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Hurlbut Complet

Le livre 'L’Histoire de l’Église chrétienne' de Jesse Lyman Hurlbut présente un aperçu des six grandes périodes de l'histoire de l'Église, depuis l'Église apostolique jusqu'à l'Église des temps modernes. Il aborde les défis et les évolutions rencontrés par l'Église à travers les siècles, notamment la persécution, la réforme et l'expansion mondiale. Ce récit vise à éclairer les lecteurs sur les personnages et événements marquants de l'histoire chrétienne, tout en soulignant l'importance des valeurs spirituelles dans un monde en quête de sens.

Transféré par

Jerry Enelus
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Le livre 'L’Histoire de l’Église chrétienne' de Jesse Lyman Hurlbut présente un aperçu des six grandes périodes de l'histoire de l'Église, depuis l'Église apostolique jusqu'à l'Église des temps modernes. Il aborde les défis et les évolutions rencontrés par l'Église à travers les siècles, notamment la persécution, la réforme et l'expansion mondiale. Ce récit vise à éclairer les lecteurs sur les personnages et événements marquants de l'histoire chrétienne, tout en soulignant l'importance des valeurs spirituelles dans un monde en quête de sens.

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Cap-Haïtien, HAÏTI

L’Histoire de l’Église chrétienne


Par Jesse Lyman HURLBUT

Un récit classique et mis à jour de l’histoire de l’Église !


Dernière édition révisée

ISBN 0-8297-1164-6

Ce livre a été publié en version originale sous le titre suivant : The Story of the Christian Church
Traduit de l'anglais par Philippe Le Perru

Copyright a de l'édition anglaise en 1970 par Zondervan, Grand Rapids, Michigan


Copyright a de la traduction française en 1988 par les Editions VIDA, Miami, Floride.

Toutes les citations bibliques proviennent de la Bible Louis Segond, édition révisée de 1910.

Tous droits réservés

Couverture de Hector Lozano

Préface

Jamais, dans toute son histoire, l’homme n’a connu un plus grand besoin spirituel qu’à
notre époque. Eclairé par la connaissance que lui apporte la science et tirant profit des
progrès de la technologie, l’homme moderne est cependant désorienté : malgré toute sa
bonne volonté, il ne parvient pas à réaliser ses rêves. La raison en est pourtant simple et
évidente. Il ne peut y avoir de véritable lumière, ou de profits durables, si
l’accomplissement souhaité ne jaillit pas d’un sol dans lequel a également été plantée la
semence de l’esprit. Les valeurs spirituelles ont été déracinées et jetées au loin, telles de
mauvaises herbes qui s’opposeraient au progrès. De là est né le chaos. Les hommes se
tournent aujourd’hui vers la religion, encore une fois, car c’est seulement en elle que les
vérités surmontent l’épreuve du temps.

Dans un ouvrage aussi court, l’histoire de l’Eglise chrétienne ne peut être contée qu’au
prix d’une sélection rigoureuse. Les controverses doctrinales compliquées qui ont déferlé
au fil des ans sur l’Eglise et l’ont partiellement déchirée, apparaissent, dans leur
ensemble, comme dénuées d’intérêt pour notre époque. Dans ce manuel, le centre
d’intérêt réside d’abord dans l’esprit de l’Eglise, son courant général, les origines des
grandes phases de son histoire, et les événements qui en découlent.

Ce livre s’adresse cependant non seulement aux étudiants, mais il se propose de fournir
un exposé exact dans toutes ses déclarations, qui attire l’attention du lecteur sur les
personnages et événements importants, dans un style à la fois intéressant et attrayant.
Introduction

LES SIX GRANDES PERIODES DE L’HISTOIRE DE L’EGLISE

Avant d’examiner en détail les dix-neuf siècles qui se sont écoulés depuis la naissance de
l’Eglise de Jésus-Christ, montons sur la montagne et contemplons, de son sommet, l’en-
semble du sujet de notre étude, afin d’en saisir d’ores et déjà les différentes étapes. Placés
comme nous le sommes aujourd’hui, au sein de cet étonnant vingtième siècle, regardons
en arrière : nous voyons s’élever, çà et là, surplombant les plaines du temps, les pics
successifs que représentent les grands événements de l’Histoire chrétienne, qu’ils
contribuent à subdiviser, chacun marquant la fin d’une époque et le commencement
d’une autre. Nous en avons dénombré six ; c’est pourquoi, nous parlons des six grandes
périodes de l’Histoire de l’Eglise. Dans ce chapitre d’introduction, nous allons jeter un
regard rapide à chacune d’entre elles.

L’Eglise apostolique
Le sommet qui marque le point de départ de l’Histoire de l’Eglise de Christ est le mont
des Oliviers, près de la muraille orientale de Jérusalem. C’est ici qu’aux environs de l’an
30, peu après être sorti du tombeau, Jésus-Christ a donné Ses derniers ordres et a regagné
Son trône céleste. Nous apercevons un petit groupe de juifs : ils croient fermement en
leur Maître, qui vient de les quitter, et Le tiennent pour le Messie, le roi d’Israël. Ils
restent quelque temps à Jérusalem, sans penser, au premier abord, à l’extension future de
l’Eglise en dehors des frontières du judaïsme, mais peu à peu, leur vision va s’amplifier
au même titre que leur ministère, et ils n’auront pour but que de gagner le monde entier à
Christ. Sous la direction des apôtres Pierre et Paul et de leurs successeurs immédiats,
l’Eglise a été établie, en moins de deux générations, dans presque tous les pays connus
alors, de l’Euphrate au Tibre et de la mer Noire au Nil. La première période s’achève
avec la mort de l’apôtre Jean, le dernier des douze apôtres à quitter cette terre. On place
généralement cet événement aux environs de l’an 100. Nous appelons cette première
période « l’Eglise apostolique ».

L’Eglise persécutée
Pendant plus de deux cents ans après cette période, l’Eglise va vivre constamment sous la
persécution. Pendant l’ensemble du second et du troisième siècles et les premières années
du quatrième siècle, le plus puissant empire du monde a usé de tout son pouvoir afin
d’anéantir ce que l’on appelait alors « la superstition chrétienne ». Pendant sept
générations, une noble armée de martyrs, faite de milliers de chrétiens, a gagné sa
couronne par la décapitation, le feu du bûcher ou la cruelle agonie sous les crocs des
bêtes sauvages, dans l’arène. Cependant, malgré cette persécution impitoyable, les
disciples de Christ ont augmenté en nombre, au point qu’ils constituaient, ouvertement ou
secrètement, une grande partie de la population de l’Empire romain. Puis un empereur
chrétien est monté sur le trône et a promulgué un édit qui a mis fin au massacre.

L’Eglise de l’Empire
C’est apparemment en une seule étape que les chrétiens, si longtemps opprimés, sont
passés de la prison au trône. L’Eglise persécutée est devenue ainsi l’Eglise impériale. La
croix a remplacé l’aigle comme emblème de la nation, et le christianisme a été déclaré la
religion officielle de l’Empire romain. La vieille ville de Rome a alors été remplacée par
une capitale chrétienne : Constantinople. Cessant d’être païenne, Rome est peu à peu
devenue la capitale de l’Eglise. L’Empire romain d’Occident a été envahi par des hordes
barbares, mais ces conquérants ont été vaincus par l’Eglise, découvrant en Europe des
nations chrétiennes, et non plus païennes.

L’Eglise médiévale
Avec la chute de l’Empire romain d’Occident, une période d’environ mille ans, le Moyen
Age, va commencer. Dès le début, nous voyons le chaos régner en Europe, qui n’est
qu’un continent fait de tribus auxquelles manque un pouvoir central qui puisse les diriger,
mais, peu à peu, elles s’organisent elles mêmes en royaumes. Nous voyons alors l’évêque
de Rome, le pape, s’efforcer de dominer non seulement l’Eglise, mais également le
monde. La religion et l’empire de Mahomet se lancent alors à la conquête de plusieurs
pays initialement acquis au christianisme. Le Saint Empire romain germanique est établi
et ses empereurs successifs se battent avec le pape. C’est ensuite le développement du
mouvement romantique des croisades, dont les participants s’efforcent de reconquérir la
Terre sainte, alors aux mains des musulmans. L’Europe se réveille, avec la promesse de
la Réforme, qui ne tardera pas. Si l’Histoire ancienne s’achève avec la chute de Rome,
celle du Moyen Age prend fin avec la chute de Constantinople.

L’Eglise de la Réforme
Après le quinzième siècle et le réveil de l’Europe, apparaît le seizième siècle, marqué par
la Réforme de l’Eglise. Nous voyons maintenant Luther afficher sa déclaration sur la
porte de l’église de Wittenberg. Il présente sa défense devant l’empereur et les nobles
allemands, avant d’ôter les chaînes qui lient la conscience des hommes. L’Eglise de
Rome est déchirée en deux par les peuples de l’Europe du Nord qui rompent avec elle et
établissent leurs propres Eglises nationales, de nature plus pure. Nous voyons aussi
apparaître, dans les pays catholiques, une Contre-Réforme, visant à arrêter le mouvement
déclenché par Luther, jusqu’à ce que la paix instaurée par le traité de Westphalie en 1648,
mette un terme à trente ans de guerre civile en Allemagne, et qu’une ligne permanente de
séparation soit tracée entre les nations catholiques et protestantes.

L’Eglise des temps modernes


Nous passerons rapidement en revue les grands mouvements qui ont agité les Eglises et
les peuples, au cours des trois derniers siècles, en Angleterre, sur le continent européen et
en Amérique : le puritanisme, le méthodisme, le nationalisme, le catholicisme anglais et
les mouvements missionnaires modernes, qui ont contribué à l’édification de l’Eglise
d’aujourd'hui, et ont fait d’elle une seule Eglise, de par le monde, malgré ses multiples
formes et noms. Nous prêterons également attention au grand changement qui a peu à peu
transformé le christianisme, au dix-neuvième et au vingtième siècles, et en a fait une
grande organisation, qui glorifie Dieu et sert les hommes, par des réformes, des progrès
d’ordre social et des efforts constants en vue d’améliorer la vie de l’humanité.
D ATES CLES DANS L ’ HISTOIRE DE
L ’É GLISE DE J ESUS - C HRIST

1. L’Église apostolique : (30 – 100 après Jésus-


Christ) entre l’Ascension de Jésus-Christ et la mort
de l’Apôtre Jean

2. L’Église persécutée : (100 – 313 après Jésus-


Christ) depuis la mort de l’Apôtre Jean jusqu’à
l’édit de Constantin

3. L’Église de l’empire : (313 – 476 après Jésus-


Christ) depuis l’édit de Constantin jusqu’à la chute
de Rome

4. L’Église médiévale : (476 – 1453 après Jésus-


Christ) depuis la chute de Rome jusqu’à la chute de
Constantinople

5. L’Église de la Réforme : (1453 – 1648 après


Jésus-Christ) depuis la chute de Constantinople
jusqu’à la fin de la guerre de Trente Ans

