AMENAGEMENT PERIURBAIN : PROCESSUS, ENJEUX, RISQUES ET PERSPECTIVES
DEFAILLANCE INSTITUTIONNELLE ET VOLONTARISME
POPULAIRE : LES STRATEGIES PALLIATIVES DE
GESTION DES DECHETS DOMESTIQUES DANS LES
PERIPHERIES URBAINES DE DAKAR ET ZIGUINCHOR,
SENEGAL.
Oumar Sall, Oumar SY
Université de Ziguinchor, UFR des Sciences et Technologies, Département
de Géographie, BP 523, Ziguinchor, Sénégal.
Résumé
La collecte, le traitement et l’évacuation des déchets domestiques urbains
constituent un problème commun aux gestionnaires des villes, acteurs du
développement local, scientifiques et populations, des pays en développement. Ce
problème revêt cependant, un caractère particulièrement prégnant dans les
quartiers périphériques des grandes et moyennes villes. L’occupation spontanée et
irrégulière du sol dans la plupart de ces quartiers et faiblesse des moyens financiers
ont conforté les autorités dans leur choix de ne pas les doter en infrastructures et
équipements de base mais on peut aussi y voir une absence de volonté politique
marquée par une planification urbaine insuffisante ou déficiente. L’assainissement
des quartiers périphériques constitue l’un des problèmes d’aménagement urbain les
plus préoccupants en raison de son coût mais surtout de ses incidences sanitaires et
environnementales. Cette article analyse, à travers les exemples des quartiers Ben-
Baraque (Dakar) et Tilène (Ziguinchor), et en utilisant des données socio-
économiques, les stratégies mises en œuvre par les populations locales pour palier
les défaillances du service public d’assainissement. L’analyse a révélé que
l’incinération à l’air libre et in situ constitue la méthode privilégiée de gestion des
ordures ménagères à Tilène, pratiquée par 75% des ménages, tandis qu’à Benn
Baraque, l’enfouissement des eaux usées domestiques dans le sol est pratiqué par
plus de 83% des ménages comme mode d’élimination des déchets. Ces pratiques
exposent les populations à de sérieux risques sanitaires (infections respiratoires
aigues) et environnementaux (pollution azotée et bactériologique des eaux
souterraines) et par conséquent, posent le problème de la périurbanisation et de
l’efficacité des politiques d’aménagement dans nos villes.
Mots clés: ordures ménagères, eaux usées domestiques, aménagement, périphérie
urbaine, incinération, enfouissement.
Abstract
Institutional failure and proactive people: palliative strategies of household
waste management in peri-urban Dakar and Ziguinchor, Senegal
The collection, treatment and disposal of urban domestic waste constitute a
common problem to city managers, local development actors, scientists and
populations in developing countries. However, this problem is particularly of
concern in large and medium cities’ suburbs. Spontaneous and illegal land
DEFAILLANCE INSTITUTIONNELLE ET VOLONTARISME POPULAIRE
occupation in most of these areas and the lack of fund to invest are often put forward
by authorities as an explanation for the lack of basic urban infrastructures and
facilities but one can also see a lack of political will marked by a deficient city
planning policy. The provision of sanitation facilities in outlying areas is one of the
urban development issues of greatest concern due to its cost but also its
environmental and health impacts. This paper analyzes, through the examples of two
Senegalese urban districts (Ben-baraque, Dakar and Tilène, Ziguinchor), and using
socio-economic data, strategies implemented by residents to overcome failures in
the provision of public sanitation service. The analysis revealed that incineration in
open air and in situ is the preferred method of garbage treatment in Tilène, practiced
by 75% of households, while in Ben-baraque, the burying sewage into soil is
practiced by over 83% of households as a wastewater disposal method. These
practices expose population to serious health and environmental risks (Acute
Respiratory Infections, groundwater nitrogenous and bacterial pollution) and
therefore, pose the problem of urban sprawl and effectiveness of city planning
policies in African countries.
Keys words: garbage, domestic wastewater, city planning, suburbs, incineration,
burying.
