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Le livre de Frédéric Turpin explore la vie de Jacques Foccart, un homme de l'ombre influent sous le général de Gaulle, dont le mythe s'est construit autour de ses actions controversées en Afrique et de son rôle dans la politique française. Foccart, souvent perçu comme un personnage sulfureux, a navigué dans les réseaux de pouvoir tout en étant au cœur des luttes politiques de son époque, notamment durant la guerre d'Algérie. L'ouvrage vise à démystifier son image en présentant une biographie fondée sur des recherches approfondies, cherchant à séparer la réalité de la légende.

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Le livre de Frédéric Turpin explore la vie de Jacques Foccart, un homme de l'ombre influent sous le général de Gaulle, dont le mythe s'est construit autour de ses actions controversées en Afrique et de son rôle dans la politique française. Foccart, souvent perçu comme un personnage sulfureux, a navigué dans les réseaux de pouvoir tout en étant au cœur des luttes politiques de son époque, notamment durant la guerre d'Algérie. L'ouvrage vise à démystifier son image en présentant une biographie fondée sur des recherches approfondies, cherchant à séparer la réalité de la légende.

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JACQUES FOCCART

Dans l’ombre du pouvoir


Frédéric Turpin

JACQUES FOCCART
Dans l’ombre du pouvoir

CNRS ÉDITIONS
15, rue Malebranche – 75005 Paris
© CNRS Éditions, Paris, 2015
ISBN : 978-2-271-08846-8
Introduction

Du mythe à l’homme :
une quête historique difficile

« Allô, ici Foccart… ! » Combien de hauts fonctionnaires et de per-


sonnalités françaises et africaines ont entendu ces quelques mots scandés
tels un sourd crépitement de mitraillette ? Combien se sont mis menta-
lement au garde à vous lorsque le bras droit du général de Gaulle les
appelait afin d’obtenir une information ou demander un service ? Ils furent
probablement très nombreux mais peu l’avoueront. Certains prétendront
même n’avoir jamais eu aucun contact avec lui. Les décennies s’égrenant,
les mémoires se sont érodées. Surtout, le mythe Foccart a triomphé. En se
focalisant sur certains aspects de l’action du personnage (barbouzes, affaires
africaines, etc.), la légende noire a capté la mémoire de Jacques Foccart
au point d’en faire une vulgate communément admise comme une vérité
historique absolue. Écrire la biographie de Jacques Foccart, c’est d’abord,
à partir d’une enquête très fouillée, dépasser le mythe qui l’enferme dans
ce carcan au nom de la condamnation d’une certaine politique africaine de
la France et d’une certaine conception de la vie politique.
Jacques Foccart a très tôt senti le soufre, celui des alchimistes de
l’époque médiévale, personnages réprouvés par l’orthodoxie sociale mais
indispensables aux puissants de ce monde par leurs capacités à concocter
des poisons et des substances explosives qui refroidissaient définitivement
leurs adversaires. Il est devenu, de son vivant, un mythe puisqu’il a été,
dès les années 1960, érigé en personnage incontournable des réseaux
et ­pouvoirs parallèles gravitant autour de la haute figure du général de
Gaulle et du gaullisme au pouvoir. Ce mythe, Jacques Foccart ne l’a pas
créé, même s’il a su en user dans sa longue carrière et dans ses jeux
d’influence. Il a, initialement, laissé cette image d’homme de l’ombre se
développer. Mais, au seuil des années 1980, il a ressenti le besoin d’en
changer tant sa légende noire avait terrassé l’identité sociale et politique
de l’homme Foccart.
Le mythe Foccart ne repose naturellement pas que sur des représen-
tations négatives purement imaginées. Il prend sa source dans les fonctions
officielles et discrètes qu’il a exercées auprès de Charles de Gaulle, tout
6 Jacques Foccart

particulièrement entre 1958 et 1969. Pour les médias, il est cet homme,
toujours très bien habillé, qui accueille ou raccompagne, sur le perron de
l’Élysée, les chefs d’État et de gouvernement africains qui rendent visite au
Général. Image fugace des actualités cinématographiques, ce collaborateur
du chef de l’État interpelle rapidement les analystes du pouvoir quant à
la réalité de son rôle, de son influence et surtout de ses méthodes. Cette
contradiction est probablement une des origines de son mythe puisque les
médias se sont étonnés de ce contraste à un moment où ils cherchaient à
décrypter les modes de fonctionnement du pouvoir gaullien confronté, en
ces premières années très difficiles de la Ve République, au cancer algérien.
Foccart lui-­même estimait que sa légende était née dans les sables algé-
riens et plus précisément dans les officines « Algérie française » spécialisées
dans la guerre psychologique. Son rôle dans la défense de la Ve République
contre l’Organisation de l’Armée Secrète (OAS) – les jusqu’au-­boutistes de
l’Algérie française – en 1961 et 1962 ne fit que renforcer cette campagne
de dénigrement à son encontre, progressivement rejointe et dépassée par les
accusations portées par l’opposition de gauche et d’extrême gauche contre le
pouvoir gaullien. À travers sa personne et ses actions, réelles ou supposées,
c’est la haute figure du général de Gaulle qui est visée et le régime qu’il
a établi à la faveur de la crise de mai 1958. Pour une grande majorité de
la classe politique française, la Ve République est entachée de ses origines
impures – le retour au pouvoir du Général étant rituellement associé par ses
adversaires à un coup d’État. Or Foccart fut, côté gaulliste, une des chevilles
ouvrières du retour au pouvoir de son chef. L’attaquer, c’est remettre en
cause les fonts baptismaux de la nouvelle République et donc une partie de
sa légitimité, malgré l’onction du suffrage universel direct obtenu lors du
référendum du 28 septembre 1958. Les critiques persistent d’autant plus que
les méthodes du « coup d’État » du 13 mai 1958 ne sont pas toutes aban-
données par la suite. Foccart est au cœur des réseaux officiels ou parallèles
qui combattent, par tous les moyens, les nationalistes algériens du FLN
puis les commandos de l’OAS. Il est ensuite accusé, à l’heure où la presse
s’interroge de plus en plus ouvertement sur les méthodes du pouvoir gaul-
lien du temps de la guerre d’Algérie mais surtout une fois la paix revenue,
d’être le grand ordonnateur des basses œuvres du régime avec le ministre
de l’Intérieur Roger Frey. L’affaire de la mystérieuse disparition, en plein
Paris, de l’opposant marocain Medhi Ben Barka et le fameux « Foccart est
au parfum » assoient un peu plus sa réputation sulfureuse.
Le mythe Foccart s’appuie ainsi très largement sur la proximité avec
un personnage hors du commun – Charles de Gaulle – au cours d’une
période exceptionnelle – la fin de la IVe République, la naissance controver-
sée de la Ve République et la guerre d’Algérie. Jacques Foccart appartient
pleinement à la geste gaullienne. Il fait partie du cercle très restreint de la
Introduction 7

