Combat de Mérovée contre un chef
gaulois
Mérovée, rassasié de meurtres, contemplait, immobile du haut de son char de
victoire, les cadavres dont il avait jonché la plaine. Ainsi se repose un lion de
Numidie, après avoir déchiré un troupeau de brebis sa faim est apaisée, sa
poitrine exhale l'odeur du carnage; il ouvre et ferme tour à tour sa gueule
fatiguée qu'embarrassent des flocons de laine; enfin il se couche au milieu des
agneaux égorgés sa crinière, humectée d'une rosée de sang, retombe des deux
côtés de son cou; il croise ses griffes puissantes il allonge la tète sur ses ongles;
et les yeux à demi-fermés, il lèche encore les molles toisons étendues autour de
lui.
Le chef des Gaulois aperçut Mérovée dans ce repos insultant et superbe. Sa
fureur s’allume ; il s’avance vers le fils de Pharamond’. Il lui crie d’un ton
ironique.
« Chef à la longue chevelure, je vais t’asseoir autrement sur le trône d’Hercule² le
Gaulois. Jeune brave, tu mérites d’emporter la marque du fer au palais du
Teutatès³. Je ne veux point te laisser languir dans une honteuse vieillesse ».
« Qui es-tu ? répondit Mérovée avec un sourire amer, es-tu d’une race noble et
antique ? Esclave romain, ne crains- tu point ma framée >>.
« Je ne crains qu’une chose, repartit le Gaulois frémissant de courroux c’est que
le ciel tombe sur ma tête ».
« Cède-moi la terre », dit l’orgueiileix Sicamhre¹.
"La terre que je te céderai, s'écria le Gaulois, tu la garderas éternellement".
A ces mots, Mérovée, s'appuyant sur sa framée, s'élance du char par dessus les
taureaux, tombe à leurs têtes, et se présente devant le Gaulois qui venait à lui.
Toute l'armée s'arrête pour regarder le combat des deux chefs. Le Gaulois fond
l'épée à la main sur le jeune Franc, le presse, le frappe, le blesse à l'épaule, et le
contraint de reculer jusque sous les cornes des taureaux. Mérovée à son tour
lance son angon, qui, par ses deux fers recourbés, s'engage dans le bouclier du
Gaulois. Au même instant, le fils de Clodion' bondit comme un léopard, met le
pied sur le javelot, le presse de son poids, le fait descendre vers la terre, et
abaisse avec lui le bouclier de son ennemi. Ainsi forcé de se découvrir, l'infortuné
Gaulois montre la tête. La hache de Mérovée part, siffle, vole et s'enfonce dans le
front du Gaulois, comme la cognée d'un bûcheron dans la cime d'un pin. La tête
du guerrier se partage, sa cervelle se répand des deux côtés, ses yeux roulent à
terre. Son corps reste encore un moment debout, étendant des mains
convulsives, objet d'épouvante et de pitié.
CHATEAUBRIAND, Les martyrs.