Jean Oury
Alors, la vie quotidienne ?
Pascale Molinier
La vie quotidienne, ça semble tellement banal qu’on n’en
parle pas ; c’est la vie de tous les jours, simplement ! Mais
comment est-ce que tu vis tous les jours ?… Bien souvent,
la prise en charge traditionnelle de malades, psychotiques
ou autres, ne tient pas compte de la vie quotidienne.
C’est surprenant, paradoxal. C’est comme si ça ne comp-
tait pas dans le processus thérapeutique. Le psychiatre,
le psychologue, l’infirmier devraient être des artisans. Le
menuisier, avant de travailler, fait un « diagnostic » de la
pièce de bois : il la considère dans sa particularité, dans
sa tenue, dans son odeur. L’artisan « psychiste », comme
le dit Tosquelles, doit posséder ces mêmes qualités d’ap-
préciation rapide : l’instant de voir, la qualité pathique, le
Praecox Gefühl (Rümke), vis-à-vis de celui qui vient vers
lui. C’est une première démarche qui met en question ce
qu’on peut nommer la présence, la présence de l’autre.
Comment la définir ? On n’a pas le même comporte-
ment suivant la qualité, la texture de la personne qui
« se présente ».
Souvenez-vous de la notion de « paysage » d’Erwin Straus.
Le « paysage », c’est une sorte d’événement vécu, dans
116 Le soin
lequel on est soi-même avec l’autre. […] Dans certains
paysages, il y a une lourdeur, une lenteur, qui s’associent
avec d’autres sentiments pathiques, et des « sentiments
vitaux » (Max Scheler), une certaine tristesse, une désola-
tion, une perte des couleurs et du relief. Par opposition,
d’autres paysages manifestent de l’allégresse, de la légèreté,
de la fraîcheur. […]
Il n’y a pas longtemps, dans un grand hôpital, un ami
éducateur qui y faisait un stage m’avait montré des « cahiers
de doléances » rédigés par les malades eux-mêmes. Ces
cahiers avaient été présentés au nouveau directeur de l’hôpi-
tal… : « On voudrait manger de vraies patates. On voudrait
aussi qu’on nous change les draps tous les… On voudrait
aussi que les WC ne soient pas ouverts systématiquement,
qu’on puisse avoir un minimum de confort, que ça soit
un peu propre », etc. « Alors ? Des WC fermés !? Mais
vous n’y pensez pas ! Tout ce qui peut s’y passer ! On y a
même vu un pendu, c’est trop dangereux !! »... Alors, la vie
quotidienne ? Mais c’est à ce niveau, même le plus maté-
riel, que doivent s’articuler des éléments fondamentaux du
« paysage ». Parce que des draps couleur de suie, ou des
WC comme on vient de le dire, ou pas de couteaux, pas
de fourchettes, pas de faïence, ça doit modifier le paysage
aussi. On travaille avec ça ; au niveau de la civilisation, ou
plutôt d’une civilité : des manières de faire, des manières
de table, des manières de lit. Paul Éluard, lors de son
séjour à Saint-Alban, pendant la guerre, avait écrit : « Le
lit, la table ». On pourrait commencer un discours sur la
vie quotidienne : « Qu’en est-il de la table et du lit ? »
Jean Oury, extraits d’« Alors, la vie quotidienne ?
(Séminaire de Sainte-Anne, septembre 1986) »,
Revue Institutions : [Link]
articles/19/[Link].
Alors, la vie quotidienne ? 117
Pour Jean Oury1, le soin était une « manière
d’être humain » ou encore un art de vivre, ce que
suggère bien sa référence à l’artisan avec son habi-
leté incorporée et son goût du bel ouvrage. Dire de
la psychiatrie qu’elle est un artisanat, c’est prétendre
aussi qu’elle se pratique comme le disait son amie
Hélène Chaigneau, « au ras des pâquerettes » et
non sans quelques tours de main. Toutefois, cela
ne signifie en aucun cas le rejet de l’activité intel-
lectuelle, tout au contraire. La question inaugurale
« Alors, la vie quotidienne ? » ouvre à l’entrelacs des
exigences pratiques et théoriques qui constituent
la psychothérapie institutionnelle dont Jean Oury
fut, après François Tosquelles, le brillant chef de
file. Cette question, à elle seule, est un manifeste.
