réponse
de Jésus-Christ : « La première place appartient à ceux à qui elle
est réservée, dans les décrets de mon Père? » Certes, le divin Maître
avait, pour saint Jean, un amour de prédilection, dont le fondement
était plus élevé que celui d'une relation de parenté humaine. Le
disciple vierge, à qui la Vierge Marie fut donnée pour mère, l'Aigle
du collège apostolique, dont le regard plongea dans les profondeurs
de la Trinité sainte, pouvait à juste titre faire l'orgueil de sa mère.
Cependant les apôtres s'indignent d'une requête, où la personnalité
avait une si grande part. L'Esprit-Saint, qui dirige l'Église, ne per-
met pas à la chair et au sang, à l'ambition et à la vanité, de s'in-
troduire subrepticement dans la hiérarchie sacrée. Malheur à ceux
qui entreraient par cette porte ! Malheur au troupeau qui tomberait
aux mains de tels mercenaires! Ceux que Jésus appelle véritable-
ment sont ceux qui n'ont jamais sollicité cet honneur formidable.
Ainsi, Pierre n'avait rien demandé; il fut choisi. La vocation divine
est indépendante du rang, des influences ou des richesses de ce
monde. Quand elle se manifeste en faveur d'un élu, elle remplit
les deux principaux membres, après le Nasi, ou prince du Sanhédrin, s'ap-
pelaient, l'un le Père ou l'Ancien, et l'autre le Sage; ils siégeaient à droite et
à gauche du prince. C'étaient ces deux places que Salomé voulait obtenir
pour ses tils, à côté du Christ, daus le royaume qu'il allait bientôt fonder,
ou dans le Sanhédrin céleste. » (D* Sepp, La Vie de Notre-Seigneur Jésus»
Christ, tom. Il, pag. 210.)
106 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — Ire ÉPOQUE (AN 1-312).
son âme d'épouvante. Loin de chercher la responsabilité du gou-
vernement des âmes, il la fuit; loin d'aspirer à la gloire humaine,
il tremble devant les jugements de Dieu. Le successeur de saint
Pierre porte le titre de h Serviteur des serviteurs. » Car a le plus
grand, dans le royaume de Jésus-Christ, est, en réalité, le ministre
et le serviteur de tous les autres. »
u.^rogation 22. « Les Pharisiens demandèrent alors à Jésus : Quand viendra
drs pbari- .
siens relative le, royaume
an royaume „. de Dieu? .— Il leur répondit : L'avènement
. du royaume
de Dieu, de Dieu ne se produit point avec un éclat qui attire les regards. On
ne dira point de lui : Il vient d'apparaître ici ou là. Car le royaume
. de Dieu est en ce moment au milieu de vous. — S'adressant ensuite
aux disciples, il ajouta : Viendra le temps où vous désirerez voir
se lever le jour du Fils de l'homme et vous ne le verrez point. Ils
vous diront : Il est ici! Il est là! N'y allez point, et ne suivez pas
ces vaines indications. De même que l'éclair brille au ciel, et illu-
mine l'horizon d'une extrémité à l'autre, ainsi paraîtra le Fils de
l'homme, au jour de sa gloire. Mais auparavant il lui faut souffrir
une passion douloureuse, il faut qu'il soit réprouvé par cette géné-
ration l.Ce qui eut lieu, à l'époque de Noe, se renouvellera à l'a-
vènement du Fils de l'homme. Aux jours qui précédèrent le déluge,
les hommes buvaient et mangeaient; ils contractaient des alliances,
ils mariaient leurs enfants. Cela fut ainsi, jusqu'au moment où Noë
entra dans l'arche. Le déluge survint à l'improviste, et les engloutit
tous. Tel sera l'avènement du Fils de l'homme. Même chose advint
au temps de Loth. On mangeait, on buvait; les uns achetaient ou
vendaient; les autres construisaient des édifices ou faisaient des
plantations. Mais le jour où Loth quitta Sodome, la pluie de soufre
et de feu tomba du ciel, et fit périr tous les habitants. Ainsi il en
sera au jour de la manifestation du Fils de l'homme. A cette heure-
là, si un homme est sur la terrasse de sa maison, qu'il ne descende
point pour emporter ses meubles. Que celui qui sera dans les
champs ne retourne pas en arrière. Souvenez-vous de la femme de
Loth. Quiconque cherchera à sauver sa vie la perdra; qui l'aura
» Luc, xvn, 20 ad ultim.; Matth., xxiv, 37-42.
CHAP. IX. — VOYAGE DE JÉSUS DANS LA PÉRÊE. 107
sacrifiée la sauvera. Je vous le dis: En cette grande nuit, doux
seront couchés dans le même lit; l'un sera pris, l'autre laissé. Deux
femmes moudront ensemble leur grain; l'une sera prise, l'autre
laissée; deux seront aux champs, l'un sera pris, l'autre laissé. —
Les disciples lui firent alors cette demande : En quel lieu ces choses
se passeront-elles, Seigneur? — Il leur répondit : Partout où sera
le corps, les aigles s'assembleront !. »
23. Dans la pensée des pharisiens, et selon les préjugés popu- Première
r r r . , . interprôia-
laires en Judée, le règne de Dieu,, inaugure par le Messie, devait tion de u
. réponse du
être un cinquième empire succédant à ceux des Babyloniens, des Sauveur,
Perses, des Grecs et des Romains, ayant Jérusalem pour capitale,
un fils de David pour roi, et le monde entier pour tributaire. Quand
les fils de Eébédée font demander au Sauveur les premières places
dans son royaume, ils n'avaient pas encore eux-mêmes d'autres
idées que celles de leurs compatriotes. Ce que Daniel, ministre de
Nabuchodonosor, ou Mardochée , ministre de l'Assuérus 2 de
l'Écriture, avaient été à Babylone, Jacques et Jean prétendaient
l'être dans le nouvel empire. Voilà pourquoi les pharisiens adressent
au Sauveur cette question : « A quelle époque viendra le royaume
de Dieu?» Puisque Jésus proclamait hautement son titre de Messie,
il devait savoir le moment précis où l'attente d Israël serait réali-
sée. L'interrogation pharisaïque, dans son apparente simplicité,
cachait ainsi une arrière-pensée hostile, et un sous-entendu cap-
tieux. Si la réponse était évasive et indéterminée, il serait facile
d'en conclure que Jésus ignorait le terme fixé par les décrets pro-
videntiels pour la délivrance du monde, et que son titre de Messie
était une imposture. Au contraire, s'il assignait un temps limité,
s'il indiquait une date, les événements contemporains se charge-
raient eux-mêmes de lui infliger un démenti sulennel. La puissance
de Rome était alors si formidable qu'il était impossible à la [révi-
sion humaine d'en marquer la chute. La réponse de Jésus renverse
1 Luc, xvi, 20-37 ; Matth., xxiv, 37-42.
2 L'identité de l'Assuérus de nos Livres saints avec le Xerxès de l'histoire
profane a été de nos jours péremptoirement établie par notre illustre assy-
rio'.ogue M. J. Oppert. (Cl. Hist. générale do l'Église, tom. 111, pag. 491.)
108 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — Irc ÉPOQUE (AI* 1-312).
tout cet échafaudage de ruses et de haines. « L'avènement du
royaume de Dieu, dit-il, s'accomplit sans éclat extérieur. Il est en
ce moment au milieu de vous. » Par cette calme et solennelle dé-
claration, Jésus affirmait nettement sa divinité; car enfin la seule
apparition royale qui se fût produite alors, au milieu de la Judée,
était celle de Jésus lui-même. Si donc le royaume de Dieu est, par
ce fait seul, établi sous les yeux des pharisiens, c'est que le roi
divin promis à la descendance d'Abraham, d'Isaac et de Jacob,
n'est autre que Jésus. Cependant quelle différence radicale entre
_e sceptre qu'il revendique et celui que les Juifs voudraient lui voir
en main « Il faut auparavant que le Fils de l'homme souffre une
passion douloureuse, et qu'il soit réprouvé par la génération pré-
sente. »Jamais le Sauveur ne sépare l'idée de sa royauté de celle
de ses ignominies. Le contraste entre le nom de « Fils de Dieu » et
celui de « Fils de l'homme, » se retrouve en action dans tout le
cours de son ministère public. « Il faut que le bon Pasteur donne
sa vie pour ses brebis, » et de peur que la perspective de ses hu-
miliations futures, de ses souffrances et de sa mort ne fasse oublier
sa divinité, il transporte ses auditeurs au jour du jugement final,
du dernier avènement dans la gloire, alors que la sentence pro-
noncée par le Fils de l'homme fixera à jamais, pour la vie ou la
mort éternelles, les générations humaines réunies. Le spectacle
saisissant de ces grandes assises, dont l'heure reste inconnue, et
dont la soudaineté surprendra les mortels, provoque, de la part
des disciples, un sentiment de curiosité. c< Où sera le théâtre de ce
jugement suprême? » demandent-ils. Encore une question qui
prouve les préoccupations d'un matérialisme grossier. Le divin
Maître répond par un proverbe juif, dont l'application, en cette
circonstance, détruit toutes les idées mesquines et étroites que les
Hébreux se formaient au sujet de la résurrection des morts. « Par-
tout où sera e corps, les. aigles s'assembleront; » c'est-à-dire, par-
tout où seront les coupables , là viendra aussi le Souverain Juge,
avec le cortège des anges et des saints.
24. Dans un autre sens, « le royaume de Dieu, c'est le règne de
sa loi. Or la loi de Dieu doit régner dans chaque homme indivi-
CHAP. IX. — VOÏAGE DE JÉSUS DAjSS LA PÉRÉE. 109
duellement et dans la société en gé aérai : dans chaque homme
pour régler son amour et ses actes; dans la société, pour que,
constituée selon l'ordre véritable, elle soit ce que Dieu a voulu,
une famille de frères, sous sa direction paternelle; et que, mar-
chant ainsi dans les voies d'une justice toujours plus parfaite, d'une
charité toujo:rs plus vive, l'humanité atteigne sa fin. En ce qui
touche l'indivilu, le royaume de Dieu ne vient point « de manière
à frapper les regards; » il est « au-dedans de chacun, » puisqu'il
n'est que la soumission intérieure à la loi, la pureté du cœur, la
droitm\' de la volonté, d'où naissent, par la fidélité aux devoirs,
toutes ce s saintes et obscures vertus que personne ne remarque, et
sans lesquelles pourtant le monde, livré au mal seul, périrait. Mais
à l'égard de la société, l'établissement du royaume de Dieu, le
règne du Fils de l'homme devait s'opérer au milieu de commotions
violentes. Elles ébranlent, elles renversent tout, à l'heure où les
hommes s'y attendent le moins. La veille ils achetaient et ven-
daient, ilsplantaient et ils bâtissaient, et voilà que soudain la terre
tremble, le ciel est en feu, les chemins se couvrent de gens qui
fuient; partout l'inondation, partout l'incendie, comme aux jours
de Loth et de Noé. Jésus annonce ces choses aux disciples, pour
qu'ils ne soient p>int surpris quand elles arriveront. Et que ie;;r
recommande-t-il? IX sortir au plus vite, de sortir sans rien empor-
ter de la maison qui croule, du champ qui va être dévasté. Ce
champ, cette maison, efsst la vieille société condamnée à mourir,
ce qui n'a plus en soi lo souffle qui anime, ce qui doit disparaître
à jamais. N'en emporter Agr; que feriez-vous de ces restes du
passé? Quel en serait l'usage dans l'ordre nouveau près de naître ?
A quoi seraient-ils bons? Est-ce dans les tombes que la vie germe?
est-ce des lambeaux de cadavres que les jeunes êtres sont formés?
