Léon l’Africain d’Amin Maalouf
« L’année d’Astaghfirullah »
Explication linéaire : de « Comprends-tu Hassan… »
jusqu’à « …fondements mêmes de Grenade » (p. 39-42)
Fouad MEHDI
Master Littérature, Art & Médias
Module : Littérature analyse roman
Si Léon l’Africain est le roman de la mise en scène de l’Histoire, « Le livre de
Grenade » l’est encore davantage. Et pour cause, le narrateur y raconte la fin d’une
époque, la chute d’un mode, le tout décrit sur fond d’une perception traumatisante
des événements. Ce qui intéresse A. Maalouf est moins la vérité du fait historique
(si tant est qu’on puisse parler de vérité à propos d’Histoire) que la vérité de la
psychologie humaine avec ses doutes et ses espoirs.
L’explication providentialiste de l’Histoire s’inscrit dans cette optique. A.
Maalouf décrit les mécanismes psychosociaux par lesquels une société cultive la
cécité face à l’Histoire en s’en remettant à Dieu metteur en scène de tout. L’extrait
qui nous importe engage la responsabilité du discours religieux dans l’accréditation
de la thèse providentialiste. C’est ainsi qu’à travers le sermon d’Astaghafirullah, c’est
tout le problème de l’exégèse islamique qui est posé. Sur le plan énonciatif, il est
intéressant de remarquer que le discours du prédicateur est mis dans la bouche d’un
autre narrateur, Mohamed, ce qui pose d’emblée le problème de la distance. Dès
lors, la question qui se pose est d’examiner comment Maalouf donne à voir un
discours dans lequel il met, plus au moins pêle-mêle, tous les topoï de la littérature
de la prédication, invitant ainsi le lecteur, contrairement à Mohamed, à cultiver une
distance critique par apport à ce qui est dit.
Analyse :
« Comprends-tu … à peu près ainsi »
Le commentaire liminaire de Mohamed narrateur met le doigt sur l’origine
de la conception providentialiste de l’Histoire : les prédicateurs. Leur discours est
présenté comme obsessionnel, anhistorique : « cet homme avait passé son
existence à prédire… ». Il lie dans un rapport de cause à effet évident, quasiment
mécanique le comportement des gens et l’attitude de Dieu (Cf. la structure
hypothétique SI + imparfait + conditionnelle présent). La métaphore cynégétique
(Cf. le malheur comme rabatteur) fait de la foule le gibier à rabattre et donc à
abattre.
« En venant ce matin … le nom »
Le prédicateur s’érige en témoin privilégié du péché en étant le plus précis
possible. Le complément circonstanciel de temps « ce matin » inscrit le présent
dans la continuité du passé (Discours anhistorique). Et les toponymes « porte de la
Sablière », « le souk des fripiers » de même que l’adjectif numéral cardinal « quatre »
fonctionnement comme autant des gages de la vérité du discours. Et si
« astaghfirullah » apparaît comme un tic, il n’empêche que c’est un tic dont la place
est parfaitement maîtrisée. Il apparaît à deux reprises, mais à chaque fois après le
mot qui cristallise le péché.
« D’une voix … assez fidèlement reproduits »
Les deux adjectifs relatifs à l’intonation de la voix de Mohamed
(« grésillante » et « affectée ») montrent que le narrateur est d’abord dans une
logique du pastiche (comme l’atteste la participiale « émaillant ses phrases … »). On
verra que plus le narrateur reproduit les propos d’Astaghfirullah, plus il s’en
imprègne. Pour l’heure, le pastiche n’exclut pas la fidélité de celui qui reproduit le
discours.
« Ceux qui hantent … Astaghfirullah ! »
Le discours est typique de la démarche des prédicateurs qui consiste à
invoquer le fait avant d’en donner l’interprétation religieuse. Cette dernière recourt
systématiquement à l’argument d’autorité : d’abord un hadith ensuite un verset
coranique. Le recours à la modalité interro-négative, la division de la même
complétive en deux segments symétriques soulignent l’évidence du péché et,
partant, l’éthos d’un prédicateur qui a raison d’être scandalisé. (Cf. les exclamations)
Par ailleurs, le discours du prédicateur se présente, sciemment ou non, – la
question mérite peut-être d’être posée – comme une confusion « volontaire » du
littéral et du métaphorique. Tout le problème du discours religieux est là. La
désignation « animal rampant » ne s’explique que parce que l’homme tourne le dos
à la parole qui lui promet l’Eden. Et surtout « prosternés devant, la coupe » où l’on
voit l’œuvre du langage qui manipule la réalité. La coupe est rehaussée au rang de
divinité juste pour des raisons de structure (ici le parallélisme Cf. « courbant
humblement la face devant leur Créateur » et « prosternés devant la coupe »). Le
sens littéral finit par prévaloir au moment où c’est la métaphore qui est à l’œuvre.