La vie quotidienne, en ce sens, désigne un
arrière-plan conceptuel autant qu’un établi, comme
dans le livre éponyme de Robert Linhart2 où le
vieil ouvrier retoucheur de portières abîmées fait
corps avec le sien, tout bancal et bricolé dans un
accordage unique qui lui confère son efficacité.
Qu’on lui retire son établi, il ne sait plus rien
1. Jean Oury (1924-2014) était le fondateur (en 1953) et le directeur de
la Clinique de la Borde. Tout au long de sa carrière, il a inlassablement
œuvré à la transmission de son expérience pratico-théorique à travers des
séminaires, en particulier à l’hôpital Sainte-Anne, dont un certain nombre
ont été retranscrits et publiés.
2. R. Linhart, L’Établi, Paris, Minuit, 1978.
118 Le soin
faire. Que l’on se coupe de l’ordinaire et le soin
psychiatrique disparaît, s’évanouit. La psycho-
thérapie institutionnelle, est un mouvement, tou-
jours à faire, qui consiste à centrer l’attention sur
la vie quotidienne.
Réfléchir sur la vie quotidienne, c’est réintro-
duire l’idée d’un monde à partager entre les per-
sonnes qui occupent la fonction de soignants et
celles qui sont là parce qu’en grande difficulté de
vivre. La vie quotidienne, ce n’est pas donné. Un
café, des tasses, un coin de table… : y réfléchir
signifie changer leur signification, et changer l’idée
même de qui soigne qui et comment. Préparer un
repas, dresser une table, faire le ménage, choisir des
vêtements veut dire s’impliquer dans un problème
commun : comment créer les conditions du vivre,
sans doute la chose la plus difficile pour la plupart
d’entre nous. Il est surprenant et paradoxal, dit
Oury, que l’on n’y pense jamais. Pas si étonnant,
en fait. Les humains, pour peu qu’ils n’aient pas à
s’en occuper, oublient promptement que l’ordinaire
requiert un travail constant pour ne pas tourner au
désastre, au lait qui déborde ou à l’évier bouché.
L’ordinaire privé d’entretien, c’est tout de suite les
écuries d’Augias.
Il s’avère que pour nombre d’entre nous, les
dimensions du soutien apporté à la vie (care)
Alors, la vie quotidienne ? 119
sont fréquemment prises en charge par d’autres
qui agissent sous cape, c’est-à-dire sans qu’on leur
en fasse la demande, voire à notre insu, ou ren-
dus invisibles, comme les femmes de ménage qui
viennent très tôt le matin ou à la nuit tombée. Des
ASH1, qui pourtant « ramassent la poussière et les
paroles », comme Oury le disait dans l’une de ses
« petites histoires » qu’il affectionnait à raconter
pour éclairer les recoins du soin, là où l’on n’ima-
ginerait pas que des rencontres se tissent et des
paroles s’échangent. Ceux qui écrivent les théories
ou qui organisent la division du travail ignorent
ces formes de vie. Le cahier de doléances nous fait
savoir que les psychotiques, en dépit de leur étran-
geté et de leur difficulté à faire, n’aiment pas tant
que cela le chaos, l’incurie, l’insalubre. Des draps
malodorants, des toilettes ouvertes aux quatre vents
sont des conditions de vie qui dénotent l’indiffé-
rence et le mépris pour des patients psychiatriques
altérisés dans une infra-humanité. Le séminaire est
prononcé en 1986, et l’on voit que la rhétorique
sécuritaire n’a pas changé. Est-ce vraiment pour le
bien des personnes que l’on veut prévenir les sui-
cides en laissant les portes ouvertes des WC ? Ou
bien ce panoptikon ne vise-t-il pas plutôt à préserver
1. « Aides Sociales à l’Hébergement ».
120 Le soin
la responsabilité de l’établissement ? « Comment
est-ce que tu vis tous les jours ? » Oury est caté-
gorique : ce que je ne voudrai pas pour moi, je
ne le veux pas pour toi, quel que tu sois. C’est,
disait-il aussi, la moindre des choses.
