Thèse Garnier
Thèse Garnier
U.F.R. de Géographie
Ecole doctorale ED 556-Homme, Sociétés, Risques et Territoire
Laboratoire LETG Caen-GEOPHEN-UMR 6554 CNRS
Membres du Jury
Mme Doris Barboni Chargée de recherche, CEREGE, Université Aix-Marseille (Examinatrice)
M. Daniel Delahaye Professeur des Universités, Université de Caen Basse-Normandie (Directeur)
M. Eric Huysecom Professeur, Université de Genève (Examinateur)
M. Laurent Lespez Professeur des Universités, Université de Créteil Val de Marne (Co-directeur)
M. Michel Magny Directeur de recherche CNRS, UMR 6565, Besançon (Rapporteur)
Mme. Katharina Neumann Professor, Johann Wolfgang Goethe Universität, Frankfurt (Examinatrice, co-encadrante)
M. Pierre-Gil Salvador Professeur des Universités, Université de Lille (Rapporteur)
Université de Caen Basse-Normandie
U.F.R. de Géographie
Ecole doctorale ED 556-Homme, Sociétés, Risques et Territoire
Laboratoire LETG Caen-GEOPHEN-UMR 6554 CNRS
Aline Garnier
et soutenue publiquement le 8 novembre 2013 en vue de l'obtention du
Membres du jury
Sommaire 3
4 Sommaire
Remerciements
Si au commencement la thèse est sensée être un projet personnel, on se rend compte assez vite qu'elle
empiète sur le reste de la vie pour devenir au final, un projet collectif. Celui-ci à présent terminé, il est
grand temps pour moi de remercier toutes les personnes qui y ont contribué de près ou de loin et qui m'ont
permis de réaliser cette recherche dans des conditions favorables. Cinq années de doutes, de stress,
d'éloignements mais aussi cinq années de rencontres, de découvertes et de voyages qui me pousseraient à
recommencer cette expérience sans hésitation.
Premièrement, je voudrais remercier chaleureusement mes directeurs de thèse Laurent Lespez et
Daniel Delahaye.
Laurent Lespez pour son encadrement exemplaire, dès les premiers jours sur le terrain jusqu'à la
rédaction du manuscrit en passant par la préparation des colloques. J'ai apprécié sa rigueur scientifique et sa
très grande disponibilité notamment lors du passage douloureux de la correction du manuscrit. Il a été
source d'encouragements, d'inspirations et de motivations tout au long de la thèse. Je le remercie pour
m'avoir fait confiance et pour avoir su, selon les moments, être présent mais aussi absent. Enfin, merci aussi
pour l’intérêt qu’il porte aux doctorants et à la simplicité de sa relation qu'il entretient avec nous, dans et
hors du laboratoire. J'espère que nos collaborations seront nombreuses dans les années à venir.
Daniel Delahaye, d'avoir bien voulu encadrer cette thèse. Je le remercie pour son soutien au cours
de ces années et pour son intérêt envers mon travail malgré l'éloignement géographique du sujet. Il a su
apporter des remarques justes et constructives.
Enfin, je souhaiterais remercier Katharina Neumann qui a largement contribué à l'encadrement de
cette thèse. Merci pour m'avoir ouvert la voie des "Kieselkörper" et pour le temps qu'elle a passé à mon
éducation "phytolithique". Par ailleurs, j'ai énormément appris d'elle sur l'Afrique en général et sur bien
d'autres sujets. Je la remercie pour son enthousiasme, sa curiosité et pour ses nombreux encouragements
qui m'ont souvent permis, lors de mes retours d'Allemagne, de me rappeler pourquoi je continuais.
Je voudrais ensuite remercier Michel Magny, Directeur de Recherche CNRS à Besançon et Pierre-
Gil Salvador, Professeur des Universités à Lille, qui me font l'honneur d'être rapporteurs de cette thèse.
J'exprime aussi toute ma gratitude à Doris Barboni, chargée de recherche CNRS au CEREGE à
l'Université d'Aix Marseille et à Eric Huysecom, professeur à l'Université de Genève, d'avoir accepté
d'évaluer ce travail.
J'aimerais aussi remercier toutes les personnes qui ont directement contribué à la réalisation de cette
thèse par des interrogations diverses ou des développements méthodologiques. En premier lieu, je voudrais
remercier Yann Le Drézen qui a suscité, grâce à ses qualités humaines et d'enseignement, mon intérêt pour
l'Afrique et l'envie du voyage dès mes premières heures de cours à l’Université. Je le remercie sincèrement
car sans lui je n'aurai jamais entrepris de poursuivre des recherches doctorales. Si je suis sa première
étudiante à avoir marché sur ses pas, bien d'autres suivront. Je voudrais aussi remercier Simon Dufour, qui a
été d'une grande aide et patience dans la caractérisation des styles fluviaux actuels par SIG. Enfin, un grand
merci à Sébastien Caillault qui a toujours présenté de la curiosité et de l'intérêt pour mon travail et a
souvent su répondre à mes questionnements, notamment en matière de SIG et de statistiques.
Je voudrais ensuite remercier toutes les institutions et personnes qui ont permis de réaliser cette thèse
dans des conditions financières, scientifiques et logistiques idéales.
Remerciements 5
J'aimerais tout d'abord remercier la région Basse-Normandie qui m'a accordé une allocation de
recherche. Cette bourse a été idéale puisqu'elle m'a permis de financer toutes mes missions de terrain au
Mali, mes nombreux séjours en Allemagne et de parcourir des contrées lointaines lors des colloques, de
Denver jusqu'à Bern, en passant par Avignon, Clermont-Ferrand... Enfin, le laboratoire Geophen m'a offert
un cadre privilégié pour réaliser mes travaux de recherches. Je suis reconnaissante auprès des deux
directeurs successifs, Daniel Delahaye et Olivier Maquaire, qui ont toujours attaché de l’importance au
travail des doctorants.
J'ai eu la chance de participer à un programme de recherche interdisciplinaire "Peuplement humain et
Paléoenvironnement en Afrique de l'Ouest", dirigé par Eric Huysecom. Cela m'a permis de côtoyer des
chercheurs de divers horizons et de trouver des réponses à mes questionnements. Ainsi, c'est sur le terrain,
lors des soirées à Dimbal ou encore lors des réunions annuelles que les questions les plus importantes ont
été posées et souvent résolues. Merci à tous ces chercheurs passionnés de l'Afrique et de la vie en général,
qu’il me tarde de retrouver enfin sur le terrain (et naturellement auprès d’une Castel ou d'une Gazelle !).
Merci à Eric Huysecom, à la tête de cette belle équipe, pour son organisation sans faille et pour sa passion
contagieuse pour l'Afrique. À Aziz Ballouche qui m'a fait partager ses riches connaissances sur les paysages
soudano-sahéliens dès les cours de licence puis sur le terrain et lors des discussions qui ont suivies. Merci à
Barbara Eichhorn avec qui j’ai eu la chance de faire du terrain lors de la prospection au sud du Mali et avec
qui j'ai beaucoup appris. Ce fut un réel plaisir de collaborer avec elle. Merci à Sylvain Ozainne, qui m'a
toujours encouragé et avec qui j'ai toujours pris plaisir à discuter de Néolithique et de bien d'autres choses.
Je suis aussi reconnaissante à Michel Rasse, qui restera toujours mon idole en matière de cartographie et de
DAO. Je remercie Anne Mayor, qui a toujours été à l'écoute et a su bien souvent m’éclairer sur les
dynamiques de peuplement des derniers siècles. Merci à Chrystel Jeanbourquin, avec qui j'ai partagé de
chouettes moments à Dimbal et qui m'a notamment révélé quelques subtilités sur les décors des
céramiques. Enfin, merci à tous les autres, Louis Chaix, Caroline Robion-Brunner, Marie Canetti, Néma
Guindo, Raphaëlle Soulignac, Nadia Cantin, Nuscia Taïbi, Serge Loukou, Kléna Sanogo, Daouda Kéita,
etc… pour les bons moments passés en terrain dogon ou franco-suisse.
Enfin, je voudrais exprimer ma plus grande gratitude à mes fidèles compagnons de route et de
carottages, Maudou et Seydou Tessougué qui m'ont accompagnée chacun leur tour lors de ces semaines de
terrain. Ils ont été formidables pour moi et sans eux cette thèse n'aurait jamais pu se concrétiser. Si je n'ai
malheureusement pas pu leur dire au revoir, j'espère vraiment que l'on se retrouvera bientôt afin de
transpercer de nouveaux terrains africains. Je remercie aussi Ali Dégoga, Seikou Tessougué, Seikou et
Moussa Traoré et Seikou Karembé qui nous ont aussi aidés lors de certains carottages.
Je remercie aussi Katharina Neumann et Aziz Ballouche de m'avoir intégrée au sein de leur ANR
franco-allemande "Archéologie du Paysage en Pays Dogon (APPD)". Cela m'a permis notamment de
financer les datations.
Enfin, j'ai eu l'opportunité de passer cinq mois, entre octobre 2011 et février 2012, au laboratoire
"Archäologie une ArchäobotanikAfrikas" à l'Institut des Sciences Archéologiques de l’Université de
Francfort (Allemagne) grâce à l'obtention d'une bourse DAAD. Cette expérience a été pour moi l'occasion
d'approfondir mes recherches sur les phytolithes et de travailler avec une autre équipe de recherche. Je
remercie (encore une fois!) Katharina Neumann pour son accueil chaleureux au sein de son laboratoire et
du temps qu'elle a consacré pour moi notamment lors de la rédaction d'articles. Je remercie par ailleurs mes
collègues de bureau Barbara Eichhorn, Alexa Höhn et Stefanie Kahlheber. Un grand merci à Kai Radomski
pour nos virés outre-atlantiques et francfortiennes. Enfin, je suis profondément reconnaissante à Jennifer
Markwirth qui a réalisé l'ensemble des préparations des phytolithes. Vielen Dank an alle und bis nächstes
Mal in FFM!!
6 Remerciements
Au cours de ces cinq dernières années, j’ai eu la possibilité d’enseigner grâce à l’obtention, dans un
premier temps, d’un poste de moniteur à l’Université de Caen. Ainsi, je remercie Stéphane Costa et
Philippe Madeline qui ont été les deux directeurs successifs de l’UFR de Géographie. Je remercie aussi
l'équipe de direction notamment Françoise et Béa qui ont toujours su régler les complications financières
dans la bonne humeur. Au cours de cette dernière année, j’ai bénéficié d’un contrat d'ATER au sein de
l’Université de Créteil ce qui m’a permis de terminer la rédaction dans des conditions financières propices.
Un merci tout particulier à Stéphane Cordier pour son accueil et avec qui j'espère bien un jour faire des
recherches, et mes collègues ATER, Edouard de Bélizal et Florence Salit. Par ailleurs, je suis reconnaissante
aux personnes qui m’ont accueillie, toujours chaleureusement, à Paris au cours de cette période. Merci à
Yann, Marie-Louise et Candide, Marie-Anne et Laurent et Elodie !
Je voudrais remercier les personnes du laboratoire GEOPHEN avec qui j’ai passé des moments très
agréables au cours de ces dernières années. Merci particulièrement à Jean-Michel Cador, Anne-Julia Rollet,
Laetitia Birée, Laurent Lespez, Daniel Delahaye, Olivier Maquaire, Stéphane Costa… avec qui il a toujours
été possible de se déconnecter le temps d’un café ou d’un repas. Enfin, merci à Bob, toujours là pour
rendre service, prendre des nouvelles dans les moments de faiblesse ou encore pour terminer les soirées. Je
remercie aussi Abdelkrim Bensid pour son aide en SIG et Blandine Parey pour la relecture.
Enfin, je suis profondément reconnaissante aux doctorants (et anciens doctorants) qui rendent la vie au
laboratoire si agréable et avec qui les soirées ont été nombreuses et parfois douloureuses. Même s'il n'était
souvent pas facile de se remettre au travail le lendemain, ces moments représentent les meilleurs souvenirs
de cette période. Merci à Seb, Vincent, Mathieu, Romain, Marie-Anne, Arthur, Thibaut, Axel, Max, John,
Yann, Augustin… Bien sûr, je n'oublie pas Candide, qui au fil de ces cinq années est devenue bien plus
qu'une simple collègue de bureau et sans qui la vie au labo aurait été bien moins drôle. Qu'elle en soit
remerciée pour m'avoir supportée et pour les bons moments que l'on a passés à Caen et à Paris au cours de
cette dernière année. Son aide et ses encouragements durant ces dernières semaines ont été précieux pour
moi.
Je voudrais aussi remercier mes amis argentanais et caennais de longue date, que j’ai malheureusement
un peu délaissé ces dernières années… Je m’en excuse et je leur suis reconnaissante pour être toujours là,
m’avoir soutenu et avoir su ne pas trop poser de questions! J'adresse un message particulier à Adèle pour
m'avoir sortie du labo un bon nombre de fois au cours de ces derniers mois (certes pour aller juste en bas de
la rue…). Je les remercie, elle et le rock'n'roll, pour m'avoir bien souvent redonné du courage.
Enfin, je suis profondément reconnaissante à Mathilde qui dès la première année de fac a toujours été
là pour moi et qui m’a sauvé la mise plus d’une fois… Merci à elle, encore une fois d'avoir accepté cette
tâche ingrate qui est la correction de l’intégralité de la thèse. Promis je te revaudrai ça ! Enfin, un grand
merci à Noëlle et à Mathieu pour leur aide dans la réalisation du design de la thèse.
Je voudrais aussi remercier ma famille qui m'a été d'un grand soutien, plus particulièrement ma mère
et mon frère Greg qui depuis mon Master 1, ont toujours été enthousiastes pour mon travail et m’ont
toujours confortée dans mes choix. À mon neveu Emile, futur chercheur de dinosaures, qui du haut de ses
quatre ans s'est souvent demandé ce que je pouvais bien faire et a su me poser des questions pertinentes
telles que "À quoi ça va te servir après, d'écrire tous ces papiers?".
Enfin, un grand merci à Mathieu, qui me supporte depuis bien plus longtemps que la thèse et qui
compte bien plus que tout le reste. Je le remercie pour sa compréhension lors de mes absences répétées
pendant les week-ends passés au labo, les semaines et les mois partis au Mali et en Allemagne. Après avoir
survécu à ces années de durs labeurs, le meilleur est devant nous!!
Remerciements 7
8 Remerciements
Résumé
Le système fluvial est façonné par des flux hydrologiques et de matières dont la dynamique dépend
essentiellement des conditions environnementales au sein du bassin versant. Les enregistrements sédimentaires du
fond de vallée représentent alors un indicateur clé de l’évolution des relations Nature/Société. Pourtant, en Afrique
de l’Ouest, la recherche s’est souvent concentrée sur d’autres milieux, en particulier lacustres. Dans ce contexte,
nous proposons un modèle d’évolution sur le temps long d'un système fluvial afin de s’interroger sur les variables de
contrôle (naturelles et/ou anthropiques) ayant pu intervenir. Cette recherche s’appuie sur l’étude du bassin versant
du Yamé, un affluent de rive droite du Niger (Pays Dogon, Mali). Deux approches ont été développées : (1) une
approche géomorphologique qui permet de reconstituer les dynamiques hydro-sédimentaires de la vallée du Yamé et
(2) une approche biogéographique qui, au travers de l’analyse des phytolithes contenus dans les dépôts, nous
renseigne sur l’évolution de la végétation au cours de l’Holocène. Ce travail de thèse permet de mieux comprendre
les transformations du système fluvial en réponse aux crises climatiques. Enfin, il questionne aussi les conséquences
environnementales des transitions économiques, sociétales et techniques des derniers millénaires, telles que
l’émergence de l'agriculture, de l’élevage, de la métallurgie et plus récemment l’accroissement de la population.
Nous proposons ainsi d’apporter de nouvelles connaissances sur l’évolution climatique et anthropique de l’Afrique de
l’Ouest et plus généralement sur l’impact de l’anthropisation sur les systèmes fluviaux soudano-sahéliens.
Mots-clés :
Système fluvial – Zones humides – Paléoenvironnement - Phytolithes – Holocène – Néolithique – Paysages –
Changement climatique – Afrique de l'Ouest.
Mots-clés (indexation Rameau) :
Afrique occidentale – Paléoenvironnement – Phytolithes – Holocène – Climat changements – Paysage – Vallées –
Néolithique – Géomorphologie.
Abstract
The fluvial system is shaped by water discharge and sediment supply which dynamics are depending on the
watershed environmental conditions. Valley bottom sedimentary records are also a crucial indicator of the
relationships between nature and societies. However, in West Africa, researches were mostly focused on other
environments, principally lacustrine environments. In this context, a long term evolution model of the fluvial system
is proposed in order to understand the role of the controlling factors (natural and/or anthropogenic) on the past
fluvial dynamics. This research is focused on the study of the Yamé catchment, a right bank tributary of the Niger
River (Pays Dogon, Mali). Two approaches were developed to answer the research questions: (1) a geomorphological
approach to reconstitute the hydro-sedimentary dynamics of the valley and, (2) a biogeographical approach informing
on the Holocene vegetation dynamics, by means of phytoliths analysis. This work allows a better understanding on
the transformations of the fluvial system as a response to climatic crises. Finally, this research questions the
environmental consequences of the economic, societal and technical transitions which marked the last centuries, such
as the emergence of agro-pastoral activities and the metal industry or more recently the population growth. This
work finally proposes to highlight new knowledge about the climatic and anthropogenic evolution of western Africa,
and more globally on the human impact on the sudano-sahelian environments.
Key-words:
Fluvial system – Wetlands – Phytoliths – Holocene – Neolithic – Landscapes – Climatic change – West Africa.
Key-words (Rameau indexing):
West Africa – Paleoenvironments – Phytoliths – Holocene – Climatic changes – Landscapes – Valley – Neolithic –
Geomorphology.
Résumé 9
10 Résumé
Introduction générale
Introduction générale 11
Contexte scientifique et éléments de la problématique
Au cours des années 1970-1980, l’Afrique de l’Ouest a fait l’objet d’un intérêt particulier de la part des
scientifiques. De nombreuses études, menées principalement par des géologues, se sont intéressées à
l’évolution climatique de cette région. Cependant, si l’on regarde les données disponibles à l’échelle de la
région ouest-africaine, ces études ont principalement concerné la zone saharo-sahélienne, entre les latitudes
16°N et 22°N, et la période de transition entre le Pléistocène et l’Holocène (14000-5000 cal. BP) (Lézine
et al., 2011). En effet, cette période, qui marque le passage d’une phase aride à l’optimum humide africain,
s’est particulièrement bien distinguée au Sahara avec le développement de paléolacs, d’une faune et d’une
flore caractéristiques de la zone sahélienne actuelle et a fortement intéressé les géologues et
paléoclimatologues. En revanche, les périodes postérieures à la fin de l’optimum humide, il y a 5000 ans
environ, ont été moins étudiées, de même que les zones en marge du Sahara et du Sahel, où les
changements climatiques sont moins marqués. Enfin, on peut souligner le manque d’études menées à partir
d’archives alluviales car les sédiments lacustres ont souvent été préférés en raison de leur résolution
temporelle fine et du signal paléoclimatique régional qu’ils permettent d'obtenir. On peut également
regretter le peu d'études qui s'intéressent à l’impact des sociétés sur l'environnement. Or, depuis le
Néolithique, la pratique de l'agriculture, l'utilisation du feu ou encore la sédentarisation ont pu jouer un
rôle décisif dans les crises érosives et les métamorphoses des systèmes fluviaux. Ainsi, dans toute étude
paléoenvironnementale portant sur les derniers millénaires, il est nécessaire de replacer les sociétés dans les
milieux bio-physiques qu'elles pratiquent et utilisent en fonction de leurs activités économiques et
culturelles et de restituer les milieux bio-physiques en intégrant les sociétés qui les ont parcourus,
transformés, façonnés ou parfois subis. Pour répondre à ces attentes, les systèmes fluviaux apparaissent
comme un indicateur idéal. Ainsi, l’objectif de cette thèse est de contribuer à améliorer nos connaissances
sur les relations Nature/Société en domaine soudano-sahélien, particulièrement au cours des derniers
millénaires, lorsque l’Homme intervient de façon décisive sur le milieu.
Les recherches conduites dans cette thèse sont centrées autour de trois préoccupations majeures :
- Reconstruire l'évolution d'un système fluvial et de son environnement au cours de
l'Holocène.
- Déterminer quelles sont les variables de contrôle ayant pu intervenir dans l’évolution
du système fluvial et leurs parts respectives au cours de l'holocène et au sein même
du bassin versant.
- Préciser jusqu'à quel point les sociétés ont déterminé dans le passé les formes et le
fonctionnement des paysages et du système fluvial.
12 Introduction générale
et paléoenvironnementales développées ces dernières années ont mis en évidence une séquence
environnementale holocène complexe correspondant à une série d’oscillations climatiques très rapides et à
l’impact des sociétés depuis le Néolithique (Rasse et al., 2006, Lespez et al., 2008, 2011 ; Le Drézen et al.,
2010). Ainsi, le secteur d’Ounjougou, de par sa richesse, représente un site de référence dans l’étude des
transformations environnementales de l’Holocène.
Etudié depuis 1997 par des scientifiques de divers horizons (archéologues, géographes,
ethnoarchéologues, botanistes, linguistes…) dans le cadre du programme de recherche "Peuplement
humain et Paléoenvironnement en Afrique de l’Ouest » dirigé par E. Huysecom, archéologue à l’Université
de Genève (Suisse), le gisement d’Ounjougou a été le cadre d’étude d’un premier travail de terrain et de
recherche. Ce dernier portant sur les dynamiques hydro-sédimentaires holocènes du Yamé à l’échelle de ce
tronçon (Garnier, 2007). Cette première expérience de terrain est à l’origine de deux rencontres qui
auront été décisives dans la volonté de continuer ces recherches en doctorat et par la trajectoire que ce
dernier prendra. La première rencontre est celle faite avec l’Afrique de l’Ouest et le Pays dogon en
particulier. De cette rencontre naîtra un attachement pour ses paysages et ses populations ainsi que la
découverte de la complexité des systèmes fluviaux et de l’intérêt dont ils témoignent (éleveurs,
maraîchers,…). Enfin, la deuxième rencontre est celle faite avec les géomorphologues de l’Université de
Caen (L. Lespez, Y. Le Drézen, A. Ballouche) et les archéobotanistes de l’Université de Francfort
(K. Neumann et B. Eichhorn). Ce travail de terrain mené en collaboration a suscité un intérêt
pluridisciplinaire à l'origine des orientations méthodologiques de la thèse. Deux approches ont été choisies :
d'une part, une approche géomorphologique dont l’objectif est de reconstituer les dynamiques hydro-
sédimentaires holocènes de la vallée du Yamé et d'autre part, une approche biogéographique, qui au
travers de l’analyse des phytolithes contenus dans les dépôts, devrait permettre de reconstruire la
végétation holocène du bassin versant et les transformations qu’elle a subies. L’utilisation des phytolithes
dans les archives sédimentaires fluviatiles d’un milieu semi-aride est particulièrement novatrice. L’analyse
des phytolithes de la vallée du Yamé a été menée au cours de la thèse en étroite collaboration avec K.
Neumann qui l’avait initiée à Ounjougou pour les dépôts de l’Holocène ancien (Neumann et al., 2009).
Ainsi, la confrontation de ces deux approches marque l’originalité de la thèse et représente un réel objectif
méthodologique, celui de déterminer l’origine spatiale des phytolithes contenus dans les sédiments à partir
de l’étude sédimentologique de ces dépôts. Cela devrait permettre d’affiner l’interprétation de la
végétation représentée (forêt galerie, savane…) par les assemblages phytolithiques et de mieux discerner
les facteurs de contrôle à l’origine des transformations observées. Enfin, cette étude des phytolithes a aussi
pour objectif d'apporter de nouvelles données sur l’anthropisation des milieux (agriculture, feux, …).
Cette approche systémique s'est appuyée sur la connaissance des paysages fluviaux et de leur
fonctionnement contemporain et sur une démarche géoarchéologique afin d'appréhender le temps des
milieux anthropisés. Cette dernière qui représente un mode d’approche des relations Nature/Société
(Bravard, 2002) se situe à la croisée des recherches géographiques, paléoenvironnementales et
archéologiques. L’aboutissement de ce travail a été possible grâce à l’intégration à l’ANR franco-allemande
« Archéologie du Paysage en Pays Dogon » (Resp : A. Ballouche et K. Neumann) et au programme de
recherche « Peuplement humain et Paléoenvironnement en Afrique de l’Ouest », coordonné par
E. Huysecom. La participation à ces programmes a été la clé nécessaire dans la discussion et la remise en
contexte archéologique et régional de ces résultats.
Introduction générale 13
Etudier la vallée du Yamé : vers une prise en compte des échelles spatiales
Afin de dépasser le cadre local d’Ounjougou et de comprendre l’évolution de l’ensemble du système
fluvial, de nouvelles investigations géomorphologiques et paléoenvironnementales ont été développées tout
le long de la vallée, du plateau de Bandiagara à l’amont, jusqu’au delta intérieur du Niger, dans lequel le
Yamé se jette. C'est donc dans un bassin versant d’environ 4 400 km², riche d'une diversité et d'une
complexité tant paysagère qu'humaine que se sont inscrits nos travaux sur les relations Nature/Société.
Figure I-1 : La prise en compte des échelles spatiales dans la thèse et la dissociation des variables de contrôle
Nous avons ainsi pu étudier des styles fluviaux variés, depuis l’amont où le Yamé maintient un débit
d'étiage tout au long de l'année grâce aux aquifères du grès, à la moyenne vallée qui s'assèche lors de la
saison sèche, puis aux environnements palustres et lacustres de la basse vallée vers la confluence avec le
Niger. Autant de milieux variés qui ont engendré une adaptation des populations qui ont développé au
cours de l'holocène de nouvelles technologies et systèmes de production. C'est pourquoi selon les secteurs
14 Introduction générale
et les périodes, le bassin versant du Yamé fut sujet à la culture du mil, du riz, du maraîchage et a représenté
un point d'eau renommé pour tous les éleveurs de la bande sahélo-soudanienne. Pour répondre aux attentes
de cette thèse, il sera nécessaire de définir les facteurs internes et externes de contrôle du système fluvial
(Fig.I.1). Ainsi, l'étude à l’échelle du tronçon permettra de définir les échanges latéraux et longitudinaux
(débits liquides et solides) et de prendre en compte les changements locaux des modes d’occupation du sol.
À partir de tronçons échantillonnés au sein de la vallée, il sera possible de mettre en évidence les
synchronismes révélateurs d’un fonctionnement hydrologique à l’échelle du bassin versant mais aussi les
spécificités liées à des conditions locales. Enfin, dans un troisième temps, la comparaison avec les données
disponibles à l’échelle de l’Afrique de l’Ouest permettra d’estimer, d’une part la représentativité des
résultats obtenus et d'autre part, de mesurer les spécificités de la réponse de ce bassin versant situé dans un
contexte géologique particulier aux changements climatiques et anthropiques enregistrés à l'échelle sous-
continentale.
Organisation du mémoire
La thèse est articulée en quatre parties subdivisées en dix chapitres. Compte tenu de la complexité de
l’objet étudié, la présentation de méthodes et de concepts issus de différents champs disciplinaires a été
nécessaire. Ces différentes approches et méthodes ont été utilisées afin de répondre à des questionnements
et des objectifs situés à des échelles spatiales et temporelles spécifiques. Elles représentent pour chacune,
une étape dans le déroulement de ce travail (Fig.I.2).
La première partie a pour objectif de présenter le cadre d’étude. Dans un premier temps, le contexte
scientifique a été défini en mettant l’accent sur l’originalité du fonctionnement des systèmes fluviaux
soudano-sahéliens (Chapitre 1). Ensuite, une présentation du terrain d’étude permet de montrer la
diversité paysagère et humaine de la vallée du Yamé et les études paléoenvironnementales et archéologiques
préexistantes (Chapitre 2). Enfin, le troisième chapitre s’attache à présenter les deux approches utilisées
dans le cadre de cette thèse ainsi que les diverses méthodes qui en découlent.
Dans un deuxième temps (Partie 2), l’approche géomorphologique a permis de reconstituer les
dynamiques hydro-sédimentaires à l’échelle locale (tronçon) puis pour l’ensemble de la vallée du Yamé.
Tout d’abord, cette étude a été menée pour la période actuelle au travers d’une étude de terrain et d’un
travail de SIG (Chapitre 4). Ensuite, la prospection et l’étude des archives sédimentaires à partir
d'investigations de terrain et de laboratoire ont permis de reconstruire les dynamiques hydro-sédimentaires
holocènes de la vallée du Yamé (Chapitre 5).
Une fois le cadre chronostratigraphique des dépôts holocènes établi, il a été possible de développer une
approche biogéographique de ces enregistrements (Partie 3). En effet, grâce à l’étude du contenu
phytolithique des archives sédimentaires, il est possible de reconstruire l’évolution du couvert végétal à
différentes échelles spatiales (du tronçon au bassin versant) au cours de l’Holocène (Chapitre 7).
Cependant, l’utilisation des phytolithes comme bio-indicateur dans les sédiments alluviaux n’ayant encore
jamais fait l’objet de recherche, il a été nécessaire de s’intéresser auparavant à la valeur de leur
enregistrement dans les dépôts actuels (Chapitre 6).
Enfin, les résultats de ces deux approches ont ensuite été confrontés les uns aux autres afin d’établir une
image complète de l’évolution du système fluvial au cours de l’Holocène (Partie 4). L’objectif est
ainsi de mettre en avant les premières hypothèses concernant les variables de contrôle responsables des
transformations du système fluvial à l’échelle du tronçon (Chapitre 8) puis à l’échelle du bassin versant
(Chapitre 9). Ces hypothèses sont ensuite confrontées avec celles des autres études paléoclimatiques et
paléoenvironnementales conduites à l’échelle régionale (Chapitre 10). Pour finir, une discussion est
Introduction générale 15
notamment menée avec les données archéologiques qui décrivent les dynamiques de peuplement et les
principales transformations sociétales (innovations techniques, etc.) au cours des dix derniers millénaires
afin de replacer la vallée du Yamé dans un contexte culturel plus large.
16 Introduction générale
Première partie
Contexte scientifique
et objet d’étude
Introduction
Le système fluvial est façonné par des flux hydrologiques et de matières dont la dynamique dépend
essentiellement des conditions environnementales au sein du bassin versant. Les variations climatiques,
l’utilisation des sols ou encore les héritages géomorphologiques sont des variables de contrôles qui
conditionnent les enregistrements sédimentaires du fond de vallée. Les réponses morphogéniques des
systèmes fluviaux aux variations climatiques et à l’occupation du sol demeurent encore peu connues en
Afrique de l’Ouest où la recherche s’est souvent concentrée sur d’autres milieux, en particulier lacustres.
Dans ce contexte, il apparaît essentiel de proposer un modèle d’évolution sur le temps long du système
fluvial et des zones humides associées mais aussi de s’interroger sur les variables de contrôles (naturelles
et/ou anthropiques) ayant pu intervenir.
Afin de répondre à ces attentes, il est nécessaire de définir la manière dont nous envisageons le
fonctionnement du système fluvial (1.1), de souligner l’originalité qui réside dans le fonctionnement des
systèmes fluviaux ouest-africains (1.2) et de présenter les méthodes d'approches utilisées dans la thèse afin
d'étudier les facteurs de contrôle qui interviennent dans leur évolution (1.3).
Figure 1.1 : Concept d’hydrosystème indiquant la tridimens ionnalité des flux (longitudinale, transversale et
verticale) (Amoros et Petts, 1993)
Dans le domaine de la géomorphologie fluviale, ces dernières décennies ont été marquées par une
évolution des objectifs de la discipline, passant d’une recherche fondamentale à une recherche appliquée en
réponse à une demande sociétale de plus en plus accrue. C’est dans ce contexte que le concept de système
fluvial a été remis en question par les géomorphologues, lui reprochant d’être trop restrictif en ne
considérant que le gradient longitudinal dans la compréhension des transferts d’eau et de matériaux
(Amoros et Petts, 1993). L’importance des échanges latéraux et verticaux dans l’étude des dynamiques
fluviales et des processus biologiques ont justifié la prise en compte d’un nouveau concept :
l’hydrosystème fluvial (Roux, 1982 ; Amoros et al., 1987, 1988 ; Amoros et Petts, 1993). Celui-ci se
fonde sur l’intégration de la plaine alluviale comme un complexe écologique formé d’unités spatiales
emboîtées et reliées entre elles par des flux (Bravard, 1998). La plaine alluviale n’est pas observée comme
Le système fluvial est régit par deux types de flux : les flux liquides (Ql) et les flux solides (Qs) qui
constituent les variables de contrôle (ou variables externes).
Au sein du système fluvial, les flux liquides (Ql) correspondent à trois composantes
différentes (Bravard et Salvador, 2009):
- l’écoulement de base, qui est assuré par l’eau des nappes phréatiques lorsqu’elles existent, permet
l’écoulement d’étiage en saison sèche. Il peut être plus ou moins différé par rapport aux précipitations selon
les caractéristiques physiques du bassin versant (géologie, sols, végétation…) et sa taille.
- des pulsations de débit, assurées par l’arrivée de l’écoulement hypodermique.
- l’écoulement rapide de crue, crée par les précipitations qui tombent directement sur les sols saturés ou
imperméables (cuirasse, etc.) et qui sont ensuite transportés des interfluves vers le talweg par le processus
de ruissellement.
Les flux solides (Qs) sont issus de l’érosion de la surface terrestre. Ils dépendent de la capacité de
transport du cours d’eau et de la fourniture sédimentaire originaire du bassin versant et de l’érosion des
berges. Les apports solides en provenance des interfluves résultent de la nature géologique du bassin
versant, de l’énergie du relief et des processus qui permettent l’altération de la roche. Par exemple, en
milieu montagnard, l’énergie du relief et des processus associés (glissements, écroulements, avalanches,
érosion glaciaire et torrentielle…) produisent et transportent des matériaux hétérométriques et de grandes
« Les chenaux fluviaux sont des enveloppes déformables qui ajustent leur géométrie à la réalisation du transfert
optimal d’eau et de sédiments » (Bravard et Salvador, 2009). Les variables susceptibles de s’ajuster concernent
les trois dimensions, à savoir la longueur d’onde des sinuosités observées ( ), la pente (P), la profondeur
(p) et la largeur du chenal fluvial (l). Elles correspondent aux variables internes (ou d’ajustement) alors que
les flux liquides (Ql) et solides (Qs) sont des variables externes (ou de contrôle). L’ajustement des variables
internes à la modification des flux d’eau et de matières produit de nouveaux styles fluviaux qui peuvent être
soit de l’ordre des chenaux en tresses (chenaux multiples enserrant des bancs alluviaux mobiles) et des
chenaux à méandres ou chenaux multiples à sinuosité prononcée (Si).
Les modifications des variables internes selon l’évolution relative dans le temps des variables externes
peuvent être exposées de la façon suivante (les signes + et – représentent respectivement une augmentation
et une diminution de la variable) :
Variables internes
Variables de contrôle Style fluvial
ajustées
Incision
Ql + > Qs+ l +, p+, l/p+, +
, P+, Si - (1)
(tresses)
Incision
Ql - < Qs- l -, p+, l/p-, , P-, Si + (2)
(méandres)
exhaussement
Ql - > Qs- l -, p-, l/p-, , P-, Si + (3)
(méandres)
exhaussement
Ql + < Qs+ l +, p-, l/p+, +
, P+, Si - (4)
(tresses)
Tableau.1.1 : Ajustement des variables internes à la modification des flux liquides et solides
(adapté de Starkel, 1983)
Lorsque le débit liquide est abondant par rapport au travail à effectuer pour le transport de la charge de
fond, l’énergie du cours d’eau est forte (1) et (2). Il en résulte un déstockage sédimentaire qui se traduit par
l’incision du chenal. En revanche, lorsque le débit liquide est insuffisant par rapport aux entrées de charge
de fond dans le système, le lit tend à s’exhausser (3) et (4). Dans tous les cas, lorsque le débit solide se
réduit, peu importe que le débit liquide soit faible (2) ou fort (3), le cours d’eau ajuste sa forme en plan.
L’allongement du tracé est une façon de dissiper l’énergie induite par les flux liquides notamment lorsque la
pente est réduite.
Figure 1.2 : Echelles spatiales et temporelles des formes fluviales (d’après Knighton, 1984)
L’Afrique de l’Ouest est soumise à un climat tropical sous influence d’un phénomène de mousson qui
induit une forte inégalité des précipitations dans l’espace et dans le temps. Cette saisonnalité des
précipitations conditionne directement la distribution des types de climats et des formations végétales.
Le régime et la répartition des précipitations sont essentiellement tributaires du balancement de la zone
intertropicale de convergence (ZITC), une ceinture de basses pressions localisée aux environs de
l’Equateur qui est formée par la convergence de deux masses d’air :
- l’Harmattan, un alizé venant du nord-est, qui est un vent sec et chaud, tropical et continental.
- l’anticyclone de Sainte-Hélène, plus connu sous le nom de mousson correspond à un vent tiède et
humide, équatorial et maritime en provenance du sud-ouest.
La zone de convergence entre ces deux masses d’air suit une direction sud-nord-sud au cours de l’année
en accompagnant, avec un décalage de quelques semaines, les oscillations apparentes au soleil de part et
d’autre de l’Equateur (Leroux, 1983). La rencontre de ces deux masses d’air s’accompagne de courants
ascendants qui provoquent la formation de nuages verticaux et de pluies à caractères orageux et souvent
abondantes. Ces averses qui portent le nom de « ligne de grain », régissent en grande partie les
précipitations en Afrique de l’Ouest (Fig.1.3).
Figure 1.3 : Circulations atmosphériques en janvier et juillet en Afrique de l’Ouest. La ZITC est en
pointillé rouge (d’après Nicholson, 1996 dans Gasse, 2002)
La ZITC suit le balancement saisonnier des masses d’air imposé par les refroidissements polaires. En
janvier, la ZITC est localisée à la ligne de partage entre les deux hémisphères (3-4°N). Les masses d’air
froid arctique repoussent vers le sud les masses d’air tropical (anticyclones des Açores et sahariens) tandis
que l’anticyclone de Sainte-Hélène s’affaiblit. En revanche, en juillet/août, les masses d'air antarctique
repoussent vers le nord l'anticyclone de Sainte-Hélène. Il remonte alors vers le Nord et se retrouve dévié
vers l’Est par les forces de Coriolis lors du franchissement de l’Equateur. En juillet/août, la ZITC se
retrouve alors au 18-20°N.
Ainsi, en janvier, la ZITC s’arrête au niveau d’Abidjan car la fraîcheur relative du Golfe de Guinée
l’empêche de descendre plus au sud. À partir de janvier-février, elle progresse lentement en direction du
tropique de Cancer où elle atteindra en août sa position la plus septentrionale. C’est la saison humide en
zone soudanienne et sahélienne. Au début de septembre, elle redescend vers le sud pour rejoindre sa
Figure 1.4 : Précipitations mensuelles pour quatre stations localisées dans les différentes zones
bioclimatiques d'Afrique de l'Ouest: Tessalit (Mali) en zone saharienne, Tombouctou (Mali) en zone
sahélienne, Bandiagara (Mali) en zone sahélo-soudanienne, Bamako (Mali) en zone soudanienne et Accra
(Ghana) en zone guinéenne.
Ainsi, les Pays du Golfe de Guinée comportent deux saisons des pluies alors que pour les zones
sahéliennes et soudaniennes, la période pluvieuse est répartie seulement sur une seule saison de deux à cinq
mois selon la latitude. En zone saharienne, la saison sèche s’étale sur douze mois puisque la mousson ne
peut atteindre ces régions septentrionales.
La distribution spatiale et temporelle de la zone intertropicale de convergence (ZITC) détermine la
durée de la saison des pluies ainsi que la quantité des précipitations. Il en résulte une disposition des zones
climatiques en bandes latitudinales (Fig.1.5). Ces grandes zones sont déterminées par des seuils
pluviométriques mais les limites peuvent être sujettes à des variations d’une année sur l’autre en fonction
des conditions climatiques (Nouaceur, 2001). On retrouve la même organisation latitudinale pour les zones
de végétation puisque la physionomie du tapis végétal est principalement conditionnée par les
précipitations.
- La zone saharienne est caractérisée par une forte aridité avec une pluviométrie qui n’excède pas
100 mm par an. La végétation est quasiment inexistante. Seuls les quelques jours de pluies
permettent à une végétation graminéenne à croissance rapide de pousser.
- La zone sahélienne est marquée par une courte saison humide, allant de 3 à 4 mois et des
précipitations comprises entre 100 et 600 mm par an. Les formations végétales sont discontinues
dans l’espace et fugitives dans le temps avec une dominance de la strate graminéenne (Nouaceur,
2001).
- La zone soudanienne comprend une saison humide plus longue de 4 à 6 mois pour des
précipitations comprises entre 600 et 1200 mm par an. La végétation est caractérisée par une savane
arborée/arbustive.
- La zone guinéenne, située au sud profite d’un climat très humide avec une saison des pluies
oscillant entre 9 et 12 mois et des précipitations dépassant 1200 mm par an. Ce domaine
bioclimatique est majoritairement dominé par la forêt.
