Chrétien de Troyes, Perceval ou le Conte du Graal (fin du XIIe siècle)
1. EXTRAITS SUR LA LANCE QUI SAIGNE ET LE GRAAL
Sur-le-champ, le seigneur en a revêtu l'étranger venu en ces lieux, à l'aide du baudrier de
l'épée, qui à lui seul valait un trésor. Le pommeau de l'épée était d'or, du meilleur d'Arabie ou de
Grèce, et son fourreau, paré d'orfroi de Venise. Richement travaillée comme elle était, le seigneur
l'a remise au jeune homme, en lui disant :
« Mon doux seigneur, cette épée vous a été destinée et attribuée. Toute ma volonté est que vous
l'ayez, mais ceignez-la et sortez-la. »
Et lui l'en remercie, il la ceint au côté, sans trop la serrer contre lui, puis il l'a sortie, nue, du
fourreau. Après l'avoir gardée un peu au poing, il l'a remise au fourreau. Sachez-le, elle lui seyait
extrêmement bien au côté, et mieux encore au poing. Il avait vraiment l'air d'un homme qui au
besoin saurait s'en servir en guerrier. Derrière lui, il l'a vu, des jeunes gens se tenaient autour du
feu, qui brûlait clair. Celui qui avait la garde de ses armes était parmi eux. Le voyant, il lui confia
son épée, que l'autre garda. Puis il se rassit auprès du seigneur qui lui faisait si grand honneur.
L'intérieur était illuminé, au point qu'on ne saurait mieux faire de tout l'éclat que donnent des
flambeaux dans une demeure.
Tandis qu'ils parlaient de choses et d'autres, un jeune noble sortit d'une chambre, porteur
d'une lance blanche qu'il tenait empoignée par le milieu. Il passa par l'endroit entre le feu et le lit
où ils étaient assis, et tous ceux qui étaient là voyaient la lance blanche et l'éclat blanc de son fer. Il
sortait une goutte de sang du fer, à la pointe de la lance, et jusqu'à la main du jeune homme coulait
cette goutte vermeille. Le jeune homme nouvellement venu en ces lieux, ce soir-là, voit cette
merveille. Il s'est retenu de demander comment pareille chose advenait, car il lui souvenait de la
leçon de celui qui l'avait fait chevalier et qui lui avait enseigné et appris à se garder de trop parler.
Ainsi craint-il, s'il le demandait, qu'on ne jugeât la chose grossière. C'est pourquoi il n'en demanda
rien.
Deux autres jeunes gens survinrent alors, tenant dans leurs mains des candélabres d'or pur,
finement niellés. Les jeunes gens porteurs des candélabres étaient d'une grande beauté. Sur chaque
candélabre brûlaient dix chandelles pour le moins. Une demoiselle, qui s'avançait avec les jeunes
gens, belle, gracieuse, élégamment parée, portait un graal', à deux mains. Quand elle fut entrée dans
la pièce, avec le graal qu'elle tenait, il se fit une si grande clarté que les chandelles en perdirent leur
éclat comme les étoiles au lever du soleil ou de la lune. Derrière elle en venait une autre, qui portait
un tailloir" en argent. Le graal qui allait devant était de l'or le plus pur. Des pierres précieuses de
toutes sortes étaient serties dans le graal, parmi les plus riches et les plus rares qui soient en terre
ou en mer. Les pierres du graal passaient toutes les autres, à l'évidence. Tout comme était passée la
lance, ils passèrent par-devant le lit, pour aller d'une chambre dans une autre.
Le jeune homme les vit passer et il n'osa pas demander qui l'on servait de ce graal, car il avait
toujours au cœur la parole du sage gentilhomme. J'ai bien peur que le mal ne soit fait, car j'ai
entendu dire qu'on peut aussi bien trop se taire que trop parler à l'occasion. Mais quoi qu'il lui en
arrive, bien ou malheur, il ne pose pas de question et ne demande rien.
Le seigneur commande aux jeunes gens d'apporter l'eau et de sortir les nappes, et ceux qui
devaient le faire le font comme ils en avaient l'habitude. Comme le seigneur et le jeune homme se
lavaient les mains à l'eau convenablement chauffée, deux jeunes gens ont apporté une grande table
d'ivoire, qui, au témoignage de cette histoire, était tout d’une pièce. Ils la tinrent un bon moment,
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jusqu’à l’arrivée des deux autres jeunes gens, qui apportaient deux tréteaux. […] Sur les tréteaux
furent installée la table et la nappe, par-dessus mise. […]
- Ma demoiselle, fait-il, sur ma parole, ce que je vous entends dire est vrai, car hier soir je m'en
suis émerveillé, sitôt que devant lui je suis venu. Je me tenais à quelque distance de lui et il m'a dit
de venir près de lui m'asseoir, sans y voir de l'orgueil s'il ne s'était levé à ma rencontre, car il n'en
avait la liberté ni la force. J'allai donc m'asseoir à côté de lui.
