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Un Si Petit Oiseau

Le roman 'Un si petit oiseau' de Marie Pavlenko suit le parcours d'Abi, une jeune fille dont la vie bascule après un accident de voiture tragique qui entraîne la perte de son bras. À travers des souvenirs de moments de beauté et de joie, le récit explore la douleur physique et émotionnelle d'Abi, ainsi que ses luttes pour retrouver une certaine normalité. Le livre aborde des thèmes de résilience, d'identité et de la perception de soi après un traumatisme.

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Un Si Petit Oiseau

Le roman 'Un si petit oiseau' de Marie Pavlenko suit le parcours d'Abi, une jeune fille dont la vie bascule après un accident de voiture tragique qui entraîne la perte de son bras. À travers des souvenirs de moments de beauté et de joie, le récit explore la douleur physique et émotionnelle d'Abi, ainsi que ses luttes pour retrouver une certaine normalité. Le livre aborde des thèmes de résilience, d'identité et de la perception de soi après un traumatisme.

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un

si
petit
oiseau
marie
pavlenko

un
si
petit
oiseau
flammarion
De la même autrice :

Zombies zarbis (3 tomes, Flammarion jeunesse, 2018-


2019, en collaboration avec Carole Trebor)
La Mort est une femme comme les autres (Pygmalion,
2015 – J’ai lu, 2018)
Je suis ton soleil (Flammarion jeunesse, 2017)
La Fille-sortilège (Gallimard, Folio SF, 2017)
Le Livre de Saskia (3 tomes, Scrineo jeunesse, 2011-
2013)

© Flammarion, 2019
87, quai Panhard-et-Levassor – 75647 Paris Cedex 13
ISBN : 978-2-0814-7425-3
Pour Stéphane.
« Ma main coupée brille au ciel
dans la constellation d’Orion. »
Blaise Cendrars, Au cœur du monde
Elle se souvient de l’air.
Doux.
Effervescent.
Le soleil couchant dissimulé derrière une rangée de
vieux peupliers dont les feuilles vibrionnaient dans la

un si petit oiseau
brise tiède.
La lumière d’or.
Elle se souvient avoir pensé : c’est tellement parfait,
on se croirait dans une publicité pour un parfum.
L’atmosphère criait la vie, sa force ; le printemps
flamboyait, entaché de nuées d’insectes, les bourdons
vrombissaient, survolaient les champs de blé vert pour
aller butiner et faire ce que fait un bourdon au mois
de mai. Un de ces moments de grâce où chaque par-
ticule de l’univers donne l’impression de s’être passé
le mot et d’être à sa place. Il suffit de regarder, se
saouler de beauté.
Et cet air…
Il s’engouffrait par la fenêtre ouverte, soulevait
ses cheveux, lui fouettait le visage. Il sentait le foin,
la terre féconde, les pollens, le rire des ruisseaux, le
sous-bois.

13
Accoudée à la portière, elle dessinait des vagues
avec sa main, doigts tendus et serrés, face au vent,
elle était un dauphin, sautait hors de l’eau, replongeait
dans des gerbes d’écume blanche.
Au volant, sa mère lui a demandé si elle avait des
nouvelles de Thomas. Sa question a failli dissiper la
magie. Elle a dit non et sa mère n’a pas insisté, elle
n’allait pas gâcher ce joli week-end prolongé.
Nina Simone et sa voix sensuelle s’échappait de
la radio, Love Me or Leave Me, son piano débobi-
nait une impro sautillante en totale symbiose avec
le panorama.
un si petit oiseau

Elle se souvient avoir souri.


Des fleurs se hissaient sur les façades des fermes,
des rosiers grimpants, une glycine piquetée de déli-
cates grappes mauves. Elle adore les glycines. Leurs
corps qui se contorsionnent, se tordent, s’enroulent.
Elle a souri. Encore. Elle n’arrêtait pas. Thomas
était loin. Le monde était une caresse sur son cœur,
il hurlait que ça irait, oui, ça irait, la vie serait mer-
veilleuse, bien sûr. Elle allait passer les concours pour
lesquels elle avait travaillé si dur, intégrer l’école de
ses rêves, avancer.
Sa mère a fredonné avec Nina.
Et puis elle se souvient du choc.
Le crissement suraigu des freins, le vacarme de la
tôle qui se plie et fracasse les tympans, le paysage
cul par-dessus tête, les arbres renversés, elle valdingue
dans tous les sens, elle se cogne, la ceinture la rattrape,

14
coupe sa poitrine en deux, comprimée, déchirée, le
gémissement du métal lacéré, la douleur dans son
bras, inhumaine, un cri de femme et elle n’arrive plus
à respirer, son bras, elle ne comprend pas ce qui se
passe dans son bras mais c’est monstrueux.