[Link]. Les régimes hydrologiques : une forte relation entre précipitations et débit
Sur le continent ouest-africain, le fonctionnement des systèmes fluviaux et des zones humides est
commandé essentiellement par les conditions climatiques. Le régime des fleuves et des cours d’eau est
dépendant de la répartition et de la quantité des précipitations. La plupart des cours d’eau ouest-africains
ont un régime de type tropical pluvial, commandé par le régime des pluies. Ainsi, si l’on s'intéresse à
l’hydrogramme du fleuve Sénégal à Bakel (Sénégal) et au diagramme des précipitations mensuelles pour la
même station, on observe une certaine corrélation (Fig.1.6).
Figure 1.6 : Hydrogramme du Sénégal (médiane 2001 -2010) et diagramme des précipitations à la station
de Bakel (Sénégal).
Ils sont caractérisés par un fort déficit hydrologique. L’existence de cours d’eau permanents s'explique
soit par la présence locale d’aquifères permettant une alimentation continue en eau, soit par une source
dans une zone où les précipitations sont plus importantes. C’est notamment le cas pour le Niger et le
Les systèmes fluviaux et les zones humides sont souvent qualifiés de « reins de la planète » en raison des
processus naturels de filtration qui agissent lorsque l’eau les traverse. Ils constituent un écosystème
particulier et présentent une diversité d’habitats qui en font des entités paysagères d’un grand intérêt pour
les populations. Ils assurent plusieurs fonctions vitales à la survie de l’homme et au développement des
sociétés.
Le premier problème auquel est confronté l’homme dans les zones saisonnièrement arides est de se
procurer l’eau de boisson, condition nécessaire de sa survie et de celle de ses animaux. Les systèmes
fluviaux et les zones humides associées représentent ainsi des espaces vitaux pour l’homme et le bétail.
Même si aujourd’hui de nombreux puits ont été creusés dans les villages afin d’assurer un
approvisionnement permanent aux populations, l’existence de cours d’eau et de zones humides permanents
en saison sèche est une condition nécessaire pour les éleveurs.
Au-delà de la fonction essentielle d’eau potable qu’ils assurent, les systèmes fluviaux pourvoient aussi
une fonction domestique. Dans les zones où l’eau n’est pas courante comme c’est le cas pour 40% de la
population ouest-africaine et centrale, les cours d’eau et les zones humides représentent la seule possibilité
de se laver et de nettoyer son linge.
Enfin, les cours d’eau et les zones humides, par leur particularité hydrologique et paysagère,
représentent une diversité d’habitats faunistiques et floristiques et constituent un écosystème extrêmement
Part. 1 – Contexte scientifique et objet d’étude 27
productifs. Ils sont riches en ressources alimentaires et occupent, notamment dans les milieux secs, la
fonction de garde-manger. Trois systèmes de production peuvent être attribués aux systèmes
fluviaux aujourd’hui : la pêche, l’élevage et l’agriculture. Le delta intérieur du Niger est un exemple dans la
combinaison de ces trois systèmes de production alimentaire. D’une surface de plus de 20000 km² en
extension maximale (Andersen et al., 2005), cette plus vaste zone humide d’Afrique de l’Ouest est
alimentée par les eaux du fleuve Niger. Chaque année, elle fait l’objet d’une activité humaine intense qui se
développe au rythme de la crue (Gallais, 1984). La trilogie « eau, herbe, terre » caractéristique de cette
région et rendue célèbre par J. Gallais (1967b) sert de fondement au partage de l’espace et à la
complémentarité des productions des divers groupes ethnico-professionnels qui s’y côtoient (Mayor, 2011).
Pêcheurs, riziculteurs et éleveurs exploitent tour à tour les eaux et les terres du Delta intérieur du Niger
(Fig.1.7). Traditionnellement chacun de ces systèmes est pris en charge par un groupe ethnique dominant
(la pêche par le bozo, l’élevage par le peul et l’agriculture par le groupe nono-rimäibé) (Tab.1.2).
Figure 1.7 : Les trois systèmes de production dans le Delta int érieur du Niger : (A) Pêche ; (B) Elevage ; (C)
Riziculture.
Ethnie Activités Janv. Fév. Mars Avril Mai Juin Juil. Août Sept. Oct. Nov. Déc.
Bozo Pêche
Nono/Rimaïbé Riziculture
Peul Pastoralisme
Agriculture
Dogon, …
(mil,...)
Tableau 1.2 : Calendrier agro-pastoral du delta intérieur du Niger
Au début de la saison humide (juin-juillet), les riziculteurs Nono et Rimaïbé sèment le riz avant l’arrivée
de la crue. À l’arrivée des nouvelles eaux, la vaste surface disponible, l’abondance de la nourriture, la
sureté des abris constitués par les bourgoutières1, permettent aux poissons de se reproduire et de se
développer dans des conditions optimales (Daguet, 1949). Une fois la décrue amorcée, les pêcheurs bozos
vont profiter de la migration des poissons pour pratiquer leur activité. La pêche commence réellement avec
le renversement des eaux vers le fleuve à partir du mois de janvier et subsiste jusqu’à l’arrivée des
premières pluies (juin-juillet). C’est aussi au cours de la décrue que les Nono vont récolter leur semence
alors que les éleveurs peuls attendent à la périphérie, sur les sols exondés, leur entrée dans le Delta
intérieur. Celle-ci est réglementée et nécessite trois impératifs : raréfaction des pâturages aux alentours,
1
Zones de pâturages des plaines inondables constituées principalement de l’espèce Echinochloa stagnina, dotée de hautes
qualités fourragères pour le bétail.
Pendant longtemps, les zones humides ont également été considérées comme des milieux insalubres et
vecteurs de maladies. En Afrique de l’Ouest, de nombreuses maladies, pour la plupart endémiques au
domaine tropical, restent un problème majeur (paludisme, bilharziose, onchocercose…). Malgré cela, ces
espaces ont toujours attiré les populations en raison des nombreuses fonctions essentielles qu’elles assurent.
Les années 1960, 1970 et 1980 ont enregistré un déclin significatif du volume des précipitations et
de la saison humide. La moyenne annuelle de la pluviométrie a baissé de 10% dans la zone tropicale et de
plus de 30% pour la région sahélienne (Mainguet, 1995). Le déplacement des isohyètes vers le sud illustre
ce mouvement de variation des précipitations avec un glissement variant entre 150 et 250 km suivant la
Figure 1.9 : Les crises climatiques des années 70 -80 en Afrique de l’Ouest.
(A) Déplacement des isohyètes vers le sud (source : L’Hôte et Mahé, 1996); (B) Variation annuelle des pluies
moyennes et indices de débit du Niger pour l’Afrique soudano -sahélienne depuis le début du 20 e siècle
(source : Olivry et al., 1993)
Olivry (1998) a noté que la relation à long terme entre les précipitations et le débit est fortement
influencée par le débit de base des eaux souterraines. La succession de périodes sèches contribue à la
réduction du débit de base. Le retour à un débit « normal » en rivière implique la recharge des aquifères,
qui nécessite plusieurs années humides successives. Ainsi, les années sèches des années 1970 et 1980 ont vu
le débit du Niger baisser à des niveaux encore jamais atteints. Malgré une augmentation des précipitations
dans la seconde moitié des années 1980, les débits du Niger ne présentent pas de corrélation directe avec
cette augmentation (Fig.1.9B). Ainsi, les réponses hydrologiques différées du fleuve Niger indiquent que
même quelques années humides ne suffisent pas à redonner au fleuve son débit normal (Olivry et al., 1993).
On assiste pour les années particulièrement difficiles comme en 1983, 1984 et 1987 à des étiages
exceptionnels allant jusqu’à l’arrêt des écoulements pour des cours d’eau normalement permanents comme
le Bani à Douna ou encore le Niger à la hauteur de Niamey (Niasse, 2003).
Les zones humides ont aussi fait l’objet d’une réduction significative de leur surface inondée. La
superficie maximale inondée du Delta intérieur du Niger est passée de 37000 km² au début des années 1950
à environ 15000 km² en 1990 (Niasse, 2003). Le lac Faguibine, situé dans la région des lacs à l’aval du Delta
intérieur du Niger, a vu sa superficie diminuer de près de la moitié entre 1974 et 1982 (Courel, 1985). Le
lac Tchad, plus grand lac d’Afrique de l’Ouest, enregistre aussi de façon significative les périodes de
sécheresses des années 1970-1980. Formé d’une nappe peu profonde, il est très vulnérable à la sécheresse
d’autant plus que l’évaporation y est très importante. Sa superficie inondée est passée de 25000 km² dans
les années 1950 à seulement 2500 km² aujourd’hui. Une des conséquences fut la division du lac en deux
cuvettes distinctes. Aujourd’hui, seule la cuvette sud est permanente (Fig.1.10).
Enfin, les périodes sèches des années 1970-1980 sont aussi la cause de la baisse de la qualité de l’eau
au travers de la modification de la végétation rivulaire des cours d’eau et des zones humides. À l’image du
lac Tchad (Fig.1.10), la réduction de la surface inondée a favorisé la prolifération des végétaux envahissants
(salade d’eau, jacinthe d’eau, typha…). La baisse des niveaux et des vitesses d’écoulement ainsi que le
réchauffement de l’eau produisent des conditions favorables à leur prolifération. Ce phénomène croissant va
empêcher les activités telles que la pêche, la navigation mais va surtout fortement contribuer au
développement de maladies comme le paludisme. De plus, ces végétaux asphyxient les zones humides et
participent à leur disparition.
Au cours du 20e siècle, d’autres années de sécheresse ont été observées pour le continent ouest-africain.
On peut en compter 16 entre 1900 et 1980 selon Demangeot (2000). Les plus importantes ont été celles
des périodes allant de 1910 à 1915 et de 1940 à 1949 (Fig.1.9B). Les conséquences pour les populations ont
certes été catastrophiques mais de moins grande ampleur que celles des années 1970-1980. Plusieurs raisons
peuvent expliquer ce phénomène.
Premièrement, les déficits pluviométriques des années 1970-1980 furent d’autant plus difficiles à
endurer pour les populations soudano-sahéliennes que les moyennes pluviométriques des années 1950
étaient de 20% supérieures aux moyennes normales (Mainguet, 1995). La zone sahélienne, à l’origine
réputée difficile pour la survie du bétail, a fait l’objet durant cette décennie d’une migration importante des
pasteurs venant du sud du fait des conditions climatiques favorables des années 1950. Les Peuls du Nord du
Nigeria et du sud du Niger se sont ainsi déplacés dans le massif de l’Aïr, situé à la limite de la zone
sahélienne et du Sahara nigérien. Les populations avaient ainsi migré dans des secteurs marginaux,
normalement fréquentés par une population nomade, dans des aires climatiques impropres à la survie d’une
population stable (Mainguet, 1995). Ainsi, à la veille des années de sécheresses, la zone sahélienne était
caractérisée par une surcharge pastorale avec des troupeaux multipliés par 3 à 4. De plus, au même titre
que la population mondiale, la population africaine a connu une nette augmentation de son effectif au cours
des années 1950-1960. Ainsi, entre 1950 et 1970, la population ouest-africaine est passée de 6 à 9,7
millions d’habitants, soit une multiplication par 1,6 (Tabutin et Schoumaker, 2004). Cette augmentation de
la population, en quête de terres nouvelles à cultiver, a favorisé la disparition des jachères et donc des
pâturages pour les pasteurs. Tous ces facteurs combinés ont ainsi amplifié les conséquences des sécheresses
Figure 1.11 : Migrations des populations ouest-africaines au cours de la période 1970 -1990
(Dubresson et al., 1994)
En plus d’une recomposition territoriale, les crises des années 1970-1980 ont aussi fortement modifié
les organisations sociales des différentes ethnies. Thibaud (2005) s’est notamment intéressée à l’impact des
sécheresses pour les populations au Pays dogon. Ces crises ont profondément bouleversé les conditions de
vie dans la région, surtout pour les éleveurs avec la mort d’une grande partie du bétail et l’arrivée en grand
nombre d’éleveurs venus du nord à la recherche de pâturages. Cette région est peuplé par les Dogons, une
À partir des cartes de répartition de ces données au sein de l’Afrique de l’Ouest et selon les différentes
périodes de l’Holocène, plusieurs observations ressortent :
(1) Les données paléohydrologiques issues des archives alluviales sont rares, et ce, pour
l’ensemble des périodes. En effet, la figure 1.12 indique clairement que la plupart des études ont été
menées à partir de sédiments lacustres et palustres. Cela s’explique notamment par la pauvreté des
archives sédimentaires jusqu’ici découvertes pour les milieux fluviaux ouest-africains. En effet, les
recherches menées sur l’évolution d’un système fluvial sur le long terme sont rares et souvent
inachevées. Elles concernent les grands systèmes fluviaux tels que le Niger (Makaske, 1998), un
affluent du lac Tchad, le Komadougou Yobé (Gumnior et Thiermeyer, 2003 ; Gumnior et Preusser,
2007 ; Gumnior, 2008) ou encore, notre objet d’étude, le Yamé, affluent du Niger, qui a déjà fait
l’objet de recherche à l’amont du bassin versant, au site d’Ounjougou (Rasse et al., 2006 ; Lespez et
al., 2008, 2011 ; Le Drézen et al., 2010).
Dans la thèse, trois échelles spatiales ont été prises en compte : à la base, l’échelle locale avec la
considération des archives sédimentaires d’un tronçon (quelques km²). La comparaison de ces différents
tronçons nous permet ensuite de travailler à l’échelle du système fluvial, ici le bassin versant du Yamé.
Enfin la comparaison des données avec celles disponibles à l’échelle de l’Afrique de l’Ouest a pour
objectif de resituer l’espace étudié dans un contexte régional. Il s’agit ici de dépasser le cadre local
d’investigations isolées telle que l’étude d’un carottage marin ou lacustre ou encore la proximité immédiate
d’un site archéologique. Ces études se révèlent bien souvent trop descriptives et monographiques et ne
reflètent pas toute la diversité des mécanismes de fonctionnement du système fluvial et des facteurs de
contrôle qui entrent en jeu. L’objectif de ce travail est de mener des investigations tout au long du système
fluvial : de la zone de production des sédiments, à l’amont, jusque vers les zones de transfert et
d’accumulation des sédiments, à l’aval. Comparer les informations paléoenvironnementales relatives à
chacun des tronçons permet de comprendre l’enchaînement des processus et le poids respectif des
différentes variables de contrôle et donc de dissocier celles qui relèvent de l’histoire locale de celles qui sont
le résultat d’une évolution régionale.
À partir du Néolithique, les variables de contrôle peuvent aussi être d’origine anthropique. Le
développement des sociétés agro-pastorales et l’acquisition de nouvelles techniques telles que le feu,
l’agriculture, l’élevage et plus récemment l’aménagement des cours d’eau (digues, barrages…) ont eu des
répercussions sur les bassins versants et le système fluvial. C’est le cas notamment pendant l’âge du Fer
alors que la pression anthropique s’est accrue sur l’environnement et sur les systèmes fluviaux en Afrique
de l’Ouest. On assiste en effet, à partir de la moitié du 1er millénaire avant notre ère, à la sédentarisation
des agriculteurs et à l’accroissement des surfaces cultivables permis grâce à l'utilisation des outils en métal
et au développement de nouvelles techniques agricoles (Linseele, 2007 ; Neumann, 2003). Cette phase
importante dans le développement des Sociétés a fortement modifié la végétation et ainsi les flux liquides et
solides pour les systèmes fluviaux avec un accroissement du processus de ruissellement et des particules
mobilisables (Lespez et al., 2011).
Figure 1.14 : L’emboitement des échelles temporelles du cadre climatique et environnemental de l’Afrique de
l’Ouest
L’approche sur le temps long permet de rendre compte du rôle du forçage astronomique
(ensoleillement en fonction des paramètres orbitaux) et de l’adoption par les sociétés de nouvelles
techniques (agriculture, sédentarisation…) qui ont lieu à l’échelle régionale (Bravard et Magny, 2002 ;
Magny, 2004 ; Magny et al., 2002, 2011). Les modifications environnementales (style fluvial, paysages…)
enregistrées à un pas de temps séculaire relatent des changements climatiques rapides (RCC). La prise en
compte de l’échelle décennale peut permettre de comprendre les métamorphoses du système fluvial. Enfin,
la considération des temps instantanés permet de mettre en avant des crises (crues ou sécheresses) qui
peuvent avoir un impact sur la composition des peuplements végétaux, sur le fonctionnement hydrologique
ou l’hydrographie du Yamé, comme ce fut le cas à Ounjougou en 1936 avec une modification du tracé du
Yamé suite à une crue. L’échelle des temps instantanés permet aussi de rendre compte des rythmes hydro-
sédimentaires avec par exemple l’enregistrement de la saisonnalité dans les archives sédimentaires de
l’Holocène Récent à Ounjougou (Le Drézen et al., 2010).
L’emboîtement des échelles permet de comprendre les mécanismes et les conséquences
environnementales et sociétales de faits observés. La crise des années 1970-1980 en est un bon exemple. À
l’échelle de l’Holocène, on se situe dans une période d’aridification croissante depuis 4000 ans (Salzmann et
Waller, 1998 ; Gasse, 2000 ; deMenocal et al., 2000 ; Salzmann et al., 2002 ; Russell et al., 2003 ; Lézine et
al., 2005 ; Shanahan et al., 2006 ; Kröpelin et al., 2008, Kröpelin, 2012). Les deux années de sécheresses
observées (1973-1974 et 1983-1984) pour le continent africain ne sont pas une surprise puisque à l’échelle
séculaire, des phases arides similaires ont été enregistrées (Demangeot, 2000). En revanche, afin de
Introduction
Le système fluvial étudié dans le cadre de cette thèse est celui du Yamé. Il s’agit d’un cours d’eau de
137 km localisé en zone soudano-sahélienne au sud-est du Mali, en Afrique de l’Ouest (Fig.2.1).
Figure 2.1 : Localisation de la vallée du Yamé (d’après Mayor et al., 2005, modifié )
Le Yamé est un affluent de rive droite du Niger qui prend sa source sur le plateau gréseux du Pays dogon
dont il est le cours d’eau principal. Cette région n’a pas de limite franche mais est apparentée à la zone
peuplée par les Dogons, une ethnie d’agriculteurs. À l’ouest, le Yamé est limité par les marges orientales
du Delta intérieur du Niger dans lequel il se jette alors qu’à l’est, se trouve la falaise de Bandiagara qui
représente la limite orientale du plateau avec la plaine du Séno. Cette dernière, dessinée dans les formations
cristallines du socle et recouverte de sables quaternaires, s’étend jusqu’au territoire du Burkina-Faso (Rasse
Part. 1 – Contexte scientifique et objet d’étude 47
et al., 2012). Cet important escarpement qui atteint par endroits 500 m, communément appelé « falaise »,
est en réalité une pseudo-cuesta, un glint (Peulvast et Vanney, 2001, 2002 ; Rasse et al., 2012). Les zones
de la falaise et de la plaine du Séno ne font pas partie de notre zone d’étude. En revanche, de nombreuses
investigations y ont été menées ces dernières années au sein du programme de recherche (Huysecom et al.,
2011).
Plusieurs raisons expliquent le choix du bassin versant du Yamé comme terrain d’étude. La première est
que ce cours d’eau, et notamment le tronçon d’Ounjougou situé à l’amont du bassin versant, a fait l’objet
de recherches archéologiques et paléoenvironnementales depuis 1997 au sein du programme de recherche
international et pluridisciplinaire « Peuplement humain et Paléoenvironnement en Afrique de
l’Ouest »1 dirigé par Eric Huysecom (professeur d’archéologie à l’Université de Genève). Le complexe
d’Ounjougou, en plus d’offrir une séquence archéologique exceptionnelle, se distingue par une très bonne
conservation des enregistrements sédimentaires alluviaux et des vestiges organiques. Il offre ainsi une
opportunité unique pour le continent ouest-africain d’aborder dans un même lieu les relations entre
occupations humaines et variations climatiques et environnementales du Paléolithique jusqu’à l’époque sub-
actuelle. Ainsi, le tronçon d’Ounjougou représente un site de référence dans l’étude des transformations
environnementales de l’Holocène en Afrique de l’Ouest (Neumann et al., 2009 ; Le Drézen et al., 2010 ;
Lespez et al., 2011 ; Garnier et al., 2013). Afin de dépasser ce cadre local d’Ounjougou et de comprendre
l’évolution hydrogéomorphologique et paléoenvironnementale de l’ensemble du système fluvial, de
nouvelles investigations ont été développées tout au long de la vallée au cours de la thèse. Enfin, la
deuxième raison invoquée est la diversité des facteurs de contrôles, qu’ils soient naturels ou anthropiques,
identifiés pour la vallée du Yamé qui en font un système fluvial assez représentatif des processus et des
modes de gestion par les sociétés intervenant à l’échelle de l’Afrique de l’Ouest.
Dans ce chapitre nous présenterons les spécificités du cadre naturel dans lesquels s’inscrit le système
fluvial du Yamé, puis dans un second temps, nous étudierons la manière dont cet espace a été mis en valeur
par les sociétés avant d’exposer l’état des recherches dans la vallée du Yamé avant ce travail de thèse.
1
[Link]
Les grès du plateau de Bandiagara, ou plateau dogon, occupent la majeure partie du bassin versant du
Yamé (Fig.2.2). Ce massif constitue, avec le plateau Mandingue, l’ossature principale du Mali et son origine
remonte à la période du Précambrien supérieur. Il représente l’extrémité septentrionale des reliefs
tabulaires de Sikasso (Mali) et de Banfora (Burkina-Faso). Le plateau de Bandiagara s’étire du nord au sud
(de Douentza à Koutiala) sur environ 450 km alors que sa largeur ne dépasse guère 25 km au sud et 80 km
au nord. Il se prolonge au nord-est par le massif de Gandamia (1 080 m) et par un alignement de buttes
tabulaires, telles que celle d’Hombori dont le sommet se situe à 1 155 m et qui domine ainsi de plus de
800 m la plaine du Séno (Rasse, 2010). Le plateau de Bandiagara correspond à une vaste dalle de grès durs
inclinée vers l’ouest qui s’enfouie sous les alluvions du Niger (Daveau, 1957).
Si Palausi (1959) avait englobé l'ensemble des formations gréseuses du plateau sous le terme de grès de
Bandiagara, l'étude lithostratigraphique des formations sédimentaires de la région de Bandiagara menée par
Kéita en 1984 a permis de distinguer deux grands groupes (Kéita, 1984):
- le groupe de Bandiagara, épais de 800 à 900m correspond à des grès à stratifications obliques
plurimétriques à matrice sableuse contenant des galets centimétriques. Mis en place par une dynamique
fluviatile, ils sont localisés principalement en amont de la ville de Bandiagara et du bassin versant du Yamé.
- les grès du groupe du Plateau Dogon, d'une épaisseur de 200 à 220 m, affleurent uniquement dans la
partie centre et au sud-ouest du plateau. Ils correspondent à deux unités de grès à matrice sableuse de
granularité fine à moyenne et reposent chacune sur une couche argileuse. L'origine de la sédimentation a été
identifiée comme fluvio-marine.
Figure 2.3 : (A) Alternance entre les escarpements gréseux et les glacis dans la région d’Ounjougou. ( B) et
(C) Transition entre le glacis principal et le glacis secondaire .
Les altitudes du plateau varient entre 750 et 300 mètres (Fig.2.2). Sur les zones les plus élevées du
plateau, le grès est omniprésent même si l’on observe parfois une couverture par des sols squelettiques.
Figure 2.4 : Les différentes formes de la latérite dans la moy enne vallée du Yamé.
(A) Buttes ferrugineuses de plusieurs mètres de hauteurs ; (B) Glacis latérisé ; (C) Lambeaux résiduels
Une fois dépassé les dernières buttes gréseuses du plateau de Bandiagara, le Yamé entaille la surface d’un
glacis. Cette surface plane est inclinée vers le Niger en pente très douce (environ 0.04 %). Elle a été
façonnée tout au long du Quaternaire et peut-être même dès le Tertiaire. L’altitude de ce glacis de
désagrégation (Gallais, 1967a) ou d’épandage (Demangeot, 1999) varie entre 270 et 280 m. On reconnaît
ici toute la monotonie des paysages classiques ouest africains soulevée par [Link] « de vastes plaines à peine
ondulées, où les larges horizons sont inconnus ». Seule la vallée du Yamé et sa ripisylve associée rompent avec
cette monotonie.
Les quelques derniers kilomètres de la zone aval du bassin versant sont soumis à l’influence du Niger et
plus exactement de son Delta intérieur. Le fonctionnement hydrologique est assez complexe puisqu’il est
dépendant d’une part, du débit du Yamé et d’autre part, de celui du Niger. Le cours d’eau est divisé ici en
de multiples chenaux séparés par des dépressions topographiques. À partir de la mi-août, la crue du Niger
bloque les eaux du Yamé entraînant son débordement et son déversement dans les dépressions
topographiques adjacentes. Ainsi, pendant la saison humide, le fonctionnement hydrologique de cette zone
est entièrement tributaire du niveau d’eau atteint par le Niger. Ensuite, les nombreuses mares perdurent et
s’assèchent progressivement. La topographie est plane avec des altitudes situées au alentour de 267 m et
une pente de 0,04 %. Les paysages géomorphologiques sont ici dominés essentiellement par les formes d’un
relief alluvial, à savoir des lits fluviaux (mineur et moyen) et les formes associées (bourrelets de berge,
rides…) ainsi que de nombreuses cuvettes qui viennent ponctuer le paysage du Delta intérieur. La nature
sédimentaire est caractéristique de dépôts alluviaux et palustres.
.
Figure 2.6 : Bilan hydrique de la région de Bandiagara à partir des données pluviométriques de la station
de Bandiagara (1950-2003) et des valeurs de l’ETp de la station de Mopti ( 1961-1990). Source : FA0CLIM
Figure 2.7 : Variations pluviométriques enregistrées à la station de Bandiagara entre 1907 et 2007. ( A)
Précipitations annuelles brutes, ( B) Ecart des précipitations à la normale calculé entre 1950 -2003.
(Sources : B.P.R.D (Bandiagara) et I.R.D (Bamako))
Les années les plus sèches sont 1968 et 1974 qui atteignent respectivement 186 mm et 147 mm. Les
années les plus humides correspondent à 1936 avec 785 mm, et aux années 1943, 1952, 1954, 1965, 1994
qui atteignent plus de 800 mm par an. Le record est enregistré en 1965 avec une moyenne des
précipitations qui atteint 1 008 mm par an. La figure 2-7B permet de mettre en évidence des années
humides avant 1967. En effet, la plupart des cumuls pluviométriques sont excédentaires à la normale
climatique notamment pour la décennie des années 1950 où toutes les années mis à part 1958
comptabilisent une pluviométrie entre 600 et 900 mm par an. En revanche, à partir de 1967, on observe
que la plupart des cumuls annuels pluviométriques sont déficitaires par rapport à la normale climatique.
Deux phases sont particulièrement bien marquées, celles entre 1966-1976 et entre 1981-1990 qui
concernent plusieurs années successives déficitaires (onze années pour la première phase et dix années pour
la seconde). Au total, sur les 91 années étudiées, 47 sont déficitaires par rapport à la normale annuelle de
1950-2003.
Figure 2.9 : La crue du Yamé en 2007. ( A) et (B) Routes coupées par les affluents du Yamé ;
(C) Destruction des ponts à Bandiagara.
Premièrement, les dogons ont installé leurs villages sur les interfluves gréseuses afin de ne pas empiéter
sur des terres potentiellement cultivables. Deuxièmement, au prix d’un travail difficile, les cultivateurs
dogons ont su organiser l’espace de façon originale, afin d’utiliser de manière rationnelle le sol disponible
mais aussi de le protéger de l’érosion et souvent même de gagner des nouvelles terres. Dans l’ensemble du
bassin versant, la culture du mil (Pennisetum glaucum) est dominante sur les interfluves. La culture du sorgho
(Sorghum bicolor) est à certains endroits associée à la culture du mil, mais elle reste marginale, notamment
car elle est plus exigeante que le mil. Ce système agricole traditionnel est qualifié de culture pluviale
puisque le mil ou le sorgho ne poussent qu’avec le seul apport des précipitations. On retrouve parfois sur
de petites parcelles, près des villages, les cultures d’haricots et d’arachide, qui sont aussi des cultures
pluviales. Ces légumineuses assurent une fonction fertilisante et diversifient l’alimentation. Le calendrier
agricole concernant la culture de ces céréales et légumineuses est directement dépendant de la saison des
pluies. Ainsi, le mil est semé avant les premières pluies et est récolté au mois de novembre, à la fin de la
Enfin, dans la basse vallée, on observe fréquemment la présence de plantations d’eucalyptus, qui ont été
importées et plantées dans un but économique puisque la majorité du bois est vendu en tant que bois de
construction et bois de cuisine. Quelques arbres fruitiers ont aussi été observés près de Samoloye et sont
entretenus par les Peuls qui revendent ensuite leurs récoltes sur les marchés.
Part. 1 – Contexte scientifique et objet d’étude 59
À l’aval du bassin versant du Yamé, c’est le riz flottant (Oryza glaberrima) qui est principalement cultivé.
Appelé aussi riz à submersion libre, il dépend de l’extension des crues du Niger. C’est le système le plus
ancien et le plus répandu. Sur les marges du delta, on retrouve parfois la culture du riz irrigué dont le
rendement est 20 fois supérieur à celui du riz flottant mais demande une gestion beaucoup plus importante.
Cependant, ce système de production tend à se développer.
Enfin, dans toute la vallée, on observe un élevage d’ovi-caprinés et de bovinés. En effet, se situant en
bordure du Delta intérieur du Niger, elle est une zone d’attente privilégiée pour les éleveurs attendant
l’autorisation d’entrer dans le Delta intérieur du Niger (voir Chapitre 1). Selon les propos des Peuls
rencontrés lors des missions de terrain, ils occupent la région de Douentza, située dans la région sahélienne
au nord du Pays dogon, lors de la saison humide pour ensuite profiter des derniers points d’eau et zones de
pâturages au Pays dogon en attendant d’entrer dans le Delta intérieur du Niger pour la saison sèche.
2.3. Les recherches menées au Pays dogon : contexte et état des connaissances
Cette partie a pour objectif de dresser un bilan de l’historique des recherches menées au Pays dogon et
de faire un état des connaissances disponibles à ce jour.
[Link]. Présentation
Le programme « Peuplement humain et paléoenvironnement en Afrique de l’Ouest » a été créé par Eric
Huysecom en 1997 suite à la découverte du gisement d’Ounjougou, sur le plateau Dogon (Huysecom,
1996, 2002, 2005). Ce programme de recherche a pour objectif d'étudier l'histoire des interactions entre
populations humaines et variations climatiques et environnementales, du Pléistocène à nos jours. Face à ces
objectifs, il a été nécessaire de conduire une approche interdisciplinaire au sein du programme. Depuis le
début du projet, des recherches dans les domaines de l'archéologie, la paléométallurgie, la géomorphologie,
la sédimentologie, l'archéobotanique, l'ethnohistoire, l'ethnoarchéologie, l'ethnologie et la linguistique ont
ainsi été menées. Actuellement, des chercheurs et étudiants rattachés à 14 institutions2 issues de quatre pays
(Suisse, Mali, France, Allemagne) travaillent en partenariat étroit aussi bien sur le terrain qu’en laboratoire.
Enfin, depuis quelques années, le cadre local d’Ounjougou qui avait initialement motivé la création de ce
projet est largement dépassé puisque les recherches couvrent aujourd’hui l’ensemble de la région. Quatre
secteurs ont fait l’objet de recherches poussées au sein du programme « Peuplement humain et
paléoenvironnement en Afrique de l’Ouest » : l’est du plateau avec le complexe de sites d’Ounjougou,
l’ouest du plateau avec les fouilles métallurgiques dans la région de Fiko, les sites de la falaise et enfin ceux
de la plaine du Sénon avec notamment Sadia et Béréli (Fig.2.14).
2
Suisse : Département d’anthropologie de l’Université de Genève ; Département de Géosciences de l’Université de
Fribourg.
Mali : Institut des Sciences Humaines de Bamako ; Département d’histoire et d’archéologie de l’Université de Bamako ;
Mission culturelle de Bandiagara.
France : Laboratoire LETG-Caen Géophen, UMR CNRS 6554, Université de Caen Basse-Normandie ; Laboratoire ArScAn
CNRS-UMR 7041 de l’Université Paris X-Nanterre ; Laboratoire LETG-Angers LEESA, UMR CNRS 6554 et ESO-Angers,
UMR CNRS 6590 de l’Université d’Angers ; Département de géographie de l’Université de Rouen, Laboratoire IRAMAT-
CRP2A, CNRS, Université de Bordeaux ; Laboratoire TRACES UMR 5608, Université de Toulouse 2 le Mirail ; Laboratoire
PRODIG, Université Paris1 Panthéon Sorbonne.
Allemagne : Seminar für Vor-und Frühgeschichte, Archäologie und Archäobotanik Afrikas, Johann-Wolfgang-Goethe
Universität, Francfort sur le Main.
Le gisement d’Ounjougou est localisé sur le plateau gréseux de Bandiagara, de long de la vallée du
Yamé, à l’amont de son bassin versant, à une quinzaine de kilomètres au nord-est de la ville de Bandiagara
(Fig.2.14). Ce gisement est composé de plusieurs sites de dimensions et de natures très diverses, répartis
dans une zone d’environ 10 km² autour de la confluence du Yamé avec 3 affluents : Le Boumbangou, le
Ménié-Ménié et le Ravin sud. La richesse archéologique du secteur d’Ounjougou est pour la première fois
soulevée en 1988 lorsqu’un géologue Marcel Burri ramène à l’Université de Genève, des vestiges qu’il a
recueillis, lors d’un voyage, en bordure de la piste Bandiagara-Sanga. Ces trouvailles qui concernent une
hache polie, une armature de flèche en grès et quelques éclats lithiques ont motivé E. Huysecom à effectuer
une série de prospections durant l’hiver 1993-1994. La découverte de nombreux vestiges indiquant des
occupations remontant au moins jusqu'au Paléolithique moyen est rapidement établie. L'ensemble des sites
répertoriés dans la zone prospectée reçoit alors l'appellation de "Gisement d'Ounjougou", d'après le nom
du lieu-dit où les premiers prélèvements ont été effectués (Huysecom, 1996).
On doit au changement de trajectoire du Yamé, survenue lors d'une crue importante en 1936 (cf :
2.1.3), l’incision importante dans les formations quaternaires et donc la mise au jour de sa richesse
Les archives sédimentaires, facilement accessibles par la réalisation de coupes naturelles se sont révélées
exceptionnellement riches tant en informations archéologiques que paléoenvironnementales. La séquence
stratigraphique du site d’Ounjougou a dévoilé une diversité du matériel archéologique attribuable à une
large fourchette chronologique couvrant la période du Paléolithique ancien à nos jours. Même si l’objectif
principal était de mener une étude archéologique du gisement d’Ounjougou, les premières prospections ont
rapidement révélé le potentiel d’une étude paléoenvironnementale. En effet, la richesse et la très bonne
conservation des restes végétaux (pollens, phytolithes, graines, feuilles et bois fossiles) ont encouragé
l’intégration d’un volet paléoenvironnemental au projet. Ainsi, le secteur d’Ounjougou représente un site
de référence en Afrique de l’Ouest dans l’étude des relations Homme-environnement depuis le
Paléolithique jusqu’à aujourd’hui. Les vestiges archéologiques ont été découverts dans des sédiments de
natures différentes tels que les dépôts alluviaux pour les vestiges de l’Holocène ancien à la Mouche ou bien
dans les colluvions pour les vestiges du Néolithique au site du Promontoire. Enfin, des fouilles ont eu lieu
aussi dans des sites fermés tel que l’abri sous roche rituel de Dangandouloun datant du 7 e au 13e siècle ap.
J-C. Ce secteur, à la base de notre recherche, sera plus amplement décrit intérieurement. Pour les
recherches paléohydrologiques et paléoenvironnementales, qui font l’objet en partie du présent travail,
seules les données archéobotaniques issues des études palynologiques et anthracologiques seront présentées.
À partir de 2004, les recherches archéologiques du projet se sont progressivement étendues à une
échelle régionale : celle du Pays dogon. Trois environnements distincts ont été étudiés : l’ouest du plateau
gréseux, la zone de la falaise et dernièrement, la plaine du Séno. Cette nouvelle orientation géographique
avait pour objectif d’appréhender les mécanismes de peuplement pour ces différents secteurs et de voir s’ils
avaient connu des schémas de peuplement différents et s’ils avaient fonctionné en complémentarité
(Ozainne, 2013).
a. L’ouest du plateau
Le Pays dogon possède un patrimoine remarquable par le nombre et la variété de ses vestiges
sidérurgiques, constituant un contexte favorable pour analyser la formation des castes de forgerons et
l’organisation de l’industrie du fer. Cela s’explique notamment par la présence de cuirasse latéritique, qui
s’est formée au cours de l’Eocène (Tertiaire). Cette croûte a été en majeure partie démantelée par
l’érosion, mais il en subsiste des lambeaux dispersés. Certains niveaux de cette latérite sont riches en
oxydes et en hydroxydes de fer et ont été exploités comme minerai. Dans la moyenne vallée, aux alentours
du village de Fiko (Fig.2.14), là où la cuirasse latéritique est la plus importante, plusieurs sites de réduction
du fer ont été observés et étudiés. Ces vestiges sont caractérisés par de très grands amas de scories, souvent
organisés en buttes circulaires ou elliptiques creusés en leur centre d’un cratère occupé par deux fourneaux
de très grande taille (Huysecom et al., 2009a) (Fig.2.16). Cette étude a consisté à étudier l’évolution de la
sidérurgie en Pays dogon, depuis ses origines jusqu’à nos jours. Un des objectifs principaux a été de cerner
le moment où l’organisation et la capacité de production de l’industrie va permettre la généralisation de
l’utilisation de l’outillage agricole et de l’armement en fer (Robion-Brunner, 2010). Pour répondre à ces
objectifs, une démarche pluridisplinaire a été mise en place. L’étude ethnographique a permis
d’appréhender les aspects historiques, sociaux et économiques relatifs à la production du fer dans la région
alors que l’étude archéologique avait pour objectif de recenser, décrire et comprendre les vestiges matériels
de la sidérurgie (Robion-Brunner, 2010). Parallèlement, une étude anthracologique a permis de livrer de
précieux renseignements sur le couvert végétal et le mode d’exploitation des ressources boisées (Eichhorn,
sous presse). Les dates radiocarbones effectuées sur les sites de la moyenne vallée indiquent que cette
activité était pratiquée au moins dès le 11e siècle de notre ère, c’est-à-dire avant l’arrivée au 13e siècle des
Dogons. Cependant, aucune étude paléoenvironnementale n’avait été menée à l’ouest du plateau.
Cependant, les données archéologiques et environnementales pour la zone de la falaise sont assez
pauvres en comparaison avec le plateau et notamment la vallée du Yamé à Ounjougou. Cela s’explique en
grande part par la forte représentation des sites en contexte d’abris sous-roche qui sont faiblement
concernés par une accumulation de sédiments et donc par un enfouissement des vestiges. De plus, les abris
ont été, en majorité, occupés à chaque phase de peuplement et la plupart d’entre eux sont encore
aujourd’hui utilisés (Ozainne, 2013).
c. La plaine du Séno
La plaine du Séno a fait l’objet ces dernières années de recherches ethnoarchéologiques, archéologiques
et paléoenvironnementales importantes (Fig 2.14). Depuis 2004, Néma Guindo, archéologue à l’Université
de Bamako, s’est intéressée à l’histoire du peuplement dogon de la plaine Séno-Gondo et a prospecté
l’ensemble de cette zone. Elle a notamment effectué des fouilles sur les tells de Damassogou, Nin-Bèrè, et
Ambéré-Dougon, qui se situent autour de Béréli (Huysecom et al., 2006, 2007 ; Guindo, 2006) (Fig.2.14).
Les phases d’occupation de ces trois tells correspondent à une période allant du 2 e au 14e siècle. Les
missions de prospections de l’année 2003-2004 effectuées par N. Guindo furent à l’origine de la découverte
d’un site dont le matériel archéologique fut attribué à la période du Néolithique. Un peu plus tard, en
novembre 2008, S. Ozainne a conduit une opération de fouilles qui permit de découvrir un mobilier
archéologique riche et distinct. En effet, le matériel récolté se démarquait par la présence de perles en
quartz évoquant celles de certains sites néolithiques du Sahara mais aussi par une céramique fine décorée au
peigne fileté, inconnue dans les ensembles néolithiques du gisement d’Ounjougou (Ozainne, 2013).
66 Chap. 2 – Le cadre géographique : La vallée du Yamé
Enfin, depuis 2009, presque l’ensemble de l’équipe du programme « Peuplement humain et
paléoenvironnement en Afrique de l’Ouest » s’est concentré sur l’étude du site de Sadia. Il est situé non
loin de la falaise dans la plaine du Séno et constitue un habitat de type « tell », composé de cinq buttes
anthropiques qui se distinguent clairement dans le paysage (Fig.2.18). Elles couvrent pour l’ensemble près
de 2 hectares (Huysecom et al., 2010). Lors des prospections en 2008, deux buttes de 90 m de diamètre
ont été évaluées à 4 m de hauteur anthropique, les trois autres étant moins considérables. Les fouilles ont
été menées sur ces deux buttes durant les missions 2009-2010 et 2010-2011. Selon les premières
conclusions, l’occupation du tell de Sadia aurait duré 500 ans, du 8 e au 13e siècle. Enfin, une étude
paléoenvironnementale a été menée dans les archives sédimentaires du Guringin, un cours d’eau qui borde
le site de Sadia. Cependant, les archives sédimentaires composées principalement de sables rendent difficile
la mise en place d’une chronologie relative et absolue (Huysecom et al., 2010).