6. L’Église des temps modernes : (1648 à nos jours)


depuis la fin de la guerre de Trente Ans jusqu’à
nos jours
TABLE DES MATIÈRES

INTRODUCTION : Les six grandes périodes de l’histoire de l’Eglise

Première partie : L’Eglise apostolique (30-100)


1. L’Eglise de la Pentecôte
2. L’Eglise en expansion
3. L’Eglise parmi les Gentils
4. L’ère des ombres

Deuxième partie : L’Eglise persécutée (100-313)


5. Les persécutions impériales
6. Croissance de l’organisation ecclésiastique
7. L’Eglise confronte les sectes ou les hérésies

Troisième partie : L’Eglise de l’Empire (313-476)


8. La victoire du christianisme
9. Controverses et montée du monachisme
10. Chute de l’empire romain d’Occident

Quatrième partie : L’Eglise médiévale (476-1453)


11. Accroissement de la puissance du pape
12. Avènement de la puissance de l’islam
13. Le Saint-Empire romain
14. Les croisades
15. Développement du monachisme
16. Les origines de la Réforme

Cinquième partie : L’Eglise de la Réforme (1453-1648)


17. La Réforme en Allemagne
18. Principes et extension de la Réforme
19. La Contre-Réforme

Sixième partie : L’Eglise des temps modernes (1648-1980)


20. Les Puritains et le réveil
21. Le mouvement missionnaire moderne
22. Les Eglises aux Etats-Unis (I)
23. Les Eglises aux Etats-Unis (II)
24. Les Eglises au Canada
25. Le pentecôtisme en France par George Stotts
PREMIÈRE PARTIE :

L’ÉGLISE APOSTOLIQUE
(30-100)

CHAPITRE 1

L’EGLISE DE LA PENTECOTE

Définition
De tous temps, l’Eglise chrétienne a été constituée de tous ceux qui croient que Jésus de
Nazareth est le Fils de Dieu, qui L’ont accepté comme étant celui qui les sauve du péché,
et qui lui obéissent, en Le reconnaissant comme le Christ, le Prince du royaume de Dieu
sur terre.

Son origine
L’Eglise de Christ a pris naissance sous la forme d’un mouvement à l’échelle mondiale,
le jour de la Pentecôte, vers la fin du printemps de l’an 30 de notre ère, cinquante jours
après la résurrection de notre Seigneur, et dix jours après Son ascension. Pendant le
ministère terrestre de Jésus, Ses disciples croyaient déjà qu’Il était le Messie tant attendu
d’Israël, le Christ. Ces deux termes ont la même signification : « Messie » est un mot
hébreu, et « Christ » un mot grec. Les deux signifient « Celui qui est oint », c’est-à-dire le
Prince du royaume céleste. Si Jésus a accepté que Ses disciples lui donnent ce titre, Il leur
a interdit de proclamer cette vérité au peuple, avant qu’Il ne soit ressuscité d’entre les
morts. Pendant les quarante jours qui ont suivi Sa résurrection, Il leur a ordonné
d’attendre qu’ils aient reçu le baptême dans le Saint-Esprit, avant de commencer à
prêcher l’Evangile. Après cette expérience, ils pourraient devenir Ses témoins à travers le
monde.

Le don du Saint-Esprit
Le matin du jour de la Pentecôte, les disciples de Jésus, au nombre de cent vingt, étaient
tous assemblés à l’endroit habituel et priaient, quand le Saint-Esprit est descendu sur eux
d’une manière extraordinaire. Cette manifestation surnaturelle était telle que des langues,
qui semblaient de feu, sont apparues et se sont posées sur chacun de ceux qui étaient dans
la pièce. Cette expérience a été suivie de trois effets particuliers : elle a illuminé leurs
esprits, et leur a permis de voir le royaume de Dieu d’une manière tout à fait nouvelle,
non plus comme un empire politique, mais comme un royaume spirituel. Leur Seigneur
ressuscité en était le souverain invisible mais actif, et Son autorité s’exerçait sur tous
ceux qui L’avaient accepté par la foi. Cette expérience leur a également permis de
recevoir la puissance : chaque croyant a été alors animé d’une grande ferveur d’esprit et
d’une capacité d’expression qui lui ont permis de rendre un témoignage convaincant aux
yeux de ceux qui l’écoutaient. Depuis ce jour, cet esprit divin demeure dans l’Eglise en
permanence. Il n’habite pas dans l’organisation ou son mécanisme. Il est dans le cœur de
chaque croyant, selon la mesure de la foi et de la consécration qu’il y trouve. Depuis cette
effusion de l’Esprit, au jour de la Pentecôte, qui a permis la véritable naissance de
l’Eglise chrétienne, la communauté fraternelle de ces premières années a été fort
justement appelée l’Eglise de la Pentecôte.
Son lieu de résidence
L’Eglise a vu le jour à Jérusalem. Selon toute vraisemblance, elle a été limitée à cette
ville et ses environs immédiats pendant les premières années de son histoire. A travers
tout le pays, et plus particulièrement en Galilée, il se trouvait des groupes de gens qui
croyaient en Jésus comme le Messie-Roi. Nous ne possédons cependant aucun rapport
sur leur organisation ou leur acceptation au titre de stations missionnaires de l’Eglise. La
chambre haute, située sur le mont Sion, et le portique de Salomon, dans l’enceinte du
temple, constituaient le quartier général de l’Eglise, pendant toute cette époque.

Ses membres
Tous les membres de l’Eglise de la Pentecôte étaient juifs. D’après ce que nous pouvons
savoir, aucun de ses membres, même parmi les apôtres, n’a pensé au début que les
Gentils feraient un jour partie de l’Eglise. Il est possible, cependant, qu’ils aient pensé
que le monde païen commencerait par se convertir au judaïsme, pour ensuite accepter
Jésus comme le Christ. Les Juifs de l’époque étaient divisés en trois classes, qui étaient
toutes représentées au sein de l’Eglise de Jérusalem. Les Hébreux avaient pour ancêtres
des gens ayant habité la Palestine depuis des générations. Ils étaient de pure race israélite.
Ils parlaient d’ordinaire l’hébreu. Cette langue avait subi des modifications au cours des
siècles. Tirant son origine de l’hébreu classique de l’Ancien Testament, elle s’est trans-
formée peu à peu en un dialecte araméen ou syro-chaldéen. Les Ecritures étaient lues
dans les synagogues en hébreu ancien, mais étaient ensuite traduites par un interprète,
phrase par phrase, dans le langage du peuple. Les juifs de culture grecque ou Hellénistes
étaient des juifs qui descendaient de la diaspora ou « dispersion ». Leur foyer ou leurs
ancêtres se trouvaient en pays étranger. Un grand nombre d’entre eux se sont installés
ensuite à Jérusalem et en Judée, et des synagogues ont été établies pour chaque
nationalité. A la suite de la conquête de l’Orient par Alexandre le Grand, la langue
grecque a prédominé dans tous les pays situés à l’Est de la mer Adriatique, de même,
généralement, qu’à Rome et dans toute l’Italie. C’est pourquoi les juifs d’origine
étrangère étaient appelés « grecs » ou « hellénistes », du mot hellen qui signifie « grec ».
En tant que peuple, les Hellénistes étaient de loin les plus nombreux, surtout hors de
Palestine. Ils étaient en outre les plus riches, les plus intelligents et les plus libéraux,
surtout au sein de la race juive. Les prosélytes étaient des gens d’origine étrangère qui
avaient renoncé au paganisme, embrassé la loi juive, et adopté la religion juive en se
pliant au rite de la circoncision. Bien que formant une minorité au sein du peuple juif, ils
fréquentaient de nombreuses synagogues, dans la plupart des villes de l’Empire romain,
et avaient les mêmes privilèges que les juifs. Il convient de distinguer les prosélytes des
hommes « pieux » ou « craignant Dieu », qui étaient des Gentils ayant cessé d’adorer les
idoles et fréquentant la synagogue. Ils n’avaient cependant pas accepté le rite de la cir-
concision et n’observaient pas tous les règlements propres à la loi de Moïse. Bien
qu’ayant des sentiments amicaux envers les juifs, ils n’étaient pas considérés comme
étant de leur nombre.
Ses dirigeants
La lecture des six premiers chapitres du livre des Actes montre que pendant les premières
années de l’histoire de l’Eglise, l’apôtre Pierre a joué un rôle prédominant au sein du
peuple de Dieu. En chaque occasion, il apparaît au premier rang : c’est lui qui planifie,
qui prêche, qui accomplit les miracles, et qui prend la défense de l’Eglise naissante. Ce
n’est pas que Dieu l’ait nommé « pape » ou « chef », mais bien plutôt la
conséquence de sa promptitude à prendre dés décisions, sa facilité d’élocution et son
esprit de chef. Aux côtés de Pierre, l’homme pratique, nous apercevons Jean, dont le
caractère est plus contemplatif et spirituel. Il parle peu, mais jouit toujours du respect de
tous les croyants.

Son gouvernement
L’Eglise d’alors ne comptait pas un grand nombre de membres. Ces derniers vivaient
tous dans la même ville, et appartenaient à la même race. Ils obéissaient tous fidèlement à
la volonté du Seigneur, qui était remonté au ciel, et ils vivaient dans la communion de
l’Esprit de Dieu. Il n’était donc pas nécessaire qu’ils aient un gouvernement fort. Ils
étaient dirigés par les douze apôtres, dont Pierre était le porte-parole. Actes 5.13 nous
montre que les apôtres étaient très respectés, à la fois par les croyants et par le peuple.

Ses doctrines
Au début, la théologie ou le credo de l’Eglise était relativement simple. C’est un peu plus
tard, sous l’influence de l’apôtre Paul, que la doctrine a pris une forme plus systématique.
Les discours de Pierre font ressortir trois points fondamentaux de doctrine, qui
apparaissent comme essentiels. Le premier est le caractère messianique de Jésus : Jésus
est le Messie, le Christ, attendu depuis longtemps par Israël, et qui règne maintenant sur
Son royaume, bien qu’étant au ciel. Chaque membre de l’Eglise lui doit fidélité, respect
et obéissance. La seconde doctrine essentielle est la résurrection de Jésus : le Messie a été
crucifié, Il est ressuscité d’entre les morts, Il est maintenant vivant et dirige l’Eglise. Le
troisième point doctrinal fondamental est le retour de Jésus : celui qui est remonté au ciel
reviendra un jour sur terre et régnera sur l’Eglise. Jésus a indiqué à Ses disciples
qu’aucun homme, aucun ange, ni même le Fils, ne savait quand Il reviendrait. Seul Son
Père en avait connaissance. Cependant, d’une manière générale, les chrétiens
s’attendaient à ce que Jésus revienne bientôt, c’est-à-dire pendant leur génération.