garde rapprochée du Général. Il est de ces hommes qui rendent possible


l’action de l’opposant de Gaulle à la IVe République puis du premier pré-
sident de la Ve République. Il est de ceux qui exécutent les actions que leur
chef ne doit pas connaître et surtout ne pas avoir à assumer publiquement.
La légende noire de Jacques Foccart trouve probablement d’abord son ori-
gine dans la virulence du combat politique qui fait du général de Gaulle,
pour les uns, un « sauveur », une sorte de Solon de la République française,
et pour les autres un ennemi de la République à abattre par tous les moyens.
La dureté des luttes politiques des années 1950 et 1960, le recours
systémique à la violence physique, ne suffisent pas à expliquer le mythe
Foccart. Celui-ci tient aussi au primat donné par le général de Gaulle à
la raison d’État et à ce qu’il implique dans les méthodes du pouvoir, et
les actions menées hors du cadre légal. Jacques Foccart est vite identifié
comme le bras droit du Général en charge des coups tordus et de la basse
police au service du régime gaullien, ce qui ne relève pas que de la légende,
loin s’en faut. Discret voire secret à l’extrême, l’homme correspond bien
à l’image que l’on se fait alors d’un « père Joseph » qui, outre l’influence
auprès des décideurs qu’on lui prête, a la haute main sur les circuits paral-
lèles, à commencer par le Service d’Action Civique (SAC) et les barbouzes
en tous genres.
Le succès de son mythe tient également à la variété des casquettes
qu’on lui prête. Il est d’abord présenté comme l’homme des services spé-
ciaux, le « mentor vigilant des compagnons musclés de l’hexagone1 ». Son
image de « Monsieur Afrique » du Général puis de Georges Pompidou et
enfin, dans une moindre mesure, de Jacques Chirac, ne s’impose que pro-
gressivement et finit par triompher. Plus l’image de la Françafrique devient
négative, plus Jacques Foccart est présenté sous les traits d’un « parrain » à
la façon mafieuse, une sorte de père fondateur de relations franco-­africaines
viciées depuis l’époque des indépendances.
La quête d’un homme et de ses vérités ne s’identifie pas plus avec son
mythe qu’elle ne se confond avec son image officielle. Si, pour l’historien,
le premier acte consiste à se défaire de cette légende en estimant ce qui
appartient en propre à l’homme dans la politique menée, il lui reste ensuite
à dresser le portrait de Jacques Foccart tel qu’en lui-­même. Là encore,
Foccart ne se laisse pas approcher aisément. Il a été profondément marqué
par ses années de Résistance et la clandestinité qu’elle impliquait. Comme
tant d’autres résistants, il a conservé, sa vie durant, des réflexes. Jacques
Chaban-­Delmas se plaisait ainsi à raconter que, même vingt ans après la
Libération, il vérifiait de manière instinctive les différentes possibilités de
sortie en entrant dans une pièce. Chez Foccart, ces réflexes de protection se
sont transformés en un véritable culte du secret, tant dans les affaires qu’il
8 Jacques Foccart

eut à traiter que pour sa personne. Il a ainsi « cloisonné » son existence


tant professionnellement qu’amicalement.
Ce qui frappe de prime abord est probablement sa froideur apparente
voire sa dureté. Le visage ne marque aucune émotion particulière et paraît
le plus souvent impassible, tel un masque de cire. L’homme brille par ses
silences et par un usage très mesuré de la parole, comme si son temps
était compté. Cette attitude ne se réduit pas à un rôle de composition qu’il
­jouerait, à une posture de circonstance qu’il arborerait. La froideur et la
dureté extérieure de l’homme appartiennent tout autant à son être pro-
fond qu’à sa manière de poser son personnage lorsqu’il est aux affaires.
Pour autant, ses proches soulignent volontiers son sens profond de l’amitié
et de la fidélité. Être ami avec Jacques Foccart est un gage de longévité
pour peu que des ruptures de fond – comme la guerre d’Algérie – ne
vous séparent pas. Et, dans ce rôle, Foccart est un ami très attentionné et
toujours bienveillant. Au-­delà de l’intérêt que lui dicte la constitution de
ses réseaux, il aime rendre service, y compris lorsque cela ne lui rapporte
rien en retour. Ce rapide portrait éclaire certaines contradictions entre le
mythe et le p­ ersonnage, et appelle le biographe à un impératif d’exhaus-
tivité critique.
Comment expliquer l’extraordinaire longévité de Jacques Foccart aux
affaires ? Il est, par exemple, le seul proche collaborateur du général de
Gaulle à être resté à son service à Matignon, en 1958, puis à l’Élysée
jusqu’en avril 1969. Tant pour les questions africaines que pour celles de
politique intérieure, il voit De Gaulle tous les soirs, privilège unique. Le
secret de la longévité de Foccart ne peut pas se comprendre sans ses qua-
lités p
­ ersonnelles et professionnelles. Comment expliquer qu’il conserve
une capacité d’influence aussi importante alors qu’il n’est plus au pouvoir
après 1974 et qu’il n’y revient qu’en 1986, pour deux ans, et peu de temps
avant sa mort, entre 1995 et 1997 ?
Apporter des réponses à l’ensemble de ces questions, c’est briser l’en-
fermement mémoriel dans lequel Jacques Foccart a été enterré vivant et
chercher à se rapprocher modestement d’un portrait digne du métier de l’his-
torien tel que Raymond Aron, dans son essai Dimensions de la conscience
historique, le définissait : « Il n’apporte jamais une image définitive du
passé, mais, parfois, il en apporte définitivement une image valable2. »
Chapitre 1

