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Les 101 Dalmatiens Walt Disney

Roman pour les chiens

Transféré par

Masoud Kouchakian
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© © All Rights Reserved
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Les 101 Dalmatiens Walt Disney

Roman pour les chiens

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WALT DISNEY

présente

LES
101 DALMATIENS
d’après le roman de Dodie Smith
TEXTE FRANÇAIS DE CLAUDE VOILIER

HACHETTE
CET OUVRAGE, PUBLIÉ AVEC L’AUTORISATION

DE WALT DISNEY PRODUCTIONS, EST LE RÉCIT

DU FILM QUE WALT DISNEY A TIRÉ DU

CÉLÈBRE ROMAN DE DODIB SMITH.

Tous droits de traduction, de reproduction

et d’adaptation réservés pour tous pays.

© Walt Disney Productions, 1967.


CHAPITRE PREMIER

Deux célibataires

Il n’y a pas de cela bien longtemps vivait à Londres un


chien dalmatien qui s’appelait Pongo. Comme tous ses
semblables, il était blanc avec des taches noires. Ajoutez
à cela une allure racée et une intelligence des plus vives.
Son maître l’aimait beaucoup.
Ce maître, Roger Radcliff, était un brave jeune
homme, très gentil lui aussi, qui composait des
chansons. Mais il avait une curieuse façon de voir les
choses. Ainsi, selon son point de vue d’homme, il se
croyait vraiment le « maître » de Pongo. Cela faisait
sourire Pongo. Quel innocent, ce Roger ! Il s’imaginait
que les humains choisissent leurs chiens alors que, tout
au contraire, ce sont les chiens qui choisissent leurs
humains.
A part ce léger travers, le protégé et ami de Pongo
était quelqu’un de très bien : doux, obéissant, affectueux.
Presque canin, pour tout dire, en certaines occasions. Il
comprenait bon nombre d’aboiements, tels que ceux qui
signifient : « Je voudrais entrer », « J’ai besoin de
sortir », « Dépêchez-vous de me donner mon dîner », et :
« Si on allait faire un tour ? » Et même lorsqu’il ne
comprenait pas, il devinait souvent assez juste, surtout
quand Pongo le regardait d’un air significatif ou le
stimulait d’un petit coup de patte impatient.
Bref, Pongo était très content de son Roger.
Une seule ombre au tableau : le désordre perpétuel au
milieu duquel vivaient les deux célibataires. Bien des
gens s’imaginent que l’état de célibataire est idéal. Grosse
erreur ! Un célibataire est en général un monsieur qui
entasse son linge sale, porte des chaussettes trouées, ne
sait jamais où il a fourré sa cravate et laisse la vaisselle
s’empiler dans l’évier.
Chez le célibataire type, on bute sur un tas d’objets
éparpillés sur le sol, on est tenté d’épousseter les
meubles et l’on sent très souvent une odeur de cuisine
brûlée.
Pongo, lui, était un célibataire-chien très ordonné. La
vue des feuillets de musique que noircissait Roger et qui
voltigeaient à travers la pièce avant d’aller joncher le
tapis lui causait un véritable malaise. Il comprenait bien
que Roger était un artiste et que les artistes ont droit à
un certain laisser-aller… Mais à ce point !
Cet après-midi-là – un après-midi de printemps
particulièrement ensoleillé – Pongo se disait que la
situation avait assez duré. Il fallait y remédier.
« Je dois à tout prix faire quelque chose ! » pensait-il
en regardant la fenêtre.
Soudain, il entrevit la solution : Roger devait se
marier ! Avec une gentille petite épouse à ses côtés, il
prendrait de bonnes habitudes d’ordre et, si par ailleurs
Pongo lui-même pouvait se trouver une aimable
compagne !…
Du coup, Pongo regarda dans la rue avec plus
d’attention. Tant de gens défilaient sous la fenêtre de
Roger ! Entre autres, des jeunes filles qui conduisaient
leur chien dans le parc voisin ! (En fait, comme le savent
bien tous les représentants de la gent canine, ce sont les
chiens qui font promener leurs soi-disant maîtres, et non
l’inverse !)

« Voyons, voyons, marmonnait Pongo en lui-même.


Cette fille-là n’est pas mal, mais la chienne qui
l’accompagne est bien laide… Ah ! voici une caniche
splendide, mais elle tient en laisse une petite boulotte qui
ne peut convenir à Roger. Ah !… »
Cette fois, l’admiration avait arraché un cri à Pongo.
Roger, qui travaillait avec acharnement à composer une
nouvelle chanson au piano, ne l’entendit seulement pas.
Pongo, langue pendante, demeurait gueule bée de ce
qu’il voyait : une charmante jeune fille (il apprit plus tard
qu’elle s’appelait Anita) se dirigeait vers le parc tout
proche. Une chienne dalmatienne, fine et racée,
l’escortait.
« Magnifique ! s’exclama Pongo en lui-même. Voilà
exactement les compagnes qu’il nous faut !… Encore
devons-nous les rattraper pour faire officiellement
connaissance… »
Par malheur, la porte était fermée, et Roger fort
absorbé par la chanson qu’il était en train d’écrire.
Le jeune compositeur avait l’habitude de sortir se
promener avec Pongo chaque après-midi, à cinq heures
précises. Or il était encore loin d’être cinq heures !
Pongo, né débrouillard, eut tôt fait de prendre une
décision. Pour commencer, marchant sur la pointe des
pattes, il se dirigea vers la vieille pendule qui se trouvait
sur un meuble. Du bout du museau, il poussa la petite
aiguille, puis la grande. Maintenant, la pendule
annonçait cinq heures. Juste l’heure de la promenade.
Roger, qui ne s’était aperçu de rien, continuait à
noircir ses feuillets de musique. Pongo frétillait
d’impatience.
« Si nous ne partons pas tout de suite, se disait-il,
jamais nous n’arriverons à rattraper cette jeune fille et la
superbe dalmatienne que je l’ai entendue appeler
Perdita. Perdita ! En voilà un joli nom ! Pongo et
Perdita ! Si elle veut bien m’agréer pour époux, nous
formerons un couple idéal, c’est sûr ! »
En attendant, pour que les projets de mariage – de
double mariage ! – conçus par Pongo se réalisent, il était
urgent d’arracher Roger à son travail.
Pongo n’hésita pas. Il commença par bâiller très fort,
puis agita la queue avec frénésie. Roger se tourna vers le
chien, enregistra sa mimique et, un peu étonné, consulta
du regard la pendule.
« Comment ! s’écria-t-il. Déjà cinq heures ! »
Jamais – et pour cause – le temps ne lui avait paru
filer aussi vite.
« Très bien, mon vieux Pongo. Une minute, que je
trouve mon chapeau dans tout ce fatras… »

Pongo, de plus en plus impatient, l’y aida en écartant


de quelques coups de pattes vigoureux la friperie qui
s’étalait sur les meubles alentour. Triomphant, il
présenta le chapeau à Roger qui s’en coiffa. Puis le
dalmatien alla chercher sa laisse. Comme il était plus
ordonné que son ami, il la trouva tout de suite.
Roger attacha la laisse au collier et ouvrit la porte.
Alors, tel un ouragan, Pongo se précipita au-dehors.
« Hé là ! Pongo ! Du calme, s’il te plaît ! se récria
Roger. Tu parais bien pressé aujourd’hui ! »
Pressé ? Bien sûr que Pongo l’était. Même il ne l’avait
jamais été autant de toute sa vie. Il était ennuyé aussi. Il
avait beau regarder à droite et à gauche, il ne voyait plus
trace de celles qu’il entendait rattraper.
Où donc étaient-elles passées ?
« Du moment qu’elles se dirigeaient vers le parc,
songea Pongo avec une grande logique, il y a beaucoup
de chances pour que nous les retrouvions là ! »
Comme le parc était en général le but des
promenades de Roger et de Pongo, le second n’eut guère
de mal à y entraîner le premier, au bout de sa laisse.
Roger, qui aimait prendre ses aises et fumer
tranquillement sa pipe tout en marchant, laissa percer
son étonnement :
« Décidément, Pongo, tu es déchaîné aujourd’hui.
Pourquoi me mènes-tu ce train d’enfer ? »
Pongo avait autre chose à faire qu’à essayer de se
faire comprendre ! Tout à sa grande idée, il filait à vive
allure sur les traces d’Anita et de Perdita.
« Pauvre Roger ! pensait-il en trottant. Les questions
sentimentales ne le tourmentent guère. Si je ne m’en
mêle pas, il ne fera jamais un pas de lui-même pour
mettre un terme à son célibat ! Ce garçon-là est marié à
son travail ! Ah ! comme il a de la chance d’avoir un
chien tel que moi, qui se soucie de ses intérêts ! »
Or, si Roger n’aurait jamais fait un seul pas de lui-
même pour trouver une compagne, Pongo lui en faisait
faire une quantité prodigieuse – et combien précipités !
– cet après-midi-là… Il tirait si fort sur sa laisse que
Roger était presque obligé de courir pour le suivre !
CHAPITRE II

Rencontre… très mouillée

A PEINE FUT-IL entré dans le parc que Pongo


s’arrêta net pour inspecter du regard les allées qui
s’offraient à lui. Surpris par cette halte brutale, Roger
buta contre le dalmatien et faillit s’étaler de tout son
long.
« Ah ! çà, Pongo ! Que t’arrive-t-il aujourd’hui ? »
Une grosse dame était assise sur un banc. A côté
d’elle, son chien poussif se mit à aboyer. Pongo considéra
le groupe d’un air dégoûté. Roger profita du répit pour
rallumer sa pipe. Il finissait à peine que la laisse se tendit
à son poignet et qu’il se sentit entraîné à toute vitesse
dans une allée latérale.
« Pongo ! Veux-tu ralentir ! »
Mais le dalmatien ne l’écoutait pas. Il courait,
s’arrêtait, repartait, regardait dans toutes les directions,
s’élançait à droite, puis à gauche, bref fouinait en tous
sens.
Brusquement, il découvrit ce qu’il cherchait : Anita
était là, au détour d’une allée, installée sur un banc, en
train de lire. Perdita, allongée à ses pieds, fut la première
à apercevoir les arrivants. Pongo rencontra son regard, et
sa résolution s’en trouva immédiatement confirmée : la
dalmatienne lui plaisait beaucoup… et, à la douceur de
ses yeux, il voyait bien qu’il ne lui déplaisait pas non
plus.
« Je ne peux pas compter sur Roger pour entrer en
relation avec ces demoiselles, se dit-il. Le pauvre garçon
est toujours dans la lune. A moi de jouer ! »
Il ne le put pas immédiatement, car déjà Roger
l’entraînait au bord du lac. Là, le jeune compositeur
s’assit sur l’herbe, détacha son chien et s’étira d’un air
béat. C’était le moment d’agir…
Pongo n’avait pas eu le loisir de préparer un plan
précis. Il décida de se fier à son inspiration. Sans crier
gare, il bondit sur le chapeau de Roger, le saisit entre ses
crocs, puis se remit à courir comme un fou autour du
banc occupé par Anita. La jeune fille leva les yeux de son
livre tandis que Roger, furieux, s’écriait :
« Pongo ! Ici, Pongo ! Veux-tu me rapporter mon
chapeau ! »
Mais Pongo, loin d’obéir, redoublait au contraire ses
folâtreries. Perdita, amusée, paraissait beaucoup
apprécier…
Soudain, le dalmatien eut une idée de génie : il
déposa le chapeau sur le banc, juste à côté d’Anita. Puis il
aboya en direction de Roger. Anita regarda le chapeau,
puis son propriétaire toujours assis sur l’herbe.
L’espoir fit battre le cœur de Pongo.
« Chic ! se dit-il. Ça a l’air de marcher… Du moins se
sont-ils vus ! »
Et puis son bel enthousiasme reçut une douche
froide. Anita venait de se lever et, suivie de Perdita,
s’éloignait déjà.
De son côté, Roger, exaspéré, s’était mis debout.
S’approchant de Pongo, il le prit par son collier.
« Espèce de sacripant ! Là… je te tiens ! Attends un
peu que je t’accroche ta laisse… Allez, mon vieux ! Nous
rentrons à la maison ! »
Pongo, désolé, voyait tous ses espoirs s’envoler… avec
Anita et Perdita qui disparaissaient au tournant de
l’allée. Ce fut Perdita qui, indirectement, sauva la
situation. Au dernier moment, elle tourna la tête et jeta
un regard navré du côté de Pongo. Il n’en fallut pas
davantage pour que celui-ci sentît son courage renaître.
Plus que jamais il était déterminé à provoquer une
rencontre entre Anita et Roger. Mais comment faire ?

C’est alors que l’inspiration vint le visiter pour la


seconde fois. Comme Roger, après avoir remis son
chapeau sur sa tête d’un coup de poing rageur,
s’apprêtait à partir vers la gauche, Pongo le tira d’un
coup sec à droite, dans la direction prise par les deux
promeneuses.
Dans un effort désespéré, avec Roger en remorque, il
parvint à les rejoindre. Courant à la jeune fille, il tourna
autour d’elle, puis, toujours courant, revint à Roger,
tourna autour de lui, si bien qu’il réussit à les entortiller
tous deux dans sa laisse.
« Oh ! Oh ! Oh ! fit Roger.
— Oh ! Oh ! Oh ! » répondit Anita en écho.
Roger porta la main à son chapeau.
« Je vous prie de m’excuser, bégaya-t-il. Je suis
navré. Ce chien est infernal aujourd’hui… »
Anita n’eut pas le temps de répondre. Elle venait de
perdre l’équilibre et, pour ne pas tomber, fut obligée de
se retenir à Roger.
« Grand Dieu ! » soupira-t-elle…
Mais déjà il arrivait ce que Pongo n’avait pas prévu :
les jeunes gens, agrippés l’un à l’autre, glissaient dans la
pièce d’eau. C’est en vain que Perdita s’accrocha à la jupe
du tailleur d’Anita. L’étoffe céda et l’on entendit un
double plouf !… suivi presque aussitôt d’un troisième.
Pongo lui aussi était tombé à l’eau !
Effarés par ce bain de siège inattendu, Roger et Anita
se regardèrent. Dans quel état pitoyable ils étaient, les
pauvres ! Tandis que le dalmatien, penaud, prenait patte
sur la berge, Roger se relevait. Anita, toujours assise
dans le bassin, se mit à pleurer.
« Mon beau tailleur ! dit-elle en gémissant. Et mon
chapeau neuf ! Gâtés ! Perdus ! »

Contrit et héroïque, Pongo replongea et saisit le


chapeau de la jeune fille entre ses crocs.
« Je suis confus ! balbutia Roger, très ennuyé. Si vous
voulez bien me permettre… »
Et, d’un geste plein de galanterie, il aida la jolie Anita
à sortir du bassin. Soudain, il aperçut le bibi dans la
gueule de son chien et le lui arracha en faisant les gros
yeux.
« Je ne sais pas ce qui a pris à Pongo, s’excusa-t-il
encore. Je ne peux que vous répéter à quel point je suis
navré… »
Anita continuait à sangloter. Perdita, entrant à son
tour dans l’eau, en ressortit presque aussitôt avec un des
souliers de sa maîtresse. En passant devant Pongo, la
dalmatienne afficha un air dédaigneux. Puis elle se
secoua exprès sous son museau afin qu’il soit bien
éclaboussé. Ça lui apprendrait à jouer des farces aussi
stupides ! Quel idiot de chien !
Comme on voit, Perdita n’avait pas deviné les
intentions secrètes de l’infortuné Pongo. Tout semblait
se retourner contre le malheureux.
« Je ne comprends pas ce qui lui a pris, insistait
cependant Roger en désignant Pongo. C’est la première
fois qu’il agit de la sorte.
— Oh !… peu importe ! » dit Anita en reniflant.
Roger ôta sa veste et, gentiment, la plaça sur les
épaules de la jeune fille.
« Je vous en prie, allez-vous-en ! dit Anita encore
sanglotante. Partez avant de provoquer d’autres
catastrophes ! »
Sur quoi elle tira un mouchoir de son sac afin de
s’essuyer le visage. Bien entendu, le carré de batiste était
aussi trempé que le reste de ses affaires.
« Prenez donc le mien ! » proposa Roger, toujours
galant.
Et il tendit à la jeune fille un chiffon dégoulinant
d’eau vaseuse.
Alors, le comique de la situation frappa Anita. Roger
était si drôle ainsi, debout au milieu d’une flaque d’eau,
faisant des ronds de jambe et lui offrant un mouchoir
mouillé, qu’elle se mit à pouffer. Sa colère comme son
gros chagrin venaient brusquement de s’envoler.
Surpris, mais tout joyeux de la réaction de sa victime,
Roger esquissa un sourire. Bientôt le rire des deux jeunes
gens résonna, sonore, éveillant les échos du parc.
Pongo avait peine à en croire ses oreilles. Et voilà que
Perdita lui souriait à son tour. Contre toute attente, le
plan du dalmatien avait réussi.
Après avoir cru ses projets… à l’eau, il les voyait
maintenant fort agréablement surnager.
« Et ce n’est que justice ! songea-t-il. Car je me suis
donné un mal… de chien ! »
Son succès ne lui tourna d’ailleurs pas la tête : il
n’était pas le moins du monde cabot !
CHAPITRE III