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.;
Introduction
L’urbanisation en Afrique, marquée par sa brutalité et sa rapidité s’est
accompagnée d’un certain nombre de modifications en ce qui concerne
l’environnement. L’une des ses conséquences les plus inquiétantes, réside
dans la collecte, le traitement et l’élimination des déchets domestiques
urbains qui posent de graves problèmes aussi bien aux gestionnaires des
villes, aux pouvoirs centraux qu’aux populations. La croissance
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Oumar Sall, Oumar SY
démographique et spatiale démesurée des villes africaines et les
changements sociaux et économiques subis ces dernières décennies
(avènement des sociétés de consommation et modernité des modes de
consommation), ont entrainé une augmentation de la production de déchets
par personne, alors qu’en même temps, les ressources destinées à leur
gestion se raréfiaient.
En effet, l’activité humaine est toujours génératrice de déchets. Cette
production de déchets peut même être vue comme un signe de la vitalité du
système économique. Ce n'est donc pas la quantité des déchets produits qui
pose problème mais plutôt leur accumulation sur l’environnement, qui
témoigne de l’incapacité de nos sociétés et de nos gouvernants à mettre en
place des mécanismes et services adéquats de gestion des déchets. Face aux
difficultés économiques structurelles et à l’ampleur des besoins dans tous les
domaines, la priorité dans les investissements n’est pas toujours accordée à
la gestion des déchets (Sané, 2002). La faible part des budgets allouée à la
gestion des déchets par les municipalités (12% à Ziguinchor en 2007)
explique d’une part, la faiblesse du taux de couverture du service
d’assainissement et d’autre part, la gestion discriminatoire et sectorielle des
déchets dont les taux de ramassage atteignent rarement 50% dans les villes
africaines (Nyassogbo, 2004). Ce taux est de 25% à Ziguinchor (Diémé,
2007).
Les quartiers périphériques pauvres sont les plus touchés. Tilène et
Ben-Baraque n’échappent pas à ce phénomène. Leur caractère souvent
spontané et illégal a conforté les autorités municipales et centrales dans leur
choix de ne pas les desservir par les services d’assainissement et de
ramassage des ordures. La mise en place des services urbains semble ne pas
cautionner en fait ou en droit l’occupation illégale du sol. Face aux
défaillances du service public, les populations ont mis en œuvre un ensemble
de stratégies palliatives pour prendre en charge l’évacuation de leurs déchets
domestiques.
Ce travail veut décrire et analyser, à travers les exemples des quartiers
de Ben-Baraque et Tilène, les pratiques populaires de gestion des déchets,
étudier les incidences sanitaires et environnementales et discuter de leur
adaptabilité. Enfin il essaye de contribuer à la réflexion sur l’aménagement
des espaces périphériques des villes africaines en vue d’en évaluer les
carences et consolider les acquis.
1. Méthodologie
- Les zones d’étude
Les sites retenus sont Ben-baraque et Tilène, situés dans les
périphéries d’une grande ville et d’une ville moyenne pour servir de cadre,
respectivement, à l’étude des pratiques de gestion des eaux usées
domestiques et des ordures ménagères (fig. 1 et 2).
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DEFAILLANCE INSTITUTIONNELLE ET VOLONTARISME POPULAIRE
Ces quartiers, symboles d’un phénomène d’extension urbaine non
planifiée ni contrôlée, repoussant de plus en plus loin, les limites de la ville,
et y insérant des vagues successives de migrants essentiellement d’origine
surtout rurale, fuyant la dégradation des conditions de vie en milieu rural et
motivés par des besoins immédiats de survie. Tilène (11 505 habitants) est
l’exemple typique du quartier paysan, semi-rural, caractéristique de
l’extension spatiale des villes moyennes africaines, se présentant comme une
véritable transition entre le village et le quartier urbain. Ben-baraque est une
extension de Yeumbeul (nord-est de Dakar), un des nombreux villages
traditionnels qui ont existé dans la Presqu’île du Cap-Vert, bien avant la
création de Dakar. Aujourd’hui rejoint par l’urbanisation, il est totalement
intégré dans le tissu urbain dakarois. Ben Baraque et Tilène constituent des
cas typiques de créations spontanées et irrégulières caractéristiques des
problèmes d’accessibilité, de précarité du statut foncier et de l’habitat, de
pauvreté de ses occupants, et généralement exclues de toute planification,
notamment en matière d'équipements publics.
Ces quartiers constituent également, des territoires sociaux et
économiques complexes construits sur des comportements sociologiques
(auto-construction, transgression des cadres fonciers ou règlementaires,
comportement sociologique de débrouille), qui permettent à la population de
s’adapter à leurs conditions de vie difficiles et de se prendre en charge.