2.3.3. Etat de l’art : les connaissances sur les dynamiques de peuplement humain et de
l'environnement au cours de l’Holocène sur le plateau dogon
Depuis le commencement du programme en 1997, un schéma général de la séquence chrono-culturelle
et environnementale d’Ounjougou a pu être proposé (Huysecom et al., 2009a). Il correspond à quatre
périodes principales : l’Holocène Ancien (ante 11350-8760 cal. BP ; 10000-7000 BC), Moyen (8760-
5320 cal. BP ; 7000-3500 BC), Récent (5320-2400 cal. BP ; 3500- 500 BC) et Terminal (2400-0 cal.
BP ; 500 BC-2000 AD) (Fig.2.19). Il retrace les grandes lignes de l’histoire du peuplement de cette région
depuis le début de l’Holocène, il y a 12000 ans.
Le début de l’Holocène marque la fin de l’épisode aride Ogolien qui s’est abattu sur l’Afrique de l’Ouest
il y a environ 23000 ans. Cet épisode se traduit à Ounjougou et pour l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest par
un hiatus sédimentaire et archéologique important (Rasse et al., 2006). La transition glaciaire-interglaciaire
reconnue en Europe se manifeste en domaine intertropical par une réactivation de la mousson et un retour
vers des conditions humides (Lézine et al., 2005 ; deMenocal, 2000). À Ounjougou, cette transition se
traduit par l'enregistrement de formations détritiques grossières qui suggèrent une réactivation du Yamé
avant 11350 cal. BP (9500 BC) (Lespez et al., 2008, 2011). Une étude multi-proxies (phytolithes, pollens
et anthracologie) des sédiments de l'Holocène ancien a été menée par les paléoenvironnementalistes du
programme (Neumann et al., 2009, Eichhorn et Neumann, sous presse). Elle suggère une végétation
Part. 1 – Contexte scientifique et objet d’étude 67
ouverte dominée par les graminées sur les interfluves alors que les arbres se limitent à la forêt galerie aux
alentours de 11350 cal. BP. En revanche, à la fin de cette période (10000-9000 cal. BP ; 8000-7000 BC),
les indicateurs végétaux témoignent d'une végétation plus diversifiée de type savane soudanienne sur les
interfluves et marquée par des éléments soudano-guinéens dans le fond de vallée (Eichhorn et Neumann,
sous presse). Le retour des conditions climatiques humides du début de l’Holocène coïncide avec des
observations de vestiges anthropiques à Ounjougou. L’augmentation des précipitations qui permet une
recolonisation du couvert végétal, dès le début du 12e millénaire BP, incite les populations à migrer et à
repeupler de nouveau le plateau de Bandiagara. À Ounjougou, plusieurs sites ont permis d’identifier deux
phases d’occupation calées chronologiquement entre 12000-9000 BP (10000 et 7000 cal. BC). En plus de la
découverte d’une industrie lithique, plusieurs tessons de céramique ont été retrouvés dans les archives
sédimentaires de cette période (Huysecom et al., 2004b, 2009b). L’apparition de la céramique à
Ounjougou, datée avant la seconde moitié du 12e millénaire BP, est extrêmement précoce en comparaison
avec le reste du continent. En effet, c’est un des plus anciens vestiges actuellement connus en Afrique
subsaharienne (Huysecom et al., 2009b). L’industrie lithique associée contient notamment plusieurs types
de pointes bifaciales, fusiformes aux dimensions adaptées à la chasse de petit gibier (Ozainne, 2013). Cette
période est caractéristique d’un développement d’une forme d’économie proto-agricole qui consiste en une
stratégie de collectes sélectives intensives de graminées (Huysecom, 2006, 2007 ; Huysecom et al., 2009b ;
Neumann et al., 2009). La présence de la céramique dans ces archives sédimentaires pose la question de la
néolithisation pour cette période. En Europe et au Proche-Orient, le terme «Néolithique» désigne des
sociétés sédentaires dont l’économie est basée sur un système de production des biens vivriers. Elle doit
être accompagnée par la domestication animale, l’agriculture et la fabrication de la céramique. Dans le cas
d’Ounjougou, la céramique est bien produite pour cette période mais il est certain que l’agriculture ainsi
que l’élevage ne sont pas encore développés au cours du 10e millénaire av. J-C. Pour autant, refuser la
néolithisation aux sociétés subsahariennes est problématique. Selon Huysecom et al. (2006), ces sociétés
pratiquent le mode de vie néolithique, mais sur la base de graminées sauvages. Elles ont développé la
poterie et peuvent donc être considérées comme néolithiques pourvu que l’on accepte d’appliquer une
définition moins rationnelle de ce processus.
Le début de l’Holocène moyen est marqué par un important hiatus sédimentaire et archéologique de
près de deux millénaires entre 8800 et 7400 cal. BP (6800-5650 BC) ce qui indique un retour vers une
période aride (Fig.2.18). Les dépôts alluviaux de la période suivante témoignent au contraire d'une
abondance hydrologique avec un fond de vallée qui ne connaît pas de dessèchement notable. Les analyses
anthracologiques conduites pour ces dépôts suggèrent notamment le développement d'une forêt galerie
dense à affinité soudano-guinéenne. Les charbons de l'espèce Oxytenanthera abyssinica, un bambou
aujourd'hui absent de la zone soudano-sahélienne, y sont particulièrement abondants. On observe une
nouvelle occupation de la vallée du Yamé entre le 8e et le 6e millénaire BP (6e-4e mill. BC) avec la
découverte d’un atelier de taille spécialisé dans le façonnage bifacial de pointes en grès quartzitique sur le
site du Promontoire (Kouti et Huysecom, 2007). En comparaison avec l’échelle régionale, cette industrie
bifaciale indique des ressemblances avec celles de la vallée du Tilemsi, du faciès de Windé Koroji mais aussi
du sud-ouest du Niger et de la culture Kintampo au Ghana. Cependant, la corrélation chronologique avec
ces sites ouest-africains n’est pas probante puisque les dates obtenues pour les autres sites où ces mêmes
types de pointes à retouches bifaciales ont été observés sont plus récentes (7e-6e mill. BP ; 5e-4e mill. BC)
qu’à Ounjougou. De plus, leur nombre restreint rend délicate toute interprétation en termes de migrations
Dès le début du 4e millénaire BP (2e mill. BC), un contexte économique et culturel différent se met
en place dans la vallée du Yamé avec l’affirmation de la pratique de l’agriculture à partir de 3 930-3 441 cal.
BP (2 016-1 456 cal. BC), grâce à la découverte de graines de mil (Pennisetum glaucum) dans les sédiments
alluviaux (Ozainne et al., 2009a ; Eichhorn et Neumann, sous presse). Cette période bien documentée à
Ounjougou, est aussi significative d’un changement de la tradition céramique et d’une augmentation des
vestiges d’habitat (Ozainne, 2006 ; Ozainne, 2013). En effet, la céramique est caractérisée par des
récipients à ouverture réduite et des décors d’impressions roulées serrées, majoritairement obtenus à l’aide
de roulettes à armatures multiples. Plusieurs structures d’habitat ont été découvertes dans les niveaux les
plus profonds du site des Varves et auraient donc été bâties au plus tard vers 3 700 BP (1 700 BC). Ces
structures en pierre correspondent à des vestiges d’établissements saisonniers. Entre 3 300 et 2 800 BP
(1300-800 BC), des villages et des hameaux de cultures, d’une architecture légère, se développent aux
abords du Yamé (Ozainne, 2006). Le site a ainsi pu être occupé seulement lors des saisons de cultures et
aménagé avec des maisons provisoires lors des travaux de champs alors que les villages principaux occupent
une position plus en retrait sur les interfluves gréseuses (Ozainne, 2006). On constate également l’usage de
hache et de matériel de broyage et de polissage, autant d’éléments qui confirment le développement d’un
mode de vie agro-pastoral (Ozainne, 2005, 2006, Ozainne et al., 2009a et 2009b).
Dans les zones de la falaise et de la plaine, la présence de céramique a été attestée mais de manière
sporadique. Des témoins d’une occupation survenue au cours du 4e millénaire BP ont été découverts au site
de l’abri aux vaches, à Yawa. En revanche, dans la première moitié du 3er millénaire BP, les sites de la
falaise de Bandiagara et de la plaine du Séno sont confrontés à la mise en place d’une phase de transition
Néolithique-Âge du Fer dont les traditions céramiques reflètent un mélange du substrat de la tradition
néolithique du 4e millénaire BP observée sur le plateau et de nouvelles caractéristiques (Ozainne, 2013).
Le début de l’Holocène terminal est marqué par un hiatus sédimentaire de près de 1000 ans, entre 2,4
et 1,7 ka. cal. BP (400 BC-300 AD). Les seuls vestiges qui témoignent d’une occupation humaine dans la
région pour cette période concernent les premières tombes en colombins qui ont été érigées entre le 4 e
siècle BC et le 1er siècle AD (Huysecom et al., 2008, 2009a). Ensuite, les archives sédimentaires observées à
Ounjougou révèlent un système fluvial instable dont le fonctionnement se rapproche de la sédimentation
contemporaine avec des phases d'accalmies (1630-1410, 930-610, 450-0 cal. BP ; 300-500, 1000-1250,
1500-1936 cal. AD) et des phases énergiques et morphogènes (1410-930, 610-450 cal. BP ; 500-1000,
1250-1500 cal. AD). Une analyse anthracologique a été menée sur les charbons prélevés dans les résidus
métallurgiques du site de Fiko. Ils indiquent une augmentation des arbustes dotés d'une capacité de
régénération importante telles que Guiera senegalensis, Pterocarpus luscens ou encore les espèces de
Combretaceae (Combrethum micranthum et C. glutinosum). L'augmentation de ces espèces associées aux sols
dégradés est le résultat de facteurs climatiques mais aussi anthropiques (Eichhorn, 2012).
La phase de peuplement pré-dogon commence ainsi sur le plateau durant la deuxième moitié de notre
ère, entre le 6e et le 8e siècle à Ounjougou (Mayor, 2011). Les fouilles archéologiques menées au gisement
d’Ounjougou indiquent la présence d’habitats au site du Promontoire (7e-13e siècle) (Huysecom et al.,
2000, 2001 ; Mayor, 2005), de Kokolo (12-13e siècle) (Huysecom et al., 2006, 2007, 2008, 2009a, Keïta
et Coulibaly, 2006) et dans l’abri sous roche rituel de Dangandouloun (7e-12e siècle) (Mayor, 2003, 2005 ;
Conclusion
Le bassin versant du Yamé d’une superficie d’environ 4 400 km² est original en Afrique de l’Ouest par
sa diversité paysagère ce qui lui confère une forte attractivité. En effet, selon les secteurs et les périodes, le
Introduction
Le principal objectif de cette étude est de reconstruire l’évolution du système fluvial du Yamé et de son
environnement au cours de l’Holocène. Afin d’y répondre, deux approches principales ont été croisées :
(1) une approche géomorphologique qui nous permet de reconstituer les dynamiques hydro-
sédimentaires de la vallée du Yamé et (2) une approche biogéographique, qui, au travers de l’analyse des
phytolithes contenus dans les dépôts, a pour objectif de reconstruire la végétation holocène du bassin
versant et les transformations qu’elle a subies. Ces deux approches ont un objet d’étude commun : les
archives sédimentaires. Alors que l’approche géomorphologique s’attache à définir la nature
sédimentologique des dépôts et les modalités de leur mise en place (processus de transport et de dépôt),
l’approche biogéographique s’intéresse aux phytolithes contenus dans les différents dépôts sédimentaires et
à leur interprétation en termes de dynamiques végétales sur le temps long. Cependant, si chaque méthode
se préoccupe des problématiques propres à sa discipline, comme par exemple les problèmes de
détermination des phytolithes en biogéographie, les résultats sont systématiquement inter-corrélés.
L’utilisation en complémentarité de ces deux approches est novatrice et permet ainsi un développement
méthodologique nouveau avec une empreinte géographique marquée.
Ainsi, l’approche géomorphologique a pour objectif méthodologique de préciser le mode de transport et
de dépôts des sédiments ce qui permet ensuite de définir l’origine des phytolithes contenus dans ces
derniers. En effet, la problématique principale qui apparaît lorsque l’on travaille sur des indicateurs
enregistrés dans des archives sédimentaires alluviales est celle de la taphonomie. D’où viennent ces restes
de végétaux ? De quels types de végétation et d’environnement sont-ils représentatifs ? La
complémentarité de ces deux approches permet de caractériser l’échelle spatiale de la végétation
représentée par les assemblages phytolithiques enregistrés dans les sédiments. L’étude de la taphonomie à la
fois des sédiments et des indicateurs biologiques qu’ils contiennent est un des objectifs principaux de cette
thèse. Elle est la clé nécessaire pour reconstruire, le plus précisément possible, l’évolution de la végétation
au travers des phytolithes. Cela nous permet de mieux appréhender les changements des conditions
environnementales au sein du bassin versant et de caractériser la part du signal climatique et anthropique
dans l’évolution de ces dynamiques environnementales. Ainsi, la confrontation des données produites par
ces deux approches devrait nous apporter des éléments de réponses à la deuxième question de notre
Dans un premier temps, nous présenterons la démarche géomorphologique avec une présentation du
travail de terrain effectué et des méthodes de laboratoire choisies afin de reconstruire les dynamiques
hydrosédimentaires holocènes. Nous traiterons ensuite de la démarche biogéographique avec en premier
lieu, une présentation approfondie des phytolithes qui permettra de comprendre l’intérêt qu’ils
représentent dans cette étude. Par la suite, nous exposerons les différents morphotypes observés dans notre
étude ainsi que leur valeur taxonomique. Pour finir, nous détaillerons les différentes méthodes utilisées
aujourd’hui dans l’étude des phytolithes et celles choisies selon nos objectifs.
76 Chap. 3 – Démarche de recherche : une interdisciplinarité centrée autour des archives sédimentaires
3.1.1. Reconnaissance des formes et des formations superficielles à l’échelle du bassin
versant
La prospection géomorphologique débute au préalable avec l’étude de la bibliographie et des images
aériennes disponibles. L’étude de S. Daveau (1959) malgré son ancienneté reste l’ouvrage de référence sur
la région même si de nombreux travaux géomorphologiques plus récents ont été menés à l’amont de la
vallée dans le secteur d'Ounjougou. En effet, ce tronçon représente la partie de la vallée la mieux connue
puisque, pendant 10 ans (1997-2007), les recherches du programme "Peuplement humain et
Paléoenvironnement en Afrique de l'Ouest" s'y sont concentrées. Les résultats de ces investigations ont été
publiés dans de nombreux articles. M. Rasse y a conduit ses recherches de 2002 à 2006 (Rasse et al., 2004,
2006), A. Christol en 2004 (Christol, 2004), Y. Le Drézen de 2004 à 2008 (Le Drézen, 2008 ; Le Drézen
et al., 2010), L. Lespez de 2006 à 2010 (Lespez et al., 2008, 2011) et moi-même à partir de janvier 2007,
et de mon travail de Master 1 (Garnier, 2007).
Pour le reste de la vallée, quasiment méconnu, un travail de photo-interprétation à partir des
photographies aériennes et des images satellites disponibles a été effectué, préalablement à la phase de
terrain, afin de repérer les contextes géomorphologiques et les différents styles fluviaux et zones humides
associées (voir chapitre 4). Au cours de la thèse, le travail de prospection a débuté dès la première mission
en novembre 2008. Accompagnée de L. Lespez, M. Rasse, E. Huysecom et Y. Le Drézen, l'objectif de
cette première mission a été de prospecter la partie aval du bassin versant, encore méconnue de tous (Fig.
3.2). Ensuite, en janvier 2009, accompagné de L. Lespez puis d’A. Ballouche, la prospection des formes
et formations superficielles s'est élargie à la partie terminale de la moyenne vallée entre Fiko et Goundaka et
les premiers carottages ont été mis en place dans les tronçons validés lors de la mission précédente dans la
partie aval (Sampara, Samoloye, Bandiougou et Baïma). Cependant, le reste de la moyenne vallée était
totalement inconnu. Des prospections entre Ounjougou et Fiko ont donc été réalisées lors d'une mission en
octobre 2009, à la fin de la saison des pluies. Cette mission conduite seule a été l'opportunité de parcourir
à pied l'ensemble de cette partie de la vallée (environ 50 km) et de réaliser de nombreuses coupes (35) afin
de comprendre l'organisation des formes actuelles et héritées. Elle a permis de mettre en évidence
notamment la richesse des archives sédimentaires du tronçon de Doucombo et de Bandiagara. Pour le
premier, des investigations furent conduites dès la mission suivante en janvier 2010 avec la collaboration
de [Link]. En revanche, le second tronçon devait faire l'objet d'études pour une mission planifiée en
janvier 2011 qui a dû être annulée en raison de l’instabilité des conditions politiques locales.
À partir de critères géomorphologiques et hydrologiques, des secteurs ont été choisis afin de procéder à
la prospection détaillée des archives sédimentaires. Ces secteurs devaient offrir une bonne représentativité
de la diversité du bassin versant du Yamé et être dotés de formes héritées visibles (terrasses) et d'un
colmatage holocène du fond de vallée discernable à partir des observations du terrain. Pour confirmer ces
premières observations, des coupes et des sondages à la tarière ont été effectués afin de définir la
profondeur, la nature et la richesse des archives sédimentaires afin de valider les tronçons pré-sélectionnés.
Parallèlement, une description précise de la végétation et des styles fluviaux actuels ainsi qu'un
échantillonnage des différents milieux de sédimentation ont été conduits afin de caractériser le
fonctionnement contemporain du système. D’une manière générale, les formations alluviales de la vallée du
Yamé obéissent à la logique commune à tous les cours d’eau : la zonation amont-aval. La zone amont
contient peu d’archives alluviales ou alors elles sont jeunes au même titre que la zone de transfert qui,
soumise à une énergie forte, est caractérisée par un remaniement important des sédiments. Seules les
traversées de barres gréseuses comme à Ounjougou ou dans les convexités des boucles de méandres
permettent de piéger les sédiments.
78 Chap. 3 – Démarche de recherche : une interdisciplinarité centrée autour des archives sédimentaires
En revanche, à l’aval, l’atténuation de la pente et l’élargissement de la plaine alluviale sont favorables à une
atténuation du courant et donc au dépôt des particules provenant des zones amonts.
Figure 3.3 : Hiérarchisation des corps sédimentaires. L'exemple de la coupe de La Mouche et du Ravin sud
(lamines) à Ounjougou.
Seule une petite fraction de la matière solide est évacuée par les cours d’eau, le reste est stocké dans les
vallées. Cette charge solide déposée provient soit d’apports directs des interfluves où les particules sont
prélevées par le ruissellement, soit du lit du cours d’eau où l’érosion des berges et du plancher alluvial
remet en mouvement les alluvions (déstockage). Le stockage sédimentaire dans le fond de vallée dépend des
relations entre la quantité de sédiments disponibles et la capacité d’évacuation de ce matériel par le cours
d’eau. Tous les facteurs pouvant modifier cet équilibre et influencer le stockage des sédiments ont été
développés dans le premier chapitre. Le transport des matériaux solides résulte de deux processus : par
charriage pour les sédiments grossiers (galets, sables grossiers) ou par suspension pour les particules fines
(sables fins, limons et argiles). Ainsi, les flux solides ne circulent pas à la même vitesse dans le cours d’eau.
Les matières en suspension qui se déplacent dans la masse d’eau ont une vitesse de déplacement nettement
plus importante que celle des dépôts grossiers. De même, le transit sédimentaire au sein du système fluvial
est un processus discontinu, caractérisé par de longues périodes de stockage lors de la saison sèche,
entrecoupées de courtes et rapides phases de déplacement lors des épisodes de crues en saison humide. De
plus, ce processus répond à une logique de répartition spatiale des alluvions : la charge de fond (bedload) se
dépose dans ou à proximité du chenal alors que les matières en suspension (suspended load) s’accumulent
plutôt dans la plaine d’inondation (Salvador, 2005). En revanche, les particules plus fines, telles que les
argiles (<2 µm), se déposent par décantation dans des environnements calmes (mare, lac). La décantation
des dépôts s’effectue lorsque la dynamique n’est plus suffisante pour maintenir les particules en suspension.
Ces environnements de dépôts de faible énergie favorisent alors l’accumulation de matière organique.
Ainsi, la taille des sédiments alluviaux est dépendante de la compétence des cours d'eau et représente un
bon indicateur de l’énergie du cours d’eau et des milieux de sédimentation dont ils sont relatifs. En outre,
Bravard et al. (2000) rappellent que l’efficacité de l’alluvionnement dépend des caractéristiques de
80 Chap. 3 – Démarche de recherche : une interdisciplinarité centrée autour des archives sédimentaires
l’hydrogramme de crue. Une crue lente favorisera le dépôt, en quantité comme en étendue de sédiments
fins. En revanche, un événement rapide affectera principalement le lit mineur et ses abords et la texture des
dépôts sera plutôt grossière.
Une classification précise du faciès sédimentaire des différents dépôts observés dans la vallée du Yamé a
été établie à partir du référentiel de Miall (1996). Elle repose sur la description du faciès de chacune des
unités sédimentaires à savoir, la texture et l’agencement des alluvions qui sont caractéristiques du contexte
dans lequel les sédiments se sont déposés mais aussi du style fluvial du cours d’eau. Deux types de
structures peuvent être distingués dans l’étude des sédiments fluviatiles. Les structures massives correspondent
la plupart du temps à une absence de litage interne et donc à de fines particules (souvent des argiles et des
limons voire parfois des sables fins) déposées en décantation par une énergie fluviatile très faible ou se
sédimentent lors d’un arrêt brutal des écoulements (Devillers, 2005). En revanche, les structures litées
reflètent généralement des dynamiques plus soutenues caractérisées par des courants tractifs. Par gradient
d’intensité croissante, on peut distinguer les structures subhorizontales, obliques, ou encore entrecroisées
(Arnaud-Fassetta, 1998).
Ainsi, chaque milieu de sédimentation est caractérisé par une organisation structurale particulière qui
dépend avant tout du mode de dépôt, de l’énergie des flux liquide et de la charge solide disponible
(Arnaud-Fassetta, 1998). Pour les formations alluviales, deux types d’environnement de dépôts peuvent
être identifiés sur le terrain à partir de l’étude du faciès sédimentaire : les dépôts de chenaux et les dépôts
de plaine d’inondation (Figs.3.4 et 3.5). Au sein de chacune de ces catégories, des distinctions peuvent être
faites selon l’agencement des dépôts et la granularité des sédiments qui reflètent des processus hydro-
sédimentaires différents.
82 Chap. 3 – Démarche de recherche : une interdisciplinarité centrée autour des archives sédimentaires
énergique au sein du chenal par roulement et par saltation. Ce qui le distingue de Gp est la texture plus fine
des sables qui le compose.
Principalement dans la zone de transfert, on observe un apport sédimentaire latéral lié à l’érosion des
versants qui constitue alors des formations colluviales. Le terme de colluvions est généralement utilisé pour
désigner des formations de faciès variés avec une matrice fine (limons) sans organisation sédimentaire nette
(Fig.3.6).
Figure 3.6 : Les faciès sédimentaires associés aux dépôts de versant observés dans les archi ves sédimentaires
de la vallée du Yamé. A : Ruissellement diffus spasmodique (sheet wash) ; B : Ruissellement concentré (rill
wash). Echelle : 2 cm
Ces colluvions proviennent des glacis adjacents qui sont le produit du ruissellement diffus spasmodique,
caractéristique des milieux semi-arides (sheet wash). Parfois des éléments grossiers peuvent être observés
dans la sédimentation colluviale et témoignent de processus érosifs morphogènes et concentrés (rill wash).
Ils sont tributaires du matériel mobilisable, de la lithologie, de la pente mais surtout de la nature du couvert
végétal et des conditions climatiques locales. On admet souvent que le colluvionnement s’est fortement
accru avec le défrichement et le développement des pratiques agricoles qui ont favorisé la sensibilité des sols
à l’érosion hydrique et au ruissellement. En outre, la présence de cuirasses latéritiques imperméables au
sein de la moyenne vallée contribue aussi à augmenter ces processus.
Même si les formations d’origine alluviale et colluviale dominent les archives sédimentaires du fond de
vallée, d’autres agents peuvent intervenir dans le mode de transport et de dépôt des sédiments.
Le vent peut être un mode de transport non négligeable dans le bassin versant du Yamé et de manière
générale en zone sahélo-soudanienne. En effet, dans ces espaces où d’une part, la végétation est absente ou
clairsemée et d’autre part, les vents sont très importants notamment en saison sèche avec l’Harmattan, le
transport éolien des sédiments est à considérer. Cependant, le relief disséqué du plateau de Bandiagara
diminue les apports sédimentaires éoliens sur de longues distances. Au même titre que l’eau, plusieurs
types de transport peuvent être différenciés : la suspension, la saltation et la reptation qui dépendent de la
vitesse du vent, de la granulométrie, de la forme et de la densité des éléments (Callot, 2008). Lorsque
l’énergie du vent diminue ou qu’un obstacle apparaît, l’accumulation se fait sous forme de dunes pour les
sables ou de placages pour les matériaux fins, comme les lœss. Au cours de la période aride ogolienne, le
transport éolien a dominé avec la mise en place de sédiments fins sur tout le bassin versant du Yamé et en
Afrique de l’Ouest (Elouard, 1973 ; Rasse et al., 2012). Aujourd’hui, seuls quelques lambeaux ont été
préservés de l’érosion et constituent les glacis. Chaque année, ils sont remaniés par le ruissellement lors des
épisodes pluvieux intenses de la saison des pluies et se retrouvent déposés dans le fond de vallée sous forme
de colluvions et d’alluvions. À l’échelle régionale, ces silts éoliens représentent un stock sédimentaire
important pour les bassins versants en zone semi-aride.
Dans la vallée du Yamé : des dépôts d’origine lacustro-palustre ont été identifiés à Bandiougou, à la
limite entre la moyenne vallée et la basse vallée. Des dépôts de mares ont aussi été identifiés dans
l’ensemble de la vallée et notamment à l’aval, dans le Delta intérieur du Niger, où ils sont très importants.
Le lac ainsi que les mares sont alimentés par les eaux du Yamé et de ses affluents. Lors des épisodes de crue,
l’eau qui s’étale dans la plaine d’inondation remplit les dépressions qui deviennent des mares dont la durée
peut aller de quelques jours à quelques mois. Cependant, alors que les mares sont temporaires, le lac de
Bandiougou est pérenne tout au long de l’année grâce aux aquifères gréseux qui l’alimentent au cours de
saison sèche. Cependant, l’alimentation en matériaux du lac, ainsi que des mares, est principalement
dépendante des apports par le Yamé et ses affluents. Ainsi, selon les conditions environnementales du bassin
versant, l’apport sédimentaire dans ces dépressions peut être de nature différente (sables, limons, argiles).
Le lac constitue un réceptacle où s’accumulent à la fois des produits issus de son bassin versant (allochtone)
et des produits issus du fonctionnement du lac lui-même (autochtone). La sédimentation détritique peut
être dominante lorsque le bassin versant produit une charge sédimentaire importante en raison d’une
érosion intense. De l’entrée d’un affluent dans le lac jusqu’à la zone profonde de celui-ci, le dépôt
s’organise en fonction de la granularité des particules (Campy et Meybeck, 1995). L’intrusion du courant
chargé en sédiments dans la masse d’eau calme du lac produit une chute brusque de la compétence donc une
sédimentation active. Les particules les plus grossières sont déposées rapidement et s’accumulent à l’entrée
du cours d’eau dans le lac. En revanche, les particules les plus fines restent un certain temps en suspension
puis se déposent ensuite par décantation formant des couches fines, souvent laminées dans la partie distale
du lac (varves) (Campy et Macaire, 2003). Ainsi, les dépôts lacustres et palustres se distinguent des autres
enregistrements par une plus faible énergie et compétence des flux hydrologiques et par le processus de
décantation qui domine. De même, ces dépôts qui favorisent le développement d’organismes associés aux
zones humides (populations planctoniques et benthiques, ceinture végétale…) sont plus riches en matière
organique. Ainsi, ils sont associés au même type de faciès sédimentaire que celui observé pour les mares au
sein de la plaine alluviale (Lithofaciès Fm voir Fig.3.5).
86 Chap. 3 – Démarche de recherche : une interdisciplinarité centrée autour des archives sédimentaires
Enfin, des paléosols ou sols hérités, peuvent être identifiés dans le remplissage de fond de vallée. Ils
correspondent à des sols anciens, qui se sont formés à une époque révolue et sont donc non fonctionnels.
L’analyse de la granulométrie des sédiments est l’étude de la répartition et de la fréquence des éléments
en fonction de leur taille à l’intérieur d’une formation sédimentaire (Coque, 1988). Démarche de
laboratoire, l’analyse granulométrique constitue une étape complémentaire des observations et
interprétations structurales et texturales que l’on a pu avoir lors de l’analyse stratigraphique. Grâce à de
nombreux paramètres et indices statistiques, elle nous apporte des informations sur le mode de transport et
les conditions de dépôt final (Elliott, 1986 ; Miskovsky, 1988). Les analyses granulométriques ont été
réalisées au laboratoire LETG-Géophen à l’aide d’un granulomètre laser Coulter ls 200 pour les particules
inférieures à 2000 µm. Les particules détritiques supérieures à 2000 µm ont été extraites puis tamisées sur
une colonne de tamis allant de 2 à 5mm pour être ensuite intégrées au résultat final. Cependant, avant
d’être analysés, les échantillons doivent subir un protocole particulier afin de détruire la matière organique,
qui lie les particules entre elles et risquerait de corrompre les résultats. Une fois la matière organique
détruite avec de H2O2, les échantillons ont été placés dans une solution d’hexamétaphosphate de sodium et
de carbonate de calcium (Na2CO3) puis agité pendant 24h afin de procéder à la dispersion du sédiment.
Cette opération est notamment nécessaire afin de désagréger les argiles.
Au cours de la thèse, la caractérisation granulométrique des dépôts s’est appuyée sur l’utilisation de la
méthode de Passega nommée aussi Image CM (Passega, 1957, 1964 ; Bravard, 1983 ; Bravard et al., 1986,
Bravard et Peiry, 1999). Mise au point sur des sédiments marins et fluviatiles en 1957 par R. Passega, un
géologue pétrolier américain, cette méthode avait comme objectif de mettre en relation les variations de
texture d’un sédiment avec les différents processus de transport et de dépôt afin de caractériser des
environnements susceptibles de constituer des gîtes pétrolifères (Salvador, 2005). Cette méthode est
notamment intéressante en géomorphologie fluviale par la représentation synthétique des milieux de
sédimentation qu’elle offre mais aussi car elle permet d’appréhender la compétence moyenne et maximale
des flux liquides (Arnaud-Fassetta, 1998). R. Passega a créé cette méthode en réponse à l’utilisation des
paramètres statistiques qu’il trouve trop réducteurs car ils traitent la courbe granulométrique dans sa
globalité sans tenir compte de la diversité et de l’indépendance des processus pouvant présider au dépôt
d’un même sédiment (Salvador, 2005). Ainsi, il préfère l’utilisation de deux paramètres indépendants
extraits de la courbe cumulative :
1
Cu = Taille maximale des grains transportés par la suspension graduée
Cs = Taille maximale des grains transportés par la suspension uniforme.
88 Chap. 3 – Démarche de recherche : une interdisciplinarité centrée autour des archives sédimentaires
Figure 3.7 : Image CM des 253 échantillons modernes et holocènes de la vallée du Yamé
Tableau 3.1 : Groupes sédimentaires déterminés par l'image CM et l'interprétation des dépôts actuels
- l'environnement de dépôt du groupe C a été interprété selon le lithofaciès des échantillons comme
étant soit des dépôts chenaux de faible énergie dont les sédiments sont transportés par saltation et/ou
suspension lors de la période d'étiage (Lithofaciès Sl, Sp), soit des passées sableuses déposées en dehors du
90 Chap. 3 – Démarche de recherche : une interdisciplinarité centrée autour des archives sédimentaires
À Ounjougou, une attention particulière a été accordée aux différents traits pédologiques (micro-
agrégation, humidification, activité biologique, les traits d'hydromorphie, d'oxydation et de dessiccation)
dans les contextes sédimentaires de plaine d'inondation. Les analyses développées par Y. Le Drézen puis
L. Lespez pour les dépôts de mares résiduelles des plaines d'inondations de l'Holocène Récent à Ounjougou
ont mis en évidence la succession de faciès alluviaux puis d’émergence et de dessiccation qui témoignent de
dépôts saisonniers (Le Drézen, 2008 ; Le Drézen et al., 2010). Cette approche a été étendue, dans un
premier temps, à l'ensemble des formations de l'Holocène à Ounjougou. Elle a conduit à proposer un
nouvel indice de dessiccation décrivant l'évolution de la saisonnalité au cours des dix derniers millénaires
(Lespez et al., 2011). Cette méthode qualitative permettant de reconstituer l'évolution paléohydrologique
de la plaine d'inondation est constituée de cinq niveaux. Le niveau 0 représente la plaine d'inondation la
plus humide avec des restes de matières organiques très bien conservés et une faible minéralisation en raison
d'un excès d'eau tout au long de l'année, favorise le maintien de conditions anaérobies, alors que le niveau 4
correspond à une pédogénèse dans la plaine alluviale résultat d'une incision du chenal et de la diminution de
la fréquence des crues débordantes (Tab.3.2 ; Lespez et al., 2011).
Cet indice a ensuite été utilisé pour caractériser les dépôts de plaine d'inondation de l'ensemble de la
vallée du Yamé (chapitre 8). Cependant, alors qu'à Ounjougou, la détermination des différents niveaux a
été réalisée à partir des analyses micromorphologiques, dans la vallée du Yamé, celles-ci, peu nombreuses,
nous ont obligé à les caractériser lors de l'élaboration du faciès sédimentaire sur le terrain.
La chronologie des unités sédimentaires holocènes s’est appuyée sur des datations radiocarbone. Le site
d’Ounjougou bénéficiait, avant la thèse, d’un cadre chronologique précis assuré par un corpus de 84
datations issus de prélèvements de macro-restes végétaux (charbons, bois, graines, fibres végétales…)
échantillonnés en contexte archéologique ou dans le cadre d’études paléoenvironnementales. Les datations
AMS ont été réalisées au C14-Labor d’Erlangen en Allemagne (Erl), à l’ETH/PSI Ion Beam Physics
laboratory de Zürich en Suisse (ETH), et à l’installation ARTEMIS à Saclay en France (SacA) alors que les
dates conventionnelles ont été effectuées au CDRC à l’Université de Lyon-1 (Ly) et au Quaternary Dating
Research Unit de Pretoria, en Afrique du Sud (Pta) (Fig.3.8). Ces datations ont permis de caler avec
92 Chap. 3 – Démarche de recherche : une interdisciplinarité centrée autour des archives sédimentaires
précision les différentes séquences sédimentaires d’Ounjougou (Rasse et al., 2006 ; Huysecom et al.,
2004b, 2007 ; Ozainne et al., 2009a ; Lespez et al., 2011). Pour le reste de la vallée, 45 datations AMS
supplémentaires ont été effectuées au cours de la thèse, grâce au soutien de l’ANR-DFG « Archéologie du
Paysage en pays dogon » (Responsables : Aziz Ballouche et Katharina Neumann). Au total, 42 ont été
réalisées par le laboratoire d’Erlangen (Allemagne) et 3 au laboratoire Beta Analytic Limited de Londres
(Angleterre). L’ensemble de ces datations ont été ensuite calibrées à l’aide du logiciel Oxcal (version 4.1)
et de la courbe de calibration IntCal09 (Bronk Ramsey, 2008; Reimer et al., 2009). Dans le cadre de ce
travail, l’ensemble des datations est exprimé en âge B.P calibré.
Dans la mesure du possible, ces datations ont été réalisées à partir de restes végétaux (33 sur 45
échantillons). Cependant, la nature très détritique de la sédimentation holocène de la vallée du Yamé et
l’absence de matière organique pour de nombreuses unités sédimentaires a rendu difficile la datation de
certaines séquences. Il est arrivé parfois de dater des radicelles à près de 10 mètres de profondeur car elles
représentaient le seul vestige organique capable de nous apporter une indication temporelle. Cependant,
ces datations se sont révélées contemporaines et ne présentant alors aucune utilité. Par ailleurs, le choix a
été fait de dater certains échantillons sur la matière organique totale du sédiment. Ainsi, à Sampara,
certaines séquences ont pu être facilement datées grâce à la nature organique du sédiment, de type gyttia.
Au total, excepté Ounjougou, seules 37 dates ont pu être utilisées dans le cadre de la thèse.
Malheureusement, certains secteurs de la vallée sont pauvres en indications chronologiques en raison du
manque de matière organique datable au sein de leur sédimentation (Fig. 3.8). C’est le cas notamment à
Samoloye où seul un échantillon a indiqué une datation valable sur trois envoyés en laboratoire. La datation
par OSL (Luminescence Stimulée Optiquement), malgré l'investissement financier et le terrain que cela
représente, avait été envisagée pour la dernière mission de janvier 2011 qui a été annulée.
La figure 3.8 indique que la plupart des datations AMS de la moyenne vallée ont été effectuées sur des
charbons comme c’est aussi le cas à Ounjougou. En revanche, pour le reste de la vallée où la sédimentation
est relativement stérile en charbons, il a été nécessaire de procéder à des datations sur sédiments argileux de
type gyttia dont la matière organique est en grande partie authigène. De même, on remarque qu'au
contraire des archives sédimentaires d’Ounjougou, la sédimentation du reste de la vallée est nettement plus
récente et permet notamment de construire un cadre chronologique relativement précis des 3 derniers
millénaires avec 32 datations pour l’ensemble des secteurs étudiés.
Enfin, nous avons utilisé le même cadre chronologique que celui établi pour le secteur d’Ounjougou
pour décrire l’enregistrement sédimentaire de la vallée du Yamé (Tab.3.3). En effet, le nombre important
de dates et l’identification des sédiments rythmés ont permis de construire une chronostratigraphie
extrêmement détaillée pour l’ensemble de l’Holocène (Ozainne et al., 2009b). En effet, seule une inversion
y avait été observée ce qui indique un faible remaniement des dépôts et donc une fiabilité du chronomètre
choisi (Ozainne et al., 2009b ; Lespez et al., 2011). Ce dernier se décline en 4 périodes principales (HA,
HM, HR et HT), 17 unités stratigraphiques (HA1, HA2 …) et 6 sous-unités stratigraphiques (HR1A,
HR1B, …).
94 Chap. 3 – Démarche de recherche : une interdisciplinarité centrée autour des archives sédimentaires
[Link]. Définition
a. Historique
L’utilisation des phytolithes dans les recherches paléoenvironnementales s’est développée récemment en
comparaison avec d’autres bio-indicateurs tels que les pollens ou les charbons. Quatre grandes phases sont
généralement distinguées dans la recherche sur les phytolithes depuis leur découverte en 1835 (Piperno,
1988, 2006). Il faut cependant ajouter une période supplémentaire, correspondant à la dernière décennie.
2
Les spicules d’éponges correspondent aux éléments siliceux qui constituent le squelette des éponges.
3
Les diatomées sont des micro-algues unicellulaires dont la membrane est entourée d’une coque siliceuse.
96 Chap. 3 – Démarche de recherche : une interdisciplinarité centrée autour des archives sédimentaires
Figure 3.9 : Cycle du silicium dans les plantes et les sols
Les modalités d´absorption de la silice par les plantes demeurent encore peu étudiées (Meunier, 2003).
Alors que certaines plantes semblent ne pas en absorber, d´autres l´absorberaient de façon passive par
simple diffusion de la sève brute à travers la plante, comme c´est le cas pour les graminées. Une absorption
active de l’acide monosilicique est aussi observée. Pour de nombreuses espèces, l´acide monosilicique peut
être absorbé à la fois sous forme passive et active mais à différents endroits de la même plante (Piperno,
2006). Une fois absorbé, l´acide monosilicique dissous circule dans la sève par le biais du système vasculaire
de la plante qui assure, par capillarité, son ascension à travers la plante. Lorsque la sève arrive à l´extrémité
des vaisseaux, au niveau des feuilles principalement, elle emprunte par osmose, une voie cellulaire
jusqu´aux stomates où elle s´évapore. Cet acide monosilicique va alors se polymériser en un gel de silice de
plus en plus déshydraté qui finit par précipiter à l´intérieur ou entre les cellules sous forme de silice
amorphe (Raven, 1983).
La précipitation de l´acide monosilicique sous forme de silice amorphe prend trois formes. Elle se
dépose soit (1) dans les parois cellulaires, (2) dans les vides cellulaires ou (3) entre les espaces cellulaires
(Piperno, 1988).
La première implique la formation de phytolithes dont la forme sera celle de la cellule. On peut ainsi
facilement déterminer le tissu silicifié (vaisseaux, épidermes, sclérenchyme…) et parfois le taxon concerné
(Hayward et Parry, 1975 ; Laroche, 1977). Pour les dépôts intercellulaires, les phytolithes identifiés sont
de grandes tailles et présentent plusieurs cellules en connexion (Delhon, 2005). Enfin, certains taxons ont
des cellules spécialisées, les lithocystes, qui contiennent des phytolithes appelés cystolithes dont la forme est
plus ou moins sphérique et à surface irrégulière (Piperno, 2006). Il est cependant difficile de les identifier
dans les assemblages.
