DIGITALISATION DE LA GOUVERNANCE PARLEMENTAIRE :
ADAPTATION DU MODELE SUISSE AUX REALITES
INSTITUTIONNELLES CAMEROUNAISES.
Dans l’une de ses allocutions, Martin CHUNGONG affirmait « un Parlement à la pointe de la
technologie c’est un Parlement plus fort, plus efficace, plus transparent et plus responsable […]
l’innovation et la technologie peuvent aider les parlements à mieux servir tous les citoyens »1. Le
Secrétaire général de l’Union Interparlementaire relevait ici la nécessité impérieuse pour les
assemblées parlementaires de s’inscrire à l’ère du droit numérique qui, selon Daniel Hurlimann,
favoriserait la création d’une société dans laquelle le savoir est accessible à tous 2. Le regretté
Professeur qui était d’ailleurs le premier enseignant du droit numérique en Suisse, soulignait dans
ses travaux l’urgence d’intégrer ce droit nouveau dans la formation académique afin que les
régulations suivent le rythme de l’innovation. En effet, la transformation numérique des
Parlements suggère l’application de nouveaux outils et technologies à la culture parlementaire pour
les rendre plus efficaces et efficients, offrant des services optimisés et plus axés sur l’usager aux
parlementaires, au personnel et à la population3.
Le Cameroun à travers sa Stratégie Nationale de Développement (SND30) de 2020 accorde une
place de choix à la digitalisation des administrations pour atteindre les objectifs de
développement4. Cependant, la digitalisation intervient dans un environnement où l’administration
publique camerounaise est confrontée à des défis persistants tels que la corruption, la faible
traçabilité des documents et les lenteurs des traitements des dossiers5. Les obstacles majeurs à la
transformation numérique restent ici le financement insuffisant (59%) et le manque de personnel
expérimenté (48%)6.
1
Article de fond de l’IUP 04, la transformation numérique des parlements à l’échelle mondiale, p.1
2
Vanessa Rüegger, Digitalisierungsfreundliches Recht als Grundlage der digitalen Verwaltung, sui generis
#unbequem, 2025
3
UIP/ASGP, Guide sur la transformation numérique des Parlements, 2023, p.8
4
Steve Tametong & Pierre Yvan Belinga Meka, Digitalisation et performance des administrations publiques au
Cameroun, Nkafu Policy Institute, 2022, p.1
5
ibid
6
Rapport Mondial 2024 sur l’e Parlement, P.17
En Afrique subsaharienne, l’adoption des technologies de l’information et de la communication
par les parlements est en retard par rapport à leurs homologues des pays à un revenu élevé7. Le
nombre moyen de domaines fonctionnels pris en charge par les systèmes informatiques dans les
parlements d’Afrique subsaharienne est de 10, contre 17 pour ceux d’Europe8.
Le présent projet propose d’étudier comment adapter les meilleures pratiques de gouvernance
numérique parlementaire issues des modèles avancés tels que la Suisse, aux réalités
institutionnelles et sociotechniques au Cameroun.
I- PROBLEMATIQUE ET HYPOTHESE DE RECHERCHE
Une transformation numérique efficace nécessite un pilotage et une gouvernance rigoureux9. Or
l’analyse des parlements mondiaux montre que la gouvernance, la stratégie et gestion numériques
sont des points faibles pour de nombreuses institutions10.
La Suisse est un modèle pertinent, affichant un indice de maturité numérique de 8/10 global, et
obtenant une note maximale de 10/10 pour le domaine de la Gouvernance, Stratégie et gestion
numériques11. Le Parlement suisse s’est doté d’une feuille de route de la numérisation qui vise la
dématérialisation des documents parlementaires et la suppression des contraintes de lieu et de
temps12. De plus la Confédération est active dans la définition d’un cadre réglementaire pour les
systèmes d’IA qui respecte les droits de l’homme, la démocratie et l’Etat de droit13.
La problématique centrale est la suivante : comment les principes de gouvernance numérique
parlementaire suisse peuvent-ils être mis en œuvre au Sénat du Cameroun tout en respectant les
spécificités d’une démocratie en transition 14?
7
Ibid
8
Ibid P.45
9
Ibid P. 34
10
Ibid P.5
11
Ibid P.26
12
Feuille de route de la numérisation au Parlement
13
Stratégie Suisse Numérique 2024
14
Aboubakar Sidi NJUTAPWOUI, Plateformes numériques et participation politique dans une démocratie inaboutie
le cas des partis politiques de l’opposition au Cameroun,
L’hypothèse que nous émettons ici est celle selon laquelle, pour une adaptation réussie, il faudrait,
à côté de l’adoption des technologies, un changement culturel et institutionnel fort et un pilotage
rigoureux du cadre réglementaire15.