Au commencement était l’action

Avant d’être érigé en mythe, Jacques Foccart fut d’abord un homme


que son milieu, son éducation et ses expériences de l’enfance ont progres-
sivement façonné. Rejeton de la haute société mayennaise, catholique et
patriote, il a en commun avec d’autres futurs gaullistes, comme François-­
Xavier Ortoli (Indochine) ou Michel Jobert (Maroc), d’avoir été marqué
par une empreinte ultramarine. C’est aussi une personnalité, qui, à l’instar
de nombre d’hommes de sa génération, s’est révélée lors des heures dou-
loureuses de la Résistance.

Une famille d’origine alsacienne


Un tel personnage appartenant au registre des mythes se devait
d’avoir une naissance hors-­norme. Il lui fallait une ascendance qui fasse
déjà de lui un objet de légende, un premier socle sur lequel pourraient
être assis le personnage et son mythe dans la force de l’âge. Aussi des
rumeurs ont longtemps couru sur le fait qu’il puisse ne pas être le fils
de son père officiel : Guillaume Foccart. Il aurait été le fils naturel et
caché d’un prélat de haut rang : l’évêque de Laval. Ce qui n’a pas man-
qué d’enflammer les imaginations puisque cette paternité singulière, qui
n’était pas sans rappeler les mœurs de l’Ancien Régime, apportait une
dose supplémentaire de mystère – religieux cette fois – à cet « homme
de l’ombre » qui compte parmi ses oncles et tantes chanoines, prieurs et
sœurs. Lorsque le 31 août 1913 naît Jacques Foccart, le siège épiscopal
de Laval est occupé depuis 1906 par Eugène Grellier et le sera jusqu’à
son retrait volontaire en 1936. Le prélat brille par son intégrité morale à
la différence de son prédécesseur, Mgr Geay, qui – dans le contexte de
lutte exacerbée, du début du xxe siècle, entre républicains laïcs et catho-
liques – a défrayé les chroniques mondaines quant à la nature de ses liens
avec la prieure du carmel de Laval, Suzanne Koch-­Foccart1, ses sœurs et
novices. « Une rumeur persistante », souligne Pierre Péan, voudrait que
Jacques Foccart soit le fruit des amours coupables entre Mgr Geay et
Suzanne Foccart. La « rumeur » paraît d’autant plus dénuée de fondement
10 Jacques Foccart

que le prélat concerné ne brille pas par sa c­ ondition physique et qu’il garde
un vif ressentiment à l’encontre de Suzanne2. Elle témoigne surtout d’un
climat délétère de suspicions, entretenu notamment autour de la personne
de Suzanne Koch-­Foccart, qui fit, à plusieurs reprises, du siège épiscopal
de Laval un objet de satire dans toute la France. D’ailleurs, le successeur
de Grellier, Joseph Marcadé, dut quitter son office, dès 1938, pour une
affaire de mœurs déguisée en « raison de santé ». Cette première rumeur
s’est ensuite déployée sur une seconde hypothèse, toujours à partir de la
descendance de Suzanne Foccart : celle de la paternité d’un chanoine qui
venait d’Anjou. Ces versions mythifiées de la naissance de Jacques Foccart
trouvent très probablement leur origine dans cette succession d’affaires de
mœurs qui entachent, à travers la personne de Suzanne Foccart, une des
plus puissantes familles de Mayenne. En l’état des sources disponibles,
aucun document ne vient étayer sérieusement ces rumeurs, quel que soit
l’élément masculin mis en avant.
Autre version mythique de ses origines, celle de son premier bio-
graphe Pierre Péan qui met en avant des liens de parenté cachés avec
les Grimaldi de Monaco. Cette thèse repose, pour l’essentiel, sur l’étude
généalogique menée par Henry Chanteux, directeur des Archives départe-
mentales de la Mayenne en 1968‑19693. À partir de ce travail soulignant
d’évidents liens entre la famille Koch-­Foccart et les Grimaldi de Monaco, il
a avancé l’idée que le grand-­père paternel de Jacques Foccart – Louis Koch
(-­Foccart) – était le fils naturel, non de Victoire Foccart (1822‑1910), mais
de la princesse Marie de Bade, dont une fille épousa le prince Albert Ier
de Monaco en 1869. Cela serait le point de départ des liens entre les
deux familles au cours des générations suivantes. Cette thèse s’appuie
sur l’arrêté de transfert du corps de Louis-­Guillaume Koch (-­Foccart),
en date du 13 mars 1916, dressé par le ministre d’État de la Principauté
qui en fait le fils de « feu Koch et de SAR4 ». Le directeur des Archives
départementales de la Mayenne et Pierre Péan traduisent ce sigle par « Son
Altesse Royale ». Une mention identique se retrouve dans la déclaration de
succession du défunt conservée aux archives départementales des Bouches-­
du-­Rhône. Ils en concluent qu’il ne peut s’agir que de Marie de Bade,
seule princesse monégasque qui, à l’époque de la naissance, peut être
qualifiée d’« Altesse Royale5 ». Dans un article de la Revue d’Alsace de
1997, le Pr Nicolas Stoskopf a apporté un démenti formel à cette thèse6.
D’abord parce que cette naissance royale suppose « que la déclaration de
naissance du 1er mars 1840 soit un faux et que le couple Koch-­Foccart ait
été fabriqué de toutes pièces pour accueillir l’enfant ». On voit mal en effet
– analyse Nicolas Stoskopf – comment l’huissier Louis-­Guillaume Koch
aurait pu « devenir l’amant de la princesse Marie de Bade, être le père
du petit Louis, faire accepter le bébé à sa jeune épouse [Victoire], puis
Au commencement était l’action 11

