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Ethique Et Performance

L'article aborde la nécessité croissante d'intégrer l'éthique dans la performance organisationnelle, en réponse aux attentes des parties prenantes. Il explore les différentes approches éthiques, notamment conséquentialiste, déontologique et de la vertu, et souligne l'importance d'une gouvernance qui prend en compte les intérêts variés des actionnaires et des autres parties prenantes. La formalisation de l'éthique dans les entreprises est présentée comme un processus essentiel pour établir des relations de confiance et garantir la création de valeur tout en respectant les normes sociales.

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Ethique Et Performance

L'article aborde la nécessité croissante d'intégrer l'éthique dans la performance organisationnelle, en réponse aux attentes des parties prenantes. Il explore les différentes approches éthiques, notamment conséquentialiste, déontologique et de la vertu, et souligne l'importance d'une gouvernance qui prend en compte les intérêts variés des actionnaires et des autres parties prenantes. La formalisation de l'éthique dans les entreprises est présentée comme un processus essentiel pour établir des relations de confiance et garantir la création de valeur tout en respectant les normes sociales.

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Performance et éthique - Revue Economie et Management

Article · April 2010

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1 author:

Samuel Mercier
University of Burgundy
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14 I DOSSIER I

I la performance I

• Performance et éthique
Les exigences des consommateurs, des investisseurs, des salariés et des citoyens font apparaître une
demande croissante d’éthique dans la vie des entreprises. Celles-ci doivent gagner le droit d’exercer
leurs activités (notion de licence to operate) en démontrant qu’elles créent de la valeur, tout en
respectant les personnes et en servant les intérêts de la société. Cela conduit à une acception élargie
de la performance organisationnelle.

Auteur Samuel Mercier*

L’ éthique est une branche de la philosophie


qui tente de guider la conduite des hom-
mes en société. Le foisonnement des réflexions
À la question centrale « Comment bien
agir ? », les théories éthiques apportent trois
types de réponses différents (voir par exemple
met en évidence la grande difficulté à discerner Velasquez, 2006 ; Mercier, 2004) qui doivent se
clairement ce qui est éthique de ce qui ne l’est combiner :
pas. À défaut de définition consensuelle, nous – les approches conséquentialistes (ou utili-
proposons d’appréhender l’éthique comme une taristes) prônent l’analyse des conséquences
réflexion ayant pour objectif de distinguer la bénéfiques de l’action (voir Bentham). Le
bonne façon d’agir de la mauvaise. degré éthique se mesure par le niveau de bien
Définir ce qu’est un comportement éthique procuré ;
individuel n’est pas aisé. La tâche est encore plus – l’optique déontologique (étymologique-
complexe quand il s’agit de préciser ce qu’est ment, « science du devoir ») conduit à se référer
l’éthique d’une organisation, d’un collectif d’in- à une règle obligatoire qui prescrit d’accomplir
dividus ou d’un ensemble de contrats – implicites cette action, en se référant au devoir moral (voir
et explicites – mêlant des intérêts différents, Kant et son impératif catégorique notamment) ;
voire conflictuels. Dans un tel contexte, l’éthique – enfin, l’éthique de la vertu conduit à
se situe au cœur d’un champ de tensions entre mentionner le trait de caractère dont l’action
des intérêts multiples : intérêt de l’organisation, est l’expression typique ou représentative. Cette
intérêt général et intérêt d’autrui. troisième approche, d’essence aristotélicienne,
Plusieurs éléments expliquent la vitalité du se situe en amont des deux autres. Elle est de
thème de l’éthique en management depuis plus nature préventive, les deux autres étant plutôt
de vingt ans : curatives. Principes et règles sont parfois de peu
– un succès médiatique alimenté par la d’utilité pour agir et s’effacent devant l’expé-
demande croissante des parties prenantes rience ou la sagesse pratique.
adressée aux entreprises pour qu’elles se posi- Depuis la fin des années 1990, les grandes
tionnent sur ces questions. Causes récentes entreprises ont adopté des systèmes formels
(scandales défrayant régulièrement la chro- visant à gérer leur dimension éthique. Danone,
nique) et déterminants plus profonds (dyna- Lafarge, Michelin, Schneider, Total et bien
mique de mondialisation, désencastrement de d’autres ont formalisé leur politique éthique.
l’économique par rapport au politique, etc.) se Plusieurs mécanismes ont été introduits, la
combinent pour en faire un thème de réflexion production de chartes ou de codes éthiques ne
majeur ; constituant qu’un aspect d’un processus plus
– une transformation des pratiques de gestion global d’institutionnalisation de l’éthique dans
introduisant de façon de plus en plus explicite la gouvernance des organisations. La formalisa-
cette dimension (par opposition au traitement tion de l’éthique s’est progressivement entourée
implicite prévalant jusqu’alors, voir Matten et de mécanismes s’assurant du respect des enga-
Moon, 2008) ; gements énoncés et visant à instaurer des rela-
– une importante créativité conceptuelle tions de confiance avec les parties prenantes
(développement de la théorie des parties (comité d’éthique, nomination de responsables
prenantes et de l’approche partenariale de la de l’éthique ou de la conformité, audit éthique
gouvernance ; mobilisation pour appréhender périodique, rapport de responsabilité sociale,
ces notions du courant néo-institutionnel en sessions de formation, introduction de critères
sociologie, des travaux de Weick sur le Sensema-
king, voire du courant critique en management, *Professeur en sciences de gestion, directeur de l’IAE Dijon,
etc.). université de Bourgogne, [Link]@[Link].