L’étude de cette thématique nous permettra tout d’abord d’évaluer la maturité numérique du Sénat
du Cameroun en se référant aux domaines clés du parlement numérique16, puis de faire une analyse
comparée des structures de gouvernance numérique au Parlement suisse et les défis spécifique de
la région subsaharienne, ensuite de définir un cadre de gouvernance numérique parlementaire
adapté au contexte camerounais, en se basant sur les recommandations internationales (UIP)17 et
en insistant sur le rôle central des hauts fonctionnaires à l’instar des Secrétaires Généraux18 et enfin
d’élaborer une feuille de route pour la transformation numérique du Sénat du Cameroun suivant
les objectifs nationaux et les besoins des utilisateurs à savoir les parlementaires, le personnel et les
citoyen.
II- CADRE THEORIQUE ET METHODOLOGIE DE RECHERCHE
1- Cadre théorique et concepts clés
Cette recherche s’inscrit dans le champ de la gouvernance numérique qui, pour être efficace,
nécessite un pilotage fort. La transformation numérique (TN) est définie comme l’application des
technologies pour moderniser les processus et les cultures19.
15
UIP/ASGP, Guide sur la transformation numérique des Parlements, P.25
16
Selon le rapport UIP 2024, l’indice de maturité numérique qui est devenu un critère de référence dans la
classification des parlements, les domaines clés sont Gouvernance numérique interne, le processus législatif
numérique, Participation citoyenne numérique, Documentation et archives numériques, Renforcement des
capacités, Interopérabilité et coopération, Inclusion et durabilité numérique.
17
Au rang des différentes recommandations le rapport sus-cité mentionne : Élaborer des visions claires et des
stratégies numériques globales, Allouer des ressources financières, humaines et technologiques adéquates, Définir
des cadres rigoureux de gouvernance, Investir dans le renforcement des capacités, Privilégier la participation des
citoyens, Renforcer la collaboration interparlementaire. P.18
18
Si l’on en croit le Guide sur la transformation numérique des Parlements, « Le Secrétaire général donne une
orientation stratégique, conduit le changement culturel, s’assure que des ressources sont efficacement allouées,
encourage la collaboration et effectue un suivi des performances, notamment pour le contrôle des risques. Pour
résumer, son rôle est d’assurer une transition réussie du parlement vers une logique et un fonctionnement donnant
la priorité au numérique » P.21.
19
UIP/ASGP, Guide sur la transformation numérique des Parlements, p.8
Le concept parlement numérique efficace repose sur dix caractéristiques clés dont la vision et
stratégie, le pilotage et la gouvernance, la culture et les capacités, la qualité et les données, la
cybersécurité et la résilience20.
Nous examinerons l’adaptation du droit aux évolutions numériques21, un domaine central des
travaux du Pr Vanessa Ruegger sur le concept de « Digitalisierungsfreundliches Recht »22 (droit
favorable à la numérisation). L’objectif est d’assurer que l’innovation respecte les droits et les
libertés fondamentaux.
Le contexte africain met en évidence la nécessité de combler la fracture numérique et d’assurer
une gouvernance inclusive de l’information. L’analyse se concentrera sur la gestion des documents
numériques23, le soutien aux utilisateurs (formation, assistance), et l’amélioration de la
participation citoyenne qui est souvent un point faible pour les parlements24.
2- METHODOLOGIE
La recherche adoptera une méthodologie mixte à savoir qualitative et quantitative structurée en
trois phases :
Il faudra tout d’abord établir un diagnostic de la maturité numérique et une étude de cas suisse ou
alors une analyse comparative. Il s’agira concrètement de faire une évaluation de la maturité
numérique du Sénat du Cameroun par rapport aux six domaines de l’e-Parlement
(Gouvernance/stratégie, Infrastructure, Systèmes, Support utilisateurs, contenu, participation)25.
Ce diagnostic se fera par le biais de l’utilisation de questionnaires et d’entretiens avec les parties
prenantes (parlementaire, personnel, service TIC)26 pour recueillir leurs avis, attentes et points
problématiques. Il nous reviendra de procéder à une analyse du contexte africain, notamment
réaliser une étude approfondie des pratiques de gouvernance, de la stratégie numérique27 et des
cadres réglementaires du Parlement Suisse. La Suisse ayant une note de 10/10 en gouvernance
20
Rapport Mondial 2024 sur l’e Parlement, P.14
21
Edouard GEFFRAY, Droits fondamentaux et innovation : quelle régulation à l’ère numérique ?