Figure 1. Localisation du quartier Tilène dans la commune de Ziguinchor.
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Oumar Sall, Oumar SY
Figure 2. Localisation de Ben-baraque dans la périphérie de Dakar.
- Les enquêtes socioéconomiques
Cette étude s’est appuyée sur une large revue documentaire et sur des
données socioéconomiques et démographiques collectées dans le cadre
d’enquêtes réalisées auprès des ménages de Ben-Baraque et Tilène,
respectivement, en octobre 2008 et en décembre 2009. Les données
recherchées ont porté essentiellement, sur les stratégies et actions mises en
œuvre par les populations pour éliminer les eaux usées domestiques et les
ordures ménagères. Nous avons également cherché à comprendre les
incidences des pratiques d’assainissement sur la santé et le cadre vie des
populations.
La méthode de sondage aléatoire a été choisie, vue l’absence de
données statistiques fiables et à jour pour procéder à un sondage par choix
raisonné. A l’aide d’un plan au 1/2000 de Ben Baraque et d’une
photographie aérienne de Tilène sur Google hearth, nous avons pu identifier
toutes les parcelles. Un pas de sondage de 5 a été appliqué pour obtenir une
couverture totale de toutes les zones d’étude. Au total de 64 ménages sur
prés de 600 à Ben-baraque et 92 ménages sur environ 1000 à Tilène ont été
visités, soit prés de 10% des ménages dans chaque quartier. Les enquêtes
sont complétées par une série d’entretiens avec des personnes ressources
(employé municipaux, chefs de quartiers, responsables de services
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DEFAILLANCE INSTITUTIONNELLE ET VOLONTARISME POPULAIRE
techniques, de société concessionnaires, de structures sanitaires et de
mouvements associatifs), intervenant dans le secteur de l’assainissement et
de l’enlèvement des ordures.
Des visites fréquentes sur les deux sites ont permis d’apprécier la
qualité du bâti et de repérer les dépôts sauvages, de visualiser les pratiques et
de mesurer l’intensité de la vie de relation.
2. Résultats et discussions
- Une politique déficiente d’aménagement des zones périphériques
Le développement des quartiers spontanés irréguliers dans les
périphéries des villes africaines illustrent parfaitement l’échec de nos
politiques d’aménagement du territoire en général et de planification urbaine
en particulier. Ces politiques sont un héritage de l’administration coloniale
qui développait de façon privilégiée un centre assurant la liaison avec la
métropole et concentrant l’essentiels des moyens politiques et économiques,
des infrastructures et équipements publics, au détriment des zones
périphériques. Après les indépendances, les nouvelles autorités n’ont pas
adopté d’autres choix de politiques alternatives pour corriger les
déséquilibres ainsi crées (Sall, 2006). Elles l’ont plutôt renforcé, préférant
partir des acquis de la colonisation et continuant ainsi de concentrer
l’essentiel des investissements et équipement dans ces centres. Cette
politique a entrainé de grands déséquilibres dans l’aménagement du territoire
avec un développement inégal entre les régions et les villes et continue de
sous-tendre l’exode massif des populations vers les grandes et moyennes
villes où se créent de nouveaux quartiers spontanés. Ce phénomène est
exacerbé par les sécheresses successives qui ont perturbé et fragilisé tout le
système de production rural basé essentiellement sur l’agriculture. La
rapidité de la croissance démographique et spatiale urbaine est telle que les
prévisions en matière de croissance deviennent vite obsolètes avant même
que les documents devant servir de support à la planification ne soient
publiés. Par exemple, le Plan Directeur d’Urbanisme de Ziguinchor est
caduque depuis 2003. Ainsi, l’Etat assiste impuissant au développement,
dans l’improvisation la plus totale, des quartiers spontanés qui abritent près
de la moitié de la population urbaine (50% pour Dakar), se contentant
seulement et à titre exceptionnel de corriger, non sans l’appui des ONGs, à
travers des opérations de restructuration.