I Économie et Management I n° 135 I Avril 2010 I


I DOSSIER I 15

I la performance I • performance et éthique I

extra-économiques dans les processus d’appré- naire dominant (58 % des actions), Henry Ford
ciation des collaborateurs,…). décide de ne pas tout distribuer sous forme de
À titre d’illustration, la Compagnie de Saint- dividendes mais plutôt de diminuer le prix de
Gobain s’est dotée d’un programme mondial vente de ses véhicules, tout en maintenant leur
de conformité depuis l’été 2009. Son objectif niveau de qualité, et d’embaucher davantage
est d’assurer la bonne application des valeurs de personnes. Certains actionnaires minoritaires,
du groupe, de la loi, des règles et des procé- John et Horace Dodge (qui détiennent 10 % des
dures internes. Les Principes de Comportement actions) contestent vigoureusement cette déci-
et d’Action de Saint-Gobain, adoptés en 2003, sion et réclament le versement de dividendes
comprennent cinq principes de comportement plus importants. La Cour est donc appelée à
individuel (engagement professionnel, respect statuer pour savoir s’il convient d’autoriser Ford
des personnes, intégrité, loyauté et solidarité) à gérer l’entreprise à des fins charitables (et plus
et quatre principes d’action professionnelle seulement économiques).
(respect de la légalité, respect de l’environne- Lors du procès en 1919, Henry Ford se justifie :
ment, respect de la santé et de la sécurité au « Mon ambition est d’employer encore plus
travail, respect des droits des employés). de personnes, de partager les bénéfices de ce
Concilier l’éthique avec la performance orga- système industriel avec le plus grand nombre
nisationnelle ne va pas de soi. La dimension possible de personnes, de les aider à construire
éthique dans la gouvernance concerne la façon leur vie et leur maison. Pour cela, nous devons
dont l’entreprise se positionne par rapport à ses réinjecter la plus grande part de nos profits
parties prenantes (ou stakeholders). dans l’entreprise1 » (Dodge v. Ford Motor Co,
La conception de l’éthique dépend étroite- 1919, p. 84). Il poursuit : « Bien qu’une entre-
ment de l’acception donnée à la performance et prise ne puisse s’engager, à titre principal, dans
renvoie, dans un premier temps, au débat sur la des missions humanitaires, le fait qu’elle soit
nature de l’entreprise. organisée pour réaliser des profits n’empêche
Le sens donné à l’éthique semble alors nullement la prise en charge, pour des motifs
dépendre fortement du modèle de gouvernance humanitaires, de telles actions charitables,
et de la hiérarchie existant entre les différents restant secondaires à son objectif premier 2 »
stakeholders : la performance actionnariale s’op- (p. 84).
posant à la performance partenariale. Le verdict que donne la Cour du Michigan est
le suivant : l’entreprise est organisée d’abord
Le débat sur la nature de l’entreprise : pour le profit de ses actionnaires. La latitude
valeur actionnariale contre discrétionnaire des dirigeants ne doit donc être
valeur partenariale mobilisée que dans ce but. Elle ne doit, en aucun
cas, conduire à la réduction des profits ou à leur
Le rôle de l’entreprise, de ses dirigeants et non-distribution dans le but d’en faire béné-
la nature de leurs obligations envers le reste ficier la communauté, rendant secondaires les
de la société font l’objet d’un débat ancien. La profits des actionnaires. La poursuite d’intérêts
question centrale est la suivante : l’entreprise autres que ceux des actionnaires est vue comme
doit-elle se préoccuper exclusivement de ses une mauvaise utilisation de leur propriété.
propriétaires (et créer de la richesse pour ces Cela renvoie à l’égoïsme éthique prôné par
derniers), ou est-elle d’abord une entité sociale Friedman : « La responsabilité sociale de l’en-
soucieuse de promouvoir ses propres intérêts ? treprise est d’accroître ses profits3 » (Friedman,
Dans ce dernier cas, il convient alors d’ouvrir la 1970). Toute action du dirigeant qui diminue
gouvernance aux autres parties prenantes afin les profits pour aider d’autres parties constitue
de prendre en compte leurs intérêts. une taxe sur le revenu des actionnaires. La
seule responsabilité de l’entreprise est de s’en-
Les fondements de l’approche actionnariale gager dans des activités destinées à accroître ses
profits, pour autant qu’elle respecte les règles
L’approche actionnariale (faisant du bien-être du jeu. Friedman précise que les droits élémen-
des actionnaires l’essence même de l’existence taires des parties prenantes sont préservés grâce
de l’entreprise) trouve véritablement ses fonde- au système juridique.
ments (symboliques et juridiques) dans le procès
ayant opposé les frères Dodge à Ford Motor Le nécessaire élargissement de la vision
en 1919. La Cour suprême du Michigan donne actionnariale
raison aux actionnaires qui exigent que l’entre-
prise distribue sous la forme de dividendes les La vision actionnariale semble plus parti-
surprofits réalisés (voir Blair, 1995, p. 51). Elle culièrement liée au système de gouvernance
indique clairement que les actionnaires doivent anglo-saxon. La gouvernance se focalise prin-
être les seuls ayants droit de l’entreprise. 1. Traduction de l’auteur.
En 1916, l’entreprise Ford vient de réaliser 2. Id.
des profits très importants. En tant qu’action- 3. Id.