22
Vanessa Rüegger, Digitalisierungsfreundliches Recht als Grundlage der digitalen Verwaltung, sui generis
#unbequem, 2025
23
Rapport Mondial 2024 sur l’e Parlement, P.45
24
Ibid P.66
25
UIP/ASGP, Guide sur la transformation numérique des Parlements, P.46
26
Ibid, P.45
27
Rapport Mondial 2024 sur l’e Parlement, P.34
offre un modèle de pilotage politique et administratif rigoureux. Ainsi, l’analyse du contexte
africain sera indispensable pour notre recherche. L’étude des stratégies de digitalisation et de
l’ouverture parlementaire dans d’autres pays africains (Sénégal28, Maroc, Ghana, Côte d’Ivoire29)
pour identifier les défis communs et les bonnes pratiques régionales en matière de gestion des
systèmes TIC dans les régions à faible revenu30 serait d’un grand apport.
Le deuxième axe de notre méthodologie nous amènera à faire l’élaboration du cadre d’adaptation
et la feuille de route. Il s’agit en fait de la conceptualisation du cadre d’adaptation du système de
recommandations (UIP/ASGP) - notamment sur la création d’une vision convaincante, la
mobilisation à haut niveau31, la mise en place d’une feuille de route numérique pluriannuelle32 –
et leur confrontation aux réalités camerounaises (faible financement, manque de personnel,
manque de personnel expérimenté)33. Il serait donc judicieux de développer ou de singulariser le
droit numérique parlementaire en proposant des principes de gouvernance et de réglementation
des technologies émergentes (comme l’IA) et en s’inspirant de l’approche suisse34 pour garantir
une illustration responsable et transparente tout en protégeant les données.
La validation des propositions qui est l’avant-dernier axe méthodologique nous permettra de faire
la présentation du cadre et de la feuille de route aux responsables du Sénat du Cameroun
(simulations, groupe de travail) pour recueillir des retours35.
Enfin, la rédaction proprement dite de la thèse.
III- CONTRIBUTIONS ATTENDUES ET PLAN DE TRAVAIL
- Rôle personnel et pertinence institutionnelle
Ma position actuelle de Chef service de la gestion administrative des Sénateurs du Sénat du
Cameroun me confère une connaissance approfondie des processus parlementaires internes et des
28
Transformation numérique du Sénégal : le Sénégal forme les Députés
29
Dans les coulisses de Parlements africains : transparence en devenir
30
Rapport Mondial 2024 sur l’e Parlement, P.45
31
Ibid, P.14
32
Ibid, P.18
33
Ibid, P38
34
Stratégie Suisse Numérique 2024
35
Guide sur la transformation numérique des Parlements, P.37
défis administratifs. Je suis directement en contact avec les enjeux de l’efficacité administrative et
de l’accès aux outils numériques par les parlementaires et le personnel. Le bicaméralisme
camerounais avec l’institution du Sénat en 2013, cherche à affirmer son rôle et à affiner son image
à travers les innovations nécessaires.
Ce projet de recherche est essentiel pour répondre à l’appel à l’investissement humain36 et au
renforcement des capacités du personnel parlementaire dans les domaines cruciaux comme la
cybersécurité et la gestion des données. Le manque de personnel expérimenté est obstacle majeur
à la transformation numérique.
- Contribution et impact attendus
Au rang des contributions académiques, cette étude nous permettra de :
* Combler le manque de recherche sur la gouvernance numérique parlementaire dans les
démocraties africaines, en particulier le Cameroun.
* Développer un modèle théorique d’adaptation institutionnelle des modèles numériques avancés
tel que la Suisse à des contextes caractérisés par une faible maturité numérique et des contraintes
structurelles notamment en Afrique subsaharienne.
* Fournir des éclairages sur la nécessité d’un cadre juridique rigoureux pour les nouvelles
technologies, en lien avec l’expertise direct Professeur Ruegger sur le droit de la numérisation.
- Contributions opérationnelles et institutionnelles
* Mise à disposition au Sénat du Cameroun d’une stratégie numérique claire et une feuille de route
pluriannuelle concrète, permettant de moderniser les processus législatifs et d’améliorer
l’efficacité.
* Développer des propositions visant à renforcer la collaboration interparlementaire, permettant
au Sénat camerounais d’apprendre les bonnes pratiques.
36
« Donner la priorité à la formation continue et au développement des compétences des parlementaires et du
personnel afin de renforcer les capacités. L’accent doit être mis sur la culture numérique, l’analyse des données, la
cybersécurité et d’autres compétences essentielles et émergentes qui permettront au parlement de se moderniser
et de mûrir ». Rapport Mondial 2024 sur l’e Parlement, P.15
* Propositions concrètes pour privilégier la participation des citoyens – domaine le plus faible de
la maturité pour de nombreux parlements – en exploitant les plateformes numériques pour la
consultation et le suivi du processus législatif.
PLAN DE TRAVAIL PREVISIONNEL