disparaître et mourir dans la misère… [en 1866 à Marseille7] ». Surtout


Nicolas Stoskopf a retrouvé la mention « SAR » assez fréquemment dans
la table des successions de Marseille. Toutes les personnes mentionnées
ne sont bien évidemment pas les enfants naturels d’un prince ou d’une
princesse monégasque… Le sigle « SAR » signifie tout simplement « sans
autres renseignements ».
Les travaux du Pr Stoskopf établissent clairement la généalogie alsa-
cienne de Jacques Foccart. Les « Focquart » s’installent à Molsheim à la fin
du xviie siècle et font partie des notables au siècle suivant sous le patronyme
de « Foccart ». Pas plus que la prétendue paternité attribuée à l’évêque de
Laval ou à un autre prélat, les liens de sang entre les Grimaldi de Monaco
et les Foccart ne sont sérieusement étayés. Jacques Foccart lui-­même, non
sans ironie, s’en défend dans ses Mémoires : « Hélas… la version roman-
tique de mon ascendance n’est qu’une légende8. »
Autre objet d’interrogation et d’affabulation sur les origines de
Jacques Foccart : son nom. À l’origine de ces polémiques se trouve une
nouvelle fois un acte administratif. Le décret du 17 juin 1952 du ministre
de la Justice autorise Jacques Koch-­Foccart à substituer à son nom patro-
nymique celui de « Foccart9 ». Pour l’intéressé, l’affaire est simple : si son
arrière-­grand-­mère a bien épousé Louis Koch, leur fils – son grand-­père
paternel – a toujours été appelé Louis Foccart et a même exercé des man-
dats publics sous ce patronyme (maire d’Ambrières et conseiller général
de la Mayenne). Comme le remarque Jacques Foccart dans ses Mémoires,
« il portait donc le nom de sa mère et il est normal que cela ait suscité
des questions et piqué les imaginations10 ». En fait, marié trois mois et
demi avant la naissance de leur fils, le couple Koch-­Foccart ne semble pas
avoir tenu très longtemps. Jacques Foccart lui-­même laisse entendre que
son véritable arrière-­grand-­père biologique pourrait bien être le second mari
de Victoire Foccart : Auguste Griois11. En tout cas, c’est bien lui qui a
éduqué Louis Foccart entre Ambrières et Monaco où le « couple » menait
grand train côtoyant la bonne société parmi laquelle figurait en particulier
l’éditeur Jules Hetzel12. L’usage du seul patronyme Foccart est ainsi devenu
la norme. L’acte de naissance de Jacques Foccart ne mentionne d’ailleurs
pas « Koch13 ». Il n’empêche que, dans le contexte politique de dénigre-
ment systématique de la personne de Jacques Foccart, ce fait familial a
été déformé au point d’en faire un nouvel élément de calomnie. Foccart
s’est alors fait accuser, par l’extrême droite, d’être un juif polonais cher-
chant à cacher ses origines. Une fois encore, cette polémique s’appuie sur
un document officiel qui a été détourné de son objet premier. Le décret
du 17 juin 1952 mentionne, outre les patronymes peu évidents à por-
ter (« Conart » est ainsi transformé en un « Covart » moins encombrant),
de nombreux noms d’origine ashkénaze dont les titulaires ont obtenu le
12 Jacques Foccart

changement dans le sens d’une certaine « francisation » : « Rabinovitch »


devient ainsi « Rabaud ». En pleine crise algérienne, l’Organisation de
l’Armée Secrète (OAS) s’en prend à Jacques Foccart, l’accusant d’être
un juif polonais et un apatride… C’est d’ailleurs à cette occasion qu’il
demande au ministre de l’Intérieur Roger Frey de mener une enquête pour
connaître le fin mot. Celui-­ci fait diligenter une enquête par le directeur
des Archives départementales de la Mayenne qui rend ses conclusions
– fausses – en 196914. L’étude du Pr Stoskopf confirme que la famille
Koch est catholique et alsacienne.
S’il n’y a pas de liens de sang entre les Grimaldi et les Foccart,
il est en revanche établi que les aïeux de Jacques Foccart ont entre-
tenu des relations suivies avec la famille régnante de Monaco. Auguste
Griois (1818‑1884) appartenait à une riche famille parisienne qui a fait
fortune dans la haute finance. Ce fut lui qui acheta en 1854 la propriété
du Tertre à Ambrières et y fit construire en 1855 une belle habitation
bientôt qualifiée de « château15 ». Griois épousa Victoire Foccart en 1872
et le couple partagea son temps entre Ambrières et Monaco où il était
propriétaire d’une partie des terrains de la Principauté. Il y fit construire
une superbe demeure – la Villa Auguste – en bord de mer dans un cadre
paradisiaque, encore préservé d’une urbanisation tentaculaire. Lorsque la
Société des bains de mer fut créée en 1863, Auguste Griois reçut un tiers
des actions en échange de l’apport de ses terrains, parts qu’il a ensuite
revendues. La génération suivante des Foccart maintint des liens forts
avec les Grimaldi au point que le grand-­père de Jacques Foccart – Louis-­
Guillaume Foccart (1840‑1916) – vole au secours du prince héritier Louis
de Monaco en délicatesse avec son père Albert Ier. L’objet du différend
était une femme. Louis de Monaco entretenait une liaison avec Juliette
Louvet qui donna bientôt naissance à une fille. Problème : Louis recon-
nut l’enfant au grand désespoir de son père qui, pour bien marquer sa
désapprobation, lui retira son aide financière. Ce fut précisément à cette
occasion que Louis emprunta à Louis Foccart – « notable de Monte-­Carlo
et ami de sa famille » – la somme de 50 000 francs-­or pour faire construire
à Luzarches la « Villa Charlotte16 ». Le clin d’œil de l’histoire est que,
des décennies plus tard, Jacques Foccart acquit cette demeure sans en
connaître le lien avec son grand-­père. Ce fut en effet sur le conseil de
la secrétaire particulière de Georges Pompidou – qui est de la région –,
Madeleine Négrel, qu’il jeta en 1954 son dévolu sur la Villa Charlotte
afin de fuir la vie parisienne17.
Au commencement était l’action 13