I Avril 2010 I n° 135 I Économie et Management I


16 I DOSSIER I

I la performance I • performance et éthique I

cipalement sur la relation actionnaires-diri- employés, fournisseurs, clients, même si tous ces
geants, s’intéressant au contrôle de ces derniers groupes ne sont pas mis sur un pied d’égalité),
(supposés faire preuve d’opportunisme). ce qui conduit à une conception citoyenne de
La préoccupation essentielle est alors de s’as- l’entreprise. Tous ceux qui participent à une
surer que ceux qui financent l’entreprise obtien- organisation ont, certes, des intérêts et des
nent un juste retour sur investissement. Le conseil besoins spécifiques mais ils partagent des buts
d’administration des sociétés, épine dorsale du en commun.
processus de gouvernance, est le mandataire des Dans ce cadre, les dirigeants deviennent les
actionnaires. Son rôle est de garantir la création agents non plus des seuls actionnaires mais de
de valeur pour les propriétaires de l’entreprise. l’ensemble des parties prenantes. Leur prise en
Ce modèle peut sembler réducteur dans la compte nécessite l’établissement d’un ordre de
mesure où il simplifie de façon caricaturale priorité. La participation des parties prenantes
la réalité de la gouvernance qui implique des à la gouvernance vise à résoudre les inévitables
relations complexes entre de multiples parties conflits d’intérêts. Le conseil d’administration
prenantes. Il est nécessaire de réintroduire les voit donc son rôle s’élargir : il a pour objectif de
facteurs contextuels spécifiques existant dans les trouver des compromis, d’arriver à un équilibre
différents systèmes de gouvernance. entre des intérêts disparates et potentiellement
En effet, le modèle actionnarial s’applique conflictuels et de se soucier de l’intérêt social.
difficilement dans le reste du monde (même L’opposition entre ces deux modèles
au sein du système anglo-saxon, la séparation conduit à des interprétations distinctes de la
propriété-management ne concerne qu’un création de valeur et donc de la performance
nombre limité de firmes). La primauté donnée ­organisationnelle.
à la propriété privée et à un horizon temporel
réduit reste encore une exception par rapport Quelle gouvernance pour quelle
aux autres systèmes de gouvernance. Le modèle performance ?
actionnarial ignore délibérément le privilège
que l’entreprise obtient de la société et les Les entreprises sont toutes confrontées
responsabilités qui s’y rattachent. aux mêmes problèmes d’ordre éthique, mais
Dans la vision partenariale, l’entreprise n’est leur traitement reflète les spécificités insti-
pas vue comme un phénomène naturel ou spon- tutionnelles propres à chaque système de
tané, elle est socialement créée. La recherche ­gouvernance.
d’une certaine conformité par rapport aux
normes et aux valeurs sociales 4 devient une L’éthique au service de la performance
exigence inhérente à sa configuration systé- actionnariale
mique. Cela implique un élargissement de la
notion de propriété. Il convient de L’éthique, dans une perspective actionnariale,
Grâce à dépasser la seule propriété légale : se préoccupe principalement de réduire l’enraci-
la vision partenariale, dans l’entreprise, l’individu peut nement des dirigeants et de protéger les petits
l’individu est le propriétaire être vu comme le propriétaire de ses actionnaires des abus possibles de la part des
compétences, le collectif organisa- actionnaires plus importants.
de ses compétences tionnel comme le propriétaire de ses Dans le système de gouvernance anglo-saxon,
et le collectif routines. les problèmes éthiques sont abordés de manière
organisationnel L’entreprise n’est pas seulement directe et formalisée. Cela se manifeste, d’une
celui de ses routines un ensemble de droits de propriété part, par la production de codes de bonne
se rattachant à ceux qui assument gouvernance centrés sur les intérêts des action-
le risque résiduel (c’est-à-dire les actionnaires), naires et visant essentiellement à introduire
c’est aussi une institution sociale. Les dirigeants davantage de transparence dans l’information
ne sont pas seulement responsables de la maxi- qui leur est restituée et à améliorer le fonction-
misation de la valeur actionnariale, ils doivent nement des conseils d’administration.
prendre en compte le bien-être des autres stake- Le conseil d’administration est décrit comme
holders affectés par les décisions de l’entreprise. le responsable de la politique éthique de l’en-
Cela conduit à une vision élargie de la gouver- treprise. Il est chargé de surveiller la confor-
nance comme étant l’ensemble des arrange- mité des actions des dirigeants et des employés
ments institutionnels qui légitiment et dirigent de l’entreprise avec les normes juridiques et
l’entreprise dans sa quête de performance. ­éthiques.
Dans les systèmes de gouvernance européens En outre, le cadre juridique anglo-saxon
et japonais, l’entreprise est appréhendée comme cherche de façon croissante à inciter les entre-
une institution sociale ayant une personnalité, prises à une autorégulation interne des compor-
des aspirations propres et des responsabilités
publiques. 4. Voir à ce sujet le concept d’isomorphisme institutionnel présenté
Ses objectifs incluent les intérêts de plusieurs par DiMaggio & Powell (1983) et plus globalement la théorie
parties prenantes (investisseurs, dirigeants, sociologique institutionnelle.