Une fois que la plante se décompose, les phytolithes sont incorporés dans le sol où ils peuvent soit se
dissoudre, soit être préservés de l’altération. Dans une étude réalisée au Congo, Alexandre et al. (1997b)
c. Rôle physiologique
L’absorption de la silice par les plantes est un processus généré par les mécanismes génétique et
physiologique de la plante qui implique une dépense d´énergie par la plante. L’utilisation de cette énergie
pour l’assimilation de la silice indique que la silice absorbée, dans son état soluble ou solide, occupe une
fonction définie dans le fonctionnement de l´organisme de la plante (Piperno, 2006). Ainsi, au même titre
que les diatomées, autre organisme végétal contenant de la silice, le rôle de la silice dans les plantes semble
vital (Epstein, 1994, 1999 ; Marshner, 1995). La silice occupe essentiellement trois fonctions pour les
plantes : structurale, physiologique et protective (Sangster et al., 2001).
La fonction la plus reconnue est structurale. Les phytolithes forment, notamment pour les graminées,
un véritable squelette siliceux qui permet à la plante de se maintenir droite même quand l´eau contenue
dans les cellules est sous tension à cause de la transpiration (Piperno, 1988). Cela permet à la plante de
profiter d´une meilleure exposition des feuilles à la lumière et faciliterait la photosynthèse (Jones et
Handreck, 1967 ; Cock et Yoshida, 1970). De plus, les phytolithes localisés dans les glumes des graminées
favoriseraient une meilleure rétention des graines qu’ils contiennent (McWilliam, 1980).
La fonction physiologique de la silice concerne l´interaction de celle-ci avec les oligo-éléments
assimilés par la plante dans les sols. La silice et plus particulièrement le dioxyde de silicium, semble
atténuer l´effet des oligo-éléments toxiques tels que l´aluminium et les métaux lourds comme le manganèse
en ayant un effet inhibiteur (Hodson et al., 1997 ; Sangster et al., 2001).
Enfin, la structure siliceuse des phytolithes leur confère une fonction de protection contre les
herbivores mais aussi contre les champignons et les insectes responsables de la destruction des tissus
végétaux ou encore du développement de maladies. C´est l´une des fonctions les plus importantes des
phytolithes. En effet, les phytolithes rendent la structure de la plante coriace et donc difficile à ingérer et
digérer (Coley et Barone, 1996). Cette défense mécanique contre les herbivores semble être la protection
la plus efficace que possèdent les plantes. Cependant, aucune étude ne permet de connaître le coût et le
bénéfice à produire des phytolithes au cours du développement de la plante par rapport à l´investissement
dans d´autres systèmes de défense tels que les composés chimiques ou les épines. Cela pourrait
certainement nous aider à mieux comprendre pourquoi certaines plantes produisent des phytolithes et
d´autres non (Piperno, 2006).
[Link]. Les facteurs influant sur l’enregistrement des phytolithes : limites et intérêts
Avant toute interprétation des assemblages phytolithiques, il est nécessaire de prendre en compte tous
les facteurs qui peuvent affecter l’enregistrement des phytolithes dans les sols et les sédiments et ainsi,
altérer la justesse de l’interprétation de la végétation passée. Selon Piperno (2006), ces facteurs
interviennent à différentes phases entre le moment où les phytolithes sont produits jusqu’à leur
enfouissement dans les sols et sédiments.
Trois phases peuvent être définies dans la taphonomie des phytolithes (Fig. 3.10)
98 Chap. 3 – Démarche de recherche : une interdisciplinarité centrée autour des archives sédimentaires
Figure 3.10 : Diagramme théorique récapitulant les processus intervenant dans la taphonomie des
assemblages phytolithes (modifié, d’après Osterrieth et al., 2009).
100 Chap. 3 – Démarche de recherche : une interdisciplinarité centrée autour des archives sédimentaires
Le vent est le facteur le plus influent sur la dispersion des phytolithes à l’échelle régionale. Il a été
démontré que dans les régions qui sont affectées par des vents forts, l’aire d’origine des phytolithes va
dépendre du degré d’ouverture des paysages (Piperno, 1988 ; Alexandre et al., 1997b). Des études ont
indiqué la présence de phytolithes dans des carottages marins effectués au large des côtes africaines,
australiennes et sud-américaines (Bowdery, 1999 ; Bukry, 1980 ; Folger et al., 1967 ; Locker et Martini,
1986 ; Parmenter et Folger, 1974 ; Twiss, 1983). Les phytolithes enregistrés dans les sédiments marins des
côtes nord-africaines ont été transportés par le vent à plus de 2000 km de leur zone d’origine sur le
continent (Parmenter et Folger, 1974). Ainsi, en zone sahélienne, l’association de l’Harmattan, ce vent fort
qui souffle durant la saison sèche, et d’une végétation basse et ouverte sont à considérer dans le transport
des phytolithes à une échelle régionale. Le feu a pour conséquence d’accroître soudainement le nombre de
phytolithes déposés et exportés par les courants éoliens (Labouriau, 1983 ; Fredlund et Tieszen, 1994 ;
Delhon, 2005). Le dépôt des phytolithes en dehors de leur zone d’origine peut être également dû au
transport par les herbivores (Fredlund et Tieszen, 1994 ; Wallis, 2001) Quoique difficile à quantifier,
l’étude des phytolithes dans leurs fèces peut permettre d’identifier l’alimentation de ces animaux et la zone
source de leur approvisionnement. Enfin, le transport des phytolithes par l’eau est un facteur essentiel à
prendre en compte dans l’interprétation des assemblages phytolithiques enregistrés dans des dépôts
fluviatiles et lacustres. Les phytolithes sont comparables par leur taille (de quelques µm à plus de 200 µm)
aux particules de la fraction fine du sol (limons-sables fins) et peuvent être facilement mobilisables par les
eaux de ruissellement ou encore en suspension dans les écoulements au sein du chenal. Une étude réalisée
en contexte fluviatile, dans le sud du Cameroun, s’est intéressée à la contribution de la silice biogénique et
plus particulièrement de la part des phytolithes transportés en suspension par les eaux de la rivière Nyong
(Cary et al., 2005). Elle montre que les assemblages phytolithiques issus des prélèvements des eaux de la
rivière étaient similaires à ceux des sols localisés sur les interfluves, indiquant donc que l’érosion des sols
dans le bassin versant était la source principale des phytolithes transportés par le cours d’eau. Dans les
enregistrements lacustres, plusieurs études ont montré que la présence de phytolithes issus de la végétation
des interfluves pouvait s’expliquer par un transport des phytolithes par les eaux de ruissellement puis par
les cours d’eau qui alimentent les lacs (Alexandre et al., 1997b ; Kealhofer et Penny, 1998 ; Piperno,
1993 ; Zhao et Piperno, 2000). Cependant, la taphonomie des phytolithes enregistrés dans les dépôts
fluviatiles a été à ce jour peu abordée. Neumann et al. (2009) ont démontré à Ounjougou (Mali) qu’au
cours de l’Holocène ancien, les dépôts grossiers alluviaux possédaient des assemblages phytolithiques
différents de ceux des paléosols alluviaux. Alors que l’assemblage phytolithique des sédiments grossiers
alluviaux indique une origine régionale avec un signal des graminées plus important, significatif d’une
végétation ouverte ; celui contenu dans les paléosols indique, au contraire, une végétation plus fermée avec
un signal des ligneux largement dominant. Cela signale que les phytolithes contenus dans les sédiments
lacustres et alluviaux peuvent, selon l’énergie des flux liquides, la nature des milieux de sédimentation et
les conditions environnementales du bassin versant, être originaires de la végétation extra-locale ou
régionale (Neumann et al., 2009).
En résumé, les facteurs qui sont à prendre en compte dans le processus de dispersion des
phytolithes dépendent à la fois des conditions environnementales du site mais aussi du mode de
transport et de dépôt du matériau étudié.
102 Chap. 3 – Démarche de recherche : une interdisciplinarité centrée autour des archives sédimentaires
Figure 3.11: Phytolithes abimés ou cassés (échelle : 10 µm).
En contexte archéologique, la conservation des phytolithes présente des avantages, notamment du fait de
leur résistance au feu. Alors que la carbonisation rend les graines et les fruits inidentifiables aux alentours de
500°C, température commune au feu de cuisine, les phytolithes résistent à des températures allant à plus de
1000°C (Wright, 2003). Elbaum et al. (2003) montrent qu’un chauffage à 900°C a pour conséquence une
distorsion des phytolithes les plus grands mais que la plupart restent identifiables. En revanche, jusqu'à
500°C, la morphologie des phytolithes n'est pas affectée (Piperno, 1988; Bowdery, 1999; Runge, 1998;
Parr et al., 2001). Beaucoup de plantes brûlent avec des températures inférieures. S. Caillault dans sa thèse
(2011) sur les feux de brousse en zone soudanienne a démontré que la température du feu est liée à la
physionomie de la végétation. Elle est notamment plus basse pour les environnements où la biomasse est
importante telles que les forêts. Plusieurs études ont démontré que, les phytolithes, en plus d’être résistants
au feu, enregistrent le signal pyrophile du fait de la carbonisation du phytolithe (Piperno, 1988; Kealhofer,
1996 ; 2003; Parr, 2003, 2006 p.135). En effet, lors de la carbonisation de la plante, les phytolithes
produits par celle-ci deviennent de couleur noir opaque (Fig.3.12).
Figure 3.12 : Comparaison entre des phytolithes br ûlés et non brûlés (Echelle : 10 µm).
Cependant, certains chercheurs indiquent d'autres raisons à cette coloration et notamment le fait qu'elle
peut être naturelle pour certains phytolithes. Wilding (1967) suggère que cette couleur peut être liée soit
au carbone emprisonné dans les phytolithes ou alors au fer ou au manganèse contenus dans la solution du
sol. Enfin, une autre remarque va à l'encontre de l'hypothèse selon laquelle les phytolithes enregistrent le
signal pyrophile. Lors de l'étude des restes végétaux contemporains, ces derniers sont réduits en cendres en
laboratoire en utilisant un four à moufle avec des températures aux alentours de 500°C afin d'en extraire les
phytolithes. Pourtant, lors de l'observation de ces phytolithes au microscope, ils n'apparaissent pas noirs
(Jones et Milne, 1963 ; Bowdery, 1989 ; Runge, 1998 ; Parr et al., 2001 ; Wallis, 2003). Ainsi, ces
104 Chap. 3 – Démarche de recherche : une interdisciplinarité centrée autour des archives sédimentaires
conservation peut différer selon les régions étudiées, le climat, la végétation, le sol ou encore le type
de matériau étudié.
L’histoire de l’étude des phytolithes sur le continent africain commence tardivement, en 1965, avec une
étude zoologique en Afrique de l’Est ayant comme objectif d’étudier les habitudes alimentaires des
herbivores (Stewart, 1965). Stewart a analysé les excréments des animaux et plus particulièrement les
phytolithes qu’ils contenaient. Depuis, les études se sont largement développées (Fig. 3.13). Elles ont porté
sur la caractérisation des phytolithes issus de taxons végétaux ou de sols contemporains et sur l’étude de
sédiments fossiles afin de reconstruire les conditions environnementales passées. Des études ont aussi été
menées en contexte archéologique.
106 Chap. 3 – Démarche de recherche : une interdisciplinarité centrée autour des archives sédimentaires
En Afrique centrale, un travail pionnier a été mené par F. Runge (1999) sur les échantillons de surface
de forêt et de savane. Il a permis d'identifier de nombreux phytolithes produits par les arbres, qui avaient
été, à ce jour, encore peu étudiés pour le continent africain. Cette étude a attesté de la fiabilité des
phytolithes comme outil paléobiologique pour des environnements caractérisés par une végétation plus
fermée. Les assemblages phytolithiques ont notamment permis de distinguer la forêt humide de la savane du
fait d’une part plus importante des phytolithes produits par les dicotylédones ligneuses en forêt (55-80 %).
En Afrique australe, une collection de référence des assemblages phytolithiques a été produite au
Mozambique à partir de l’étude des arbres de la forêt Miombo (Mercader et al., 2009, 2011) et de ses
Poaceae (Mercader et al., 2010). Cordova et Scott, (2010) ont étudié les phytolithes extraits des tissus
végétaux des Poaceae mais aussi des Cyperaceae et des Restionaceae afin de montrer leur intérêt
paléoécologique en tant qu'indicateurs des variables climatiques tels que le volume des précipitations et leur
saisonnalité ou encore la température.
108 Chap. 3 – Démarche de recherche : une interdisciplinarité centrée autour des archives sédimentaires
[Link]. Bilan : Le choix des phytolithes comme indicateur biologique
Les restes végétaux conservés dans les sols et sédiments sont d’origine variée. On retrouve des éléments
microscopiques (grains de pollens et spores, phytolithes, micro-charbons…) et des éléments
macroscopiques (graines, feuilles, charbons de bois…). Les études portant sur la reconstruction des
dynamiques végétales sur le long terme utilisent principalement quatre indicateurs biologiques : les
pollens qui sont les plus employés, les charbons qui sont majoritairement utilisés en contexte
archéologique, les micro-charbons et enfin les phytolithes.
Nous avons comparé ces quatre indicateurs entre eux selon différents critères. Les avantages et limites
propres à chacun de ces indicateurs varient selon le contexte sédimentaire étudié et selon les objectifs
recherchés (Tab.3.4).
Tableau 3.4 : Limites et avantages des pollens, des charbons, des micro -charbons et des phytolithes selon le
matériau étudié pour la zone intertropicale.
La conservation de ces restes végétaux est aléatoire. D’une manière générale, ils sont mieux préservés
dans les contextes humides, ce qui explique pourquoi la majeure partie des études paléoenvironnementales
en zone semi-aride sont conduites en contexte lacustre et dans les mares. Cependant, il arrive parfois que
des conditions arides extrêmes ou même la carbonisation favorisent la conservation de certains éléments
végétaux comme les graines et le bois. Ainsi, la reconstitution des conditions environnementales passées est
étroitement liée à la bonne conservation des sédiments analysés.
a. Les pollens
Les végétaux phanérogames produisent des quantités considérables de spores ou de grains de pollens. À
partir de l’identification des critères de reconnaissance (la forme, la taille, le nombre d’ouvertures, la
structure de la paroi), il est possible d’identifier la plante émettrice. C’est le principal avantage de
l’utilisation des pollens comme bio-indicateur de la végétation car ils sont produits par toutes les plantes et
sont distincts selon les espèces. On peut tout de même émettre quelques limites. Premièrement, il n’est pas
possible de distinguer les différentes sous-familles de Poaceae même si dans les zones tempérées, les spores
de céréales peuvent être différenciés de ceux des autres graminées. Enfin, il est admis que les plantes
produisent des quantités variables de pollen et que les plantes entomogames, qui pollinisent par le biais des
insectes, disséminent peu leur pollen, alors que le pollen des anémogames dont la dissémination est assurée
par le vent est largement dispersé. Il est donc crucial avant toute interprétation de connaître la production
pollinique et le mode de dispersion des espèces afin de savoir si elles sont sous ou sur-représentées dans la
110 Chap. 3 – Démarche de recherche : une interdisciplinarité centrée autour des archives sédimentaires
enregistrées dans des sédiments fossiles permet de les identifier. Ainsi, certains auteurs ont démontré qu’il
était possible de distinguer grâce aux phytolithes la nature des savanes : d’influence sahélienne, dominée par
les graminées courtes adaptées à l’aridité (Chloridoideae) ou d’influence soudanienne, caractérisée par des
graminées hautes adaptées à des conditions plus humides (Twiss et al., 1969 ; Bremond et al., 2005b ;
Barboni et al., 2007 ; Barboni et Bremond, 2009 ; Novello et al., 2012). En revanche, la définition précise
des taxons de la strate arborée est le point faible des phytolithes en comparaison avec les pollens ou les
charbons, qui eux permettent de connaître précisément de quelle espèce il s’agit. Cependant, une étude des
phytolithes conduite en complémentarité avec une étude des pollens permet une très bonne connaissance de
la composition végétale passée.
Les phytolithes ont été, jusqu'à aujourd'hui peu utilisés comme marqueur de l'anthropisation des
milieux. Pourtant, la possibilité de distinguer les phytolithes brûlés de ceux non-brûlés est un atout
considérable dans la compréhension des relations Nature/Société. La palynologie ne permet pas de
discriminer les pollens brûlés alors que les charbons ne vont principalement représenter que les espèces
arborées brûlées. Seuls quelques charbons de plantes non arborées, telles que les Bambusoideae, vont être
conservés une fois brûlés. De même, l’étude des micro-charbons ne permet pas de faire la distinction entre
les grands ensembles de la végétation même entre les espèces arborées et graminéennes. Avec les
phytolithes, il est possible d'indiquer quel type de végétation a été brûlé, que ce soit la strate arborée, les
Poaceae et même des espèces telles que les Cyperaceae. Enfin, la possibilité de différencier selon les
morphotypes les différentes familles de Poaceae laisse entrevoir la possibilité de détecter la pratique de
l'agriculture grâce aux phytolithes. Cela a déjà été prouvé en Asie pour le riz (Pearsall et al., 1995 ; Zhao et
al., 1998 ; Zhao et Piperno, 2000) ou en Amérique latine pour le maïs (i.e Pearsall, 1978, 2002 ; Pearsall et
al., 2003 ; Piperno,1984, 1985 ; Piperno et Pearsall, 1993, 1998) mais pas encore pour les espèces
domestiquées africaines comme le mil ou le sorgho (Radomski et Neumann, 2011).
Le dernier avantage des phytolithes réside dans leur taphonomie qui est différente selon leur mode de
transport. Les pollens sont principalement transportés par le vent puis par l'eau, ce qui renvoie à une
origine régionale alors que les charbons même si ils peuvent être transportés par l'eau, sont déposés
localement. En revanche, les phytolithes peuvent être originaires de plusieurs échelles spatiales : locale,
extra-locale ou régionale. D'une manière générale, les phytolithes sont issus de la désagrégation in situ des
plantes. Cependant, différents facteurs peuvent intervenir dans le processus de dispersion des phytolithes et
leur enregistrement dans les archives sédimentaires indique qu'ils ont été transportés avec les sédiments.
L'interprétation spatiale de la représentativité de la végétation va dépendre de l'énergie avec laquelle ils ont
été transportés mais aussi des conditions environnementales du site. La définition des échelles spatiales
représentées est fondamentale dans la compréhension du fonctionnement des milieux holocènes.
L'extraction des phytolithes a été réalisée par J. Markwirth, assistante technique au laboratoire
Archäologie und Archäobotanik Afrikas" de l'Université de Francfort sur le Main (Allemagne). Selon les
échantillons, entre 15 et 20 g de sédiment sec ont été traités d'après la méthode standard décrite dans
Piperno (2006, p 90) afin d'en extraire le matériel siliceux. Cette procédure repose sur 6 étapes
principales : (1) Dispersion des sédiments avec EDTA (acide éthylène diamine tétraacétique) ; (2)
Elimination des sédiments sableux et autres constituants grossiers à l'aide d'un tamis de 250 µm ; (3)
Elimination des argiles par processus de décantation ; (4) Elimination des carbonates avec de l'acide
Les phytolithes et autres matériaux siliceux extraits des sédiments ont été ensuite montés entre lame et
lamelle avec du benzyl benzoate ce qui permet d'observer les phytolithes en trois dimensions et de les
déplacer. Il facilite l'identification des cellules courtes de Poaceae notamment.
Pour chaque échantillon, un minimum de 200 phytolithes diagnostiques comptés a été requis afin d'avoir
une interprétation statistique robuste. Enfin, les phytolithes non diagnostiques (cellules longues, trachéides,
…) ainsi que les diatomées, spicules d'éponges et les particules charbonneuses ont été comptés mais exclus
de la somme. Enfin, une distinction a été faite entre les phytolithes brûlés, noirs opaques des autres
phytolithes translucides ou bruns.
4
Institut des Sciences Archéologiques. Archéologie et Archéobotanique en Afrique, sous la direction de K. Neumann et P.
Breunig.
5
Les Angiospermes regroupent les plantes à fleurs. On les distingue des Gymnospermes dont la plupart sont des conifères,
dominant dans les régions caractérisées par un climat froid.
112 Chap. 3 – Démarche de recherche : une interdisciplinarité centrée autour des archives sédimentaires
la présence d’une assise génératrice, le cambium, qui permet à la tige de s’accroître en épaisseur en prenant
de l’âge. C’est particulièrement marquant pour le tronc des grands arbres.
Dans notre classification taxonomique, nous avons fait le choix de distinguer les Poaceae, qui font
partie des monocotylédones, les dicotylédones ligneuses, et enfin une dernière catégorie avec des
familles spécifiques qui rassemblent les monocotylédones qui ne sont pas des Poaceae et les
dicotylédones non-ligneuses. L'anglais a été utilisé dans la nomination des différents morphotypes observés
dans un soucis d'harmonisation avec le code de la nomenclature des phytolithes (ICPN 6), rédigé en anglais
(Madella et al., 2005). Ce code fait suite aux discussions qui ont eu lieu au cours du 3ème Meeting
international sur la recherche phytolithique a Bruxelles en 2000 et qui ont souligné l'urgence de créer un
code standardisé sur la nomenclature des phytolithes. En effet, auparavant, les chercheurs étaient
confrontés à un nombre incalculable de noms, synonymes et homonymes pour un seul morphotype. Un
groupe de travail créé lors de cette conférence a ainsi permis la rédaction de cet article sous la responsabilité
de trois chercheurs : M. Madella, A. Alexandre et T. Ball. L'objectif était de standardiser et harmoniser le
nom et la description des morphotypes afin de faciliter la recherche, la comparaison et la communication
entre les différents chercheurs (Madella et al., 2005). Ainsi, chaque morphotype, dans la mesure du
possible, a été décrit et nommé selon ce code.
Les Poaceae forment une importante famille botanique qui fait partie des monocotylédones. On
dénombre dans la famille des Poaceae plus de 10000 espèces en plus de 700 genres (Piperno, 2006). Elles
sont communément appelées herbes malgré le fait que des plantes telles les bambous font aussi partie des
Poaceae. Enfin, celles-ci représentent un intérêt majeur dans le développement et la survie de l´humanité
puisqu´elles assurent une grande partie de la nourriture des hommes et du bétail.
Depuis 2001, une nouvelle classification phylogénique a été mise en place avec la reconnaissance de
douze sous-familles au lieu de cinq (GPWG 2001 ; Kellogg 2001). Ces différentes sous-familles sont
souvent caractérisées selon leur mode de métabolisme. Il existe chez les végétaux deux principales voies
métaboliques d’assimilation du gaz carbonique atmosphérique. Le type de photosynthèse de la plante est
déterminé par le nombre d'atomes de carbone de la molécule organique formée en premier lors de la
fixation du CO2. Ainsi on est amené à différencier la voie à 3 atomes de carbone, notée C3, de celle faisant
intervenir un intermédiaire à 4 atomes de carbone et qui sera notée C4. Les plantes dites en "C3" sont
caractéristiques d'un mode de photosynthèse où le taux d'oxygène et la température sont modérés (climat
froid à tempéré). Les plantes avec un métabolisme dit en "C4" sont apparues plus tardivement dans
l'évolution, il y a 30 millions d’années. Cette adaptation de la plante au stress hydrique, évite la
photorespiration, ce qui leur permet d’absorber du CO2 sans perdre trop d’eau et de s'adapter à des
conditions climatiques chaudes et arides.
Ainsi, à l’échelle du globe, les sous-familles les plus communes sont les Pooideae qui ont un cycle
photosynthétique en C3. Elles correspondent à la plupart des graminées sauvages mais aussi aux principales
céréales des climats tempérés (blé, orge, seigle). En zone tropicale, cette sous-famille n'est présente que
dans les régions montagneuses de hautes altitudes. Les Panicoideae sont principalement des graminées à
cycle photosynthétique en C4. Elles sont caractéristiques des habitats humides en zone tropicale et
subtropicale même si quelques espèces semblent être adaptées à des conditions plus arides. En Afrique de
6
International Code for Phytolith Nomenclature 1.0
Figure 3.14 : Observation de l’espèce Oxytenanthera abyssinica sur les berges (A) et en marge (B) d’un cours
d’eau temporaire de la région de Kita (Mali).
Figure 3.15 : Les deux principaux types de savanes ouest -africaines. (A) Savane sahélienne à Chloridoideae
(Pays Dogon, Mali) et (B) Savane soudanienne à Panicoideae (Région de Kita, Mali).
En Afrique de l'Ouest, les savanes sont caractérisées soit par des savanes à Chloridoideae (herbes basses)
en zone sahélienne soit par des savanes à Panicoideae (herbes hautes) dans la zone plus humide soudanienne
(Fig.3.15). Dans les régions où les Poaceae sont dominantes et où les deux types de métabolisme sont (ou
114 Chap. 3 – Démarche de recherche : une interdisciplinarité centrée autour des archives sédimentaires
ont été) susceptibles de se côtoyer, les phytolithes de cellules courtes représentent des marqueurs
paléoenvironnementaux particulièrement efficaces. Ces cellules courtes sont d’ailleurs souvent utilisées afin
de créer des indices révélateurs de dynamiques climatiques et environnementales (Diester-Haass et al.,
1973 ; Alexandre et al., 1997a ; Bremond et al., 2005a, 2005b, 2008 ; Novello et al., 2012).
[Link]. Les phytolithes diagnostiques de sous-familles de Poaceae : Grass short cell Phytoliths
(GSCP)
Les phytolithes produits par les Poaceae ont été les plus étudiés et les plus utilisés comme référence dans
la reconstruction des paysages modernes et fossiles. Ceci peut s´expliquer par le fait que (1) toutes les
espèces de graminées produisent des phytolithes et que (2) les cellules courtes en particulier, ont des
caractéristiques morphologiques différentes et distinctes selon les sous-familles de Poaceae qui les
produisent (Twiss et al., 1969 ; Palmer et al., 1985 ; Piperno, 1988 ; Mulholland, 1989 ; Twiss, 1992 ;
Kondo et al., 1994 ; Bremond et al., 2005b ; Barboni et al., 2007).
Figure 3.16 : Spodogrammes de feuilles de Poaceae réalisés à partir d'échantillons extraits de plantes
modernes.
116 Chap. 3 – Démarche de recherche : une interdisciplinarité centrée autour des archives sédimentaires
Depuis, la recherche sur la taxonomie des phytolithes de Poaceae a été affinée et on a remarqué que la
relation entre morphotypes et sous-familles n'était pas aussi linéaire et que certains de ces morphotypes
pouvaient être produits au sein d'autres sous-familles (phénomène de redondance) (Barboni et Bremond,
2009). En Afrique de l'Ouest, des études récentes se sont intéressées aux cellules courtes ("Grass short cell
phytoliths") produites par les Poaceae afin d'établir un système de classification plus fine que celui proposé
par Twiss et ses successeurs (Barboni et Brémond, 2009 ; Fahmy, 2008 ; Neumann et al., 2009 ; Rossouw,
2009 ; Cordova et Scott, 2010 ; Mercader et al., 2010 ; Novello et al., 2012 ; Cordova, 2013). Par
exemple, Barboni et Bremond, (2009) ont identifié 60 GSCP différents au sein de 10 sous-familles de
Poaceae, ce qui représente au total 184 espèces analysées et Novello et al. (2012) par l'étude des tissus
végétaux des Poaceae et des Cyperaceae ainsi que des échantillons modernes de sols en ont différencié 38.
Cependant, ce système de classification fine n'est pas harmonisé entre toutes ces études. En effet,
lorsqu'une même espèce est étudiée par différents auteurs, les morphotypes identifiés ne sont pas identiques
(Neumann et al., soumis). Cela s'explique, non pas par la qualité d'identification des morphotypes par les
chercheurs, mais par la diversité et la variabilité des GSCP produits par les Poaceae. L'utilisation de système
de classification fine avait déjà été questionnée par Barboni et Bremond, (2009) qui avait conclu que la
distinction entre les principaux morphotypes identifiés permet de discriminer certaines sous-familles de
Poaceae dans les échantillons fossiles et ainsi d'obtenir des informations sur les conditions paléoécologiques
des milieux. Pour cette raison, nous avons fait le choix ici de travailler avec un système de classification plus
simple en différenciant seulement dix morphotypes (Tab.3.5 et Fig.3.18). De même, lorsque l'on travaille
sur des échantillons fossiles où les phytolithes sont parfois mal conservés, il semble plus prudent d'utiliser
un système de classification simple.
ICPN Nomenclature Morphotype description [Link] Size (µm) Origin Reference
Saddle lo ng co nvex edges o r the two Twiss et al ., 1969; P iperno , 2006; B arbo ni and
Saddle squat 3.9 l-m 8-15 M ainly in L,I o f Chlo rido ideae
axes o f equal dimensio ns B remo nd, 2009 ; No vello et al., 2012
L,I o f Oxytenanthera
Oxytenanthera saddles Co llapsed saddle 3.9 j,k 12-30
abyssinica
M ercader et al ., 2010
Co mmo nly pro duced by M ulho lland, 1989 ;Fredlund and Tiezen, 1994; P iperno
Rondel B ase ro unded, to p co nical o r keeled 3.9 p-q 6-18 P o o ideae but also in L, Io f and P earsall, 1998; P iperno , 2006; B arbo ni and
o ther grass subfamilies B remo nd, 2009 ; No vello et al., 2012
Tableau 3.5 : Classification des cellules courtes de Poaceae diagnostiques (Grass Short Cells Phytoliths)
(d'après Garnier et al., 2013, modifié)
La reconnaissance des "bilobate" réside dans la présence de deux lobes qui sont reliés par une tige. Les
lobes peuvent avoir une forme convexe, concave, ronde ou droite et la tige peut être plus ou moins longue
(Lu et Liu, 2003 ; Fahmy, 2008 ; Barboni et Bremond, 2009). Dans cette étude, ces différents types
"bilobate" ont été insérés dans la même catégorie. Ils sont dans les études majoritairement assimilés aux
Panicoideae qui les produisent en grande quantité (Twiss et al., 1969 ; Mulholland, 1989 ; Fredlund et
Tieszen, 1994 ; Piperno, 2006 ; Fahmy, 2008 ; Barboni et Bremond, 2009). Cependant, certains peuvent
être aussi produits par les autres sous-familles de Poaceae. D’autres formes appartenant aux "bilobate" ont
été distinguées. Le "bilobate nodular" est assez caractéristique avec une protubérance de la forme d’un
118 Chap. 3 – Démarche de recherche : une interdisciplinarité centrée autour des archives sédimentaires
demi-lobe situé sur la tige entre les deux lobes. Il a été décrit et observé majoritairement chez les
Panicoideae (Twiss et al., 1969 ; Fahmy, 2008 ; Radomski et Neumann, 2011) et plus rarement chez les
Chloridoideae (Barboni et Bremond, 2009). Enfin, un morphotype "bilobate" en particulier est reconnu
pour être diagnostique de la sous-famille des Ehrhartoideae. Nommé "Scooped bilobate" ils sont facilement
reconnaissables grâce à leur lobes concaves à angles aigus (en forme en pelle) et à leur tige quasiment
invisible (Piperno, 2006 ; Yost et Blinnikov, 2011). Ces cellules peuvent aussi être constituées de plus de
deux lobes. Le plus commun nommé « cross » est décrit avec quatre lobes bien distingués et deux axes
symétriques (Madella et al., 2005). Plusieurs définitions de ce morphotype existent dans la littérature.
Pearsall (1978) qui étudia les cellules courtes du maïs et d’espèces sauvages distingua ce morphotype dans
les enregistrements. Elle définit ce morphotype comme étant un corps avec au moins 3 côtés et une
longueur plus grande que la largeur ne dépassant pas 9,16 µm. Piperno (1989) suivit cette même définition
et identifia huit variantes différentes pour le maïs. Mulholland (1989) quant à elle, définit le phytolithe
"cross" avec des dimensions approximativement égales entre les deux côtés opposés (entre les deux
échancrures). C’est cette dernière définition que nous allons utiliser dans notre travail afin de distinguer les
cellules "cross" des phytolithes "bilobate". Elles sont majoritairement identifiées dans les Panicoideae
(Piperno, 2006) mais peuvent être aussi produites par les espèces des autres sous-familles (Barboni et
Bremond, 2009). Un autre type quasiment similaire nommé "trilobate" et constitué de trois lobes disposés
sur un axe non linéaire a été identifié dans nos assemblages phytolithiques. Ils ont été observés
exclusivement dans les Panicoideae (en C4) et les Chloridoideae (Barboni et Bremond, 2009). Enfin, le
type « polylobate » est constitué de trois lobes ou plus sur un axe linéaire (Madella et al., 2005). Ils sont
plus essentiellement produits par les Panicoideae (Barboni et Bremond, 2009).
Ainsi, l'ensemble des "lobate" ("bilobate, trilobate, polylobate, cross") sont produits principalement par
les Panicoideae. Ils indiquent un climat ou un environnement assez humide (précipitation et humidité du
sol) (Alexandre et al., 1997a ; Bremond et al., 2005b). Cependant, un morphotype est représentatif de la
sous-famille Ehrhartoideae qui produit des morphotypes caractéristiques "scooped bilobate" (Fig.3.18).
Ce type a été décrit par Prat (1948) comme ayant la forme d’une hache à deux bords distincts.
Désormais, on parle essentiellement de forme « saddle » avec deux côtés convexes et deux autres concaves
ou plus ou moins droits (Mulholland, 1989). La partie moyenne de ce type est plus fine qu’aux extrémités.
Deux grands morphotypes sont souvent distingués dans la littérature selon la taille de leurs côtés convexes:
ceux qui sont courts (squat) et ceux qui sont grands (tall). Les " saddle squat " ont un côté convexe plus
large ou de la même taille que le côté concave. Ils sont exclusivement identifiés dans les espèces de la sous-
famille des Chloridoideae (Barboni et Bremond, 2009). Les phytolithes "saddle tall " ont quant à eux un
côté convexe plus court que leur côté concave et sont principalement observés dans les Chloridoideae mais
aussi les Bambusoideae (Barboni et Bremond, 2009) et les Panicoideae (Neumann, comm. pers). Enfin, un
autre type a été distingué : le "collapsed saddle" produit notamment par l’espèce Oxytenanthera abyssinica
(Bambusoideae) (Mercader et al., 2010 ; Sangen et al., 2011). Vue de côté, ces phytolithes ont un côté
concave très prononcé alors que le côté convexe correspond en fait à deux voire trois bords plus ou moins
bien définis. Vue de face, ils ressemblent à des cellules "saddle tall" mais sont légèrement asymétriques et
plus larges.
Les phytolithes "saddle" sont un assez bon indicateur des Chloridoideae qui produisent exclusivement
les phytolithes "saddle squat" alors que les "saddle tall" sont également présents chez les Bambusoideae et
Ces cellules s’identifient par leur forme ronde ou elliptique à la base. Elles peuvent être de taille
différentes et la partie supérieure peut être plate, pointue ou en forme de tente (Mulholland, 1989). Ce
morphotype qui est produit par l’ensemble des Poaceae et notamment dans les inflorescences, ne permet
pas de discriminer certaines sous-familles (Barboni et Bremond, 2009).
Au contraire de ceux produits par les Poaceae, les phytolithes produits par les dicotylédones ligneuses
et herbeuses ne permettent pas une interprétation taxonomique aussi fine puisqu’on ne peut pas distinguer
les différentes familles. Cela explique la raison pour laquelle ils ont été très peu étudiés. D’une manière
générale, les parties aériennes de la plante telles que les feuilles et les tiges produisent plusieurs types de
phytolithes originaires des cellules du sclérenchyme (scléréides et fibres). Ce sont des cellules mortes à
paroi épaisse, imprégnées de lignine qui assurent le soutien de la plante. Dans le parenchyme du bois, autre
tissu fondamental qui permet la nutrition de la plante, sont produits essentiellement des phytolithes de type
globulaire (Fig.3.19, 3.20 ; Tab.3.6).
Sclereids in L o f wo o dy
Irregular psilate Irregularly shaped, smo o th surface 3.14 i-j 30-70 Runge, 1999 (C2)
dico tyledo ns
Spherical to irregular ellipso id with Keahlho fer and P iperno , 1998; Runge, 1999; P iperno ,
Glo bular deco rated indiff. 3.14 e-f 10-40 L, W, F o f wo o dy dico tyledo ns
vario us surface deco ratio ns 2006; Iriarte and P az, 2009
L, W o f certain dico tyledo ns, Ko ndo et al ., 1994; Runge, 1999; Strö mberg, 2004;
Glo bular psilate Glo bular to subglo bular, surface psilate 3.14 e-f 10-25 mo no co tyledo ns, M adella et al ., 2005; Neumann et al ., 2009 ; No vello
gymno sperms and ferns et al., 2012
Tableau 3.6 : Classification des scléréides et globulaires diagnostiques des dicotylédones ligneuses et
herbeuses (d'après Garnier et al., 2013, modifié)
120 Chap. 3 – Démarche de recherche : une interdisciplinarité centrée autour des archives sédimentaires
a. Les scléréides et les fibres
Deux types de cellules appartiennent au sclérenchyme : les scléréides et les fibres. Dans les assemblages
phytolithiques de notre étude, six morphotypes peuvent être associés aux scléréides (Fig.3.19). D’une
manière générale, les scléréides se distinguent des phytolithes allongés par leur tridimensionnalité.
Le morphotype "Cylindric faceted" peut être de forme allongé ou parallélépipédique avec une taille
qui varie de 35 à 200 µm (selon Runge, 1999 jusqu’à 470 µm) (Fig.3.19 a-d). Il est reconnaissable par une
surface lisse composée de multiples facettes de taille et de formes différentes qui sont délimitées par des
arêtes visibles sur la surface. Il correspond au morphotype A4 identifié par Runge (1999) dans les
échantillons de sols en Afrique centrale. Ce morphotype est originaire des tissus sclérenchymes (Piperno,
1988 ; Runge, 1999 ; Strömberg, 2003) ou des trachéides terminales (Postek, 1981) des dicotylédones
ligneuses.
Le phytolithe "Cylindric geniculate psilate" a un corps allongé fin (30-100 µm) plus ou moins
droit qui peut apparaître comme avoir été entortillé (Fig.3.19 e) et parfois ramifié (Fig.3.19 g). Ce
morphotype a été décrit comme provenant soit des scléreides (type SCl-6, Strömberg, 2003) ou de la gaine
des veines situées dans les feuilles des dicotylédones (Postek, 1981).
Le phytolithe "Irregular psilate" a une taille assez grande (30-70 µm) et une surface lisse et de forme
plus arrondie (Fig.3.19 i-k). Selon Runge (type C1 et C2, Runge, 1999) ce morphotype provient des
cellules imprégnées de lignine telles que les trachéides ou des scléréides. Elle a identifié ce phytolithe dans
les fruits de la famille des Caesalpiniaceae (Runge, 1999). Elle suggère que l’origine de ces deux
morphotypes est la même mais que l’aspect arrondi et lisse du deuxième morphotype peut être la résultante
de la corrosion.
b. Les globulaires
Dans notre classification, six types de phytolithes globulaires ont été dissociés (Fig. 3.20). Dans la
majeure partie des études, seuls les globulaires ornementés et lisses sont identifiés.
Les globulaires les plus représentés dans les enregistrements fossiles et modernes sont les "Globular
decorated indifferentiated" ayant une taille comprise entre 8 et 20 µm (Fig 3.20 a-d). Ils ont une
forme plus ou moins sphérique et une texture rugueuse, verruqueuse, columellate ou froissé. Ils ont été
identifiés dans les cellules du parenchyme du bois et dans les feuilles des dicotylédones ligneuses de
nombreuses espèces tropicales (Piperno, 1988 ; Kondo et al., 1994). D’autres études signalent la
production de ce morphotype par des monocotylédones non-herbeuses appartenant à la famille des
Junaceae (Kondo et al., 1994), des Cannanceae, Marantaceae et des Strelitziaceae (Piperno, 1985).
Cependant, les globulaires ornementés sont couramment utilisés comme indicateur des dicotylédones
ligneuses notamment dans les études paléoenvironnementales africaines (Alexandre et al., 1997a ; Barboni
et al., 1999, 2007, 2010 ; Bremond et al., 2005a, 2005b, 2008 ; Neumann et al., 2009). Des phytolithes
identiques mais de taille plus importante (20-40 µm) peuvent aussi être observés dans les assemblages
(Fig.3.20 g). Ils ont été identifiés principalement dans les dicotylédones (Strömberg, 2003).
122 Chap. 3 – Démarche de recherche : une interdisciplinarité centrée autour des archives sédimentaires
Le phytolithe "globular psilate" est de forme sphérique à subsphérique avec une texture lisse et il
est de taille réduite, dépassant rarement les 10 µm (Fig.3.20 e-f). Ce morphotype est difficile à interpréter
puisqu’il a plusieurs origines. En milieu tropical, il a été trouvé en faible quantité dans des
monocotylédones herbacées et en moyenne quantité dans les feuilles et les graines d’arbres (Piperno,
1988). En revanche, il a été identifié en grande quantité dans les racines des Poaceae (Alexandre et al.,
1997a) et dans les feuilles, tiges et bois de certaines dicotylédones (Kondo et al., 1994). Runge (1999)
indique que les globulaires lisses de petite taille (3-9 µm) semblent être produits par les dicotylédones alors
que les plus grands (9-25 µm) sont produits par les monocotylédones. Barboni et al, (2007) démontrent que
les globulaires lisses ainsi que les globulaires ornementés sont assez bien corrélés avec le pourcentage du
taux de couverture arboré calculé par les images MODIS. Dans notre étude, nous avons suivi ces
conclusions et fait le choix de classer ce morphotype dans la catégorie des dicotylédones ligneuses.