Entrez, sans regarder en arrière, dans le monde des vivants, et
laissez les morts ensevelir leurs morts *. »
25. « Veillez donc et priez, disait le Sauveur. Et il ajouta celtj Lapanvro
parabole, pour faire comprendre à ses disciples qu'il faut prier JSîvaisViS*
1 Lamennais, Les Évangiles, 3e édit., pag. 255, 256.
110 MSTOIRE DE L'ÉGLISE. — Ire ÉPOQUE (AN 1-312).
Lepharhien toujours et ne se lasser jamais : Dans une cité vivait un juge qui
ca?n. l n'avait pas la crainte de Dieu, et traitait les hommes sans aucun
égard. Or une veuve de la même ville revenait souvent à son tri-
bunal, en disant : Faites-moi justice de mon adversaire. Et le juge,
pendant longtemps, refusait de l'écouter. Mais enfin il se dit un
jour à lui-même : Je n'ai ni crainte de Dieu, ni souci des hommes;
cependant, comme cette veuve m'importune , je vais lui rendre
justice , pour qu'elle ne m'accable plus de ses instances conti-
nuelles. — Vous entendez, continua le Seigneur, cette parole du
juge d'iniquité : et vous croyez que Dieu ne rendra point justice
à ses élus, dont la voix suppliante monte vers lui nuit et jour! Vous
croyez qu'il sera pour eux inexorable! Moi, je vous dis qu'il leur
fera justice. Cependant, quand viendra le Fils de l'homme, pen-
sez-vous qu'il trouve de la foi sur la terre? — Il dit ensuite cette
autre parabole, l'adressant à quelques-uns qui se confiaient en
leur propre justice, et méprisaient les autres : Deux hommes, un
pharisien et un publicain, montèrent au Temple pour prier. Le
pharisien, debout, priait ainsi en lui-même : 0 Dieu! je vous rends
grâce de ce que je ne suis point semblable aux autres hommes,
voleurs, injustes et adultères, comme l'est ce publicain. Je jeûne
deux fois la semaine; et je donne la dîme de tout ce que je pos-
sède. — Le publicain, se tenant éloigné, n'osait lever les yeux au
ciel, il se frappait la poitrine en disant : 0 Dieu, ayez pitié de moi,
misérable pécheur! — Je vous le dis, celui-ci retourna justifié en
sa demeure, et non pas l'autre, parce que quiconque s'exalte sera
humilié, et quiconque s'humilie sera exalté *. » La persévérance
de la prière, dans l'humilité du cœur, telles sont donc les deux
grandes lois de la vie chrétienne. L'abîme de nos misères sollicite
la miséricorde infinie du Dieu qui pardonne aux humbles et fou-
droie nos orgueils révoltés.
.ViPtooie 26. La parabole suivante nous donne, en quelque sorte, la me-
eldupS113 sure de l'incommensurable tendresse de Dieu, qui dépasse toutes
de famille. jeg pr0p0rti0ns relatives dont notre intelligence peut se faire l'idée,
1 Luc, xviii, 1-14.
CIIAP. IX. — VOYAGE DS JÉSUS DANS LA PÉRÉE. \H
et qui s'harmonise avec la justice infinie, à des hauteurs que le
regard mortel ne saurait atteindre. « Le royaume des ci eux , dit
Notre-Seigneur, est semblable à un Père de famille qui sortit à la
première heure du jour *, afin de louer des ouvriers pour sa vigne.
Convention faite avec eux du prix d'un denier pour la journée, il
les envoya à sa vigne. Vers la troisième heure, le père de famille
étant sorti de nouveau, vit sur la place d'autres ouvriers inoccu-
pés. Il leur dit : Allez, vous aussi, à ma vigne, et je vous paierai
le prix qui sera convenable. Ils y allèrent. Étant sorti vers la
sixième et la neuvième heure, le père de famille fit la même chose.
Enfin , vers la onzième heure, il en trouva encore d'autres : Pour-
quoi, leur dit-il, restez-vous ici tout le jour sans rien faire? —
Parce que personne ne nous a loués, répondirent-ils. — Il leur dit :
Allez, vous aussi, à ma vigne. Or, le soir étant venu, le père de
famille dit à son intendant : Appelez les ouvriers, et payez-les, en
commençant par les derniers venus, jusqu'aux premiers. Ceux
donc qui étaient arrivés à la onzième heure s'approchèrent, et l'on
donna un denier à chacun d'eux. Les premiers s'attendaient à rece-
voir davantage, mais quand leur tour fut venu, on leur remit éga-
lement un denier. En le recevant, ils murmuraient contre le père
de famille. Quoi! lui disaient-ils, ces derniers n'ont travaillé qu'une
heure, et vous les traitez comme nous, qui avons porté le poids de
la chaleur et du jour! Mais s'adressant à l'un d'eux le maître ré-
ponditMon
: ami, je ne vous fais point d'injustice. N'êtes-vous,pas
convenu avec moi du prix d'un denier pour la journée? Prenez ce
qui vous appartient et retirez-vous. Il me plaît de donner au der-
nier venu autant "qu'à vous-même. Ne suis-je pas libre de faire ce
que je veux de mon bien? et faut-il que votre œil soit mauvais*
1 La première heure du jour chez les Juifs correspondait, dans notre division
actuelle du temps, à six heures du matin. La troisième heure représentait ce
que nous appelons neuf heures du matin ; la sixième heure, midi ; la neuvième,
trois heures de l'après-midi; la onzième, cinq heures du soir.
* Vœil mauvais est une locution hébraïque qui signifie l'œil envieux, la
jalousie. On la retrouve quelquefois avec ce sens dans les auteurs grecs et
latins. Vœil bon marque au contraire la générosité, et, comme nous dirions
de nos jours, la libéralité.
1:12 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — Ire ÉrOQUE (AN 1-312).
parce que je suis bon? — C'est ainsi que les derniers seront les
premiers, et les premiers les derniers; car il y a beaucoup d'appe-
lés, mais peu d'élus K »
(Je mœurs La r
Détails 27. parabole prend
x sur le fait et dessine, avec une admirable
teaiei. netteté, les habitudes sociales des Juifs. Gomme au temps du vieux
Tobie, les ouvriers inoccupés, les serviteurs disponibles se tenaient
sur la place publique, ou à la porte de la cité, offrant leurs bras à
qui en avait besoin, attendant que le vigneron, le laboureur, le
propriétaire de troupeaux vînt les employer aux travaux de la vie
agricole ou pastorale. Le prix de la journée entière, ou de la frac-
tion de jour, était débattu à l'amiable et fixé d'avance. Chaque soir
le salaire était fidèlement distribué à ces ouvriers libres, qu'il était
parfois nécessaire d'adjoindre, comme supplément, aux serviteurs
ou aux esclaves à poste fixe, pour les travaux d'urgence. Le pré-
cepte mosaïque était formel à ce sujet : « Tu ne dénieras point
son salaire à ton frère ou à l'étranger indigent, qui habite ton sol
et l'enceinte de tes murs; le jour même, avant le coucher du so-
leil, tu lui paieras le prix de son travail, parce qu'il l'attend pour
se nourrir ; tu agiras ainsi de peur que le cri de sa détresse ne
s'élève contre toi vers le Seigneur, et ne provoque la vengeance
de ton péché 2. » Le prix d'une journée de travail commençant à
six heures du matin et finissant à six heures du soir était, à l'époque
évangélique, d'un denier, ou de seize as romains, représentant en-
viron 0,80 de notre monnaie actuelle. Il faut tenir compte ici de
deux éléments qui modifient le résultat de la comparaison qu'on
voudrait établir entre l'exiguité d'une telle rémunération et le prix
actuel de la main-d'œuvre parmi nous. D'une part, les denrées de
première nécessité étaient proportionnellement moins chères. C'est
l'abondance des valeurs d'or et d'argent, dans un pays, qui élève
le taux de toutes les marchandises. D'un autre côté, il s'agit ici
d'un travail des champs, partout moins rétribué que celui d'une
industrie proprement dite, supposant un apprentissage prépara-
toire, et s'exerçant d'ordinaire au sein des villes, où tout ce qui
» Matth., xx, 1-16 — 2 Deutéron., xxiv, 14-15; Lévit,, xix, 13; Tob., iv, 15.
113
CHAP. IX. — VQYAGE DE JESUS DANS LA PEREE.
tient à la vie matérielle exige des dépenses plus considérables. Il
n'y a pas longtemps encore qu'en France, dans nos provinces vi-
nicoles, les bandes de travailleurs qui couvrent les coteaux, à
l'époque des vendanges, recevaient, pour prix de la journée, un
salaire inférieur à celui des vignerons 6V? l'Évangile. Telle est donc
l'explication littérale de la parabole. C'est une scène familière de
la vie des champs, que Notre-Seigneur expose, dans sa simplicité
réelle et vivante. C'est une page qui ne pouvait être écrite par un
apocryphe grec ni romain. Mais, au-dessus de l'authenticité, pour
ainsi dire flagrante, du texte saint, quelle profondeur de révélation
divine! Le père de famille, c'est Dieu; la vigne, l'Église; les ou-
vriers sont les hommes, qui se tiennent, avant la vocation divine,
sur la place publique du monde, dans l'oisiveté spirituelle. L'inten-
dant du Père de famille, c'est Jésus-Christ lui-même ; et le denier/
la vie éternelle. A toutes les heures de l'histoire humaine, depuis
Ada/-^ ;usqu à Noë, de Noë jusqu'au temps d'Abraham, d'Abraham
a Moïse, de Moïse à Jésus-Christ, de Jésus-Christ jusqu'à nous,
Dieu n'a cessé d'envoyer des ouvriers à sa vigne. Tout le travail
social de l'humanité s'est accompli sous cette action providentielle.
La même loi s'applique aux individualités ; les unes sont appelées
dès l'aube de la vie ; d'autres à l'époque de l'adolescence, ou de la
maturité ; d'autres encore au déclin du jour, aux dernières limites
de la vieillesse, aux portes de la mort. A tous l'intendant du père
de famille donne pour salaire le même denier de la vie éternelle ,
parce que Dieu est bon, d'une bonté excellente et infinie, que les
ingratitudes, les rébellions et la paresse des hommes ne sauraient
vaincre. Mais la miséricorde de Dieu laisse subsister tout entière
l'infinie justice ; et voilà l'alliance dont notre œil contemplera le
mystère, dans les splendeurs de la radieuse éternité. Après la pa-
rabole de la miséricorde, écoutez celle de la justice.
28. « Il était un homme riche, vêtu de byssus et de pourpre, qui Parabole
du mauvais
donnait chaque jour de splendides festins. A sa porte, gisait un riche et
du pauvro
Lazare.
mendiant, couvert d'ulcères, nommé Lazare. Il eût souhaité pou-
voir se nourrir des miettes tombées de la table du riche ; mais nul
ne les lui donnait, et les chiens seuls venaient lécher ses plaies. Or
▼ H
114
HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — Ire ÉPOQUE (AN 1-312).
il arriva que le pauvre mourut, et fut porté par les anges dans îe
sein d'Abraham. Le riche mourut aussi, et fut enseveli dans l'enfer.
Levant les yeux, du fond de l'abîme *, il vit de loin Abraham, et
Lazare dans son sein 2. Jetant un cri : Abraham, mon père, dit-il,
ayez pitié de moi ! Envoyez Lazare ; qu'il trempe le bout du doigt
clans l'eau et qu'il touche ma langue, pour la rafraîchir; car je suis
torturé dans cette flamme. — Mon fils, répondit Abraham, souve-
nez-vous que vous avez reçu les biens, durant votre vie, et Lazare
"les maux. Il est consolé maintenant, et vous êtes dans les tortures.
De plus, entre vous et nous s'étend pour jamais un abîme infran-
chissable, en sorte que, qui voudrait passer d'ici à vous, ou venir
ici, du lieu où vous êtes, ne le pourrait faire. — Le riche dit alors :
Père, je vous supplie d'envoyer du moins Lazare dans la maison
de mon père, près des cinq frères que j'ai encore, pour leur ap-
prendre la vérité par son témoignage, et les empêcher de tomber
à leur tour dans ce lieu de tourments. — Ils ont Moïse et les pro-
phètes, dit Abraham; qu'ils les écoutent! — Non, répondit-il,
Abraham, notre père ! Mais si quelqu'un d'entre les morts allait à
eux, ils feraient pénitence. — S'ils n'écoutent ni Moïse, ni les pro-
phètes, lui dit Abraham, ils ne croiraient pas davantage, même si
quelqu'un ressuscitait d'entre les morts 3. »
Application 29. Le nom de Lazare est, en hébreu, le même que celui d'É-
historique
de la
jnrabole. liézer, le serviteur d'Abraham, envoyé jadis en Mésopotamie pour
y demander la main de Rébecca, la future épouse d'Isaac. Ce nom
était également celui du frère de Marthe et de Marie-Magdeleine,
1 Nous traduisons ces paroles d'après le texte grec : Kat êv rtp &$■$ êro^paç
toùç ôcp8a)>[xoùç.
2 Le « sein d'Abraham » est une expression figurée, dont il importe de faire
connaître le véritable sens. La béatitude éternelle est plusieurs fois assimilée
par le divin Maître à un festin céleste. « Or, dit un récent exégète, dans les
festins juifs, où les convives étaient étendus sur des divans, et appuyés sur
le coude gauche, la seconde place était à la droite de celui qui présidait; le
convive qui occapait cette place était comme couché sur son sein. » Telle est
donc la signification du mot évangélique. Nous aurons l'occasion de noter le
même fait, à la dernière cène, où le disciple bien-aimé reposa sur le cœur
de Jésus.
* Luc, xvi, 19-31.