I Économie et Management I n° 135 I Avril 2010 I


I DOSSIER I 17

I la performance I • performance et éthique I

tements en recommandant l’adoption d’outils de interrogation sur le bien-fondé de l’écart entre


gestion des risques éthiques (voir par exemple le plus haut et plus bas salaire.
Federal Guidelines for Sentencing Organizations
de 1991, amendé en 2004). L’éthique au service de la performance
Cela conduit à une institutionnalisation de partenariale
l’éthique en entreprise : toutes les grandes
entreprises disposent d’un code éthique, une Dans une approche partenariale, la notion de
grande majorité d’entre elles dispose d’un « bonne gouvernance » concerne le contrôle et
comité d’éthique, de procédures d’audits éthi- la régulation qui doivent s’exercer pour s’assurer
ques, de responsables de l’éthique dans leurs que les intérêts des parties prenantes (princi-
différentes filiales et de mécanismes de recours pales) sont sauvegardés par les agents de l’en-
internes (garantissant une certaine justice procé- treprise et que leurs droits et leurs souhaits sont
durale). respectés. Les actions de l’entreprise doivent
L’éthique revêt ici une forte connotation juri- être compatibles avec les objectifs sociaux.
dique. Elle contient principalement des règles Il s’agit d’un renversement complet de pers-
de conduite visant à restreindre l’espace discré- pective par rapport au modèle actionnarial :
tionnaire des acteurs dans l’entreprise. la prise en compte des aspects sociaux doit,
L’éthique est donc très largement instrumen- à long terme, bénéficier à toutes les parties
talisée et ne constitue qu’un moyen au service prenantes y compris aux investisseurs. Le profit
d’une fin, à savoir la préservation du capital de n’est donc que le juste reflet de la contribution
réputation de l’entreprise. La philosophie du que l’entreprise apporte à la société.
système repose sur l’idée que tout ce qui sert les Les systèmes européens et japonais ouvrent
intérêts des actionnaires contribuera à améliorer davantage les autres parties prenantes à la
le bien-être collectif. Ainsi, la création de valeur gouvernance. Dans le système anglo-saxon,
actionnariale est de l’intérêt des autres parties même si leur rôle est reconnu, il n’est pas ques-
prenantes. tion de les associer à la gouvernance. Le conseil
La réduction de l’éthique à un mécanisme d’administration ne doit rendre des comptes
spécifique et intentionnel de gouvernance est qu’aux seuls actionnaires.
critiquable : son objectif étant d’améliorer les L’analyse des recommandations en matière
pratiques de gouvernance, il reste peu de place de gouvernance en France et au Japon indique
pour une réflexion de fond sur la gouvernance. une orientation marquée pour l’approche stake-
Par exemple, l’exigence de transparence des holder. Ainsi, le rapport Viénot précise que l’en-
rémunérations des dirigeants se traduit par des treprise « poursuit des fins propres, distinctes
règles de divulgation, mais ne conduit pas à une notamment de celles de ses actionnaires, de ses