Le morphotype "Globular nodular" est de forme très irrégulière avec une surface qui ressemble à
un chou-fleur selon Richter (1980). Sa taille varie de 10 à 30 µm (Fig.3.20 h). Il semble être
principalement originaire du bois des dicotylédones des milieux tropicaux et tempérés (Richter, 1980 ;
Kondo et al., 1994).
Le "Globular decorated compound" est caractéristique de l’agrégation de plusieurs globulaires
ornementés. Seul Bowdery et al, (2001) traitent de ce morphotype. On peut supposer que ces phytolithes
sont originaires, comme les globulaires ornementés, majoritairement des dicotylédones ligneuses.
De même, dans nos assemblages, nous avons pu observer un morphotype assez caractéristique avec une
forme plus ou moins globulaire de grande taille (20-60 µm) et de couleur noire opaque (Fig.3.20 k). Ce
morphotype n’a encore jamais été décrit dans la littérature mais sa morphologie laisse présumer une origine
des dicotylédones ligneuses.
Il est souvent difficile d’identifier des phytolithes caractéristiques au niveau de l’espèce, cependant
certains morphotypes sont reconnus pour être exclusivement produits par une famille. Strömberg (2004)
nomme ces morphotypes « Indicateur clé » car leur identification dans les assemblages fossiles est d’un
intérêt paléoécologique considérable. En effet, ces familles sont associées à des habitats et environnements
particuliers. Dans notre étude, trois morphotypes sont produits par des familles monocotylédones non-
graminéennes : les Arecaceae (Palmiers), Cyperaceae, Commelinaceae, et un morphotype par une famille
de dicotylédone non-ligneuse : les Podostemaceae (Fig.3.21, 3.22 ; Tab.3.7).
Commelinaceae See cited reference 3.17 n-af 8-40 F, S o f Co mmelinaceae Eichho rn et al ., 2010
Tableau 3.7 : Classification des morphotypes de familles spécifiques (d'après Garnier et al., 2013, modifié)
a. Les Arecaceae
Les Arecaceae produisent les phytolithes en nombre considérable et notamment un morphotype
"globular echinate" de taille variant entre 8 et 30 µm (Fig.3.22 a-c). Même si on observe une perte du
nombre de "globular echinate" entre le moment de leur production dans la plante et celui de leur dépôt
dans le sol, ils semblent rester stables dans le sol sur le long terme (Albert et al., 2009). Au Pays Dogon, les
Arecaceae sont assez répandus notamment l’espèce Borassus aethiopum, plus connue sous le nom de Palmier
Rônier. Ils poussent principalement dans les bas-fonds inondés temporairement lors de la saison humide
mais on les retrouve aussi sur les interfluves là où les nappes souterraines sont assez proches de la surface
(Arbonnier, 2002). Certains auteurs ont souvent associé le morphotype "globular echinate" comme
indicateur de forêt (Piperno, 1993 ; Piperno et Becker, 1996 ; Boyd et al., 1998 ; Shulmeister et al., 1999,
2001 ; Barboni et al., 2007). Cependant, il a été démontré dans certains écosystèmes et notamment en zone
tropicale, que ce morphotype est faiblement représenté dans les assemblages de forêt (Alexandre et al.,
1997a ; Runge, 1999). Certaines espèces d’Arecaceae peuvent être cultivées ou sélectionnées par les
hommes. C’est le cas du cocotier (Cocos nucifera), du palmier dattier (Phoenix dactylifera) ou du palmier à
huile (Elaeis guineensis). Dans ce cas, le morphotype "globular echinate" est un indicateur du défrichement
de la forêt et d’habitats plus ouverts (Boyd et al., 1998). En Afrique de l’Ouest, au même titre que le
cocotier, le jus du fruit du Rônier est souvent consommé par les populations. Ainsi, le morphotype
"globular echinate", diagnostique de la famille des Arecaeae, peut soit indiquer un couvert végétal dense
soit des milieux anthropisés. C’est pourquoi nous avons choisi de le classer séparément.
124 Chap. 3 – Démarche de recherche : une interdisciplinarité centrée autour des archives sédimentaires
Figure 3.22 : Morphotypes diagnostiques de familles
(a-c) Arecaceae (d-h) Cyperaceae (d-g : vue du dessus ; h : vue latérale) (i-m) Podostemaceae (n-af) Commelinaceae n-r:
Cyanotis lanata (n-p : vue du dessus ; q : vue oblique ; r : vue latérale) ; s-x : Commelina spp. (s-w : vue latérale ; x : vue du
dessous) ; y-aa : Commelina forskaolii (y, w, aa : vue latérale ; z : vue oblique) ; ab-af : Floscopa spp et Murdannia simplex (ab-ae : vue
du dessus ; af : vue latérale). Echelle : 10 µm.
c. Les Commelinaceae
Récemment, nous avons démontré que certains phytolithes étaient produits exclusivement par certaines
espèces de la famille des Commelinaceae (Eichhorn et al., 2010). C’est une famille d’herbes
monocotylédones qui poussent principalement dans les zones tropicales, subtropicales, les régions
tempérées chaudes et dans les habitats humides (Chant, 1993). Dans notre étude, nous pouvons différencier
4 classes de morphotypes correspondant soit à une espèce soit à un genre.
L’espèce Cyanotis lanata produit un phytolithe qui, vue du dessus, a une forme polygonale lisse avec des
bords légèrement convexes, dentelés et pliés vers le haut (Fig. 3.22 n-r). Vue de côté, on observe un cône
avec des parois latérales concaves plus large en haut avec un sommet concave. Cette espèce est une plante
grasse thérophyte qui a été identifiée comme plante adventice en zone soudanienne. Elle indique la
compaction du sol (Ataholo, 2001). Devineau et Fournier, (2007) associent cette espèce à une teneur
élevée en argile et en graviers et à la présence de croûtes superficielles. Au Pays Dogon, on les observe dans
les petites fissures du grès et de latérite où se développe un sol squelettique qui reste en eau pendant
quelques jours avant de subir une dessiccation (Fig.3.21 C).
Les phytolithes produits par le genre Commelina (excepté C. subulata et C. forskaolii) présentent une forme
anisopolaire avec une base cylindrique et une surface ornementée alors que la partie supérieure est
généralement prismatique avec un sommet conique plat (Fig. 3.22 s-x). La plupart des espèces du genre
Commelina sont des mauvaises herbes qui envahissent les champs en Afrique de l’Ouest sahélienne et
soudanienne. À titre d’exemple, C. benghlasensis est reconnu comme nitrophile et indicateur de sols fertiles
(Le Bourgeois et Merlier, 1995 ; Eichhorn et al., 1996 ; Kéré, 1998 ; Ataholo, 2001). En revanche,
d’autres espèces du même genre ont plutôt été décrites comme plantes associées aux communautés de
zones humides (Catarino et al., 2001 ; Müller et Deil, 2005). Sur le terrain en zone soudanienne au Mali,
nous avons pu régulièrement identifier Commelina bracteosa en milieu de forêt galerie dense où l’influence
anthropogénique était faible (Eichhorn et al., 2010).
Au sein du genre Commelina, nous avons pu identifier un morphotype produit par C. forskaolii qui est
distinctif des autres phytolithes par sa taille qui est plus large que haute (Fig. 3.22 y-aa). Il a un aspect
similaire aux autres morphotypes produits par les Commelina mais il est beaucoup plus large ce qui lui donne
une apparence compressée. Commelina forskaolii est une espèce caractéristique de la flore des dunes en zone
sahélienne (Müller, 2003).
126 Chap. 3 – Démarche de recherche : une interdisciplinarité centrée autour des archives sédimentaires
Enfin, le dernier groupe de phytolithes produits par les Commelinaceae que l’on a pu distinguer dans
notre classification concerne ceux produits par les espèces du genre Floscopa et par Murdannia simplex. Leur
phytolithes se caractérisent par un prisme de forme pentagonale à octogonale avec une surface lisse et un
cône au centre (Fig. 3.22 ab-af). Ce dernier est plus large que celui des morphotypes produits par l’espèce
Cyanotis lanata et en vue latérale, il apparaît moins haut, ce qui permet de les distinguer. Murdannia simplex a
été observée au Mali en zone soudanienne dans les forêts galeries ouvertes et soumises au feu le long de
cours d’eau intermittents. Les espèces des Floscopa ont été identifiées dans des champs de riz en Guinée-
Bissau (Catarino et al., 2001).
d. Les Podostemaceae
Un dernier morphotype identifié dans nos échantillons est caractéristique de la famille des
Podostemaceae qui appartient à la catégorie des plantes dicotylédones. Elles produisent un phytolithe qui
est ramifié, souvent en forme de « H » et qui a une surface ornementée avec des projections (Fig.3.22 i-m).
Cette famille est caractéristique de plantes aquatiques tropicales vivant attachées sur la roche ou sur un
autre objet dur dans les chutes et les rapides. Des phytolithes de Podostemaceae, transportés par les cours
d’eau puis enregistrés dans des sédiments lacustres permettent de préciser l’origine spatiale de la végétation
représentée dans les assemblages (Piperno, 2006).
Certains morphotypes observés dans les assemblages modernes et fossiles ont été identifiés et comptés
séparément car ils peuvent être associés à une partie de la plante. En revanche, ils ont été écartés lors de
l'interprétation car ils ne sont pas diagnostiques d'une classe (monocotylédones ou dicotylédones), d'une
famille ou d'une sous-famille, notamment pour les Poaceae. C'est le cas des cellules allongées identifiées
chez les monocotylédones ou encore des vaisseaux et trachéides qui ne sont pas utiles afin d'interpréter les
assemblages phytolithiques.
Elo ngate rectangular plates with smo o th L o f mo no co tyledo ns, certain P iperno , 1988; Ko ndo et al., 1994; B arbo ni et al., 1999,
Elongate psilate edges
3.10 a-b 10-140
co nifers, ferns 2007; Strö mberg, 2004
Elongate sinuate,
Elo ngate rectangular plates with L o f mo no co tyledo ns, certain P iperno , 1988; Ko ndo et al., 1994; B arbo ni et al., 1999,
echinate, columellate, sinuo us, echinate o r co lumellate edges
3.10 c-k 10-140
co nifers, ferns 2007; Strö mberg, 2004
dendriform, papillate
Elongate with Elo ngate to cylindric with pro tuberances Twiss et al ., 1969; B all et al ., 1996; P o rtillo et al .,
3.10 l-m 15-100 M ainly in L o f P o aceae
protuberances, dendritic and dendritic edges 2009
128 Chap. 3 – Démarche de recherche : une interdisciplinarité centrée autour des archives sédimentaires
Dans les cellules longues de l’épiderme des Poaceae, la silicification a lieu aussi dans les poils
épidermiques de grandes tailles (Acicular Hair cells). Ils sont identifiables grâce à leur forme en pointe
(Fig.3.24).
Figure 3.25 : Localisation des cellules bulliformes sur une feuille de Poaceae.
(A) Coupe transversale d’une feuille de Poaceae (d’après GPWG, 2001) ; (B) 1: Feuille étalée en état hydraté ; 2: Feuille
enroulée en état de dessiccation (d’après Alvarez et al., 2008).
Cela provient de la présence des cellules bulliformes ("bulliform cells") qui règlent la forme de la feuille
par leur turgescence (élongation de la cellule végétale causée par une entrée d'eau dans les cellules). Sous
l'effet de la sècheresse, les cellules bulliformes présentes dans l'épiderme perdent leur turgescence;
l'épiderme se contracte et la feuille se ferme. Cet enroulement intervient dès que la teneur en eau de la
feuille s'abaisse au-dessous d'un certain minimum caractéristique de chaque espèce. C'est la perte de
Figure 3.26 : Description des cellules bulliformes identifiées dans les échantillons modernes et fossiles.
(A) Cellules bulliformes dans les échantillons modernes issus des tissus végétaux de l’espèce Echinochloa pyramidalis. (B)
"Cuneiform Bulliform cells" identifiées dans les échantillons fossiles ; (C) "Cuneiform bulliform cells" produites par l’espèce
Oxytenanthera abyssinica identifiées dans les échantillons modernes (plante) et fossiles ; (D) "Parallelepipedal bulliform cells"
identifiées dans les échantillons fossiles. (Echelle 10 µm).
Lors de l’observation des assemblages phytolithiques issus des échantillons végétaux de l’espèce
Oxytenanthera abyssinica, il est apparu que les bulliformes cunéiformes (en éventail) produits par cette espèce
étaient nettement plus grands (50-75 µm) et que leur forme était singulière (Communication orale K.
Neumann). En effet, on observe une asymétrie prononcée avec un côté presque droit et un autre au ¾ plus
court et de forme concave (Fig.3.26).
Toutes ces cellules sont produites par les Poaceae mais pas exclusivement. En effet, il a été démontré
que les cellules longues et les "Parallelepipedal Bulliform cells" pouvaient provenir d’autres
monocotylédones en particulier les Arecaceae (Palmiers) et les Cyperaceae (Andrejko et Cohen, 1984 ;
Piperno, 1988 ; Strömberg, 2004). Ces phytolithes ne sont pas exclusivement diagnostiques des Poaceae et
n’apportent pas d’informations taxonomiques précises en comparaison avec les cellules courtes. Cependant,
dans notre étude, ces morphotypes ont quand même été comptés séparément car ils sont utilisés pour
calculer un indice lié au stress hydrique (indice Fs voir infra).
130 Chap. 3 – Démarche de recherche : une interdisciplinarité centrée autour des archives sédimentaires
Les trachéides
Les tissus vasculaires qui comprennent le xylème et le phloème sont les tissus conducteurs qui assurent
le transport de la sève des racines vers les feuilles, les fruits, les fleurs... Ils possèdent aussi un rôle dans le
soutien de la plante. Ils sont produits par les dicotylédones en grande partie mais on les retrouve aussi dans
certaines monocotylédones, ce qui rend leur interprétation écologique difficile. C’est pourquoi nous avons
choisi de les classer comme non diagnostiques d’un groupe de plantes.
Les trachéides silicifiées (Fig.3.27) sont de type allongé (30-200 µm) et sont caractérisées par leur
surface ornementée qui indique une origine dans les tissus vasculaires. Souvent, l’ornementation de la
surface de ces phytolithes reflète la structure de la paroi secondaire lignifiée. Celle-ci peut prendre
différents aspects selon l’espèce et le stade de croissance (Esau, 1965). Pour les premiers vaisseaux qui se
développent chez la plante, la paroi secondaire apparaît sous la forme d’anneaux ou de spirales ce qui
permet l’allongement de la cellule. En fin du processus de croissance primaire ou lors de la croissance
secondaire, les parois ont une ornementation de type scalariforme, réticulée et ponctuée. À ce stade de
croissance, les cellules sont devenues très rigides et ne peuvent plus s’étirer. Ces phytolithes ne sont
diagnostiques ni pour certaines espèces ni pour un groupe de plantes (Piperno, 2006).
L’approche par indice a essentiellement été développée sur le continent africain par les chercheurs du
laboratoire CEREGE (Alexandre et al., 1997a ; Barboni et al., 1999, 2007 ; Bremond et al., 2005a ;
2005b ; 2008) et a fait l’objet d’un travail de thèse réalisé par Laurent Bremond (Bremond, 2003). Cette
approche s’appuie sur l’étude de phytolithes de taille inférieure à 60 µm et sur un nombre restreint de
morphotypes (8-13) ayant une valeur taxonomique démontrée. Elle a pour objectif d’établir la relation
entre la végétation et des paramètres climatiques tels que la température ou le degré d’aridité. Quatre
indices ont été développés : les indices d’humidité-aridité (Iph), de couverture arborée (D/P), de stress
hydrique (Fs) et de température (Ic). Pour certains de ces indices, les modes de calculs ont été modifiés par
les auteurs au fur et à mesure des études (Tab.3.9).
132 Chap. 3 – Démarche de recherche : une interdisciplinarité centrée autour des archives sédimentaires
Tableau 3.9 : Différents indices utilisés dans les études paléoenvironnementales africaines et leur mode de
calcul selon les auteurs.
134 Chap. 3 – Démarche de recherche : une interdisciplinarité centrée autour des archives sédimentaires
c. L’indice Fs
Cet indice détermine le stress hydrique en mesurant le taux de silification de la plante. Il se calcule en
établissant la proportion des cellules bulliformes par rapport au total des phytolithes de Poaceae moins les
cellules allongées (Tab.3.9). Cet indice a été créé par Bremond et ses collaborateurs (2005b) qui évoquent
l’hypothèse que l’enroulement de la feuille, dû à l’augmentation de la transpiration et/ou à l’augmentation
du stress hydrique, va favoriser la précipitation de la silice dans les cellules bulliformes. Ils ont calculé cet
indice à partir de 62 échantillons prélevés le long d’un transect latitudinal en Afrique de l’Ouest. Ils
montrent d’une manière générale que la valeur de l’indice Fs augmente du sud au nord (Bremond et al.,
2005b). En zone guinéenne, soudanienne et sahélienne, les valeurs sont inférieures à 25 % alors que les
échantillons prélevés dans le nord du Sahel et en zone saharienne ont des valeurs Fs élevées (31 à 52%). Cet
indice a également été utilisé par Barboni et al. (2007) pour des assemblages africains, qui proposent les
mêmes conclusions avec des valeurs plus élevées dans les environnements xériques que pour les forêts
mésophiles et les bois. Ainsi, l’indice Fs semble bien refléter le stress hydrique de la végétation. En
revanche, dans les études de Bremond et al. (2005b) et Barboni et al. (2007), seules les cellules bulliformes
cunéiformes (en éventail) ont été prises en compte dans le mode de calcul. Selon Borba-Roschel et al.,
(2006), le nombre de cellules bulliformes parallélépipédiques augmentent aussi en contexte de stress
hydrique. Nous avons donc fait le choix de considérer dans la catégorie des cellules bulliformes à la fois les
cunéiformes (en éventail) et les parallélépipédiques (Tab.3.9).
d. L’indice Ic
L’indice Ic a été développé par P. Twiss et est essentiellement adapté à des régions tempérées puisqu’il
décrit la proportion des graminées de type C3, caractéristiques des régions froides contre celles de type C4,
plus adaptées à la chaleur (Twiss, 1992). Cet indice se calcule en établissant le ratio entre les phytolithes de
Pooideae (type "rondel"," rectangle" et "trapeziform") et la somme des Poaceae. En milieu tropical, cet
indice peut être seulement utilisé dans les régions montagneuses ou l’altitude permet le développement des
Pooideae. Bremond et al. (2008) ont calculé cet indice dans les assemblages phytolithiques d’échantillons
provenant du Mont Kenya (Kenya) et du Mont Rungwe (Tanzanie). Les résultats indiquent que cet indice
est un bon traceur de la répartition des Pooideae, des Arundinoideae et des Bambusoideae (Poaceae à cycle
C3) versus les Panicoideae (principalement des Poaceae à cycle C4) qui disparaissent avec l’altitude. L’indice
Ic est proche de 0 lorsque ces 3 sous-familles sont absentes comme dans les zones de basses altitudes
tropicales alors qu’il atteint près de 50% quand elles sont présentent dans les mêmes proportions que les
Panicoideae. Enfin, dans les zones de hautes altitudes, lorsque les Pooideae et les Arundinoideae sont
dominantes, l’indice Ic atteint des valeurs comprises entre 80 et 96% (Bremond et al., 2008). Cet indice,
source d’information confirmée pour les études paléoécologiques des régions montagneuses ou tempérées
ne sera pas utilisé dans cette étude, en raison de l’absence des Pooideae.
Présentation
L’approche par indice permet d’obtenir des informations intéressantes et de pouvoir comparer les
assemblages phytolithiques de différentes régions et milieux entre eux s'ils ont le même mode de calcul.
Cependant, les indices sont majoritairement construits à partir des phytolithes de Poaceae, ce qui peut
poser problème dans les environnements où ceux-ci sont faiblement représentés. Pour une reconstruction
de la végétation hors de la savane telle que dans les habitats de forêt galerie, de zones humides ou encore
dans les milieux anthropisés, il est nécessaire d’avoir une approche plus générale. Ainsi, cette approche
tient compte de tous les types et de toutes les tailles de phytolithes qui peuvent être identifiés et préconise
d’utiliser toutes les informations disponibles afin d’obtenir une interprétation proche du type de végétation.
Elle a souvent été mise de côté par les chercheurs en raison du phénomène de multiplicité et de redondance
propre aux phytolithes. Cependant, ces dernières années, de nombreuses études ont permis d'améliorer la
signification taxonomique des phytolithes. Caroline Strömberg (2004) a largement contribué au
développement de l’utilisation de cette approche dans les études paléoécologiques. Elle propose les règles
suivantes :
(1) utiliser dans sa globalité la composition des assemblages phytolithiques correspondant à la structure
de la végétation à savoir (a) l’abondance des indicateurs de forêt par rapport à ceux des Poaceae (b)
la présence et la proportion de phytolithes clés;
(2) étudier les morphotypes de toutes tailles ;
136 Chap. 3 – Démarche de recherche : une interdisciplinarité centrée autour des archives sédimentaires
(3) comparer la fréquence relative de chacun des morphotypes, même ceux non diagnostiques, entre
les assemblages et la considérer comme une donnée.
Sur le continent africain, cette approche a été menée par Runge (1996, 1999, 2000a, 2000b, 2001),
Mercader et al. (2000, 2009, 2011), Vrydaghs et Doutrelepont (2000), Albert et al. (2006, 2009), Albert
et Bamford (2012) ; Bamford et al. (2006), Neumann et al. (2009), Eichhorn et al. (2010), Cordova et Scott
(2010) et Cordova (2013). Cette étude s'inscrit dans la même démarche. Cependant, par rapport aux
études précédentes, nous avons apporté une modification dans la restitution des résultats de l’approche dite
générale. Nous avons distingué pour chacune des classes de morphotypes le nombre de phytolithes brûlés
de ceux non brûlés (Garnier et al., 2013). Déterminer leur fréquence au sein de chacun des différents
assemblages nous permet de montrer les dynamiques qui opèrent au cours du temps et selon les espèces et
donc selon les différents milieux. Le but est de comprendre pour chacune des périodes, s’il y a eu des feux
et si oui, quel type de végétation a été brûlé. La distinction de ces phytolithes brûlés est une source
d’information importante afin de comprendre les variables de contrôle (naturelles et/ou anthropiques) qui
sont intervenues dans l’évolution de la végétation.
Dans les enregistrements sédimentaires, d’autres matériaux siliceux sont préservés : les diatomées et
les spicules d’éponges. Composé de silice inorganique, ils se conservent, au même titre que les phytolithes,
dans les sols et sédiments sur des périodes très longues (Clarke, 2003) et résistent aux différentes attaques
chimiques lors de l’extraction des phytolithes en laboratoire. Les micro-charbons, malgré leur nature
organique sont aussi observés dans les préparations phytolithiques (Fig.3.28).
Les diatomées (classe des Bacillariophyceae) sont des micro-algues jaunes ou marrons d’une taille
microscopique variant de quelques micromètres à plus de 500 µm. Leur faible besoin en lumière et en
humidité pour se développer les prédisposent à occuper les milieux aussi différents que l'eau (eaux douces,
salées et saumâtres, courantes et stagnantes, suintantes et intermittentes...), l'air (aérosols) et le sol (sols
humides, parois de cavernes...). Chaque cellule fabrique une carapace en opale, appelée frustule, composée
de deux valves qui s’adaptent comme une boîte dans son couvercle. La minéralisation des parois assure leur
bonne conservation dans les sédiments après la mort des cellules. La taille, la forme et l’ornementation des
valves des diatomées, très diversifiées sont de précieux critères de détermination taxonomique (Gasse et al.,
1983 ; Battarbee, 1986).
Figure 3.28 : Spicules d’éponges et microcharbons dans les assemblages modernes de la vallée du Yamé
(a) Spicule d’éponge entier ; (b) Spicule d’éponge cassé ; (b) Microcharbon ; (d) Morceaux de diatomées ; (e) Phytolithes brûlés
Les spicules d'éponges correspondent aux corps siliceux produits par les éponges et qui sont
conservés après la mort de l'éponge (Fig.3.28). En Afrique, 58 espèces ont été observées (Manconi et
Pronzato, 2009). On les retrouve dans tous les environnements humides tels que les lacs, les rivières mais
aussi les sols humides. Elles peuvent alors être utilisées comme indicateur paléoenvironnemental mais très
peu d'études s'y sont intéressées (Harrison, 1988 ; Piperno, 1988 ; Schwandes et Collins, 1994 ; Chauvel et
al., 1996 ; Clarke, 2003 ; Sangen et al., 2011). Comme les phytolithes et les diatomées, les spicules
d'éponges sont soumis aux facteurs de dispersion tels que l'eau ou le vent. Il a d'ailleurs été démontré que
les spicules transportés sur une longue distance présentent un degré de détérioration avancé (cassé ou
abimé) alors que les spicules déposés localement sont préservés en entier (Schwandes et Collins, 1994;
138 Chap. 3 – Démarche de recherche : une interdisciplinarité centrée autour des archives sédimentaires
Chauvel et al., 1996 ; Zucol et al., 2005 ; Sangen et al., 2011). Nous avons ainsi choisi comme pour les
diatomées de compter séparément ceux fragmentés et ceux entiers.
Les micro-charbons ont aussi été identifiés dans les assemblages phytolithiques. Ils correspondent
aux restes de la végétation qui a été brûlée. Cependant, leur taille microscopique ne permet aucune
identification de l'espèce concernée.
Conclusion
L’utilisation de ces deux approches doit nous permettre de répondre à la problématique posée. Ainsi,
l’objectif scientifique de la démarche géomorphologique est de reconstruire l’évolution du système
fluvial et notamment l’évolution des flux liquides et solides de l’amont à l’aval et des échanges latéraux au
sein du bassin versant. Pour la démarche biogéographique, il s'agit de comprendre l’évolution du
couvert végétal du bassin versant au travers de l’étude des phytolithes. Il n’est pas aisé de trouver un
indicateur biologique capable de reconstituer les conditions végétales du bassin versant sur le long terme en
raison des contraintes propres à cet environnement (nature sédimentologique, transport des particules…).
Les phytolithes apparaissent particulièrement appropriés pour ce type d’environnement de dépôt alors que
pourtant, les études phytolithiques en milieu fluviatile demeurent rares (Cary et al., 2005 ; Neumann et al.,
2009 ; Sangen et al., 2011). Cependant, ce qui marque l’originalité de ce travail n'est pas tant l'utilisation
des phytolithes en milieu fluviatile mais plutôt la complémentarité de ces deux approches qui illustre un
réel développement méthodologique. En effet, l'objectif de ce travail est de définir s'il est possible de
déterminer l'aire d'origine des phytolithes contenus dans les sédiments selon l'étude géomorphologique de
ces derniers. Cette recherche sera menée premièrement sur les dépôts colluviaux –alluviaux contemporains
de la vallée du Yamé (chapitre 4 et 6) puis ensuite sera transposée aux sédiments holocènes (chapitre 5 et
7).
Introduction
Afin d’étudier les dynamiques holocènes d’un système fluvial, il est nécessaire de s’intéresser au
fonctionnement actuel du cours d’eau. Comprendre la capacité d’une rivière à s’adapter aux variables de
contrôle que sont les débits liquides et solides nous permet de concevoir les causes des métamorphoses
fluviales passées. Le présent est la clé du passé (Brown, 1997). La notion d’échelle, qu’elle soit spatiale ou
temporelle, constitue l’un des concepts majeurs permettant d’appréhender les dynamiques régissant les
systèmes et notamment les hydrosystèmes (Amoros et al., 1988). Les études conduites en géomorphologie
fluviale ont souvent privilégié deux échelles : celle très locale à laquelle les processus d’érosion, de
transport ou de dépôt sont mesurés et celle du bassin versant ou du continuum fluvial qui sont définis par
la succession de styles fluviaux. Cette dernière échelle d’étude a notamment été développée par les
pionniers de la géomorphologie fluviale Leopold et Wolman (1957) et Schumm (1977). En revanche, les
études conduites à l’échelle intermédiaire du tronçon sont rares. Elles permettent pourtant de mettre en
avant la dimension latérale du système mais aussi les discontinuités longitudinales et leurs seuils (Piégay et
al., 2000).
L’objectif de ce chapitre est de comprendre le mode de fonctionnement du bassin versant actuel du
Yamé à différentes échelles spatiales : celle du tronçon fluvial, du secteur et du bassin versant. Trois
analyses distinctes ont été conduites : (1) sur le terrain, afin d’identifier les différentes formes à l’échelle de
tronçons fonctionnels, (2) un travail de SIG, afin de caractériser les différents styles fluviaux caractéristiques
du Yamé et les tronçons associés et enfin (3) un travail de laboratoire, qui a permis d’établir un modèle de
transport et de dépôts des sédiments contemporains au travers d’une analyse granulométrique.
Des annexes fluviatiles telles que les mares sont aussi présentes dans le chenal ou sur la très basse
terrasse après le passage des crues au début de la saison humide.
Plusieurs méthodes peuvent être utilisées afin de distinguer ces différentes formes. S’il est assez facile de
délimiter les marges du chenal, qui correspondent à la bande active avec des lits d'étiage et ses bancs
sableux, il est plus difficile d'identifier la très basse terrasse et la basse terrasse. La méthode la plus efficace
est d’étudier le fonctionnement du cours d’eau en période de crue afin de définir l’occurrence spatiale et
temporelle de l’inondation. Une seule mission (octobre 2010) s'est déroulée au tout début de la saison
sèche alors que les formes et traces liées aux hautes-eaux étaient encore fraîches. Les autres missions ont été
programmées lors de la saison sèche par commodité, il a été alors nécessaire de trouver des indices nous
aidant à délimiter les différentes formes du fond de vallée. La végétation constitue souvent une très bonne
indication de l’étendue de l’inondation saisonnière et de la présence de l’eau pendant un certain temps. Elle
reflète les conditions édaphiques liées aux unités géomorphologiques de la plaine alluviale. La surface de
cette dernière est constituée par la limite entre les limons de débordement et les sédiments
hétérométriques des glacis. Ainsi, la pratique du terrain est indispensable et la discrimination peut alors
s'appuyer sur la description de la granulométrie et la couleur des dépôts.
Selon le positionnement au sein du bassin versant et les caractéristiques physiques du tronçon, toutes ces
unités géomorphologiques ne sont pas présentes. En zone amont, il arrive parfois que la plaine alluviale
n’existe pas et que seul le chenal soit identifié. Enfin, à l'aval, l’affaiblissement de la pente provoque une
diminution de la granulométrie et la très basse terrasse est aussi constituée de dépôts fins. Les sédiments de
la basse terrasse se distinguent toujours nettement du chenal mais difficilement de ceux de la très basse
terrasse. Ce travail de terrain nous a aussi permis d’identifier différents glacis ainsi que les interfluves
gréseux et latéritiques. S’il est assez facile de distinguer les cuirasses latéritiques et le grès à partir d’images
satellites et de photographies aériennes, seul le terrain permet de cartographier la limite entre le glacis
supérieur et le glacis secondaire (cf : chapitre 2). En effet, ils se distinguent d’une part par la topographie
(rebord de talus) et par leur couleur (le glacis supérieur est plus rouge).
Pour l’ensemble de la vallée du Yamé, le chenal et la plaine alluviale ont été cartographiés grâce à un
travail de photo-interprétation et de télédétection. Cette étape nécessite l’utilisation d’images avec des
résolutions spatiales fines afin de pouvoir identifier les limites entre les différentes unités
géomorphologiques.
Deux types d’images étaient à disposition pour la vallée du Yamé : les images LANDSAT qui ont une
résolution spatiale de 30 m et les images SPOT dont la résolution est de 2,5m en panchromatique et de 5 m
en multispectral. Cependant, la résolution spatiale de ces images satellites n’est pas assez fine pour pouvoir
distinguer avec précision les limites subtiles des différentes unités géomorphologiques (Fig.4.2). En
revanche, la résolution des images SPOT combinée à un choix de visualisation appropriée permet de
discerner clairement certaines unités géomorphologiques et paysagères. Ainsi, les visualisations en « fausses
couleurs » permettent d’identifier facilement l’eau, la végétation ou encore les buttes latéritiques grâce à la
composition colorée (Fig.4.2). C’est la raison qui nous a conduit à privilégier l’utilisation de ces images en
association avec les images panchromatiques Geoeye (50 cm) accessibles via Google Earth (Fig.4.2). La
digitalisation du chenal et de la plaine alluviale a été réalisée directement à partir de Google Earth puis
ensuite les données vectorisées ont été exportées vers ArcGis © afin de réaliser des calculs.
Figure 4.2 : Visualisation d’un tronçon du système fluvial du Yamé à partir d’images satellites à différentes
résolutions spatiales
Le chenal a été délimité à partir d’une reconnaissance sur image satellite des formes observées sur le
terrain pour certains secteurs puis par une extrapolation pour l’ensemble de la vallée. Si les limites du
chenal sont facilement identifiables à partir des images satellites (chenaux en eau et bancs sableux) délimité
par ses berges, celles de la plaine alluviale sont plus complexes à déterminer. Certains chercheurs proposent
de construire cette couche vectorielle à partir d’un modèle numérique de terrain (MNT) en tenant compte
des cellules situées avec une valeur inférieure, concernant l’altitude, à un seuil fixé de manière empirique
par rapport au chenal (x mètres) (Wiederkehr et al., 2010). Les données actuellement disponibles pour la
vallée du Yamé, telles que les MNT SRTM à 90 m, et ASTER à 30 m, n'ont pas une résolution
suffisamment précise pour faire ce type de travail. La bonne connaissance du terrain ainsi que la répartition
de la végétation permettent de déterminer la limite entre les glacis et le fond de vallée. En effet, on observe
Afin de caractériser les différents styles fluviaux d’amont en aval de la vallée, nous avons voulu définir la
variabilité longitudinale des deux variables précédemment digitalisées : le chenal et le fond de vallée. Nous
nous sommes appuyés sur la méthode développée par Alber et Piégay. (2011). La première opération
consiste à segmenter le cours d’eau en unités spatiales identiques. Pour cela nous avons choisi de calculer la
largeur moyenne du fond de vallée et du chenal par unités spatiales de 500 m de long. Cette taille a été
choisie de manière empirique car elle est permet d’avoir un nombre suffisant d’individus et surtout, elle
n’est pas trop grande pour mélanger plusieurs styles fluviaux et n’est pas trop petite pour marquer des
changements significatifs entre les tronçons. Au total, le Yamé a été segmenté en 240 tronçons de 500 m
chacun. Cette segmentation a été réalisée à partir d’un travail de SIG conduit à partir du logiciel ESRI
Arcgis 10© et des outils Spatial Analyst, ArcHydroTools. Elle comporte quatre étapes principales (Fig.4.3).
Figure 4.3 : Méthode réalisée pour la segmentation du cours d’eau en unités spatiales de 50 0 m de long
(1) Une ligne tracée au centre du fond de vallée est divisée en segments de longueurs égales (500 m).
Ces segments sont ensuite convertis en points localisés sur la ligne (A).
(2) À partir de ces points, des polygones de Thiessen ont été créés (B). Ces derniers sont formés
autour de chaque point par les bissectrices perpendiculaires aux lignes reliant deux points voisins.
Pour les 240 unités spatiales de la vallée du Yamé, cinq paramètres géomorphologiques ont été calculés à
partir de deux vecteurs digitalisés précédemment (chenal et plaine alluviale) (Fig.4.4) :
- La largeur moyenne du chenal.
- La largeur moyenne de la plaine alluviale (fond de vallée).
- L’indice de confinement (largeur du chenal/largeur de la plaine alluviale), qui donne des indications
sur la possibilité de déplacement latéral du chenal. Le confinement du cours d’eau ainsi que les styles
fluviaux sont dépendants des unités paysagères qui déterminent elles-mêmes la distribution spatiale
de la pente, de l’apport sédimentaire et de la variabilité de l’écoulement (Thomson et al., 2001).
- L’indice de sinuosité tel que définit par Leopold et Wolman (1957) (longueur du talweg/longueur
de l’axe médian du fond de vallée).
- Le taux d'emprise des chenaux secondaires (surface de l’ensemble des chenaux/surface du chenal
principal).
Figure 4.5 : Test de Pettitt appliqué à l’indice de confinement calculé pour chacun de tronçons de
500 m de long.
On observe une assez bonne corrélation entre les seuils mis en avant par le test de Pettitt à partir de
l’indice de confinement et les autres dynamiques morphologiques qui opèrent longitudinalement dans la
vallée du Yamé. On remarque cependant que deux secteurs homogènes sont entrecoupés par un secteur
avec un style fluvial différent. C’est le cas des secteurs A et D qui sont tous deux caractérisés par un indice
de confinement élevé et par des valeurs faibles pour les autres indices. Il en est de même pour les secteurs C
et E dont les valeurs des indices sont similaires. En revanche, les autres secteurs présentent des intensités
variables des processus morphologiques. À partir de cette analyse statistique, six tronçons possédant des
caractéristiques hydro-géomorphologiques spécifiques ont été identifiés (Fig.4.6).
Secteur 1 : il est caractérisé par un indice de confinement élevé qui révèle une largeur moyenne de fond
de vallée relativement restreinte. De même, ce tronçon indique une sinuosité quasiment nulle. Ainsi, ce
style fluvial peut être défini comme un chenal unique rectiligne encaissé dans les grès.
Secteur 2 : ce type présente un indice de confinement plus faible. Le grès est nettement moins
prédominant au sein du paysage pour ce tronçon fluvial alors que la sinuosité du cours d’eau est plus élevée.
Ainsi, ce type est caractéristique d’un chenal unique sinueux encaissé dans les glacis.
Secteur 3 : il est caractérisé par un indice de confinement moyen et un chenal large. L’indice de
sinuosité est légèrement plus élevé que pour le type précédent. Ce tronçon fluvial est proche d’un chenal
unique à large bande active divagante encaissée dans les formations superficielles de glacis.
Secteur 4 : ce type correspond à une plaine alluviale très large ce qui explique que la valeur de l’indice
de confinement soit faible. Ce tronçon est marqué par une multiplicité des chenaux à sinuosité relativement
élevée. Ainsi, le style fluvial de ce tronçon peut être défini comme un lit anastomosé composé de
plusieurs chenaux sinueux au sein d'une large plaine alluviale faiblement incisée dans les glacis.
Figure 4.7 : Les différents styles fluviaux du Yamé et localisation des secteurs étudiés
[Link]. Le secteur 1
Le style fluvial du premier tronçon, correspondant à un chenal unique rectiligne encaissé dans les
grès (Fig.4.8), a été identifié à deux reprises le long de la vallée du Yamé : à l’amont, le long des 15,2
premiers km et le long des 6,6 km dans la moyenne vallée (Fig.4.7).
Figure 4.8 : Le Yamé près de Kéma en fin de saison des pluies en novembre 2008 (A) et en saison sèche en
février 2010 (B).
Le Yamé s’écoule dans une vallée étroite encaissée dans le plateau gréseux. Caractérisé par une pente
longitudinale relativement forte (5‰), le chenal actif est large d’une dizaine de mètres alors que le fond de
vallée atteint en moyenne 40 m. Ainsi, l’indice de confinement est relativement élevé avec une valeur
Quelques élargissements ponctuels entre les barres gréseuses permettent le piégeage de sédiments.
Cependant, les formations superficielles, rares et squelettiques, ne permettent pas la culture de céréales ni
Le bassin versant du Yamé atteint pour ce secteur environ 170 km². Les unités géomorphologiques qui
ont été identifiées correspondent au chenal dont la mobilité latérale et verticale est restreinte par le grès. Le
Yamé présente la succession de lits étroits s'écoulant sur un fond rocheux et de petites mares alimentées par
les aquifères. Néanmoins, une basse terrasse est observée presque tout le long de ce secteur alors que la très
basse terrasse n'est présente que de manière discontinue. Cependant, cette basse terrasse est plus une
construction humaine que le résultat de dynamiques alluviales. En effet, les sédiments n’ont pas été déposés
par le cours d’eau mais apportés par les populations locales afin d’y créer des surfaces cultivables. Celles-ci
ont su tirer profit de la présence du grès, et de l’écoulement permanent du cours d’eau, en développant le
maraîchage sur les terrasses gréseuses adjacentes. Le grès représente la principale source sédimentaire du
bassin versant du Yamé. La roche, soumise aux agents de désagrégation mécanique et chimique (eau,
température, végétation…) aboutit à la formation de sables qui transitent ensuite par le Yamé.
[Link].Le secteur 2
a. Description
Ce tronçon de 14,9 km de long se situe entre le secteur 1 et la ville de Bandiagara (Fig.4.7). Les
variables géomorphologiques calculées indiquent un style fluvial de type chenal unique sinueux encaissé
dans les glacis (Fig.4.12).
La pente est nettement plus faible avec seulement 0,18‰. Même si le grès est nettement moins
prédominant dans les paysages de fond de vallée, on continue à observer pourtant une faible sinuosité du
cours d’eau (1,06) qui est contrôlé latéralement par les sédiments indurés du Pléistocène et verticalement
par les barres de grès. L’indice de confinement est plus faible que pour le tronçon précédent (0,17)
indiquant une vallée semi-confinée Même si les affluents sont peu nombreux pour ce tronçon, le bassin
versant du Yamé double au cours de ce tronçon passant de 215 km² à 462 km². La largeur du chenal est de
25m en moyenne et le fond de vallée de 150 m. Le chenal d'étiage et de décrue est divaguant au sein de la
bande active (Fig.4.14A).