CHÀP. IX. — VOYAGE DE JÉSUS DANS LA PÉRÉE. 115
que le Sauveur allait ressusciter d'entre les morts. L'heure appro-
chait où l'obstination pharisaïque, mise en présence d'une résur-
lection, devait persister dans l'incrédulité. La parabole du pauvre
Lazare et du riche impitoyable offre, avec l'histoire de Lazare res-
i ascité, des rapports qu'il est impossible de méconnaître, et qui
ont été depuis longtemps signalés par saint Cyrille, saint Ambroise
et saint Chrysostôme. Nous verrons qu'après le miracle éclatant de
Béthanie, le grand prêtre Gaïphe prononça, contre le ressuscité,
l'excommunication solennelle. Dans les mœurs juives c'était le ré-
duire àla condition misérable du mendiant, couché à la porte, et
sollicitant, sans les pouvoir obtenir, les miettes tombées de la table
inhospitalière. Les chiens seuls oseront caresser le proscrit, et
lécher ses plaies. L'épithète injurieuse de « chiens, » nous l'avons
déjà dit à propos de la Chananéenne, était infligée par le phari-
saïsme à quiconque vivait hors de la loi juive. La conduite du riche
inexorable, vis-à-vis du Lazare de la parabole, est donc exactement
celle de Caïphe, vis-à-vis du frère de Marthe et Marie. Lazare res-
suscité sera exclu de la société judaïque; aucun de ses compatriotes
n'osera l'approcher, les chiens seuls auront ce courage. Ce n'est
pas tout; les cinq frères du mauvais riche sont demeurés sur la
terre, et le damné implore pour eux la faveur d'un avertissement
extraordinaire, qui les préserve du même supplice. Or Caïphe avait
cinq beaux-frères, fils du grand prêtre Anne. L'historien Josèphe
nous a transmis leurs noms : Éléazar, Jonathan, Théophile, Ma-
thias et Ananus. Tous persistèrent dans les errements paternels.
Les liens de famille étaient si étroits, dans cette maison sacerdo-
tale, qu'on avait vu le grand pontife Anne faire passer sa dignité
suprême, une première lois, à son fils aîné Éléazar, et, une seconde,
à son gendre Caïphe. Si l'on songe aux sacrifices d'argent que la
cupidité des gouverneurs romains imposait, pour chaque nouvelle
investiture, on comprendra l'énergie du sentiment qui unissait
entre eux tous les membres de cette race, et faisait prédominer
leur ambition sur l'intérêt pécuniaire. Voilà pourquoi, chez le damné
de la parabole, l'amour fraternel survit, au milieu même des haines
infernales. Quoi qu'il en soit, ce côté historique de l'allégorie du
116 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — Ire ÉPOQUE (AN 1-312).
mauvais riche restera toujours de beaucoup inférieur à la révélation
qui s'en échappe. Deux mondes éternels, séparés par un abîme
infranchissable, sont en présence. De l'un à l'autre le passage est
impossible. Le grand chaos, magnum chaos, a été posé entre enx
par la puissance divine. Nul ne saurait plus passer par ce chemin.
L'éternité des joies célestes est parallèle à l'éternité des tortures
dans les flammes. La délicatesse de nos rationalistes humains,
l'exagération de notre moderne sensiblerie ne changeront rien à
cette immuable loi de l'éternité. On a dit qu'il ne convenait plus de
parler de l'enfer en ce siècle de progrès, où les mœurs s'adoucis-
sent, et où les rigueurs sont proscrites, comme les vestiges d'une
barbarie surannée. On Ta dit, au nom de la philanthropie, au nom
de la civilisation, au nom même de la charité évangélique ; car on
n'a pas rougi de travestir ainsi l'Evangile de Jésus-Christ. Qu'on le
sache donc! Ce ne sont ni les prêtres, ni les moines, ni les conciles,
ni les papes, ni les inquisiteurs, ni ce qu'on est convenu d'appeler
l'ignorance du moyen âge, qui ont inventé, comme un épouvantait,
le dogme de l'éternité des peines. Il est écrit, en caractères ineffa-
çables, dans l'Évangile de Jésus-Christ. Oserais-je le dire ! on ne
concevrait pas l'excès de la bonté de Dieu, telle que la parabole
des vignerons et du père de famille nous la représente, sans le
corollaire de la justice absolue dont la parabole du mauvais riche
nous peint l'image. Chacun des attributs divins est immense et
infini. L'alliance, en Dieu, de la justice et de la miséricorde éter-
nelles ne saurait e exprimer que par les deux éternités du ciel et de
l'enfer.
§ II. Résurrection de Lazare.
Maladie et 30. Depuis la fête des Encénies, et le départ de Jérusalem, Notre-
Lazarï Seigneur n'avait pas quitté la rive orientale du Jourdain, et la pro-
ârc8^séagende' vince de Pérée. a Là, dit l'Évangile, au lieu même où Jean avait
&«U3& Jésns. baptisé, il séjourna durant cet intervalle, et une multitude de peuple
venait à lui. Il guérissait les malades et enseignait, selon sa cou-
tume. Gependant la foule disait : Jean-Baptiste n'a fait aucun
CHAP. IX. — RÉSURRECTION DE LAZARE. 417
miracle ; mais tout ce qu'il a annoncé de celui-ci était la vérité. —
Et un grand nombre crurent en Jésus *. »
« Or Lazare était malade à Béthanie, la bourgade habitée par les
deux sœurs, Marie et Marthe f. Marie était celle qui oignit le Sei"
1 Matth., xix, 1, 2; Marc, x, 1 ; Joan., x, 40-42.
2 II y avait, sur la rive orientale du Jourdain, une localité d'un nom iden-
tique, dont saint Jean avait déjà parlé, à propos du baptême de Notre-Sei-
gneur. Hœc in Bethania facta sunt trans Jordanem, ubi Joannes erat baptiz'ans.
(Joan., i, 28.) C'est donc pour prévenir la confusion entre la Béthanie de
Pérée et la bourgade du même nom, à quinze stades de Jérusalem, que
l'Évangélisle ajoute la désignation formelle de «bourgade de Marie et Marthe.»
Cette observation a été faite par la plupart des commentateurs; elle est
d'une justesse incontestable, mais elle semble avoir échappé à M. de Saulcy,
dont la science biblique, le talent et l'érudition sont d'ailleurs au-dessus de
tout éloge. « Il n'y a jamais eu, dit-il, de Béthanie au delà du Jourdain. Il y
a longtemps que Suidas a fait une correction sur le texte de saint Jean,
ainsi gâté par quelques copistes. Le lieu dont parle saint Jérôme, et où bap-
tisait le précurseur du Christ, est Bethabara, qu'on a pris pour Bethania. Il se-
rait important de faire cette correction, du moins par une note, aux éditions
latines de l'Évangéliste saint Jean. Les éditions grecques, notamment l'Et*
zévir de 1658 d'Amsterdam, portent Bv)6agapà. I» est vrai que la faute avaU
été commise par des exemplaires grecs que la Vuigate n'a fait que traduire, s*
La faute relevée par Suidas, vers le xe siècle de l'ère chrétienne, n'est rieD
moins que prouvée; et cet incident va nous fournir une nouvelle preuve de
fa sagesse de rÉglïse catholique, qui maintient le texte de l'Évangile dans
son intégrité, sans permettre au zèle même le plus bienveillant des érudits,
chaque époque, d'y introduire le moindre changement. Depuis que M. de
Saulcy écrivait ces lignes, la découverte du manuscrit sinaïtique de l'Évan-
gile, est venu confirmer l'exactitude de la version de saint Jérôme. On y lit
en effet la double mention d'une Béthanie au delà du Jourdain, et de l'autre
Béthanie, séjour de Marie et de Marthe. Très-certainement donc à l'époque
évangélique, il y avait deux localités de ce nom. S'il s'agissait d'une faute
de copiste, ayant écrit Bethabara pour Bethania (Joan., i, 28), comme il n'y
ivait qu'une seule Bethabara en Palestine, il eût été inutile de faire suivre ce
ûom de la désignation spéciale « au delà du Jourdain. » Et de même,
comme dans l'hypothèse il n'y aurait eu qu'une seule Béthanie, l'Évangéliste
n'aurait pas eu besoin, en parlant de cetSe localité (Joan., xi, 1), de la spé-
cifier plus particulièrement. Si l'on prend la peine d'étudier les autres men-
ions géographiques données par les Évangélistes, on restera convaincu de
a vérité de cette remarque. (Cf. Tischcndorf, Novum Testamentum Sinaïticum,
m-4», Lipsiae, 1863. Fol. 48, col. 3, ligues 39 et 40; fol. 55, col. 1, lignes 19-21.)
L'ancienne Bethara ou Bethbara du livre des Juges (vu, 24) portait donc à
l'époque évangélique le nom de Bethania. Voilà tout ce qu'il est permis de
onciure de cet incident, et le texte de saint Jean n'a besoin, ni dans l'ori-
inal grec, ni dans la Vuigate, d'aucune « correction. »
118 HISTOIRE DE i/ÉGLISE. — Ire ÉPOQUE (AN 1-312).
gneur d'une huile parfumée, lui essuyant les pieds de ses cheveux.
Lazare, alors malade, était son frère. Les deux sœurs envoyèrent
dire à Jésus : Seigneur, celui que vous aimez est malade! — En
entendant cette parole, Jésus leur dit : Cette maladie n'est point à
la mort, mais pour la gloire de Dieu, afin que le Fils de Dieu soit
glorifié par elle. — Or, Jésus aimait Marthe et sa sœur Marie, et
Lazare leur frère. Après la nouvelle de la maladie de celui-ci, il
demeura encore deux jours de l'autre côté du Jourdain. Ensuite il
dit à ses disciples : Retournons en Judée. — Les disciples lui ré-
pondirentMaître,
: il y a quelques semaines les Juifs voulaient vous
lapider, et vous retournez dans leur pays ! — Le jour n'a-t-ii pas
douze heures? reprit Jésus. Qui marche durant le jour ne heurte
point contre l'obstacle, parce qu'il se dirige à Ja lumière. Mais s'il
marche la nuit, il se heurte, parce qu'il est sans lumière. — Et
Jésus ajouta : Notre ami Lazare dort : je vais le réveiller. — Le?
disciples lui dirent : Seigneur, s'il dort, il guérira. — Or, Jésus
avait voulu parler de la mort de Lazare, mais eux avaient compris
qu'il s'agissait de l'assoupissement du sommeil. Jésus leur dit alors
clairement : Lazare est mort; et je me réjouis, à cause de vous,
d'avoir été absent, afin que vous croyiez, Allons le trouver. — En
cet instant, Thomas, appelé Didyme, dit aux autres disciples : Et
nous aussi, allons, et mourons avec lui 1 ! »
Lagubre 31. Le rationalisme antichrétien de toutes les époques a concen-
iaTeatéepar tré, de préférence, ses efforts hostiles sur le fait évangélique de la
et reproduite résurrection de Lazare. On sait comment une récente exégèse a
rationalisme dénaturé ce récit. Mais ce dont on n'a pas semblé se douter, c'est
que le moderne critique a reproduit, sans avoir le moindre mérite
d'invention, la théorie formulée, en 1729, par le sceptique anglais
Woolston, et pillée depuis par Strauss, avec non moins de discré-
tion dans le plagiat. Chose étrange! L'impuissance des adversaires
de l'Évangile est telle qu'un siècle suffit à faire oublier leurs blas-
phèmes les plus retentissants. Les derniers venus sur la route de
l'incrédulité peuvent ramasser à terre les sophismes "ouillés qui
dorment à côté des vaincus. L'arme a changé de mains, et parait
*Joan., xi, 1-16.
CI1AP. IX. — RÉSURRECTION DE LAZARE. 419
toujours nouvelle. « D se passa à Béthanie, disait Woolston, une
scène de frauduleuse comédie, dont Lazare et ses deux soeurs se
partagèrent les rôles, pour grandir la popularité du Christ l. a —
«Nous pensons, disent aujourd'hui nos lettrés, qu'il se passa à
Béthanie quelque chose qui fut regardé comme une résurrection.