I Avril 2010 I n° 135 I Économie et Management I


18 I DOSSIER I

I la performance I • performance et éthique I

salariés, de ses fournisseurs et de ses clients » de vouloir établir l’existence d’une hypothétique
(p. 8). Il recommande aux administrateurs et aux corrélation entre éthique et performance.
dirigeants d’agir en toutes circonstances dans Dans ce contexte, l’éthique peut être appré-
l’intérêt social de l’entreprise. hendée comme un questionnement réservé à la
Il reste à se demander comment la partici- conscience intime de chacun.
pation des parties prenantes à la gouvernance Dans la vision partenariale, chaque partie
est organisée. Elle est, d’une part, instituée par prenante créée de la valeur. L’entreprise est un
des mécanismes juridiques. C’est donc d’abord instrument de création de valeur pour ses stake-
en renforçant le cadre institutionnel que ces holders. Cependant, se pose le problème crucial
systèmes cherchent à maîtriser les des modalités de prise en compte de leurs inté-
Pour les Français, pratiques abusives. Les préoccupa- rêts et des critères de hiérarchisation.
prendre en compte tions éthiques s’expriment indirec- La performance partenariale rencontre égale-
les intérêts de l’entreprise tement par la réglementation et par ment des difficultés dans la recherche de ses
à long terme la négociation entre les partenaires fondements normatifs : les intérêts et les droits
sociaux. des parties prenantes doivent-ils être pris en
ne relève pas de l’éthique Ainsi, la loi allemande réglemente compte pour des raisons stratégiques (économi-
mais d’une bonne gestion le système de cogestion permet- ques) ou éthiques ?
et d’un réalisme intelligent tant aux salariés de participer à la Dans le premier cas, on retrouve l’éthique
gouvernance : employés et action- instrumentalisée, envisagée comme un moyen
naires sont représentés de façon paritaire dans en vue d’une fin qui est d’améliorer la perfor-
le conseil de surveillance (même si son président mance organisationnelle.
est nommé par les actionnaires). Le rôle de ce Dans le second cas, l’éthique se fonde sur
conseil est de se concentrer sur la santé à long la valeur intrinsèque des parties prenantes.
terme de l’entreprise. Il conviendrait de rechercher le bien pour le
D’autre part, les parties prenantes qui entre- bien (avec tous les problèmes liés à la définition
tiennent une relation économique avec l’entre- de la notion de bien) en l’absence d’un bénéfice
prise participent également à la gouvernance. quelconque pour l’entreprise.
Par exemple, les banques allemandes et japo- Le défi pour les partisans d’une vision parte-
naises sont souvent étroitement associées à la nariale de la performance est de construire un