Le témoignage de l’Evangile
L’arme qui devait permettre à l’Eglise de vaincre le monde était le témoignage de ses
membres. En considérant le fait que nous possédons des extraits de plusieurs discours de
Pierre, et aucun des autres disciples, nous pouvons penser que Pierre était le seul
prédicateur. La lecture attentive de l’Histoire nous révèle que tous les disciples, et tous
les chrétiens, d’une manière générale, ont rendu témoignage à l’Evangile. Lorsque
l’Eglise primitive, forte de ses cent vingts membres, a vu l’Esprit descendre sur elle, tous
les chrétiens sont devenus des prédicateurs de la Parole. Le nombre des convertis
augmenta, celui des témoins s’est trouvé multiplié en conséquence, car chaque membre
s’est mis alors à parler en tant que messager de Christ. Il n’existait aucune distinction
entre le clergé et les laïcs. Vers la fin de cette période, Etienne prêche avec une telle
distinction que les apôtres eux-mêmes sont rejetés vers l’arrière-plan. Ce témoignage à
l’échelle universelle a exercé une influence profonde sur la croissance rapide de l’Eglise.

Ses miracles
Dès le début de cet effort important, ils n’étaient qu’une poignée d’hommes simples, sans
armes ni prestige, à lutter contre la puissante Eglise nationale et l’Etat, et à entreprendre
la transformation de la nation. Une intervention surnaturelle s’avérait nécessaire. Elle
s’est manifestée alors sous la forme d’« actions puissantes ». Quelqu’un a dit que les
miracles accomplis par les apôtres ont été comme « des cloches qui convoquaient le
peuple au temple ». Nous lisons qu’une guérison a eu lieu devant la Belle Porte du
temple, et qu’aussitôt, une multitude s’est rassemblée autour de Pierre, pour l’écouter et
se donner ensuite à Christ. Nous apprenons également qu’un jugement surnaturel s’est
exercé contre Ananias et Saphira, à la suite d’une remontrance sévère de l’apôtre Pierre
qui leur reprochait leur égoïsme et leur malhonnêteté. Nous lisons également que la
puissance de Dieu s’est manifestée et a entraîné la guérison de nombreux malades. Cette
puissance n'était pas limitée à l’apôtre Pierre et aux autres apôtres. Il nous est dit
également qu’Etienne a accompli des « prodiges et des miracles ». Ces œuvres puissantes
ont attiré l’attention des gens et ouvert leur cœur à la foi en Christ.

Son esprit de fraternité


L’amour de Christ, qui se développait dans le cœur de ces premiers croyants, a produit
fort logiquement un amour identique pour les autres chrétiens. Au sein de l’Eglise, on
notait une grande unité d’esprit, de la joie et une véritable communion fraternelle, ainsi
qu’un renoncement à soi-même et une prise en considération des besoins des plus
démunis, au sein de l’Eglise. Les disciples les plus riches abandonnaient leurs biens
personnels, donnant ainsi l’exemple d’une certaine forme de socialisme, qui se
manifestait dans la communauté de biens. A ce sujet, il convient de noter que tout cela
était parfaitement volontaire, car personne n’agissait sous la contrainte d’une loi
quelconque. De même, ce n’étaient pas les pauvres qui réclamaient les biens des riches,
mais plutôt les riches qui, de leur plein gré, donnaient aux pauvres. C’est au sein d’une
petite communauté, résidant dans une seule ville, que cette action sociale s’est déroulée.
Seuls y ont participé des gens qui étaient remplis du Saint-Esprit, et qui n’avaient pour
désir que de reproduire les principes énoncés dans le sermon sur la montagne. Tous
s’attendaient à un retour imminent de Christ, et pensaient que dans ce cas les possessions
terrestres perdaient toute raison d’être. D’un côté purement financier, l’expérience s’est
soldée par un échec, et a été vite abandonnée. L’Eglise de Jérusalem s’est retrouvée
ensuite si pauvre que, pendant toute une génération, des collectes ont dû être organisées
afin de l’aider. Notons également que ce système a engendré des vices moraux, tels que
l’égoïsme d’Ananias et de Saphira. Nous sommes encore sur terre, et avons besoin des
stimulants que sont la nécessité et l’intérêt personnel. Cet esprit de libéralité était louable,
mais sa réalisation a peut-être manqué de sagesse.

Dans presque tous ses aspects, l’Eglise des premiers jours a été irréprochable. Elle était
forte dans la foi et le témoignage, de nature pure et riche en amour.

Le seul défaut
Son seul défaut était son manque de zèle missionnaire. Elle est restée chez elle, au lieu de
s’étendre et de porter l’Evangile dans les autres pays, et aux autres peuples. Elle avait
besoin du stimulant de la persécution afin d’entreprendre sa mission universelle. Ce
stimulant n’allait pas tarder à se manifester.
CHAPITRE 2

L’EGLISE EN EXPANSION

L’époque de l’Histoire de l’Eglise chrétienne que nous abordons maintenant est, bien que
brève – quinze ans, de l’an 35 à l’an 50 – d’une importance déterminante. C’est pendant
cette période qu’a été réglée la grande question qui consistait à décider si le christianisme
devait rester une secte juive plus ou moins obscure, ou bien devenir une Eglise ouverte au
monde entier. Au début de cette période, l’Evangile était encore limité à la seule ville de
Jérusalem et aux villages avoisinants, et chacun des croyants était Israélite, soit de
naissance, soit par adoption. A la fin, l’Eglise était solidement implantée en Syrie et en
Asie mineure, et se trouvait aux portes de l’Europe. Ses membres n’étaient plus
uniquement des Juifs, car la plupart d’entre eux étaient d’origine païenne. Les langues
parlées dans ses assemblées, en Palestine, étaient l’hébreu et l’araméen, mais, dans la
majeure partie de l’Empire, les croyants parlaient le grec. Nous allons maintenant
observer les étapes successives de cette expansion.

La prédication d’Etienne
Des plaintes se sont élevées dans l’Eglise, à Jérusalem, au sujet de la distribution des
fonds aux pauvres : en effet, les familles des juifs d’origine grecque, les Hellénistes,
étaient défavorisées. Les apôtres ont alors convoqué les croyants et proposé qu’un comité
de sept hommes soit nommé pour s’occuper de ce service. Ce plan a été vite adopté, et les
sept hommes désignés. Le premier d’entre eux s’appelait Etienne, et était un « homme
plein de foi et d’Esprit Saint ». Bien qu’ayant été choisi pour accomplir une tâche
séculière, Etienne s’est vite fait remarquer par ses sermons. L’accusation portée contre
lui, lorsqu’il a été arrêté par les chefs des juifs et la teneur de son discours, prononcé au
cours de son procès, laissent apparaître avec évidence qu’Etienne proclamait que Jésus
était le Sauveur, non seulement des juifs, mais également des païens issus de toutes les
nations. Il a été, à ce titre, le premier membre de l’Eglise à avoir la vision de
l’évangélisation du monde. C’est pour cette raison aussi qu’il a été le premier chrétien à
subir le martyre.

La persécution sous la direction de Saul


Parmi les auditeurs d’Etienne, qui ont été irrités par ce qu’il proclamait, on trouve un
jeune homme, originaire de Tarse, ville située sur la côte de l’Asie mineure. Il s’appelait
Saul. Comme tout Juif, il acceptait mal les idées d’Etienne. Il avait été élevé à Jérusalem,
étudié aux pieds du célèbre Gamaliel, puis était devenu rabbin ou docteur de la loi juive.
Saul avait pris part au meurtre d’Etienne, et aussitôt après la mort de ce dernier, il a joué
un rôle prépondérant dans la persécution déclenchée contre les disciples de Christ. Il a
fait arrêter, enchaîner et fouetter hommes et femmes. L’Eglise de Jérusalem s’est trouvée
démembrée pendant un temps, et ses membres ont été dispersés dans toutes les directions.
Mais partout où ils sont allés, que ce soit en Samarie, à Damas, où même jusqu’à
Antioche de Syrie, ils ont prêché l’Evangile et établi des Eglises. Ainsi, la haine féroce de
Saul a contribué, d’une certaine manière, à l’expansion de l’Eglise.
Philippe en Samarie
Dans la liste des sept hommes, qui, comme Etienne, se sont vu confier la distribution des
dons aux plus pauvres, nous trouvons également le nom de Philippe, l’un des apôtres.
Après la mort d’Etienne, Philippe est parti se réfugier chez les Samaritains, peuple mixte
composé de gens qui n’étaient ni Juifs ni Gentils, mais étaient méprisés par les premiers.
Le fait que Philippe se soit mis à prêcher aux Samaritains démontre l’esprit libre qui
l’animait, par contraste avec le sectarisme juif de l’époque. A Samarie, Philippe a établi
une Eglise, qui a été reconnue officiellement par les apôtres Pierre et Jean. C’était la
première Eglise à naître en dehors du contexte du judaïsme, sans être pour autant
composée de Gentils. Après cela, Philippe a prêché et fondé d’autres Eglises dans les
villes côtières de Gaza, Jaffa et Césarée, au bord de la Méditerranée. Il s’agissait de villes
peuplées de Gentils, mais comptant également une forte proportion de Juifs. Il était
inévitable qu’en de tels lieux, l’Evangile entre en contact avec le monde païen.

Pierre à Jaffa et à Césarée


Au cours des différents voyages qu’il a accomplis afin de superviser la marche de
l’Eglise, Pierre a eu l’occasion de se rendre à Jaffa, sur la côte méditerranéenne. C’est là
qu’il a ramené à la vie Tabitha (ou Dorcas), et qu’il est resté quelque temps dans la
maison d’un autre Simon, qui était corroyeur. Sa présence dans la maison d’un homme
exerçant une telle profession montre que Pierre ne suivait plus tout à fait les règles
strictes du judaïsme, car les hommes qui exerçaient ce métier étaient considérés comme «
impurs » aux yeux des Juifs. C’est dans cette maison que Pierre a eu une vision : une
grande nappe lui est apparue, descendant du ciel, et transportant toutes sortes d’animaux ;
une voix s’est ensuite fait entendre : « Ce que Dieu a déclaré pur, ne le regarde pas
comme souillé. » Aussitôt après, des messagers venus de Césarée, ville située à cinquante
kilomètres au nord, ont demandé que Pierre les accompagne, et vienne enseigner
Corneille, un officier romain très pieux. Sous la direction du Saint-Esprit, Pierre s’est
rendu à Césarée, a prêché l’Evangile à Corneille et à ses amis, et les a accueillis dans
l’Eglise, par le moyen du baptême. L’Esprit de Dieu a donné la preuve de son appro-
bation de cet acte en descendant sur les nouveaux croyants, comme au jour de la
Pentecôte. La sanction divine était ainsi donnée à la prédication de l’Evangile aux Gentils
et à leur accueil dans l’Eglise.