Le tronçon d’Ounjougou est caractérisé par une variabilité importante du régime hydrologique et un
remaniement saisonnier des formes sédimentaires. Au contraire du tronçon amont, le Yamé est à sec de
décembre à juin. En revanche, pendant la saison des pluies, le ruissellement diffus et le ravinement
engendrent une érosion importante sur les interfluves gréseux où les formations de glacis constituent une
véritable zone de production des sédiments. Comme on peut le voir sur la photo 4.14D, la charge grossière
transportée dans le chenal augmente considérablement pendant la saison des pluies. Dans sa thèse, Y. Le
Drézen (2008) indique que la surface de ces zones dégradées, les badlands, a été multipliée par 2 à 5 selon
les endroits au cours des cinquante dernières années engendrant une érosion importante des terres
cultivables.
[Link]. Le secteur 3
a. Description
Le style fluvial du secteur suivant peut être défini comme un chenal unique à large bande active
méandriforme encaissée dans les formations superficielles de glacis. Il concerne la zone située entre les
villes de Bandiagara et de Goundaka, excepté le secteur où le Yamé traverse les grès qui est lui
caractéristique du style fluvial n°1 (Fig.4.7). Ainsi, au total, ce style fluvial est observé dans la moyenne
vallée sur 52,6 km. La pente longitudinale atteint 1.3 à 1.6 ‰. La différence principale de ce secteur par
rapport aux autres est la largeur du chenal qui atteint en moyenne 44 m. Malgré une augmentation de la
largeur de la plaine alluviale par rapport aux tronçons précédents (241 m en moyenne), la largeur du
chenal, qui enregistre les valeurs les plus élevées pour l’ensemble de la vallée (Fig.4.7), a pour résultat un
indice de confinement faible avec 0,2. On observe notamment que la largeur du chenal et du fond de vallée
croît de l’amont vers l’aval de ce tronçon. De même, on observe que la pente se réduit progressivement
alors que le nombre d’affluents augmente fortement et contribue à accroitre les flux sédimentaires et
liquides. En effet, de l’amont à l’aval de ce tronçon, le bassin versant passe de 462 km² à 3435 km² soit une
multiplication par 7 de la superficie.
Dans le secteur de Fiko (Fig.4.17), le Yamé est incisé de 3 mètres environ dans les dépôts pléistocènes.
Le style fluvial de ce secteur est caractérisé par des méandres que nous pouvons observer à plusieurs
reprises. La convexité du méandre est formée par le dépôt des alluvions et constitue la basse terrasse. Les
sédiments alluviaux holocènes peuvent être conservés sur plusieurs centaines de mètres de long et environ
six mètres de hauteur comme c’est le cas à Doucombo (voir chapitre 5). En revanche sur la rive convexe,
plus haute d'un mètre environ, les débordements sont plus rares et la sédimentation est plutôt caractérisée
par des formations de glacis-terrasse d’origine colluvio-alluviale. Le plus souvent, le chenal est restreint
verticalement par le grès alors que latéralement les processus d’érosion sont importants dans le matériel
colluvial, notamment pour les rives concaves des méandres (Fig.4.18B). Pendant la saison des pluies, le
chenal est rempli à plein bord, débordant même lors des fortes crues dans la plaine alluviale. Dans le
secteur de Fiko, la plaine alluviale est sujette à un alluvionnement occasionnel mais un apport sédimentaire
colluvial semble plus important. Ainsi, la plaine alluviale nourrie à la fois d’alluvions et de colluvions peut
Figure 4.19 : Image CM des échantillons contemporains prélevés dans les unités sédimentaires du secteur
n°3
Le premier type comporte exclusivement des échantillons prélevés dans le chenal (bancs médians et
latéraux) ainsi que deux échantillons de plaine alluviale. Ces sédiments sont constitués principalement de
Part. 2 – Les dynamiques du système fluvial du Yamé au cours de l’Holocène 161
sables grossiers puisque la médiane (M) se situe entre 150 et 1000 µm et le percentile supérieur (C) entre
1000 et 2000 µm. On peut alors suggérer que ces sédiments ont été transportés par saltation et
suspension pendant les épisodes de crue.
Le deuxième groupe identifié comporte trois échantillons. Il comporte deux échantillons de dépôts de
basse terrasse et un de très basse terrasse Leur texture est sablo-limoneuse (M= 40-100 µm et C=400-
600). Les modes de transport dominants de ces dépôts peuvent être interprétés comme la suspension et la
saltation.
Un dernier groupe s’illustre au sein de l’image CM. Il comporte deux échantillons de très basse terrasse
et un échantillon de basse terrasse. La texture de ces sédiments est limono-sableuse (M=30-80 µm et
C=150-250 µm). Ils sont tous les trois associés à un transport en suspension dans la plaine alluviale.
[Link]. Le secteur 4
a. Description
Le premier secteur de la basse vallée est caractéristique de chenaux multiples sinueux au sein d'une
large plaine alluviale faiblement incisée dans les glacis. Ce secteur, qui se situe entre les villages de
Goundaka et de Bougué, est le plus court de la vallée du Yamé avec une longueur de seulement 10 km
(Fig.4.20).
Ce style fluvial est dissocié des autres principalement en raison de la large plaine alluviale qui atteint en
moyenne 1280 m. En revanche, la largeur du chenal est similaire à celle du tronçon précédent avec 44m en
moyenne. Ainsi, la valeur de l’indice de confinement est très faible (0,04). L’indice de sinuosité, quant à
lui, est nettement plus élevé avec 1,3. On observe ainsi plusieurs méandres au sein de ce système hydro-
sédimentaire. Enfin, l’indice d'emprise des chenaux secondaires est pour la première fois depuis l’amont
supérieur à 1 avec 1,3 indiquant que le Yamé se dédouble à partir de ce secteur. Un deuxième chenal est
notamment très bien identifié au sein de la plaine alluviale (Fig.4.20). Les autres chenaux sont le plus
souvent des bras de décharge qui se remplissent et deviennent actifs lors des crues. Ils sont de largeur
nettement plus faible ne dépassant jamais la dizaine de mètres. Dès les mois de décembre – janvier, les
chenaux sont asséchés.
Figure 4.21 : (A) Chenal du Yamé à l’aval de Goundaka en fin de saison humide (novembre 2008) et ( B)
les différentes unités sédimentaires à Baïma
Figure 4.22 : (A) Le lac de Bandiougou en saison sèche (février 2009), ( B) Affluent du Yamé qui rejoint le
lac au Yamé (second plan) en fin de saison humide (novembre 2008)
Un secteur de ce tronçon, localisé au alentour du village de Baïma, a été étudié de manière plus
approfondie (Fig.4.23).
Comme pour l’ensemble du tronçon, le chenal principal est pour ce secteur incisé d’environ 3 mètres
dans les dépôts holocènes. En revanche, le chenal est à cet endroit particulièrement large puisqu’il atteint
près de 100 m. Il est constitué principalement par du matériel grossier sableux et de nombreux bancs
latéraux de longueurs assez importantes (Fig.4.23). À Baïma, on observe au centre du chenal, des îles
hautes de deux mètres environ, végétalisées par une strate arbustive et herbeuse assez dense. Elles
constituent une très basse terrasse inondée lors de la saison humide. Un peu plus élevée, de chaque coté du
chenal, on a pu identifier une basse terrasse qui constitue la majeure partie de la plaine alluviale. Le Yamé se
déverse rarement au sein de cette vaste plaine alluviale, seulement lors des crues exceptionnelles. Cette
basse terrasse est occupée par la culture du mil et le maraîchage. La végétation ligneuse est identique au
reste de la basse vallée, dominée par l’espèce Faidherbia albida. On a cependant observé la présence d’une
espèce plus rare Piliostigma reticalum, près du chenal secondaire ou encore de plantations d’eucalyptus,
absentes de la vallée amont.
Figure 4.24 : Image CM des échantillons prélevés issus des dépôts du lac de Bandiougou
[Link]. Le secteur 5
Ce tronçon de 23,9 km de long se situe entre les dernières buttes gréseuses à l’aval de Bougué et
l’entrée du Yamé dans le Delta intérieur du Niger au niveau de Sinné (Fig.4.25). Les variables
géomorphologiques indiquent un style fluvial à chenaux multiples méandriformes dans une plaine
alluviale incisée dans les glacis (Fig.4.25).
Même si la pente est similaire (0,04%) à celle du secteur précédent, celui-ci présente une morphologie
en plan différente. On observe une réduction importante de la largeur du fond de vallée qui n’atteint plus
que 490 m en moyenne, soit une diminution de plus de la moitié. Le chenal est aussi moins large avec 14m
en moyenne. Ainsi, l’indice de confinement est toujours aussi faible (0,3) suggérant une vallée non
confinée. De plus, l’indice de sinuosité est élevé (1,3) et un nombre relativement important de tronçons
(12) enregistrent une valeur supérieure à 1,5 ; indiquant des écoulements méandriformes. Enfin, la valeur
du taux d'emprise des chenaux secondaires est aussi élevée avec 2,2 en moyenne. Elle indique la présence
d’un chenal principal et de nombreux défluents et mares temporaires. Lors de la saison des pluies,
l’ensemble du chenal et des annexes hydrologiques associées sont caractérisés par des écoulements de plein
bord et parfois, pendant les fortes crues, l’eau se déverse au sein de la plaine alluviale. En revanche, durant
la phase de décrue, l’eau se concentre dans le chenal principal puis s’assèche complètement quelques
semaines plus tard, à partir du mois de décembre (Fig.4.26). En raison de l’absence d’affluent fonctionnel
Figure 4.26 : Le chenal à Samoloye en fin de saison humide ( A) et en saison sèche ( B).
Enfin, l’autre caractéristique de ce secteur est sa proximité avec le Delta intérieur du Niger localisé à
l’Est et au Nord. Sur les photographies aériennes, on observe la présence de plusieurs bras morts du Yamé.
Seul J. Gallais en fait note dans sa monographie sur le Delta intérieur du Niger (1967). Il parle même d’un
ancien delta du Yamé. Ces anciens bras du Yamé témoignent d’un fonctionnement hydrologique différent
de l'actuel. Cependant, les faibles connaissances disponibles ainsi que le manque d’investigations conduites
sur le terrain pour ce secteur nous permettent seulement d’émettre des hypothèses. Gallais (1967a, p20)
reconnait également la présence d’anciennes formations alluviales qui occupent la bordure orientale du
delta intérieur du Niger. Il distingue deux niveaux de remblaiement : supérieur et inférieur. Il admet que le
remblaiement supérieur, caractéristique d’une granulométrie fine et homométrique (M=40-110 µm), peut
être défini comme des cônes d’alluvions déposés au piémont du plateau par le Yamé sous un climat plus
humide et chaud. Il suggère que ce remblaiement fut en même temps le « matériel de benne d’un lac dont
le niveau des hautes eaux était d’une vingtaine de mètres supérieur à celui de la crue actuelle ». Quant au
remblaiement inférieur, il correspond à la plaine alluviale du Yamé actuelle telle que nous l'avons définie
(Fig.4.25). Cependant, il est possible que le remblaiement supérieur soit le témoin d’une extension
antérieure du Delta intérieur beaucoup plus vaste que l'actuel. Il est clair que la présence de paléochenaux
indique une évolution géomorphologique de la basse vallée. Ces paléochenaux se jetaient une dizaine de km
à l’aval du chenal actuel dans le delta intérieur du Niger. Aujourd'hui, ces anciens lits ne sont plus
fonctionnels, même pendant les crues. Enfin, la finesse des sédiments ainsi que les résultats des études
menées notamment sur le plateau de Bandiagara et dans la plaine du Séno (Rasse et al., 2006 ; Rasse et al.,
2012) semblent suggérer un autre mode de mise en place pour ces sédiments du remblaiement supérieur
défini par Gallais (1967a). En effet, il semble possible que ce matériel limono-sableux soit le résultat d’un
dépôt éolien qui ait opéré en bordure du Sahara (Coudé-Gaussen, 1991) ou au Maghreb (Weisrock et al.,
2006a ; 2006b) pendant le Pléistocène supérieur. En effet, la plupart des études menées sur le Delta
intérieur du Niger définissent la bordure occidentale comme glacis (Rasse, 2010), terme que nous avons
conservé.
Le secteur localisé non loin du village de Samoloye a été étudié plus en détail. Il se situe à l’amont des
paléochenaux du Yamé (Fig.4.27).
Le chenal principal est pour ce secteur incisé d’environ 3 mètres dans les dépôts holocènes et mesure à
peine dix mètres de large. Le matériel présent dans le chenal est constitué de sables fins à moyens (Fig.
4.26). On a pu observer une sédimentation caractéristique des méandres avec un banc de convexité sablo-
limoneux et une rive concave en érosion. En revanche, le chenal secondaire qui correspond à un bras de
décharge est nettement moins profond (1m) et moins large (environ 5m) (Fig.4.27). Enfin, la végétation est
différente des autres secteurs étudiés puisqu’elle est nettement plus dense (Fig.4.26). En effet, le long du
cours d’eau, on a observé des espèces absentes des zones amont telles que Ziziphus mauritania, Diospyros
mespiliformis ou encore Acacia Nilotica. Enfin, les populations locales ont planté des vergers de goyaviers
(Psidium guayavia) ainsi que des plantations d’eucalyptus. Ces derniers situés au sein de la basse terrasse sont
inondés 2 à 3 jours pendant la saison humide (Comm. Orale habitant de Samoloye Peul). Enfin, de
nombreuses zones humides sont observées au sein de ce tronçon, comme ici une mare temporaire pour le
secteur de Samoloye (Fig.4.27).
4.2.4. Le secteur 6
a. Description
Le dernier tronçon caractéristique d’un style fluvial différent correspond aux six derniers kilomètres du
Yamé, entre Sampara et la confluence avec le fleuve Niger (Fig.4.28).
Il indique des chenaux multiples et des zones humides associées à la plaine alluviale du Niger
(Fig.4.28). Son fonctionnement hydrologique est assez complexe puisqu’il est dépendant d’une part, du
débit du Yamé et d’autre part, de celui du Niger. En effet, à partir de la mi-août, la crue du Niger bloque
les eaux du Yamé entraînant son débordement et son déversement dans les dépressions topographiques
adjacentes. Ainsi, pendant la saison humide, le fonctionnement hydrologique de cette zone est entièrement
tributaire du niveau d’eau atteint par le Niger. Ensuite, les nombreuses mares perdurent et s’assèchent
progressivement au cours de la saison sèche. Le chenal actif du Yamé, large en moyenne de 33 mètres et
incisé de 3 mètres environ dans la plaine alluviale, reste en eau jusqu’au mois de mars quand la décrue du
Niger se termine. Les limites attribuées au bassin versant du Yamé perdent leur sens lors de la saison
humide. En effet, lorsque le Niger se déverse dans le Yamé et dans les plaines adjacentes, celui-ci devient
non plus affluent comme au début de la saison humide mais défluent du Niger. Les eaux retournent donc
vers le Yamé qui se retrouve alors connecté à l’ensemble de la zone inondable. Ainsi, peu après Poutiavel
(Fig.4.28), le fond de vallée n’est pas vraiment mesurable puisque l’ensemble de l’espace est inondé. Cette
inondation induit une sédimentation et une occupation du sol particulières. En effet, dans les secteurs peu
170 Chap. 4 – Caractérisation du fonctionnement hydro-sédimentaire actuel
profonds, l’inondation sur plusieurs mois permet d’y développer la culture du riz qui occupe une grande
partie du Delta intérieur du Niger.
Figure 4.29 : Le chenal principal du Yamé à Sampara au mois de février ( A) et de novembre (B) ; ancien
méandre recoupé en eau lors de la saison humide ( C) et limites entre les différentes unit és géomorphologiques
à Sampara (D).
Un secteur a été choisi à titre d’exemple. Il est situé à l’amont de ce tronçon non loin du village de
Sampara (Fig.4.30). Comme nous pouvons l’observer sur les photos de la figure 4.29 prises au même
endroit pendant la saison sèche (A) et en fin de saison humide (B), le niveau d’eau du Yamé a diminué de 2
à 3 mètres, modifiant aussi les paysages. En effet, ce secteur comprend de nombreuses formes spécifiques
au delta intérieur du Niger avec des mares qui sont alimentées par le Yamé-Niger lors de l’inondation de la
plaine alluviale mais aussi des bras morts tel qu’ici un ancien méandre recoupé (oxbow lake) qui se retrouve
en eau lors de la saison humide. Les dépressions topographiques comme les mares, ne permettent pas la
culture du riz car le niveau d’eau atteint lors de la saison humide dépasse les deux mètres. À Sampara,
contrairement aux secteurs plus à l’aval, on a pu identifier la présence d’une basse terrasse, inondée lors des
grandes crues et longée par des glacis non submergés par les crues. À la charnière de ces deux unités ou
dans la plaine alluviale on observe régulièrement des buttes anthropiques (tells) qui témoignent de la
présence ancienne et dense des hommes dans le Delta intérieur du Niger. Enfin on observe par endroit une
couverture du sol par des nodules pisolithiques qui proviennent du démantèlement ferralitique. Ils ont aussi
été observés par J. Gallais (1967a) et par R. Bertrand (1974) dans la région. Ce dernier suggère que ce sont
des cônes de déjection cuirassés du piémont occidental du plateau de Bandiagara. Si cette cuirasse affleure à
différents niveaux topographiques au sein de la plaine alluviale du Niger et du Yamé, à Sampara ; elle se
situe à environ 6-8m de profondeur. Elle est recouverte par les formations alluviales holocènes (Fig.4.30).
La caractérisation des dépôts et des processus hydro-sédimentaires associés s’est aussi appuyée sur
l’utilisation de l’image CM pour soixante échantillons de la vallée du Yamé. Celle-ci indique grossièrement
une organisation longitudinale au sein du système fluvial (Fig.4.33).
Figure 4.33 : Image CM des échantillons contemporains de la vallé e du Yamé par milieu de sédimentation.
Dépôts de très ba s s e et de ba s s e
E 20-80 170-250
terra s s e
Moyenne va l l ée Tra ns port pa r s us pens i on
Tableau 4.1 : Caractéristiques granulométriques et hydro -géomorphologiques des groupes sédimen taires
identifiés au sein de l’image CM
B. Le premier groupe rassemble des dépôts de chenaux et de très basse terrasse qui ont été transportés
par roulage et par saltation lors de la période de crue puis ensuite déposés. Ce type ne concerne
que les sédiments issus de la zone amont (Ounjougou). Il est constitué de sables grossiers à
gravillons.
C. La nature granulométrique des sédiments de ce groupe suggère aussi une énergie tractive du
courant suffisamment importante pour les déplacer. Ils sont associés à un transport par saltation et
suspension lors de la période de crue. Ils correspondent à des sables grossiers issus de l’ensemble
des unités sédimentaires de la zone amont et des dépôts de chenaux de la moyenne vallée.
D. Il regroupe des sédiments sableux transportés par suspension et saltation. Ils ont été mis en place
par des courants tractifs d’intensité moyenne lors des périodes de crue faible ou de décrue. Ils
correspondent à différentes unités sédimentaires de l’ensemble de la vallée.
E. Ce groupe concentre les dépôts issus d’un transport par suspension essentiellement. Ils ont été mis
en place par des dépôts tractifs de faible intensité essentiellement dans la plaine d’inondation (basse
terrasse, très basse terrasse).
F. Ce groupe rassemble les dépôts du lac de Bandiougou qui sont significatifs d’un mode de dépôt par
suspension uniforme.
Introduction
Suite à l’étape de caractérisation du fonctionnement hydro-sédimentaire actuel, des investigations ont
été conduites pour chacun des styles fluviaux identifiés et dotés d’archives sédimentaires. Ainsi, mis à part
le secteur le plus à l’amont, où le Yamé est encaissé dans les grès, qui ne possède pas d’archives
sédimentaires, chacun des autres secteurs a fait l’objet des coupes, sondages ou carottages afin d’établir la
nature et l’organisation du remplissage alluvial. À Ounjougou, la profonde incision du Yamé dans les
archives sédimentaires a facilité l’identification précise de la géométrie des archives alluviales. Dans la zone
de transfert, la réalisation de coupes a été complétée par des carottages. En revanche, pour les secteurs
situés les plus à l’aval, les observations sont plus complexes. Dans la basse vallée du Yamé, il a été
nécessaire de procéder à la mise en place de carottages et de sondages organisés en transect afin de définir
l’architecture du remplissage alluvial.
Nous détaillerons ici, de l’amont vers l’aval, les huit tronçons ayant fait l’objet des investigations les plus
approfondies. L’établissement de la chronostratigraphie associé à une analyse granulométrique des dépôts
pour chacun des tronçons permettent d’étudier l’étendue spatiale des transformations hydro-sédimentaires
déjà mises en évidence à Ounjougou (Rasse et al., 2004, 2006 ;Le Drézen et al., 2010; Lespez et al., 2011)
et de montrer les ajustements opérant au sein du bassin versant à différentes périodes. Ces résultats sont
présentés dans le cadre chronologique établi à partir des recherches archéologiques et stratigraphiques
antérieures conduites pour le tronçon d’Ounjougou (voir chapitre 2).
Les sédiments holocènes sont disposés en séquences emboitées longitudinalement et latéralement le long
du Yamé actuel (Fig 5.2). La continuité des coupes observables, la forte homogénéité des faciès le long des
grandes séquences stratigraphiques associées à un nombre important de datations absolues disponibles (79)
ont permis d’établir un cadre chronostratigraphique solide et de proposer une reconstitution des profils
longitudinaux et transversaux du remplissage holocène (Lespez et al., 2008, 2011). Certaines coupes (Ravin
sud, Balanitès et Détarium) ont été étudiées plus particulièrement lors de mon travail de Master 1 (Garnier,
2007). Ce travail ayant comme objectif l’étude des dynamiques hydrosédimentaires à l’échelle de ce
tronçon, une analyse granulométrique de l’ensemble des échantillons d’Ounjougou avait été conduite. Les
résultats ont été intégrés à la réalisation d’un article synthétique sur les dynamiques hydro-sédimentaires de
la vallée du Yamé à l’échelle du site d’Ounjougou (Lespez et al., 2011). Nous avons fait le choix ici de
détailler plus précisément une coupe caractéristique pour chacune des périodes identifiées et d’appuyer nos
[Link]. La transition Pléistocène - Holocène ancien à la Mouche (11,5-8,5 ka. cal BP ; 9,4-6,8
ka cal. BC)
La connaissance du début de la période holocène repose principalement sur l’étude des dépôts situés
dans la partie aval du tronçon d’Ounjougou, sur la rive droite du Yamé au site du ravin de la Mouche
(Fig.5.1 et 5.2). Le remplissage sédimentaire attribué à cette période est observé sur 40 m de long et 4 m
d’épaisseur (Fig.5.3).
Figure 5.3 : Coupe stratigraphique de la Mouche et lame mince de l’unité HA3 (d’après Lespez et al.,
2011, modifié). Les datations sont indiquées en cal. BP.
Pour TS1, 1=Sables limoneux laminés riches en matières organiques ; 2=Couche de sables ; a=feuille, b=
traces d’oxydation
Quatre séquences sédimentaires ont été identifiées pour la période de l’Holocène ancien (ante 11350-
8760 cal. BP ; ante 9400-6800 BC) (Fig.5.3). Le cadre chronologique de ces dépôts est défini par treize
datations obtenues sur des charbons de bois (Rasse et al., 2006 ; Huysecom et al., 2007). Même si le début
de la sédimentation n’a pas pu être daté précisément en raison du manque de restes organiques, les
datations permettent d’attribuer la mise en place de ces dépôts entre 11,5 et 8,8 ka cal. BP. La stratigraphie
du secteur de la Mouche a déjà été précisément décrite par L. Lespez et a fait l’objet de deux autres articles
importants (Huysecom et al., 2009b ; Neumann et al., 2009). Nous avons pris l’exemple de la coupe 1 qui
est la plus développée (3,62 m) et celle qui a fait l’objet d’un échantillonnage important (21 pour la
granulométrie et 8 concernant l’étude des phytolithes). Elle montre la succession de 17 unités
sédimentaires, regroupées en quatre séquences (Fig.5.4).
D’une manière générale, la sédimentation est dominée par des formations alluviales détritiques et litées
indiquant une énergie importante du Yamé au cours de l’Holocène ancien. Les sédiments de la première
séquence (HA1) se sont mis en place suite à une nette incision dans les dépôts du Pléistocène datés par OSL
entre 45 et 40 ka BP (Rasse et al., 2004 ; Lespez et al., 2008). D’une épaisseur d’environ 2 m, elle est
composée de six unités sédimentaires alluviales détritiques caractérisées chacune par une phase d‘incision
(Fig.5.4). Cette phase est particulièrement marquée pour la première unité puisque de nombreuses boules
et boulettes de sédiments pléistocènes remaniées ont été identifiées dans une matrice sablo-graveleuse
(faciès Gh). Les unités supérieures indiquent la succession de deux types de sédiments avec à la base, des
sédiments sablo-graveleux ocre-rouge, caractéristiques des faciès Gp/Gt, qui sont surmontés par des dépôts
plus fins de sables grossiers à gravillons avec une organisation horizontale voire entrecroisée (faciès Sp). La
nature et l’organisation structurale de ces dépôts ainsi que l’image CM suggère que ces sédiments ont été
transportés par des courants très tractifs, principalement par roulement et saltation. Ils peuvent être
interprétés comme des dépôts de chenaux (bancs médians et latéraux) mis en place lors des épisodes très
[Link]. L'Holocène moyen et l'Holocène récent 1 (8,5-4 ka cal. BP ; 6,8-2 ka. cal. BC)
Les sédiments de l'Holocène moyen et récent 1 sont bien conservés pour le tronçon d'Ounjougou. Au
total, 40 datations obtenues sur des charbons ont permis d’identifier trois séquences qui correspondent à la
mise en place de trois chenaux successifs (HM2, HM4, HR1). Les sédiments datés de cette période ont été
observés en rives gauche et droite mais aussi au site du Ravin sud (Fig.5.5).
Pour cette période, trois coupes ont fait l'objet d'une étude analytique plus poussée : la CP6 du Balanitès
en rive droite, la CP2 du Détarium en rive gauche et la base de la CP1 du Ravin sud (Fig.5.5 et 5.6). 55
échantillons ont été prélevés afin de procéder à des analyses granulométriques (Fig.5.5) et 32 concernant
les analyses phytolithiques (Garnier et al., 2013). De même, plusieurs blocs ont été prélevés dans les
Figure 5.5 : Coupes stratigraphiques et lames minces de la CP6 du Balanitès, de la CP2 du Détarium et de
la CP1 du Ravin sud correspondant à la sédimentation de l’Holocène moyen -récent 1(d’après Lespez et al.,
2011, modifié). Les datations sont indiquées en cal. BP.
Pour TS2, 3,5 et 6 : 1=Sables limoneux laminés riches en matières organiques ; 2=Couche de sables ; A=
Silts laminés avec de la matière organique amorphe ; B= Silts sable uses laminés avec des charbons et des
restes végétaux ; a=feuille, b= traces d’oxydation ; c= matière organique amorphe ; d=restes végétaux ;
e= charbons ; f= fissure de dessiccation.
La base du remplissage sédimentaire attribué à la période de l'Holocène moyen est marquée par une
nette incision dans les formations pléistocènes. Les premières datations de l’Holocène moyen qui débutent
à 7414-7019 cal. BP, témoignent d'un hiatus sédimentaire entre 8,8 et 7,4 ka. BP (6,8-5,6 ka. BC) (HM1).
L'absence de sédimentation pour le début de l'Holocène moyen pendant plus d'un millénaire est
exceptionnelle. Un événement semblable est observé pendant HM3 où aucune sédimentation n’a été
enregistrée (6790-6500 cal. BP ; 4840-4550 cal. BC). En revanche, la sédimentation de la séquence HM2
(7790-6790 cal. BP ; 5650-4840 cal. BC) a été identifiée sur les deux rives du Yamé grâce à 6 datations
obtenues sur des charbons, particulièrement abondants dans les sédiments de cette période. Les dépôts de
HM2 sont bien développés au site du Balanitès avec une épaisseur d'environ 70 cm. La base de la
sédimentation est datée de 7414-7019 cal. BP (5840-5310 cal. BC). Elle est marquée par un remaniement
important des dépôts pléistocènes au sein d’une séquence sableuse de faciès Fl. Il est surmonté par ces
Les dépôts attribuables à la séquence de l’Holocène Récent 2 sont bien développés dans les archives
sédimentaires de la rive droite, en aval de la CP6 du Balanitès, et de la rive gauche du Yamé, en amont du
site du Détarium (Fig.5.1). Au total, 15 datations ont permis d’établir une chronostratigraphie relativement
fine de ces dépôts et d’identifier trois sous-périodes : HR2A et HR2B (3800-2900 cal. BP ; 1800-900 cal.
BC) dont les dépôts sont enregistrés en rive droite et HR2C (2900-2400 cal. BP ; 900-400 cal. BC) dont les
sédiments sont localisés en rive gauche. La chronostratigraphie des archives sédimentaires attribuées à cette
période a été principalement caractérisée par Y. Le Drézen (Le Drézen, 2008). Au cours de la thèse, 23
analyses granulométriques (Fig.5.10) et 16 analyses phytolithiques ont été réalisées pour ces archives
sédimentaires.
Figure 5.8 : Coupes stratigraphiques et lames minces de la CP15 des Varves Ouest et la CP13 du Rônier
correspondant à la sédimentation de l’Holocène récent 2
(d’après Lespez et al., 2011, modifié).
Pour TS7 : 1=Sables limoneux laminés riches en matières organiques ; 2=Couche de sables ; A= Silts
laminés avec de la matière organique am orphe ; B= Silts sableuses laminés avec des charbons et des restes
végétaux ; a=feuille, b= traces d’oxydation ; c= matière organique amorphe ; d=restes végétaux ; e=
charbons ; f= fissure de dessiccation.
Les deux premières unités HR2A et HR2B ont été étudiées au travers de l’étude de la coupe CP 15 de la
rive droite, dite coupe des Varves Ouest (Fig.5.9). Cette dernière se situe environ à 160 m en aval de la
coupe CP6 du Balanitès. Cependant, de nombreux autres échantillons ont été prélevés pour HR2A au site
des Varves Est, quelques mètres en amont de la CP15 (Fig.5.10).
Surmontant le grès, trois séquences d’une épaisseur d’environ 1,60 m sont datées de la sous-période
HR2A (3700-3050 cal. BP ; 1770-1100 cal. BC). Les sept datations disponibles pour ces séquences
suggèrent un remplissage sédimentaire équivalent à 5 siècles sur une épaisseur d’un mètre (Fig.5.9).
L’architecture et la nature des dépôts indiquent clairement un système rythmé caractérisé par une
alternance entre des lamines limono-sableuses grises riches en charbons et en matière organique (Fl) et des
lits de sables fins blanc-gris (Sh). Au total, plus de quatre-vingt lamines ont été identifiées sur le terrain (Le
Drézen, 2008). L’analyse granulométrique de six échantillons a été effectuée pour les dépôts de HR2A au
site des Varves Est, localisé quelques mètres en amont. Leur répartition au sein de l’image CM indique
deux modes de transport principaux. Les sédiments sableux ont été transportés (groupe C-D) et peuvent
être assimilés de par leur faciès sédimentaire (Sh) à des dépôts de débordement au sein de la plaine alluviale
lors des épisodes de crue à énergie modérée voire calme. En revanche, les dépôts les plus fins sont associés
au groupe E qui témoigne d’un mode de dépôt au sein de la plaine alluviale. Grâce à l’étude
micromorphologique de ces dépôts, on a pu observer des fissures de dessiccation et des liserés d’oxydation
au sommet des couches les plus fines. Ils indiquent un assèchement des mares au sein de la plaine alluviale
lors de la saison sèche, comme c’est toujours le cas aujourd’hui (Le Drézen et al., 2010).
Deux datations ont permis d’attribuer la mise en place des deux dernières séquences sédimentaires d’une
épaisseur de 1,10 m à la sous-période HR2B (3050-2900 cal. BP ; 1100-900 cal. BC) (Fig.5.9). La
première (S4) correspond à un lit sableux (faciès Sp) ravinant la séquence précédente. La suivante indique
un même mode de sédimentation que celui de HR2A avec cependant moins de lamines fines. Au travers de
l’image CM, les mêmes faciès sédimentaires et les mêmes modes de transport que HR2A ont été identifiés.
Cependant, un échantillon suggère un modèle plus énergique caractérisant un milieu de sédimentation au
sein du chenal (Fig.5.10). L’analyse micromorphologique de cette sous-unité (TS7), témoigne comme pour
HR2A d’une saisonnalité des dépôts bien marquée grâce à l’identification de fissures de dessiccation qui
indiquent l’assèchement des mares résiduelles au sein de la plaine alluviale lors de la saison sèche (Fig.5.8).
La sédimentation associée à la période HR2C (2900-2400 cal. BP ; 900-400 cal. BC) a été identifiée en
rive gauche du Yamé grâce à l’acquisition de 4 datations. La coupe 13, dite coupe du Rônier a été choisie
pour décrire la chronostratigraphie de cette période. Dotée de deux datations, elle a été échantillonnée
pour des analyses micromorphologiques, granulométriques (13) et phytolithiques (6). La formation
sédimentaire attribuable à l’Holocène récent 2, disposée au dessus des dépôts de l’Holocène moyen et
récent 1, est semblable à celle du début de l’Holocène récent 2 (HR2A et HR2B). D’une épaisseur de 1,30
m environ, cette séquence est caractérisée par une alternance de lits sablo-limoneux, épais de 1 à 2 cm,
riches en charbons et macrorestes végétaux (feuilles, graines…) et de lits limoneux à sables fins, épais de
quelques millimètres à 2 cm. Les couches sableuses sont marquées par un granoclassement vertical positif
comportant de nombreuses particules charbonneuses. Sur l’image CM, on observe que les échantillons de
HR2C sont répartis en deux groupes principaux. Les sédiments dont le faciès est apparenté à Sh sont
rassemblés au sein du groupe D qui correspond à un transport par des courants tractifs de faible énergie. Ils
ont été transportés par suspension lors de crues modérées puis déposés au sein de la plaine alluviale lors de
[Link]. L’Holocène terminal (2,4-0,1 ka. cal BP ; 0,4 ka. cal BC - 2 ka. cal AD)
Les dépôts alluviaux mis en place lors de la période de l’Holocène terminal ont été identifiés grâce à
l’acquisition de 11 datations obtenues sur des charbons aux sites du Détarium, des Varves, du Ravin sud et
des Unio (Fig.5.1). Une analyse granulométrique de 17 échantillons a été réalisée pour les dépôts de
l’Holocène terminal ainsi que le contenu phytolithique de 5 échantillons (Fig.5.13).
Figure 5.11 : Coupes stratigraphiques et lame mince de CP1 des Unio correspondant à la sédim entation de
l’Holocène terminal. Les datations sont exprimées en cal. BP.
Pour TS10 : 1=Sables limoneux laminés riches en matières organiques ; 2=Couche de sables ; c= matière organique amorphe ;
e= charbons ; f= fissure de dessiccation.
Cette période débute avec une phase sans sédimentation notable entre 2400. cal BP et 1700 cal. BP (400
BC-300 AD) (HT1). Les formations sédimentaires de l’Holocène terminal contrastent fortement avec
celles des périodes précédentes puisqu’elles sont discontinues et témoignent de faciès totalement différents.
On observe ainsi une forte variabilité des dynamiques hydro-sédimentaires du Yamé au cours de l’Holocène
terminal. Afin de décrire la nature et l’architecture des formations sédimentaires de l’Holocène terminal,
deux coupes qui ont fait l’objet d’un échantillonnage ont été privilégiées : la CP1 des Unio et le sommet de
la CP1 du Ravin sud (Fig.5.12).
Selon les caractéristiques des sédiments, six séquences stratigraphiques distinctes, chacune de 1 à 2 m
d’épaisseur, ont pu être identifiées. La première enregistrée correspond à HT2 (1630-1410 cal. BP ; 300-
500 AD). Une seule date est disponible au sommet des Varves avec 1689-1414 cal. BP (320-540 AD). La
sédimentation est assez proche de celle de l’Holocène récent avec une alternance de lamines limono-
sableuses (faciès Fl) et de lamines sableuses (faciès Sh). La séquence associée à HT3 (1320-910 cal. BP ;
500-1000 AD) a été identifiée par quatre datations dans les sédiments du site archéologique du
Promontoire. Ces dates qui s’échelonnent entre 1312-1141 cal. BP et 1030-1252 cal. BP (630-810 AD et
1020-1260 AD) suggèrent une activité colluviale entre le 7e et le 13e siècle de notre ère (Huysecom et al.,
2000 ; Downing, 2005 ; Mayor et al., 2005). La sédimentation de nature sablo-graveleuse correspond à la
deuxième séquence de formations colluviales rouge-orangé qui recouvrent les dépôts de l’Holocène ancien
au site de la Mouche. Cependant, cette période a aussi été identifiée au site des Unio et est caractéristique
d’une sédimentation détritique avec des sables grossiers entrecroisés de lits de sables plus fin (faciès Sl)
(Fig.5.12).
La séquence suivante qui correspond à HT4 (930-690 cal. BP ; 1000-1250 AD) est notamment bien
développée aux coupes des Unio. Une datation est disponible indiquant 928-779 cal. BP (1020-1180 AD).
Les dépôts témoignent d’une sédimentation rythmée marquée par une alternance de lits limoneux (faciès
Fl) avec des lits de sables fins à moyens à structure planaire (faciès Sh). L’analyse granulométrique
enregistre aussi cette saisonnalité puisque un échantillon, prélevé dans une couche sableuse, se situe dans le
groupe D indiquant un transport issu de courants tractifs et un échantillon, prélevé dans une lamine
limoneuse, suggère plutôt un mode de dépôt au sein d’une plaine alluviale humide.
Deux datations effectuées sur des charbons prélevés au sommet de la CP1 du Ravin sud ont permis
d’identifier des dépôts pour la période de HT5 (700-450 cal. BP ; 1250-1500 AD). Ils sont dans l’ensemble
détritiques et correspondent à un matériel sablo-graveleux comportant de nombreuses particules
charbonneuses. Des lits de sables plus ou moins fins ont été identifiés pour cette séquence. Ainsi, le faciès
est similaire à la période HT3 de type Sl. Douze échantillons prélevés dans cette séquence sont
majoritairement regroupés au sein du type B et C indiquant un mode de transport par des courants
relativement énergiques dans le chenal.
Enfin, la sédimentation correspondant à HT6 (450-24 cal. BP ; 1500-1936 AD) a été localisée à la fois
au site des Unio et du Ravin sud (Fig.5.12). Elle correspond à des limons sableux compacts gris à tâches
Le début de la période Holocène (HA1) est marqué par une phase énergique du système fluvial qui fait
suite à une phase de faible activité hydrologique de la fin du Pléistocène (Rasse et al., 2006 ; Lespez et al.,
2008, 2011). Les formations détritiques grossières ainsi que leur dispositif sédimentaire indiquent la mise
en place d’un large lit divaguant au sein d’une bande active composée de bancs sablo-graveleux. L’incision
vigoureuse dans les dépôts antérieurs ainsi que la granularité des dépôts suggèrent une compétence du
Yamé nettement supérieure à celle observée pour les périodes qui ont suivies. Ainsi, HA1 est caractérisé
par une abondance hydrologique qui s’illustre au travers de l’augmentation des débits liquides et une charge
sédimentaire assez conséquente pour favoriser l’exhaussement du chenal. Suite à cette phase de réactivation
hydrologique, une phase d’accalmie est observée pour les périodes HA2-HA3 avec l’enregistrement de
sédiments plus fins et rythmés qui témoignent de la mise en place d’un chenal divaguant à faible
compétence au sein d’une plaine alluviale humide. Cependant, ce ralentissement de la morphodynamique
alluviale est temporaire puisque la période suivante (HA4) montre une reprise de l’activité
hydrosédimentaire. Les dépôts sont assez similaires de ceux observés pour HA1 mais un peu moins grossiers
indiquant une compétence un peu moins forte du cours d’eau. Cependant, par rapport à HA1, on observe
une augmentation des débits liquides et solides. Cette phase prend fin avec l’incision importante de plus
d’un millénaire (9-8 ka cal. BP) qui marque le début de l’Holocène moyen (HM1). Ce hiatus sédimentaire
est le signe d’une atténuation des écoulements qui se répète un peu plus tard au cours de HM3. Mis à part
ces deux phases d’accalmie hydrologique, la sédimentation de l’Holocène moyen et du début de l’Holocène
récent (HM2, HM4 et HR1) témoigne de chenaux assez étroits au sein d’une plaine alluviale nourrie par
des apports sédimentaires saisonniers. Le faciès de ces dépôts rythmés riches en matière organique et la
présence de mares permanentes indiquent un fond de vallée humide tout au long de l’année. Cela suppose
une abondance hydrologique mais différente de celle de l’Holocène ancien avec des flux liquides plus
réguliers et un système fluvial relativement stable.
[Link]. Doucombo
À Doucombo, localisé à quelques kilomètres en aval de la ville de Bandiagara, quatre carottages (C1,
C2, C3 et C4) de sept mètres et trois coupes (CP2, CP23 et CP24) ont permis d’établir un transect du
remplissage sédimentaire sur plus de 250 mètres de largeur de plaine alluviale (Fig.5.16). Ce transect coupe
une boucle de méandre caractéristique de la moyenne vallée. La datation la plus ancienne, qui est de 2925-
2738 cal. BP (975-789 cal. BC), témoigne d’un remplissage relativement récent pour ce tronçon. En rive
convexe, les quatre datations réalisées à partir de charbons permettent d’identifier cinq séquences distinctes
(U1, U2, U3, U6 et U7) corrélées à cinq périodes (HR2B, HR2C, HT2, HT6 et HT7). En rive concave,
une datation de 526-326 cal. BP (1424-1628 cal. AD) indique la mise en place des colluvions au cours de
HT4 pour la première séquence (U4) et HT5 pour la seconde unité(Fig.5.16).