Rien ne bouge.

Elle a rouvert les yeux, la voiture était encastrée


dans un mur, l’avant défoncé.
Le moteur fumait.
Et toujours cette femme, quelque part, qui gueulait

un si petit oiseau
comme si on l’éventrait. Mais pourquoi est-ce qu’elle
gueule comme ça ?
Elle a rentré son bras à l’intérieur.
La main pendouillait comme les feuilles d’automne
lorsqu’elles se balancent dans le vent, juste avant de
tomber. Elle tenait par trois morceaux de peau et
d’étranges filaments blanchâtres. Les doigts étaient
boudinés, gorgés de sang ; un os pointait au centre
de l’avant-bras.
Son coude n’était plus là. Il en restait des miettes,
des copeaux sanguinolents.
Elle s’est tournée vers sa mère qui la dévisageait,
hébétée, le front écarlate. Sa bouche était pâteuse.
— Maman ?
Sa mère a attrapé son téléphone, l’a laissé tomber,
ses doigts tremblaient, merde, putain, merde, elle a
composé un numéro.

15
— Ne bouge pas, ma chérie, Abi, je t’aime, ça
va aller.
Abi a quitté les yeux vides, les yeux immenses et
effrayés de sa mère, ils lui faisaient trop peur. Elle a
regardé son bras. Le sang dégoulinait, il y en avait
partout, sur la portière, sur l’accoudoir, et maintenant
sur son T-shirt, son short, ses cuisses, son siège, il
dévalait à gros bouillons, et Abi examinait ce bras,
ces vestiges carmin et rosâtres, comme si elle était une
spectatrice extérieure, comme si cet amas gluant n’était
pas son bras. Il était grotesque, aussi, avec ces choses qui
­n’auraient pas dû être dehors, indécentes, l’odeur de
un si petit oiseau

fer, et elle se disait, la tête dans un brouillard coton-


neux : tout ce sang, mais ça va faire des taches, ça ne
va pas partir, la voiture est foutue, foutue !
Des éclats de voix, encore, mais qu’est-ce qu’ils
ont tous à brailler ?
Elle a continué à observer son bras qui gargouillait,
il avait sa vie propre, se tortillait sous les giclées de
sang qui pulsaient, pssst, pssst, et Abi avait beau vou-
loir le bouger, rien à faire, il restait là, démantibulé,
un gant à l’envers, obscène, un vrai foutoir.
Sa mère a raccroché, livide.
— Les pompiers arrivent, Abigail, ça va aller.
Elle parlait de loin, Abi s’est penchée vers elle.
— Hein ? Qu’est-ce que tu dis ? J’entends rien !
— Il faut que je te…
Le monde s’est assombri.
Il est devenu noir.

16
Les bourdons ont continué à bourdonner.
La glycine a poussé.
Les peupliers ont effacé d’autres couchers de soleil
éblouissants.

Abi ne les verra jamais plus comme avant.

un si petit oiseau
1
La main posée sur la poignée, sa mère se tourne
vers elle.
— Tu es sûre de toi ?
Abi la bouscule d’un léger coup d’épaule et de tout
son poids, appuie sur la porte du salon de coiffure.

un si petit oiseau
Le lieu est simple, exigu sans être étouffant. De
grandes photos sont accrochées aux murs. Aucun por-
trait lisse et fade. Les modèles sont jeunes, prennent
des poses originales. Leurs coupes sont décalées, la
lumière travaillée. Il y a même un grand paysage
montagneux ; beau, pas kitsch. Abi se détend, un
peu. Un parfum sucré flotte dans l’air, laque et gel
s’entremêlent. L’odeur la chatouille. Petite, elle détes-
tait aller chez le coiffeur. Elle en ressortait presque
toujours en larmes, consternée par son allure de pous-
sin mouillé. Elle a réglé la question en CM2, a laissé
pousser ses cheveux. Et n’a plus franchi les portes
d’un salon de coiffure pendant dix ans.
Elle balaie la salle du regard.
Sa mère a proposé de prendre rendez-vous dès
l’ouverture, à 10 heures, un mardi, jour maussade
des commerces. Comme d’habitude, elle a vu juste :