La conversion de Saul
C’est vers la même époque, peut-être même peu de temps avant la venue de Pierre à
Césarée que Saul, le persécuteur, a été arrêté sur la route de Damas par une vision du
Seigneur Jésus. Celui qui était auparavant le plus terrible ennemi de l’Evangile est
devenu ensuite son plus puissant avocat. Son opposition s’était manifestée de manière
notoire contre une doctrine qui effaçait les barrières entre Juifs et Gentils. Cependant, une
fois converti, Saul a aussitôt épousé les idées d’Etienne, et a même surpassé son
prédécesseur dans son désir de voir l’Eglise s’ouvrir à tous les hommes, tant Juifs que
Gentils. Dans toute l’histoire du christianisme, aucune conversion à Christ n’a entraîné
des résultats aussi importants, à l’échelle mondiale, que celle de Saul le persécuteur, qui
est devenu Paul l’apôtre.
L’Eglise d’Antioche
La persécution qui a pris naissance avec le meurtre d’Etienne a provoqué la dispersion
des croyants de Jérusalem. Certains de ces derniers sont allés jusqu’à Damas, d’autres
plus loin encore, à Antioche, la capitale de la Syrie, une grande province qui faisait alors
partie de la Palestine. Antioche se trouvait à près de cinq cents kilomètres de Jérusalem.
Arrivés là, les fugitifs sont allés à la synagogue locale, et y ont rendu témoignage à Jésus,
le Messie. Dans chaque synagogue, une place était réservée aux adorateurs d’origine
païenne. Un grand nombre d’entre eux ont ainsi pu entendre l’Evangile, à Antioche, et
ont cru au Christ. C’est ainsi que s’est développée dans cette ville une Eglise où Juifs et
Gentils adoraient ensemble, dans une totale égalité de privilèges. En apprenant cette nou-
velle, l’Eglise mère de Jérusalem s’est fortement inquiétée et a dépêché sur place un
représentant chargé d’examiner la relation qui s’établissait avec les Gentils. Il est heureux
que le choix se soit porté sur la personne de Barnabas, homme à l’esprit très large, au
cœur ouvert et compréhensif. Il est allé à Antioche, et au lieu de condamner l’Eglise pour
son libéralisme, il s’en est réjoui, a appuyé le mouvement, et est demeuré un certain
temps au milieu des croyants afin de participer à leur bénédiction. Barnabas avait eu
l’occasion, auparavant, de montrer toute la confiance qu’il portait à Saul. Il s’est rendu
ensuite chez ce dernier, à Tarse, à près de cent soixante kilomètres d’Antioche, et en a
fait son collaborateur dans l’œuvre de l’Evangile. L’Eglise d’Antioche a pris une telle
importance que pour la première fois, les disciples de Christ sont devenus célèbres sous
le nom de « chrétiens », appellation que leur ont donnée les Grecs, et non les Juifs. On ne
rencontre ce nom que trois fois dans le Nouveau Testament. Les disciples d’Antioche ont
envoyé une aide matérielle aux croyants plus pauvres de Judée, lorsque cette région a
connu la famine. Ses dirigeants et ses enseignants étaient des hommes très en vue dans
l’Eglise primitive.

Le premier voyage missionnaire


Jusque-là, les membres de l’Eglise, qui étaient d’origine païenne, avaient dû demander à
être admis en son sein. L’heure était maintenant venue, grâce à la direction du Saint-
Esprit et à la décision des anciens, d’envoyer les deux grands dirigeants de l’Eglise
d’Antioche – Barnabas et Saul – en mission d’évangélisation dans les autres pays, afin
d’amener à l’Evangile Juifs et Gentils. La lecture du récit du premier voyage
missionnaire des deux hommes nous montre plusieurs caractéristiques de cette action, qui
se retrouvent dans les voyages ultérieurs de l’apôtre Paul. Ce périple a été entrepris par
deux hommes qui travaillaient ensemble. Il est parlé tout d’abord de « Barnabas et Saul »,
puis, très vite, de « Paul et Barnabas », ou de « Paul et ses compagnons », pour nous
montrer que Saul ou Paul était le personnage dominant. A propos du changement de nom
de Saul, précisons qu’il était habituel pour un Juif de porter deux noms, l’un israélite, et
l’autre destiné à être utilisé parmi les Gentils. Les deux missionnaires ont pris avec eux
un jeune assistant, Jean-Marc, qui les a cependant abandonnés au cours de leur voyage.
Ils œuvraient de préférence dans les grandes villes, et ont successivement rendu visite aux
villes de Salamine et Paphos, sur l’île de Chypre, Antioche et Iconium, en Pisidie, et
enfin Lystre et Derbe, en Lycaonie. Partout où cela était possible, ils commençaient par
prêcher dans les synagogues, car en de tels lieux, tout Juif avait le droit de prendre la
parole. Ce droit appartenait d’une manière plus particulière à un rabbin comme Paul, qui
sortait de l’école célèbre de Gamaliel. Il était donc le bienvenu. En outre, la synagogue
était le moyen idéal pour atteindre non seulement les juifs pratiquants, mais également les
Gentils qui craignaient Dieu sincèrement. A Derbe, la dernière ville qu’ils ont visitée, les
deux voyageurs se retrouvaient près d’Antioche, leur point de départ. Cependant, au lieu
de passer par les portes de Cilicie et de rentrer chez eux, ils ont préféré rendre une
nouvelle visite aux Eglises qu’ils avaient fondées au préalable, afin d’y nommer des
anciens, conformément au modèle d’organisation de la synagogue. Nous retrouverons ces
méthodes de travail dans tous les voyages accomplis par Paul, dans les Eglises déjà fon-
dées.

Le concile de Jérusalem
Dans toute société ou groupe organisé de gens, deux types de personnes se côtoient : les
conservateurs, qui regardent vers le passé, et les progressistes, qui regardent vers l’avenir.
Les éléments « ultrajuifs » de l’Eglise soutenaient que le salut ne pouvait exister hors
d’Israël. Ils ajoutaient, fort logiquement, que les disciples d’origine non juive devaient se
plier au rite de la circoncision et observer les lois juives. Les enseignants progressistes,
qui se rangeaient aux côtés de Paul et de Barnabas, affirmaient que l’Evangile concernait
les Juifs et les Gentils, selon le même critère de la foi en Christ, sans dépendance vis-à-
vis de la loi juive. Un conflit sérieux a éclaté entre ces deux partis, qui a menacé l’Eglise
de division. A la fin, un concile a été organisé à Jérusalem, dans le but d’examiner le
problème posé par l’entrée des Gentils dans l’Eglise, et d’établir une règle à suivre. Il est
bon de remarquer qu’à ce concile, étaient représentés non seulement les apôtres, mais
aussi les anciens et « toute l’Eglise ». Paul et Barnabas, ainsi que Pierre et Jacques, le
frère du Seigneur, ont participé au débat. En conclusion, il a été décidé que la loi ne
devait s’appliquer qu’aux juifs, et non aux croyants d’origine païenne. Cette décision a
marqué la fin de la période de transition permettant de passer d’une Eglise judéo-
chrétienne à une Eglise ouverte aux peuples de toutes races et de tous pays. L’Evangile
pouvait maintenant être répandu sur une échelle toujours plus grande.
CHAPITRE 3

L’EGLISE PARMI LES GENTILS

La décision prise lors du concile de Jérusalem a permis à l’Eglise de s’engager dans une
action plus large, visant à faire entrer dans le royaume de Jésus-Christ des peuples de
toutes races et de tous pays. Les membres de l’Eglise qui étaient d’origine juive devaient
continuer à obéir à la loi juive, même si les règles étaient interprétées assez librement par
des dirigeants comme Paul. Les Gentils, de leur côté, pouvaient entrer dans le sein de
l’Eglise en croyant simplement en Jésus et en vivant une vie juste. Ils n’étaient pas tenus
de se soumettre aux exigences de la loi.

Les autorités
Notre information sur les événements des vingt années qui ont suivi le concile de
Jérusalem est contenue dans le livre des Actes, dans les lettres écrites par l’apôtre Paul, et
à un degré moindre dans le verset d’ouverture de la première épître de Pierre, qui se
rapporte peut-être aux pays visités par l’apôtre. A ces textes fiables, on peut ajouter
quelques traditions, qui semblent authentiques, et qui datent de la période qui vient
immédiatement après l’âge apostolique.

Le champ d’action
Le champ d’action de l’Eglise comprend désormais l’ensemble de l’Empire romain et
toutes les provinces qui bordent la mer Méditerranée, ainsi que certains pays, au-delà de
ses frontières, en Orient plus particulièrement.

Les membres
Ses membres se trouvent de plus en plus parmi les Gentils, et de moins en moins parmi
les Juifs. Au fur et à mesure que les païens acceptent l’Evangile les Juifs s’en éloignent et
laissent se développer dans leur cœur une haine de plus en plus grande. Presque partout,
au cours de cette époque, ce sont des Juifs qui déclenchent les persécutions que subissent
les chrétiens.

Les dirigeants
Trois dirigeants marquent l’histoire de l'Eglise de cette époque. Il s’agit tout d’abord de
ce chef naturel qu’était l’apôtre Paul, voyageur et travailleur infatigable, fondateur
d’Eglises et théologien. A côté de Paul, l’apôtre Pierre, dont le nom n’apparaît pas aussi
souvent, mais que Paul considérait comme l’un des « piliers » de l’Eglise. Nous sommes
enclins à croire la tradition qui veut que Pierre soit allé à Rome, ait supervisé pendant un
temps l’Eglise de cette ville et y soit ensuite mort en martyr, aux environs de l’an 67. Le
troisième des grands noms de cette époque est celui de Jacques, jeune frère du Seigneur,
et pasteur de l’Eglise de Jérusalem. Il maintenait une grande loyauté envers les usages
juifs, et les chrétiens d’origine juive le considéraient comme un vrai dirigeant.
Cependant, il n’était pas opposé à l’évangélisation des Gentils. Cet apôtre a écrit l’épître
de Jacques. Il a été assassiné dans le temple de Jérusalem, aux environs de l’an 62. Ainsi
donc, à l’instar de beaucoup d’autres responsables de moindre envergure, ces trois
dirigeants ont donné leur vie comme martyrs pour leur foi.

Les voyages missionnaires de Paul


Le récit des événements de ces années, qui est contenu dans les treize derniers chapitres
du livre des Actes, ne décrit que le ministère de l’apôtre Paul. Son activité n’a cependant
pas dû être unique, car peu de temps après cette époque, des Eglises sont citées dans des
pays que Paul n’a jamais visités. Le premier voyage missionnaire de Paul dans certaines
provinces intérieures de l’Asie mineure a déjà été mentionné.

Le second voyage
Après le concile de Jérusalem, l’apôtre est parti pour son second voyage missionnaire.
C’est en compagnie de Silas qu’il a effectué ce nouveau périple. Partis tous deux
d’Antioche de Syrie, ils ont rendu visite, pour la troisième fois, aux Eglises que Paul avait
fondées en Asie mineure, lors de son premier voyage. Ils sont arrivés jusqu’à la côte de la
mer Egée, à Troas, site de l’ancienne ville de Troie, et ont traversé ensuite la mer vers
l’Europe afin d’évangéliser ce continent. Ils ont établi des Eglises à Philippes, à
Thessalonique et à Bérée, dans la province de la Macédoine. Ils ont rencontré un faible
auditoire à Athènes, le centre culturel de l’époque, et un plus important à Corinthe, la
grande métropole commerciale de la Grèce. C’est de Corinthe que Paul a envoyé deux
lettres à l’Eglise de Thessalonique. Il s’agit de ses premières épîtres. Il a ensuite repris la
mer en direction de l’est, a traversé la mer Egée, et est resté quelque temps à Ephèse, en
Asie mineure. Plus tard, il a franchi la mer Méditerranée pour se rendre à Césarée. De là,
il est allé saluer l’Eglise mère de Jérusalem, et est revenu enfin à son point de départ, à
Antioche de Syrie. Ce voyage de trois ans, par terre et par mer, lui a permis de parcourir
plus de trois mille kilomètres, de fonder des Eglises dans sept villes importantes – et sans
doute dans beaucoup d’autres – et d’ouvrir le continent européen à l’Evangile.