La famille de Lazare put être amenée , presque sans s'en douter, à
l'acte important qu'on désirait. Peut-être l'ardent désir de fermer
la bouche à ceux qui niaient outrageusement la mission divine de
leur ami entraîna-t-il ces personnes passionnées au-delà de toutes
les bornes 2. » — « Un seul Evangéliste, disait Woolston, a parlé
de la résurrection de Lazare. Jean ne l'insère dans son récit qu'a-
près la mort de tous les témoins qui auraient pu s'inscrire en faux
contre une telle imagination. L'artifice est évident3. » — « A la
distance où nous sommes, répète la jeune critique, et en présence
d'un seul texte offrant des traces évidentes d'artifices de composi-
tion, ilest impossible de décider si, dans le cas présent , tout est
fiction, ou si un fait réel arrivé à Béthanie servit de base aux bruits
répandus 4. » Le parallélisme entre les deux langages est, « dans
le cas présent, un fait très-réel, » et pourrait, sans la moindre
apparence de miracle , être « regardé comme une résurrection. »
32. Toutefois, il est fort peu intéressant de connaître le véritable au- imposai-
teur de l'exégèse qu'on a prétendu rajeunir, mais il importe d'en dé- matérielle».
montrer nettement l'absurdité. Le divin Maître était depuis deux mois
1 Woolston hanc ressuscitationem nihil aliud fuisse comminiscitur, quani frau-
dulentam comœdiam a Lazaro ac hujus sororibus Maria et Marthâ ex condicto
zdomatam, ut sic Christs specialem favo7*em exhibèrent , aut eidem eximiam œsti-
mationem et auctoritatem conciliarent tanquam liro thaumaturgo , qui hominem jam
quatuor diebus mortuum ad vitam revocasset. (Veith, Scriptura Sacra contra in'
zredulos propugnata, 1760, pars VII, sectio III, quœstio xxi, n° 85.)
8 Vie de Jésus, pag. 360, 361.
3 Ins'at Woolston, ac quœstionem movet cur Matthœus, Mardis et Lucas de mi-
raculo ressuscitai a morte Lazari altum sileant. Numquid hic fraus latet} dum ta-
centibus prioribus Evangelistis de resurrectione Lazari, solus Jouîmes, et in extremd
senectute suâ et post mortem eorum qui hujus resurrectionis testes esse potuerunt,
eamdem publicavii ? (Veith, ibid., n° 86.) On trouvera le savant ouvrage d«
Veith, qui renferme la réponse à toutes les objections présentées comme
nouvelles par nos sophistes, dans le Cours complet d'Écriture sainte, tom. IV.
k Vie de Jésus, pag. 360.
420 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — Ire ÉPOQUE (AN 1-312).
sur l'autre rive du Jourdain, séparé de Béthanie par une distance
de douze heures de marche, quand Lazare tombe malade. Marthe et
Marie n'avaient pas quitté leur frère. L'une et l'autre continuent à
lui prodiguer les soins de leur tendresse. Cependant le mai fait des
progrès; toutes deux ont le même désir, c'est den informer Jésus.
Mais pourquoi cet empressement? Jésus avait donc le pouvoir de
guérir, puisqu'une famille désolée l'appelle si instamment près d un
malade qui lui est cher. Les deux sœurs lui envoient dire : a Sei-
gneur, celui que vous aimez est malade. » Le message n'a rien de
mystérieux; il est d'un laconisme qui ne laisse aucune ressource à
l'imagination des rationalistes. Comment introduire , sous une for-
mule aussi simple, tout un plan de comédie à jouer de concert?
Jésus, d'ailleurs, reçoit cet avis en plein air, au milieu de la mul-
titude dont il est environné. 11 ne se retire point à l'écart, pour
entretenir isolément l'envoyé. L'immense foule qui l'entoure sans
cesse, les apôtres et les disciples qui ne le quittent jamais , sont
présents. Le message est entendu par des milliers de témoins; la
réponse faite par le divin Maître n'est ni moins instantanée ni moins
publique. « Cette maladie n'est point à la mort, dit-il, mais pour la
gloire de Dieu, afin que le Fils de Dieu soit glorifié par elle. » La
prophétie contenue dans ces paroles renverse toute la thèse du
rationalisme. Si, par impossible, la combinaison antérieurement
élaborée d'un stratagème eût existé entre la famille de Béthanie et
Jésus, ni le message, ni la réponse n'eussent été conçus en ces
termes. Si l'on eût préparé d'avance la scène du tombeau de Lazare,
l'envoyé serait venu dire à Jésus : Celui que vous aimez est mort !
— Et, en tout état de cause, en admettant même que, pour ména-
ger les transitions, on eût commencé par avertir seulement de II
maladie, pour préparer au dénoûment tragique, un imposteur s*>
fût bien gardé de répondre : « Cette maladie n'est point à la mort.
Dans l'hypothèse d'une scène concertée, Jésus savait d'avance que
la maladie devait se terminer par la mort. Il se serait donc bien
gardé de répondre officiellement : « Cette maladie n'est pas à la
mort. » Ces invraisemblances morales sont frappantes; les impos-
sibilités matérielles ne le sont pas moins. Béthanie était à quinze
CHAP. IX. — RESURRECTION DE LAZARE. 121
stades seulement, c'est-à-dire à une lieue de Jérusalem. Lazare et
ses sœurs, dans leur condition de fortune, avaient de nombreuses
relations dans cette capitale. Imaginez donc un théâtre plus, mal
choisi pour la scène qui se prépare! Si l'on médite une impostui^
d'un genre aussi extraordinaire que celle-là, l'idée viendra-t-elle à
l'intelligence la plus bornée de se placer à la porte d'une grande
ville, où chaque jour amène une foule de curieux, d'oisifs, d'in-
dif érendont
ts , un seul regard indiscret peut tout compromettre ?
Que de précautions de tout genre, que d'artifices et de dissimulation
n'exigerait pas la mise en scène de la comédie supposée par nos
lettrés! « Les amis de Jésus, disent-ils, désiraient un grand miracle
qui frappât vivement l'incrédulité hiérosolymite. La résurrection
d'un homme connu à Jérusalem dut paraître ce qu'il y avait de
plus convaincant *. » Mais il eût fallu du moins que Jésus fût à
Béthanie. Or, depuis deux mois Jésus avait franchi le Jourdain, et
le messager qu'on lui dépêche ignorait vraisemblablement dans
quelle région de la Pérée il le retrouverait. Étrange manière de se
concerter que d'être séparé et par le temps et par l'espace ! La Judée
n'avait pas nos moyens de communication actuels. La vapeur et le
télégraphe y étaient inconnus. Douze heures de marche étaient en
ce pays un véritable voyage ; et Jésus, qui ne se servit jamais « d'une
mule à l'œil noir2, » mais qui parcourait à pied toutes les provinces
de la Palestine, était aussi loin de Marthe et de Marie, en cette
circonstance, que Paris est aujourd'hui éloigné de Londres. Ce
n'est pas tout. Si l'on trouvait à prix d'or, un scélérat qui voulût
consentir à se faire enfermer dans une bière, et à se laisser ense-
velir vivant, pour la plus grande gloire d'un charlatan de bas étage,
on pourrait tout au plus obtenir qu'il se prêtât quelques heures à
cette plaisanterie funèbre. Mais essayez de le garder quatre jours
enveloppé de son linceul, et par conséquent dans l'impossibilité de
se nourrir, sous la pierre d'un tombeau ! Ses cris de rage auraienl
éveillé tous les échos d'alentour, avant que le dernier acte de votre
comédie fût achevé. Or ce que le plus misérable de ces êtres dé
1 Vie de Jésus, pag. 359. — » 16id., pag. 190.
122 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — ITe ÉPOQUE (AN 1-312).
gradés, qui pullulent dans les bas-fonds de nos civilisations mo-
dernes, ne ferait pas, chez nous, vous croyez que Lazare, un des
plus riches habitants de Béthanie, un des hommes les plus connus
de Jérusalem, l'eût fait, de gaîlé de cœur, et comme en se jouant!
Chez nous, le linceul mortuaire est un tissu fort élastique, qui
n'intercepte pas l'air respirable, et qui permettrait, au besoin, cer-
tains mouvements du corps indispensables à la vie. Mais chez les
Juifs, la tête du mort était hermétiquement emprisonnée dans un
suaire. Des bandelettes étroitement serrées liaient tous les membres,
paralysaient tous les mouvements, et réduisaient le corps à l'état
d'une momie. Quand même Lazare, encore vivant, se fût laissé
garrotter de telle sorte, il serait certainement mort une heure
après; et cependant, dans votre hypothèse, Lazare aurait volon-
tairement accepté, pendant quatre jours, cet horrible supplice, et
il y aurait survécu ! Pour quiconque a le sens commun, il est clair
que si Lazare avait pu concevoir l'idée d'une telle imposture, il eût
attendu, pour la commencer, que son libérateur fût à l'entrée de
Béthanie, prêt à le sortir d'une position aussi risquée,
impossibi. 33. Cependant Jésus reste deux jours au delà du Jourdain, après
morales, la réception du message. Les rationalistes ont-ils songé à la signi-
fication de ces deux jours, perdus en pure perte, dans une circons-
tance aussi grave, par l'imposteur prétendu? Quoi! le comparse
de Béthanie, qui joue un rôle si dangereux, va rester deux jours
dans son tombeau ! Le spéculateur au bénéfice de qui la scène est
préparée ne craint pas que, pendant deux jours, la patience du
comédien en second ne se lasse; qu'un accident, une rencontre
fortuite, une indiscrétion subalterne, ne viennent déjouer toutes les
combinaisons et éventer le secret ! Deux jours s'écoulent dans la
Pérée. Le malin du troisième, Jésus dit à ses disciples : « Retour-
nons en Judée. » — A cette parole l'effroi les envahit, a Seigneur,
s'écrient-ils, les Juifs vous cherchaient naguère pour vous lapider,
et vous allez retourner en leur pays! » Qu'on rapproche cette
exclamation de l'hypothèse rationaliste : « Les amis de Jésus dési-
raient un grand miracle, etc. ! » Ces amis de Jésus, qui désiraient
un grand miracle, ne sont guère pressés de voir leurs vœux accom-
CIIAP. IX. — RÉSURRECTION DE LAZARE. 423
plis! Ils devraient compter les heures, les minutes, et bâter le
départ; au contraire, ils s'opposent de tout leur pouvoir à la dé-
marche concertée, Cependant chaque seconde de retard pouvait
entraîner les conséquences les plus désastreuses. Il fallait encore
une journée de marche pour arriver à Béthanie. On ne pourrait
délivrer le faux mort de sa prison sépulcrale que le lendemain. Les
apôtres n'y songent pas; ils supplient leur Maître de renoncera ce
voyage. Vainement Jésus les rassure, avec cette majesté divine
qu'il nous faut considérer ici. « Le jour n'a-t-il pas douze heures?
dit-il. Or celui qui marche durant le jour ne heurte point contre
l'obstacle, parce qu'il voit la lumière du monde. » Voir le jour du
Messie s'appelait chez les Juifs, voir la lumière du monde. Le Sau-
veur emploie cette locution, pour calmer les inquiétudes des
apôtres. Nul ne saurait prolonger ni raccourcir les heures du jour.
De môme il n'est pas au pouvoir des hommes d'abréger ou d'é-
tendre lacarrière du Messie , soleil divin du monde, a Notre ami
Lazare dort, ajoute-t-il, je vais le réveiller. » Tous les idiomes de
l'antiquité avaient une formule euphémique, pour déguiser le nom
redouté de la mort. Les ïlomains disaient : « Il a vécu; » les
Arabes : « Il est parti; » les Hébreux : « Il dort. » Les Apôtres
connaissaient parfaitement cette expression familière, mais, dans
leur effroi, ils aiment à se faire illusion et ils répondent par le pro-
verbe juif : « Puisqu'il dort, il est sauvé! » Le sommeil, encore
aujourd'hui, est un symptôme favorable dans la plupart des mala-
dies. «Lazare dort, » inutile donc d'aller le trouver; il guérira,
sans qu'il soit besoin de nous exposer à la fureur des Juifs. Alors
Jésus dissipe leur erreur. « Lazare est mort, dit-il; cet événement,
survenu pendant mon absence, confirmera votre foi. n Qui donc
avait appris à Jésus que Lazare était mort? Aucun messager n'était
survenu, depuis deux jours, pour lui en apporter la nouvelle. Cepen-
dant les disciples ne songent point à s'étonner de cette perspicacité
de leur Maître, pas plus qu'ils ne s'émerveillaient de l'entendre, à
douze lieues de distance, dire d'un malade : « Il dort! » Quoi qu'on
fasse, l'Évangile est un tissu de miracles.
34. « Jésus vint donc à Béthanie, continue saint Jean, et, lors- AtrfYés
124 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — - ITe ÉPOQUE (AN 1-312).
Se ibraa qu il arriva, Lazare était depuis quatre jours dans le tombeau. Or
tes
Torsdeux" de Béthanie était1 située à environ quinze stades de Jérusalem. Un
a 7 arc. grand nombre de Juifs habitant cette ville étaient donc venus près
de Marthe et de Marie, pour les consoler de la mort de leur frère.