- Une gestion déficiente et discriminatoire des déchets domestiques
urbains
La gestion des ordures ménagères fait partie des compétences
transférées par l’Etat aux collectivités locales, dans le cadre de la politique
de décentralisation entrée en vigueur depuis le 1er janvier 1997. La commune
de Ziguinchor, à l’instar de toutes les communes du Sénégal, est responsable
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Oumar Sall, Oumar SY
de la collecte, du traitement et de l’évacuation des déchets domestiques
solides produits sur le territoire communal. Cette reforme très pertinente et
opportune dans le principe consacre le développement d’une action publique
de proximité. Cependant, elle a été biaisée dans son application par un
ensemble de facteurs limitant : manque de moyens financiers, logistiques et
humains, etc. L’insuffisance des ressources financières fait que les
municipalités qui ne peuvent assurer cette mission, sont souvent obligées de
faire appel a des concessionnaires privés, qui même s’ils disposent de
moyens logistiques et humains, ne peuvent se prévaloir d’aucune expertise
en la matière.
La commune de Ziguinchor a signé un contrat avec un GIE de la
place (« Diouf Entreprise Set Setal » DESS) qui assure la collecte, le
ramassage et l’évacuation des ordures. La mairie définit les zones
d’intervention et la mission et le concessionnaire exécute. Les moyens
mobilisés par le DESS sont constitués de 7 bennes et 45 employés dont 5
chauffeurs ; ce qui est insignifiant par rapport à la demande. Deux schémas
techniques sont mis en place. Le premier consiste à l’identification et au
choix 26 sites où le concessionnaire dépose des bacs à ordures. Un seul
dépôt est prévu dans tout le quartier de Tilène (marché), toutes les autres
décharges sont irrégulières. Ensuite les équipes de ramassage effectuent
plusieurs rotations pour récupérer les bacs à ordure qui sont ensuite vider à la
décharge de Bouroufaye diola, à 11 km de Ziguinchor. Le second consiste
en une pré-collecte à domicile par les populations qui déposent
volontairement les ordures dans les bacs. Le concessionnaire définit les
itinéraires pour le ramassage des ordures et leur évacuation vers la décharge
finale de Bourofaye diola.
Ce système qui ne mobilise que 12 % du budget de la commune
(Diémé, 2007) ne permet de collecter que seulement 25% des déchets. En
plus seuls les quartiers centraux comme Boudody, Escale, Biagui 1 et 2 et
une partie de Boucotte et Santhiaba d’une part, les marchés et la gare
routière d’autre part, sont desservis. (Fig. 1).
Pour ce qui concerne les déchets liquides (eaux usées), leur gestion
est confiée par l’Etat à l’Office National de l’Assainissement du Sénégal
(ONAS), crée par la loi n° 96-02 du 22 février 1996. La mission de l’ONAS
couvre toutes les villes du Sénégal, mais seules cinq d’entre elles sont
desservies par un réseau d’assainissement, dont le développement est très
limité (705 km dont 610 km à Dakar) (ONAS, 2004). L’unique station
d’épuration fonctionnelle de Dakar (Cambérène) ne peut traiter que 19 000
m3/j, soit 20% des effluents collectés par le réseau ([Link]). Les quartiers
périphériques ne sont pas desservis en raison de contraintes financières
(moyens insuffisants), techniques (irrégularité, faible accès à l’eau potable)
et sociales (pauvreté). Ben-baraque, à l’instar de toute la périphérie urbaine
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DEFAILLANCE INSTITUTIONNELLE ET VOLONTARISME POPULAIRE
de Dakar, ne dispose d’aucun réseau d’assainissement, et beaucoup de
ménages s’y approvisionnent encore en eau potable à partir des puits.
- Les pratiques populaires de gestion des déchets domestiques
urbains
• La gestion des eaux usées domestiques à Ben-Baraque
Conscientes des défaillances des pouvoirs publics dans leur rôle de
gestionnaire territorial, les populations de Ben-baraque se sont organisées
pour palier les insuffisances du service d’assainissement. Ainsi, selon le type
d’effluent, différentes stratégies de gestion sont développées mais pour
l’essentiel, les eaux usées sont évacués sur le site et chaque ménage assume
la responsabilité de ses déchets.
Concernant les eaux usées ménagères (exception faite des eaux de
bain), 52 % des ménages les évacuent directement dans la rue, sur le sol.
Devant chaque maison, un petit espace est aménagé pour servir de
réceptacle, où la terre est retournée de temps à autre pour faciliter
l’infiltration dans le sol. Pour le reste, les rejets se font, dans un puisard (38
% des ménages) ou directement dans une fosse septique, via un évier (8%
des ménages).
Quant aux eaux usées de bain les rejets se font directement dans les
fosses ou latrines.
