La Révolution Toorodo
Thierno Souleymane Baal est un chef de guerre et un lettré musulman
Peulh Torodo du xviiie siècle – une grande figure du Fouta Toro, une région
située au nord de l'actuel Sénégal, à cheval sur les deux rives du fleuve
Sénégal.
À l'origine de la révolution tooroodo, il lança un grand mouvement de
réforme islamique en créant un État théocratique fondé sur un idéal de
justice, s'opposant notamment aux Maures pratiquant l’esclavage.
Au 18e siècle, Thierno Souleymane Baal a mené la plus grande révolution
du Fouta, connue sous le nom de Révolution torodo. Surnommé le Briseur
du mouddo horma (paiement d’une dîme aux maures), Thierno
Souleymane Baal est décrit comme un homme pieux, intègre, humble et
dont l’action a permis d’instaurer au Fouta une institution solide reposant
sur l’imamat. Grand intellectuel et homme d’éthique, il a combattu dans le
Fouta la corruption, l’impunité, l’enrichissement illicite et la dévolution
monarchique du pouvoir pour asseoir l’audit, la transparence, la
déclaration de patrimoine, la reddition des comptes, la compétence,
l’efficacité. Bref, tous ces éléments utiles à la bonne gouvernance. Il a été
aussi celui qui, grâce à son courage, a mis fin au règne des Déniyankés et
tiré le Fouta du joug des Berbères. Le Quotidien dresse, 241 ans après la
Révolution torodo, le portrait de la figure de cette révolution grandement
méconnue au Sénégal et qui sera célébrée ce samedi.
241 ans après la Révolution torodo dans le Fouta, le Baal de Thierno
Souleymane sonne toujours juste. Le pieu de la révolution de 1776 est un
pieux dont l’histoire traverse les siècles sans se falsifier. Thierno
Souleymane Baal, meneur de la révolution de 1776, est né à Bodé, dans la
région du Toro (actuel département de Podor) vers les années 1720. Issu
d’une famille maraboutique, celle de Thierno Aso, le père de Thierno
Souleymane Baal était nommé Boubacar Ibrahim et sa mère Maïmouna
Oumou Dieng.
Dans son ouvrage publié en 2004, et intitulé La première hégémonie
peule, Le Fouta Tooro de Koli Tengella à Almaami Abdoul, Oumar Kane
décrit Thierno Souleymane Baal : «Physiquement il était de haute taille,
d’un noir d’ébène, très corpulent avec un nez épaté, partiellement rongé
par la maladie.» Outre ces traits physiques, M. Kane brosse dans ce même
ouvrage quelques points de caractère de l’Almamy du Fouta. «Eloquent,
doté d’une voix très claire» et surtout «d’un courage qui frisait la
témérité», Thierno Souleymane Ball a su, grâce à son intelligence, rallier à
sa cause plusieurs chefs traditionnels, de même que des guerriers (sebbe)
sur qui reposait la puissance des Satigis (rois du Fouta). Son humilité, sa
piété et son intégrité lui ont permis de s’ériger en leader, d’affranchir son
Peuple et d’asseoir dans tout le Fouta une théologie connue sous le nom
de l’Almamiyya.
Le Briseur du mouddo horma
Né dans un contexte où les habitants du Fouta payaient un lourd tribut
devant l’hégémonie des Maures, Thierno Souleymane Baal sera le briseur
de cette longue tradition. Les luttes intestines qui opposaient les princes
deniyankés, prétendants au trône, rendaient instable et précaire le
régime. Perpétuellement agressés par les Maures, ils vivaient au Fouta de
façon infernale.
«Chaque clan régnant s’alliait à une fraction de Maures pour se renforcer.