Les délices de Karukéra


Foccart, peut-­être plus qu’aucun autre, a observé sa vie durant le silence
sur son enfance ou plutôt ses enfances. Et ce n’est qu’à la fin de sa vie,
lorsqu’il a ressenti le besoin de donner sa « part de vérité18 », qu’il a évoqué
sa petite enfance en Guadeloupe. Mais le ton employé tient plus du récit
aseptisé de tout sentiment que d’un véritable témoignage de ses bonheurs et
de ses malheurs19. L’homme, même au seuil de la mort, ne se départit pas de
sa très grande pudeur qui forme l’une des caractéristiques de sa personnalité.
Jacques Foccart a d’abord connu une petite enfance heureuse sous
les cieux lumineux de la Guadeloupe puis une enfance et une adolescence
marquées du sceau de l’ascèse des pères de l’Immaculée Conception de
Laval et par le décès de son père. Sa personnalité se situe aux confluents
de ces deux époques duales de son enfance.
L’histoire de Jacques Foccart s’ancre quasiment dès sa naissance à
l’empire. Certes, il naît à Ambrières-­le-­Grand le 31 août 1913 dans la
Mayenne, fief de la famille paternelle. Les Foccart sont alors l’une des
grandes familles mayennaises et mènent grand train au château du Tertre20.
Le grand-­ père et le père de Jacques Foccart entretenaient notamment
un équipage de chasse à cour qu’ils pratiquaient dans la forêt de Sillé-­
le‑Guillaume21. Toutefois, lorsque Jacques Foccart fut en âge de chasser,
son père et son grand-­père étaient décédés et l’équipage n’existait plus. Il
n’empêche qu’il pratiqua la chasse sa vie durant, en particulier sous les
présidences de Charles de Gaulle (1959‑1969) et de Georges Pompidou
(1969‑1974) où il fut – notamment – en charge des chasses présidentielles.
Il était d’ailleurs réputé pour être un « bon fusil ».
Ondoyé le jour de sa naissance, Jacques Foccart reçoit le baptême
le 16 septembre suivant par son oncle et parrain Marie-­Pierre Foccart
(1874‑1960) qui est alors secrétaire particulier de l’évêque de Monaco.
Mais le séjour mayennais du petit Jacques est de courte durée puisqu’il
rejoint quelques semaines plus tard la Guadeloupe. Il y séjourne jusqu’en
1919, date de son retour à Laval, avant que, quelques années plus tard – en
1925 –, ses parents ne le placent en internat au Collège de l’Immaculée
Conception. Ses liens avec la Guadeloupe ne s’arrêtent pas à un séjour
fondateur qui, vu son âge, ne lui aurait probablement laissé que peu de
souvenirs précis. Jacques Foccart est, par sa mère, apparenté à l’une des
plus vieilles familles de l’île. Née au Petit-­Canal le 3 décembre 1885, Marie
Elmire de Courtemanche de la Clémandière est une créole qui descend de
la deuxième famille française établie en Guadeloupe, après leur cousin
de Bragelogne22.
Marie Elmire de Courtemanche avait épousé à Pointe-­ à-­
Pitre, le
23 février 1906, Guillaume Foccart. Celui-­ci était venu tenter l’aventure
14 Jacques Foccart

en Guadeloupe en achetant la plantation Saint-­Charles à Gourbeyre où il


s’installa au seuil du xxe siècle. Il devint rapidement un notable de la
colonie. Il est vrai qu’il bénéficia des relations personnelles de son père
Louis avec le prince Albert Ier qui lui fit attribuer le titre de consul général
de la Principauté pour les Antilles23. Il prit la direction de la commune de
Gourbeyre à partir de 1905 et devint également conseiller général de la
Guadeloupe. Ce fut donc une personnalité de premier plan de la commune
et, de manière générale, de la Basse-­Terre.
Gourbeyre était alors un haut lieu de villégiature du fait des sources
chaudes de Dolé et de sa station thermale où se côtoyaient les personnages
les plus en vue de l’archipel24. Toutefois, son élection à la plus haute charge
de la municipalité de Gourbeyre fut entachée d’irrégularités manifestes ce
qui, pour l’époque, constituait plus la norme que l’exception. Lors des élec-
tions municipales de 1904, ce fut une majorité républicaine radicale, avec à
sa tête M. Champfleuri, qui sortit vainqueur. La surprise était totale puisque
les manœuvres des fraudeurs n’avaient pas fonctionné. Le gouverneur de la
Guadeloupe Boulloche trouva alors le moyen de suspendre le maire et ses
adjoints et de confier la direction de la ville à l’un de ses hommes liges :
Me Louis Lignières, avocat à la Cour de Basse-­Terre. Boulloche convoqua
ensuite de nouveau les Gourbeyriens devant les urnes, le 9 juillet 1905. Face
à la liste sortante conduite par Champfleuri, l’administration mit tout son
poids dans la balance pour faire triompher la liste concurrente qu’elle avait
fomentée : celle dirigée par Guillaume Foccart. Elle organisa une véritable
fraude puisque Me Lignières fit remplacer l’urne contenant les bulletins
des électeurs par une autre urne identique mais au contenu assurant le
triomphe de la liste Foccart. Ce procédé de la « double boîte », connu aux
Antilles sous le vocable évocateur de « maman cochon » car « les urnes
étaient bourrées et pleines comme des truies prêtes à mettre bas25 », valut
à Guillaume Foccart le surnom d’« élu de la fraude », qualificatif qui pou-
vait être très répandu dans un paysage politique largement dominé par la
fraude orchestrée par les gouverneurs et leur administration ainsi que par
les candidats et les élus eux-­mêmes26.
Guillaume Foccart quitte définitivement la Guadeloupe en 1921. C’est
un choix dicté fondamentalement par des impératifs économiques. Sa plan-
tation ne constitue pas un placement florissant, ce qui le conduit à réorienter
ses activités professionnelles. Comme il l’écrit lui-­même à ses concitoyens
de Gourbeyre, le 15 novembre 1921, en leur annonçant la démission de son
office de maire27, il a créé une société ayant pour but la prise de poissons le
long des côtes françaises et marocaines et leur commercialisation. Mais son
projet d’en faire de même dans la mer des Caraïbes ne voit finalement pas
le jour à cause de la crise économique qui sévit en 1920‑1921. L’aventure
antillaise de Guillaume Foccart se termine ainsi. L’idée n’est pas perdue
Au commencement était l’action 15