-C'est en vérité un très grand honneur qu'il vous a fait, en vous faisant asseoir à côté de lui. Mais
quand vous étiez assis à côté de lui, dites-moi donc si vous avez vu la lance dont la pointe saigne,
sans qu'il y ait pourtant chair ni veines.
- Si je l'ai vu ? Oui, ma parole !
- Et avez-vous demandé pourquoi elle saignait ?
- Je n'en soufflai mot.
- J'en prends Dieu à témoin, sachez-le, vous avez très mal agi. Mais avez-vous vu le graal ?
- Oui, bien sûr !
- Et qui le tenait ?
- Une jeune fille.
- Et d'où venait-elle ?
- D'une chambre.
- Et où s'en alla-t-elle ?
- Dans une autre chambre, où elle est entrée.
- Devant le graal, quelqu'un s'avançait-il ?
- Oui.
- Qui ?
- Deux jeunes gens, c'est tout.
- Et que tenaient-ils dans leurs mains ?
- Des candélabres pleins de chandelles.
-. Et après le graal, qui venait ?
- Une jeune fille.
- Et que tenait-elle ?
- Un petit tailloir en argent.
- Avez-vous demandé à ces gens où ils allaient ainsi ?
- Pas un mot ne sortit de ma bouche.
- Par Dieu, vraiment, c'est encore pire. Quel est votre nom, mon ami ? »
Et lui qui ne savait son nom en a l'inspiration et il dit que Perceval le Gallois est son nom, sans
savoir s'il dit vrai ou non. Mais il a dit vrai, sans le savoir.
Au matin la neige était bien tombée, car la contrée était très froide. Perceval, au petit jour,
s’était levé comme à son habitude, car il était en quête d’aventures et d'exploits chevaleresques. Il
vint droit à la prairie gelée et enneigée où campait l'armée du roi. Mais avant qu'il n'arrive aux
tentes, voici venir un vol groupé d'oies sauvages que la neige avait éblouies. Il les a vues et
entendues, car elles fuyaient à grand bruit devant un faucon qui fondait sur elles d'un seul trait. Il
atteignit à toute vitesse l'une d'elles, qui s'était détachée des autres. Il l'a heurtée et frappée si fort
qu'il l'a abattue au sol. Mais il était trop matin, et il repartit sans plus daigner se joindre ni s'attacher
à elle.
Perceval cependant pique des deux, dans la direction où il avait vu le vol. L'oie était blessée
au col. Elle saigna trois gouttes de sang, qui se répandirent sur le blanc. On eût dit une couleur
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naturelle. L'oie n'avait pas tant de douleur ni de mal qu'il lui fallût rester à terre. Le temps qu'il y
soit parvenu, elle s'était déjà envolée.
Quand Perceval vit la neige qui était foulée, là où s'était couchée l'oie, et le sang qui
apparaissait autour, il s'appuya sur sa lance pour regarder cette semblance. Car le sang et la neige
ensemble sont à la ressemblance de la couleur fraîche qui est au visage de son amie. Tout à cette
pensée, il s'en oublie lui-même. Pareille était sur son visage cette touche de vermeil, disposée sur le
blanc, à ce qu'étaient ces trois gouttes de sang, apparues sur la neige blanche. Il n'était plus que
regard. Il lui apparaissait, tant il y prenait plaisir, que ce qu'il voyait, c'était la couleur toute nouvelle
du visage de son amie, si belle. Sur les gouttes rêve Perceval, tandis que passe l'aube.
2. EXTRAITS SUR GAUVAIN ET LE LIT DE LA MERVEILLE
Ils passent ainsi tous les deux et ils arrivent au palais, dont l'entrée était monumentale, avec
de hautes et belles portes, dont les gonds et les charnières étaient, nous dit l'histoire, d'or pur. L'une
des portes était d'ivoire, finement sculptée dessus, et l'autre, d'ébène, ouvragée dessus de même
façon, tout illuminées, chacune, d'or et de pierres de grande qualité. Le pavement du palais était
vert et vermeil, violet et bleu sombre. Il avait toute la variété des couleurs, ouvragé et poli de belle
manière. Au milieu du palais se trouvait un lit, où il n'y avait rien en bois, rien qui ne fût en or, à la
seule exception des cordes qui étaient toutes en argent, ce n'est pas là invention de ma part ! Et à
chaque entrecroisement était suspendue une clochette. Sur le lit on avait étendu une grande
couverture de satin, sur chacun des montants du lit était fixée une escarboucle, qui rendait une
aussi grande clarté que quatre cierges enflammés. Le lit reposait sur des grotesques" aux joues
grimaçantes, et les grotesques eux-mêmes, sur quatre roues si légères et si mobiles qu'à le pousser
seulement du doigt, le lit aurait, dans tous les sens, traversé la pièce d'un bout à l'autre. Pour dire
le vrai, c'était un lit comme il n'en fut ni n'en sera jamais fait, fût-ce pour un roi ou pour un comte.