À la base du remplissage sédimentaire en rive convexe, on a pu identifier des sables fins blanc-jaune
indurés (Fig.5.16). En raison de l’absence de macrorestes, cette séquence n’a pas été datée. Cependant la
nature sédimentaire et la stérilité de cette séquence en phytolithes suggèrent que ces dépôts sont issus de
l’altération du grès sur lequel ces sables reposent. Ils sont surmontés par deux séquences détritiques d’une
épaisseur de 1,5 m environ chacune. La première, qui n’a pas été datée, est caractéristique de deux modes
de sédimentation différents. À la base on observe des lits de sables fins à moyens caractéristiques d’un faciès
Sl avec quelques lamines de limons compacts organiques de couleur bleue indiquant des conditions
hydromorphes et réductrices (faciès Fm). Elle est surmontée par une couche de sables grossiers à gravillons
à matrice sableuse bleue (Faciès Gh). En revanche, la seconde sous-unité, datée de 2925-2738 cal. BP (975-
789 cal. BC) (HR2C) contient des dépôts sableux plus fins à structure planaire caractéristique d’un faciès
de type Sp. Ils sont entrecoupés de silts compacts organiques de faciès Fm. D’un point de vue
chronostratigraphique, les dépôts antérieurs à HR2C peuvent ainsi être attribués à la période HR2B. Sur
l’image CM, ces derniers sont caractéristiques d’un mode de transport tractif par suspension en mode plus
ou moins énergique. Ils peuvent être interprétés soit comme des dépôts de chenaux transportés lors de
crues énergiques pour les couches les plus grossières (Gh) soit lors des crues plus modérées ou des périodes
de décrue pour les dépôts les plus fins (Sl). En revanche, les sédiments à faciès Fm indiquent la présence de
mares au sein du chenal. Les échantillons prélevés dans les dépôts caractéristiques d’un faciès Fm de HR2B
et HR2C témoignent d’un mode de transport par suspension uniforme en mode calme ou par décantation.
Cependant, pour l’ensemble de ces dépôts, malgré des faciès sédimentaires différents, ils ont tous comme
particularité d’être de couleur gris-bleu. En effet, la couleur ainsi que la présence de lentilles de limons
organiques sans fissures de dessiccation témoignent de conditions hydromorphes et de milieux anoxiques
notamment au sein du chenal avec une nappe d’eau permanente. Le contact avec la sous-unité suivante est
érosif. Il correspond au début de l’Holocène terminal (HT1). En effet, on observe une incision
relativement importante dans les dépôts de HR2C mais aucune trace sédimentaire de HT1 n’a été
enregistrée à Doucombo. Une datation (1690-1413 cal. BP ; 260-536 cal. AD) permet d’attribuer la mise
en place de la séquence suivante à HT2. Epaisse de 3 m, sa nature sédimentaire est toujours détritique mais
la couleur ocre-rouille des dépôts indique un milieu en contact avec l’air avec un phénomène d’oxydation
du fer. Ainsi, par rapport à la période précédente on observe une diminution du niveau d’eau des nappes
phréatiques. Les sédiments correspondent à des lits de sables grossiers contenant quelques gravillons avec
une stratification entrecroisée ou planaire (Sl/Sp). Ils correspondent à un transport par suspension en mode
Figure 5.18 : Base de la CP2 de Doucombo et lames minces correspondant à la sédimentation de HT6. M1
(242-256 cm) et M2 (158-169 cm)
Pour M1 et M2 : 1=Sables limoneux laminés riches en matières organiques ; 2=Couche de sables ; A= Silts
laminés avec de la matière org anique amorphe ; B= Silts sableuses laminés avec des charbons et des restes
végétaux ; a=feuille, b= traces d’oxydation ; c= matière organique amorphe ; d=restes végétaux ; e=
charbons ; f= fissure de dessiccation ; g=bioturbation.
La sédimentation est ensuite caractérisée par une séquence laminée qui correspond à HT6 puisque deux
datations effectuées sur des charbons indiquent 425-4 cal BP et 261-24 cal. BP (1525-1950 cal. AD et
1688-1925 cal. AD). Les dépôts, épais de 1 m, témoignent d’une alternance entre des lamines sableuses
Pour ce tronçon, trois niveaux topographiques ont été identifiés sur le terrain : le glacis supérieur,
inférieur et par endroit, une très basse terrasse. Une vingtaine de coupes ont été levées le long du Yamé et
dans les ravins latéraux depuis Kéma jusqu’à Fiko afin de décrire les séquences des différents glacis-terrasses
observés (Fig.5.19 et 5.20). Les huit datations AMS qui ont été réalisées à partir de charbons suggèrent la
mise en place de ces dépôts au cours de cinq séquences (HR1A, HR2B, HR2C, HT1, HT4).Le contenu
phytolithique de huit échantillons a été analysé et cinq analyses granulométriques ont été effectuées. Enfin,
quatre blocs ont été prélevés dans différentes séquences pour des analyses micromorphologiques.
Figure 5.19 : Coupes stratigraphiques pour les secteurs de Fiko, Allaye -Kokolo et Kéma
La date la plus ancienne disponible pour cette partie de la vallée du Yamé est issue du ravin d’Allaye-
Kokolo, localisé en rive droite du Yamé. Elle indique 5041-4858 cal. BP (3090-2909 [Link]) et correspond
à la sous-unité HR1A. D’une hauteur de 1 à 4 m, cette séquence sédimentaire est caractéristique de sables
limoneux ocre contenant des gravillons. La nature et la structure sédimentaire observées sur le terrain
indiquent un paléosol de type ferrugineux lessivé développé dans les niveaux d’érosion d’un glacis
pléistocène. En effet, sous un climat plus humide qu’aujourd’hui le processus de lessivage était nettement
plus intense. Ainsi, principalement par lessivage vertical mais aussi oblique, le fer est entrainé en
profondeur où il s’immobilise sous forme de tâches ou de concrétions.
La séquence la plus ancienne, enregistrée à la base, correspond à des sables fins limoneux gris tachetés
épais de 1 à 2 m qui comportent de nombreuses particules charbonneuses. Cette séquence, riche en tessons
de céramique, a pu être datée, selon le décor, du 1er millénaire avant J-C d’après les identifications
préliminaires effectuées par E. Huysecom et S. Ozainne (U. de Genève). Cela a été confirmé par une
datation radiocarbone indiquant 2709-2353 cal. BP (757-405 cal. BC) (HR2C). L’étude
micromorphologique (M5) témoigne de sables hétérométriques au sein d’une masse basale fine de nature
limoneuse. Il s’agit d’une sédimentation forcée mise en place par débordements au sein d’une plaine
alluviale humide. La porosité est caractérisée par des revêtements argilo-limoneux limpides et parfois
poussiéreux indiquant une évolution postérieure dans un milieu mais où les sols furent relativement bien
protégés. Enfin, l’analyse micromorphologique suggère que ces sédiments alluviaux ont ensuite subi une
À Allaye-Kokolo, un paléosol indiquant une période relativement stable a été daté de HR1A.
Cependant, la base de la sédimentation alluviale pour les deux tronçons est attribuée à la période HR2. À
Doucombo, l’analyse chrono-stratigraphique indique un système fluvial énergique avec des dépôts de
chenaux sablo-graveleux qui constituent une large bande active au sein de laquelle on observe des mares
permanentes (Fig.5.22). À Fiko, les archives sédimentaires relatent l’existence de chenaux faiblement
incisés divaguant au travers d’une large plaine alluviale humide constituée de dépôts de débordements
La période suivante (HT1) marque une nouvelle étape dans l’évolution du système fluvial. Alors qu’à
Doucombo, malgré l’absence de dépôts, une incision importante peut être observée dans les dépôts
antérieurs ; à Fiko, les dépôts datés de cette période sont nombreux et d’origine variée. Premièrement, on
assiste à la mise en place de dépôts de débordement qui témoignent de crues éclairs. Ces derniers sont
nourris d’apports colluviaux qui indiquent des versants instables. Ces dépôts sont recouverts ensuite d’une
[Link]. Goundaka-Bandiougou
[Link]. Baïma
Un transect du remplissage alluvial sur près d’un kilomètre de largeur a été effectué au travers de trois
sondages à la tarière (S16, S17 et S15) et de trois carottages (C1, C2, C3) (fig.5.28). Ils ont ainsi permis de
reconstituer l’architecture du remplissage alluvial sur 10 mètres de profondeur. Au total, cinq datations ont
été réalisées à partir de charbons et de sédiments prélevés dans les différentes séquences. Elles indiquent un
remplissage relativement récent puisque la date la plus ancienne est de 2716-2357 cal. BP (760-410 cal.
BC) et se situe à 8 m de profondeur. Cinq séquences ont pu être identifiées (HR2C, HT1, HT2-HT6,
HT7). Au total, 22 échantillons ont fait l'objet d'une analyse granulométrique et 7 d'une étude des
phytolithes.
[Link]. Samoloye
Ce tronçon est localisé 15 km à l'aval de Baïma. L'architecture du remplissage alluvial a été établie grâce
à la réalisation de quatre sondages (S1, S3, S4 et S5) et de deux carottages (C2 et C3) (Fig.5.29). Cinq
séquences principales ont pu être identifiées. Malheureusement, en raison de la pauvreté en matière
organique des échantillons, seule une datation a été obtenue. Cependant, 21 analyses granulométriques et le
contenu phytolithique de 6 échantillons ont été réalisés.
Figure 5.30 : Représentation synthétique de l’évolution hydro -sédimentaire de la basse vallée du Yamé au
cours de l’Holocène
Lors des carottages, nous avons été limités en profondeur en raison de la présence de la latérite à la base
du remplissage sédimentaire. Cette cuirasse latéritique, fortement indurée, a été observée à maintes
reprises, affleurante à la surface du sol dans le Delta intérieur du Niger par J. Gallais (1967) et R. Bertrand
(1974). Les investigations qui ont été menées à Sampara indiquent qu'elle se situe à 6-8 m de profondeur.
Elle est par des dynamiques tractives en saltation et suspension au sein du chenal.
Conclusion
Les résultats issus de ces travaux de terrain et de laboratoire permettent de proposer un modèle
d’évolution des dynamiques hydro-sédimentaires de la vallée du Yamé. Trois sections indiquent un
fonctionnement hydrosédimentaire distinct.
À l’amont, dans la zone de production des sédiments, le remplissage sédimentaire est caractérisé par un
emboîtement des différentes séquences sédimentaires qui sont attribuables au Pléistocène récent et à
l’Holocène comme le montre les travaux d’Ounjougou (Lespez et al., 2011).
Dans la section moyenne de la vallée du Yamé qui correspond à la zone de transfert des sédiments, le
remplissage du fond de vallée est essentiellement colluvio-alluvial. En revanche, les sédiments alluviaux qui
caractérisent les méandres du Yamé dans cette section présentent une superposition de séquences alluviales
différenciées datant du 3e millénaire avant notre ère jusqu’à aujourd’hui.
Dans la zone de sédimentation, qui correspond aux 40 km à l’aval de la vallée, les archives sédimentaires
correspondent à un remblaiement alluvial marqué par la superposition de séquences sédimentaires
successives datant du 3e millénaire avant notre ère pour Sampara jusqu’à aujourd’hui.
Ainsi, les systèmes de remplissage sédimentaire apparaissent variés. Parallèlement, il est possible de
mettre en évidence une forte variabilité spatiale et temporelle de la sédimentation du fond de vallée. Elle
témoigne d’ajustements en réponse à une modification des variables climatiques et / ou anthropiques qui
interviennent à une échelle interne et/ou externe au bassin versant.
Part. 3 – L’enregistrement des phytolithes dans les archives sédimentaires de la vallée du Yamé 223
224
Chapitre 6
Introduction
Dans toute étude paléoenvironnementale utilisant des indicateurs biologiques fossilisés, une approche
contemporaine de leur enregistrement dans les sédiments est une étape nécessaire afin de calibrer leur
signal dans les archives sédimentaires et d’en améliorer l’interprétation. L’utilisation des phytolithes
comme indicateur des dynamiques de végétation est assez récente et peu d’études ont encore été menées
dans des milieux bioclimatiques et dans des environnements sédimentaires différents. Le dépôt des
phytolithes s’effectue soit de manière directe (relation sol-végétation) ou à l’aide d’un relais de processus :
eau, vent, dépôts colluviaux etc…. Si le dépôt direct est aujourd’hui relativement bien compris dans les
environnements actuels, l’enregistrement des phytolithes dans les formations « allochtones » tels que les
sédiments fluviatiles ou encore les dépôts dits « subautochtones » comme les formations de versants a
encore été mal étudié. L’étude des phytolithes contemporains enregistrés dans différents milieux de
sédimentation permet de questionner l’origine de ces phytolithes et d’améliorer leur interprétation.
L’intérêt d’étudier les échantillons contemporains de sols et de sédiments est double. Le premier est
d’ordre taphonomique puisque qu’il s’agit de déterminer les processus de transport, de dépôt et de
conservation qui interviennent dans la préservation des phytolithes. L’objectif final est de pouvoir
déterminer l’origine spatiale des phytolithes enregistrés dans les différents types de milieux pédologiques et
sédimentaires. Le deuxième est d’ordre taxonomique et a pour objectif de déterminer de quel type de
végétation et d’habitats spécifiques les phytolithes sont représentatifs.
Afin d’optimiser cette analyse, nous avons choisi d’étudier des milieux enregistreurs variés dans deux
environnements bioclimatiques distincts. Les sédiments prélevés sont ainsi soumis à des modes de transport
et de sédimentation différents mais qui sont aussi significatifs de type de couvert végétal variés.
Part. 3 – L’enregistrement des phytolithes dans les archives sédimentaires de la vallée du Yamé 225
6.1. Matériel et démarche
La majeure partie des échantillons holocènes proviennent de sédiments alluviaux, nous avons ainsi
privilégié le prélèvement d’échantillons dans des environnements fluviatiles contemporains et sur leurs
marges. Afin de comprendre l’origine des phytolithes contenus dans les échantillons de surface prélevés
dans différents habitats au sein d’un même tronçon fluvial (quelques km²), nous avons mené conjointement
une étude géomorphologique et paléoécologique. À l’échelle locale, les phytolithes permettent-ils de
différencier la couverture végétale d’un champ, d’une forêt galerie, d’un sol cuirassé ou d’un sol de savane ?
Pour chacun de ces échantillons nous nous sommes intéressés à leur positionnement au sein du système
fluvial. Nous avons donc cherché à déterminer les processus intervenant dans le transport et la mise en
place des sédiments prélevés et l’occurrence temporelle à laquelle les espaces étudiés sont soumis au
processus d’inondation. Une typologie des formes observées à notre terrain d’étude a été réalisée et cinq
unités correspondant à des fonctionnements hydro-sédimentaires distincts ont été reconnues (voir chapitre
4). Elles se distinguent principalement par la topographie qui conditionne la répartition spatiale des dépôts
de débordement et l’occurrence temporelle de l’inondation. Les dépôts qui les caractérisent reflètent les
processus hydro-sédimentaires présidant à leur mise en place et à leur évolution (granularité des dépôts,
modalités de l’alluvionnement, évolution post-dépositionnelle…). Elles correspondent aux formations de
glacis localisées sur les interfluves (glacis supérieur et secondaire) et aux formations alluviales de fond de
vallée : le glacis-terrasse, la basse terrasse, la très basse terrasse et le chenal. Ces formations sédimentaires,
décrites dans le chapitre 4, ont fait l’objet d’un échantillonnage ainsi que certaines annexes fluviatiles telles
que les mares présentes soit dans le chenal soit sur la très basse terrasse.
Pour chaque unité géomorphologique, une dizaine de prélèvements (1 cm3) de sol ou de sédiments ont
été collectés au hasard sur une surface d’environ 100 m² (10x10 m) puis ensuite mélangés. Le prélèvement
de chaque échantillon s’est accompagné d’un relevé de la végétation. Associée à cette démarche qualitative,
une étude quantitative de la végétation caractéristique des échantillons prélevés a été réalisée. La
caractérisation de la végétation ligneuse s’est révélée la plus appropriée. Sur les images satellitaires, les
variations de la taille et de l’organisation spatiale des groupements d’arbres et d’arbustes sont facilement
identifiables. Par l’intermédiaire d’un travail de SIG, nous avons réalisé une cartographie de l’organisation
spatiale de la végétation ligneuse et établit la densité ligneuse à différentes échelles spatiales. Les principales
méthodes utilisées pour la caractérisation du couvert végétal par SIG sont basées sur des images satellites
avec des résolutions variables. Les images MODIS ont une résolution spatiale intermédiaires de 500m, celle
des images LANDSAT est plus fine avec 30 m alors que les images SPOT permettent d’aller jusqu’à 2,5 m.
Cependant, la résolution spatiale de ces images satellites n’est pas assez précise pour pouvoir distinguer avec
précision les ligneux. En effet, la taille du pixel doit être suffisamment fine pour distinguer chaque arbre.
De plus, avec l’objectif d’affiner le plus possible l’échelle d’analyse des phytolithes, certains échantillons ont
été prélevés à moins de 30 m l’un de l’autre et sont pourtant caractéristiques d’une végétation différente.
De même, les images MODIS dont la résolution est de 500 m ne permettent pas de distinguer les unités
226 Chap. 6 – L’enregistrement des phytolithes dans les échantillons modernes : première approche taphonomique
géomorphologiques et leur végétation associée : savane, forêt galerie, zone humide etc… C’est la raison qui
nous a conduit à privilégier l’utilisation des images de Google Earth qui proviennent du satellite Geoeye
dont la résolution spatiale est de 50 cm. Les arbres sont facilement identifiables et il est même possible de
distinguer le type de ligneux à savoir les grands arbres (Manguiers, Faidherbia albida …) des petits arbres et
arbustes (Borassus aethiopum, Balanites aegyptiaca, Combretaceae…). Ce travail s’est déroulé en 5 étapes
(Fig.6.1).
Figure 6.1 : Méthodologie appliquée pour le calcul de la densité de ligneux à différentes échelles spatiales
Part. 3 – L’enregistrement des phytolithes dans les archives sédimentaires de la vallée du Yamé 227
(1) Extraction des images Google Earth selon les tronçons étudiés puis repositionnement de ces
images dans un système de projection (UTM_Zone30N). Ces images ont été géoréférencées dans
le logiciel Arcgis avec comme base une image SPOT.
(2) Digitalisation manuelle des ligneux selon deux catégories précédemment décrites : les grands
arbres et les petits arbres et arbustes.
(3) Cartographie des différentes unités géomorphologiques définies précédemment (Chapitre 5).
(4) Délimitation de zones tampon autour des points d’échantillonnage. Afin de tenir compte de la
végétation environnante, deux zones tampon ont été réalisées avec un rayon de 25 m et de 100 m.
Ces distances ont été choisies en référence à la bibliographie puisque la majeure partie des
paléoécologistes admettent que l’accumulation des pollens et des phytolithes dans les sols et
sédiments est conceptuellement groupée en trois zones source : l’échelle locale (20 m), extralocale
(entre 20 mètres et plusieurs centaines de mètres) et régionale pour les distances plus importantes
(Jacobson et Bradshaw, 1981 ; Piperno, 1988 ; Fredlund et Tieszen, 1994). Pour l’échelle locale,
nous avons préféré délimiter notre zone tampon avec un rayon de 25 m et non de 20 m puisque lors
de l’intégration des points GPS dans un système de projection, la marge d’erreur est d’environ trois
à cinq mètres.
(5) Calcul automatisé de la densité de ligneux (grands arbres et petits arbres/arbustes) en fonction des
différentes échelles spatiales (unité géomorphologique, zone tampon 25 m et 100 m). La majeure
partie des études calculent la densité de ligneux par hectare. Dans cette étude, il a été choisi de
calculer la densité de ligneux pour 1000 m² puisque une des échelles choisie (le zonage de 25 m)
n’atteint pas l’hectare mais à peine 2000 m². Il semble plus adapté de choisir une échelle de
comparaison transposable aux différentes unités spatiales étudiées.
Ce travail est particulièrement approprié pour les environnements semi-arides où la végétation est
clairsemée, ce qui permet de distinguer clairement chaque ligneux. Ainsi, en zone sahélo-soudanienne, dans
la vallée du Yamé, cette étude s’est avérée très concluante. En revanche, en zone soudanienne, il n’a pas été
possible de réaliser ce type d’étude pour deux raison principales. D’une part, en zone soudanienne, les
images Google Earth sont de moins bonne résolution spatiale (SPOT = 2,5 m) et d’autre part, lorsque la
végétation est trop dense notamment dans les forêts galeries.
228 Chap. 6 – L’enregistrement des phytolithes dans les échantillons modernes : première approche taphonomique
dans deux régions du Mali: dans la vallée du Yamé, la végétation sahélo-soudanienne, et dans les plateaux
Mandingues, la végétation soudanienne (Fig.6.2).
Figure 6.2 : Localisation des secteurs étudiés dans l’étud e contemporaine des phytolithes.
1. La vallée du Yamé (Pays Dogon); 2. Les plateaux Mandingues.
Les phytolithes contenus dans les sédiments contemporains de la vallée du Yamé ont été étudiés en
toute logique, puisque le Yamé représente l’objet de ce travail. Parallèlement, les plateaux Mandingues ont
été choisis pour deux raisons principales. Premièrement, ils se situent en zone soudanienne et sont donc
caractérisés par une végétation associée à des conditions climatiques plus humides que la zone sahélo-
soudanienne, représentée par la vallée du Yamé. La seconde raison est d’ordre géomorphologique puisque
leur nature géologique est similaire à celle du Plateau Dogon. En effet, ils appartiennent aux mêmes
plateaux gréseux qui forment l’ossature principale du Mali dont la formation remonte au Précambrien
supérieur. Ces plateaux, dont les altitudes dépassent souvent 500m, sont entaillés par le cours moyen du
Bafing et le cours supérieur du Bakoye. Les précipitations sont nettement supérieures à celles du Pays
Dogon puisqu’elles atteignent plus de 900 mm/an à Kita contre 550 mm/an à Bandiagara. La saison
humide dure de mai à octobre soit 2 mois supplémentaires par rapport à la zone sahélienne. Le rythme
climatique de ces deux régions induit une physionomie de la végétation différente. En zone sahélienne, les
formations végétales sont discontinues dans l’espace et les temps (Fig.6.3). Le couvert végétal du Pays
Dogon correspond à une mosaïque de savanes arborées et arbustives fortement anthropisées (Le Drézen et
Ballouche, 2009). En revanche, la végétation des plateaux Mandingues est caractérisée par une savane
arborée à karité (Butyrospermum parkii) et à Daniella olivieri. La continuité de la strate graminéenne,
composée principalement de Panicoideae (Andropogon, Loudetia,…) permet la pratique généralisée des
feux de brousse chaque année par les éleveurs et les agriculteurs afin d’améliorer la qualité des sols. En
revanche, la végétation clairsemée et la faible biomasse de la zone sahélo-soudanienne empêche la
propagation régulière des feux.
Part. 3 – L’enregistrement des phytolithes dans les archives sédimentaires de la vallée du Yamé 229
Figure 6.3 : Les paysages du Pays Dogon en novembre ( A) et des plateaux Mandingues en octobre ( B)
Figure 6.4 : Localisation des tronçons étudiés dans le bassin versant du Yamé.
1. Grès ; 2. Buttes latéritiques ; 3. Formations quaternaires ; 4. Yamé ; 5. Affluent du Yamé ; 6. Lac permanent ; 7. Fleuve
Niger ; 8. Delta intérieur du Niger ; 9. Zone d’étude
230 Chap. 6 – L’enregistrement des phytolithes dans les échantillons modernes : première approche taphonomique
[Link]. Le tronçon d’Ounjougou
Ounjougou se situe dans le secteur amont du bassin versant, sur le plateau gréseux. Localisé à seulement
12 km de la source du Yamé, le bassin versant amont est alors de 200 km². Les paysages sont fortement
marqués par l’omniprésence du grès et de l’eau ce qui rend ce secteur remarquable par rapport au reste de
la vallée. Ainsi, ce tronçon est caractérisé par une forte anthropisation des milieux. Tout d’abord, la
présence du grès réduit fortement la surface cultivable et ainsi, le moindre espace arable disponible entre
les grandes étendues rocheuses est exploité. Les grès permettant l’écoulement permanent du Yamé, les
populations en ont profité pour développer le maraîchage dans le fond de vallée lors de la saison sèche. Sur
les interfluves, on observe des agrosystèmes récents caractérisés par la culture du mil et secondairement du
fonio et du sorgho entrecoupées de jachères de plus en plus réduites du fait de l’intensification agricole (Le
Drézen et Ballouche, 2009). Dans les champs, l’espèce la plus caractéristique est le balanzan (Faidherbia
albida). Cependant, ce secteur est singulier par rapport au reste de la vallée puisque l’on peut encore
observer quelques agrosystèmes anciens relictuels qui correspondent à des savanes-parcs arborées à karité
(Vitelaria paradoxa) souvent associé au baobab (Adansonia digitata), au tamarinier (Tamarindus indica) et au
Rônier (Borassus aethiopum) (Fig.6.6-Photo 5). On peut observer ce type de végétation dans le bassin versant
du Ravin sud, entre les dalles gréseuses. Ces agrosystèmes anciens sont souvent conservés en raison de
l’utilité des espèces pour les populations et le bétail (nourriture et médicaments principalement).
Part. 3 – L’enregistrement des phytolithes dans les archives sédimentaires de la vallée du Yamé 231
d’Ounjougou (Tableau 6-1). En effet, selon Le Drézen et Ballouche (2009) ces deux ensembles constituent
des espaces cultivés de type parc arboré mais sont caractéristiques d’agrosystèmes distincts. Alors que les
interfluves du secteur d’Oujougou sont caractéristiques d’un agrosystème récent où dominent au milieu des
champs les espèces sahéliennes Faidherbia albida et Balanites aegyptiaca, le bassin versant du Ravin sud est
significatif d’un agrosystème ancien. Pour ce dernier, les espèces principales sont le karité (Vitellaria
paradoxa), le raisinier (Lannea microcarpa), Detarium microcarpum ou encore Daniellia oliverii, etc… Une étude
diachronique indique une substitution progressive du premier parc au second (Le Drézen et Ballouche,
2009).
232 Chap. 6 – L’enregistrement des phytolithes dans les échantillons modernes : première approche taphonomique
Les dépôts de la très basse terrasse du Yamé (n°3) correspondent aux sédiments apportés lors des
crues saisonnières. Sur cette rive gauche du Yamé, l’activité maraîchère irriguée de façon traditionnelle
s’est intensifiée depuis plusieurs décennies (Le Drézen et Ballouche, 2009). La culture dominante est celle
de l’oignon (Allium cepa var. aggregatum), associée à celle de la tomate, des patates douces, du tabac, du
piment, de l’ail et de l’aubergine. La saison maraîchère débute généralement à la fin des récoltes céréalières
et dure toute la saison sèche. Au milieu des parcelles, on retrouve des espèces typiquement sahéliennes
telles que Faidherbia Albida, Borassus aethiopum ou encore Calotropis procera (Fig 6.6-Photo 3). La densité
locale (25 m) des ligneux est relativement élevée avec 3,5 ligneux/1000 m².
Un échantillon de surface a été prélevé sur la rive droite qui correspond à la basse terrasse. En effet, cette
plaine d’inondation, plus haute d’environ un mètre par rapport à la rive opposée, est inondée seulement
lors des épisodes de crues exceptionnelles comme en 2007. La pédogénèse est plus développée sur cette
rive, de même que la végétation est différente. En effet, cette plaine d’inondation n’est pas cultivée en
raison de la faible surface qu’elle représente (quelques mètres de large). Elle est peuplée d’espèces telles
qu'Andira Inermis, Piliostigma reticalatum, d’autres dicotylédones caractéristiques des fonds de vallée (Ipomoea
sp., Ludwigia hyssopifolia) et des Poaceae. La densité ligneuse est de 1,5 /1000 m².
Enfin, un dernier échantillon a été prélevé sur les glacis cultivés, caractéristiques des agrosystèmes
récents. Les individus arborés et arbustifs sont localement assez bien représentés avec 2,5 ligneux/1000 m²
et notamment les petits arbres et arbustes qui constituent 80% des espèces ligneuses.
b. Assemblages phytolithiques
L’assemblage phytolithique provenant du chenal du Yamé (n°2) est dominé par les cellules courtes
des Poaceae qui atteignent 50,5% de l’assemblage alors que les phytolithes produits par les dicotylédones
ligneuses représentent 40,6%. Au sein de la catégorie des GSCP, ce sont les "saddle", caractéristiques des
Chloridoideae, qui sont dominants (24%). Les phytolithes diagnostiques des familles spécifiques ont tous
été identifiés dans cet assemblage mais représentent un faible pourcentage (4,5% pour les Arecaceae et
entre 0,8 et 2% pour les 3 autres familles). Concernant les résultats des indices, les valeurs atteignent 0,5
pour le D/P, 62,5% pour l’Iph et 38% pour l’indice Fs. D’une manière générale, l’assemblage
phytolithique des alluvions grossières du Yamé indique une végétation plutôt ouverte, dominée par les
Chloridoideae. On observe une forte représentation des microcharbons et des autres corps siliceux
(diatomées et spicules d’éponges). Dans cet enregistrement, pour 100 phytolithes comptés, 21
microcharbons, 24 diatomées (entières et fragmentées) et 21 spicules (entières et fragmentées) ont été
observés.
Au contraire de celui du Yamé (n°2), l’assemblage phytolithique des alluvions du Ravin sud (n°5)
est dominé par les "globular decorated" (40%) et les scléréides (17%) alors que les cellules courtes
(Poaceae) ne totalisent que 30%. Les phytolithes produits par les Arecaceae sont nettement plus
représentés que dans l’enregistrement précédent (12,4% contre 4,5%). Les phytolithes caractéristiques des
Commelinaceae et des Podostemaceae n’ont pas été observés et ceux des Cyperaceae ne représentent que
0.31%. En rapport avec ces résultats, la valeur de l’indice D/P est plus élevée (1.3) et celles des indices Iph
et Fs atteignent respectivement 67,5% et 73,4%. L’assemblage phytolithique et les valeurs des indices
indiquent une végétation fermée.
L’assemblage phytolithique des dépôts de la très basse terrasse (n°3) est proche de celui du chenal du
Yamé (n°2). Les cellules courtes produites par les Poaceae sont dominantes (48,3%) même si les
phytolithes produits par les dicotylédones ligneuses sont aussi bien représentés (39%). Au sein des Poaceae,
le taux des morphotypes "saddle" est plus élevé (23,5%) que les "lobate" qui ne comptabilisent que la
Part. 3 – L’enregistrement des phytolithes dans les archives sédimentaires de la vallée du Yamé 233
moitié (11,5%). Les phytolithes diagnostiques des quatre familles ont aussi été identifiés. L’indice D/P est
de 0,5, l’Iph de 67% et le Fs de 50,8%, indiquant une végétation relativement ouverte.
L’assemblage phytolithique de la basse terrasse est très différent de celui observé sur la rive opposée.
Les phytolithes issus des dicotylédones ligneuses sont largement dominants, atteignant 63,7% ("globular
decorated" : 39,4% ; scléréides : 24,4%). Les Poaceae n’atteignent que 26,3%. Par rapport aux autres
234 Chap. 6 – L’enregistrement des phytolithes dans les échantillons modernes : première approche taphonomique
assemblages, les phytolithes des cellules courtes sont faiblement représentés (entre 7 et 11,5% selon les
morphotypes). Il est à noter la présence dans cet enregistrement de phytolithes "collapsed saddle"
diagnostiques de l’espèce Oxytenanthera abyssinica. Cette espèce de bambou caractéristique de la zone
soudanienne n’est plus observée aujourd’hui à Ounjougou. On peut expliquer la présence de ces
phytolithes dans les sédiments prélevés par l’érosion puis le dépôt des sédiments datés de l’Holocène
Moyen qui se situent à seulement quelques mètres de l’endroit échantillonné. Cet assemblage indique une
végétation fermée. L’indice D/P avec une valeur assez élevée (1,5) est en accord avec ce résultat. L’indice
Iph a une valeur de 60,4% et celle du Fs est de 69,2%.
L’assemblage phytolithique de l’échantillon prélevé sur les glacis cultivés est proche de celui du
chenal et de la très basse terrasse du Yamé avec une dominance des Poaceae (58%). Cependant, au
contraire de ces deux assemblages, ce ne sont pas les phytolithes "saddle" qui sont majoritaires mais les
"lobate" qui atteignent 25,6%. On suppose qu’ils proviennent du mil (Pennisetum glaucum) qui y est cultivé.
Les phytolithes de dicotylédones ligneuses atteignent 34%. Les phytolithes significatifs des Commelinaceae
et des Cyperaceae ont été identifiés et représentent chacun 0.5%. L’indice D/P est faible (0,3) ainsi que
l’Iph (37%). Ceci peut s’expliquer en raison de la forte proportion des GSCP "lobate", associées aux
Panicoideae. La valeur de l’indice Fs atteint 41,7%.
Ainsi, à Ounjougou, on observe une signature phytolithique selon les différentes unités
géomorphologiques échantillonnées. Tout d'abord, les deux échantillons prélevés dans les sédiments du
chenal du Yamé et du Ravin sud n’ont pas le même assemblage phytolithique. Celui du Yamé suggère une
végétation nettement plus ouverte que celui de son affluent. Cela s'explique par la différence de la taille des
bassins versants concernés et de la végétation associée. Le bassin versant du Yamé est plus vaste et est
majoritairement occupé par des champs de mil et une végétation pauvre sur les sols squelettiques localisés
sur les grès. En revanche, celui du Ravin sud est plus petit et est significatif d’une végétation typique d’un
agrosystème ancien où la strate arborée est plus importante. On observe ensuite que les dépôts du chenal et
de la très basse terrasse du Yamé sont quasiment identiques, dominés par les Poaceae et particulièrement
par les Chloridoideae. Ils ont la particularité de contenir un taux remarquable de phytolithes diagnostiques
des Podostemaceae, plante aquatique poussant sur la roche. On peut alors supposer que l’origine des
phytolithes est la même pour ces deux échantillons. Ils proviennent principalement de la végétation plus
ouverte des savanes environnantes. Les phytolithes ont ensuite été transportés des interfluves vers le talweg
par les eaux de ruissellement puis par les eaux courantes dans le chenal et lors des débordements saisonniers
sur la très basse terrasse. En revanche, les résultats de l’analyse phytolithique de l’échantillon prélevé sur la
rive droite du Yamé reflète un processus différent. Cet échantillon indique une végétation plus fermée. En
raison de la faible occurrence des crues, les apports sédimentaires apparaissent en retrait par rapport au
processus pédologiques. Ainsi, les phytolithes proviennent vraisemblablement des espèces arborées locales.
Enfin, les enregistrements phytolithiques des interfluves indiquent un environnement ouvert mais dominé
par les Panicoideae. Ceci s’explique par l’omniprésence du mil durant la saison humide qui produit des
GSCP "lobate". Les phytolithes enregistrés dans les sols des champs semblent provenir de la végétation
locale et témoignent de la mise en culture de la savane.
[Link]. Doucombo
Le tronçon de Doucombo est situé dans la moyenne vallée à quelques kilomètres de Bandiagara
(Fig 6.4). Le bassin versant amont possède une surface de 630 km². Les paysages sont dominés par les glacis
quaternaires, qui offrent de grandes étendues de terres limoneuses permettant la culture du mil, et par les
Part. 3 – L’enregistrement des phytolithes dans les archives sédimentaires de la vallée du Yamé 235
sols squelettiques localisés sur les grès. Le cours d’eau est à sec dès le mois janvier, ce qui ne permet pas
aux populations locales de développer le maraîchage pendant la saison sèche. Cependant, on observe
ponctuellement le développement de jardins sur la rive gauche du Yamé jusque début janvier, lorsque l’eau
est encore disponible en surface. Les paysages sont dominés par le modèle d’agrosystème récent alliant le
mil (Pennisteum glaucum) et les espèces Faidherbia albida et Balanites aegyptiaca. Le Rônier (Borassus aethiopum)
est aussi une espèce fréquemment présente, notamment le long du cours d’eau. Sur les surfaces des sols
squelettiques, on rencontre des formations arbustives à Combretaceae associées à des Poaceae (Fig.6.7).
236 Chap. 6 – L’enregistrement des phytolithes dans les échantillons modernes : première approche taphonomique
a. Végétation et unités géomorphologiques échantillonnées
À Doucombo, 5 échantillons ont été prélevés : un dans le chenal du Yamé (n°7), deux dans la plaine
alluviale sur chaque rive (n° 6 et 8) et deux sur les interfluves, un dans les glacis cultivés (n°9) et un sur le
glacis supérieur dans les sols squelettiques situés entre les dalles gréseuses (n°10). Ainsi, à l’échelle du
tronçon, la cartographie des individus arborés et arbustifs indique une organisation des ligneux distincte
selon l’unité géomorphologique concernée (Tableau 6-2). La densité ligneuse du tronçon de Doucombo est
légèrement supérieure à celle du tronçon d’Ounjougou avec 2 ligneux par 1000 m². Comme à Ounjougou,
le chenal est dépourvu d’espèces ligneuses et la plaine alluviale est fortement marquée par les grands arbres
qui correspondent à 49,1% de l’ensemble des espèces ligneuses. En revanche, la densité ligneuse au sein de
la basse terrasse est relativement faible avec 1,5 ligneux/1000 m². Le glacis secondaire indique une densité
ligneuse un peu plus élevée avec 1,7 ligneux/1000 m² mais avec une très forte représentation des petits
arbres et arbustes (86,5%). Enfin, sur le glacis supérieur, la densité de ligneux est très élevée avec 7,4
ligneux/1000 m² avec une très forte majorité des petits arbres et arbustes qui représentent 99,3%. Ils
correspondent principalement aux espèces Combretum glutinosum, C. micranthum et Boscia senegalensis, qui sont
des arbustes caractéristiques des milieux dégradés et qui sont localisées principalement sur les sols minces
des interfluves gréseuses du plateau Dogon.
L’échantillon prélevé dans le chenal du Yamé correspond à des sables grossiers transportés par le cours
d’eau lors des épisodes de crues. Sur les berges, on a observé les espèces annuelles Ipomoea sp et des
graminées.
Deux échantillons ont été prélevés dans la basse terrasse, de chaque côté de la rive. Les dépôts
correspondent à des sables fins limoneux qui ont été déposés lors des épisodes de crues exceptionnelles. La
végétation de la rive droite est dominée par Faidherbia albida et secondairement par Borassus aethiopum
(Rônier) et Adansonia digitata (Baobab). Ponctuellement et principalement au bord du cours d’eau, on a
identifié les espèces Ficus sycomorus, Andira inermis et Mangifera indica (Manguiers) qui est une espèce
récemment introduite. Pour la rive gauche, la végétation arborée est dominée par deux espèces : Faidherbia
albida et Balanites aegyptiaca. Borassus aethiopum et Sclerocarya birrea sont aussi présent mais de manière moins
importante. Enfin, dans l’ensemble de la plaine alluviale, on cultive le mil. Près des points de prélèvements,
seuls les grands arbres (principalement Faidherbia albida) ont été observés. La densité arborée est alors de
1,5/1000 m² pour la rive gauche (n°6) et de 2/1000 m² pour la rive droite (n°8). La végétation de la plaine
alluviale peut être alors interprétée comme un parc arboré.
Sur les glacis cultivés, un échantillon a été prélevé au milieu des champs de mil. La végétation de type
savane-parc arborée est majoritairement dominée par Balanites aegyptiaca et de manière plus éparse, on
retrouve Faidherbia albida, Sclerocarya birrea et Bauhinia rufescens. La densité ligneuse est assez faible
localement (1/1000 m²). Enfin, le mil occupe la majorité de l’espace mais on a pu observer non loin, une
parcelle cultivée avec de l’arachide.
Un échantillon a été prélevé dans des sols squelettiques sur le glacis supérieur (Fig.6.8-Photo 10). La
végétation est pour cette zone différente puisqu’elle est majoritairement occupée par des Combretaceae et
quelques Poaceae notamment Eragrostis tremula une espèce appartenant aux Chloridoideae et caractéristiques
de ces sols dégradés sur grès et capables de croître dans des milieux pauvres et secs. On observe aussi des
blocs de pierres sèches alignés révélateurs d’anciens champs et qui témoignent d’un passé agricole intensif
(Le Drézen et Ballouche, 2009). Ces petits murets permettaient en effet de limiter l’érosion des sols en
saison des pluies, rôle qu’ils jouent encore aujourd’hui. La densité arbustive est ici localement très élevée
avec 8,7 arbustes / 1000 m². Ainsi, ce type de végétation peut être interprété comme une savane arbustive.
Part. 3 – L’enregistrement des phytolithes dans les archives sédimentaires de la vallée du Yamé 237
b. Assemblages phytolithiques
L'assemblage phytolithique provenant des alluvions du chenal du Yamé est dominé par les phytolithes
de Poaceae qui atteignent 67,4%. Au sein de cette classe, les GSCP "saddle" (Chloridoideae) enregistrent
un taux légèrement plus élevé avec 25,5% que les GSCP "lobate" (Panicoideae) qui comptabilisent 23,2%.