Finalement, on voit bien le défaut de l’argument d’autorité qui ne soucie pas
de la cohérence argumentative mais de sa puissance, laquelle ne lui vient que de lui-
même. Le fameux verset coranique vient pour illustrer l’idée de l’interdiction du vin
lors même que le verset ne le dit pas, du moins pas de façon catégorique. C’est en
ces termes que Maalouf pose le délicat problème de l’exégèse coranique.
« Mohamed … de poursuivre »
L’intervention de Hassan qui décrit l’attitude infra-linguistique du narrateur a
évidemment une fonction technique. Un trop long discours aurait été perçu comme
artificiel. Mais, au-delà, Mohamed est comme pris dans l’engrenage de ce qu’il
reproduit, la voix d’Astaghfirullah le « lacérant », c’est-à-dire l’aliénant.
« Oui, frères croyants … mis en garde ? »
Après le discours personnalisé « En venant ici … je suis passé », celui du
prédicateur qui distingue les pécheurs des autres, voici venu le temps de
l’apostrophe, « Frères croyants », qui est un art de galvaniser les foules, de les
appeler à l’action. En effet, la caractéristique fondamentale du discours religieux est
d’être performatif ; il a vocation à changer le réel quels qu’en soient le moyen.
Le prédicateur souligne deux types de péchés. Le premier est
hyperboliquement mis en scène (les femmes) qui fait écho au vin. Topos du disours
religieux qui fait des plaisirs (le vin et la femme) l’origine de toute luxure. Le
second, lui, correspond à une série de comportements simplement nommés et
regroupés dans une formule générale « les mœurs de l’âge de l’ignorance, les
coutumes d’avant l’islam » (autre lieu commun du discours des prédicateurs qui
opposent dans une structure manichéenne ère anté et postislamique, la première
étant associée à l’obscurité et la seconde aux lumières). Mais au-delà de la
distinction, les deux types de péchés viennent nourrir la conception providentialiste
de l’Histoire «Comme si Dieu allait vous soutenir contre vos ennemis », « Pourquoi
Dieu préserverait- il Grenade des dangers qui la menacent… ». La situation actuelle
de Grenade est décrite comme la conséquence mécanique des péchés de quelques
uns mais aussi du silence complice des autres. Tout est fait pour aiguiser le
sentiment de culpabilité, préalable nécessaire à l’action.
« Quand, dans vos propres maisons … fondement mêmes de
Grenade »
Sur le plan syntaxique, cette partie de la prédication d’Astaghfirullah est
représentative d’un trait caractéristique du discours du prédicateur : la tendance de
ce dernier à donner à chaque segment de phrase une certaine autonomie (lors
même que ce n’est guère possible syntaxiquement). C’est une façon de fixer chaque
élément dans l’esprit de son auditoire. (4ème paragraphe : Dieu a maudit … qu’il a
maudit p.40 ; 6ème paragraphe : comme si Dieu ne vous attendait pas … Comme si
Dieu allait vous soutenir p.40) Et maintenant deux subordonnées circonstancielles
temporelles introduites par « Quand » « Quand dans vos propres maisons » (p. 40)
et « Quand dans vos esprits » (p. 41) et qui se rapportent toutes les deux à la
proposition principale «Pourquoi Dieu préserverait-il Grenade des dangers qui la
menacent »
La première subordonnée circonstantielle temporelle reprend un topos de la
littérature de la prédication relatif à l’interdiction des arts figuratifs présentant
l’artiste comme un concurrent de Dieu et l’art comme le parachèvement d’une
création divine inachevée. Le même argument reviendra dans la bouche de Hassan
lors de l’entretien qu’il aura avec Raphaël d’Urbino à propos de la même question
(p.297), même si Hassan lui-même invalidera l’argument.
La deuxième subordonnée circonstancielle temporelle, contrairement à tous
les arguments antérieurs, ne réfère pas à un comportement, mais à un état d’esprit :
le doute. C’est le moment où le prédicateur fait le bilan, lie la gerbe en mettant tout
ce qui précède sous l’autorité d’une attitude jugée à l’origine de tous les malheurs :
le doute qualifié de « pernicieux » et d’ « impie ». (Cf. la reprise 3 fois du substantif
« doute ».
Le discours d’Astaghfirullah, on le voit, est l’occasion pour Maalouf
d’engager la responsabilité des prêcheurs en particulier et de la religion en général
dans la genèse et l’accréditation de la thèse providentialiste de l’Histoire. La
technique énonciative permet de mettre en scène une aliénation d’autant plus
puissante qu’elle s’exerce dans le souvenir. Même avec le recul spatio-temporel, le
narrateur ne parvient pas à mettre à distance un discours qui manifestement le
déborde. Mohamed est le contre-modèle du bon lecteur. Evidemment, se profile à
l’arrière plan le procès d’une manière d’appréhender la religion, largement
accréditée par l’orthodoxie musulmane, la nécessité de se soumettre sans examen
aucune à ce qui est présenté comme des vérités absolues.