gestion des entreprises et sont représentées cadre conceptuel suffisamment robuste pour
dans les conseils d’administration. parvenir à intégrer impératifs économiques et
La France se démarque par un rôle moindre
donné aux banques, par une conception quasi
éthiques. •
monarchique du rôle du dirigeant et par le rôle
important de la technocratie d’État, et semble
bibliographie
être dans une situation intermédiaire entre
le système de gouvernance anglo-saxon et le Beauchamp T. L., Bowie N. E., Dodge v. Ford Motor Co
système allemand ou japonais. (1919), 104 Mich. 459, 170 N. W. 668 at 684, in Ethical
Plusieurs spécificités ont pu freiner, en France, Theory and Business, Pearson Prentice Hall, New Jersey,
la diffusion d’une politique éthique formalisée p. 83 à 85.
dans les entreprises, notamment le sens donné Blair M. M., Ownership and Control: Rethinking Corporate
à l’éthique dans une tradition philosophique Governance for the Twenty-First Century, Brookings
européenne. Les Français ont, depuis longtemps, Institution Press, Washington, 1995.
critiqué la manière américaine d’introduire une
dimension éthique explicite dans la conduite Friedman M., “The Social Responsibility of Business Is to
des entreprises. Ainsi, dès 1933, Bertrand de Increase its Profits”, New York Times Magazine, p. 122
Jouvenel, dans La Crise du capitalisme améri- à 126, 13 septembre 1970.
cain, écrit : « Les grands patrons sont partout M atten  D., M oon J., “Implicit and Explicit CSR: A
coutumiers de sentences morales sur leur Conceptual Framework for a Comparative Understanding of
responsabilité sociale. Mais on connaît peu de Corporate Social Responsibility”, Academy of Management
cas où leurs actions aient été en harmonie avec Review, vol. 33, n° 2, p. 404 à 424, 2008.
ces sentences5 ». L’adage souvent mis en avant
aux États-Unis, « L’éthique paie », est largement Mercier s., L’Éthique dans les entreprises, coll. « Repères »,
critiqué. Les Français considèrent souvent qu’il La Découverte, Paris, 2004.
est illusoire de croire que l’immoralité n’est Mercier s., « Éthique et GRH », in Master Ressources
jamais payante. Ils critiquent également la prise Humaines, Igalens J. et Roger A. (coord.), Eska, p. 27
en compte de l’éthique en gestion au motif à 44, 2007.
qu’elle correspond à l’intérêt à long terme de
l’entreprise : le faire uniquement pour cet avan- Velasquez M. G., Business Ethics, Concepts and Cases,
tage ne relève pas d’une attitude éthique mais Pearson Prentice Hall, London, 2006.
seulement d’une bonne gestion, d’un réalisme
intelligent et efficace. Il est presque inconvenant 5. Cité dans Enjeux, avril 2002, p. 145.

I Économie et Management I n° 135 I Avril 2010 I

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