Kruela von Teufel

EN VÉRITÉ, PONGO avait très bien préparé son


coup… Les jours suivants, Roger et Anita se retrouvèrent
au parc à l’heure de la promenade. Il en fut de même,
évidemment, pour Pongo et Perdita.
Les relations de ces deux messieurs et de ces deux
dames, amorcées sous le signe de l’humidité, ne
tardèrent pas à devenir tout à fait chaleureuses. L’amitié
fit place à l’affection, et l’affection, tout naturellement,
les conduisit au mariage.
Aux yeux des humains qui assistèrent à la cérémonie,
il était évident que Roger épousait Anita, mais rien de
plus. Les chiens des environs, eux, savaient bien en
revanche qu’à l’instant même où les jeunes gens
échangeaient leurs vœux Pongo et Perdita en faisaient
autant de leur côté.
Ce fut donc deux couples de jeunes mariés que l’on vit
s’installer dans une jolie maison, plus vaste que l’ancien
appartement de célibataire de Roger, et située à
proximité du parc.
Désormais, le jeune compositeur exerçait ses talents
au premier étage, dans une pièce qu’Anita veillait à
maintenir en ordre. Pongo était très satisfait de leur
nouvelle vie.
Quelqu’un, du reste, aidait Anita aux travaux du
ménage : Nounou, une aimable personne toute ronde qui
cuisinait à merveille, se montrait dévouée à ses patrons
et adorait les chiens. Il lui arrivait parfois de faire tomber
des objets sous la table. Alors, bravement, elle se mettait
à quatre pattes pour aller les récupérer. Perdita et Pongo
trouvaient qu’il y avait quelque chose de canin en elle et
lui rendaient son affection en la gratifiant de larges coups
de langue chaque fois qu’ils en avaient l’occasion.
Les premiers mois de cette existence à cinq se
déroulèrent tranquilles et sans histoire. Et puis un jour,
alors que les Radcliff et leurs chiens rentraient de
promenade, une puissante voiture s’arrêta auprès d’eux.
Une grande femme mince en sortit. Elle portait une
immense cape de vison blanc tout ce qu’il y a de simple,
qui lui descendait presque jusqu’aux talons. Elle avait la
peau brune, des yeux noirs avec un reflet de feu, le nez
pointu. Ses cheveux, séparés par une raie médiane,
présentaient une caractéristique assez surprenante : ils
étaient entièrement noirs d’un côté, entièrement blancs
de l’autre.
« Tiens ! murmura Anita. C’est Kruela von Teufel.
Nous étions autrefois ensemble à l’école. Elle a été mise à
la porte parce qu’elle s’amusait à boire de l’encre.

— Tu ne trouves pas qu’elle est un peu voyante ? »


demanda Roger en faisant la grimace.
Cependant, Kruela avait aperçu le jeune couple. Elle
se précipita à sa rencontre en minaudant :
« Quel bonheur de te revoir, ma chère Anita ! Nous
sommes presque voisins, à ce que j’ai appris… Tu as là un
mari charmant… Et ces dalmatiens ! Tout simplement
adorables ! Quelles bêtes splendides ! Quel poil lustré !
Quel merveilleux pelage ! »
Pongo et Perdita se montrèrent très réservés. Leur
instinct leur soufflait qu’il ne fallait pas se fier à la dame
au vison et à ses compliments. Quelque chose de
démoniaque émanait d’elle. Il semblait même à Pongo
qu’une odeur de soufre se dégageait de Kruela.
« Quelle remarquable fourrure ! » ajouta encore
Kruela en caressant l’échine de Pongo qui, étant un
dalmatien bien élevé se retint – mais juste à temps – de
montrer les crocs.
« Tu m’as l’air de beaucoup aimer les fourrures ! dit
Anita avec un regard significatif au vison.
— Oh ! répliqua Kruela en tapotant sa cape tout ce
qu’il y a de simple, j’en ai la passion. Mes armoires sont
pleines de fourrures de toute sorte. Et j’augmente sans
cesse ma collection ! »
Le regard qu’elle décocha aux dalmatiens fit passer
un frisson dans le dos de Pongo. Décidément, il détestait
cette femme extravagante aux yeux durs.
Lorsque les Radcliff eurent pris congé de Kruela,
Roger demanda à sa femme :
« Tu ne trouves pas que von Teufel est un nom
étrange ? En allemand, cela signifie « diable ». Kruela du
Diable ! Cette Kruela serait-elle une diablesse ? Cela ne
m’étonnerait pas, vu son aspect méphistophélique ! »
« Mes armoires sont pleines de fourrures de toute
sorte. »
A quelques jours de là, Perdita regarda Pongo avec
des yeux languissants, puis lui chuchota à l’oreille une
nouvelle à sensation. Tellement à sensation que le
dalmatien fit un bond de un mètre quarante-trois, pivota
sept fois sur lui-même, manqua de s’éborgner contre le
porte-parapluies, puis resta là, haletant de joie… Quand
il eut un peu repris son souffle, il murmura :
« Es-tu bien sûre, Perdita ?
— Oui, oui, Pongo. D’ici quelque temps tu seras
papa : nous aurons des petits ! »
A la pensée de devenir père, Pongo se sentit très fier
et redoubla de prévenances envers sa chère et tendre
épouse.
Quand Anita et Roger s’aperçurent que Perdita
attendait des chiots, ils se montrèrent ravis… et Nounou
tout autant qu’eux.
Le bonheur de la maisonnée eût été parfait sans une
visite inopinée de Kruela von Teufel. Elle entra,
enveloppée de sa cape de vison blanc tout ce qu’il y a de
simple. Son regard plein de convoitise se porta
immédiatement sur les dalmatiens. Quand elle apprit
que Perdita serait bientôt maman, son regard brilla d’une
lueur féroce.
« Quand naîtront-ils, ces chers petits ? s’enquit-elle
d’un ton doucereux.
— Dans trois semaines environ, répondit Anita.
— J’espère qu’ils auront un pelage aussi splendide
que celui de leurs parents. J’adore voir et toucher les
fourrures. N’oublie pas de m’avertir quand les chiots
seront là, Anita. J’ai hâte de… de les caresser ! C’est
promis, n’est-ce pas ? Tu me préviendras ? »
Anita, un peu surprise de l’intérêt manifesté par
Kruela pour des chiots qui n’avaient pas encore vu le
jour, fit la promesse demandée. Après quoi, Kruela se
retira.
Roger, qui ne pouvait la sentir, en profita pour
composer sur elle une chanson pas très gentille, mais qui
lui soulagea beaucoup les nerfs.
La visite de Kruela von Teufel avait fait une forte
impression sur Perdita. La pauvre se sentait bouleversée.
« Tu l’as entendue, Pongo, dit-elle à son mari. Qu’est-
ce que cela signifie ? Pourquoi cette femme est-elle si
impatiente de voir nos enfants ? »

Pongo fit de son mieux pour rassurer sa compagne.


« Ne te tracasse pas, ma chérie. Nos amis sauront les
défendre.
— Oh ! Je suis sûre que Kruela a de mauvaises
intentions. En quoi nos petits peuvent-ils l’intéresser ?
Elle n’aime pas les animaux… »
Toute rêveuse, Perdita s’était réfugiée sous le poêle et
poussait des soupirs à fendre l’âme.
« Vois-tu, Pongo, ajouta-t-elle tristement, au début
j’étais heureuse à la pensée de devenir maman.
Maintenant… je le redoute presque ! »
Pongo s’efforça en vain de lui remonter le moral. La
pauvre Perdita se sentait très déprimée. Pongo se mit à
détester plus que jamais Kruela. Si seulement Roger et
Anita avaient refusé de la recevoir !
Anita, de son côté, resta songeuse après la visite de
son ancienne camarade de classe. Elle ne parvenait pas à
interpréter la flamme mauvaise qui brillait dans les yeux
de Kruela. Etant bonne elle-même, elle ne pouvait
soupçonner la méchanceté chez les autres.
« C’est égal, se dit-elle. Kruela semble bien plus
s’intéresser à nos chiens qu’à Roger et à moi. On pourrait
même penser qu’elle ne vient ici que pour eux. Et
pourquoi désire-t-elle si fort savoir quand naîtront les
petits… ? Bah ! Je me fais sans doute des idées ! »
CHAPITRE IV

Une nichée de petits chiens

CE FUT PAR UNE SOMBRE NUIT d’octobre que les


petits dalmatiens vinrent au monde. Dehors le vent
hurlait. Toute la maison était ébranlée. Fort
heureusement, à l’intérieur il faisait bon : les éléments
déchaînés ne troublèrent nullement la naissance des
chiots.
Nounou avait installé Perdita à la cuisine dont elle
avait refermé la porte au nez de Pongo. Pauvre Pongo ! Il
se demandait ce qui se passait derrière le battant. Pourvu
que tout aille bien !
Il s’était assis à gauche de la porte. Roger avait pris
place sur une chaise, à droite de cette même porte, et
faisait pendant au dalmatien. Tous deux attendaient.
A deux ou trois reprises, Nounou sortit de sa cuisine
pour aller chercher une chose ou une autre. Chaque fois,
Roger et Pongo la questionnaient du regard. Mais elle
n’avait encore rien à leur annoncer.
La demie de onze heures sonna. Roger et Pongo
attendaient toujours, de plus en plus anxieux. Enfin,
Nounou passa la tête par l’entrebâillement de la porte et
s’écria d’une voix triomphante :
« Ça y est ! Les bébés sont nés ! »
Pongo bondit de joie et se retrouva les deux pattes
autour du cou de son maître. Roger le flatta de la main
puis demanda à Nounou :
« Combien y en a-t-il ?
— Sept. »
Presque aussitôt, on entendit la voix d’Anita qui criait
du fond de la cuisine :
« Huit ! »
En général, c’est là un bon nombre pour une portée
de chiots. Cependant, la liste devait s’allonger encore…
Mais Pongo ne pouvait le deviner. En apprenant qu’il
était le père de huit petits dalmatiens, il redressa
fièrement la tête et se mit à aboyer de joie.
« Tu es content, hein, Pongo ! dit Roger en lui
grattant le crâne. Félicitations, mon vieux ! »
Pongo se gonfla d’orgueil. Pourtant, une chose le
tourmentait : pourquoi ne lui permettait-on pas de se
rendre auprès de sa chère Perdita ?
Au même instant, Nounou passa de nouveau un
visage des plus animés par l’entrebâillement de la porte
et jeta sur un ton de triomphe :
« Dix ! »
Roger et Pongo se mirent à danser sur place. Ils ne se
tenaient plus de joie. Leur ronde échevelée prit fin quand
ils entendirent Anita crier :
« Onze !
— Onze ! » répéta Nounou.
Roger serra gravement la patte de Pongo.
« Onze rejetons, mon vieux. Compliments ! »
La tête de Nounou surgit une fois de plus.
« Nous en sommes à douze… non… un instant…
treize ! »
Roger et Pongo se regardèrent. Dans les yeux de
Pongo se lisait une immense surprise.
« Ah ! non, non, non ! s’exclama Nounou. Quatorze !
Nous voici à quatorze ! »
Du coup, Pongo parut abasourdi.
Nounou fit une dernière annonce. On aurait cru
qu’elle récitait les cours de la bourse ou, mieux encore,
les stations d’une ligne d’autobus.
« Quinze ! Quinze !… Terminus !
— Quinze petits dalmatiens », répéta Roger en écho.
Nounou sortit de sa cuisine comme un diable de sa
boite et frotta amicalement le museau de Pongo.

« La maman de l’heureuse petite famille se porte à


merveille, Pongo ! »
Pongo parut revenir à lui. Il poussa un hurlement
joyeux.
« Tu as bien de la veine », ajouta Nounou en
l’embrassant gentiment.
C’était l’avis de Pongo qui lui donna un grand coup de
langue sur le nez pour lui manifester son allégresse.
Nounou disparut dans son antre tandis que Roger se
laissait choir dans un fauteuil profond. Il appela Pongo
auprès de lui et recommença à le féliciter. Mais Pongo,
sans trop savoir pourquoi, était inquiet. On lui avait bien
assuré que Perdita se portait au mieux, mais il n’aurait
pas été fâché de vérifier lui-même…
Quittant Roger, il s’élança vers la porte de la cuisine
qu’il se mit à gratter d’une patte impatiente.
« Ce n’est pas possible que Roger ne comprenne pas,
songeait-il. D’habitude, il est plus malin que ça. Pourquoi
m’empêche-t-on de courir auprès de Perdita ? »
Il faut croire que Roger, tout humain qu’il était, finit
quand même par comprendre, car il tenta de calmer le
dalmatien.
« Reste tranquille, Pongo. Perdita doit être fatiguée.
Et puis, tu risquerais de déranger les petits chiens qui
viennent d’arriver. Attends-moi sagement. Je vais aller
aux nouvelles si cela peut te rassurer ! »
Attendre sagement ? C’était trop demander à un père
de famille tout neuf. A peine la porte de la cuisine fut-elle
ouverte que Pongo fila entre les jambes de Roger,
manquant de le renverser.
Ah ! Quel spectacle l’attendait ! Quinze chiots se
pressaient contre les flancs d’une Perdita bien lasse mais
visiblement heureuse. Soudain, Nounou se baissa,
ramassa l’un des chiots et le tendit à Roger.
« Celui-là ne bouge plus, monsieur. Il est mort. Il n’en
reste donc plus que quatorze ! »
Et elle poussa dehors son maître, Pongo et le petit
chien inanimé qu’elle avait enroulé dans une serviette et
fourré dans les bras de Roger.
Pongo était effondré. Il avait perdu un enfant !
« Mon pauvre vieux, murmura tristement Roger… Ne
fais pas cette tête-là. Il te reste quatorze petits ! Et même,
je me demande,… attends un peu… »
Pongo, intrigué par le ton de sa voix, tourna vers lui
un regard chargé d’espérance. Roger s’assit, prit le petit
dalmatien inanimé sur ses genoux et se mit à le
frictionner doucement à l’aide de la serviette. Au bout
d’un grand moment – une éternité sembla-t-il à Pongo –,
le corps menu reprit vie sous la pression des doigts de
Roger. Il commença à s’agiter sous la serviette.

« Regarde, Pongo ! Ton fils a ressuscité !… Vois sa


petite tête… Tu es content ? »
Pongo remua la queue. Roger cria en direction de la
cuisine :
« Anita ! »
Anita parut, suivie de Nounou.
« Le quinzième est bien vivant ! annonça Roger
triomphant. Vous pouvez l’ajouter à la collection. Elle
sera ainsi au complet ! »
Anita se mit à rire. Nounou joignit les mains. Ce fut
au milieu de l’allégresse générale qu’une intruse se
faufila dans la maison. Juste comme Nounou venait de
répéter d’un air extasié : « Nous avons quinze chiots ! »
Kruela von Teufel surgit comme par enchantement sur le
seuil.
« Quinze chiots ! Ai-je bien entendu ? Quinze petits
dalmatiens ? Mais c’est merveilleux ! »
Profitant de la stupéfaction générale, elle se dirigea
droit vers Nounou qui tenait le chiot revenu à la vie et
souleva la serviette qui le couvrait en partie. Puis elle
courut à la cuisine, jeta un regard à la corbeille où
s’étalait Perdita entourée de ses enfants et poussa un cri
d’horreur.
« Mais ils ne sont pas de race ! s’exclama-t-elle. Ils
sont tout blancs, sans taches noires. Il faut les noyer tout
de suite.
— Les dalmatiens naissent blancs, répondit Roger en
toisant l’intruse. Leurs taches n’apparaissent que plus
tard.
— Et il ne serait pas question de les noyer, même s’ils
n’étaient pas de pure race, ajouta Anita, frémissant
d’indignation.
— Vraiment, vous êtes sûrs que ces affreux petits rats
blancs sont des dalmatiens authentiques ?
— Absolument sûrs, affirma Anita. Leurs taches
apparaîtront dans quelques semaines.
— Et quand pourront-ils être séparés de leur mère ?
demanda encore Kruela. Au cas où je voudrais en acheter
un ou deux…
— Pas avant six ou sept semaines, je pense. »
Kruela parut soudain très satisfaite.
« Dans ces conditions, déclara-t-elle, je les retiens
tous… La nichée entière. Fixe-moi un prix, ma chère
Anita ! »
Pongo, révolté à la pensée que cette femme qu’il
détestait se permettait de vouloir acheter ses enfants,
commença à gronder sourdement. Roger le fit taire
cependant qu’Anita mettait les choses au point :
« Je suis désolée, Kruela, mais je ne crois pas que
nous puissions te céder les chiots. La pauvre Perdita en
aurait le cœur brisé. »
Kruela éclata d’un rire diabolique.
« Ne sois donc pas ridicule, Anita ! Comment un
chien pourrait-il avoir le cœur brisé ? Ces chiots me
plaisent et je tiens à les posséder. Voyons, annonce un
chiffre ! »
Tandis qu’elle sortait un carnet de chèques de son
sac, Pongo gronda plus fort.
« Quelle odieuse femme ! songeait-il. Si Perdita
l’entend, elle est capable d’en tomber malade. »
A présent, Kruela agitait son carnet de chèques sous
le nez d’Anita.
« Raisonne un peu, disait-elle. Tu ne peux pas t’offrir
le luxe de garder tous ces chiens. Vous avez déjà de la
peine à vivre vous-mêmes. Les chansons de Roger,
ajouta-t-elle d’un ton railleur, ne suffiront pas à nourrir
une telle nichée ! »
Roger avait maintenant l’air aussi furieux que Pongo.
Tandis que Kruela commençait à rédiger un chèque sans
se soucier de l’effet de ses paroles, il s’avança lentement
vers elle.