Les latrines constituent le principal équipement sanitaire pour
l’évacuation des eaux vannes, et 80% des ménages en disposent contre 20%
équipés en Fosse septique. Tous les ménages disposent au moins d’un
équipement sanitaire dans la maison. Le niveau d’équipement sanitaire des
ménages traduit à la fois une bonne perception du danger contenu dans les
eaux usées, et une responsabilité évidente des populations dans la prise en
charge des déchets domestiques liquides. Ces ouvrages de recueillement sont
construits et entièrement financés par les populations sans aucun soutient
financier ou technique de l’Etat. Il faut toutefois remarquer que les
populations ne respectent pas les normes techniques de conception et de
construction des latrines et fosses septiques, qui sont des ouvrages
d’ingénierie. Le dimensionnement n’est pas respecté et les matériaux utilisés
ne garantissent pas l’étanchéité requise pour un bon prétraitement des eaux
qui doivent ensuite être pompées en vue d’un traitement plus poussé avant
leur évacuation.
L’originalité de ce système réside dans le mode de vidange des fosses
septiques et des latrines. Il consiste dans 83% des ménages, en
l’enfouissement des eaux vannes dans le sol pour cause d’inaccessibilité du
quartier aux camions de vidange, ou de faible capacité financière des
ménages. L’enfouissement consiste à transvaser les eaux vannes de la fosse
vers un trou d’égales dimensions, creusé dans la cour ou dans la rue, pour
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Oumar Sall, Oumar SY
faciliter l’infiltration. Il est exécuté dans 58% des cas, par des spécialistes
locaux appelés « baye-pelle » (l’homme à la pelle) et dans 25% des cas par
les populations elle mêmes. Les coûts des prestations des « baye-pelle »
varient entre 15 000 et 30 000 franc CFA, selon la taille de la fosse. Seuls
17% des ménages (les plus accessibles) recourent aux véhicules de vidanges.
Le coût d’une vidange s’élève à 25 000 f CFA, selon la taille de la fosse. La
fréquence des vidanges varie entre : plus de 5 ans sans vider (46%), 3 ans
(38% des ménages), une à deux fois par an (8%) et jamais vidée (8%), et
justifie l’absence d’étanchéité des fosses.
Il apparait à travers l’exemple de Ben-baraque que les pratiques
populaires de gestion des eaux usées domestiques sont basées sur un système
d’infiltration systématique des eaux usées dans le sol. Le souci de protéger
l’environnement semble ignoré ou secondaire par rapport à celui de satisfaire
un besoin immédiat de salubrité.
• Les pratiques de gestion des ordures ménagères à Tilène
Ces pratiques populaires de gestion des ordures à Tilène sont
imposées par les défaillances du service municipal qui en a la responsabilité
de droit. La desserte municipale du quartier se résume à l’installation d’un
unique bac à ordure pour une population estimée à 11 505 habitants (Diémé,
2007). Ce bac de faible contenance, placé devant le marché de Tilène,
semble servir les commerçants plus que les populations (Photo. 1).
Ainsi, ces derniers ont crée des sites de dépôts d’ordure disséminés un peu
partout dans le quartier (Photo. 2). De même, elles ont mis en œuvre tout un
système de pré-collecte volontaire, de ramassage et d’élimination.
Photo 1. L’unique bac à ordure de Tilène. Photo 2. Dépôt sauvage prés des maisons
Les femmes en constituent la pièce maîtresse, qui tôt le matin,
collectent les ordures dans le cadre familial, pour les acheminer aux lieux de
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DEFAILLANCE INSTITUTIONNELLE ET VOLONTARISME POPULAIRE
dépôt, ou pour les traiter dans la maison ou dans la rue. La figure 3 montre
les modes de traitement appliqués aux déchets.
La mise à feu reste la principale méthode de traitement appliquée aux
ordures, pratiquée par 75% des ménages de Tilène. Elle se fait à tous les
moments de la journée mais particulièrement au crépuscule, ce qui fait que
tous les soirs, entre 19 h et 21h, toute la ville de Ziguinchor est enveloppée
dans un nuage de fumée à cause des brasiers allumés qui empêche de
respirer correctement. Pis, les ordures ne font l’objet d’aucun tri préalable
avant l’incinération ; tout y passe. L’ampleur de cette pratique de mise à feu
est à mettre en rapport d’une part, avec le volume journalier de déchets
produits de 7.2 tonnes/par jour, soit 0.63 kg/pers/jour (Diémé, 2007), et
d’autre part avec la fréquence d’évacuation des déchets.