puisque, après la Seconde Guerre mondiale, Jacques Foccart reprend le


flambeau en créant sa propre affaire, la Safiex, qui se tourne également
vers les Antilles françaises et se spécialise dans l’importation des produits
tropicaux de la Guadeloupe et de la Martinique.
Si Jacques Foccart relate, pour le grand public, de manière fort neutre,
sa jeunesse antillaise, il n’en fut pas de même avec certains de ses amis.
Ainsi en mars 1951, lors d’un déjeuner à la Villa Charlotte, en compagnie
du jeune administrateur de la France d’outre-­mer et très gaulliste Pierre Bas,
ils se racontèrent leurs vies. Celui qui n’était pas encore devenu le proche
collaborateur du général de Gaulle conta sans fard combien « il y fut fol-
lement heureux car les Noirs adorent les enfants et il joua beaucoup avec
eux ». Située dans un val isolé et boisé, l’Habitation Saint-­Charles ressem-
blait à l’une de ces planches de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert :
une très jolie maison de maître du début xviiie siècle avec ses dépendances,
organisée autour de la production sucrière et autres produits tropicaux. Il y
avait même un élégant petit canal « qui amenait la vie et la force motrice à
la maison28 ». Pour le très jeune Jacques, le temps y était comme arrêté dans
un univers d’un autre âge. Il y vécut une petite enfance particulièrement
heureuse bercée aux sons des quadrilles et des mazurkas redécouvertes et
notamment popularisées, à partir des années 1970, par le groupe Malavoi.
Toute sa vie, Jacques Foccart resta attaché aux Antilles et tout par-
ticulièrement à sa Guadeloupe, du moins à une certaine tradition, à une
certaine vision de ces îles avec à leur tête une élite « créole ». Il a d’ailleurs
conservé jusqu’à sa mort « des amis antillais qui s’accrochaient à lui et lui
demandaient des services ». Pierre Bas, pour s’être occupé à l’Élysée de
la correspondance personnelle de Jacques Foccart, se souvient de « gens
biens » très vieille France du milieu Béké comme sa demi-­sœur Marcelle
Lamarre ou encore son cousin René Allemand – qui résidait dans les
années 1960 dans l’Habitation Saint-­Charles – mais aussi de « profiteurs »
qui abusaient de sa gentillesse29. Sa demi-­sœur – que son père avait eue
avant son mariage avec une demoiselle de La Force –, Jacques Foccart
l’a découverte tardivement, en 1948, lors d’un entretien avec le président
du syndicat des fabricants de sucre et de rhum Ernest Bonnet. Celui-­ci lui
avait annoncé, à sa grande surprise, le décès de son frère Dominique en
lui donnant du « votre beau-­frère »… Jacques et Marcelle se découvrirent
alors et maintinrent des liens étroits à partir de ce moment. En secondes
noces, elle épousa un fonctionnaire du Trésor, Paul Lamarre. Jusqu’à sa
mort en 1993, elle habita sur la commune de Saint-­Claude, sur les pentes
de la Soufrière, le premier étage d’une ancienne maison coloniale. Au début
des années 1960, Pierre Bas, proche collaborateur de Jacques Foccart, fut
surpris, lors de l’un de ses voyages en Guadeloupe, d’y trouver la femme
du secrétaire général et du préfet. « Très naïvement, elle m’a dit qu’un beau
16 Jacques Foccart

jour elles sont venues chez moi me dire tous les problèmes qui se posent
en Guadeloupe. J’ai su alors d’où venaient les informations provenant des
lettres de Mme Lamarre auxquelles je répondais pour le compte de Jacques
Foccart30 ».
Cet attachement à son enfance et à sa part de vie créole, Jacques
Foccart l’assume parfois très discrètement. Ainsi lorsque des incendies
successifs mettent à mal l’église Saint-­Charles de Gourbeyre, il répond
favorablement à l’appel à l’aide du curé de la paroisse, le père André Nio.
À sa demande, il lui adresse, sur ses propres deniers, un bon appareil de
projection pour faire du cinéma le samedi et ainsi contribuer à la recons-
truction de l’église. En 1968, le clocher de l’église est enfin achevé grâce
notamment à l’argent du cinéma31. S’il y a probablement chez Foccart la
nostalgie d’un paradis perdu, il n’est pas et n’a jamais été une personne
tournée de manière élégiaque vers le passé. Il n’est pas un Saint-­John
Perse qui transcende par la beauté intemporelle de sa poésie la nostalgie
de l’enfance et d’un paradis perdu. Pourtant la similitude de destins entre
les deux hommes mérite d’être soulignée. Né en 1887 en Guadeloupe,
Alexis Léger y passe lui aussi toute sa petite enfance dans la maison de
maître qu’habitent ses parents. Sa mère appartient également à une grande
famille créole – les Dormoy. Comme Foccart, il quitte son île en raison
de difficultés économiques – en 1897, un tremblement de terre a ruiné les
affaires de son père. Au fond, les descriptions de la vie sous les Tropiques,
des servantes, de la faune et de la flore des poèmes d’Éloges écrits en 1907
rendent compte d’impressions et de sensations qui furent très probablement
celles du jeune Jacques Foccart. Mais une petite enfance sous les cieux
bénis de l’île de Karukéra ne mène pas forcément à des destins politiques
similaires. Sur les vertus du gaullisme, les deux hommes s’opposèrent leur
vie durant de manière radicale.