« Là ! annonça Kruela. Je vous les paie le double de


leur valeur ! Vous ne pourrez pas dire que je ne suis pas
généreuse !… Ah ! au diable cette plume ! »
Dans son énervement, elle se mit à secouer son stylo.
D’énormes gouttes d’encre allèrent éclabousser Roger et
Pongo dont la fureur concentrée parut ne plus connaître
de bornes.
Sans leur porter la moindre attention, Kruela
s’acharna à terminer son chèque. Ce faisant, elle
demanda d’un ton léger à Anita :
« Quand pourrai-je venir chercher les chiots ? »
Ce ne fut pas Anita qui répondit mais Roger, d’une
voix terrible :
« Jamais ! »
Kruela sursauta et parut surprise sinon effrayée.
« Qu… quoi ? bégaya-t-elle.
— J’ai dit : jamais ! Nous n’avons pas l’intention de
vous vendre nos chiens ! »
Pongo, soudain rasséréné, vint se camper auprès de
son maître, prêt à l’aider d’un coup de croc si besoin
était.
« Vous m’avez compris ? insistait cependant le jeune
compositeur. Nous ne vous vendrons pas un seul de nos
chiots ! Pas-un-seul ! »
Kruela, furieuse, se tourna vers Anita.
« Ton mari plaisante, j’espère ?
— Je… je ne crois pas ! Il m’a l’air très sérieux au
contraire ! »
C’en fut trop pour Kruela. Hors d’elle, elle déchira le
chèque qu’elle venait de rédiger et fit mine d’en remplir
un autre.
« Je double la somme ! Je la triple !
— Inutile de gonfler les enchères, coupa Roger d’un
ton décisif. Ces chiots ne sont pas à vendre et vous n’en
aurez pas un seul. Un point, c’est tout ! »
Réjoui, Pongo approuva muettement.
« Voilà qui est parlé ! se disait-il. Roger est un
homme. Un brave homme. Et un homme brave ! Il aurait
mérité d’être un chien ! »
Kruela se déchaîna. Comme une furie, elle fit face à
Roger, échevelée et trépignant sur ses hauts talons.
« Vous êtes un horrible garçon ! Je vous déteste…
Oh !… Très bien… Gardez vos sales bêtes… Au fond, je
m’en moque ! Faites-en ce que bon vous semblera… Mais
je vous préviens… »
Elle agita un doigt menaçant sous le nez de la pauvre
Anita désolée.
« Je vous préviens… Je me vengerai. Vous entendrez
encore parler de moi ! »
Et là-dessus, tel un tourbillon, elle se précipita vers la
porte. Avant d’en franchir le seuil, elle lança encore :
« Rappelez-vous ! Vous le regretterez… Imbéciles ! »
Après quoi elle disparut dans la nuit, non sans
claquer la porte derrière elle. Pongo salua son départ
d’un formidable aboiement. Anita se jeta au cou de son
mari.
« Roger, mon chéri ! Tu as été magnifique ! »
Pongo ne s’attarda pas à contempler les effusions de
ses amis. Déjà il avait rejoint Perdita à la cuisine.
« Perdita ! Ma bien-aimée ! Rassure-toi ! Tout va
bien… Nous garderons tous nos petits ! Mon vaillant
copain Roger a flanqué cette méchante femme à la porte.
Elle ne remettra plus les pattes… je veux dire les pieds
ici !
— Oh ! Pongo ! murmura Perdita avec un soupir de
soulagement. Comme je suis heureuse ! »
Pongo s’étendit à son côté, pour veiller sur elle et leur
nichée.
CHAPITRE V

L’enlèvement

LES CHIOTS GRANDIRENT. Chaque jour, ils


devenaient plus turbulents et plus indépendants. Ils
étaient maintenant sevrés et mangeaient de la viande
hachée, de la panade et du riz au lait. Perdita et Pongo
pouvaient les laisser seuls une heure ou deux, ce qui leur
permettait d’emmener Anita et Roger en promenade tous
les matins et tous les soirs.
Pendant ce temps, Nounou préparait le repas et
surveillait les enfants.
Aux heures de récréation, les petits chiens étaient
autorisés à regarder la télévision. Ils adoraient ça. Les
films de cow-boys, en particulier, les remplissaient
d’aise. Ils applaudissaient les exploits du héros, hurlaient
de joie quand le traître était puni et mimaient l’attaque
de la diligence avec tellement d’ardeur que Perdita et
Pongo avaient bien du mal à les faire tenir tranquilles.
Le petit Lucky était à coup sûr le plus remuant de
tous. Il n’arrêtait pas de piaffer comme un cheval et de
bondir sur les sièges. Quel diable !
Les chiens et leurs humains auraient été moins
heureux s’ils avaient pu deviner ce qui se tramait dans
l’ombre…
Certain soir, comme à l’ordinaire, Perdita et Pongo se
mirent à compter la marmaille avant de l’expédier au lit :
« Douze ! Treize ! Quatorze ! »
Où était passé le quinzième ? Bien entendu, il
s’agissait de ce démon de Lucky : pour faire une bonne
farce à ses parents, il avait jugé drôle de se fourrer sous
un meuble.
« Allez les enfants, à la corbeille ! »
Lucky protesta :
« Je n’ai pas du tout sommeil, maman. J’aimerais
mieux aller faire un tour au bois avec toi, papa et nos
amis ! »
Mais Perdita ne se laissa pas attendrir. Après avoir
promis de veiller sur la nichée, Nounou referma la porte
sur ses maîtres et les deux grands dalmatiens. Cette fin
d’après-midi s’annonçait calme.
Hélas… il ne s’agissait que d’une apparence. Car, dans
l’ombre, les frères Kanaye – Gaspard et Samuel de leurs
petits noms –, tous deux à la solde de la méchante
Kruela, se préparaient à entrer en action.
*
**
Adossés contre une maison à l’angle de la rue, leurs
visages dissimulés derrière des journaux déployés,
Gaspard et Samuel attendirent que Roger, Anita, Perdita
et Pongo soient passés devant eux, en direction du parc.
Alors Samuel baissa son journal et se prit à ricaner :
« Les voilà partis, mon vieux Gaspard ! Allons-y !
Pendant que ces messieurs et dames feront leur petite
promenade, nous ne perdrons pas de temps…
— Ecoute, Sam : je n’aime pas cette sorte de boulot !
Ça paraît presque trop facile. Et quand les trucs sont trop
faciles, c’est qu’ils sont difficiles. Et quand ils sont
difficiles, c’est qu’il y a des complications au bout. Et
quand il y a des complications au bout, ça attire comme
qui dirait des ennuis. Et les ennuis, en général, eh bien,
personne ne les aime.

— On ne te demande pas tes goûts, Gaspard.


— N’empêche que j’ai pensé… »
Samuel prit un air goguenard et envoya un grand
coup de coude dans les côtes de son frère.
« Ça t’arrive donc, de penser, mon vieux ? Ne te
fatigue pas et économise ta matière grise. Nous avons
accepté ce travail et il faut l’exécuter. Cesse de discuter et
marche ! Allez ! ouste ! »
Ainsi stimulé, Gaspard emboîta le pas à Samuel qui se
dirigea hardiment vers la maison des Radcliff.
Nounou, un peu étonnée d’entendre sonner à pareille
heure, ouvrit cependant sans hésiter aux frères Kanaye.
En voyant les deux gaillards debout sur le seuil, elle
fronça les sourcils : ils n’étaient pas du type qui inspire
confiance.
Elle s’apprêtait à refermer la porte, mais Samuel
coinça le battant avec son pied.
« Tout doux, ma petite dame ! Vous voyez cette
camionnette, là… (Et il désignait du doigt une voiture
que Gaspard et lui avaient rangée le long du trottoir un
instant plus tôt)… Vous lisez ce qu’il y a dessus ? E-lec-
tri-ci-té !… Nous venons vérifier votre installation !
— Nous ne vous avons pas priés de venir. D’ailleurs,
mes maîtres sont sortis et… »
Samuel était pressé. Il avait horreur de la discussion.
Ces deux raisons conjuguées firent que, sans cérémonie,
il bouscula Nounou au passage et entra dans le hall, suivi
de Gaspard qui portait un grand sac.
La brave domestique, indignée, s’accrocha aux
basques de Gaspard.
« Je vous défends d’entrer, entendez vous ! Espèces
de malappris ! »
Mais ni Samuel ni Gaspard ne daignèrent l’écouter.
Gaspard se dirigea vers la cuisine, Samuel entreprit de
monter l’escalier conduisant au premier étage. Nounou
leur jeta un regard désespéré. Elle ne pouvait les suivre
tous les deux !
Samuel lui paraissant le plus dangereux, elle se lança
courageusement à sa poursuite.
« Arrêtez ! Arrêtez ! Je vous interdis !… Comment
avez-vous l’audace de vous introduire dans un
appartement sans la permission de monsieur et
madame ?
— Puisque je vous dis que nous venons vérifier votre
installation électrique ! jeta Samuel par-dessus son
épaule.
— Si vous ne videz pas immédiatement les lieux,
j’appelle la police, je vous en préviens ! »
Tout en parlant, Nounou avait suivi Samuel jusqu’en
haut des marches. Elle se glissa dans une pièce à sa suite
mais, sans crier gare, Samuel pivota sur ses talons, revint
sur ses pas, bondit sur le palier et, avant que la pauvre
femme ait compris ce qui se passait, tira la porte et la
ferma à clef : Nounou était prisonnière !
Folle de rage, elle se jeta contre le battant et le
martela de ses poings.
« Ouvrez-moi ! Ouvrez-moi tout de suite ! Je vous
ordonne de m’ouvrir ! Canaille !
— Kanaye ?… Vous ne croyez pas si bien dire,
madame ! »
Et Samuel éclata d’un gros rire. Puis, se penchant
par-dessus la rampe de l’escalier, il cria à l’intention de
son frère :
« Alors, Gaspard ! Tu te dépêches ? J’ai comme une
vague idée que nous ne sommes pas les bienvenus ici ! »
« Je vous ordonne de m’ouvrir ! Canaille ! »
CHAPITRE VI

Le désespoir de Nounou

NOUNOU, TOUJOURS enfermée dans la pièce du


haut, était sur le point d’avoir une crise de nerfs. Elle ne
pouvait plus en douter désormais : les deux hommes qui
s’étaient introduits avec tant d’aplomb dans la maison
n’étaient pas plus électriciens qu’elle-même. Ils
nourrissaient certainement de mauvaises intentions, et
elle, dont le devoir était de protéger et de défendre les
biens de ses maîtres, se trouvait réduite à l’impuissance !
« Ouvrez-moi ! » hurla-t-elle en agitant
frénétiquement le bouton de la porte.
Le rire de Samuel lui parvint.
« Cessez de vous démener, ma petite dame. On ne
vous fera pas de mal. »
Et, à l’adresse de son frère, il cria encore, tourné vers
le rez-de-chaussée :
« Gaspard ! Tu as fini, oui ou non ? »
La voix de son complice lui arriva, étouffée, couverte
par des cris confus que, à cause du battant fermé,
Nounou ne put percevoir.
« Oui. C’est fait. Tu peux descendre ! »
Samuel s’empressa de revenir à la porte. Il en tourna
la clef afin de libérer la prisonnière. Comme on voit, il ne
craignait pas les représailles… à moins qu’il ne comptât
sur la vélocité de ses longues jambes pour échapper à la
pauvre grosse Nounou déchaînée…
« Allez, ma petite dame ! Vous pouvez sortir ! »
Il lâcha brusquement le bouton de la porte. Nounou,
qui, de l’autre côté, tirait de toutes ses forces, n’avait pas
prévu que le battant céderait aussi vite… Emportée par
son poids, elle se trouva précipitée en arrière. Elle vola à
travers la pièce et atterrit fort gracieusement juste au
centre du tapis. Toute la maison en trembla !
Samuel, qui se tordait de rire, prit encore le temps de
la saluer gentiment :
« Au revoir, mon chou ! Bonne soirée ! »
Nounou, imperméable à l’humour du bandit – et on
la comprend, vu les circonstances –, ne put que répondre
en lui montrant le poing.
Déjà Samuel avait rejoint son frère au rez-de-
chaussée. Tous deux s’empressèrent de prendre la
poudre d’escampette. Gaspard traînait son sac, bien
gonflé maintenant, et le jeta d’un geste vif dans la
camionnette qui attendait les Kanaye.
Là-haut, Nounou achevait de recouvrer ses esprits.
Elle se releva et courut à la fenêtre aussi vite que ses
courtes jambes le lui permettaient.
« Je l’aurais parié ! s’écria-t-elle en voyant démarrer
la camionnette ! Ces deux-là ne sont pas plus électriciens
qu’archevêques ! Ce sont de vulgaires cambrioleurs ! De
vulgaires, ignobles cambrioleurs ! De vulgaires ignobles
abominables cambrioleurs ! De vulgaires ignobles
abominables affreux cambrioleurs ! »
Nounou, dont le vocabulaire était riche – elle avait
été longtemps à l’école ! –, s’arrêta soudain. Elle aurait
été fort capable de trouver encore au moins trente-sept
qualificatifs propres à qualifier les inqualifiables voleurs.
Mais elle venait de penser que, peut-être, le plus urgent
était de voir ce qu’ils avaient volé…

La camionnette des frères Kanaye n’avait pas encore


tourné le coin que Nounou descendait précipitamment
l’escalier.
Elle commença par courir à la desserte.
« Mon Dieu ! Mon Dieu ! marmonnait-elle. Je parie
qu’ils ont emporté l’argenterie ! »
Mais, une fois les tiroirs ouverts, elle eut l’heureuse
surprise de constater que l’argenterie des Radcliff était
là, bien au complet.
« Ce n’est pas possible ! soupira-t-elle, un peu
soulagée. Que pouvaient-ils donc chercher ? Madame n’a
pas de bijoux de valeur et monsieur dépose son argent à
la banque. »
Soudain, elle crut avoir deviné.
« Ils ont vidé le réfrigérateur ! »
Et elle galopa à la cuisine. Elle savait que le super-
snobisme, chez les cambrioleurs à la page, était de
dévaliser les garde-manger. Et, justement, elle avait un
poulet rôti froid et un gâteau au chocolat dont on devait
– chiens compris – se lécher les babines.
Hélas, sitôt franchi le seuil de la cuisine, Nounou
comprit que ce n’était pas au réfrigérateur que les
bandits s’étaient attaqués.
La vaste corbeille où, quelques instants plus tôt,
dormaient les quinze petits dalmatiens était à présent
lamentablement vide. Lamentablement et
désespérément vide ! Lamentablement, désespérément,
impitoyablement vide ! Lamentablement,
désespérément, impitoyablement, atrocement vide !
Là encore, Nounou abandonna ses exercices de style
pour reprendre son souffle. Il fallait que le témoignage
de ses mains vienne renforcer celui de ses yeux.
De ses doigts qui tremblaient, elle palpa le fond de la
corbeille… Vide ! Tout court !
Alors elle gémit :
« Les misérables ! Ils ont emporté les petits de
Perdita et de Pongo ! Il n’en reste pas un seul ! Oh, oh,
oh ! »
Puis elle perdit un peu la tête et joua à s’imaginer que
les quinze petits coquins, pour la faire enrager, s’étaient
cachés sous les meubles. Elle les chercha donc, appelant
de sa voix la plus douce, la plus persuasive :
« Allons mes petits chéris ! Venez, venez vite !
Montrez-vous ! Vous voyez bien que je suis folle
d’inquiétude ! »
Mais, évidemment, les chiots restèrent sourds à ses
appels. En ce moment même ils se trouvaient entassés
dans le sac où Gaspard les avait jetés après les avoir
surpris dans leur sommeil, et ils filaient bon train,
secoués par la camionnette, vers une destination
inconnue.
Par bonheur, l’affolement de Nounou ne dura pas.
Elle réagit sainement, avec la vaillance qui la
caractérisait.
« Il faut faire quelque chose, se dit-elle en cessant ses
recherches inutiles. Et pour commencer, je dois appeler
la police. »
Ce qu’elle fit avec autant de calme qu’elle put. Quel
dommage qu’elle n’ait pas songé à relever le numéro de
la camionnette !
Mais le plus dur était encore à venir… Incapable de
contenir plus longtemps ses larmes, Nounou
s’abandonna à son désespoir : comment annoncerait-elle
la nouvelle à ses maîtres quand ils rentreraient de
promenade avec Perdita et Pongo ?
CHAPITRE VII