21
la place est vide, à l’exception d’une cliente atten-
dant sagement la pose de sa couleur. Elle doit avoir
vingt-cinq ans, feuillette un magazine à la couverture
glacée, épais comme un bottin, lance un coup d’œil
distrait vers Abi. Un rouge brillant lui éclabousse la
figure. Sa peau est divine. Elle est jolie.
Elle a deux bras.
Abi a enfilé sa prothèse esthétique, elle apporte
l’illusion espérée : normale, elle est normale.
— Bonjour !
L’énergique jeune femme qui s’avance est asiatique.
Elle porte un jean large et troué, une blouse fluide
un si petit oiseau

qui dévoile des tatouages somptueux remontant le


long de ses biceps. Ses cheveux noirs et brillants lui
arrivent aux reins. Ceux d’Abi, ondulés et châtains,
ont quelques centimètres de moins.
Ils sont sa fierté.
Abi pince les lèvres.
— J’ai pris rendez-vous. Je voudrais me couper
les cheveux.
Aussitôt jaillit dans un coin foutraque de son esprit
la voix de Coline : « Sans déconner ?! Tu es dans
un salon de coiffure, tu es sûre que tu ne veux pas
acheter une cuvette de WC chauffante ou te faire
greffer une queue de castor ? » Abi est mortifiée, le
cerveau concassé par les médicaments, elle rougit mais
la coiffeuse s’avance déjà pour prendre ses affaires.
Sa mère la devance, déleste sa fille de son manteau
comme si elle agissait en galant homme.

22
Les manches du sweat trop grand retombent. Abi
constate à son regard fluide que la coiffeuse n’a rien
remarqué.
Elle a appris à décoder le moindre battement de
cils, la stupeur la mieux dissimulée. Ils ont beau tenter
parfois de se cacher, ils sont tous abasourdis quand
ils comprennent.
De la main gauche, elle soulève à peine sa pro-
thèse pour enfiler le peignoir. Elle vise la manche.
Son geste est minuscule, un coup d’épaule, c’est fait.
L’expression affable de la coiffeuse reste stable.
Abi la suit jusqu’à une chaise moelleuse en skaï

un si petit oiseau
orange et s’y assoit. Ses cheveux sont le seul atout
visible dans le miroir. Ils sont longs, doux, ils caressent
son dos depuis dix ans. Ils sont elle.
La coiffeuse joue avec.
— On rafraîchit ou on essaie un carré long ?
— Court.
— Jusqu’à la nuque ?
Elle mime son propos, plante le tranchant de ses
mains à la base du cou, cherche l’approbation d’Abi
dans le miroir. Abi, elle, observe ces deux mains trois
secondes de trop.
— Ça vous convient ?
— Non, je voudrais une coupe à la garçonne.
La coiffeuse ne bronche pas.
— Ça vous ira comme un gant mais… vous êtes
certaine de votre choix ?

23
Abi opine. Vite, parce qu’elle pourrait renoncer,
partir en courant. La coiffeuse coule un regard inquiet
vers sa mère, qui a pris soin de fureter dans son
téléphone en faisant mine de ne rien écouter à la
conversation. Abi quémande :
— Un truc un peu mimi, quand même…
Sa main est moite.
Sa main.
L’autre est un leurre en carton-pâte, une copie
sans vie.
— OK. Dans ce cas, passons au shampoing. Il me
faut une bonne heure ! lance la coiffeuse à sa mère.
un si petit oiseau

Elsa esquisse un petit sourire contraint et sort.