Marthe ayant appris que Jésus venait, alla au-devant de lui ; et
Marie demeura assise à la maison. Marthe dit à Jésus : Seigneur,
si vous eussiez été ici, mon frère ne serait pas mort! Cependant,
maintenant encore, je sais que tout ce que vous demanderez à
Dieu, Dieu vous l'accordera. — Jésus répondit : Votre frère ressus-
citera. — Je le sais, dit Marthe. 11 ressuscitera à la résurrection du
dernier jour. — ■ Jésus reprit : Je suis la résurrection et la vie ; celui
qui croit en moi, fût-il mort, vivra ; et quiconque vit, et croit en
moi, ne mourra point pour l'éternité. Le croyez-vous? — Oui, Sei-
gneur, dit-elle; je crois que vous êtes le Christ, fils du Dieu vivant,
qui êtes venu en ce monde. — Après avoir ainsi parlé, elle retourna
à sa demeure, et prévint, à voix basse, sa sœur Marie, en disant :
Le Maître est arrivé ; il vous demande. — Aussitôt Marie se leva et
vint à lai. Car Jésus n'était point encore entré dans le bourg; il
était resté au lieu même où Marthe l'avait rencontré. Les Juifs qui
se trouvaient dans la maison avec Marie, et qui lui offraient leurs
consolations, la voyant se lever en hâte et sortir, la suivaient, en
disant : Elle se rend au sépulcre pour y pleurer. — Marie s'étant
donc approchée de Jésus, se prosterna à ses pieds, et dit : Seigneur,
si vous aviez été ici, mon frère ne serait pas mort ! — En voyant
ses larmes et celles des Juifs qui l'avaient suivie, Jésus frémit en
son esprit, et se troubla lui-même. — Où l'avez-vous mis? dit-il. —
Ils répondirent : Seigneur, venez et voyez ! — Et Jésus pleura. Les
Juifs se dirent entre eux : Voyez combien il l'aimait ! — Quelques-
uns ajoutaient : Lui qui a ouvert les yeux d'un aveugle-né, ne pou-
vait-il empêcher Lazare de mourir 2 ? »
* Erat autem Bethania (Joan., xi, 18). « L'Évangéliste emploie le verbe au
temps passé. C'est qu'en effet la bourgade de Béthanie fut détruite par une
émeute, vingt ans à peu près avant l'époque où saint Jean écrivait son
Évangile, et avant la ruine totale de la Judée. » (Sepp, La Vie de Notre-Sei*
gneur Jésus-Christ, tom. II, pag. 212.)
* Joan., xi, 17-37.
C1IAP. IX. — RÉSURRECTION DE LAZARE. 423
35. On a pu remarquer précédemment que les Juifs ne conser- l?« funé-
vaientpas,
r
comme nous, une ou deux journées, les restes ,
d'un dé- «îenitchei
le» Juif*.
funt dans la maison mortuaire \ Aussitôt que le corps était porté au
tombeau, ce qui avait lieu ordinairement dans les trois heures qui
suivaient la mort, on enlevait tous les sièges et lits, pour éviter les
impuretés légales que le contact de ces objets aurait pu occasionner.
Au retour de la cérémonie funèbre, les membres de la famille, la tête
couverte d'un voile , et les pieds nus, s'asseyaient à terre ; les parents,
les amis, les voisins formaient cercle autour d'eux, et répondaient
à leurs plaintes par des paroles de consolation. Pendant les trois
premiers jours, on allait au tombeau, visiter le corps. « Les Juifs,
dit Sepp, croyaient que durant trois jours l'âme voltigeait autour
de sa dépouille mortelle, afin d'y rentrer; mais qu'elle l'abandon-
nait définitivement, quand les traces de décomposition commen-
çaient àse manifester2. » Cette croyance légendaire n'était autre
chose, selon la remarque du docteur Iahn, que la traduction, en
langage populaire, de l'admirable législation de Moïse relative aux
funérailles. Pour prévenir les horribles conséquences des inhuma-
tions précipitées, tout en sauvegardant l'intérêt général de la santé
publique, dans un climat où les émanations putrides sont si dan-
gereuses, lecadavre ne pouvait séjourner en un lieu habité. Mais le
tombeau de famille, où on le transportait immédiatement après le
trépas, devait être visité, durant les trois premiers jours; et la
pierre n'en était définitivement scellée qu'après constatation de la
mort, par les deux signes les moins équivoques, la décomposition
cadavéreuse et son odeur fétide. A la fin du troisième jour, on
fermait donc, pour ne plus l'ouvrir, l'entrée du monument funèbre.
Mais le deuil de famille se prolongeait encore quatre jours, durant
lesquels on venait prier et pleurer à la porte du tombeau. Tous ces
détails, empruntés à la civilisation juive, nous font entrer dam.
1 intelligence de chaque mot du récit évangélique. Le troisième jour
après la mort de Lazare avait vu s'accomplir, pour les deux sœurs,
cette séparation dernière qui achève de briser tous les liens, en
1 Voir tom. I de cette Histoire, pag. 451.
1 Sepp. La Vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, tom. II, pag. 214.
126 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — Ire ÉPOQUE (AK 1-312).
arrachant à la tendresse des survivants la dépouille d'une personne
chérie. Marie-Magdeleine et Marthe sont assises à terre, dans la
maison de Béthanie, continuant le grand deuil qui ne doit finir
qu'au septième jour. Un cercle d'amis, venus de Jérusalem, les
entoure. Sous leurs longs voiles, elles laissent couler leurs larmes
en silence. L'unique consolation qu'elles avaient tant espérée, la
présence de Jésus, leur avait fait défaut. Combien de fois elles
avaient dû se dire, et pendant l'agonie de leur frère, et depuis sa
mort, et dans leurs visites au tombeau encore ouvert : « Si le Sei-
gneur était ici, Lazare vivrait ! » Or le divin Maître, averti par un
message, n'était pas venu.
L'hypothèse 36. Telles sont les réalités historiques à travers le tissu desquelles
etles
du réalités
rccit le rationalisme voudrait introduire sa fiction d'une comédie jouée
èvangéiiquc. par les deux sœurs. L'impossibilité d'une combinaison de ce genre
éclate ici, avec une évidence manifeste. Marie et Marthe n'ont pas
un instant de solitude pour se concerter. L'amitié juive avait con-
servé les habitudes de l'époque patriarcale. Elle entourait la dou-
leur des parents, comme au temps de Job, dont les trois amis
viennent partager l'affliction, et restent assis, sur la terre nue, sept
jours et sept nuits, sans interrompre sa plainte. Voilà donc ces
deux femmes voilées, qui n'ont plus de sandales aux pieds, qui
passent la journée, assises à terre, dans la maison, et dont chaque
visite au tombeau de leur frère s'accomplit au milieu d'un cortège
de parents et d'amis. Que le rationalisme nous dise par quel don
mystérieux d'invisibilité elles pourront se soustraire à tant de re-
gards pour porter à Lazare les aliments dont il a besoin dans sa
prison sépulcrale? Après chaque visite publique faite au tombeau,
durant les trois premiers jours, la pierre du monument était remise
en place. Or cette pierre, de faibles femmes ne pouvaient la soulever.
Lorsqu'elles se rendront plus tard au tombeau de Notre-Seigneur
Jésus-Christ, elles se préoccuperont de cette circonstance : « Qui
nous écartera la pierre de l'entrée du monument? diront-elles. »
Mais elles n'avaient point à s'en inquiéter, dans leurs visites au
sépulcre de leur frère, parce que les hommes qui les accompa-
gnaient se chargeaient de ce soin; à l'arrivée, ils soulevaient la
CHAP. IX. — RÉSURRECTION DE LAZARE. 127
pierre et la détournaient; au départ, ils la remettaient en place.
Cependant comment Lazare, enveloppé de bandelettes, pouvait-il
vivre privé d'air, dans ce ténébreux cachot? Supposerez- vous qu'un
affidé revenait plus tard ouvrir la porte sépulcrale ? Mais les tom-
beaux, chez les Juifs, étaient placés sur le bord du chemin. Les
passants ne manquaient pas, sur la route de Jérusalem à Jéricho,
l'une des plus fréquentées de la Palestine; ils auraient facilement
remarqué cette manœuvre ; et Faffidé lui-même, qui pouvait ré-
pondre de sa discrétion? Ce n'est pas tout. Dans l'hypothèse d'une
scène d'imposture ainsi préparée, la conduite des prétendus acteurs
devient inexplicable. Jésus arrive aux portes de Béthanie ; il ap-
prend que Lazare est depuis quatre jours dans le tombeau ; il doit
donc avoir hâte d'abréger le supplice volontaire de son complice.
Chaque moment est précieux en pareil cas; le moindre retard peut
faire avorter tout le complot. Cependant, au lieu d'entrer dans le
village, de se diriger vers la maison des deux sœurs, de se faire
conduire sans délai au lieu de la sépulture, le divin Maître s'arrête
à quelque distance du bourg. Et ce n'est pas seulement l'Évangile
qui nous l'apprend; on montre encore aujourd'hui, sur une hau-
teur voisine de Béthanie, la pierre sur laquelle Notre-Seigneur était
assis, lorsque Marthe vint à sa rencontre '. Un imposteur n'aurait
guère songé à s'asseoir en pareille occurrence. Mais peut-être Jésus
mandait-il les deux sœurs pour qu'elles vinssent immédiatement
le trouver, avec les personnes crédules, choisies à l'avance comme
témoins du futur miracle. Non. Marthe seule est avertie de l'arrivée
de Jésus. Seule elle se porte au-devant lui ; et sa première parole
renverse tout l'échafaudage de l'invention rationaliste : « Seigneur,
dit-elle, si vous eussiez été ici, mon frère ne serait pas mort ! »
Une comédienne aurait dit, en fondant en larmes : Seigneur, venez
donc enfin ressusciter mon frère ! Marthe est si peu dans l'esprit de
son rôle prétendu qu'elle ne comprend même pas le sens de la
1 On l'appelle pierre du Colloque, ou de sainte Marthe. Tout près
a une citerne aussi nommée citerne de sainte Marthe. On croit que de là, il y
la maison
des deux sœurs était dans le voisinage. (Mer Mislin, Les Saints Lieux, tom. II.
pag. 485, 486.)
128 HISTOIRE DE i/ÉGLlSE. — lre ÉPOQUE (AN 1-312).
réponse faite par Jésus. « Votre frère ressuscitera, dit-il; » et
Marthe, loin de profiter de cette ouverture pour laisser éclater son
espérance, réplique : « Je sais qu'il ressuscitera, à la résurrection
générale du dernier jour. » Étranges acteurs qui disent le contraire
de leur scène éludiée ! Il faut que Jésus ODère d'avance, sur euy
mêmes, le miracle de conversion quli va produire sur tout un
peuple. Marthe, qui devrait savoir le secret de cette comédie,
refuse de croire au dénoûment, que, dans l'hypothèse, elle aurait
préparé. Jésus lui affirme donc itérativement sa propre puissance :
« Je suis, dit-il, la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi, fût-
il mort, vivra; le croyez-vous? » Alors Marthe s'écrie : « Oui, Sei-
gneur, jecrois que vous êtes le Christ, fils du Dieu vivant, des-
cendu sur la terre. » Marthe croit au Fils de Dieu, mais elle ne
croit pas encore à la résurrection prochaine de son frère. Nous le
verrons bientôt. Cependant elle retourne à la maison prévenir
Marie-Magdeleine sa sœur. Voilà donc que tous les acteurs de la
scène concertée vont être réunis. Que de temps perdu en démarches
inutiles ! Marthe est arrivée seule ; elle retourne à la maison cher-
cher sa sœur; et il lui faudra revenir encore avec elle, auprès de
Jésus, pour aller tous ensemble au sépulcre. Et vous croyez que si
Lazare eût été enfermé vivant dans le tombeau par les deux sœurs,
au lieu de ce calme et de celte attitude désolée mais tranquille,
vous ne trouveriez pas tous les signes de la plus fiévreuse impa-
tience, de l'empressement le plus inquiet? Enfin Marthe parle à sa
sœur, mais au lieu de piquer la curiosité de l'assemblée, réunie
dans la maison mortuaire et d'appeler des témoins sur le théâtre
g 1 le dénoûment va éclater, Marthe prévient Marie « à voix basse,
ilentio, que le Maître est arrivé et la demande. » Marie va peut-
itre réparer l'oubli de sa sœur, et dire quelques mots significatifs
aux assistants. Non. Elle se lève précipitamment et sort sans pro-
férer une parole. « Elle se rend au tombeau pour y pleurer, » se
disent les Juifs, et ils la suivent. Qu'on cherche la trace d'une mise
en scène quelconque, dans ce divin récit de l'Évangile, on ne l'y
trouvera jamais. Marie aux pieds de Jésus éclate en sanglots, et les
amis qui l'ont accompagnée ne peuvent retenir leurs larmes, en
CHAP. IX. — RÉSURRECTION DE LAZARE. 129
présence de cette nouvelle effusion de douleur : « Seigneur, dit-
elle, si vous aviez été ici, mon frère ne serait pas mort ! — Jésus
pleura. — Voyez combien il l'aimait ! disent les Juifs. Ne pouvait-il
donc l'empêcher de mourir, lui qui a ouvert les yeux de l'aveugîe-
né ! » Cependant le divin Maître se fait conduire au tombeau.