Le troisième voyage
Après une courte période de repos, Paul a entamé son troisième voyage missionnaire,
partant encore une fois d’Antioche. Le périple devait se terminer à Jérusalem, et c’est en
tant que prisonnier du gouvernement romain qu’il y ferait son retour. Au début, son seul
compagnon était Timothée, qui l’avait rejoint au cours de son second voyage. Il devait
demeurer à ses côtés et l’assister jusqu’au bout. Paul l’appelait son « fils dans la foi ».
Cependant, un certain nombre d’autres personnes ont accompagné Paul avant la fin de
son voyage. Il a commencé par rendre visite aux Eglises de Syrie et de Cilicie, en passant
sans doute par sa ville natale, Tarse. Il s’est sans doute rendu ensuite, par sa route
habituelle, une quatrième fois dans les Eglises qu’il avait fondées lors de son premier
voyage. Cependant, après avoir traversé la Phrygie, il ne s’est pas dirigé vers le nord pour
atteindre Troas ; il a plutôt pris la direction opposée et est allé à Ephèse, la grande
métropole de l’Asie mineure. Il y est demeuré plus de deux ans, accomplissant son plus
long séjour, sur l’ensemble de ses voyages. Son ministère a été couronné de succès : non
seulement l’Eglise d’Ephèse a été solidement fondée, mais l’Evangile a pu pénétrer dans
l’ensemble de la province. « Les sept Eglises d'Asie » sont nées grâce au ministère de
Paul, de manière directe ou indirecte. Fidèle à sa coutume, Paul a de nouveau rendu visite
aux Eglises qu’il avait fondées : d’Ephèse, il est parti pour la Macédoine, où il a
convoqué les disciples de Philippes, de Thessalonique et de Bérée, ainsi que ceux de la
Grèce. A son retour, il a emprunté la même route pour rendre une dernière fois visite à
ces diverses Eglises. Il s’est ensuite embarqué pour Troas, avant de longer la côte de
l’Asie mineure. A Milet, port proche d’Ephèse, il a rassemblé les anciens de cette ville et
leur a adressé un émouvant discours d’adieu. Il a repris ensuite la mer à destination de
Césarée, avant de monter à Jérusalem. C’est dans cette ville que son troisième voyage
missionnaire a pris fin. En effet, tandis qu’il priait dans le temple, il a été attaqué par des
Juifs. Rapidement secouru par les soldats romains, il a été placé, pour sa propre sécurité,
dans la forteresse Antonia. Le troisième voyage missionnaire a été aussi long que le
second, à l’exception des cinq cents kilomètres qui séparent Jérusalem d’Antioche. Ses
résultats les plus mémorables sont l’affermissement de l’Eglise d’Ephèse et la rédaction
des deux principales épîtres de l’apôtre Paul. La première, adressée à l’Eglise de Rome,
énonce les principes de l’Evangile comme si Paul prêchait. La seconde, adressée aux
chrétiens de Galatie convertis lors du premier voyage de l’apôtre, visait à réfuter les
docteurs juifs qui avaient semé la confusion parmi les disciples.

Le quatrième voyage
Paul est demeuré en prison pendant plus de cinq ans : il a d’abord fait un court séjour à
Jérusalem, avant de passer trois ans à Césarée, et enfin deux ans à Rome. On peut
considérer le voyage périlleux de Césarée à Rome comme étant le quatrième de l’apôtre.
Car, bien que prisonnier, Paul n’en est pas moins demeuré un missionnaire et profitait au
maximum de toutes les occasions qui lui étaient données de prêcher l’Evangile de Christ.
Paul a fait ce voyage, parce qu’il avait demandé, en tant que citoyen romain, à être jugé
par le tribunal impérial à Rome, et non par le procurateur de Judée. Luc et Aristarque
l’accompagnaient, peut-être à titre de serviteurs. Un certain nombre de criminels
voyageaient avec eux, que l’on emmenait à Rome pour les faire combattre comme
gladiateurs dans les arènes romaines ; des gardes romains et des marins les
accompagnaient. Sans aucun doute les compagnons de voyage de l’apôtre Paul ont
entendu l’Evangile pendant ce long périple. Il en a certainement été de même pour tous
ceux que l’apôtre a côtoyés, au cours des escales à Sidon, Myra et Beaux-Ports, en Crète.
Nous savons qu’il a pu amener de nombreuses personnes à la foi, dans l’île de Malte, où
il a dû demeurer pendant près de trois mois, à la suite du naufrage de son navire.

Paul est enfin arrivé à Rome. L’espoir qu’il nourrissait depuis si longtemps s’est alors
réalisé. Toujours prisonnier et attendant son procès, il a cependant pu louer un
appartement, où il a vécu, constamment enchaîné à un soldat qui le gardait. Il s’est
efforcé, en tout premier lieu, de gagner les Juifs à la foi. Chaque jour, ils se réunissaient
chez lui. Se rendant compte que seul un petit nombre d’entre eux s’intéressaient à l’Evan-
gile et étaient prêts à l’accepter, il s’est tourné vers les Gentils. Pendant deux ans, son
logement est donc devenu une véritable Eglise, où de nombreuses personnes ont pu
rencontrer Christ, en particulier les soldats de la garde prétorienne. Cependant, la plus
grande partie de son œuvre, à Rome, a été la rédaction de quatre épîtres, qui font partie
des trésors de l’Eglise : les épîtres aux Ephésiens, aux Philippiens, aux Colossiens et à
Philémon. Il est fort probable qu’après ces deux années passées en prison, Paul a été
acquitté et remis en liberté.
On peut penser que les trois ou quatre années de liberté que l’apôtre a vécues ensuite ont
été consacrées à son « quatrième voyage missionnaire ». Certaines paroles de l’apôtre
laissent entendre qu’il préparait des visites à Colosses et à Milet. Comme ces villes sont
très proches d’Ephèse, nous avons de bonnes raisons de croire qu’il s’est aussi rendu dans
cette ville. Par ailleurs, il a fait escale sur l’île de Crète, où il a demandé à Tite de prendre
en charge les différentes Eglises locales, et à Nicopolis, sur la côte adriatique, au nord de
la Grèce. Selon la tradition, c’est dans cette ville qu’il a été de nouveau arrêté, puis
renvoyé à Rome, où il a subi le martyre en l’an 68. Trois épîtres appartiennent à cette
période : la première à Timothée, celle à Tite, et la seconde à Timothée, qui constitue sa
dernière lettre, et qui a été écrite du fond de son cachot à Rome.

La première persécution impériale


En l’an 64, la majeure partie de la ville de Rome a été détruite par un terrible incendie.
On croit que Néron, le plus cruel de tous les empereurs romains, a allumé cet incendie,
mais cette théorie a été remise en question. Ce qui est certain, c’est que la rumeur
publique a accusé Néron d’être l’auteur de cette catastrophe. Pour se disculper,
l’empereur a affirmé que c’étaient les chrétiens qui avaient mis le feu à la ville. C’est
pourquoi il a déclenché alors une grande persécution contre eux. Des milliers de croyants
ont été torturés et mis à mort, dont l’apôtre Pierre, qui a été crucifié en l’an 67, et l’apôtre
Paul, qui a été décapité en l’an 68. Ces dates sont incertaines, et il est possible que ces
deux derniers événements aient eu lieu un an, voire deux ans plus tôt. L’une des «
revanches de l’histoire » réside dans le fait que les jardins de Néron, où des multitudes de
chrétiens ont été transformés en « torches vivantes » au milieu desquelles Néron se
promenait, sur son char, sont maintenant le site du palais du Vatican, où habite le chef de
l’Eglise romaine, et de la basilique Saint-Pierre, le plus grand édifice du christianisme.

La littérature de l’époque
Au moment où se tenait le concile de Jérusalem en l’an 50, aucun des livres du Nouveau
Testament n’existait encore, et l’Eglise dépendait toujours de la mémoire des premiers
disciples, pour connaître la vie et les enseignements du Sauveur. Cependant, avant même
la fin de cette période, en l’an 68, une bonne partie du Nouveau Testament était déjà en
circulation, dont les Evangiles de Matthieu, Marc et Luc, les épîtres de Paul et de
Jacques, et la première – et peut-être aussi – la seconde épître de Pierre, bien que
l’identité de l’auteur de cette dernière ait été discutée. Il ne faut pas oublier que Paul n’a
pas écrit l’épître aux Hébreux, et qu’elle a sans doute été rédigée après la mort de
l’apôtre.

En retraçant ce voyage sur la carte, l’étudiant doit suivre la route indiquée par Sir William Ramsay. La « Galatie », mentionnée en
Actes 18.23, ne se situe pas sur la route du nord qui passe par Ancyra. Il s’agit, comme on le comprend maintenant, de la Galatie du
Sud, qui comprenait entre autres la Lycaonie et la Pisidie. Le troisième voyage de Paul a suivi la même route que les deux précédents
à travers l’Asie mineure.
CHAPITRE 4

L’ERE DES OMBRES

Nous appelons cette dernière période du premier siècle, de l’an 68 à l’an 100, « l’ère
des ombres », à la fois parce que les ténèbres de la persécution planaient sur l’Eglise et
que, de toutes les périodes de l’histoire, c’est celle que nous connaissons le moins. La
lumière du livre des Actes ne brille plus pour nous éclairer, et la plume d’aucun écrivain
de cette époque n’est venue remplir le vide laissé par l’histoire. Nous aimerions savoir ce
que les assistants de Paul, Timothée, Apollos et Tite, ont fait plus tard, mais ils ont tous
disparu des annales, en compagnie des autres amis de l’apôtre, après sa mort. Les
cinquante années qui ont suivi cet événement sont cachées comme derrière un rideau, à
travers lequel nous aimerions discerner de quoi satisfaire notre soif d’information. Quand
ce rideau se lève enfin, aux environs de l’an 120, grâce aux écrits des pères de l’Eglise,
nous découvrons une chrétienté qui, sous bien des aspects, diffère beaucoup de celle que
nous avons connue aux jours de Pierre et de Paul.