Sur le trottoir, la lumière est crue. Un instant


aveuglée, Elsa se force à ne pas regarder la vitrine,
elle avance, rejoint la rue de Lévis. C’est la bonne
décision, l’unique. Impossible de laver les cheveux
d’Abi, de les peigner, jusqu’à la nuit des temps. Ce
qui lui faut, c’est de l’autonomie, pas une chevelure
de princesse. Elsa flâne, regarde les fleurs, les étals
de fruits, entre dans une boutique de vêtements,
en ressort aussitôt. Elle lutte contre les larmes qui
montent à l’assaut de ses grands yeux verts. Elles sont
une armée, se bousculent, prêtes à en découdre. Elsa
finit par courir à la voiture. Calfeutrée dans l’odeur
caoutchouteuse du revêtement neuf, elle abdique. Et
cache son visage dans ses mains.
Ses mains.

24
Abi s’enfonce dans le fauteuil, pose sa nuque sur
le bac en plastique et savoure l’eau chaude qui coule
sur son crâne. Elle devine la silhouette de sa mère
qui disparaît à l’angle de la vitrine.
À la rentrée, la proviseure a accepté d’adapter son
emploi du temps. Elsa reste désormais à la maison
tous les matins, et ne travaille que l’après-midi. Elle
est chauffeur, aide-soignante, aide tout court. Abi ne
supporte pas de monter dans une autre voiture que la
sienne. Pas de taxi. Pas de bus. Pas de métro, bondé,
agressif. Elsa conduit donc sa fille aux rendez-vous
médicaux, navigue d’embouteillage en embouteillage,

un si petit oiseau
l’emmène faire des courses, l’accompagne chez le
coiffeur.
Sa fille, le boulet manchot.
« Manchot ». Un des mots maudits avec « amputé »,
« handicapé », et « moignon ».
Il ne s’agit pas seulement de leur signification. La
sonorité même est atroce. Moignon sonne comme
rognon. Un morceau de chair ballant et informe.
Et amputé… Un crachat raté, un filet de salive qui
s’écrase par terre dans un « splatch » gras, trop près
des chaussures.
Qu’il définisse Abi la répugne.
Le shampoing sent l’amande.
— C’est une sacrée décision de couper une che-
velure aussi magnifique.
— Mmmmh.

25
Abi ne cherche pas à être antipathique. Elle n’a pas
envie de raconter sa vie. La jeune femme n’insiste pas.
Abi s’installe mieux, le bac lui cisaille la nuque.
Elle regarde devant elle, tombe sur le paysage mon-
tagneux. Au-dessus de hautes falaises, crevant le ciel
lavande, une silhouette qu’elle n’avait pas remarquée :
un oiseau aux ailes colossales et effilées.
— C’est quoi cette photo ?
La coiffeuse masse le cuir chevelu d’Abi.
— Un rapace, un gypaète barbu, pour être plus
précise.
La photo est démesurée. Pas plus grande que les
un si petit oiseau

portraits, mais elle contient le monde, un autre monde.


— Pourquoi elle est ici ?
— D’abord, ça nous amuse de mettre un gypaète
barbu dans notre salon de coiffure.
— Pardon, je n’avais pas compris.
— Les gypaètes vivent en couple pour la vie, ils
possèdent le ciel, ils sont uniques. Majestueux. C’est
notre oiseau totem, à Andy et moi. Andy, le gars qui
tatoue, dans l’arrière-salle.
Abi fixe la silhouette magnifique.

Ses cheveux sont propres.


La coiffeuse les enroule dans une serviette blanche,
remonte sa manche jusqu’à l’épaule. Le même oiseau,
superbe, y est tatoué.
Abi admire les moustaches, l’œil rouge. Elle hoche
la tête, s’installe de nouveau devant le miroir.

26
Elle se regarde une dernière fois, grave l’image dans
sa mémoire ; elle se tient droite.
Et ferme les yeux.

Le bruit pointu des ciseaux sonne comme une guil-


lotine de poche, donne la chair de poule. Abi pense
à détendre ses épaules, refoule les analogies, le métal
qui crisse. Elle se concentre sur sa respiration. Mesure
le poids qui disparaît, sa tête qui s’allège. Quand la
coiffeuse termine de la délester de la longueur, elle
est nue. Plus de ruissellement jusqu’au dos. Sa coiffe
a disparu. Elle continue à bien serrer les paupières.

un si petit oiseau
De temps en temps, la coiffeuse soulève son men-
ton, le baisse pour grandir la nuque. Elle virevolte
autour d’Abi, la frôle, son tabouret fait craquer le
parquet, elle dit « bonjour » lorsqu’un client entre,
précédé d’un courant d’air froid. Abi marmonne
« bonjour », elle aussi. Les dents du peigne mordent
son cuir chevelu.
Et toujours, le bruit de guillotine.