Le palais était entièrement couvert de tentures. Ce palais, il faut m'en croire, n'était pas bâti de
craie. De marbre étaient les murs. Tout en haut il y avait des verrières si claires qu'en y prenant
garde on pouvait voir par la verrière tous ceux qui entraient au palais en franchissant la porte. Le
verre était teint des plus précieuses et des meilleures couleurs qu'on puisse faire ou décrire, mais je
ne veux rien en rapporter ici ni non plus décrire toutes les choses. Les fenêtres du palais étaient
closes, pour quatre cents d'entre elles, et cent étaient ouvertes.
Monseigneur Gauvain se mettait tout de bon à regarder le palais, ici et là, de bas en haut.
Quand il eut regardé partout, il interpelle le passeur et il lui dit :
« Mon cher hôte, je ne vois en ces lieux nulle chose pour laquelle il faille redouter le palais au point
de n'y devoir entrer. Dites-moi donc ce que vous aviez en tête, en me faisant si fortement défense
d'y venir voir. Je veux m'asseoir sur ce lit et m'y reposer un instant, car jamais je n'ai vu d'aussi
riche lit.
- Ah ! mon cher seigneur, Dieu vous en garde, ne vous en approchez pas ! Car si vous en approchiez,
vous mourriez de la pire mort dont jamais mourut un chevalier.
Il est alors sorti du palais et monseigneur Gauvain s'est assis sur le lit, armé comme il l'était,
avec l'écu suspendu à son cou. Dans le moment même où il s'assoit, les cordes soudain gémissent
et toutes l'es clochettes tintent, avec un bruit qui ébranle le palais tout entier, et toutes les fenêtres
s'ouvrent et les merveilles se montrent à découvert et les enchantements font leur apparition, car
par les fenêtres se mirent à voler au-dedans flèches et carreaux d'arbalète, qui furent plus de cinq
cents à venir se ficher dans l'écu de monseigneur Gauvain, sans qu'il sût qui l'avait frappé!
L'enchantement était ainsi fait que personne ne pouvait voir d'où partaient les traits, ni quels
archers les décochaient. Et vous imaginerez sans peine le fracas que firent en se détendant les
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arbalètes et les arcs. A cet instant monseigneur Gauvain pour un trésor n'aurait voulu y être! Mais
les fenêtres se sont aussitôt refermées, sans que personne les poussât. Monseigneur Gauvain se mit
alors à enlever les carreaux qui s'étaient fichés dans son écu et qui, au reste, l'avaient blessé en plus
d'un endroit, si bien que le sang en jaillissait. Avant qu'il ait pu tous les retirer, une nouvelle épreuve
a surgi, car un manant avec un pieu a heurté une porte et la porte s'est ouverte et un lion tout affamé,
farouche et fort et grand à merveille, bondit par la porte hors de son antre et attaque monseigneur
Gauvain avec rage et férocité, et, comme s'il se fût agi de cire, il lui enfonce toutes les griffes dans
son écu et le force à tomber à genoux. Mais il se redresse aussitôt d'un bond, il tire de son fourreau
sa bonne épée et, en le frappant, il lui a tranché la tête- et les deux pattes. Monseigneur Gauvain
s'en est alors réjoui. Les pattes sont restées suspendues par les griffes à son écu, celles-ci ressortant
à l'intérieur, celles-là pendant au-dehors. Quand il eut tué le lion, il est revenu s'asseoir sur le lit.
Alors son hôte, le visage radieux, est aussitôt revenu au palais, et le trouvant assis sur le lit,
il lui a dit :
« Monseigneur, je vous le garantis, vous n'avez plus rien à craindre. Enlevez donc toute votre
armure, car les merveilles du palais ont pris fin pour toujours, grâce à votre venue. Vous allez être
servi et honoré ici même, tant par les jeunes que par les vieux, qu'il en soit rendu grâces à Dieu ! »
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