La chute de Jérusalem
La chute de Jérusalem, en l’an 70, a provoqué de profonds changements dans les relations
entre chrétiens et Juifs. De toutes les provinces qui étaient soumises au joug de Rome,
une seule se montrait insatisfaite de son sort et rebelle : la Judée. En interprétant à leur
manière les écrits des prophètes, les Juifs croyaient qu’ils étaient destinés à conquérir et
gouverner le monde. Forts de cette espérance, ils ne se soumettaient que contre leur gré à
l’autorité des empereurs romains. Il convient également d’admettre que la plupart des
procurateurs et gouverneurs romains se sont montrés totalement incapables de
comprendre la mentalité juive, et ont fait preuve d’une grande dureté dans leurs relations
avec leurs sujets. Vers l’an 66, les Juifs ont déclenché une rébellion ouverte, qui, dès son
origine, s’avérait sans espoir. Que pouvait faire, en effet, l’une des plus petites provinces
de l’Empire, dont le peuple était totalement dépourvu de toute préparation à la guerre,
contre un Empire de cent vingt millions d’habitants, qui possédait une armée de près de
250 000 soldats disciplinés et aguerris ? De plus, les Juifs étaient eux-mêmes divisés en
factions rivales, qui se combattaient et se massacraient aussi férocement que l’aurait fait
leur ennemi commun, Rome. Le général romain Vespasien a pris alors la tête d’une
grande armée et s’est rendu en Palestine. Au dernier moment, il a dû rentrer à Rome pour
s’installer sur le trône impérial. Son fils, Titus, l’a remplacé à la tête des troupes
romaines. Après un terrible siège, rendu plus insupportable par la famine et la guerre
civile qui faisaient rage à l’intérieur de ses murs, Jérusalem a été capturée, puis détruite.
Des milliers de Juifs ont été tués, et des milliers d’autres réduits en esclavage. Le Colisée
de Rome a été construit sous la contrainte par des multitudes d’esclaves juifs, dont un
grand nombre a payé son labeur de sa vie. L’état juif, qui existait depuis près de treize
siècles, a disparu pour n’être restauré qu’en 1948.

Lors de la chute de Jérusalem, très peu de chrétiens ont trouvé la mort. Grâce aux paroles
prophétiques de Christ, les croyants étaient avertis. Ils ont donc fui la ville condamnée et
ont trouvé refuge à Pella, dans la vallée du Jourdain. La conséquence la plus sérieuse de
cette destruction pour l’Eglise était qu’elle a mis un terme définitif aux relations entre le
judaïsme et le christianisme. Jusque-là, le gouvernement romain et les gens avaient
considéré l’Eglise comme une branche de la religion juive. Désormais, Juifs et chrétiens
allaient être séparés. Pendant deux siècles environ, un petit groupe de chrétiens d’origine
juive, dont le nombre est allé en diminuant, a subsisté sous le nom d’Ebonites. Ils
constituaient un peuple à part et n’ont jamais été reconnus par l’Eglise en général ; ils ont
toujours été considérés comme des apostats par leur propre race.

La seconde persécution impériale


Aux environs de l’an 90, le cruel empereur Domitien a déclenché une seconde
persécution à l’encontre des chrétiens. Des milliers de croyants ont été tués, surtout à
Rome et en Italie. Cette persécution, à l’instar de celle qu’avait provoquée Néron, a été
spasmodique et très localisée. Elle n’a pas porté sur l’ensemble de l’Empire. C’est à cette
époque que Jean, le dernier apôtre en vie, qui résidait à Ephèse, a été emprisonné sur l’île
de Patmos, dans la mer Egée. C’est là qu’il a reçu la révélation contenue dans le dernier
livre de la Bible, l’Apocalypse. Il se trouve un grand nombre d’érudits pour attribuer à ce
livre une date de rédaction nettement antérieure, aux environs de l’an 69, peu de temps
après la mort de Néron. Il est probable que Jean est mort à Ephèse, vers l’an 100.

La compilation du Nouveau Testament


C’est pendant cette période que les derniers livres du Nouveau Testament ont été écrits :
l’épître aux Hébreux, peut-être la seconde épître de Pierre, les trois épîtres et l’Evangile
de Jean, l’épître de Jude et le livre de l’Apocalypse. C’est plus tard seulement qu’ils ont
été reconnus de manière universelle comme étant des livres inspirés et de nature
canonique.

L’état de l’Eglise
Il est intéressant de considérer l’état du christianisme, vers la fin du premier siècle,
quelque soixante-dix ans après l’ascension de Christ. On pouvait trouver, à cette époque,
des familles qui suivaient le Christ depuis trois générations.

Importance et statistiques
Au début du second siècle, l’Eglise avait des membres dans tous les pays et presque
toutes les villes de l’Empire, du Tibre à l’Euphrate, et de la mer Noire à l’Afrique du
Nord. Certains pensent même qu’elle s’étendait vers l’Occident, pour atteindre l’Espagne
et la Grande-Bretagne. On comptait alors plusieurs millions de chrétiens. La célèbre lettre
adressée par Pline à l’empereur Trajan, qui a été écrite en l’an 112, déclare que dans les
provinces d’Asie mineure qui bordaient la mer Noire, les temples païens étaient presque
tombés dans l’oubli, et que les chrétiens étaient partout très nombreux. L’Eglise comptait
des membres dans chaque classe de la société, depuis les nobles jusqu’aux esclaves, qui,
dans tout l’Empire, surpassaient en nombre les hommes libres. Au sein de l’Eglise, l’es-
clave était traité comme l’égal des nobles. Il pouvait même devenir évêque, tandis que
son maître n’était qu’un simple membre de l’assemblée.

Le système doctrinal
Vers la fin du premier siècle, les doctrines que l’apôtre Paul avait établies et énoncées
dans l’épître aux Romains, étaient acceptées dans toute l’Eglise comme la profession de
foi de tous. Les enseignements de Pierre et de Jean, tels qu’ils apparaissent dans leurs
écrits, dénotent une parfaite harmonie avec les conceptions de Paul. Des idées hérétiques
étaient exprimées en divers lieux, et des sectes se formaient. Les apôtres avaient noté les
germes de ces maux, et avaient lancé des mises en garde à leur égard. Ces hérésies se
sont pleinement développées plus tard.

Les institutions
Partout, le baptême constituait le rite d’initiation à la vie de l’Eglise. Il se pratiquait
généralement par immersion, bien qu’il soit fait mention vers l’an 120 d’un baptême par
aspersion, ce qui tendrait à prouver qu’il constituait déjà une coutume. On respectait de
manière générale le jour du Seigneur, même si c’était de façon peu stricte, et sans le
mettre toujours à part. Dans la mesure où l’assemblée était surtout constituée de Juifs, on
observait le sabbat. Au fur et à mesure que l’influence païenne prenait de l’importance, le
septième jour a peu à peu été remplacé par le premier. Vers la fin du ministère de Paul,
nous voyons les Eglises se rassembler le premier jour de la semaine. Dans le livre de
l’Apocalypse, ce jour est appelé « le jour du Seigneur ». La Sainte Cène était prise de
manière régulière. On a commencé par une réunion à la maison, à l’instar de la Pâque
juive, dont elle tirait son origine. Dans les Eglises non juives, on la prenait d’ordinaire au
cours d’une réunion à l’église. C’était en fait un souper auquel chacun venait en apportant
sa nourriture. Paul a dû faire des remontrances à l’assemblée de Corinthe, car des abus
s’y étaient développés, au cours de la célébration de la Sainte Cène. A la fin du siècle, on
l’observait au cours des cultes, qui avaient lieu où l’Eglise se rassemblait d’ordinaire ;
cependant à cause des persécutions, ce n’était jamais en public. Seuls, les membres de
l’assemblée pouvaient y participer. Cette célébration était considérée comme un «
mystère ». L’institution du dimanche de Pâques, jour anniversaire de la résurrection du
Seigneur, était acceptée et de plus en plus observée, mais elle n’était pas encore
universelle.

Les dirigeants
Le dernier des douze apôtres en vie était l’apôtre Jean. Il a habité à Ephèse, jusqu’à sa
mort survenue en l’an 100. Il est peu probable qu’il ait eu un successeur désigné.
Cependant, vers l’an 120, il est fait mention « d’apôtres », qui semblent avoir été des
évangélistes qui voyageaient dans les Eglises, sans pour autant être investis d’une autorité
quelconque. On ne les tenait pas en trop haute estime, car on conseillait aux Eglises de ne
pas les accueillir plus de trois jours. Dans le livre des Actes et les épîtres, les anciens
(presbytres) et les évêques sont mentionnés, même si les deux titres semblent avoir été
utilisés de manière interchangeable pour désigner les mêmes personnes. Cependant, vers
la fin du premier siècle, on avait tendance à considérer l’évêque comme le supérieur
hiérarchique des anciens. Plus tard, cette différence a été consacrée par le système
ecclésiastique. Les diacres sont mentionnés dans les épîtres de Paul comme étant des
responsables au sein de l’Eglise. Dans l’épître aux Romains, qui date des environs de l’an
58, Phoebé, de l’assemblée de Cenchrées, est appelée « diaconesse ». On croit trouver
également, dans la première épître à Timothée, une allusion au fait que des femmes
exerçaient la fonction de diaconesses.

Le culte d’adoration
Au sein des assemblées chrétiennes, le culte s’inspirait beaucoup de ce qui se faisait dans
la synagogue. On y lisait les Ecritures de l’Ancien Testament, ainsi que des portions des
lettres apostoliques et des Evangiles. On y chantait les psaumes et des cantiques
chrétiens. A la différence de ce qui se pratiquait dans les synagogues, les prières étaient
spontanées. Les membres de l’assemblée et les frères de passage étaient libres d’apporter
un message. A la fin du culte, on célébrait fréquemment la Sainte Cène.

Les conditions de vie spirituelles


La lecture des dernières épîtres et du livre de l’Apocalypse nous porte à penser que la vie
des Eglises était alors faite d’un mélange d’ombre et de lumière. Si les principes de vie
morale étaient encore fidèlement respectés, le niveau de vie spirituelle n’était plus ce
qu’il avait été aux premières heures de l’ère apostolique. Cependant, les Eglises étaient
fortes et dynamiques. Leur croissance était telle qu’elles prenaient de plus en plus
d’importance au sein du monde romain.
DEUXIÈME PARTIE :

L’ÉGLISE PERSÉCUTÉE
(100-313)

CHAPITRE 5

LES PERSÉCUTIONS IMPÉRIALES

Le fait principal de l’Histoire de l’Eglise, au cours du second et du troisième siècles, est


la persécution des chrétiens par les empereurs romains. Si elle n’a pas eu lieu de façon
ininterrompue, elle a souvent duré plusieurs années de suite et cela à plusieurs reprises.
De plus, elle était toujours susceptible d’éclater, à tout moment, et sous des formes
particulièrement terribles. Cette situation a persisté jusqu’en 313, date de l’édit de
Constantin, le premier empereur chrétien, qui a mis un terme à tous les efforts visant à
détruire l’Eglise de Christ. Le fait le plus remarquable est que, durant cette période,
certains des empereurs les plus sages et les plus éminents ont été en même temps les plus
actifs dans la persécution des chrétiens, tandis que les pires souverains se montrèrent plus
libéraux et indulgents envers les chrétiens. Avant de considérer l’histoire de cette époque,
essayons de discerner les mobiles qui ont poussé un gouvernement, par ailleurs souvent
juste et qui recherchait le bien-être de ses citoyens, à essayer pendant près de deux cents
ans d’extirper un groupe de gens aussi droits, loyaux et aimables que les chrétiens. On
peut citer plusieurs causes de cette opposition des empereurs au christianisme.