Des étrangers s’arrogeaient ainsi le droit de s’immiscer dans les affaires
intérieures du Fouta, réclamant le versement d’importants tributs, en plus
du mouddo horma, un autre tribut en mil que chaque famille devait
verser», rapporte-t-on. A la tête de 12 érudits dont Abdel Kader Kane,
Thierno Souleymane a libéré le Fouta en 1776 d’un triple joug, à savoir la
tyrannie de la dynastie des Deniyankobés qui a duré pendant plus de deux
siècles, la domination des Maures qui avaient imposé au Fouta
l’acquittement d’un tribut annuel (mouddo horma) équivalant, selon Alla
Kane, à 5kg d’or et l’esclavage. Dans un article portant sur Cheikh
Ahmadou Bamba Khadimou Rassoul et Thierno Souleymane Baal, Alla
Kane identifie «deux très grandes personnalités qui ont fortement marqué
l’histoire du Sénégal, et qui ont été d’un apport inestimable dans le cours
de son évolution historique…»
Un exemple de bravoure
La bravoure de Thierno Souleymane Baal est plusieurs fois illustrée dans la
tradition, où l’on rapporte comment il s’est adressé aux Maures venus
collecter leur tribut à Njafaan (lieu de collecte du mouddo horma : la
dîme). «Vous êtes des chefs et vous êtes riches. Quelles sont donc les
raisons pour lesquelles vous percevez cette dîme ? Vous n’avez aucune
qualité pour percevoir la dîme destinée à ceux qui sont cités dans le verset
coranique», leur dit-il. Ces derniers qui le prirent pour un bavard et
impertinent lui rétorquent : «Nous percevons la dîme bien avant ta
naissance.» A ces mots, Souleymane Baal répond : «Advienne que pourra !
Peuple du Fouta, jamais plus tribut ne sera levé ici.» Il jura au nom d’Allah,
puis chargea le chef maure. Depuis, on lui colla le surnom de Briseur de
mouddo horma.
Les recommandations de Thierno Souleymane Baal
D’autres sources rapportent comment il a libéré un esclave des mains de
ses bourreaux. Après avoir chassé les Maures des territoires du Fouta,
sécurisé la région, Thierno Souleymane Baal convoqua à Cilony
(Horofondé) une Assemblée générale des oulémas et notables du Fouta et
formula des recommandations qui consistaient à organiser les affaires
dans la cité.
1 – Le Fouta est un et indivisible, le fleuve n’est pas une frontière, car c’est
la même population peule qui habite sur les deux rives. Il va de Dagana à
Njorol, de Hayré Ngal au Ferlo ;
2 – L’égalité de tous devant la justice ;
3 – Les chefs de village et de province, assisté des qaadis, connaîtront les
affaires locales, conformément aux prescriptions islamiques,
4 – Les conflits entre les collectivités voisines sont soumis à l’arbitrage de
l’Almamy qui prononce le jugement ou indique la marche à suivre pour
régler le différend ;
5 – Tout individu a droit d’appel auprès de l’Almamy s’il se sent lésé par
un chef ou par un jugement ;
6 – L’impôt, le produit des amendes et tous les revenus doivent être
utilisés à des actions d’intérêt général ;
7 – L’Almamy responsable de la défense peut requérir les services de tous
les hommes valides à cette fin ;
8 – Orphelins, enfants et vieillards doivent être protégés ;
9 – Le titre royal de Satigi est banni, le nouveau chef portera désormais le
titre d’Almamy ;
10- L’Almamy doit être désigné par le collège des grands électeurs venant
des 6 provinces du Fouta.
Cette décision doit être entérinée par le congrès des Foutankobés. Il n’eut
malheureusement pas l’occasion de parachever son œuvre.
Il mourut en 1776, en combattant contre les Maures, menés par Ulad
Abdallah dans le Jowol, laissant Abdoul Kader Kane, le premier Almamy du
Fouta poursuivre la mission. Miné par des guerres des successions, l’Etat
théocratique s’effondra un siècle après, mais on continue de chanter au
Baal de Thierno Souleymane. Le visionnaire !
Source: Quotidien,