Des artisans « psychistes », drôle de formule. Ce
qu’Oury veut dire est que pour soigner, il faut
rencontrer l’autre tout en respectant la limite où
commence son « opacité », « l’intraversable », ce qui
requiert une certaine qualité de présence pour être
là tout en n’occupant pas tout l’espace. Pour laisser
de la place à l’autre, il ne faudrait surtout pas se
poser en « statue du commandeur », en Psychiatre
avec un grand P ou en Directeur. Oury condition-
nait la rencontre à « la manifestation du retrait ».
« Ne pas tout remplir par l’infatuation de sa propre
personne, laisser du jeu ou de la jachère » ; « non
pas la liberté sauvant le monde, mais […] la possi-
bilité du mouvement »1. Présence et non prestance,
une position subtile de « déclosion », comme la
rose du poème de Ronsard retient son éclosion,
puis déclot dans un élan retenu.
« Être là » dans le paysage, c’est le maître-mot de
la fonction accueil, la plus partagée qui soit entre
1. J. Oury, La Décision, Séminaire de Sainte Anne 1986, Éd. Institutions,
coll. « La Boîte à outils », hors-série n° 5, 2013, p. 272.
Alors, la vie quotidienne ? 121
les personnes soignées ou soignantes qui forment
le collectif de soin. Le « paysage », c’est une sorte
d’événement vécu, dans lequel on est soi-même
avec l’autre, dit Oury. Ce qui implique une ouver-
ture ou une disponibilité à l’inattendu. Dans un
autre séminaire1, il a cette phrase magnifique :
On peut mettre également sur le mode poétique ce qui
m’avait frappé lorsque je suis arrivé au début du mois de
septembre 1947 à l’hôpital de Saint-Alban, en Lozère pays
de misère, c’était le désert, il n’y avait pas un chat sauf
une vieille bonne femme, une démente qui s’est approché
de moi en levant les bras au ciel et qui m’a dit : « C’est
le ciel qui arrive ! »
L’importance de la poésie, pour Oury comme
chez Tosquelles, nous rappelle que la rencontre,
l’événement vécu ou le paysage ne se situent pas
à un niveau raisonné mais au niveau de la texture
d’être. Tenir compte de l’autre, c’est tenir compte
de ses manifestations pathiques. Le pathique (ce
qui est éprouvé) est un concept de l’anthropologie
médicale (ou pathosophie) de Viktor von Weizsäc-
ker. Le fait de soigner est avant tout tributaire
de la possibilité d’être affecté par la présence de
l’autre. Ce sens pathique ne s’enseigne pas, on l’a
ou on ne l’a pas. Mais, comme le coup d’œil du
1. J. Oury, « Séminaire Le transfert 2 », octobre 2012, inédit.
122 Le soin
menuisier ou du tailleur de pierre, avec l’expérience
et encouragé à le faire, on peut affiner cette sensi-
bilité, cette capacité à se laisser entamer, troubler
par la présence de l’autre. On connaît à l’inverse
de ces personnes de marbre que rien n’atteint. Je
ne développerai pas ici ce que cette sensibilité qui
fait le lit du transfert doit à la sous-jacence du
désir inconscient.
Ce qui est une vulnérabilité – être affecté par
autrui – est à la source d’une intelligence du corps.
Celle-là même que les Grecs anciens ont décrite
sous le nom de mètis ou intelligence rusée. Dans
les cas aigus, c’est-à-dire dans les moments où le
paysage pourrait subitement se charger en menaces
ou violences, il est important d’avoir de la présence.
L’instant de voir (Praecox Gefühl) est la capacité
à identifier la nature du paysage, en faisant une
confiance immédiate à ce qui est éprouvé, sans
la médiation de l’intellect. Cela peut rectifier un
diagnostic désastreux pour le patient, voire s’éviter
quelques coups et injures ou pire.
Oury pensait également que les décisions impor-
tantes, y compris, au seuil du trépas, celle de se
maintenir en vie, jusqu’à revoir une personne chère
par exemple, se prennent à ce niveau « pathobio-
physique », dit-il en valorisant une anthropologie
moniste (qui fait trop souvent défaut aujourd’hui)
Alors, la vie quotidienne ? 123
ne dissociant pas le psychique du somato-corporel.
Le médicament lui-même peut prendre une place
dans le paysage, non pas administré d’en haut par
le médecin, mais discuté avec la personne qui en
ressent les effets.