Le Grand Aboi

BIENTÔT, à travers ses larmes, Nounou aperçut les


promeneurs qui revenaient du parc. Comment
pouvaient-ils marcher d’un pas aussi tranquille, alors
qu’une terrible nouvelle les attendait ?
Nounou courut à leur rencontre et leur expliqua ce
qui s’était passé, d’une voix si entrecoupée de sanglots
qu’Anita avait peine à comprendre ce qu’elle disait. Mais
les chiens avaient entendu le mot « petits. » et vu les
larmes de la domestique. Ils se précipitèrent dans la
cuisine, puis de là dans toute la maison, cherchant
partout. De minute en minute, Perdita poussait un
hurlement de douleur et Pongo un aboiement de rage.
Pendant que les chiens furetaient de côté et d’autre,
Roger téléphonait à la police. Scotland Yard avait déjà
été prévenu par Nounou et savait donc à quoi s’en tenir.
On promit aux Radcliff de passer les bas-fonds de
Londres au peigne fin, mais on les avertit également que
les chiens volés étaient rarement retrouvés à moins qu’on
ne promit une récompense. Roger jugea étrange l’idée de
donner une récompense à un voleur mais se résigna
pourtant à l’offrir.
Il fit insérer une grande annonce en première page de
tous les journaux du matin (ce qui lui coûta fort cher), et
une annonce encore plus grande en première page de
tous les journaux du soir (ce qui lui coûta encore plus
cher) Il n’y avait, hélas, rien d’autre à faire. Anita et
Roger s’efforcèrent de se réconforter réciproquement, de
consoler Nounou et d’apaiser les chiens.
Nounou sécha ses larmes, prodigua à son tour des
consolations à ses maîtres et aux chiens, puis servit aux
uns et aux autres un excellent dîner auquel personne ne
toucha. Enfin, la nuit tomba sur la maison désolée.
Perdita et Pongo ne dormaient pas. Pour commencer,
ils essayèrent de se rassurer mutuellement.
« Nos petits ne courent aucun danger, expliqua
Pongo à sa compagne. Ceux qui volent des chiens
désirent les posséder ou encore les revendre un bon prix.
N’oublie pas que les dalmatiens sont des chiens de race.
Nos enfants sont forcément bien soignés.
— Oui, oui, répondait Perdita. Tu as raison, Pongo ! »
Mais, au fur et à mesure que la nuit s’avançait, elle et
Pongo ne purent plus se dissimuler leurs craintes
secrètes.
« On ne me sortira pas de l’idée, soupira Perdita d’un
air lamentable, que c’est Kruela qui s’est emparée de nos
petits. N’oublie pas qu’elle voulait à tout prix les acheter
et que, quand nos amis ont refusé, elle est partie en
jurant de se venger.
— Hélas ! soupira à son tour Pongo tristement.
Espérons que la police mettra très vite la main sur les
deux malandrins travaillant à sa solde.
— Et si Kruela a fait voler nos enfants, continua
Perdita qui suivait son idée, ce ne peut être que pour…
pour… Oh ! Pongo ! Je n’ai pas le courage de terminer
ma phrase ! »
Mais c’était bien inutile. Pongo avait parfaitement
compris. Comme Perdita, il se disait que Kruela, en
volant les petits dalmatiens, ne désirait qu’assouvir sa
passion des fourrures. Un manteau en peau blanc et noir
irait à merveille avec ses cheveux noir et blanc. Quelle
horreur !
« Courage, Perdita ! Nos petits ne courent aucun
danger immédiat. Avant que leur peau vaille quelque
chose, il faut qu’ils grandissent ! »
Un peu rassurée par cette évidence, Perdita, épuisée
de chagrin, consentit enfin à prendre quelque repos…
Le lendemain matin, Kruela se fit apporter les
journaux au lit. Tous publiaient d’énormes manchettes
annonçant le rapt des quinze petits dalmatiens.
La méchante femme considéra en riant les
photographies des Radcliff.
« Anita et son Beethoven ! s’écria-t-elle en
s’esclaffant. Ah ! ah ! Je me suis bien vengée d’eux ! »
La sonnerie du téléphone interrompit son
monologue. C’était Samuel Kanaye qui l’appelait.
« Nous voulons notre argent, dit-il. L’affaire est dans
tous les journaux. Nous ne voulons pas avoir la police à
nos trousses. Vous ne nous aviez pas dit que ce vol avait
tant d’importance.

— Imbécile ! s’écria Kruela furieuse. Comment osez-


vous me téléphoner ici ? Vous n’aurez pas un centime
tant que cette affaire ne sera pas terminée. Si vous suivez
mes instructions vous n’avez rien à craindre de la police.
Mais ne croyez pas que vous pouvez faire machine
arrière. J’en sais trop long sur vous pour que vous me
lâchiez ! »
Elle raccrocha. Puis, ayant formé le numéro des
Radcliff, elle roucoula de sa voix la plus douce :
« Anita, ma chérie ! Quelle chose affreuse ! Tes petits
chiens volés ! Ils étaient si mignons !
— Hélas ! Et la police n’a encore découvert aucune
piste !
— Courage, ma chérie ! Et toutes mes amitiés à
Roger ! »
Roger, qui avait écouté la communication, hocha la
tête une fois qu’Anita eut reposé le combiné.
« Pour moi, grommela-t-il, Kruela est toujours le
suspect numéro 1… Scotland Yard a enquêté et elle paraît
innocente, mais… »
Pongo regarda tristement ses amis, puis retourna
auprès de Perdita.
« Perdita, lui dit-il, je crains bien que les humains
soient incapables de retrouver nos enfants. Il va falloir
que nous nous en chargions nous-mêmes. Ce soir, nous
lancerons le Grand Aboi du crépuscule. »
Le Grand Aboi est le seul moyen que les chiens aient
à leur disposition pour donner des nouvelles et en
recevoir. Ils se tiennent ainsi en liaison avec des amis ou
des parents éloignés qui transmettent les messages à leur
tour. De la sorte, les nouvelles cheminent vite et loin.
Au moment de la promenade du soir, Perdita et
Pongo entraînèrent délibérément Anita et Roger en
direction de la colline aux Primevères. Les Radcliff ne se
montrèrent pas surpris car c’était là un endroit où ils se
rendaient souvent. Ce qui les étonna, ce fut le
comportement curieux des deux chiens au sommet de la
colline. Ils firent halte côte à côte et aboyèrent.
Ils aboyèrent vers le nord, ils aboyèrent vers le sud,
puis vers l’est et l’ouest. Et, chaque fois qu’ils
changeaient d’orientation, ils commençaient par trois
aboiements brefs et aigus, sur un ton inhabituel.
En transmission canine, ces trois aboiements
correspondent au signal de détresse : S.O.S. ! Et jamais
un chien qui l’entend ne le laisse sans réponse.
Quelques minutes plus tard, la nouvelle de
l’enlèvement des quinze petits dalmatiens était en route
vers les quatre coins de l’Angleterre, et tout chien qui
l’apprenait se transformait instantanément en détective.
Ceux qui vivaient dans les quartiers mal famés (chiens
délurés et pleins de mordant) exploraient les ruelles
sinistres où rôdent d’ordinaire les voleurs. Ceux qui se
trouvaient dans des chenils vérifiaient avec soin si les
jeunes chiots mis en vente n’étaient pas par hasard des
dalmatiens camouflés. Et ceux qui ne pouvaient rien
faire de mieux transmettaient le message au plus vite, le
répandaient dans Londres et dans les faubourgs, et de là
vers la banlieue, la campagne et tout le pays.
« S.O.S.… S.O.S.… Quinze jeunes dalmatiens noir et
blanc volés !… Aviser au plus vite Pongo et Perdita,
Regent’s Park, Londres… Terminé. »
En fait, au début du Grand Aboi, les réponses avaient
été rares. Puis la voix d’un grand danois, du côté de
Hampstead, s’était fait entendre.
« J’ai des amis dans toute l’Angleterre, avait-il dit de
sa grosse voix de basse qui portait loin. Et je resterai à
l’écoute jour et nuit. Courage, ô chiens de Regent’s
Park ! »
Anita et Roger, cependant, s’étonnaient.
« Pongo ! Perdita ! Voulez-vous bien vous taire ! Vous
allez ameuter tout le voisinage. »
Après avoir entendu le message réconfortant du
danois, les deux dalmatiens consentirent enfin à ramener
leurs amis chez eux.
Le lendemain, Anita et Roger ne reçurent aucune
nouvelle de leurs chiots. A la tombée du jour, Pongo et
Perdita, comme la veille, dirigèrent la promenade du côté
de la colline aux Primevères. Ils conduisirent leurs amis
jusqu’au sommet d’où ils lancèrent de nouveau leur
signal de détresse. Bientôt, les réponses affluèrent,
désolantes :
« Pongo et Perdita… Aucune trace de vos enfants…
Regrets bien sincères… Terminé ! »
Ces messages venaient de Londres même. Ceux
relayés de la province furent tout aussi négatifs :
« Pas de nouvelles… Rien trouvé… »
Dans les intervalles, avec un espoir sans cesse
renaissant, Pongo et Perdita lançaient le signal d’écoute.
Chaque fois, leur espoir était déçu. Il ne leur restait plus
qu’à recevoir la communication du grand danois de
Hampstead. Elle vint, aussi décourageante que les
autres :
« Pongo et Perdita… Aucun renseignement parvenu…
Désolé pour vous… Term… »
Le danois s’interrompit au milieu du dernier mot. Il y
eut une seconde de silence, puis il reprit :
« Attendez !… Attendez ! »
Immobiles, le cœur battant, Pongo et Perdita
attendirent. Enfin, le grand danois parla de nouveau.
Triomphante, sa voix grave résonnait dans le
crépuscule :
« Des nouvelles ! Des nouvelles ! Il semble que l’on
soit sur la trace de vos enfants ! Restez à l’écoute… »
CHAPITRE VIII

Le colonel et Chipie à la rescousse

ANITA ET ROGER, qui en avaient assez de rester


plantés sur la colline aux Primevères (ils n’étaient pas
des fleurs, eux !), obligèrent les chiens à rentrer. Mais
Perdita et Pongo gardaient les oreilles ouvertes. Ils
étaient décidés à veiller la nuit durant s’il le fallait.
Le grand danois pouvait se vanter d’être à l’origine de
l’espoir qui faisait battre leur cœur. Sa voix puissante
avait été entendue fort loin. Un petit fox-terrier en avait
assuré la retransmission jusqu’aux fines oreilles d’un
lévrier, propriétaire d’une étudiante des Beaux-Arts. Le
lévrier se précipita à la fenêtre pour avertir les chiens du
voisinage. Ceux-ci répétèrent le message qu’enregistra
un caniche qui passait dans une voiture. Le caniche se fit
un devoir – et un véritable plaisir – de réveiller tout le
quartier (un quartier de couche-tôt !) en transmettant à
son tour à pleins poumons. Il alerta de même les villages
qu’il traversa.
Les gens, penchés aux fenêtres, se demandaient ce
qui pouvait émouvoir ainsi la caninité alentour. Des
lumières s’allumaient. Des volets claquaient. Le vacarme
était infernal.
Ce fut de cette manière qu’un roquet, qui se trouvait à
bord d’une péniche naviguant sur le fleuve proche, reçut
à son tour le message de Pongo. Il ne perdit pas de
temps. Tandis que le bateau glissait lentement au clair de
lune, il se mit à lancer l’appel à intervalles réguliers.
Chaque fois qu’un chien lui répondait, il lui
communiquait la nouvelle.
Un vieux chien, posté sur une éminence, surprit à son
tour l’appel.
« Que se passe-t-il, Towser ? demanda Lucy, une oie
pleine de curiosité qui se dandinait à ses côtés. Que
signifient ces bavardages ?
— Ce ne sont pas des bavardages, Lucy… C’est un
appel de détresse émis par Londres : quinze bébés chiens
viennent d’être volés !
— Il n’y a aucun bébé chien inconnu par ici, déclara
Lucy en hochant la tête. Alerte le colonel, Towser ! Il est
de bon conseil.
— C’est d’ailleurs le seul que je puisse atteindre à
cette heure-ci, fit remarquer Towser. J’aboierai toute la
nuit si besoin est. »
Et le brave vieux chien se mit à hurler tant qu’il put…
A quelques kilomètres de là, un cheval, dans son écurie,
était en train de mâcher paisiblement son avoine quand
il entendit l’appel lointain : c’était Capitaine, un ancien
cheval de l’armée, maintenant à la retraite.
« Tiens, se dit-il en dressant l’oreille, on dirait
Towser. Oh ! Oh ! Il transmet un signal d’alerte… »
Sur quoi il tourna la tête vers une grosse chatte grise
qui dormait sur son large dos.
« Holà ! Sergent Chipie ! Réveillez-vous ! »
La chatte se réveilla en sursaut.
« Heu… Quoi ?… Ah !… De quoi s’agit-il, Capitaine ?
— Ecoute ! Un message urgent ! Va vite prévenir le
colonel ! »
Chipie ne se le fit pas répéter. Elle courut à toutes
pattes à la recherche du colonel. Celui-ci était un gros
chien de berger qui ronflait, son poil gris tout ébouriffé,
au beau milieu d’un tas de foin.
« Colonel ! Colonel ! appela Chipie.
— Dis donc, grommela le colonel en bâillant, crois-tu
que ce soit bien une heure pour me miauler ainsi aux
oreilles ?
— C’est une alerte, mon colonel ! insista la chatte.
— Scrongneugneu ! C’est ma foi vrai ! marmonna le
berger en dressant une longue oreille poilue. Allez,
sergent Chipie, suivez-moi ! »
Et, donnant tour à tour du « tu » ou du « vous » à la
chatte suivant qu’il l’appelait Chipie tout court ou sergent
Chipie, il se précipita dehors. Là, en réponse à l’appel de
Towser, il donna de la voix. Puis il écouta.
« Ce vieux Towser… Que dit-il donc ?… »
Le colonel était un petit peu sourd. L’oie Lucy le
savait bien.
« Aboie très fort ! » conseilla-t-elle à Towser.
Malgré tout, le colonel eut quelque peine à percevoir
distinctement le message.
« Le S.O.S. vient de fondre…, traduisit-il à haute voix
d’un air étonné.
— Non, mon colonel, rectifia Chipie, pas de
« fondre ». Il vient de « Londres ».
— Ah, ah !… Il s’agit de « minces petits riens volés » !
Du diable si j’y comprends quelque chose !
— Pas de minces petits riens, mon colonel, quinze
petits chiens volés ! Voilà ce que nous annonce Towser.
— Des petits chiens à bâches, flancs et poires ! Ah !
çà ! Towser devient-il fou ?
— Des petits chiens à tâches blanches et noires, mon
colonel. Des dalmatiens !
— Hum ! Hum ! Je manque un peu d’entraînement.
Mais vous avez raison, sergent Chipie ! Il s’agit bien de
quinze petits dalmatiens volés qu’il faut retrouver en
vitesse ! Compris ! »
Et, à pleine voix, il signifia à Towser que son message
avait été reçu et enregistré. Cependant, à ses côtés,
Chipie réfléchissait.
« Mon colonel, hasarda-t-elle timidement, j’y pense
tout à coup… Il y a deux soirs, j’ai entendu gémir des
chiots du côté du château du Diable… vous savez, le vieux
manoir abandonné de Kruela von Teufel ?
— Quelles sottises racontes-tu là, Chipie ? Le château
n’est plus habité par personne depuis belle lurette. »
Cependant, Capitaine, qui était demeuré tout ce
temps aux aguets, fit entendre un léger hennissement.
« Sauf votre respect, mon colonel, murmura-t-il, je
crois que le sergent Chipie a raison. Le château pourrait
bien être habité. J’aperçois de la fumée qui sort par la
grande cheminée.
— Voilà qui est étrange ! émit le Colonel de sa voix
bourrue. Mais tu as meilleure vue que moi. M’est avis,
scrongneugneu, qu’il va falloir aller voir ça de près, et au
trot encore… »
Il se gratta les flancs d’une patte méditative, ce qui
eut pour résultat d’ébouriffer un peu plus son pelage,
déjà hirsute. Puis il ordonna :
« Sergent Chipie ! A mon commandement !
— Oui, mon colonel !
— Sautez sur mon dos, sergent ! Là… vous y êtes ? En
avant, marche ! Nous partons en reconnaissance ! »
La chatte grise n’eut que le temps de se cramponner
de toute la force de ses griffes au pelage de son ami et
supérieur.
Déjà le colonel fonçait à vive allure en direction du
château du Diable.
Qu’allaient-ils y trouver ?
CHAPITRE IX