La figure 4 montre la fréquence d’évacuation des ordures ménagères à
Tilène. Elle révèle que 72% des ménages visités évacuent leurs ordures tous
les jours et 19% le font 2 à 3 fois par semaine. L’évacuation est souvent
confiée aux enfants (36% des cas) qui ne sont pas conscients des risques
sanitaires liés à la manipulation des déchets, mais pour l’essentiel ce sont les
Femmes qui s’en occupent (54% des cas). En fait, dans beaucoup de sociétés
africaines, tout ce qui touche au nettoyage et à la propreté de la maison est
dévolu à la femme.
Figure 3. Mode d’évacuation des ordures ménagères à Tilène
(Enquêtes Tilène, 2009).
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Oumar Sall, Oumar SY
Figure 4. Fréquence d’évacuation des ordures ménagères par les ménages de Tilène.
- Incidences sanitaires et environnementales des pratiques
populaires d’assainissement
Les impacts des pratiques populaires d’enfouissement des eaux usées
domestiques et d’incinération des ordures ménagères sur la santé publique et
l’environnement sont à mettre en rapport avec les risques de pollution des
eaux souterraines et de l’air qu’elles peuvent engendrer. A Ben-baraque, les
risques de pollution des nappes sont réelles vues les caractéristiques
hydrogéologiques du site : faible profondeur de la aquifères libres, grande
perméabilité du sol sableux, fortes densités démographiques et
approvisionnement en eau potable à partir des puits. Des analyses effectuées
à partir d’échantillons d’eaux de puits ont révélé une concentration moyenne
en nitrates de 227 mg/l (Sall, 2006) et des pics pouvant atteindre 616.7mg/l
(Tandian et al., 2003), soit 4 fois plus que la norme de l’OMS (50 mg/l pour
l’eau de boisson). Une pollution bactériologique y a été également observée
avec des concentrations en coliformes fécaux de 4.6x104 CFU/100 ml (Sall,
2006), alors que la norme OMS est 0 CFU/100 ml (OMS, 1986). Les teneurs
excessives en nitrate de l’eau peuvent causer la méthémoglobinémie
(oxydation de l’hémoglobine) qui fatale chez les enfants de moins de 5 ans.
L’incinération des ordures provoque le dégagement de gaz (gaz
Chlorhydrique (Hcl), Dioxide de soufre (SO2), Sulfure d’hydrogène (H2S) et
Phosphogène) très nocif pour l’homme. De même, l’inhalation de la fumée
expose les populations aux risques d’Infection Respiratoires Aigues,
notamment les enfants. Cependant les conditions météorologiques (vitesse et
direction des vents, humidité et température) sont à considérer dans l’étude
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DEFAILLANCE INSTITUTIONNELLE ET VOLONTARISME POPULAIRE
des impacts de l’incinération sur la pollution de l’air, à cause de leur effet de
dilution/dispersion (Elminir, 2005). En l’absence d’études épidémiologiques
sur le rapport pollution de l’air/santé et de caractérisation de l’air à
Ziguinchor nous ne pouvant que nous limiter à la formulation d’hypothèses.
L’entassement des ordures provoque également des nuisances esthétiques et
olfactives souvent très mal supportées.
4. Conclusion et perspectives
Il apparait à travers les exemples de Ben-baraque et Tilène que les
pratiques populaires de gestion des déchets domestiques constituent une
réponse spontanée des populations à l’incapacité des pouvoirs locaux aux
moyens dérisoires à leur fournir un service urbain durable d’assainissement.
Ces pratiques visent d’abord à satisfaire un besoin immédiat de salubrité et
traduisent un volontarisme et une responsabilité évidente de leur part dans la
prise charge de leur problèmes. Cependant, les externalités négatives de ces
pratiques en termes d’atteintes à la santé publique et à l’environnement
appellent l’intervention des pouvoir locaux et centraux dont la responsabilité
est engagée, par une meilleure organisation des services urbains et un
soutien consistant aux initiatives populaires de salubrité urbaine. Il n’est pas
évident que les populations soient conscientes de l’ampleur des risques
auxquels elles s’exposent. Nos futures investigations porteront sur des études
épidémiologiques et de caractérisation pour évaluer l’ampleur des risques
sanitaires et environnementaux liés à ces pratiques et comment les
populations les perçoivent.
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