37. «Frémissant en esprit,
x continue l'Évangile,
" Jésus vint au Rfemrreak*
de Lazare
sépulcre. C'était une grotte, et une pierre était placée dessus. Otez Jam fœtet.
la pierre, dit-il. — Marthe, la sœur du mort, s'écria : Seigneur, il
sent déjà, car il est là depuis quatre jours i — Ne vous ai-je pas
dit, reprit Jésus, que si vous croyiez, vous verriez la gloire de
Dieu? — Ils ôtèrent donc la pierre : alors Jésus levant les yeux an
ciel, dit : Père, je vous rends grâces de ce que vous m'avez écouté.
Je sais, moi, que vous m'écoutez toujours; mais je parle ainsi pour
ce peuple qui m'entoure, afin qu'ils croient que vous m'avez envoyé.
— Quand if eut dit ces paroles, il cria d'une voix forte : Lazare,
sortez ! — Et aussitôt celui qui avait été mort sortit, les pieds et les
mains liés de bandelettes, et le visage enveloppé d'un suaire. Dé-
bar as ez-le deses liens, dit Jésus, et laissez-le aller *. »
Nous avons à peine le courage de poursuivre plus longtemps
l'examen de la théorie sacrilège du rationalisme. La pierre du
tombeau était définitivement fermée. Quand Jésus demande qu'on
l'écarté pour lui, ainsi qu'il s'était pratiqué durant les trois pre-
miers jours de la sépulture, Marthe, uniquement préoccupée du
lamentable spectacle de la décomposition du cadavre , s'écrie :
« Seigneur, il sent déjà ! » Ce Jam fœtet de l'Évangile a épouvanté
le moderne critique. Ce détail ne se laisse pas soupçonner dans
son récit. Écoutons le nouvel exégète : « Il semble, dit-il, que La-
zare était malade, et que ce fut même sur un message des sœurs
alarmées que Jésus quitta la Pérée. La joie de son arrivée put ra-
mener Lazare à la vie. Peut-être Lazare, pâle encore de sa mala-
die, se fit-il entourer de bandelettes comme un mort, et enfermer
dans son tombeau de famille. Ces tombeaux étaient de grandes
chambres taillées dans le roc, où l'on pénétrait par une ouverture
1 Joan., xi, 38-45.
v. o
130 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — I" ÉPOQUE (AN 1-312).
carrée que fermait une dalle énorme. Marthe et Marie vinrent au
devant de Jésus, et, sans le laisser entrer dans Béthanie, le
conduisirent à la grotte. L'émotion qu'éprouva Jésus près du
tombeau de son ami , qu'il croyait mort , put être prise par
les assistants pour ce trouble, ce frémissement qui accompagnaient
les miracles; l'opinion populaire voulant que la vertu divine fût
dans l'homme comme un principe épileptique et convulsif. Jésus
désira voir encore une fois celui qu'il avait aimé, et, la pierre ayant
été écartée, Lazare sortit avec ses bandelettes et la tête entourée
d'un suaire. Cette apparition dut naturellement être regardée par
tout le monde comme une résurrection1. » Qu'est devenu, dans
cette narration étranglée et pleine d'embarras, le Jam fœtet de
l'Évangéliste? Moins vous l'avez mis, plus nous voulons le voir.
Est-ce que cette circonstance blessait votre délicatesse? Avez-vous
craint la susceptibilité d'un siècle trop impressionnable pour sup-
porter de pareils récits! Il a fallu pourtant, dans votre hypo-
thèse, remplir le tombeau où Lazare eût été enfermé quatre jours,
d'une odeur tellement fétide que Marthe, dans l'intérêt des assis-
tants et par un sentiment de respectueuse tendresse pour le mort
lui-même , s'oppose au déplacement de la pierre sépulcrale. Com-
prenez-vous lapossibilité de vivre quatre jours dans une atmos-
phère aussi infecte? Jusqu'à ce que le Jam fœtet, devant lequel
votre plume et votre imagination ont reculé , trouve une explica-
tion satisfaisante, vous n'avez rien fait contre le texte évangélique.
Du reste, les autres points touchés par le rationalisme ne sont pas
mieux éclaircis. Que dire , par exemple, de oc l'opinion populaire
voulant que la vertu divine fût, dans l'homme, comme un, principe
épileptique et convulsif? » Les affections du système nerveux sont
assez fréquentes chez nous, pour que toutes « les commissions de
physiciens et de chimistes » puissent les étudier. Nous n'avons pas
encore entendu dire que l'épilepsie ait fait le moindre miracle. Où
trouver d'ailleurs l'apparence d'une « convulsion » dans l'attitude
de Jésus-Christ au tombeau de Lazare? Le divin Maître « pleura. »
* Vie de Jésus, pag. 361, 362.
CIIAP. IX. — RÉSURRECTION DE LAZARE. 131
L'Évangéliste en fait la remarque, car Jésus, qu'on ne vit jamais
rire *, pleura deux fois seulement. Une première fois, il pleura la
mort individuelle d'un homme qu'il allait ressusciter ; une seconde
fois, il pleura devant l'aveuglement d'un peuple et d'une cité qui
couraient à la mort. N'avoir pas ri une seule fois, et avoir pleuré
deux fois seulement en trente-trois ans de vie, cela paraît à nos
rationalistes le symptôme évident d'une constitution tellement
nerveuse , et d'un organisme tellement affaibli qu'ils y recon-
naissent tous les signes caractéristiques de « l'épilepsie ! » La dé-
raison le dispute ici au sacrilège. Jésus « frémit en esprit et se
troubla lui-même, » dit l'Évangéliste. Cette circonstance était tel-
lement en dehors de l'attitude calme et souveraine de Jésus, que
son historien la relève avec étonnement. « II se troubla lui-même!»
Tant il avait habitué les disciples à le voir posséder son âme dans
la majesté immuable qui convient à Dieu ! A la vue de Marie-Mag-
Jeleine éclatant en sanglots, et des Juifs qui ne peuvent reteni;?
leurs larmes, «Jésus pleura. » Dans la mort de Lazare, il pleurait
dit saint Augustin, les désastres de la mort, fille de l'enfer et du
péché, dont il venait ruiner l'empire. « Il pleura, » mais les Juifs
s'en étonnent ; tant était haute l'idée qu'ils avaient tous de la su-
périorité morale et de la puissance surhumaine de Jésus ! « Voyez
combien il l'aimait! disent-ils. Ne pouvait-il, lui qui a ouvert les
yeux d'un aveugle-né, empêcher Lazare de mourir? » Chaque mot
de l'Évangéliste est un trait de lumière divine. Quoi! Jésus, dans
la pensée de ces Juifs, aurait pu, s'il l'eût voulu, empêcher Lazare
de mourir! Connaissez-vous un homme dont on proclame ainsi le
miraculeux pouvoir? « Lazare, ajoutent nos lettrés, sortit avec ses
bandelettes, et la tête entourée d'un suaire. Cette apparition dut
naturellement être regardée comme une résurrection. » Certes,
quand toutes les commissions de chimistes , de physiciens et de
philologues de nos modernes académies eussent été là, elles
auraient de même crié au miracle. Le rhéteur ne semble pas
1 Cette observation aura sans doute échappé au moderne rationalisme, qui
nous dit : « La vie de Jésus était une fête perpétuelle, » {Vie de Jésus,
pag. 189.)
132 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — Ire ÉPOQUE (AN 1-312).
se douter de ce qu'étaient ces fameuses bandelettes « avec les-
quelles Lazare sortit naturellement du tombeau. » Le « natu-
rel » de l'apparition est un mot d'une exquise naïveté. Les
bandelettes qui jouent , dans la récente exégèse , un rôle si
complaisant , ne se prêtaient nullement à la supercherie. Une
bande de toile , large de deux doigts , était roulée autour du
corps, enveloppant les plis du suaire qui recouvrait entièrement
le visage, serrant les bras sur la poitrine et pressant les pieds l'un
contre l'autre, en sorte que le cadavre était exactement dans la
position où nous retrouvons les momies d'Egypte. Qu'on essaie
donc, avec tous les moyens d'électricité et de galvanisme dont
nous disposons aujourd'hui, de faire se dresser de lui-même, non
pas un cadavre, mais un homme vivant, dont le corps serait ainsi
garrotté de la tête aux pieds. Voilà pourtant ce qu'un rationaliste
trouve fort « naturel ! »
Moûnmenta 38. C'est trop insister sur de misérables sophismes. Les monu-
ments, qui forment une garde solennelle autour du texte évangé-
lique, suffisent à faire justice de telles puérilités. La bourgade de
Béthanie, détruite vingt ans après cet événement, a fait place à un
village qui existe encore, et qui porte le nom arabe d'El-Azarieh.
bourg de Lazare. On y montre le tombeau qui rendit, à la voix du
Fils de Dieu, un mort à la lumière. « C'est, dit Mgr Mislin, une ca-
vité taillée dans le roc, et revêtue en partie de maçonnerie. On y
descend par six degrés; il était recouvert par une pierre placée
horizontalement , et qui en fermait l'entrée ; ce qui s'accorde par-
faitement avec les paroles de l'Évangile : C'était une grotte, et une
pierre était placée dessus. Erat autem spelunca, et lapis superpositus
erat ei. Quoiqu'il diffère de la forme affectée par le saint sé-
pulcre, ilressemble pourtant à d'autres tombeaux de la même
époque, qu'on trouve encore aujourd'hui, et où l'on ne mettait pas
les morts dans des niches séparées , mais dans une grotte unique,
qui pouvait renfermer plusieurs corps. Avant d'arriver au sépulcre
proprement dit, on descend par un escalier de vingt-quatre marches
dans un souterrain qui sert de vestibule l. » Qu'on nous dise, s'il n'y
1 M«r Mislin, Les Saints Lieux, tom. II, pag. 483, 484.
CHAP. IX. — EXCOMMUNICATION. RETRAITE A ÉPHREM. 133
a point eu de résurrection à Béthanie, pourquoi cette localité, dé-
truite par les Romains, et ayant survécu à cette première ruine, a
changé son nom historique pour s'appeler : « Village de Lazare. »
Pourquoi, si l'Évangile n'est qu'une légende, la tradition a-t-elle si
soigneusement conservé le souvenir de Lazare ; pourquoi surtout
le tombeau lui-même conserve-t-il en ce moment, après tant de
siècles de révolutions, la forme exacte et précise que lui donne
l'historien sacré? Les apocryphes, les écrivains légendaires peuvent
inventer des récits, mais ils ne sauraient créer ni les monuments,
ni les traditions locales.
§ III. Excommunication. — Retraite a Éphrem.
39. « Or, continue l'Évangéliste , un grand nombre d'entre les sentence
Juifs qui étaient venus près de Marie et de Marthe, et qui avaient téeparte*
vu le miracle opéré par Jésus, crurent en lui. Cependant quelques- contre Jê»m.
uns d'entre eux allèrent trouver les pharisiens , et leur dirent ce
qu'avait fait Jésus. Les pontifes et les pharisiens réunirent le Con-
seil. Que faire? disaient-ils. Voilà cet homme qui opère une multi-
tude de prodiges! Si nous le laissons agir ainsi, tous croiront en
lui; et les Romains viendront détruire notre ville et notre nation.
— L'un d'eux, nommé Caïphe, qui était le grand prêtre de cette
année, leur répondit : Vous êtes sans intelligence, et ne comprenez
pas qu'il est expédient qu'un seul homme meure pour le peuple,
plutôt que de voir périr la nation entière. — Or, cette parole de
Caïphe lui fut inspirée. Comme il était le grand prêtre de cette
année , il prophétisa l que Jésus devait mourir pour la nation , et
non-seulement pour la nation juive en particulier, mais afin de
rassembler, sous sa direction unique, les enfants de Dieu, dispersés
dans tout le monde. A partir de ce jour, ils songèrent donc à le
mettre à mort. C'est pourquoi Jésus ne se montrait plus en public
parmi les Juifs; mais il se retira dans la contrée voisine du désert,
en la ville d'Éphrem, et il y demeurait avec ses disciples. Or, la
1 Sans le savoir.
134 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — Iro ÉPOQUE (AN 1-312).