Le château du Diable

DANS CE COIN retiré du Suffolk, il avait neigé


durant toute la journée précédente. L’air était vif. On
sentait que la Noël approchait.
Mais le froid n’était pas pour arrêter le colonel qui
filait bon train, Chipie en croupe, vers les ruines de ce
qui avait été jadis une demeure splendide.
Bientôt, le berger et la chatte parvinrent à la porte du
château. Tous deux essayèrent de voir à travers les
fentes.
« Paraît que l’endroit est hanté ! grommela le colonel
dans sa moustache. Des fables, tout ça ! Les fantômes et
les sorcières, ça n’a jamais existé, scrongneugneu ! »
Chipie n’en était pas tellement certaine. Ce fut avec
un trémolo dans la voix qu’elle répondit :
« Vous… croyez, mon colonel ?
— Je crois qu’il ne faut pas y croire ! »
La réplique ne parut pas très rassurante à Chipie qui
trouvait l’atmosphère du lieu particulièrement
déprimante. C’était un coin fabriqué tout exprès pour
évoquer le diable. La chatte sentit un frisson lui
parcourir l’échine. Cependant, le colonel donnait ses
directives :
« Fantômes ou pas, soyez très prudent, sergent. On
ne sait pas sur quoi on peut tomber par une nuit
pareille ! »
Le sergent Chipie, de moins en moins rassuré,
déglutit avec difficulté. Sa mission ne l’enchantait que
très, très, très modérément.
« Du cran, sergent ! Allez en reconnaissance. Prêt ?
Tâchez de voir un peu ce qui se passe dans ce maudit
château.
— Heu… oui, mon colonel. A vos ordres, mon
colonel ! »
Rassemblant tout son courage, Chipie s’élança d’un
bond sur un arbre proche d’une fenêtre éclairée, puis de
là sur l’entablement de la fenêtre en question. Après
avoir essuyé la vitre couverte de givre, elle jeta un coup
d’œil à l’intérieur.
Il n’y avait pas grand-chose à voir : juste un escalier
monumental, une armure de chevalier debout sur son
socle… et un trou dans une cloison en mauvais état au-
delà de laquelle s’élevaient des bruits confus.
Un des carreaux de la fenêtre était cassé. Avec mille
précautions, Chipie se faufila par là et atterrit dans le
grand hall du château. Plus silencieuse que les fantômes
auxquels le colonel croyait qu’il ne fallait pas croire, elle
s’approcha du trou et regarda. Elle aperçut alors un coin
d’une vaste pièce où, parmi des meubles plus ou moins
disloqués et des restes de nourriture dans des écuelles,
cinq ou six jeunes dalmatiens étaient étendus sur le
tapis.
Sans hésiter, Chipie se coula par le trou, se glissa sous
un fauteuil et interpella à voix basse le chiot le plus
proche d’elle :
« Psitt ! Petit ! murmura-t-elle en souriant pour
prouver qu’elle n’avait pas de mauvaises intentions.
Faites-vous partie du lot des quinze petits dalmatiens
volés ?
— Oh ! non ! répondit le chiot. Nous, on nous a
achetés. La plupart des dalmatiens que vous voyez ici
viennent des chenils de Londres. Nous sommes quatre-
vingt-dix-neuf ! »
Stupéfaite, Chipie regarda autour d’elle et constata
qu’en effet l’immense pièce était pleine de petits
dalmatiens. Il y en avait partout : sur les divans, sur les
fauteuils et aussi dessous. Le tapis mité en était couvert.

« Quatre-vingt-dix-neuf ! répéta la chatte,


consternée. Mais je n’en cherche que quinze !
— Alors, reprit le dalmatien, il s’agit peut-être de ces
tout-petits, là-bas, devant l’écran de télévision. Ils ont
chacun un nom sur leur collier et nous ont raconté une
histoire bizarre de sac et de voiture…
— Est-ce qu’ils sont quinze ? demanda Chipie, pleine
d’espoir.
— Nous ne savons pas compter », avoua piteusement
le chiot.
Chipie, fière de sa science, entreprit de dénombrer les
petits dalmatiens qui formaient un groupe
particulièrement remuant devant l’appareil de
télévision : ils avaient l’air de beaucoup apprécier le
dessin animé du programme !
« L’un d’eux s’appelle Lucky, précisa encore le
complaisant dalmatien. Mais faites attention aux
Kanaye !
— Aux canailles ? répéta Chipie, étonnée.
— Oui : les deux frères qui nous gardent. Vous les
voyez ? »
Pour la première fois depuis qu’elle était entrée dans
la pièce, la chatte se rendit compte que deux hommes se
trouvaient mêlés aux chiens. Enfouis dans de vastes
fauteuils, juste en face de l’écran, ils mangeaient et
buvaient sans rien perdre des images qui se déroulaient
sous leurs yeux.
« Deux véritables brutes ! ajouta le chiot dans un
chuchotement. Samuel et Gaspard… Méfiez-vous-en ! Ils
sont capables de tout… »
Chipie s’écarta de justesse ! Le dalmatien n’avait pas
menti… Samuel venait d’apercevoir la chatte et de lui
lancer une bouteille vide à la tête.
Chipie plongea sous un meuble et fila par le trou qui
lui avait servi pour entrer.
« J’ai tout de même eu le temps de compter les petits
dalmatiens, songeait-elle, très fière. Ils sont bien quinze !
Et maintenant, au rapport ! C’est le colonel qui va être
content ! »
Effectivement, le colonel se montra fort excité par les
sensationnelles informations que lui ramenait le sergent
Chipie.
« Bravo ! s’exclama-t-il. Je savais que votre vaillance
naturelle vous permettrait d’accomplir votre mission
sans souci du danger ! »
La chatte se rengorgea.
« Et maintenant, poursuivit le colonel, il s’agit de
communiquer nos renseignements à Londres. Plus vite
Pongo et Perdita seront prévenus et plus vite leurs
quinze petits pourront être délivrés. Car il n’y a aucun
doute à avoir désormais : les bébés chiens kidnappés se
trouvent bien prisonniers au château du Diable…
— Propriété de Kruela von Teufel ! acheva
machinalement Chipie qui était loin de soupçonner ce
que cette précision cachait de terrible.
— Allons, rentrons vite à la ferme et dépêchons-nous
d’émettre ! décida le colonel. J’espère que Towser est
toujours à l’écoute ! »
CHAPITRE X

DANGER !

CETTE NUIT-LA, le Grand Aboi fit merveille. Les


nouvelles voyagèrent en un minimum de temps du
Suffolk jusqu’à Londres… N’empêche que l’enquête
menée par le colonel et le sergent Chipie avait duré un
certain temps. Aussi la nuit était-elle assez avancée
quand Pongo et Perdita, qui ne dormaient pas et
restaient sur le qui-vive, entendirent de nouveau la voix
du grand danois.
Ils se tenaient tout près d’une fenêtre entrebâillée
quand l’Aboi leur fit dresser les oreilles.
« Tu as entendu, Pongo ? murmura Perdita,
tremblante.
— Oui, ma chérie. C’est le grand danois. Il a des
nouvelles pour nous… Il nous fixe un rendez-vous… Nous
devons aller le rejoindre immédiatement à la colline des
Primevères.
— Mais comment allons-nous sortir ?
— Attends ! »
Et, du bout de son museau, Pongo souleva un peu
plus la vitre supérieure de la fenêtre à guillotine. Les
deux chiens sortirent alors par l’ouverture et
s’empressèrent de gagner la colline aux Primevères.
Le grand danois les y attendait.
« Bravo, mes amis ! s’écria-t-il en les apercevant.
Vous avez gagné.
— Que voulez-vous dire ? demanda Pongo.
— Nos petits sont-ils retrouvés ? s’enquit Perdita,
frémissante.
— Oui, ma chère. On a découvert leur piste. Ils sont
dans le Nord, dans le Suffolk.
— Dieu soit loué ! murmura Perdita, les yeux pleins
de larmes. Ils vont bien, j’espère ?
— Tout à fait bien. Dites-moi… pouvez-vous partir
dès cette nuit ?
— Bien sûr ! Bien sûr ! affirma Pongo. Nous avons
hâte de délivrer nos chers petits.
— Dans ce cas, ne perdons pas de temps. La route est
longue, mais j’ai établi un plan excellent pour vous
permettre d’arriver là-bas. Suivez-moi ! »
Et tandis que tous trois descendaient la colline, le
danois exposa son plan.
« Je vais vous accompagner jusqu’à la route de
Campden. Arrivés là, vous prendrez le chemin du nord. A
Whitemarsh, demandez le vieux Towser. Il vous conduira
au colonel qui vous mènera à son tour jusqu’au vieux
manoir des von Teufel où se trouvent vos enfants.
— Von Teufel ! s’écria Perdita. Ainsi, nous avions
deviné juste.
— Ce nom vous dit quelque chose ? demanda le
danois.
— Oui, hélas ! Mais ce serait trop long à vous
expliquer ! » soupira Pongo.
Le danois, cependant, qui connaissait son Londres
sur le bout de la griffe, était parvenu, au-delà des
quartiers populeux, dans une zone où l’on ne voyait plus
guère que des terrains vagues et des cheminées d’usine.
« La route du Suffolk est devant vous, mes amis !
annonça-t-il. Suivez les panneaux de signalisation. Si
vous perdez votre chemin ou si vous vous trouvez en
difficulté, lancez un appel. Tous les chiens sont en alerte,
prêts à vous rendre service si besoin est. Allons, bonne
chance ! »
Pongo et Perdita remercièrent le grand danois et se
mirent à trotter côte à côte, en silence. Comme il faisait
froid ! La nuit était belle, les étoiles brillantes, mais une
brise coupante soufflait.
« As-tu froid, Perdita ? demanda Pongo d’un ton où
perçait l’anxiété.
— Non, Pongo, répondit Perdita qui frissonnait.
— Courage ! Nous allons vite nous réchauffer. »
Toutefois, les deux dalmatiens durent ralentir leur
allure afin de ménager leurs forces. Pour réconforter sa
compagne, Pongo lui dit :
« Pense au jour prochain où nous ferons ce chemin
en sens inverse, avec nos quinze petits trottant derrière
nous !
— Es-tu sûr que ce jour viendra ?
— Absolument certain… As-tu plus chaud ?
— Oui, Pongo ! »
Ragaillardis, ils poursuivirent leur route. Leur plan
était de voyager la nuit et de dormir le jour car ils étaient
sûrs que Roger et Anita signaleraient leur disparition et
que la police ouvrirait l’œil. Il convenait de se montrer
prudent.
La neige commençait à tomber. Parfois, les deux
chiens pataugeaient dans des flaques. La campagne gelée
s’étendait à perte de vue. Il y avait vraiment de quoi se
sentir démoralisé. Mais Pongo et Perdita n’avaient en
tête que la délivrance de leurs chers petits.

Cette nuit-là, dans la grange, le colonel, Capitaine et


Chipie tenaient un véritable conseil de guerre.
« Pas de nouvelles des Pongo ces derniers temps,
soupira le colonel. Ils ont dû se perdre… à moins qu’ils
n’aient été arrêtés. En tout cas, il leur est certainement
arrivé quelque chose ! »
Le Sergent Chipie dressa l’oreille.
« Mon colonel, j’entends une voiture qui approche.
C’est peut-être bien eux !
— Ridicule ! Comme s’ils savaient conduire !
— N’empêche que cette voiture se dirige vers le
château ! annonça Capitaine… Je vois ses feux arrière…
Elle franchit la grille…

— Saperlipopette ! s’écria le colonel très agité. Il nous


faut voir de quoi il retourne ! Sergent Chipie ! A mon
commandement ! Sautez sur mon dos ! En notre
absence, continuez à faire le guet, Capitaine. »
Et le gros berger fila à toutes pattes dans la nuit, la
chatte sur son échine. Pendant ce temps, Kruela von
Teufel – car c’était elle ! – venait d’arriver au château.
Elle se promenait de long en large, dans la grande pièce
où se trouvaient les quatre-vingt-dix-neuf dalmatiens et
les frères Kanaye.
« Il va y avoir du travail pour vous, expliquait-elle à
ces derniers. Tous les chiens doivent être tués ce soir.
Tous jusqu’au dernier. »
Les deux hommes en restèrent bouche bée.
« Mais, madame, dit Samuel, ils sont encore trop
petits pour qu’on en fasse des manteaux !
— Ne discutez pas. La police est à nos trousses. Il y
aura toujours de quoi confectionner des pelisses ou des
manchons. Mais le temps presse. Le lot entier doit
disparaître et vite.
— Comment ? demandèrent les deux frères d’une
seule voix.
— Comme vous voudrez. Empoisonnez-les, noyez-les
ou assommez-les. je m’en moque… Vous n’avez pas de
chloroforme ?
— Non, répondit Samuel. On ne peut pas se payer un
tel luxe.
— Alors, noyez-les, asphyxiez-les, précipitez-les du
haut de la tour, comme vous voudrez ! Mais que tout soit
fini cette nuit même. Allons, remuez-vous et hâtez-vous
de me donner satisfaction. Je reviendrai demain matin
chercher les peaux. Si elles ne sont pas prêtes, gare à
vous, mes gaillards ! »
Sur ce, elle sortit en claquant la porte, remonta dans
sa puissante voiture et disparut en faisant hurler son
avertisseur de route. (C’était celui qui faisait le plus de
bruit et cela lui soulageait un peu les nerfs !)
Restés seuls, Samuel et Gaspard s’entre-regardèrent.
« Flûte ! murmura le premier. Ça ne me dit rien du
tout de massacrer tant de bêtes. Et puis, si nous nous
mettons tout de suite à la besogne, nous allons rater
notre fameuse émission policière.
— Commençons par la regarder ! suggéra Gaspard.
Cela nous mettra en forme !
— Au fond, tu as raison, mon vieux ! »
Et les deux frères Kanaye, ayant baissé la lumière,
s’installèrent devant leur appareil de télévision.
Chipie, arrivée sur les lieux depuis un bon moment et
blottie derrière son trou, n’avait rien perdu de la scène.
La plupart des chiots, intéressés par la télévision ou
comprenant mal le langage des humains, n’avaient pas
saisi les terribles paroles échangées entre Kruela et ses
acolytes. Chipie se dit que c’était à elle de prendre une
décision énergique et d’intervenir de toute urgence pour
éviter la catastrophe. Se faufilant par le trou, elle pénétra
dans la pièce et, avisant les chiots les plus délurés, leur
murmura à l’oreille :
« Vous avez entendu ce qu’a ordonné cette horrible
femme ? Si vous tenez à sauver votre peau, il faut que
vous sortiez d’ici sans attendre. Il y a un trou dans le
mur, là-bas. Prévenez les autres… dépêchez-vous… »
Bientôt, une procession de petits chiens, pressés par
le sergent Chipie, faisaient la queue devant le trou où ils
passaient l’un après l’autre.
Chipie courait ici et là pour maintenir l’ordre et
accélérer l’opération.
« Plus vite ! Plus vite, mes enfants ! Ne vous
bousculez pas ! Un à la fois ! »
Cependant, le programme télévisé touchait à son
terme. Pourvu que les frères Kanaye n’aient pas l’idée de
regarder autour d’eux avant que le dernier des quatre-
vingt-dix-neuf petits dalmatiens ait eu le temps de
disparaître !
Le sergent Chipie, à cette seule pensée, en avait froid
dans le dos. Et il précipitait le mouvement.
« Plus vite ! les petits, plus vite ! »
Pourvu que tout se passât bien jusqu’au bout !
CHAPITRE XI

Opération délivrance

ENFIN ! ENFIN ! Tous les petits dalmatiens étaient


passés de l’autre côté de la cloison. Chipie s’apprêtait à
en faire autant après avoir poussé un gros soupir de
soulagement quand soudain elle s’avisa d’une chose
terrible : Lucky, le plus turbulent des fils de Perdita et de
Pongo, était resté en arrière. Il trouvait le programme de
la télévision tellement passionnant qu’il ne pouvait
décoller son nez de l’écran. Absorbé par l’émission
policière, il ne s’était même pas aperçu des événements
qui se déroulaient autour de lui.
« Par les poils de ma moustache ! s’écria
intérieurement le sergent Chipie terrifié, il faut que je le
sauve lui aussi ! »
Et, n’écoutant que sa vaillance, la chatte se faufila
jusque devant le petit écran, presque sous les pieds de
Samuel et de Gaspard.
Par bonheur, les deux bandits étaient aussi absorbés
que Lucky. Affalés dans leurs fauteuils, ils se délectaient
de leur émission favorite.
Chipie s’approcha à pas de chat du petit chien et allait
l’empoigner par la queue quand Samuel vint à son aide
d’une manière inattendue. En effet, le chiot gigotait si
fort devant l’écran qu’il bouchait la vue aux Kanaye.
« Ecarte-toi de là, sale bête ! » s’écria Samuel en
colère.
Et, agrippant Lucky par la peau du cou, il le lança à
l’autre bout de la pièce, justement près du trou sauveur.
Chipie s’empressa d’aller rejoindre son protégé et tenta
de le pousser dans l’orifice.
Hélas ! L’émission se termina au même instant.
« La suite à la semaine prochaine ! » annonça le
speaker.
Les frères Kanaye s’agitèrent dans leurs fauteuils.
Puis Samuel se leva, s’étira et se baissa pour ramasser le
tisonnier devant le feu.
« Debout, Gaspard ! Au boulot, mon vieux ! Il s’agit
d’assommer tous ces dalmatiens. Je vais leur flanquer un
grand coup sur la tête. Toi, tu t’occuperas de les
écorcher ! »
Gaspard se redressa en protestant :
« Non, non ! C’est moi qui les assommerai et toi qui
les dépouilleras ! »
Tandis que les bandits se chamaillaient une fois de
plus à leur habitude, Chipie exerça une ultime poussée
sur le derrière dodu de Lucky et réussit à l’expédier de
l’autre côté de la cloison. Après quoi elle se précipita à sa
suite.
Trop tard, hélas ! Le mouvement avait été aperçu par
Samuel qui en resta bouche bée d’émotion. Son tisonnier
à la main, il regarda longuement autour de lui, n’en
croyant pas ses yeux : tous les petits dalmatiens avaient
disparu.
Reprenant ses esprits, il s’exclama d’un air furieux :
« Gaspard ! Gaspard ! Regarde un peu ! Les chiens se
sont enfuis ! Pftt ! Volatilisés ! Ils sont partis par ce
trou… J’ai vu remuer quelque chose dans ce coin !
Prenons nos lampes électriques pour y voir plus clair…
Viens ! Suis-moi ! »
Les deux Kanaye se précipitèrent sur la porte,
passèrent vivement dans le hall faiblement éclairé par la
lune, et se mirent à le fouiller en tous sens à l’aide de
leurs torches.