Quand elle regagne le trottoir de la rue des Dames,


Abi est chauve, ou tout comme. L’air solidifié glisse
sur sa nuque, ses oreilles, son cou, dans une caresse
qu’elle ne reconnaît pas.
— Ça va ? murmure Elsa.

27
— Très bien. C’était la seule solution. Le résultat
n’est pas si mal… non ?
— Tu fais très Jean Seberg. Je te rappelle qu’elle
a conquis le cœur de Romain Gary.
— La comparaison me convient.
Abi fait trois pas dans la lumière crémeuse de cette
fin de matinée.
— Elle a vu, n’est-ce pas ? Quand j’ai remis mon
manteau ?
— Je crois, oui. On y va ou tu veux te balader ?
— Deux minutes dans la rue de Lévis ?
Elsa glisse sa main sous la prothèse morte.
un si petit oiseau

— La sensation est bizarre, avoue.


— C’est un peu difficile mais je vais m’y faire.
Abi ne sent pas sa mère contre elle, parce que sa
mère étreint une imposture.
Elles marchent lentement.

Elles ont vécu dix-neuf ans dans ce quartier. Les


vitrines, les enseignes, les magasins de bouche, le
brouhaha des passants, les recoins, le goût des crois-
sants et des cookies, les terrasses de café, tout y est
familier.
La famille a déménagé en septembre. Ainsi en ont
décidé Elsa et Martin. Nouveau départ. Nouveau.
Positif. Nouveau. Miroitant. On y croit. Les filles
auraient chacune leur chambre, Abi n’aurait pas à
affronter les comparaisons. « Pauvre mignonne, quel
gâchis… », « Ton bras ? Lequel ? Le droit ?! Ah oui,

28
c’est vrai, tu es gauchère, heureusement… », « Jésus,
Marie, Joseph, je ne savais pas ! », « Putain mais c’est
horrible ! »… Ce genre de commentaires.
Quelques semaines après l’accident, Elsa et Mar-
tin visitaient déjà. Ils ont vendu, signé et empaqueté
l’appartement pendant qu’Abi était à l’hôpital, en
rééducation.
Leur réflexe de survie pour ne pas devenir fous,
sans doute.
Abi a quitté l’hôpital il y a deux semaines, elle est
entrée dans sa nouvelle maison. Pour se reconstruire,
pierre par pierre, un bras en moins et deux prothèses

un si petit oiseau
sous le moignon, qui rime avec rognon.
À la maison, des fragments de leur ancienne
vie surgissent au détour d’une porte, un tapis, des
meubles agencés différemment. Elle ouvre un tiroir,
tombe sur une cuillère en bois qu’elle avait l’habitude
d’utiliser. Le reste devra être apprivoisé. Quant à sa
rue, au quartier, pour l’instant, elle les entrevoit de la
fenêtre. Elle aime les arbres du jardin, les mésanges
et les pinsons qui picorent dans la mangeoire. Le ciel
immense prend enfin sa place. Pourtant, le sentiment
poisseux d’être en terrain inconnu la tenaille.
Abi côtoie beaucoup d’inconnus depuis le 2 mai.
Hôpitaux inconnus, soignants inconnus, douleurs
inconnues, corps inconnu, opérations inconnues,
tuyaux inconnus, chambre inconnue, nouvelle
chambre inconnue, corps inconnu, autre chambre
inconnue, rééducation inconnue, patients inconnus,

29
voisins inconnus, kinés inconnus, ergothérapeutes
inconnus, prothésistes inconnus, corps inconnu, avo-
cats inconnus, experts inconnus, infirm…
— Abi ?
Elle lève les yeux sur un grand type châtain, les
cheveux en fouillis, des yeux si noirs qu’on n’en dis-
tingue pas la pupille. Souriant. Si souriant.
Elle le connaît, mais d’où ? Le passé est brumeux,
emmêlé.
— Euh…
Son anorak est usé, ses baskets sont sales. Elsa
hausse les sourcils et le dévisage.
un si petit oiseau

— Vous êtes ?
Bien sûr qu’Abi le connaît !
— Maman, voici Aurèle, on était en primaire et
au collège ensemble.
— Aurèle ? balbutie Elsa.
— Oui. Bonjour, madame.
Il se concentre de nouveau sur Abi.
— Tu vas bien ?
Elle traque dans son ton la pitié qui sourd de ceux
qui savent. Il ne sait pas.
— C’est joli, tes cheveux courts !
Elsa, plantée au milieu de la rue, fait des va-et-vient
entre eux, mais Aurèle l’ignore et continue de sourire.
Abi s’efforce de l’imiter.
— En fait… je sors de chez le coiffeur.
Il sourit encore.