Le paganisme accueillait les nouveaux dieux


Le paganisme était accueillant : il était ouvert aux nouveaux objets de culte, tandis que le
christianisme était exclusif. Là où les dieux se comptaient par centaines, voire par
milliers, un de plus ne faisait aucune différence. Lorsque les habitants d’une ville ou
d’une province désiraient faire la promotion d’un métier ou favoriser l’immigration, ils
bâtissaient des temples à des dieux vénérés dans d’autres pays, afin que ces citoyens ne
soient pas dépaysés. Ainsi, à Pompéi, on trouve un temple érigé en l’honneur d’Isis,
déesse égyptienne, en vue de favoriser le commerce avec l’Egypte et de créer un climat
plus familier pour les commerçants originaires de ce pays. D’un autre côté, le
christianisme était, quant à lui, opposé à toute forme d’adoration autre que celle du seul
Dieu. Un empereur ayant manifesté le désir de placer la statue du Christ dans le Panthéon
de Rome, qui existe encore aujourd’hui, les chrétiens rejetèrent son offre avec mépris. Ils
ne voulaient pas que leur Christ soit considéré simplement comme un dieu parmi
d’autres.

L’idolâtrie s’intègre à la vie


L’idolâtrie s’intégrait à tous les aspects de la vie. On plaçait des statuettes dans les
maisons, et on se prosternait devant elles. A chaque festival religieux, on faisait des
libations aux dieux. On adorait les images sacrées lors de chaque cérémonie civique ou
provinciale. Les chrétiens ne prenaient aucune part à de telles festivités. C’est pourquoi
on les considérait comme des gens tristes et asociaux, comme des athées et comme des
ennemis du genre humain. De cette opinion générale assez défavorable, il était facile de
passer à la persécution.
Le culte de l’empereur
L’une des formes d’idolâtrie était considérée comme un test de loyauté pour les citoyens :
il s’agissait du culte de l’empereur. On élevait, en un endroit particulièrement en vue de
chaque ville, une statue de l’empereur. On offrait ensuite de l’encens au dieu, devant
cette image. Il est possible que l’une des premières épîtres de Paul contienne une
référence voilée à cette forme d’idolâtrie. Les chrétiens refusaient de se plier à un tel rite,
quoiqu’il ait été très simple de faire brûler un peu d’encens sur un autel. Comme ils
chantaient des cantiques de louange et rendaient gloire à « un autre roi, Jésus », le peuple
les considérait comme des sujets déloyaux, qui fomentaient une révolution.

La reconnaissance du judaïsme
Pendant la première génération de chrétiens, les croyants étaient considérés comme
étroitement liés aux Juifs, et le judaïsme était reconnu comme une vraie religion par le
gouvernement, même si les Juifs vivaient en marge des coutumes idolâtres et ne
mangeaient pas les viandes qui avaient été offertes aux idoles. Cette relation a protégé les
chrétiens de la persécution pendant un certain temps. Cependant, après l’an 70, le
christianisme s’est retrouvé seul, sans aucune loi pour le protéger et garder ses adeptes de
la haine de leurs ennemis.

Les réunions secrètes des chrétiens


Les réunions secrètes des chrétiens éveillaient le défi du peuple. Les croyants se
réunissaient soit à l’aube, soit au crépuscule, et souvent dans des caves ou des
catacombes. On prétendait que lors de leurs réunions, des rites empreints de sensualité ou
conduisant à des meurtres étaient pratiqués. En outre, le gouvernement autocratique qui
avait cours dans l’Empire était jaloux de ces groupes ou sociétés secrètes, car il craignait
tout ce qui ne lui était pas fidèle. La célébration de la Sainte Cène, à laquelle les
incroyants ne pouvaient pas participer, était souvent à l’origine des accusations et un
prétexte pour persécuter les chrétiens.

L’égalité au sein de l’Eglise


Le christianisme considérait tous les hommes comme étant égaux entre eux. Aucune
distinction n’était pratiquée dans les cultes entre les membres de l’Eglise. L’esclave
pouvait être nommé évêque. Cela déplaisait fort aux nobles, aux philosophes et aux
classes dirigeantes. On regardait les chrétiens comme des « égalitaires », des anarchistes
et des élément subversifs, dangereux pour l’ordre social. En un mot, c’étaient des
ennemis de l’Etat.

Les intérêts financiers


Soit dit en passant, les intérêts financiers entretenaient ou stimulaient souvent l’esprit de
persécution. A Ephèse, Paul avait risqué la mort, à la suite d’une émeute qu’avait suscitée
l’orfèvre Démétrius. De même, très fréquemment, les gouvernants étaient encouragés à
persécuter les chrétiens, sous l’influence de gens dont les intérêts financiers étaient mis
en danger par le développement de l’Eglise. C’était notamment le cas des prêtres et des
fonctionnaires laïques des temples idolâtres, des fabricants de statuettes, des sculpteurs,
des architectes des temples, et de tous ceux dont le revenu était lié de près ou de loin à un
culte idolâtre. Il n’était pas difficile de crier alors : « Les chrétiens aux lions ! » lorsque
les gens voyaient leur activité professionnelle mise en danger, ou que des fonctionnaires
ambitieux convoitaient la propriété de riches chrétiens.

Les étapes de la persécution


Pendant le deuxième et le troisième siècles, et surtout pendant les premières années du
quatrième siècle, jusqu’en l’an 313, la religion chrétienne a été interdite et ses adeptes
considérés comme des hors-la-loi. Cependant, la plupart du temps, l’épée de la
persécution a été remise au fourreau, et les disciples n’ont été que rarement interrompus
dans la pratique de leur foi. Cependant, même pendant ces périodes de calme relatif, ils
pouvaient, à tout moment, se trouver en danger, lorsque, par exemple, le gouverneur
d’une province croyait bien faire en mettant un édit en application, ou si un chrétien haut
placé se montrait hardi dans son témoignage. C’est ainsi qu’à travers tout l’Empire,
l’Eglise s’est trouvée exposée, pendant des périodes plus ou moins longues, à des
moments de persécution particulièrement intense. Ce fut le cas sous Néron (66-68) et
sous Domitien (90-95). Il s’agissait alors d’explosions de fureur et de haine, avec pour
seule origine la rage spasmodique, occasionnelle et plutôt brève d’un tyran. Entre 250 et
313, l’Eglise a dû faire face à une série d’attaques systématiques, implacables et étendues
à tout l’empire, à cause d’un gouvernement qui n’avait pour objectif que d’écraser une foi
qui ne cessait de prendre de l’importance.

De Trajan d’Antonin le Pieux


Du règne de Trajan à celui d’Antonin le Pieux (98-161), le christianisme n’a pas été
reconnu officiellement, mais n’a pas non plus subi de persécutions trop sévères. Sous le
règne des quatre empereurs Nerva, Trajan, Hadrien et Antonin le Pieux – qui, avec le
cinquième, Marc-Aurèle, ont été surnommés les cinq bons empereurs –, aucun chrétien
ne pouvait être arrêté sans une plainte décisive et officielle. L’esprit de cette époque
visait surtout à ignorer la religion chrétienne. Cependant, quand une accusation était
portée et que les chrétiens refusaient de faire marche arrière, les dirigeants se voyaient
obligés, même contre leur gré, de faire appliquer la loi et de faire exécuter les accusés.
Deux chrétiens célèbres ont donné leur vie pour leur foi, à cette époque :
Siméon (ou Simon, Marc 6.3), le successeur de Jacques à la tête de l’Eglise de
Jérusalem, qui était lui aussi un frère de notre Seigneur. On dit qu’il est mort à l’âge de
cent vingt ans. Il a été crucifié par ordre du gouverneur romain de la Palestine, en l’an
107, pendant le règne de l’empereur Trajan.
Ignace, évêque d’Antioche de Syrie, était tout à fait disposé à mourir en martyr.
En chemin vers Rome, il a écrit des lettres aux Eglises, leur disant son espoir de ne pas
perdre l’honneur de mourir pour son Seigneur. Il a été livré aux bêtes sauvages dans
l’amphithéâtre de Rome, en 108 ou 110. Si la persécution qui a eu lieu pendant ces règnes
a été moins sévère que celle qu’a endurée l’Eglise quelque temps après, de nombreux
martyrs sont cependant venus s’ajouter à ces deux hommes éminents.

Marc-Aurèle
Le meilleur des empereurs romains a été Marc-Aurèle, qui a régné de 161 à 180, et a été
l’un des écrivains les plus moraux. Sa statue équestre se tient toujours devant le site de
l’ancien Capitole à Rome. Cependant, cet homme bon et juste a été un persécuteur
farouche des chrétiens. Il s’est efforcé de restaurer l’ancienne simplicité de la vie
romaine, ainsi que son ancienne religion. Il s’est opposé aux chrétiens et à leurs
innovations. Des milliers de croyants ont alors été décapités ou dévorés par les bêtes
sauvages dans l’arène. Nous ne mentionnerons que deux des martyrs pourtant nombreux
de cette époque :
Polycarpe, évêque de Smyrne en Asie mineure, est mort en l’an 155. Il a été
amené devant le gouverneur et s’est vu ordonner de renier le nom de Jésus-Christ. Il a
répondu : « Je L’ai servi pendant quatre-vingt-six ans, et Il ne m’a jamais fait de mal.
Comment pourrais-je renier mon Seigneur et Sauveur ? » Il a été brûlé vif.
Justin était un philosophe. Il a continué à enseigner après avoir embrassé le
christianisme. C’était un des hommes les plus intelligents de son temps, et un grand
défenseur de la foi. Ses livres offrent aujourd’hui une information précieuse concernant la
vie de l’Eglise, vers le milieu du second siècle. Son martyre a eu lieu à Rome, en l’an
166.

Septime Sévère
Après la mort de Marc-Aurèle, en l’an 180, une certaine confusion s’est installée. Des
empereurs faibles et incapables sont montés sur le trône ; ils étaient trop occupés par les
guerres civiles et la satisfaction de leurs propres plaisirs pour s’intéresser de près aux
chrétiens. Cependant, en l’an 202, Septime Sévère a lancé une persécution cruelle qui a
duré jusqu’à sa mort, en l’an 211. Cet empereur, de nature morbide et mélancolique, mais
qui s’imposait une grande discipline, a lutté en vain pour restaurer les religions
décadentes des temps anciens. Partout, il a déclenché des persécutions contre l’Église.
Elles étaient particulièrement sévères en Egypte et en Afrique du Nord. A Alexandrie,
Léonidas, le père du grand théologien Origène, a été décapité. Une femme noble de Car-
thage, Perpétua, a été taillée en pièces par les bêtes sauvages en compagnie de sa fidèle
esclave, Félicitas, en l’an 203. La cruauté de l’empereur Septime Sévère était telle que de
nombreux écrivains chrétiens le considéraient comme l’Antéchrist.