Pâque des Juifs était proche. Un grand nombre des habitants de la
contrée montèrent à Jérusalem, avant la Pâque, pour y accomplir
les purifications préparatoires. Les Juifs cherchaient Jésus parmi
cette foule. Ils se disaient les uns les autres, dans le Temple : Que
vous en semble? Ne viendra-t-il pas ici pour la solennité? — Or les
pontifes et les pharisiens avaient publié l'ordre à quiconque saurait
où était Jésus, de le dénoncer, pour qu'ils pussent s'emparer de sa
personne *. »
Earoyanté 40. Les membres du Sanhédrin, sous la présidence de Caïphe,
constatent la réalité du miracle opéré à Bétlianie, et du pouvoir
thaumaturgique dont le Sauveur donnait à chaque instant des
preuves nouvelles. « Voilà, .disent-ils , que cet homme opère une
multitude de prodiges! Tous vont croire en lui! » Cette dernière
parole, dans la bouche des docteurs pharisiens, a une signification
précise qu'il faut comprendre. Il importerait fort peu aujourd'hui,
dans nos civilisations modernes, que l'opinion publique, prenant
parti pour tel ou tel docteur, se prononçât, par exemple, en faveur
de l'homœopathie eontre l'allopathie; pour la doctrine des généra-
tions régulières contre celle des générations spontanées. S'il se
produisait chez nous un système complet d'astronomie , partant
d'une base diamétralement contraire à celui de Galilée et ayant la
prétention d'expliquer tous les phénomènes célestes, quand même,
par engouement irréfléchi, par amour de la nouveauté, la foule se
déclarerait unanimement pour la théorie nouvelle, la politique des
hommes d'état s'en préoccuperait fort peu. Elle laisserait aux
savants, directement intéressés dans la question, le soin de défendre
leurs préjugés de corps, leurs précédents officiels et leur amour-
propre engagé. Telle n'était pas l'attitude du Sanhédrin. « Si nous
laissons faire Jésus, disent les hommes d'état de Jérusalem, tous
croiront en lui, et les Romains viendront détruire notre ville et
notre nationalité. >> Pour que la foi à Jésus pût leur faire craindre
dételles conséquences politiques, il fallait que cette foi fût bien
différente de l'adhésion qu'on pourrait donner, de nos jours, à des
1 Joan., xi, 45 ad ultim.
CHA^. rx. *— ESCQMMENÏOATION. RETRAITE A ÉRHREM. 13.5.
abstractions du domaine de la philosophie ou de la science. En
effet, « croire à Jésus » signifiait pour les Juifs, croire que Jésus
était le Messie, le Christ roi, héritier du sceptre de Juda et du trône
de David, fondateur d'un empire universel dont la durée n'aurait
pas de fin. C'est à partir de la résurrection de Lazare que le titrç
de Roi des Juifs, appliqué à Jésus, se trouve sur toutes les lèvres.
et s'échappe de toutes les poitrines. Mais une royauté, ainsi accla-,
mée par le peuple, devait porter ombrage à la puissance romaine,
qui avait réduit la Judée en province. La main des Césars ne s'ou-
vrait pas facilement pour lâcher sa proie. Au point de vue étroit
des politiques du grand Conseil de Jérusalem, l'appréhension était
donc parfaitement naturelle. Les idées matérielles et grossières
qu'ils se formaient de la royauté et de l'empire du Messie les
aveuglent. S'ils eussent vu le divin Maître entouré d'une armée
aguerrie et nombreuse, étendant déjà son sceptre sur l'Orient,
partout vainqueur des formidables légions romaines dont la marche
ébranlait la terre , conquérant glorieux et couronné, amenant au
Temple de Jérusalem les tribus de l'univers soumis, leurs cris de
mort se fussent changés en acclamations triomphales. Mais le Fils
de l'homme, qui venait de ressusciter Lazare, n'avait pas une pierre
pour reposer sa tête. Douze pêcheurs de Galilée étaient ses apôtres;
au lieu de combattre, et de vaincre les puissances de ce monde, il
prêchait la guerre contre les passions, la victoire sur soi-même, le
mépris des richesses, l'amour des humiliations et l'avènement du
royaume de Dieu dans les âmes. Sans, doute rien de tout cela ne
méritait la mort; l'innocence d'une pareille doctrine était évidente;
mais le danger politique de la royauté que le peuple décernait &
Jésus ne l'était pas moins. Voilà pourquoi le grand prêtre Caïphe,
prophète sans le savoir, organe inconscient du dernier oracle de
Jéhovah rendu par un successeur d'Àaron, formule la décision en
ces termes : « Vous ne songez pas qu'il est expédient qu'un seul
homme meure pour le peuple plutôt que de voir périr la nation
entière ! » Caïphe ne se doutait pas qu'il proclamait, au Sanhédrin,
le décret porté dans les conseils éternels pour la rédemption du
monde.
136 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — Ire ÉPOQUE (AN f-312).
L'excomma-
oication 41. « Les pontifes
chex et les pharisiens
. publièrent donc l'ordre à crui-
les juifs, conque saurait où se trouvait Jésus, de le dénoncer, pour qu'on
pût s'emparer de sa personne. » Les traditions rabbiniques du
Talruud apportent à ce texte de l'Évangile une confirmation d'au-
tant plus éclatante qu'elle est celle d'une haine invétérée. Elles
rapportent que le fils de Marie fut excommunié solennellement par
les quatre cents trompettes, c'est-à-dire par les chefs des quatre
cents synagogues de la Palestine; qu'il fut dénoncé publiquement
quarante jours avant sa mort, et condamné au supplice de la croix,
comme magicien et séducteur du peuple. L'Église judaïque avait
trois sortes de censures : l'exclusion temporaire qui frappait les
coupables d'un interdit de trente jours, pendant lesquels le con-
damné ne pouvait approcher , même des membres de sa famille ,
qu'à une distance de quatre coudées; la malédiction, ou bannisse-
ment à perpétuité de la société juive; enfin l'excommunication
majeure, emportant la peine de mort pour le coupable, et pour
ceux qui lui donneraient asile, ou embrasseraient son parti. Cette
dernière était proclamée au son des trompettes. Telle fut la pénalité
suprême que le Sanhédrin décerna contre Jésus. Le divin Maître
se retira donc « sur la limite du désert, dans une cité nommée
Éphrem, où il séjourna avec ses disciples. » Éphrem ou Éphraïm
était une petite ville de l'ancien royaume de Samarie, non loin de
Béthel , à huit lieues environ au nord de Jérusalem. Le village
arabe du nom <XEl-Taybieh s'élève aujourd'hui sur son emplace-
ment. On comprend facilement que cette localité habitée en grande
partie par des Samaritains, ennemis déclarés des Juifs, put offrir
un asile au divin excommunié. D'ailleurs Éphrem était située à la
lisière des solitudes arides et montagneuses, qui s'étendent depuis
Béthaven et Scythopolis jusqu'à la mer Morte. Cette région, dési-
gnée par l'Évangéliste sous le nom de « Désert, » avait, aux temps
anciens, servi de retraite au prophète Élie. La jeunesse de sainl
Jean-Baptiste s'y était écoulée dans les austérités du jeûne et Jp^
délices de la prière. Le Fils de Dieu, méconnu des hommes qu'il
venait racheter, banni d'un monde auquel il apportait la lumière
et la vie, voulut passer au milieu de ces rochers sauvages, les der-
CHAP. IX. — EXCOMMUNICATION. RETRAITE A ÉPHREM. 437
niers jours d'une vie dont lui seul devait choisir le terme. Ni la
fureur de ses ennemis, ni la sentence de mort prononcée par le
Sanhédrin, ni l'ordre de dénonciation proclamé dans les synagogues
ne pouvaient hâter, d'une minute, l'heure solennelle de la rédemp-
tion par la croix. Les habitants de Jérusalem voient affluer, à l'ap-
proche de la solennité pascale, les caravanes de pèlerins venant du
côté d'Éphrem. Ils espèrent que Jésus se sera joint à quelqu'une
d'entre elles. Mais le Sauveur viendra ostensiblement, au jour qu'il
a fixé : car « c'est lui qui donnera de lui-même sa vie, et nul n'a le
pouvoir de la lui ravir contre son gré. »
42. L'Évangéliste note ici un détail, qui tient à toute la civilisation La loi de
judaïque, et offre un des caractères d'authenticité intrinsèque dont PaTantaîa*
nous avons déjà vu tant d'exemples. « Un grand nombre de Juifs, âqae'
dit-il, montaient à Jérusalem, avant les jours de la fête , pour se
sanctifier. » L'immolation et la manducation de l'agneau pascal, à
Jérusalem, exigeaient une purification préalable; on s'y préparait,
non par la sanctification spirituelle, que l'Église catholique prescrit
a ses enfants pour le banquet divin de la Pâque véritable, mais
par des ablutions et des sacrifices rituels. Aucun Israélite atteint
d'une impureté légale, ne pouvait prendre part à la fête. Ainsi, le
contact d'un mort devait être purifié, pendant sept jours, par l'as-
persion de l'eau mêlée aux cendres d'une vache rousse, offerte en
holocauste. Celui qui portait à ses souliers de la poussière des pays
habités par les païens devait subir une purification spéciale. Il en
était de même d'un Hébreu sorti récemment de prison, ou relevé,
par le Sanhédrin, d'une sentence d'excommunication. Enfin tous
les Juifs indistinctement, devaient, durant les sept jours précédents,
se couper les cheveux et laver leurs habits. Les prescriptions sym-
boliques dela loi de Moïse se sont transformées au sein de l'Église
de Jésus-Christ, dans la réalité du véritable Agneau pascal, et de
la purification spirituelle des âmes, qui précède la Pâque eucharis-
tique.
438 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — Ire ÉPOQUE ( AN 1-312).
§ IV. Retour à Jérusalem»
La ville 43. « Or, dit l'Évangile, les jours où il devait être enlevé de ce
Hère.*" monde approchant, Jésus prit la résolution de se rendre à Jérusa-
lem. Ilenvoya donc en avant quelques-uns de ses disciples, qui
entrèrent dans une ville des Samaritains, pour lui préparer un
logement. Mais les habitants refusèrent de lai donner l'hospitalité,
parce qu'il annonçait l'intention d'aller à Jérusalem. Ce que voyant,
les disciples Jacques et Jean lui dirent : Seigneur, voulez-vous que
nous commandions au feu du ciel de descendre sur ces hommes,
et de les consumer? — Jésus, se retournant, les reprit en cefi
termes : Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes. Le Fils de
l'homme n'est pas venu perdre les âmes, mais les sauver. — Ils se
dirigèrent donc vers une autre bourgade l.n La haine des Samari-
tains contre Jérusalem éclate ici dans toute sa violence. On refuse
à Jésus l'hospitalité , uniquement parce qu'il se dirige vers cette
ville abhorrée. Les sentiments d'indignation des deux apôtres se
traduisent en un langage qui doit singulièrement étonner nos mo-
dernes rationalistes. Quelle proposition étrange que celle de Jacques
et de Jean ! Concevrait-on, s'ils n'eussent été précédemment témoins
des prodiges opérés par leur maître, qu'ils pussent raisonnablement
lui adresser une telle parole? Cependant le bon Pasteur, qui allait
donner sa vie pour ses brebis, les rappelle au véritable esprit de
leur vocation. « Je ne suis pas venu perdre les âmes, mais les sau-
ver. »La mansuétude du divin Maître absout la cité inhospitalière ;
et Jésus , au lieu de prendre sa route par le territoire Samaritain,
change de direction, et se rend à Jérusalem par la route de Jéricho,
c'est-à-dire qu'il affronte ostensiblement le danger créé pour lui
par le récent décret du Sanhédrin. Sur le chemin qu'il parcourt,
tous les Juifs pourront légalement le mettre à mort, lui et ses dis-
ciples.
Jésus prédit 44. «Ils continuèrent donc, dit l'Évangéliste , le chemin qu;
reCefois monte à Jérusalem, et Jésus les précédait; ils le suivaient pleins
» Luc, ix, 49-56.