Ils ne levèrent pas tout de suite la tête et le sergent


Chipie s’en félicita muettement. Car c’était là-haut, au
sommet de l’escalier, que le sergent, en désespoir de
cause, faisait manœuvrer sa troupe de petits fugitifs.
Pauvre Chipie ! Elle agissait au mieux de son
inspiration, mais elle ne voyait guère encore comment
elle réussirait à faire sortir les chiots de leur vaste prison.
Aucune porte n’était ouverte et le trou dans la vitre
brisée ne pouvait permettre aux petits chiens de s’enfuir :
tous étaient bien trop gros pour passer par-là ! En
silence, Chipie pressait donc la manœuvre : quand ses
protégés seraient sur le palier, elle s’occuperait de leur
trouver une cachette !
Soudain, l’un des chiots, maladroit, marcha sur la
patte d’un autre qui laissa échapper un faible cri. Ce cri
fut entendu de Samuel qui leva sa torche.
« Nom de quatre-vingt-dix-neuf chiens ! Gaspard !
Regarde là-haut… Ce sont eux ! »
Et il ajouta d’une voix mielleuse à l’adresse des
fugitifs :
« Voyons, mes mignons ! Redescendez bien vite !
Cessez de jouer à cache-cache avec votre vieil oncle
Samuel… Je ne vous ferai aucun mal !
— Comment ? s’écria derrière son dos ce gros nigaud
de Gaspard. Comment ? Mais je croyais que nous
devions leur briser l’échine à coups de tisonnier !
— Tais-toi donc, imbécile ! grommela Samuel,
furieux. Tu vois bien que tu les effraies… Flûte ! Voilà
qu’ils ont disparu. »
C’était vrai. A présent, le palier était désert.
« Il ne nous reste plus qu’à grimper au premier,
ajouta Samuel… Tu fouilleras cette pièce et moi les deux
autres… »
Et Samuel fouilla avec ardeur. Chipie, faute de mieux,
avait rassemblé les chiots sous un vaste lit. Presque tout
de suite, Samuel vint fouiner de ce côté. Ah ! Quel
remue-ménage ce fut ! Chipie lui sauta à la figure en
crachant et lui retomba sur le dos, griffes dehors. Les
petits chiens sortirent de dessous le lit et s’égaillèrent
dans toutes les directions.
« Gaspard ! hurla Samuel, suffoqué. C’est ce maudit
chat ! Attrape-le ! C’est lui qui mène la bande ! »
Gaspard, voulant se porter au secours de son frère,
trébucha sur un chiot et s’étala. Profitant de la confusion,
Chipie ne perdit pas de temps : elle entraîna les chiots au
rez-de-chaussée et leur ordonna de se réfugier sous
l’escalier. Dociles, les fugitifs lui obéirent et s’entassèrent
en silence dans l’ombre des marches.
Cependant, de plus en plus furieux, les frères Kanaye
descendaient à leur tour.
« Sales bêtes ! hurlait Samuel. Après toutes les
gentillesses que nous avons eues pour eux ! Nous faire
ça, à nous, leurs gardiens chéris ! Quelle ingratitude !
— Non, ce n’est vraiment pas bien ! » approuvait
Gaspard.
Subitement, Chipie aperçut l’un des enfants de Pongo
resté au bas des marches. Il s’agissait de le soustraire au
regard des Kanaye. Chipie fit donc deux pas en avant,
empoigna le chiot… et le chiot cria. Là-dessus, Samuel
découvrit la retraite des fugitifs… Chipie, une fois de
plus, dut donner le signal de la débandade ! Quel
carrousel, mes amis !
Le colonel, qui suivait l’opération à travers la fenêtre
brisée, sursauta quand il vit la file des chiens poursuivie
par les Kanaye.
« Hep ! Sergent ! appela-t-il.
— Pas le temps de vous expliquer ! Navré ! lança
Chipie au passage. Suis occupé, mon colonel ! »
Samuel et Gaspard, cependant, avaient réussi à
chasser les chiots devant eux jusqu’à une pièce dont ils
s’empressèrent de fermer les portes.
« Les voilà pris, Gaspard ! cria Samuel. Ne les
laissons pas nous échapper ! »
Tandis que, à l’intérieur de la pièce, Chipie et les
chiots s’efforçaient de trouver des cachettes, le colonel, à
la fenêtre, se mordillait les moustaches de rage
impuissante. Si seulement il n’avait pas souffert de ces
rhumatismes qui le paralysaient, il aurait pu agir lui-
même, voler au travers d’une des fenêtres de la pièce…
Or, juste à ce moment, Pongo et Perdita, après un
voyage long et épuisant, se trouvaient non loin de là, à un
carrefour. Ils se tenaient immobiles, hésitant sur la
direction à prendre. La neige couvrait les chemins.
Perdita se sentait découragée.
« Pongo, Pongo ! soupira-t-elle. Je crois bien que
nous sommes perdus.
— Attends, Perdita. Il me semble, au contraire, que
nous devons être près du but à présent. Je vais essayer
d’établir un contact ! »
Et Pongo lança un appel dans la campagne gelée. Le
colonel l’entendit.
« Pongo et Perdita ! s’écria-t-il tout joyeux. Enfin ! »
Il répondit d’une voix puissante et courut à leur
rencontre. Mais comme les dalmatiens couraient encore
plus vite que lui, la rencontre eut lieu à moins de cent
mètres du château.
« Le colonel ! Vous êtes le colonel, n’est-ce pas ?
demanda tout de suite Pongo.
— Nos petits ? Comment vont nos petits ? s’inquiéta
Perdita.
— Pas le temps de vous expliquer, répondit le colonel
un peu haletant. Je crains que les enfants ne soient en
difficulté. Il n’y a pas un instant à perdre. Suivez-moi ! »

Tandis que les trois chiens s’élançaient sur la neige, le


sergent Chipie vivait en héros ce qu’il croyait bien être le
dernier moment de sa vie. Faute d’avoir trouvé une
cachette, il avait massé les chiots dans un coin et leur
faisait un rempart de son corps. Piètre rempart en
vérité ! Déjà Samuel brandissait son tisonnier.
« Nous les avons, Gaspard ! Pas de quartier ! »
C’est alors qu’une bombe parut exploser derrière leur
dos. Les carreaux d’une fenêtre furent pulvérisés. Volant
littéralement à travers l’ouverture, Pongo et Perdita –
c’étaient eux – atterrirent sur le tapis et se tinrent là,
montrant les crocs, dans une attitude menaçante.
« Mais ce sont des hyènes enragées ! » s’exclama
Samuel, épouvanté.
Volant littéralement à travers l’ouverture, Pongo et
Perdita atterrirent sur le tapis.
La suite ne traîna pas… Ce fut une mêlée sauvage de
coups de pieds, de crocs, de poings et de griffes ! Moins
agiles que les dalmatiens et Chipie, les Kanaye se
rossaient mutuellement dans leurs efforts pour se
débarrasser de leurs ennemis. A un certain moment,
pourtant, Samuel projeta Pongo contre la porte. Puis il
prit une grosse bûche et l’abattit sur le chien effondré.
Mais Perdita fit dévier son geste… Sous le choc, la porte
vola en éclats ! C’était l’issue idéale pour faire fuir les
chiots !
Du dehors, le colonel encourageait les combattants :
« Bravo, sergent ! Vous êtes magnifique ! Donnez
donc à ces gaillards ce qu’ils méritent ! »
Mais Chipie avait autant de sagesse que de vaillance.
« Sonnez donc plutôt la retraite, mon colonel ! Sauf
votre respect, c’est le moment ! »
Le colonel comprit que la chatte avait raison et obéit
à son sergent. Chipie se hâta de faire sortir les petits par
la porte fracassée. Puis elle leur fit prendre le chemin de
l’écurie de Capitaine.
Pendant ce temps, Pongo et Perdita tenaient les
frères Kanaye en respect. Pour finir, Perdita tira le tapis
sur lequel Gaspard était debout : le bandit tomba sur les
bûches qui flambaient dans la cheminée. Il se releva en
hurlant, renversa Samuel. Tous deux se trouvèrent
projetés contre un mur. Sous le choc, une partie du vieux
château s’effondra. Pongo et sa compagne en profitèrent
pour aller rejoindre leurs petits.
CHAPITRE XII

La fuite dans la nuit

SAMUEL ET GASPARD eurent beaucoup de mal à se


dégager des gravats sous lesquels ils étaient enfouis.
Quand ils y parvinrent, leur colère ne connaissait plus de
bornes.
« Viens, Gaspard ! ordonna Samuel. Dans la neige
nous aurons vite fait de retrouver la trace des fuyards ! »
Pour l’instant, ceux-ci étaient tous réunis dans
l’écurie de la ferme. Pour la première fois depuis
l’enlèvement des chiots, la famille Pongo était au
complet ! Avant même de remercier le colonel et surtout
Chipie qui avait tant fait pour eux, les deux grands
dalmatiens embrassèrent avec émotion leurs quinze
petits.
« Papa ! Maman ! Quelle joie de vous revoir !
— Oh ! Mes chéris ! Mes chéris ! » ne cessait de
répéter Perdita en leur prodiguant d’affectueux coups de
langue.
Soudain, avec stupeur, elle s’aperçut d’une chose
incroyable : sa progéniture semblait s’être multipliée.
Elle voyait des petits dalmatiens partout !
« Mais… mais… vous êtes plus de quinze !
— Quatre-vingt-dix-neuf au total ! annonça Lucky
d’un air espiègle.
— D’où viennent les autres ? » s’enquit Pongo.
Chipie se chargea d’expliquer :
« Kruela von Teufel les a achetés dans des chenils
londoniens. Elle élevait tout le lot ici. Quand les chiots
auraient été adultes… hum…, elle aurait fait des
manteaux avec leur peau. Mais les événements se sont
précipités et elle a ordonné que… heu… la besogne soit
expédiée cette nuit même.
— L’horrible femme ! s’écria Perdita. Rentrons vite à
Londres, Pongo. Au fait… qu’allons-nous faire des autres
chiots ?
— Emmenons-les avec nous… Je suis sûr qu’Anita et
Roger n’auront pas le cœur de les chasser… »
Le dalmatien fut interrompu par Capitaine, que l’on
avait chargé de faire le guet.
« Alerte, mon colonel ! J’aperçois des phares sur la
route. Une camionnette arrive de ce côté.
— Ce sont nos ennemis ! s’écria Chipie qui y voyait
dans la nuit comme en plein jour. Ils ont suivi nos
traces !
— Eh bien, sautons-leur dessus ! Attaquons-les ! »
ordonna le colonel d’une voix tonnante.
Chipie doucha cet enthousiasme en déclarant :
« Je crois que ce serait courir au désastre, mon
colonel.
— Oui, tu as raison. Fuyez donc, cher Pongo, avec
toute votre suite !
— Fuyez ! Fuyez ! répéta Capitaine de son poste de
guet. Les Kanaye seront bientôt là. »
Mais Perdita ne consentit à partir qu’après avoir
chaudement remercié le colonel, Capitaine et en
particulier Chipie dont le courage lui avait permis de
récupérer ses quinze enfants légitimes augmentés de
quatre-vingt-quatre rejetons adoptifs.
Puis le sergent Chipie brusqua les adieux en dirigeant
les fugitifs vers une porte de derrière.
« Sortez par là ! Tandis que vous couperez à travers
champs pour reprendre la route de Londres, nous ferons
en sorte de retenir le plus longtemps possible l’ennemi
sur place.
— Merci ! Encore merci !
— De rien, de rien ! Nous n’avons fait que notre
devoir ! »
Tandis que Pongo, Perdita et les quatre-vingt-dix-
neuf chiots s’enfonçaient dans la nuit, le colonel leur cria
encore bonne chance. Puis il se tourna vers ses deux
acolytes.
« Et maintenant, au travail, scrongneugneu ! S’agit de
montrer à ces gaillards de quel bois nous nous
chauffons ! »
Au même instant, la camionnette des frères Kanaye
s’arrêta en grinçant devant l’écurie de Capitaine. Le
cheval hennit avec la force d’une sirène d’alarme. Le
colonel se rua sur la porte en aboyant. Chipie miaula et
cracha.

« Allons, bon ! Qu’est-ce que c’est ? » bougonna


Samuel en mettant pied à terre, suivi de Gaspard.
Il le sut bientôt en recevant une ruade de Capitaine
en plein postérieur. Il s’envola magnifiquement en
direction d’une palissade contre laquelle il s’écroula. Une
seconde ruade de Capitaine permit à Gaspard d’aller
rejoindre son frère bien-aimé. Puis les crocs du colonel
entrèrent en jeu… et dans le gras des mollets des Kanaye.
Cependant, avant d’aller s’assommer contre la
palissade, Samuel avait eu le temps de jeter un coup
d’œil dans l’écurie et de se rendre compte que les
dalmatiens ne s’y trouvaient plus.
Sa première pensée, en reprenant conscience, fut
pour avertir Gaspard :
« Ces maudits chiens ont filé, Gaspard ! Faisons-en
autant, sinon nous y laisserons notre peau. Et je ne pense
pas que Kruela von Teufel puisse en tirer quelque chose…
— D’autant moins que la mienne est en mauvais état,
grommela Gaspard en découvrant deux larges déchirures
dans le fond de son pantalon.
— Vite ! Retournons à la camionnette ! »
Battant en retraite devant le vaillant trio déchaîné, les
bandits se hâtèrent de remonter en voiture. Samuel
démarra.
« En suivant la route, nous aurons tôt fait de
rattraper ces satanées bestioles. Nous n’avons qu’à
repérer leurs traces dans la neige ! »
Pongo, de son côté, savait parfaitement que les pattes
de sa nombreuse troupe laisseraient forcément leur
empreinte, bien visible, sur le tapis neigeux. Cela le
tracassait à l’extrême ! Songez donc : cent un dalmatiens
à la fois ! Multipliez par quatre et vous aurez le nombre
exact de pattes… Pas tout à fait, il est vrai, car Lucky,
déjà fatigué, n’avançait plus que sur trois. Il fallait faire
quelque chose pour éviter une catastrophe.
Pongo n’était jamais à court d’imagination. Par
ailleurs, le hasard lui vint en aide. Il aperçut soudain sur
sa droite un petit cours d’eau gelé. C’était providentiel.
La surface lisse de la glace, il le savait, ne garderait
aucune trace de leur passage. C’était le chemin idéal.
« Vite, Perdita ! souffla-t-il à sa compagne. Que tout
le monde me suive ! »
Et il montra aux chiots la manière de se laisser glisser
sur la piste gelée. Au début, les petits trouvèrent très
amusant de faire ainsi de belles glissades au clair de lune.
Par malheur, les phares de la camionnette des frères
Kanaye apparurent au tournant de la route.
« Alerte ! murmura Perdita, un peu affolée. Voici nos
ennemis !
— Sous le pont, sous le pont ! ordonna Pongo avec
décision. Qu’aucun de vous n’aboie ! Qu’aucun de vous
ne bouge ! Chut ! »
La camionnette s’arrêta sur la route, juste au-dessus
des fugitifs. Un des chiots glissa et faillit surgir en pleine
lumière. Pongo n’eut que le temps de le rattraper.
« Où diable peuvent bien être passés ces chiens ? fit la
voix de Samuel.
— Peut-être, émit timidement Gaspard, se sont-ils
engagés sur la glace afin de ne pas laisser de traces ? »
Mais Samuel savait que son frère était naturellement
idiot. Aussi ne prêta-t-il aucune attention à sa remarque.
« Quel crétin tu es ! lui dit-il au contraire
aimablement. Penses-tu que les chiens raisonnent
comme les hommes ? »
Et, dans un horrible grincement, la camionnette
repartit. Sous leur pont, Pongo et Perdita poussèrent un
soupir de soulagement.
« La voie est libre, Perdita ! » annonça Pongo après
avoir tendu le cou et vu disparaître les feux arrière du
véhicule.
La petite troupe se remit donc en marche. Mais les
chiots commençaient à trouver le voyage long et fatigant.
Ils perdaient à tout instant l’équilibre et cela les poussa
bientôt à récriminer.
« Dis, papa, demanda à la fin Lucky. Est-ce que nous
ne pouvons pas marcher sur la neige maintenant ?
— Non fiston ! Ce ne serait pas prudent ! »
Et, pour encourager les autres à trotter derrière lui,
Pongo prit Lucky par la peau du cou et força l’allure.
CHAPITRE XIII