30
— Super ! Tu as bien fait. Qu’est-ce que tu
deviens ? Études vétérinaires, je suppose ?
— Bon, on y va, chérie ? intervient Elsa.
— Non, pas véto. J’ai dû… J’ai…
Il se souvient. Par quel miracle ?
— Au revoir, jeune homme.
Elsa entraîne sa fille.
— Au revoir ! Salut, Abi ! lance Aurèle.
— Ça va, chérie ? chuchote Elsa.
— Abi ! Attends !
Aurèle a fait demi-tour, il se hisse à leur hauteur.
— Tu habites toujours le quartier ?

un si petit oiseau
— Non, je suis à Montreuil, maintenant.
— Ah.
Abi le regarde. Ce sourire. Il est inhumain.
— Je n’ai pas pris mon portable, mais… Tu aurais
un bout de papier, maman ?
Les mâchoires d’Elsa saillent, elle fouille dans
son sac.
Aurèle ne quitte pas Abi des yeux.
Il sourit toujours.
Elsa tend un petit carnet et un crayon doré à
sa fille.
De la main gauche, Abi attrape le crayon, le coince
entre ses dents, prend le carnet, l’ouvre à deux doigts
sur le haut de son bras rigide, le cale, puis se penche
ostensiblement pour faire glisser le crayon dans sa
main qui tient en même temps le carnet. Elle écrit
son numéro tant bien que mal, fourre à nouveau le

31
stylo dans sa bouche et déchire le papier avec mala-
dresse.
Quand elle le tend à Aurèle, il ne sourit plus.
Du tout.
Ses sourcils froncés sont graves.
Il fixe la main de silicone, remonte le long du
bras inerte.
Il prend le papier.
— Merci.
Ses yeux couleur de nuit ne la lâchent pas. Abi
l’observe à son tour pendant qu’Elsa fait disparaître
carnet et stylo dans son sac à main. Que cachent ces
yeux ? De la haine ? Du mépris ?
un si petit oiseau

— Alors, cette fois, salut ! lance-t‑elle.


Elle se détourne.
Il n’a pas répondu.

Abi marche à grands pas.


Perchée sur ses talons, Elsa a du mal à la suivre.
— Ça va, chérie ?
— Arrête de me demander si ça va. Ça va très
bien. Où est la voiture, déjà ?
Elsa tend son index vers une rue adjacente et Abi
s’y engouffre.
2
— Aaaaah ! hurle son père quand elle rentre le
soir.
Elle est allée chez l’ergothérapeute, elle ne porte
pas sa prothèse.
— Merde, sérieusement, papa, c’est tout ce que

un si petit oiseau
tu trouves à dire ?
— Ma fille a perdu un bras ET ses cheveux ?!
éructe Martin, yeux écarquillés.
Elsa lève les siens au ciel.
— Je ne supporte plus ton humour foireux, fais un
effort, travaille sur ta marque de fabrique familiale.
— À qui le dis-tu ! s’exclame Coline.
Elle était cachée derrière un fauteuil et surgit
comme un pantin de sa boîte avant de se ruer sur Abi.
— Salut tata.
— Ne m’appelle pas tata ! Ça fait vieille fille !
Coline la saisit par les épaules et Abi gémit.
— Oups, pardon ! J’oublie tout le temps… ton
moignon ?
— Je monte, grommelle Abi en se dégageant d’un
coup sec.
Elle grimpe l’escalier en massant son épaule.

35
— Quoi ? entend-elle chuchoter dans son dos.
Tu crois que je le fais exprès, peut-être ? Laisse-moi
m’habituer !