CHÀP. IX. — RETOUR A JÉRUSALEM. Ï39
d'admiration et.,.,.. d'effroi. Prenant en,r particulier
. .
les douze, »ilT/
leur résurrection
aamortetsa
annonça ce qui devait lui arriver. Voici que nous montons à Jéru-
salem, dit-il, et tout ce que les prophètes ont écrit du Fil- dm
l'homme va s'accomplir. Il sera livré aux princes des prêtres, aux
scribes et aux anciens, qui le condamneront à mort et le remc -
Iront aux mains des gentils. Il sera bafoué, flagellé et couvert de
crachats. Après qu'ils l'auront battu de verges, ils le mettront à
mort; mais, le troisième jour, il ressuscitera. — Or les douze ne
comprenaient rien à ce discours, qui demeurait pour eux un mys-
tère caché, dont ils n'avaient point l'intelligence '. » C'était la troi-
sième fois que le Sauveur du monde révélait aussi explicitement
aux apôtres le mystère de sa passion , de sa mort et de sa résur-
rection. Cependant, malgré la netteté d'un pareil langage, malgré
la gravité des circonstances dans lesquelles ils se trouvaient, les
apôtres, de plus en plus persuadés de la divinité de leur Maître,
refusent de croire à la possibilité de tant d'humiliations et d'igno-
minieux supplices. Qu'on veuille le remarquer, ce sont eux-mêmes
qui nous avouent l'obstination de leur incrédulité sur ce point. Ils
confessent que personnellement ils sont pleins de crainte : Sequen-
tes timebant. L'animosité des Juifs les consterne pour eux-mêmes.
Mais, quant à ce qui regarde Jésus-Christ, non-seulement ils n'i-
maginent pas d'avoir la moindre appréhension, mais ils ne com-
prennent pas même la prophétie simple, claire et détaillée qu'il
leur adresse. Quelle idée les apôtres avaient-ils donc de Jésus? Évi-
demment s'ils n'avaient pas eu la foi la plus ferme, la plus iné-
branlable àsa divinité , ils n'eussent que trop compris sa pré-
diction.
45. Cependant la foute des pèlerins, qui se dirigeait vers Je ru- zactrôe,
salem, les rejoignit bientôt, et entoura le Sauveur. « Ce fut ainsi,
reprend l'Ëvangéliste, qu'ils arrivèrent à Jéricho. Y étant entré,
Jésus traversait la ville. Et voilà qu'un homme appelé Zachée, chef
des publicains, et fort riche, cherchait à voir Jésus, désirant le
connaître; mais il ne pouvait y parvenir, à cause de la foule; car
1 Matth., xx, 17-19; Marc, x, 32-37; Luc, xvili, 31-34.
140 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — Ire ÉPOQUE (AN 1-312).
Zachée était petit de taille. Courant donc en avant, il monta sur
un sycomore, à l'endroit où Jésus devait passer. Arrivé en ce lieu,
lésus leva les yeux, et, l'ayant vu, lui dit : Zachée, descendez
promptement, car il faut qu'aujourd'hui je séjourne dans votre
maison. — Zachée se hâta de descendre, et le reçut avec joie. Ce
que voyant, tous murmuraient, en disant : Il a demandé l'hospita-
lité àun homme pécheur! — Mais Zachée, dehout devant Jésus,
lui dit : Seigneur, voici que je donne aux pauvres la moitié de mes
biens, et si j'ai fait tort à quelqu'un, en quoi que ce soit, je lui
rends le quadruple. — Jésus lui répondit : Le salut a visité au-
jourd'hui cette demeure, parce que cet homme, lui aussi, est un
enfant d'Abraham. Car le Fils de l'homme est venu chercher et
sauver ce qui avait péri !. »
« Le chef des publicains, » Princeps publicanorum, c'est-à-dire le
préposé aux douanes et à la perception des tributs, des taxes et
des péages de Jéricho, pour le fisc de César, était aux yeux des
Juifs un excommunié, un gentil, dont le simple attouchement fai-
sait contracter la tache d'impureté légale. Tel est le sens des mur-
mures de la foule. Jésus ne craint pas, en se rendant à Jérusalem
pour la fête de Pâque, d'encourir publiquement cette souillure.,
que ses compatriotes évitaient avec tant de s-oin. Eux qui se puri-
fiaient par des ablutions multipliées, uniquement parce que leurs
sandales avaient conservé lu poussière des régions idolâtres tra-
versées durant le pèlerinage , ne peuvent concevoir que Jésus
puisse aller à Jérusalem manger l'agneau pascal, après qu'il aura
communiqué en chemin avec un « homme pécheur. » On trouve
dans le dénombrement de Zorobabel, au retour de la captivité de
Babylone, une famille juive du nom de Zachaï, déjà très impor-
tante alors, puisque les membres de cette maison s'élevaient au
nombre de sept cent soixante 2. Le Talmud a également conservé
le souvenir de cette antique famille3. Il y a donc tout lieu de
croire que le Zachée de l'Évangile était d'origine hébraïque. Mais
1 Luc, xix, 1-10. — * 1 Esdr., Il, 9; II Esdr., vu, 14. — » Sepp, La Vie de
Notre-Seigneur Jésus-Christ, tom. II, pag. 228.
CHAP. IX. — RETOUR A JÉRUSALEM. 141
en acceptant la fonction décriée d'agent du fisc, il avait encouru
la déchéance, d'après la réglementation du rigorisme pharisaïque;
dès lors, un Juif se serait cru déshonoré, s'il eût entretenu avec
lui d'autres relations que les rapports officiels. Voilà pourquoi
Jésus réhabilite le publicain, en disant : « Cet homme est, lui aussi,
un enfant d'Abraham. » Le Sauveur n'avait jamais rencontré Za-
chée, et cependant il le connaît, sans que nul le lui nomme; il
l'appelle par son nom, sur le sycomore où le publicain est monté
pour exhausser sa petite taille. L'humanité avait de même cher-
ché, sur les sycomores des religions antiques, à se relever jusqu'à
Dieu, sans pouvoir atteindre les hauteurs célestes. 11 fallait que le
Verbe incarné s'abaissât lui-même et vînt dire à l'orgueil humain :
« Zachée, descendez promptement , car il me faut aujourd'hui de-
meurer dans votre maison ! » Recevoir Jésus, c'est recevoir, avec
la grâce de conversion, la force de faire le bien. L'humble Zachée
s élève en un instant, par la foi, à l'héroïsme de la vertu. La tradi-
tion judaïque avait fixé à un cinquième du revenu annuel la somme
des aumônes d'un Hébreu fidèle. Nul n'était tenu de faire plus. Le
publicain s'offre à distribuer aux pauvres la moitié de ses biens, et
à rendre le quadruple à ceux qu'il aurait pu léser. Certes, si, la
veille , Zachée était un « pécheur, » comme le lui reprochait la
foule, il est maintenant un modèle de charité, d'abnégation et de
foi!
46. « Jésus, dit TÉvangéliste, ajouta ensuite cette parabole, au parabole
sujet du voyage qu'il faisait en ce moment à Jérusalem, et que le "'argent*1
peuple considérait comme la manifestation immédiate du royaume
de Dieu. Un homme de noble race, dit-il, partit pour une région
lointaine, afin d'y recevoir la couronne royale , et revenir ensuite.
Ayant appelé dix de ses serviteurs, il leur remit à chacun une
mine * d'argent, avec cette recommandation : Faites valoir cette
somme, jusqu'à ce que je revienne. — Or, les concitoyens de ce
prétendant le détestaient; ils envoyèrent, après son départ, une
de 1notre
La mine hébraïque, selon Josèphe, valait soixante sicles, environ 180 fr.
monnaie.
142 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — Ire ÉPOQUE (AN 1-312).
ambassade chargée de dire : Nous ne voulons pas que cet homme
règne sur nous ! — Cependant il prit possession de son royaume,
et, faisant appeler les serviteurs auxquels il avait confié de l'argent,
il voulut savoir le profit que chacun en avait tiré. Le premier vint,
et dit : Seigneur, votre mine en a produit dix autres. — Fort bien,
répondil-il, bon serviteur ! Parce que tu as été fidèle en une chose
de peu d'importance, tu auras le gouvernement de dix cités. —
Un autre vint et dit : Seigneur, vo':re mine en a produit cinq
autres : — Et toi aussi, répondit-il, je te donne l'administration de
cinq villes. — Il en vint un qui dit : Seigneur, voilà votre mine que j'ai
gardée en tremblant dans ce sac de toile; car je sais que vous êtes
un maître dur, qui exigez ce que vous n'avez pas déposé, et mois-
sonnez ce que vous n'avez pas semé. — Le prince répondit : Je te
juge sur ta propre parole, méchant serviteur. Tu savais que je
suis un maître sévère, exigeant ce que je n'ai pas déposé, mois-
sonnant ce que je n'ai pas semé. Pourquoi donc n'avoir point placé
mon argent à la banque, afin qu'à mon retour je retirasse la somme
avec les intérêts? — 11 dit ensuite aux assistants : Otez-lui cette
mine, et donnez-la à celui qui en a déjà dix! — Mais, Seigneur,
s'écrièrent-ils, il en a déjà dix autres., à lui tout seul! — Et le
maître reprit : Je vous dis qu'on donnera à celui qui a déjà, et il
sera dans l'abondance; et à celui qui n'a tpas on ôtera même le
peu qu'il possède. Amenez-moi maintenant ces ennemis de ma
puissance, qui ne voulaient .pas m 'avoir pour roi, et mettez-les à
mort sous mes yeux * . »
La parabole 47. « Que Jésus n'eût aucune connaissance de l'état général du
Juive. monde, écrivait naguère un lettré, c'est ce qui résulte de chaque
trait de ses discours les plus authentiques. Il semble ignorer l'état
nouveau de société qu'inaugurait son siècle. Il n'eut aucune idée
précise de la puissance romaine, le nom de « César » seul parvint
jusqu'à lui 2. » Cela est correct comme une leçon de professeur à
un écolier de vingtième ordre ; le cynisme bourgeois du sacrilège
affecte ici l'allure du pédantisme gourmé dans sa proverbiale igno-
1 Luc, xix, 11-27. — * Vie de Jésus, pag. 38.
CHAP. IX. — RETOUR A JÉRUSALEM. 143
tance. Qu'on nous pardonne, pour cette fois, l'explosion d'un sen-
timent que nous avons pu jusqu'ici comprimer, dans une certaine
mesure. Mais s'il est permis à un rhéteur d'outrager ainsi le Dieu
des chrétiens, et le plus grand homme de l'histoire pour les ratio-
nalistes eux-mêmes, l'indignation doit être permise à un chrétien
qui adore Jésus comme Dieu, et qui le trouve, comme homme, su-
périeur àtout ce que l'humanité peut concevoir. Et maintenant,
dirons-nous au sophiste, il vous est arrivé sans doute de lire la
parabole des dix mines d'argent. L'avez-vous comprise? Quelle in-
vraisemblance dans le thème évangélique! Un prétendant part
pour recevoir une couronne dans une région étrangère, et ce sont
les habitants mêmes du pays qu'il abandonne qui envoient après
lui une ambassade chargée de dire : « Nous ne voulons pas que
cet homme règne sur nous! » Le nouvel empereur du Mexique
part en ce moment pour ses États lointains; comment imaginer
que la Germanie alarmée le fasse suivre, dans sa future capitale,
d'une députation qui dirait : L'Allemagne ne veut pas que l'archi-
duc Maximilien monte aujourd'hui sur le trône de Vienne ? Une
pareille conception politique n'entrerait pas dans le cerveau d'un
aliéné. Telle est pourtant, disent les rationalistes, la donnée de la
parabole. Ce sont bien réellement les compatriotes du prétendant
de l'Evangile qui protestent contre lui. Ils devraient au contraire
s'estimer trop heureux d'être débarrassés de son odieuse présence.
Leur démarche est inexplicable. Et pourtant c'est dans leur propre
pays que le prétendant couronné revient exercer sa tyrannie : les
malheureux qui se sont permis de combattre ses desseins ambi-
tieux sont mis à mort. Où trouver en tout ceci l'apparence d'une
notion quelconque de politique ? Évidemment donc « Jésus n'avait
aucune connaissance de l'état général du monde; et son argumen-
tation, jugée d'après la logique aristotélicienne, était très-faible »
Or, cette parabole invraisemblable, incohérente, inintelligible, c'est
l'histoire vraie, précise et lumineuse des relations politiques de la
Judée avec la puissance romaine , au temps de Notre-Seigneur
Jésus-Christ. « L'homme de noble race qui part pour une région
lointaine, afin d'y recevoir l'investiture royale, » avait, pour tous
144 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — Ire ÉPOQUE (AN 1-312).
les auditeurs de la parabole, un nom parfaitement connu. Sa ty-
rannie, imposée d'abord, et brisée ensuite par la puissance de Cé-
sar, était pour les Juifs un des événements les plus considérables
de leur histoire contemporaine. La perte de leur indépendance
nationale, l'extinction de la monarchie hiérosolymite, et la réduc-
tion de la Palestine en province romaine, en avaient été le résul-
tat. Ils'agit donc ici d'Archélaûs, fils d'Hérode l'Iduméen, qui avait
dû s