101 labradors noirs

DANS LA NUIT FROIDE et tranquille, les dalmatiens


trottaient en bon ordre. Pongo et Perdita auraient été
moins calmes s’ils avaient su que Kruela était maintenant
au courant de leur fuite. Impatiente de retourner au
château du Diable pour voir si Samuel et Gaspard avaient
bien exécuté ses ordres, elle s’était mise en route avant
l’aube. Et voilà que sa voiture avait croisé la camionnette
des frères Kanaye. Hélés au passage par Kruela, les deux
hommes avaient dû s’arrêter et donner des explications.
En apprenant l’évasion des petits chiens, Kruela était
entrée dans une rage folle.
« Il faut les retrouver à tout prix ! s’était-elle écriée.
Sinon, il vous en cuira. Du reste, je vais participer aux
recherches. Gare aux petits misérables ! »
Désormais, les Kanaye n’étaient plus seuls à écumer
la campagne. Kruela, elle aussi, essayait, à bord de sa
voiture noire et rouge, de retrouver la trace des fugitifs.
Ceux-ci, cependant, un peu avant l’aube, furent
obligés de quitter le lit glacé du cours d’eau. Ils coupèrent
à travers champs pour se diriger vers un village-étape où,
grâce au Grand Aboi et à la diligence du colonel, un
comité d’honneur de la caninité locale les attendait.
Comme ils approchaient de leur but, un colley vint à
leur rencontre. Pongo compta vivement ses enfants et
leurs amis pour savoir si la petite troupe était bien au
complet.
« Quatre-vingt-dix-sept, quatre-vingt-dix-huit… Nom
d’un chien, il en manque un ! »
Bien entendu, c’était Lucky qui s’était attardé dans la
neige. Il geignait.
« Je suis fatigué. Et j’ai faim. Et j’ai le museau gelé. Et
la queue ! Et aussi le bout des pattes. Et… »
Fort heureusement, le colley se précipita.
« Pongo et Perdita ! Vous, enfin ! Nous commencions
à craindre que vous n’ayez été rattrapés ! Depuis le temps
que nous vous attendons ! Venez vite. Nous avons un
abri pour vous dans l’étable de notre ferme ! »
Cette étable était vraiment la plus merveilleuse des
auberges. Les vaches qui s’y trouvaient firent le meilleur
accueil aux réfugiés.
« Regarde, dit l’une d’elles à sa voisine. As-tu jamais
vu des chiots aussi adorables ?
— J’ai faim, maman ! » déclara en pleurnichant l’un
des enfants de Perdita.
Et les quatre-vingt-dix-huit autres petits dalmatiens
de reprendre en chœur sur le mode larmoyant :
« Nous avons faim ! »
C’est alors que les braves vaches prouvèrent ce dont
elles étaient capables. Tout émues, elles offrirent leur
bon lait aux petits qui s’en régalèrent sous le regard
attendri de Pongo et de Perdita. Les deux grands
dalmatiens, cependant, ne furent pas oubliés. Le colley et
les autres membres canins du comité de réception leur
apportèrent de copieux reliefs qu’ils avaient distraits de
la table de leurs maîtres.
« Ce n’est pas grand-chose, expliqua le colley sur un
ton d’excuse, mais cela vous soutiendra toujours en vous
rendant des forces. Quand vous aurez mangé, dormez
sans crainte. Je monterai la garde. Et demain matin vous
pourrez reprendre la route et aller jusqu’à Dinsford. Il y a
là-bas un labrador qui, prévenu, vous attend. Son
compagnon est un épicier qui a quantité d’excellentes
choses dans sa boutique. »
Pongo et Perdita remercièrent les vaches et leurs
amis chiens. Puis les cent un dalmatiens se couchèrent
côte à côte pour se reposer quelques heures.
Il faisait grand jour quand le colley les réveilla.
« Il est temps de partir, chers amis ! » leur dit-il.

Dehors, il neigeait toujours et ni la neige ni la clarté


ne favorisaient la fuite des dalmatiens. Pour éviter de
laisser derrière eux des traces trop apparentes, Pongo
imagina un stratagème. Chaque fois qu’ils étaient obligés
de traverser une route, Pongo attendait que Perdita et les
petits soient passés de l’autre côté. Alors, tenant une
branche dans sa gueule, il faisait de son mieux pour
effacer les marques des quatre fois cent une pattes (faites
vous-même le calcul) en ayant bien soin de marcher à
reculons.
Soudain, il entendit corner une voiture. C’était Kruela
qui, roulant doucement, inspectait les environs. La
camionnette ferraillante des frères Kanaye la suivait à
courte distance. Pongo n’eut pas le temps d’achever
d’effacer les traces… tout juste celui d’ordonner un
sauve-qui-peut général en direction de Dinsford. La
manœuvre réussit grâce à la protection d’une haie.
N’empêche que Kruela repéra les marques et, arrêtant sa
voiture, fit signe à ses acolytes.
« Samuel ! Gaspard ! J’ai retrouvé la piste. Les chiens
se dirigent sûrement vers Dinsford. Rendez-vous là-
bas ! »
Ayant dit, elle démarra et s’éloigna à vive allure…
Cependant, les cent un dalmatiens couraient
toujours. Ils perçurent bientôt un aboiement lointain qui
les guida : c’était celui du labrador qui venait à leur
rencontre, tout joyeux.
« Pongo ! Perdita ! Une bonne nouvelle pour vous !
J’ai trouvé le moyen de vous faire rentrer directement
chez vous ! »
De surprise, Pongo s’immobilisa tout net.
« Comment cela ? Vous voulez dire… que nous
n’aurions plus à marcher, nous et les petits ?
— Exactement ! Je vous ai déniché un camion qui
vous contiendra tous et vous conduira à Londres en
droite ligne ! Mais il faut vous presser. Suivez-moi ! »
Eperdus de reconnaissance et pleins d’espoir, les
fugitifs se hâtèrent jusqu’au village où le labrador les fit
entrer dans l’entrepôt d’un ramoneur par la porte de
derrière. Les cent un dalmatiens s’y engouffrèrent. Pongo
ne se faisait pas trop d’illusions. Il savait que leurs traces
se liraient clairement sur la neige… et que Kruela était à
leur poursuite. Il fallait faire vite pour lui échapper.
Le labrador, par la fenêtre, montra un camion rangé
le long du trottoir.
« Vous voyez ce camion de déménagement ? Il doit
repartir pour Londres dès que son moteur sera réparé ! »
Au même instant, Perdita frissonna : la voiture noir
et rouge de Kruela venait de tourner le coin de la rue,
bientôt suivie par la guimbarde des frères Kanaye.
« Pongo ! Pongo ! murmura Perdita tremblante. Il
faut à tout prix faire monter les petits dans ce camion.
Mais comment nous y prendre sans être vus ? »
Pongo se mit à réfléchir intensément, Kruela
conduisait avec lenteur sa voiture le long de la rue.
Samuel et Gaspard avaient disparu, sans doute pour
ratisser les environs. Ils pouvaient revenir d’un instant à
l’autre. Comment Pongo allait-il faire pour conduire sa
troupe de petits chiens jusqu’au camion ?
C’est alors que le destin lui vint en aide… Le labrador,
considérant le pelage noir et blanc de ses amis, venait de
soupirer :
« Avec vos taches, vous ne passez pas facilement
inaperçus. Si vous pouviez devenir tout noirs comme
moi, on ne vous reconnaîtrait pas.
— Oui, murmura Perdita pensivement. Il faudrait que
nos enfants et leurs compagnons soient aussi noirs que
ce gentil chiot qui joue près de la porte, par exemple !
— Quel chiot ? » Le labrador regarda dans la
direction indiquée. « Ce chiot n’est pas du village, dit-il.
Hé ! Petit ! Qui es-tu ? Et d’où viens-tu ? »
Sans répondre, le chiot noir courut vers Perdita.
Emporté par son élan, il ne put s’arrêter à temps et vint
se cogner contre la chienne.
« Hé ! là ! fit Perdita. Doucement, mon garçon ! »
Puis, fronçant les sourcils : « Mais, ma parole, ce n’est
pas… c’est… c’est Lucky ! »
Lucky, qui ne ratait jamais une occasion de faire une
bêtise, avait trouvé le moyen de se faufiler dans un
hangar édifié dans la cour du ramoneur, et là, il s’était
battu avec un sac de suie.
« Seigneur ! s’écria Perdita. Comment débarbouiller
ce petit cochon ? »
C’est alors que le possesseur d’un des cerveaux les
plus subtils de toute la caninité eut une idée
sensationnelle.
« Lucky, demanda Pongo, y a-t-il beaucoup de suie
dans le hangar ?
— Des sacs et des sacs, répondit le petit.
— Parfait. Nous allons tous devenir des chiens noirs.
— Votre mari est un génie », dit le labrador à Perdita
tout en précédant ses hôtes.
Dans le hangar s’empilaient des sacs de suie,
attendant sans doute d’être transportés à la décharge
publique.
« Dix chiens par sac ! commanda Pongo. Déchirez la
toile avec les dents ! Roulez-vous ! »
Les quatre-vingt-dix-neuf chiots, ravis de se salir sans
encourir de punition, obéirent avec délice. En quelques
minutes, ils se retrouvèrent du plus beau noir.
« Et maintenant, ma belle, à notre tour, dit Pongo à
sa femme. Roulons-nous aussi dans la suie. »
Perdita ne s’exécuta pas de très bon cœur. Elle avait
horreur de tout ce qui pouvait salir le fond blanc de son
pelage. Lorsque Pongo l’eut aidée à faire les ultimes
retouches, il trouva les paroles qui convenaient :
« Ma chère ! s’exclama-t-il. Si tu voyais comme le
noir te sied bien ! Tu parais plus svelte que jamais ! »
Perdita sourit de plaisir.
« Et moi, demanda Pongo, comment me sied la suie ?
— Oh ! la sied te suie à merveille ! » répondit
étourdiment Perdita, pour la plus grande joie des jeunes
qui éclatèrent de rire.
Hélas ! l’heure n’était pas à la joie. Il fallait avant tout
songer à sortir de ce pas difficile. Le labrador était
enthousiasmé par le plan de Pongo. Et puis, il était assez
fier aussi de voir cent un dalmatiens transformés en
autant de labradors noirs.

« Vous ne pouvez pas tous défiler ainsi jusqu’au


camion, déclara-t-il. Il faut vous y rendre par petits
groupes, de manière à ne pas trop éveiller l’attention. Je
me charge de conduire le premier groupe. En avant ! »
Pongo et Perdita le suivirent d’un regard anxieux
tandis qu’il plongeait bravement dans la rue, une
vingtaine de chiots derrière lui. Par malchance, les frères
Kanaye revinrent à l’instant même où Kruela
disparaissait au coin de la rue. La file des petits chiens
passa tout près des bandits qui avaient mis pied à terre
pour mieux étudier le terrain alentour. Gaspard ouvrit
des yeux ronds.
« Regarde, Samuel ! Les petits dalmatiens… ils se
sont déguisés ! »
Samuel lança une rude bourrade à son frère, qu’il
jugeait de plus en plus idiot.
« Mais bien sûr ! répliqua-t-il en ricanant. Les
dalmatiens se font teindre en noir, c’est bien connu !
Crétin, va ! »
Gaspard ne pipa mot. Tous deux reprirent leurs
recherches.
En entendant la réflexion de Gaspard, Perdita avait
failli avoir un arrêt du cœur. Le misérable avait deviné la
vérité au premier coup d’œil.
Elle ne respira – et Pongo aussi – qu’en voyant le
labrador et sa fournée de petits ramoneurs parvenir sains
et saufs au camion. Le labrador montra aux jeunes
comment grimper à l’abattant : ils y réussirent très bien
et se camouflèrent à l’intérieur où il faisait du reste
tellement noir qu’on ne les voyait plus du tout.
« Allons ! Tout va bien ! murmura Pongo, soulagé.
Prépare-toi, Perdita. Partageons-nous le reste des
chiots… Tu vas sortir d’abord avec un premier groupe,
puis ce sera à moi, et ainsi de suite jusqu’à ce que nous
ayons mis tout le monde en sûreté…
— J’espère que nous en aurons le temps ! » soupira
Perdita angoissée.
Sans encombre, derrière le dos des Kanaye, elle gagna
le camion et y fit monter les chiots qui l’accompagnaient.
Puis ce fut au tour de Pongo de conduire d’autres
petits au camion.
« Jusqu’à présent, tout va bien, dit-il à sa compagne
en rassemblant une autre fournée. Suis-moi avec un
nouveau groupe dès que le mien sera à l’intérieur… »
Le sauvetage allait bon train quand la voiture de
Kruela reparut. Le labrador donna l’alerte de sa grosse
voix qu’il réussit à réduire en un simple murmure :
« Attention ! Voici la méchante femme qui vous
poursuit. Précipitez le mouvement ! »
Kruela était dans une rage folle. Ses recherches
avaient échoué.
Elle arrêta sa voiture à deux pas du camion de
déménagement et appela très fort :
« Samuel ! Gaspard ! »
Les deux frères s’empressèrent d’accourir.
« Nous voilà, madame ! »
Kruela se pencha hors de sa voiture et cria :
« Alors, tas de vauriens ! Vous n’avez encore rien
trouvé ? Dégelez-vous un peu, espèces de paresseux !
— C’est que, précisément, nous le sommes… gelés !
répondit Gaspard qui claquait des dents. Nous avons les
pieds dans la neige. La neige, c’est froid. Alors, nos pieds
sont froids aussi et nous risquons d’attraper un rhume de
cerveau !
— Comme si vous possédiez un cerveau ! Imbéciles !
Pourquoi croyez-vous que je vous paie ? »
Samuel tenta d’adoucir son irascible patronne.
« Ecoutez, madame, ces petits chiens ont bel et bien
disparu. Je ne pense pas… »

Elle l’interrompit, furieuse.