L’ascèse de l’Immaculée Conception


Les belles et riches heures guadeloupéennes terminées, la vie du jeune
Jacques Foccart bascule progressivement dans un univers fort différent. Le
choc est même particulièrement rude : disparition de son père en 1925, sa
mère qui le place en pension pour mener un temps sa vie de femme, une
existence spartiate au collège de l’Immaculée Conception dans le quasi-­
anonymat de la vie d’interne.
La vie du jeune Jacques à l’Immaculée Conception nous est connue
grâce à son professeur de géographie et préfet de discipline, l’abbé Joseph
Taupin. En effet, lors de ses retours d’Afrique où il était administrateur de
la France d’outre-­mer, Pierre Bas s’est longuement entretenu avec l’abbé
Taupin, connu grâce à l’abbé Raymond Fauveau qui l’avait caché pendant
Au commencement était l’action 17

l’Occupation. Apprenant en 1951 que Pierre Bas avait déjeuné à Luzarches


chez Jacques Foccart, l’abbé lui a livré ses souvenirs et son analyse de
la jeunesse difficile de Foccart32. Leurs rencontres ultérieures affinèrent
le tableau tandis que l’intéressé demeura en relation épistolaire avec son
ancien précepteur jusqu’à son décès.
De retour en métropole en 1919, le jeune Jacques connaît une exis-
tence heureuse entre les étés au château du Tertre et Nice où ses parents ont
loué un appartement. Ils fréquentent également la Villa Auguste à Monte-­
Carlo où résident ses grands-­parents. Mais, en 1925, il est confié aux bons
soins des pères du collège de l’Immaculé Conception, comme tous les
rejetons des bonnes familles mayennaises marquées du sceau du catholi-
cisme et du patriotisme. Il entre alors en « septième ». L’enfant roi choyé
par une nuée de domestiques dans la grande maison de style plantation à
Gourbeyre se retrouve seul dans un système où le travail et la discipline
sont les maîtres mots de l’existence d’un interne. La vie toute monacale
du jeune Foccart se déroule dès lors suivant un temps qui est celui de
l’étude et de la prière, dans un univers spartiate où les sentiments paternels
et maternels sont lointains. Seuls les surveillants et les maîtres d’études
veillent, parfois rudement, sur l’éducation de leurs pensionnaires. Il ne
rentre chez son grand-­père au château du Terte à Ambrières que pour les
petites et les grandes vacances. C’est en fait son grand-­père, qui est aussi
son parrain, qui élève le jeune Jacques même si sa mère vient fréquemment
en Mayenne retrouver son fils. Ce n’est qu’au bout de quelques années
qu’elle vient s’installer définitivement auprès de ses beaux-­parents dans
une petite maison du parc de la propriété du Tertre33. Cette belle veuve
avec son accent des Antilles, d’une gaieté communicative, se consacre dès
lors entièrement à son fils et ne se remarie pas, malgré des propositions
intéressantes, par amour pour lui34.
Le père Taupin, qui fut son professeur de géographie ainsi que son
préfet de discipline, se souvenait de l’arrivée du nouveau pensionnaire
Jacques Foccart35. L’image qu’il en conservait dans les années cinquante
était celle d’« un tout petit garçon dépaysé, effaré, malheureux, totalement
refermé sur lui-­même36 ». Le changement de vie s’avéra d’autant plus radi-
cal qu’il se trouva bientôt orphelin de père en 1925 ; sa mère partageant son
temps entre Ambrières et surtout Monaco37. Elle fut peu présente auprès de
son fils les premières années qui suivirent. Au point que lorsque Jacques
déclara en 1930 une crise d’appendicite aiguë, l’autorisation d’opérer se
fit attendre car sa mère demeura longtemps injoignable. Après une longue
et anxieuse attente, le Dr Francis Le Basser (1889‑1974) – futur sénateur-­
maire gaulliste de Laval – se passa de l’autorisation maternelle et opéra « à
chaud » ce qui lui laissa de « navrants souvenirs38 ». Jacques Foccart n’en
fut pas moins particulièrement attaché à sa mère. En mai 1964, Pierre Bas
18 Jacques Foccart