Coline concurrence les long-courriers, plane au


niveau de la stratosphère, et personne n’a jamais
réussi à la faire revenir sur Terre. Parfois, Abi aime-
rait se glisser dans sa peau, découvrir comment elle
envisage le monde. Quelle serait sa réaction, avec
un bras en moins ? Dans la vie de Coline, le ciel
est plus bleu, le soleil plus brillant, les gens plus
inoffensifs et lointains. Très lointains. Abi a beau
un si petit oiseau

lui expliquer que ce qui lui reste de bras est hyper


sensible, elle l’écrase à chaque fois qu’elle débarque.
Son grain de folie massif a toujours fait rire Abi,
mais ces derniers temps, l’attrait décline. Son je-
m’en-foutisme est devenu pénible, frôle désormais
l’insupportable.
Abi hésite. Comment avaler la distance creusée
pendant ces mois d’hôpital ? En a-t‑elle envie ?
Elle finit par frapper à la porte de sa sœur.
— Ouais ! Entrez !
Millie est affalée sur cinquante coussins, en train
de tricoter une chose bleu marine. Elle pousse un
cri, elle aussi.
— J’adoooooore !
— Merci.
— Fais voir ?

36
Elle bondit, sa galette bleue et ses aiguilles à la
main, tourne autour d’Abi comme un seigneur au
marché aux esclaves. Lui colle la laine sur le front.
— Nickel ! Je suis trop inspirée !
— Pourquoi ?
— Je te prépare un petit bonnet tout mimi.
— Je ne porterai pas ce machin.
— Je te promets qu’il sera potable. J’ai besoin d’un
mannequin.
— Un mannequin manchot ?
Abi fait demi-tour et abandonne sa sœur, décon-
fite, au milieu de sa chambre. Elle remonte le couloir

un si petit oiseau
et entre enfin dans la sienne.
Cette chambre est plus grande que l’ancienne. La
penderie sent le bois neuf, aucune affiche ne décore
les murs. Mais elle a ses livres, son bureau.
Sa guitare, posée sur son socle, prend la poussière.
Abi se laisse tomber sur son lit, face contre couette.
Mannequin. Les mots de Millie lui font l’effet d’un
projecteur braqué sur son moignon. Mannequin.
La scène est si prévisible. Elle avance, ses hanches
ondulent, les pieds sur une ligne imaginaire, le men-
ton haut. La sidération, le malaise. Le silence. Les
rires gênés des spectateurs ébahis autour du podium.
La délicate alchimie est cassée, Abi est la rupture,
elle anéantit la litanie des corps fiers, harmonieux,
de ces filles filiformes qui lèvent leurs talons. Sa
silhouette rugueuse accroche l’œil et l’accrochera

37
pour toujours. Mannequin. Mais bien sûr. Millie se
rend-elle compte de la portée de ses paroles ?
Abi s’assoit. Regarde par la fenêtre. La nuit a l’air
froide. Elle se relève.
Quelqu’un toque à la porte.
— Oui ?
La silhouette tout en courbes de Coline s’y encadre.
— Je peux entrer ?
— Je t’en prie, tata.
— Ne m’appelle pas tata !
— Fais attention à mon moignon !
— Je m’excuse, pardon.
un si petit oiseau

Coline lisse la couette d’un coup de paume habile,


s’assoit avec circonspection.
— Toi et tes lits…
— Déformation professionnelle, ma croquette.
Tes nouveaux cheveux sont une totale réussite.
Abi se penche vers la glace suspendue près de la porte.
Ses pommettes ressortent. Ses cernes aussi. Ses oreilles.
Elle essaie de se focaliser sur son visage mais c’est peine
perdue. Son regard est aspiré par une irrésistible attrac-
tion, celle du vide. Comment s’habituer à cette absence
sur son côté droit ? Il est immense, ce vide, un trou
noir, il attire tout. Comme une bête vorace.
— Pourquoi tu fais cette tête, ma croquette ? Je
suis sincère, tes yeux sont plus grands, plus clairs.
Coline tapote le lit à côté d’elle mais Abi décline.
Elle s’installe devant son bureau, sort son miroir. Elle
le dresse au centre, perpendiculaire à elle, légèrement