« Je vous interdis de penser. C’est moi qui pense à
votre place ! Et je vous ordonne de rattraper ces chiots, et
plus vite que ça encore ! Sinon, gare à vous, mes
gaillards ! »
Samuel haussa les épaules mais ne dit rien et se remit
à fureter de tous côtés avec son frère. Impatiente, Kruela
s’agitait dans sa voiture, pianotant sur le volant avec des
doigts fébriles.
Heureusement qu’elle ne regardait pas du côté du
camion, ce qui permit à Perdita d’y enfourner sans
crainte un nouveau contingent de petits chiens noirs.
Durant tout ce temps, le chauffeur du camion et le
mécanicien chargé de dépanner le véhicule étaient restés
plongés dans le moteur, à l’avant. Leur besogne les
absorbait si bien qu’ils n’avaient rien vu ni rien entendu
de ce qui se passait autour d’eux. Le mécanicien finit par
lever la tête en déclarant au chauffeur, d’un air satisfait :
Un nouveau contingent de petits chiens.
« Voilà, mon vieux ! Vous pouvez repartir ! La panne
est réparée. Ménagez un peu le moteur et vous arriverez
sans encombre à Londres. »
« Dépêchez-vous de monter ! » conseilla le labrador,
inquiet.
Pongo vérifia d’un coup d’œil que Perdita et les chiots
étaient en sûreté à bord du camion. Il n’avait plus le
choix : il lui fallait rejoindre à son tour le véhicule, avec
la dernière fournée de chiots. Le moteur pétaradait
déjà… Il s’élança.
« Courage, les enfants ! dit-il à sa petite troupe.
Courez ! Courez ! »
Mais, en son for intérieur, il tremblait
d’appréhension. En effet, Kruela s’était retournée et
observait la manœuvre d’un œil soupçonneux.
« Plus vite ! Plus vite ! » pressa le labrador en
poussant les chiots du museau.
Et il aida Pongo à les faire passer à Perdita qui, au fur
et à mesure, les mettait en lieu sûr. Bientôt, il ne resta
plus que Pongo et Lucky à monter. C’est alors qu’une
double catastrophe se produisit. Le camion démarra
lentement et une plaque de neige tomba du toit d’une
maison sur Lucky.
La neige, en fondant, découvrit le pelage tacheté du
chiot. Kruela, qui s’intéressait de plus en plus au manège
anormal des chiens noirs, comprit soudain ce qu’elle
soupçonnait déjà vaguement.
Un cri de triomphe lui échappa : elle venait de
retrouver les dalmatiens !
CHAPITRE XIV

La poursuite

« SAMUEL ! GASPARD ! hurla Kruela en se


démenant comme une diablesse dans sa voiture. Les
voilà ! Ce sont eux qui s’échappent… là-bas… Ça paraît
impossible à croire, mais c’est pourtant vrai. Ils se sont
déguisés ! »
Les frères Kanaye arrivèrent en courant.
« Sus ! Sus au camion ! » s’écria Kruela.
Fort heureusement, dans son impatience, elle ne
parvenait pas à remettre sa voiture en marche, et les
Kanaye durent perdre de précieuses minutes à regagner
leur tacot et à le faire démarrer.
Dans l’intervalle, le camion de déménagement avait
pris de la vitesse. Hélas ! Hélas ! Pongo, qui avait saisi
Lucky dans sa gueule, n’était toujours pas monté ! Il
courait derrière aussi vite qu’il le pouvait, encouragé par
Perdita debout sur l’abattant.
« Hardi, Pongo ! Un dernier effort ! »
Pongo comprit que, s’il permettait au camion de
forcer encore l’allure, il était perdu. Il accéléra et, d’un
bond désespéré, atterrit sur l’abattant où il se tint
accroché des quatre pattes. Perdita se hâta de le
débarrasser de Lucky puis elle aida son mari à terminer
son escalade. Enfin ! Les cent un dalmatiens étaient
provisoirement à l’abri à l’intérieur du camion. Dinsford
s’effaçait déjà derrière eux et ils ne voyaient nulle part
trace de leurs poursuivants.
C’est que le labrador, désireux de protéger ses amis,
s’était chargé de retarder les bandits. Il avait renversé les
frères Kanaye en se faufilant entre leurs jambes et
Kruela, pour passer, avait été forcée d’attendre que les
deux lascars se soient relevés.
Dans leur refuge roulant, les chiens se réjouissaient.
L’intérieur du véhicule était spacieux et il ne s’y trouvait
que quelques meubles. Le chauffeur conduisait
rapidement. Il avait hâte d’atteindre Londres et de
rejoindre sa famille car c’était la veille de Noël. Pongo,
Perdita et les petits se réjouissaient, eux aussi, à la
pensée d’avoir bientôt un toit véritable au-dessus de leur
tête. Comme Roger et Anita allaient être heureux en
revoyant leurs chers dalmatiens !
Soudain, Pongo aperçut l’auto noir et rouge de Kruela
qui arrivait à vive allure. Terrifiés, les chiots se cachèrent
sous des bâches et dans les tiroirs d’une vieille commode.
Kruela, penchée sur son volant, écrasa l’accélérateur.
Elle arriva à la hauteur du camion, le serra de près et lui
fit une queue de poisson. Puis elle se laissa dépasser et
recommença la manœuvre avec l’espoir d’envoyer le gros
véhicule dans le fossé. Mais le chauffeur n’était pas un
novice.
« Hé ! Madame ! Nom d’un pétard ! Que diable
essayez-vous de faire ? Vous êtes folle ou quoi ? »
Kruela se souciait peu de ses injures. Et tandis que
Pongo et Perdita regardaient de tous leurs yeux en
tendant le cou, elle recommença une troisième fois la
manœuvre. Mais ce coup-ci elle dérapa sur le sol verglacé
et se retrouva dans un champ enneigé, sans grands
dommages d’ailleurs, sinon pour sa belle voiture. Folle
de rage, elle parvint à se dégager. Entre-temps, le camion
avait pris de l’avance. Le tacot des frères Kanaye rattrapa
l’auto de Kruela. L’un derrière l’autre, ils se lancèrent à la
poursuite du camion.

« Attends un peu, Gaspard ! dit Samuel à son frère. A


moi de jouer ! J’ai l’impression que Kruela se débrouille
mal. Je vais lui donner un coup de main à ma façon et
envoyer ce camion dans le fossé en moins de cinq
secondes ! Cramponne-toi, vieux ! »
Le chauffeur du fourgon, regardant dans le
rétroviseur, n’en croyait pas ses yeux. Ah ! çà ! Les gens
étaient-ils donc tous fous en cette veille de Noël ? Quant
à Pongo et à Perdita, ils suivaient la scène avec
appréhension. Comment cette folle poursuite allait-elle
se terminer ?
Kruela se rapprochait de plus en plus. Les chiots,
épouvantés, tremblaient au fond de leurs cachettes.
« Après tout, bougonna le chauffeur en jetant un
nouveau coup d’œil à son rétroviseur, s’ils songent à
s’attaquer à moi, tant pis pour eux ! Mon véhicule est
terriblement lourd et tout le bobo sera pour eux ! A-t-on
idée de conduire comme ça en zigzag ! »
Il n’avait pas fini de parler qu’il sentit un choc à
l’arrière. Mais cela ne le troubla pas outre mesure car il
était solidement accroché à son volant.
Kruela, qui venait de l’emboutir volontairement, avait
maintenant l’avant de sa voiture encastrée sous le gros
camion. Elle se démenait comme une folle, tournant son
volant en tous sens et roulant des yeux terribles. Pongo
et Perdita n’osaient plus la regarder tant elle avait l’air
d’une diablesse. Et le camion roulait toujours…
Et pendant ce temps, que faisait Samuel ? Son zèle le
perdit. Aveuglé par son idée fixe d’envoyer le camion
dans le fossé, il oublia complètement de calculer ses
distances et négligea le fait que la voiture de Kruela se
trouvait entre le fourgon de déménagement et sa propre
guimbarde. Résultat ? Au moment où il s’élançait pour
faire au chauffeur une magnifique queue de poisson, sa
roue accrocha l’auto de Kruela !
Sous le choc, d’une violence inouïe, les deux voitures
volèrent littéralement en éclats ! Celle de Kruela,
brusquement dégagée du camion, se désagrégea si bien
que ses différentes pièces allèrent se disperser dans la
campagne alentour. Un véritable jeu de Meccano !
Ce fut miracle si Kruela et ses acolytes ne furent pas
tués ! Ils se retrouvèrent, quelque peu mâchés il est vrai,
dans le fossé plein de neige. Le camion lui, après avoir un
peu tangué, avait recouvré son équilibre et filait bon
train sur la route. A l’intérieur, délirant de joie, Pongo et
Perdita se félicitaient mutuellement de l’avoir échappé
belle !
Plus furieuse que jamais, Kruela passa sa colère sur
les frères Kanaye.
« Imbéciles ! Bons à rien ! Fainéants ! Incapables !
Doubles crétins ! Triples idiots ! Sans cervelle ! Débiles
mentaux ! Tas de buses ! Attardés ! Saboteurs !
Dégénérés ! Vous avez laissé échapper les chiens ! Vous
avez embouti ma belle voiture ! Allez ! Courez ! Remuez-
vous ! Faites quelque chose ! »
Mais Samuel et Gaspard avaient atteint la limite de ce
que deux hommes – fussent-ils des bandits – peuvent
supporter. Ils se relevèrent dignement, secouèrent la
neige qui les recouvrait et déclarèrent en chœur qu’ils en
avaient par-dessus la tête de Mme von Teufel et de ses
manteaux en peau de dalmatiens. Ils ne voulaient plus
jamais travailler pour elle.
Kruela eut beau prier et menacer, rien n’y fit. Ils la
laissèrent là, dans son fossé, à gémir et à se lamenter sur
la triste fin de son entreprise.
CHAPITRE XV

Les retrouvailles !

A REGENT’S PARK, cependant, dans la maison des


Radcliff, on s’apprêtait héroïquement à fêter Noël. Triste
veillée, en vérité. Ni Anita, ni Roger, ni Nounou ne
parvenaient à chasser de leur cœur le souvenir des
dalmatiens disparus.
Roger, malgré tout, aurait pu avoir un motif de se
réjouir. A la radio, on était précisément en train de
diffuser son premier grand succès. Soudain, il éteignit le
poste. Anita, qui s’occupait mélancoliquement à garnir
un petit sapin, lui demanda :
« Tu ne veux pas écouter ta chanson, mon chéri ? Te
voilà devenu célèbre, maintenant !
— Oui, je sais. Mais sans Pongo et Perdita je ne peux
pas être gai !
— Moi non plus, dit Nounou qui tenait un plat de
gâteaux d’une main et s’essuyait les yeux de l’autre. Les
chéris ! Parfois, la nuit, je crois les entendre aboyer… en
rêve, bien sûr ! »
Au même instant, de frénétiques aboiements
retentirent au-dehors.
« Voilà encore les oreilles qui me tintent ! soupira
Nounou. Cependant, on dirait bien… »
Mais Roger et Anita avaient entendu, eux aussi.
Tandis qu’ils se redressaient, s’interrogeant du regard,
Nounou fut plus rapide qu’eux ! Elle bondit dans l’entrée,
ouvrit la porte et… une avalanche de chiens noirs comme
du cirage déferla dans l’appartement au milieu
d’aboiements joyeux. L’avalanche submergea Nounou
qui se retrouva assise par terre tandis qu’une vingtaine
de petits chiens bien affectueux la débarbouillaient à
coups de langue.
Roger, lui aussi, se retrouva sur le tapis, à demi
écrasé sous le poids de Pongo qui délirait de joie. Anita,
aux prises avec Perdita qu’elle ne reconnaissait pas sous
son pelage noir, s’écria, un peu effarée :
« Roger ! Que signifie cette invasion ? Que nous veut
cette meute ?
— Ce sont des labradors, commença Roger en
essayant de se relever.
— Non pas ! s’écria Nounou qui venait de s’apercevoir
que les chiots laissaient sur son beau tablier blanc de
curieuses marques noires. Ce ne sont pas des labradors.
Ils ont dû se rouler dans la suie, mais… mais… ce sont… »
Elle avait empoigné Lucky dont le camouflage avait
été en partie dilué par la neige et acheva
triomphalement :
« Ce sont des dalmatiens ! Et voici notre petit Lucky !
— Oh ! mon vieux Pongo, c’est donc toi ! » s’exclama
Roger en frottant le museau du grand chien avec son
mouchoir.
Après quoi, le prenant par les pattes de devant, il se
mit à danser de joie avec lui à travers la pièce.
« Te voilà donc revenu, mon vieux copain ! »
Anita, de son côté, avait reconnu Perdita.
« Perdita ! Perdita chérie ! Je te retrouve enfin ! Où
donc étiez-vous tous passés ? »
Nounou avait pris un chiffon et époussetait les quinze
plus jeunes chiots. Elle avait deviné juste : c’étaient bien
les enfants de Perdita et de Pongo ! Au fur et à mesure,
elle les appelait par leur nom et les embrassait sur le
bout du nez.
Anita et Roger finirent par se jeter au cou l’un de
l’autre tant ils étaient heureux.
« C’est un miracle ! déclara solennellement Roger.

— Oui, soupira Anita. Un merveilleux cadeau de


Noël ! »
Pongo et Perdita échangèrent un tendre regard : ils
avaient mené à bien leur opération de sauvetage et se
sentaient tout fiers.
Nounou, qui continuait à s’escrimer du chiffon,
arracha ses maîtres à leur extase.
« Avez-vous remarqué ? dit-elle. Ils sont beaucoup
plus de quinze, ces petits ! »
Anita et son mari regardèrent autour d’eux et
éprouvèrent un tel choc qu’ils en restèrent deux bonnes
minutes sans voix. L’appartement fourmillait de petits
dalmatiens plus ou moins bien débarbouillés. Il y en
avait partout : sur et sous les meubles. Sur l’appui de la
fenêtre. Et même dans quelques tiroirs restés ouverts.
Ceux qui n’avaient pas encore été époussetés par Nounou
attendaient patiemment leur tour, assis sur les marches
de l’escalier.
« Mais… mais…, parvint enfin à murmurer Roger, il y
en a de tous les côtés. C’est affolant !
— Roger, bégaya Anita qui n’en croyait pas ses yeux,
ce n’est pas possible ! Ils sont au moins cent !
— C’est très simple ! décréta Nounou. Il n’y a qu’à les
compter. »
Sur quoi elle empoigna le chiot le plus proche d’elle,
sur la première marche de l’escalier, et l’épousseta
vivement. Puis elle passa à ses petits compagnons et, tout
en ôtant le plus gros de la suie, elle comptait :
« En voilà un… et deux… et trois… et quatre… et
sept… et huit… »
Roger entreprit de compter de son côté :
« Un, deux, trois, quatre, et six ici… et trois autres
là ! »
Anita aida son mari en lui désignant les groupes de
chiots, ici et là. Elle en découvrit onze sous les rideaux de
la fenêtre et quelques autres, groupés sous l’arbre de
Noël, dont ils paraissaient fort apprécier la décoration.
Un tout petit s’était réfugié dans la cheminée, faute
de trouver de la place ailleurs. Roger se gratta la tête.
« Trente-six et onze, plus huit, plus un… Voyons, cela
fait…
— Et quatorze ici, Roger !
— Et vingt-sept de mon côté jusqu’ici, monsieur ! »
annonça Nounou sans cesser de manier chiffon et
plumeau.
Quelques instants plus tard, Roger fut à même de
faire le point de la situation.
« Voyons ! Ils sont quatre-vingt-quatre… plus Pongo,
Perdita et leurs quinze chiots. Au total cela donne… mais
oui ! Cent un ! C’est bien cela !… Cent un dalmatiens chez
nous ! Bonté divine ! »

A l’énoncé d’un tel nombre, Anita fut à deux doigts de


s’effondrer sur le divan. Mais elle se souvint juste à
temps que le divan était couvert de chiots et elle décida
en fin de compte – c’est le cas de le dire ! – de rester
debout.
« Cent un dalmatiens, Roger ! répéta-t-elle. Mais d’où
peuvent-ils bien sortir ? »
Roger menaça Pongo du doigt.
« Pongo, vieux flibustier ! Toi seul pourrais nous le
dire !… Enfin, ils sont là ! On ne peut tout de même pas
les renvoyer, ces malheureux !

— Je suis bien de ton avis, déclara Anita qui s’était


ressaisie. Mais où allons-nous les loger ? Cet
appartement est beaucoup trop petit ! »
Anxieux, Pongo et Perdita suivaient le débat de toutes
leurs oreilles.
« Nous achèterons une grande propriété à la
campagne, décida Roger. Nous sommes désormais assez
riches pour nous le permettre. Nous aurons un
magnifique élevage de dalmatiens. »
Cette décision fut saluée par une salve d’aboiements
joyeux, tant de la part de Pongo et de Perdita que des
chiots disséminés à travers la pièce.
« Oh ! Roger ! s’écria Anita en embrassant son époux.
Tu es sensationnel ! Quelle merveilleuse inspiration !
— Et, croyez-moi, cela fera sensation ! » ajouta
Nounou pour la rime et sans cesser d’épousseter à tour
de bras les petits chiens qui frétillaient sous leur couche
de suie.
Tout le monde éclata de rire. Jamais veillée de Noël
ne fut aussi joyeuse que celle-là. Roger se mit incontinent
au piano pour composer un hymne triomphal à la gloire
des dalmatiens retrouvés. Les chiots reprirent le refrain
en chœur, à leur manière.
Une grande partie de la nuit se passa à savonner et
bouchonner les petits ramoneurs. Mais personne ne se
plaignit d’avoir trop d’ouvrage.
Il fallut ensuite s’occuper de faire manger les
rescapés. Ce ne fut pas une mince affaire. Songez donc !
Cent une gueules à nourrir ! Fort heureusement, un soir
de réveillon, les restaurants étaient ouverts et Roger, en
quelques coups de téléphone, s’assura la livraison
immédiate de quantité de succulents reliefs.
Cependant, Pongo et Perdita, après s’être rassasiés et
avoir vu les enfants confortablement couchés sur le tapis,
insistèrent pour faire une petite promenade avant de
prendre à leur tour un repos bien mérité.
« Comment ! s’écria Anita, surprise. Vous semblez
avoir déjà beaucoup marché (encore ne savait-elle pas
tout !) et vous songez à trotter encore ! »
Pongo et Perdita entraînèrent leurs amis sur la colline
aux Primevères, que recouvrait la neige. Les deux
dalmatiens avaient le sens du devoir Grâce au Grand
Aboi, cette nuit-là, ils apprirent au danois et, par lui, à
tous ceux qui les avaient aidés – le colonel, Capitaine,
Chipie, Towser, le labrador noir et les autres – qu’ils
étaient arrivés à bon port, et ils les remercièrent pour
leur bel élan de solidarité.
Après quoi, fort las mais satisfaits, ils ramenèrent
Anita et Roger à la maison. Nounou et les chiots
dormaient déjà paisiblement. Les Radcliff, Pongo et
Perdita se hâtèrent d’en faire autant.
L’étoile d’or piquée au sommet du sapin de Noël resta
seule à veiller sur le repos de la maisonnée.
Imprimé en France

BRODARD & TAUPIN

Imprimeur-Relieur

Paris-Coulommiers

Dép. lég. 6404-4e tr. 67

20 – 05 – 2717 – 01

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