se souvient avoir rencontré Foccart à son domicile personnel, au 20 avenue


de l’Opéra à Paris, ce qui « était tout à fait inhabituel chez lui qui passait
son temps à son bureau ». Quelques jours plus tard, il en apprit la rai-
son : le décès d’Elmire Foccart, le 16 mai. Son fils l’avait veillé jusqu’au
bout. Après les obsèques à Luzarches, Pierre Bas se souvient d’un Jacques
Foccart « seul qui avait un chagrin épouvantable39 ».
Les études de Jacques Foccart ne laissent pas de traces particulièrement
élogieuses. Il est l’un de ces nombreux collégiens peu portés sur les études
sans pour autant être un cancre. Ses graves problèmes de santé conduisent
finalement sa mère, en 1930, à le retirer de l’Immaculée Conception et à
lui faire poursuivre sa scolarité à Monte-­Carlo. Il y termine sa seconde et
y passe petitement sa première partie de bac l’année suivante. Ses études
s’achèvent ainsi. Surtout, comme Jacques Foccart le reconnaît lui-­même
à la fin de sa vie : « J’étais fils unique, mon père est mort quand j’avais
douze ans et ma mère était très gâteau. Si j’avais eu un père ou une mère
avec un peu de fermeté, j’aurais poursuivi mes études, mais j’ai lâché40 ».
Guillaume Foccart n’avait pas fait de bonnes affaires en Guadeloupe.
Il avait confié la gestion de sa fortune à un notaire d’Ambrières, qui était
également le conseil d’autres membres de la famille Foccart. Seulement,
cet homme de confiance s’avéra être un notaire véreux. Le père de Jacques
Foccart perdit, à cette occasion, une partie de sa fortune sans pour autant
être ruiné. Une mésaventure du même style éroda, quelques années plus
tard, un peu plus encore la fortune familiale. La confiance de la veuve
Elmire Foccart fut abusée par un faux administrateur apostolique de l’archi-
diocèse de Bordeaux à qui elle donna imprudemment une procuration géné-
rale pour gérer ses biens41. Lorsque la supercherie fut découverte, l’escroc
s’était enfui, obligeant les Foccart à vendre quarante-­cinq fermes en un an
suivant le témoignage de l’associé et grand ami de Jacques Foccart – Robert
Rigaud – rapporté par Pierre Bas42.
Jacques Foccart se mit dès lors en quête d’une situation et entra à la
Société anonyme des Usines Renault en qualité de prospecteur. Il officia
d’abord à Laigle dans le département de l’Orne puis à Vendôme. Ce fut
là qu’il fut appelé sous les drapeaux pour effectuer son service militaire le
20 octobre 1934. Affecté à la base aérienne de Paris, il servit au sein de
la 17e compagnie de l’Air. Foccart s’y plut manifestement puisqu’à l’issue
de son année de service, il s’engagea pour six mois pour être finalement
libéré le 15 avril 1936 avec le grade de caporal43. Preuve de cet intérêt :
il effectua une période de réserve au Bataillon de l’Air n° 117 du 12 au
26 juin 1938. Son service militaire fut aussi l’occasion de faire la connais-
sance d’Henri Tournet. Les deux hommes ne se quittèrent plus vraiment
depuis cette époque et ce jusqu’à la mort mystérieuse de Robert Boulin
Table des matières

Introduction : Du mythe à l’homme : une quête historique difficile.... 5

Chapitre 1: Au commencement était l’action.................................... 9


Une famille d’origine alsacienne, 9 – Les délices de
Karukéra, 13 – L’ascèse de l’Immaculée Conception, 16
– Un héros de la Résistance, 19 – Résistant ou homme d’af-
faires ?, 26 – Les zones d’ombre de la Résistance, 31 – Un
héros « accrédité » ?, 34

Chapitre 2 : De la Résistance au Rassemblement du peuple français... 39


Une indépendance voulue et assumée, 39 – Un destin politique
en Mayenne ?, 43 – Un missus dominici du RPF pas comme les
autres, 46 – Retour aux Antilles, 52 – Un cacique de l’Union
française en devenir, 57 – « Monsieur Union française », 60
– Quelle Union française pour quelle France ?, 69

Chapitre 3 : La fin du gaullisme ?...................................................... 77


Le rendez-­vous manqué de 1951, 77 – Le Parlement ou la
rue ?, 81 – Secrétaire général du Rassemblement, 84 – Foccart
tel qu’en lui-­même, 88 – Contre les « abandons », 92 – 13 mai
1958 : complot ou « divine surprise » ?, 98 – Le treize mai, et
après ?, 103

Chapitre 4 : Conseiller technique auprès du Général...................... 115


Redresser la France, 115 – La naissance de la Communauté, 129
– Foccart à l’Élysée, 137 – Communauté : échec et mat, 142

Chapitre 5 : Violence d’État, violence de clan : Foccart « au


parfum »......................................................................................... 151
Raison d’État, violences d’État, 151 – « Patron hors hiérarchie »
du SDECE ?, 153 – L’Action Civique, 158 – « Monsieur anti-­
OAS » ?, 163 – De l’ombre à la légende noire, 169 – Affaire Ben
Barka : le « parfum » de Foccart ?, 174 – Au chevet du SDECE, 180

Chapitre 6 : « Monsieur Afrique » du Général................................. 185


Secrétaire général à la présidence de la République pour la
Communauté et les Affaires africaines et malgaches, 185 –
Foccart, De Gaulle et l’Afrique, 195 – La marge de manœuvre
de Foccart, 201 – Une fin de règne difficile, 209 – Les « réseaux
Foccart » : une réalité mythifiée ?, 214
488 Jacques Foccart

Chapitre 7 : Mai 68 et la fin du Père................................................. 227


Un homme d’influence, 227 – Une surprise totale, 233 – Foccart
en mai, 238 – La secousse morale, 247 – Derniers mois auprès
du Général, 251 – Voué aux gémonies, 254

Chapitre 8 : Aux côtés de Georges Pompidou.................................. 259


Retour sur scène, 259 – Souvenir gaullien et gaulliste, 265
– Le SAC en péril, 269 – Marenches contre Foccart ?, 273 –
« Monsieur Afrique » de Pompidou, 279 – Une Coopération new-­
look ?, 287 – Vers la sortie, 292

Chapitre 9 : Interlude giscardien........................................................ 297


La fin des « barons » ?, 297 – Sauver le gaullisme, 302 –
Foccart, un Africain ordinaire ?, 307 – Barbouze un jour, bar-
bouze ­toujours ?, 312 – Les affaires…, 319

Chapitre 10 : Avec Chirac : le retour du « Sphinx »....................... 331


1981 : année zéro, 331 – Du SAC au MIL, 337 – Afrique, DOM-­
TOM : des politiques condamnées ?, 340 – Un conseiller officiel
hors hiérarchie, 347 – Une politique africaine, des hommes et
des voyages, 352 – « DOM-­ TOM : la chance de la France à
l’échelle du monde », 360 – La Nouvelle-­Calédonie ou le mauvais
chemin, 363

Chapitre 11 : Derniers combats.......................................................... 369


Au service du candidat Jacques Chirac, 369 – Guerre des chefs,
guerre fratricide, 376 – Afrique : la querelle des Anciens et des
Modernes, 380 – Le retour de « Monsieur Afrique » ?, 385 –
Une fin de vie douloureuse, 394 – La fin d’un mythe ? Essai de
bilan, 399

Notes........................................................................................................ 407

Archives consultées................................................................................ 463

Orientations bibliographiques.............................................................. 467

Index des noms...................................................................................... 475

Remerciements....................................................................................... 485

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