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en biais, pose son bras gauche sur le plateau du
bureau, s’avance pour faire disparaître son moignon
derrière le miroir.
Quand elle se regarde ainsi, elle a l’illusion d’avoir
deux bras identiques, vivants.
Toutes les nuits depuis qu’elle est rentrée, les dou-
leurs fantômes la réveillent. Son bras est enfermé dans
un étui de cuir lacé qui comprime, presse, le sang
emprisonné menace de tout faire exploser. Ses doigts
enserrés sont gonflés et gourds.
Mais son cerveau déraille. Son bras n’est plus là.
Alors, elle le berne avec ce miroir. Enfin, elle essaie.

un si petit oiseau
Elle commence à tourner son poignet.
Coline se racle la gorge et apporte un peu de gon-
flant à ses cheveux mousseux.
— Je réitère : c’est féminin et branché.
— Je ne suis pas branchée.
— Avec ton bras de Vador, si…
— Arrête de faire des blagues stupides, on dirait
papa. Tu es lourdingue, Coline, ça ne m’amuse plus.
— Les blagues lourdes, c’est de famille. D’ailleurs,
je t’en croyais la digne héritière, mais il semblerait que
ton séjour à l’hôpital ait anéanti ces années d’efforts.
Abi s’apprête à lui balancer une réplique cinglante
mais sa tante ne lui en laisse pas le temps.
— Tu as une chance inouïe d’avoir cette prothèse
myoélectrique ! C’est presque comme…
— Stop ! Arrête-toi avant de dire une nouvelle
énormité, ta spécialité en ce moment. Non, une main

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de robot accrochée à un membre en plastique qui
pèse plusieurs kilos n’est pas un bras, Coline. Je sais
de quoi je parle.
Sa respiration s’est accélérée alors Abi essaie de se
concentrer sur ses sensations, les muscles de sa main,
les tendons qui s’allongent, les cercles dans le sens
opposé.
Ce bras de métal fascine sa famille, mais de son
point de vue à elle, il n’est qu’une plaie supplé-
mentaire. La coque moulée autour de son épaule
est lourde, rigide, Abi transpire dedans ; en fait de
bras, il s’agit d’un harnachement. Et puis, il faut se
un si petit oiseau

concentrer sur chaque muscle bandé pour amener le


mécanisme à bouger – Abi contracte ce qui lui reste
de biceps, la main tourne, elle contracte deux fois,
le coude se lève. De la lenteur, du métal, de l’effort,
rien à voir avec la fluidité d’un bras. Rien de rien.
Coline soupire dans son dos.
— Je sais que c’est difficile, que je ne pourrai
jamais vivre dans ma chair ce que tu ressens, mais
je m’inquiète. Tu es éteinte, tu es… morne.
Abi pose son avant-bras, cesse de remuer. Le froid
sur sa nuque est dérangeant. Pourvu qu’elle s’y habi-
tue. Pourvu qu’elle finisse par s’habituer. À tout. Mais
surtout à l’absence.
— C’est comme si avant, à l’intérieur, j’avais une
grande forêt, pleine d’oiseaux et de promesses. Elle
a disparu, Coline, tu comprends ? C’est comme ça.

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Abi en musique

J’avais terminé d’écrire Un si petit oiseau lorsque


j’ai écouté pour la première fois l’album Odesea. Je
ne connaissais pas « Secret of Elements ». La musique
s’est déroulée, j’aimais sa tonalité, sa profondeur, j’ai-
mais la houle, le souffle.
Puis est arrivé Fonder.
La gifle.
Car de mes enceintes sortait Abigail, en chair et en
notes. Le morceau disait tout : sa solitude, sa souffrance,
sa voix, l’étincelle et le frémissement qui poussent à vivre.
J’ai été bouleversée par ce morceau. Je l’ai écouté,
réécouté, et écouté, depuis, des centaines de fois. Je
vois toujours Abi.
Bien sûr, j’exprime ici un ressenti très personnel.
Mais certains d’entre vous trouveront peut-être un
écho d’Un si petit oiseau dans cette musique.
Je vous propose donc d’écouter Fonder, ainsi que
d’autres morceaux, choisis pour vous.
[Link]
Composition et mise en pages
Nord Compo à Villeneuve-d’Ascq

N° d’édition : L.01EJEN001533.N001
Dépôt légal : janvier 2019
Loi no49-956 du 16 juillet 1949
sur les publications destinées à la jeunesse

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