Les scléréides et les "globular decorated" enregistrent quant à elles seulement 27,7% au total. Des
phytolithes diagnostiques des Commelinaceae et des Cyperaceae ont été observés en faible quantité
puisqu'ils enregistrent des taux inférieurs à 1%. En relation avec ces résultats, l'indice D/P est très faible
(0,3). L'Iph atteint 52,3% et le Fs 32%. Les résultats de l'assemblage phytolithique et de l'approche par
indice révèlent une végétation très ouverte, dominée par les Poaceae mais sans réelle primauté d'une sous-
famille.
Au contraire des dépôts de chenaux, les assemblages phytolithiques des dépôts de la basse terrasse
sont dominés par les phytolithes issus des dicotylédones ligneuses (54,9% et 59,8%). Pour les deux
échantillons, les "globular decorated" atteignent 35,2% et 39,7% et les scléréides 19,7% et 20,1%. Les
Poaceae sont plus faiblement représentés, comptabilisant seulement 32,4% et 23,9% avec des valeurs
plutôt semblables pour les morphotypes "saddle" et "lobate". Les Arecaceae sont assez bien représentés
atteignant 10% et 8,6%. Il en est de même pour les phytolithes de Cyperaceae (0,4% et 3,3%) et de
Commelinaceae (3,7% et 2,9%). Les valeurs de l'indice Fs et D/P sont différents des autres assemblages
avec des valeurs élevées (Fs=79% et 84,8% et D/P =1,1 et 1,6). Ces résultats suggèrent une végétation
locale soumise à un stress hydrique intense et une végétation plus fermée, dominée par la strate arborée.
L'assemblage phytolithique des glacis cultivés contient une part élevée des phytolithes des cellules
courtes produits par les Poaceae avec 61,1%. Ce qui est remarquable dans cet assemblage est l’abondance
des phytolithes produits par les Panicoideae qui comptabilisent 28,6%. Comme pour le tronçon
d'Ounjougou, on suppose qu'ils proviennent du Pennisetum glaucum (mil). Les GSCP "saddle", provenant des
Chloridoideae, comptabilisent quant à eux seulement 18,1%. Les Arecaceae sont assez bien représentés
avec 9,6% ainsi que les Commelinaceae (2,1%) et les Cyperaceae (3,3%). L'indice D/P est de seulement
0,3 et l'Iph est aussi plus faible que pour les autres échantillons avec 38,7%. L'indice Fs est proche de celui
du chenal avec 38%. Les résultats des deux approches suggèrent une végétation plus ouverte que pour les
échantillons de la plaine alluviale.
Comme pour le tronçon précédent, la composition phytolithique des dépôts du chenal et des interfluves
est quasiment similaire. Les trois assemblages indiquent une végétation ouverte. Cependant, alors que les
morphotypes caractéristiques des Chloridoideae et des Panicoideae ont des taux quasiment identiques pour
les dépôts de chenaux, l’assemblage provenant des champs de mil est dominé par les GSCP "lobate" et celui
du glacis supérieur par les "saddle". Ainsi, la composition graminéenne locale différente de ces unités
géomorphologiques est très bien retranscrite par les assemblages phytolithiques et ce, malgré leur
proximité spatiale (quelques dizaines de mètres). Les résultats des assemblages correspondant à la plaine
alluviale suggèrent une végétation plutôt fermée pour les deux échantillons. Comme à Ounjougou, on
observe que les microcharbons et les diatomées sont nettement plus importants dans les dépôts de chenaux.
Cependant, leur nombre est beaucoup plus élevé puisque 270 microcharbons et 136 diatomées
exclusivement fragmentées ont été identifiés pour 100 phytolithes. En revanche, les spicules d’éponges sont
légèrement mieux représentées dans les autres dépôts.
238 Chap. 6 – L’enregistrement des phytolithes dans les échantillons modernes : première approche taphonomique
Figure 6.8 : Les assemblages phytolithiques des échantillons de surface de Doucombo
(A) Localisation des échantillons de surface (B) Diagramme des assemblages phytolithiques
[Link]. Fiko
Le tronçon de Fiko est aussi localisé dans la moyenne vallée à environ 40 km à l’aval de Doucombo
(Fig.6.4). Entre ces deux tronçons, de nombreux affluents viennent alimenter le Yamé ce qui contribue à
une augmentation de la taille du bassin versant à Fiko, atteignant désormais 2900 km² soit cinq fois plus
vaste qu'à Doucombo. Les paysages sont marqués ici par la présence des cuirasses latéritiques et des glacis
Part. 3 – L’enregistrement des phytolithes dans les archives sédimentaires de la vallée du Yamé 239
(Fig.6.4). Le Yamé est incisé de plusieurs mètres dans les formations de glacis qui sur les interfluves est un
glacis d’érosion et devient plus bas glacis-terrasse, nourri d’apports sédimentaires colluviaux mais aussi
alluviaux lors des épisodes de crues exceptionnelles. Cependant, la végétation est similaire à celle du
tronçon de Doucombo, caractérisée par des agrosystèmes récents sur les glacis-terrasse et une végétation
pauvre sur le glacis supérieur en raison de l’affleurement de la latérite.
240 Chap. 6 – L’enregistrement des phytolithes dans les échantillons modernes : première approche taphonomique
% Petits Densité petits
Unité / Nombre de Nombre de % Grands Densité grands Densité ligneux /
Echelle Surface(m²) Total Ligneux arbres et arbres et arbustes /
N° échantillon grands arbres petits arbres arbres arbres / 1000 m² 1000 m²
arbustes 1000 m²
Tronçon Chenal 35757 0 0 0 0,0 0,0 0,0 0,0 0,0
Glacis terrasse 188422 142 514 656 21,6 78,4 0,8 2,7 3,5
Glacis supérieur 153380 13 1028 1041 1,2 98,8 0,1 6,7 6,8
Glacis secondaire 27942 5 67 72 6,9 93,1 0,2 2,4 2,6
Tronçon 405501 160 1609 1769 9,0 91,0 0,4 4,0 4,4
Zonage 25m n°11 1954 3 4 7 42,9 57,1 1,5 2,0 3,6
n°12 1954 0 0 0 0,0 0,0 0,0 0,0 0,0
n°13 1954 2 3 5 40,0 60,0 1,0 1,5 2,6
n°14 1954 0 12 12 0,0 100,0 0,0 6,1 6,1
Zonage 100m n°11 31375 19 60 79 24,1 75,9 0,6 1,9 2,5
n°12 31375 16 58 74 21,6 78,4 0,5 1,8 2,4
n°13 31375 15 68 83 18,1 81,9 0,5 2,2 2,6
n°14 31375 6 167 173 3,5 96,5 0,2 5,3 5,5
Dans le chenal du Yamé, un échantillon a été prélevé dans les dépôts grossiers de chenaux. Ces
sédiments ont été apportés lors de la saison humide par le cours d’eau. Sur les berges, on observe une
végétation herbeuse assez importante composée essentiellement d’espèces dicotylédones telles que Ipomea
sp., Ludwigia sp.
Au sein du glacis-terrasse, deux échantillons ont été prélevés sur les deux rives (n° 11 et 13) où le
mil (Pennisetum glaucum) est cultivé. La végétation correspond à un parc arboré. On observe cependant que
la strate ligneuse est plus dense sur la rive droite avec une densité de 3,6/1000 m² contre 2,6/1000 m² en
rive gauche. Le Rônier (Borassus aethiopum), majoritaire, est associé à d’autres espèces telles que Balanites
aegyptiaca, Sclerocarya birrea et Faidherbia albida. On observe aussi Adansonia digitata, Ficus sycomorus et
Vitellaria paradoxa mais de manière moins importante. Sur la rive opposée, Balanites aegyptiaca est dominant
et il est associé à Borassus aethiopum, Faidherbia albida. À une échelle restreinte de 25 m autour de la zone de
prélèvement, les petits arbres et arbustes sont majoritaires pour les deux rives (60% et 57%) (Tab. 6.3).
Ponctuellement et à une plus large échelle, on a pu aussi observer Vitex sp., Sclerocarya birrea, Acacia
ataxacantha, Detarium macrocarpum, Terminalia macroptera. Enfin, concernant la strate herbeuse, mis à part le
mil et d'autres Poaceae (Cenchrus biflorus etc…), on retrouve essentiellement les dicotylédones Leptadenia
hastata, Ipomea sp.
Sur le glacis supérieur, situé au sommet des interfluves, la végétation apparaît différente
principalement en raison de l’absence du mil. Les sols sont minces et sont couverts par une végétation
dominée par Combretum sp. et Balanites aegyptiaca. En effet, les ligneux sont composés exclusivement de
petits arbres et arbustes avec une densité très élevée de 8,7 arbustes /1000 m². Ainsi, la végétation est
comme à Doucombo caractéristique d’une savane arbustive. On observe cependant quelques Borassus
aethiopum, ce qui témoigne d’un sol plus riche que les sols squelettiques de Doucombo. Enfin, sur la surface
la plus élevée, on a identifié Leptadenia hastata ainsi que des Poaceae. Les petits murets de pierres sèches
observés à Doucombo sont ici très ponctuels ce qui suggère qu’ils ne sont plus entretenus. Ils ont été au
cours du temps, démantelés par le ruissellement lors de la saison des pluies et indiquent une érosion des sols
importante.
b. Assemblages phytolithiques
L’assemblage phytolithique du chenal est légèrement dominé par les cellules courtes des Poaceae qui
comptabilisent au total 52,7%. Les phytolithes "saddle" (Chloridoideae) représentent 23,1% et les "lobate"
(Panicoideae) 20,6%. Ceux des dicotylédones ligneuses sont assez bien représentés dans ces dépôts avec
36.6% (scléréides : 14,6% et "globular decorated" : 22%). Les phytolithes diagnostiques des Arecaceae
Part. 3 – L’enregistrement des phytolithes dans les archives sédimentaires de la vallée du Yamé 241
comptabilisent 8,2% ; ceux des Commelinaceae 0,7% et des Cyperaceae 1,1%. Les Podostemaceae sont
représentatifs de seulement 0.4%. L’indice D/P a une valeur assez faible (0.4) alors que celles de l’Iph
indiquent 52.8% et 50%.
242 Chap. 6 – L’enregistrement des phytolithes dans les échantillons modernes : première approche taphonomique
Pour les deux échantillons du glacis-terrasse, les cellules courtes de Poaceae sont fortement
représentées atteignant 64% et 62.5%. Les Panicoideae sont plus abondants (34% et 29.3%) que les
Chloridoideae (15.2% et 21.9%). Les scléreides et les "globular decorated" sont plus faiblement
représentés, totalisant 25.2% et 19.4%. Pour la rive droite, les scléréides représentent une part minime de
l’assemblage avec seulement 4.2% contre 10% pour la rive gauche. Les "globular echinate" (Arecaceae)
indiquent aussi des valeurs assez variables selon la rive concernée. Ils ne constituent que 6,1% pour la rive
gauche et 15,5% pour la rive droite. Cela est assez représentatif de la composition de la végétation puisque
Borassus aethiopum est dominant sur la rive droite. En revanche, les valeurs des phytolithes produits par les
Commelinaceae et les Cyperaceae sont assez semblables pour les deux rives (0,8% et 0,3% ; 1,1% et
1,7%). Les valeurs de l’indice D/P sont assez faibles (0,3 et 0,4), celles de l’Iph affichent 30.9% et 42.7%.
L’indice Fs est plus élevé pour la rive gauche (46,3%) que pour la rive droite (26%).
L’assemblage phytolithique du glacis supérieur (n°14) est presque identique à celui de la rive gauche
du Yamé (n°13), prélevé à seulement quelques centaines de mètres en contrebas. Il est majoritairement
constitué de phytolithes issus des Poaceae (65,5%) avec une valeur élevée des morphotypes
"lobate"(Panicoideae) qui sont presque deux fois plus abondants que les phytolithes "saddle" (30,4% contre
16,5%). Les phytolithes de dicotylédones ligneuses indiquent quant à eux une valeur assez faible (25,8%).
Ils sont majoritairement représentés par les phytolithes globulaires (19.4%). Les Arecaceae affichent une
valeur de 6,4%. Les Commelinaceae et les Cyperaceae enregistrent respectivement 1,1% de l’assemblage.
Comme pour l’ensemble des assemblages de Fiko, l’indice D/P est très faible (0,3) et les indices Iph et Fs
indiquent des valeurs de 38,7% et 38%.
[Link]. Sampara
À Sampara, le bassin versant du Yamé atteint environ 4400k m². Le fonctionnement hydrologique est
différent des autres tronçons, ce qui lui procure une végétation assez particulière. En raison de la proximité
avec le Delta intérieur du Niger, situé à quelques kilomètres en aval, les paysages du tronçon de Sampara
sont fortement marqués par l’eau. De juin à décembre, en période de hautes-eaux, les eaux du Niger
viennent s’étaler dans la plaine alluviale du Yamé. Ainsi, ces grandes étendues d’eau permettent aux
populations locales de développer la riziculture. De même, certaines espèces n’ont été observées que dans
ce secteur. C’est le cas de Hyphaene thebaica (Arecaceae) ou encore Acacia seyal qui poussent essentiellement
dans les bas-fonds (Arbonnier, 2002). Dans les zones inondables, on retrouve une espèce courante de
Poaceae du Delta intérieur du Niger et des mares associées : Echinochloa stagnina, plus connue sous le nom
de bourgou. Cette plante est notamment très utile pour les populations de pasteurs car elle représente la
principale ressource alimentaire des animaux venus paître dans le Delta après la période des hautes-eaux.
Auparavant, elle était cultivée par les Peuls qui en consommaient les graines. Aujourd’hui, ces grandes
prairies de bourgou tendent à disparaître au profit des champs de riz, plus rentable pour les agriculteurs. La
basse terrasse et les interfluves sont occupés essentiellement par le mil lors de la saison humide.
Part. 3 – L’enregistrement des phytolithes dans les archives sédimentaires de la vallée du Yamé 243
Figure 6.11 : Cartographie des ligneux pour le tronçon de Sampara
À l’échelle du tronçon, la densité ligneuse est assez faible avec seulement 1,8 ligneux/1000 m² et est
majoritairement dominée par les petits arbres et arbustes qui correspondent à 87,9% de l’ensemble des
ligneux. La végétation est plus densément arborée sur la basse terrasse puisqu’elle atteint 3,7 ligneux/1000
m². La très basse terrasse enregistre une densité ligneuse de 1,7/1000 m² et le glacis 1,1/1000 m².
Dans le chenal, un échantillon a été prélevé dans les dépôts alluviaux du Yamé. Ces sédiments
correspondent à des sables limoneux transportés puis déposés lors de la période de crue.
Deux échantillons ont été prélevés dans la très basse terrasse du Yamé, qui est inondée chaque année
pendant la période des hautes-eaux entre juin et décembre. Un échantillon provient d’une mare qui est
244 Chap. 6 – L’enregistrement des phytolithes dans les échantillons modernes : première approche taphonomique
entourée par une végétation graminéenne typique des zones humides dont Echinochloa stagnina (bourgou)
est la principale espèce observée. Localement aucune espèce ligneuse n’a été identifiée (Fig.6.11 ; Tab.
6.4). L’hydromorphie temporaire des sols est un facteur limitant pour les ligneux. Cette mare s’assèche
complètement en janvier-février.
Le deuxième échantillon a été prélevé à un cinquantaine de mètres de la mare, sur une ride élevée de
plus de deux mètres environ. De par sa topographie, cet espace est submergé par les eaux du Yamé et du
Niger moins longtemps, ce qui permet à une végétation différente de pousser. De plus, lors de la période
des hautes-eaux, la profondeur de l’eau est nettement inférieure à celle de la mare et du chenal, ce qui
permet aux populations locales d’y cultiver du riz. On observe aussi une végétation arborée qui correspond
à la famille des Mimosaceae, avec les espèces Acacia seyal et Acacia nilotica qui dominent largement. Ces
espèces supportent une période d’inondation de plusieurs mois suivie d’une période de sécheresse. Dans
une aire de 25 m autour du point de prélèvement, les ligneux sont exclusivement composés de ces petits
arbres et arbustes avec une densité de 3,1/1000 m².
Un échantillon a aussi été prélevé à quelques mètres du Yamé, dans la basse terrasse qui correspond à
la plaine d’inondation inondée lors des épisodes de crues exceptionnelles. La végétation arborée est plus
abondante et plus diversifiée puisque localement, la densité ligneuse est de 2 individus/1000 m² et les deux
types de ligneux sont représentés de manière équivalente. On y observe les espèces suivantes : Faidherbia
albida, Acacia Seyal, Acacia Nilotica, Vitex sp., Tamarindus indica, Sclerocarya birrea, Balanites aegyptiaca et Borassus
aethiopum. Près du cours d’eau, l’espèce Ipomea sp est aussi présente. En revanche, les Poaceae sont rares.
Cette unité géomorphologique n’est pas inondée saisonnièrement ce qui permet aux populations d’y
cultiver le mil en saison humide. Elle peut être interprétée comme une végétation de type parc arboré.
b. Assemblages phytolithiques
L’assemblage phytolithique du chenal est marqué par un taux important des Poaceae, équivalent à
64%. On y observe une diversité des phytolithes de GSCP "lobate" qui sont dominants avec 25% et les
"saddle" atteignent 19,2% En outre, trois morphotypes qui n’ont pas été observés dans les assemblages des
tronçons précédents ont été identifiés dans celui-ci : les "Scooped bilobate" diagnostiques de la sous-famille
des Ehrhartoideae (1.1%). Les phytolithes des dicotylédones ligneuses ne constituent que 25% de
l’assemblage. De même, les globulaire épineux (Arecaceae) sont assez faible (5%) par rapport aux résultats
des autres tronçons. En revanche, les Commelinaceae et les Cyperaceae sont assez bien représentés,
totalisant 2,8% et 2,2% respectivement. Les Podostemaceae indiquent 0,6%. La constitution de cet
assemblage témoigne d’un milieu assez ouvert qui se reflète avec l’indice D/P, très faible (0,3). L’Iph
indique 44,6% et l’indice Fs, 35,8%.
Les deux assemblages correspondant à la très basse terrasse sont différents. Celui de la mare indique
une dominance des Poaceae qui comptabilisent 70.6%. Ils sont majoritairement représentés par les GSCP
"lobate" (Panicoideae) avec 33.4%, suivis d’assez loin par les "saddle" (Chloridoideae) avec 20.5%. Les
phytolithes diagnostiques des Ehrhartoideae indiquent 1.5%. Les "globular decorated" et les scléréides
totalisent 25.5% de l’assemblage. Les Arecaceae sont très faiblement représentés avec seulement 2.7% ainsi
que les Cyperaceae (0.3%) et les Podostemaceae (0.6%). Les phytolithes diagnostiques des Commelinaceae
n’ont pas été identifiés pour cet échantillon. L’indice D/P est faible (0,3) ainsi que l’Iph (37,9%) et le Fs
(16,3%). Concernant l’autre échantillon de la très basse terrasse, les Poaceae sont aussi largement
dominants atteignant 76%. En revanche, la composition des phytolithes caractéristiques des sous-familles
est différente de celle de la mare avec une diversité plus marquée. Les Chloridoideae sont plus abondants
avec 28,2% et les Panicoideae sont secondaires avec 27,5%. On a pu observer aussi dans cet assemblage la
présence des phytolithes " Scooped bilobate" caractéristiques des Ehrhartoideae (1%). Les Arecaceae sont
Part. 3 – L’enregistrement des phytolithes dans les archives sédimentaires de la vallée du Yamé 245
encore une fois faiblement représentés avec seulement 2,2%. Les Cyperaceae indiquent 1,5%, les
Commelinaceae 0,2% et les Podostemaceae 2%. La diversité de cet assemblage témoigne d’une origine plus
vaste des phytolithes que celle de la mare assez locale. L’indice D/P atteint seulement 0,2. Les valeurs des
indices Iph et Fs sont de 53,5% et 18,8%.
Figure 6.12 : Les assemblages phytolithi ques des échantillons de surface de Sampara
(A) Localisation des échantillons de surface (B) Diagramme des assemblages phytolithiques
246 Chap. 6 – L’enregistrement des phytolithes dans les échantillons modernes : première approche taphonomique
L’assemblage de la basse terrasse rompt totalement avec les précédents. Les phytolithes produits par
les Poaceae sont ici minoritaires et ne comptent que 28,4%. Les phytolithes des Panicoideae sont plus
abondants (14,7%) que ceux des Chloridoideae (9%). Les phytolithes de dicotylédones ligneuses sont ainsi
dominants dans cet assemblage avec 58,3%. Les scléréides qui totalisent 25,5%, sont assez bien représentés
par rapport aux échantillons décrits jusqu’ici. Malgré tout, les "globular decorated" sont plus abondants
(32,7%). De même, les Arecaceae ont une valeur remarquable dans cet assemblage (11,2%). Les
Cyperaceae représentent 0,7% alors que les Commelinaceae et les Podostemaceae n’ont pas été observés
dans cet assemblage. En lien avec ces résultats, l’indice D/P est beaucoup plus élevé (1,1). L’indice Iph est
de 38%. En revanche, l’indice Fs est plus élevé que pour les échantillons précédents puisqu’il atteint
77,8%. Cela suggère une végétation soumis à un stress hydrique.
À Sampara, on retrouve la même signature phytolithique pour les échantillons de surface que pour ceux
d’Ounjougou et de Doucombo. Ainsi, les assemblages phytolithiques du chenal et de la plaine d’inondation
saisonnièrement inondée sont presque identiques. Ils suggèrent un milieu très ouvert, où l’ensemble des
sous-familles des Poaceae est représentée et enregistre des taux plus ou moins équivalents.
En revanche, l’assemblage prélevé dans la mare est différent. Les résultats indiquent une végétation
ouverte dominée par les Panicoideae. Ici, le taux élevé des Panicoideae (33,4%) est à mettre en relation
avec la végétation locale et notamment une Panicoideae Echinochloa stagnina (bourgou) qui colonise les
mares et l’ensemble du Delta intérieur du Niger. La composition phytolithique de la basse terrasse indique
une végétation plus arborée, ce qui correspond bien à la végétation locale caractérisée par la forêt galerie.
Enfin, pour l’ensemble des assemblages, on a pu identifier les phytolithes issus de la sous-famille des
Ehrhartoideae. Ils proviennent certainement du riz (Oryza glaberrima) qui est cultivé dans le fond de vallée.
Six échantillons ont été prélevés dans le cercle de Kita, qui se situe à environ 200 km au nord-ouest de
Bamako. Cette région des plateaux Mandingues correspond à un relief morcelé par une succession de
plateaux gréseux séparés par des vallées et des plaines. Le réseau de cours d’eau permanents et temporaires
assez dense. Le plus important est le Bakoye qui coule en direction du nord-est pour rejoindre le Bafing à
Bafoulabé afin de former le Sénégal. Son bassin versant est d’environ 20000k m² au alentour de Kita. Les
échantillons prélevés correspondent à des unités géomorphologiques et paysagères différentes. Des dépôts
de chenal, très basse terrasse et basse terrasse ont été échantillonnés. Un seul échantillon a été prélevé dans
le chenal d’un cours d’eau. Lors de la mission de terrain qui s’est déroulée en octobre 2009, à la fin de la
saison des pluies, la plupart des cours d’eau étaient en période de hautes-eaux, ce qui rendait impossible le
prélèvement de sédiments dans le chenal.
Part. 3 – L’enregistrement des phytolithes dans les archives sédimentaires de la vallée du Yamé 247
a. Végétation et unités géomorphologiques échantillonnées
Les échantillons prélevés correspondent à des unités géomorphologiques et paysagères différentes
(Fig.6.13). Des dépôts de chenal, de très basse terrasse et de basse terrasse ont été échantillonnés.
Un seul échantillon a été prélevé dans le chenal d’un cours d’eau. En effet, la mission de terrain s’est
déroulée en octobre 2009, à la fin de la saison des pluies, la plupart des cours d’eau étaient en période de
hautes-eaux, ce qui rendait impossible le prélèvement de sédiments dans le chenal. Ainsi, seuls les dépôts
du chenal d’un ruisseau ont été échantillonnés (PH 335). Malgré la taille de son bassin versant (4km²), ce
ruisseau témoigne d’une énergie hydrologique assez importante pendant les périodes de crues. De 20 cm
jusqu’à plus d’un mètre au dessus du sol, des restes de végétaux, transportés puis déposés par les crues
récentes, ont été aperçus dans les arbres (Fig.6.13-Photo PH 335). Ce ruisseau coule au travers du grès et
d’une forêt galerie dense. Le taux de couverture végétale a été estimé à 80% avec une large dominance de
la strate arborée (80%). Les espèces constituantes de la forêt galerie sont Gilletiodendron glandulosum,
Combretum micranthum, Pterocarpus erinaceus, Saba senegalensis, Diospyros mespiliformis, Vitex donania, Cissus
248 Chap. 6 – L’enregistrement des phytolithes dans les échantillons modernes : première approche taphonomique
quadrangularis. Pour la strate herbeuse, les Poaceae Pennisetum polystachion, Andropogon sp et Cyanotis lanata
pour les Commelinaceae ont été observés.
Quatre échantillons ont été prélevés dans les très basses terrasses de cours d’eau ayant des
caractéristiques hydrologiques et environnementales différentes.
Pour l’échantillon localisé le plus au sud (PH 321), le taux de couverture arborée de la plaine
d’inondation est estimé à 70%. Celle-ci est dominée par les espèces de la strate arborée Parkia biglobosa,
Pterocarpus lucens, Sarcocephalus latifolius, Hexalobus monopetalus, Grewia sp., Ziziphus cf. mucronata, Bombax
costatum. De nombreuses espèces d’herbes monocotylédones ont aussi été identifiées. Les principales sont
Euphorbia hirta, Acanthospermum hispidum, Nelsonia canescens, Mitracarpus scaber, Cassia mimosoides, Borreria sp.,
Commelina sp. Pour les Poaceae ont été identifiées essentiellement des espèces de la sous-famille des
Panicoideae mais aussi l’espèce Oxytenanthera abyssinica, qui fait partie des Bambusoideae. Les espèces
arborées qui constituent cet ensemble supportent les inondations rares et de faible hauteur. Elles sont
significatives d’une végétation caractéristique de type forêt claire.
Pour l’échantillon PH 320, le taux de couverture végétale est beaucoup plus élevé puisqu’il a été évalué
à 95%. Dans cette plaine d’inondation, la forêt galerie est très fermée avec une dominance des arbres et
notamment de l’espèce Anogeissus leiocarpus. De même, le palmier Phoenix reclinata est une des espèces
dominantes. Les herbes sont aussi importantes avec pour les principales : Leucas martinicensis, Triumfetta
pentandra, Phyllanthus amarus, Dioscorea cf. bulbifera, Commelina sp. Les dicotylédones suivantes ont aussi été
observées Ludwigia sp., et Ipomea sp. et pour les Poaceae : Digitaria horizontalis, Rottboellia exaltata, Setaria
pallidefusca et Bracharia sp. Enfin, toujours au sein des Poaceae, l'espèce Oxytenanthera abyssinica a été
observée.
Un échantillon a été prélevé au bord d’un cours d’eau temporaire dans la forêt classée de Siguifiri au
nord-ouest de Kita (PH 317). La forêt galerie est ici assez ouverte avec un taux de couverture végétale
estimé à 60% et dominée par les herbes. En effet, on a pu identifier dans cette plaine d’inondation de
nombreuses espèces monocotylédones caractéristiques des zones humides telles que Floscopa sp., Commelina
sp., Stylochiton hypogaeus et Alysicarpus rugorus. Pour les Poaceae, Andropogon et Brachiaria ont été reconnus.
Enfin, les espèces arborées dominantes sont Bombax costatum puis ensuite Diospyros mespiliformis, Feretia
apodanthera et Pterocarpus lucens. Elles témoignent d’un environnement faiblement inondé.
Le dernier échantillon a été prélevé dans la très basse terrasse du Bakoye, à quelques mètres du cours
d’eau (PH 324). La forêt galerie est ici nettement plus large que celles décrites précédemment. Le taux de
couverture végétale est estimé à 80% avec une forte représentation de lianes (Cissus populnea). On observe
aussi Celtis integrifolia, Gilletiodendron glandulosum, Acacia ataxacantha, Grewia cf. bicolor et Combretum
micranthum. Comme herbes, on a identifié Commelina sp., Dicliptera verticillata, Triumfetta pentandra, Tacca
lontopetaloides, Ipomoea sp. et pour les Poaceae, essentiellement des Panicoideae ont été observés.
Enfin, un échantillon a été prélevé à 20 m de celui-ci, dans la plaine alluviale (basse terrasse) du
Bakoye (PH 330). La végétation est assez proche de celle de l’échantillon précédent avec un taux de
couverture végétale de 75%. Cependant, on note ici la présence de Oxytenanthera abyssinica, Combretum
glutinosum et Saba senegalensis. Ces espèces n’ont pas été observées à proximité du cours d’eau, dans la très
basse terrasse qui est inondée pendant plusieurs mois par an. Cela nous indique que ces espèces ne poussent
pas dans des environnements où les conditions pédologiques sont hydromorphes. En ce qui concerne
l’espèce de Bambou (Oxytenanthera abyssinica), elle a pourtant été observée dans la très basse terrasse des
cours d’eau temporaires. Il est possible que cette espèce ne supporte pas, soit un débit trop fort, soit les
environnements trop fermés en raison de son caractère héliophile (Birnbaum, 2012).
Part. 3 – L’enregistrement des phytolithes dans les archives sédimentaires de la vallée du Yamé 249
b. Assemblages phytolithiques
L’assemblage phytolithique du chenal est dominé par les cellules courtes de Poaceae qui constituent
54,7% des phytolithes diagnostiques. Ce sont les phytolithes de Panicoideae qui sont majoritairement
représentés, suivie d’assez loin par les Chloridoideae, comptabilisant seulement 10,9%. Les phytolithes
produits par les dicotylédones ligneuses comptabilisent au total 24,1% avec 10,6% pour les scléréides et
13,5% pour les "globular decorated". Les phytolithes diagnostiques des Arecaceae enregistrent un taux
assez élevé de 18% et les Commelinaceae et les Cyperaceae admettent respectivement 1,6% et 1,3%. Les
indices sont relativement faibles avec des valeurs de 0,2 pour le D/P et 23,5% pour l’Iph. L’indice Fs est de
39%. Les résultats indiquent un environnement plutôt ouvert avec une dominance des Panicoideae mais
avec une végétation assez diversifiée au regard des phytolithes identifiés.
Les quatre échantillons provenant de la très basse terrasse de différents cours d’eau de la région de
Kita enregistrent des assemblages phytolithiques plutôt hétérogènes.
L’assemblage phytolithique de l’échantillon 321 est assez homogène entre les différentes classes de
phytolithes puisque les Poaceae n’enregistrent que 37,4% et ceux des dicotylédones ligneuses 30,2%. Les
Poaceae sont toujours majoritairement représentées par les Panicoideae qui atteignent 19,2% et les
Chloridoideae seulement 5%. En revanche, les phytolithes "collapsed saddle", caractéristique de l’espèce
Oxytenanthera abyssinica enregistrent un taux assez élevé de 15,3%. Elle a été identifiée comme dominante
dans cette forêt galerie.
En revanche, concernant les dicotylédones ligneuses, ce ne sont plus les phytolithes "globular
decorated" qui dominent comme dans la majorité des assemblages mais les scléréides qui atteignent ici
17,8% contre 12,4% pour les "globular decorated". Dans cette plaine d’inondation, de nombreuses espèces
arborées ont été identifiées. Enfin, les Arecaceae atteignent 15% ce qui est relativement élevé par rapport
aux assemblages décrits auparavant. Pourtant, les Arecaceae n’ont pas été identifié localement lors du
relevé de végétation. Ils sont cependant très présents au alentour et dans le bassin versant de ce cours d’eau.
Les Cyperaceae indiquent 1,1% et les Commelinaceae 0,4%. La valeur de l’indice D/P est de 0,3, ce qui
est assez faible en comparaison avec les résultats de l’assemblage phytolithique. Cela est dû à la méthode de
calcul qui ne tient pas compte ni des scléréides, ni des phytolithes de Bambusoideae. L’indice Iph est de
20,6%, ce qui s’explique par la dominance des Panicoideae par rapport aux Chloridoideae. Enfin, l’indice
Fs est 43%.
La strate ligneuse est assez bien représentée par l’assemblage phytolithique de l’échantillon 320 qui
indique un taux faible, de seulement 15,1%, pour les Poaceae et un taux relativement élevé pour les
dicotylédones ligneuses de 43,9%. Les Panicoideae représentent seulement 7,1% et les Chloridoideae
4,5%. Les Bambusoideae enregistrent presque la même valeur que pour l’échantillon précédent avec
15,6%. Au sein des dicotylédones ligneuses, les "globular decorated" atteignent 25,2% et les scléréides
18,7%. Les "globular echinate" (Arecaceae) sont fortement représentés puisqu’ils atteignent 21,7%. Le
palmier Phoenix reclinata est une des espèces dominantes dans la composition de cette forêt galerie. Les
autres familles spécifiques ont aussi été identifiées. Les Cyperaceae représentent 1,5%, les Commelinaceae
2% et les Podostemaceae 1%. Enfin, l’indice D/P est pour une fois, élevé puisqu’il atteint 1,7. L’indice Iph
est de 39,1% et le Fs de 66%.
La composition phytolithique de l’échantillon 317 suggère une végétation ouverte, dominée par les
Poaceae (61,7%) et notamment par les Panicoideae (34,2%). Les phytolithes des Chloridoideae ne
totalisent que 17,5% de l’ensemble des phytolithes diagnostiques. Les dicotylédones ligneuses représentent
26,5%. Les Arecaceae sont faiblement représentés (5,6%) alors que les Commelinaceae enregistrent un
taux assez élevé de 3,7% et les Cyperaceae 1,4%. On a aussi identifié des phytolithes de Podostemaceae
(0,6%). L’indice D/P est de 0,2 ; l’Iph et le Fs enregistrent respectivement 34% et 37%.
250 Chap. 6 – L’enregistrement des phytolithes dans les échantillons modernes : première approche taphonomique
Figure 6.14: Les assemblages phytolithiques des échantillons de surface de Kita
(A) Localisation des échantillons de surface (B) Diagramme des assemblages phytolithiques
Part. 3 – L’enregistrement des phytolithes dans les archives sédimentaires de la vallée du Yamé 251
L’assemblage phytolithique de la très basse terrasse du Bakoye (PH 324) indique un milieu plus ouvert
malgré un diagnostic botanique indiquant une végétation assez fermée. En effet, même si les dicotylédones
ligneuses sont très bien représentées avec 44,4%, les phytolithes de Poaceae atteignent une valeur élevée de
42%. Les scléréides dominent légèrement les "globular decorated" avec un taux de 23,7% contre 20,7%.
Cependant, l’élément le plus marquant est le taux élevé des phytolithes caractéristiques des Chloridoideae
qui sont dominants au sein des Poaceae et atteignent 22,4%. Les Panicoideae ne représentent que 14,9% de
l’assemblage des phytolithes diagnostiques. Les phytolithes des Bambusoideae sont faiblement enregistrés
(1%). Les Arecaceae indiquent une valeur de 9,8% alors qu’ils ne sont pas présents dans la végétation
environnante. Les Commelinaceae atteignent 3% et aucun phytolithe de Cyperaceae ou de Podostemaceae
n’a été observé dans les enregistrements. L’indice D/P est de 0,5, l’Iph de 60% et celui de l’indice Fs est
de 74%, soulignant un stress hydrique de la végétation enregistrée par les phytolithes. De même, on
remarque que les phytolithes brûlés sont abondants dans cet assemblage, atteignant près de 40%.
L’assemblage phytolithique de l’échantillon prélevé dans les dépôts de la basse terrasse du Bakoye à
seulement 20 m de l’échantillon précédemment décrit (PH 324) est différent. Les Poaceae sont plus
faiblement représentées avec 36,4%. Il en est de même pour les dicotylédones ligneuses qui atteignent
seulement 24%, soit presque une diminution de moitié. Les valeurs sont presque identiques entre les
"globular decorated" (12,4%) et les scléréides (11,6%). Les Panicoideae sont ici largement dominants
puisqu’ils enregistrent un taux de 22,1% contre seulement 5,4% pour les Chloridoideae. Les morphotypes
caractéristiques de l’espèce Oxytenanthera abyssinica enregistrent un taux record de 20,5%. Les Arecaceae
comptabilisent 15,1%, ils ne sont pourtant pas présents dans la végétation locale mais ont été observés à
quelques mètres. Les Commelinaceae atteignent 1,9%, les Cyperaceae 0,5% et les Podostemaceae 1,6%.
Ainsi, malgré un taux de couverture végétale assez élevé (75%), l’indice D/P est assez faible (0.3). Il en est
de même pour l’Iph qui indique 19,6%. L’indice Fs est de 45%.
Trois échantillons ont été prélevés près de la ville de Siby, située à une quinzaine de kilomètres de
Bamako. Les paysages correspondent ici aux falaises du plateau gréseux des Monts Mandingues qui
dominent de plusieurs centaines de mètres la plaine de Siby et à une échelle plus large, la vallée du Niger.
a. Végétation et unités géomorphologiques échantillonnées
Les échantillons ont été prélevés en bas de la falaise dans le bassin d’arrivée d’une chute, dans une très
basse terrasse et dans un champ (Fig.6.15).
L’échantillon 337 a été prélevé dans le bassin d’arrivée (chenal) d’une chute (Chute de Danda) qui
provient d’un cours d’eau du plateau gréseux. La végétation du bassin versant à l’amont de la chute est
difficile à décrire en raison de l’impossibilité d’accéder au sommet de la falaise. Cependant, l’observation
des photographies aériennes (Google Earth) permet tout de même de tirer quelques observations. Le grès
occupe la majeure partie de l’espace sur le plateau, en revanche, les sites protégés tels que les failles et
diaclases sont caractéristiques d’une végétation arborée très dense. S’il est difficile d’identifier les espèces
arborées, on observe cependant la présence d’Arecaceae, facilement identifiable sur des photographies
aériennes de bonne qualité. En dehors de ces failles, la végétation sur le plateau semble assez pauvre avec la
présence d’arbustes tels que les Combretaceae. De même, le long de la chute la présence de l’eau a permis
aux arbres, herbes et graminées de pousser. Les espèces de forêts galeries ainsi que des espèces de zones
humides ont pu être observées (Fig.6.16. Photo PH 337). Enfin, le bassin d’arrivée de la chute est
principalement entouré par des Panicoideae.
252 Chap. 6 – L’enregistrement des phytolithes dans les échantillons modernes : première approche taphonomique
À l’est de cette région un échantillon a été prélevé dans la très basse terrasse d’un cours d’eau
temporaire (PH 318). La forêt galerie est assez dense avec un taux de couverture arborée évalué à 80%.
Elle est cependant assez particulière puisqu’elle est majoritairement composée d’une espèce de palmiers
(Arecaceae) Raphia cf. sudanica qui est associée à Daniellia oliveri. Plusieurs espèces d’herbes ont été
observées et notamment Triumfetta pentandra, Biophytum petersianum, Nelsonia canescens, Hibiscus sp.,
Cyperus/Mariscus, Commelina sp., Floscopa sp. Quelques Panicoideae ont aussi été identifiées.
Enfin, un échantillon a été prélevé dans un champ sur la route entre Bamako et Siby, près du village de
Kakélé (PH 319). Ce parc arboré est typique des champs de cases qui associe plusieurs types de cultures à
savoir ici le maïs, le mil (Pennisetum glaucum) et le coton. On retrouve de nombreuses adventices telles que
Commelina benghalensis qui est dominante, Acanthospermum hispidum, Leucas martinicensis, Ipomoea eriocarpa,
Celosia trigyna, Oldenlandia corymbosa, Cassia nigricans, Corchorus tridens, cf. Kyllinga squamulata, Mitracarpus
scaber. Les Poaceae qui ont été identifiées concernent Digitaria horizontalis, Eleusine indica. Au alentour, on
pu observer les espèces arborés suivantes : Raphia cf. sudanica, Daniellia oliveri.
b. Assemblages phytolithiques
La composition phytolithique des sédiments prélevés au sein de la chute de Danda est caractérisée par
une dominance des phytolithes de Poaceae qui totalisent 44,5% contre 30,5% pour ceux produits par les
dicotylédones ligneuses. Au sein de la classe des Poaceae, les Panicoideae sont largement représentés avec
une valeur de 31,3% alors que les phytolithes de Chloridoideae et de Bambusoideae ne totalisent que 4,8%
Part. 3 – L’enregistrement des phytolithes dans les archives sédimentaires de la vallée du Yamé 253
chacun. Les "globular decorated" épineux sont quant à eux assez bien enregistrés atteignant 16,9% des
phytolithes diagnostiques. Enfin les Commelinaceae et les Cyperaceae représentent chacun 1,5% et les
Podostemaceae 0,2%. L’indice D/P est de 0,5. En revanche, l’Iph a une valeur très faible avec seulement
13,3%, ce qui indique une dominance des Panicoideae dans l’enregistrement. La valeur de l’indice Fs est de
33%. Ces résultats témoignent d’une végétation où la strate arborée et la strate graminéenne sont bien
représentées. On observe cependant une forte dominance des cellules courtes associées aux Panicoideae.
L’assemblage phytolithique prélevé dans les dépôts de la très basse terrasse diffère de celui décrit
précédemment. Les phytolithes produits par les Poaceae ne représentent que 19,6%. Les GSCP "lobate"