Decius
Sous le règne des nombreux empereurs qui se sont rapidement succédés ensuite, pendant
près de 40 ans, l’Église est restée quasi ignorée. L’empereur Caracalla (211-217) a
conféré la citoyenneté romaine à toute personne vivant dans l’Empire et qui n’était pas
esclave. Cela s’est révélé bénéfique pour les chrétiens, car désormais, ils ne pouvaient
plus être crucifiés ou jetés aux bêtes sauvages, s’ils n’étaient pas esclaves. Sous le règne
de Decius (249-251), une nouvelle persécution cruelle a été déclenchée. Il est heureux
qu’il n’ait régné que peu de temps, ce qui a mis un terme provisoire au massacre des
chrétiens.

Valérien
La mort de Decius a été suivie d’un répit relatif d’un demi-siècle, interrompu de temps à
autre par de courtes périodes de persécution. Au cours de l’une d’elles, sous Valérien en
l’an 257, le célèbre évêque de Carthage, Cyprien – l’un des grands écrivains et dirigeants
de l’Église de l’époque – a été mis à mort. Il en a été de même de l’évêque de Rome,
Sixte.

Dioclétien
La dernière persécution, la plus systématique et la plus terrible de toutes, a eu lieu sous le
règne de Dioclétien et celui de ses successeurs, de 303 à 310. Un édit adopté à cette
époque ordonnait entre autres que soit brûlée toute copie des livres saints du
christianisme, et que toutes les églises, qui avaient été érigées pendant les cinquante ans
de répit qui avaient précédé, soient démolies. Tous ceux qui n’avaient pas renié leur foi
en Christ devaient être déchus de leur citoyenneté romaine et privés de la protection de la
loi. En certains lieux, on est allé jusqu’à rassembler les chrétiens dans leurs églises, avant
d’y mettre le feu, brûlant les croyants qui y étaient enfermés. On affirme que l’empereur
Dioclétien a fait ériger une colonne portant cette inscription : « En honneur à l’extirpation
de la superstition chrétienne »1. Cependant, soixante-dix ans plus tard, le christianisme est
devenue la religion officielle de l’empereur, de la cour et de l’Empire. C’est grâce à la
main-d’œuvre fournie par les esclaves chrétiens que les immenses Bains de Dioclétien
ont été construits à Rome. Douze siècles après le règne de Dioclétien, Michel-Ange a
transformé une partie de l’édifice qui est devenu l’église de Sainte-Marie des anges, qui a
été consacrée en l’an 1561 et est encore en usage aujourd’hui. Dioclétien a abdiqué en
l’an 305, mais ses subordonnés et successeurs, Galère et Constance, poursuivirent sa
politique de persécution pendant six ans. Constantin, le fils de Constance, qui était co-
empereur, mais n’était pas à cette époque un chrétien déclaré, a promulgué en l’an 313
son célèbre édit de tolérance qui reconnaissait officiellement le christianisme, et rendait
sa pratique légale. La persécution a alors pris fin jusqu’à la chute de l’Empire romain.

1
Ce fait, rapporté par de nombreux historiens, n’a cependant pas été prouvé, et ne peut donc être regardé comme authentique.
CHAPITRE 6

CROISSANCE DE L’ORGANISATION ECCLÉSIASTIQUE

Si l’événement principal qui a marqué l’histoire de l’Eglise pendant le second et le


troisième siècles a été la série de persécutions déclenchées par l’autorité impériale, il n’en
reste pas moins vrai que de grands changements ont vu le jour, en même temps, dans les
conditions de vie, l’organisation et l’état de la communauté chrétienne. Nous allons
considérer maintenant certains de ces éléments.

La formation du canon du Nouveau Testament


Nous avons déjà vu que les écrits du Nouveau Testament étaient achevés, dès la fin du
second siècle. Cependant, la reconnaissance de ces livres, à l’exclusion de tout autre,
comme formant le canon ou la règle de foi, possédant une autorité divine, n’a pas été
immédiate. Tous ces livres n’étaient pas encore acceptés de manière universelle comme
étant inspirés de Dieu. Certains d’entre eux – notamment l’épître aux Hébreux, celle de
Jacques, la première lettre de Pierre et le livre de l’Apocalypse – étaient acceptés en
Orient, mais encore rejetés dans l’Occident. D’un autre côté, certains livres, qui ne sont
plus considérés aujourd’hui comme appartenant à la Bible, étaient lus et acceptés en
Orient. Il en était ainsi du Berger d’Hermas, de l’épître de Barnabas, de la Didache (ou
Enseignement des douze apôtres), et de l’Apocalypse de Pierre. Petit à petit, les livres du
Nouveau Testament, tels que nous les connaissons aujourd’hui, ont pris le rang de textes
de l’Ecriture, tandis que les autres livres cessaient d’être utilisés dans les assemblées. Les
conciles, qui se tenaient de temps à autre, n’ont pas choisi les livres qui forment le canon.
Ils n’ont fait que ratifier le choix qui avait déjà été fait au sein des Eglises. Il est
impossible d’indiquer une date précise pour la reconnaissance officielle du Nouveau
Testament, tel que nous le possédons aujourd’hui. On peut simplement dire qu’il n’a pas
été formé avant la fin du troisième siècle de notre ère. Quiconque lira l’un des livres
apocryphes du Nouveau Testament et en comparera le contenu avec celui de notre
Nouveau Testament comprendra tout de suite pourquoi ces livres ont finalement été
écartés du canon.

Croissance de l’organisation ecclésiastique


Pendant la vie des premiers apôtres, le respect universel qui leur était porté venait du fait
que Christ lui-même les avait choisis pour l’accompagner. Ils avaient fondé l’Eglise et
avaient reçu une inspiration divine particulière, qui faisait d’eux les dirigeants incontestés
de l’Eglise, en un mot ses chefs. Lorsque Luc a écrit le livre des Actes et Paul les épîtres
aux Philippiens et à Timothée, les mots « évêque » et « ancien » (presbytres) étaient
appliqués librement aux mêmes personnes. Soixante ans plus tard, en l’an 125, nous
découvrons que les évêques dirigeaient les Eglises, chacun ayant la charge d’un diocèse,
et supervisaient anciens et diacres. En l’an 50, le concile de Jérusalem s’était réuni. Il
était composé « d’apôtres et d’anciens », et exprimait la volonté de l’Eglise entière, c’est-
à-dire celle des pasteurs (si cette fonction existait en tant que telle) et des laïcs. Pendant
les différentes persécutions qui avaient suivi, et surtout après l’an 150, plusieurs conciles
se sont tenus, et seuls les évêques établissaient désormais des règles. C’est la forme
épiscopale de gouvernement qui a commencé à prédominer un peu partout. Aucun récit
historique ne nous explique en détail comment ce changement d’organisation s’est
produit, mais il n’est pas difficile d’en découvrir les origines.
Perte de l’autorité apostolique
La perte de l’autorité apostolique a obligé l’Eglise à se choisir de nouveaux dirigeants.
Les grands fondateurs de l’Eglise, Pierre, Paul, Jacques le frère du Seigneur et Jean, le
dernier survivant parmi les apôtres, sont tous morts, sans laisser de successeur qui les
vaut. Sur les cinquante ou soixante ans qui ont suivi la mort de Pierre et de Paul,
l’histoire de l’Eglise reste muette. Nous n’avons pas la moindre information concernant
l’œuvre accomplie par des hommes comme Timothée, Tite et Apollos. Une génération
plus tard, de nouveaux noms apparaissent : ceux des évêques qui, investis d’une vraie
autorité, supervisent plusieurs diocèses.

La croissance et l’extension de l’Eglise


La croissance et l’extension de l’Eglise ont rendu nécessaires son organisation et sa mise
en ordre. Là où les Eglises étaient limitées à des pays où les apôtres pouvaient se rendre
périodiquement, il suffisait de la présence de quelques dirigeants. Dès que l’Eglise a pris
les dimensions de l’Empire, et les a même dépassées, atteignant la Parthie et les frontières
de l’Inde et embrassant ainsi plusieurs pays et races, il est devenu nécessaire que ses
différentes parties aient une tête commune.

Les persécutions impériales


Les persécutions, danger commun à tous les membres de l’Eglise, ont contribué à l’unité
générale et favorisé l’établissement d’un gouvernement. Chaque fois que la puissance de
l’Etat se déchaînait contre l’Eglise, celle-ci ressentait davantage encore son besoin de
dirigeants efficaces. Ceux-ci apparaissaient alors pour satisfaire un besoin ; comme celui-
ci a persisté pendant sept générations successives, cette forme du gouvernement s’est
établie de façon permanente.

La montée des sectes et des hérésies


La montée des sectes et des hérésies, au sein de l’Eglise, a rendu nécessaire
l’établissement des principes de la foi et d’une autorité capable de les faire respecter.
Nous allons prêter attention, dans ce chapitre, à quelques divisions doctrinales qui ont
menacé l’existence même de l’Eglise, et nous allons voir comment les controverses
qu’elles ont suscitées ont amené le corps de Christ à instaurer une discipline permettant
de lutter contre les hérétiques et d’assurer l’unité de la foi.

L’analogie du gouvernement impérial


Lorsque nous nous demandons pourquoi cette forme particulière de gouvernement a été
adoptée, exercée d’en haut par les évêques de préférence à une direction assurée par des
pasteurs égaux entre eux, nous découvrons que l’analogie du gouvernement impérial a
offert aux chrétiens un plan qu’il était tout naturel de suivre pour le développement de
l’Eglise. Le christianisme s’est étendu, non au sein d’une république où les citoyens
choisissaient eux-mêmes leurs dirigeants, mais dans un empire soumis à une autorité sans
faille. C’est pourquoi, lorsque l’Eglise a ressenti le besoin qu’elle avait de se doter d’une
autorité, c’est une forme de gouvernement autocratique qu’elle a établie dans ses
assemblées. La direction a ainsi été confiée aux évêques, et l’Eglise s’est soumis à eux de
son plein gré, car elle était habituée à faire de même avec l’Etat. Cependant, il convient
de noter que, pendant toute la période que nous considérons ici, aucun évêque n’a
revendiqué un pouvoir de nature universelle, comme, ce fut plus tard, le cas avec
l’évêque de Rome.

L’élaboration de la doctrine
L’un des autres traits caractéristiques de cette époque a été l’élaboration de la doctrine.
Pendant l’ère apostolique, la foi était quelque peu limitée au cœur, se manifestant sous la
forme d’un abandon personnel à la volonté de Christ, comme Seigneur et roi. On vivait
conformément à Son exemple, et à la direction donnée par Son Esprit, résidant dans le
croyant. Au cours de la période que nous étudions maintenant, la foi est progressivement
devenue plus intellectuelle : son siège est alors devenu l’intelligence, et son objet un
système doctrinal dur et ferme. L’accent a été mis alors sur la saine doctrine, et beaucoup
moins sur la vie intérieure et spirituelle. Les principes de vie chrétienne sont demeurés
élevés, et l’Eglise a continué de produire de nombreux « saints » qui étaient remplis de
l’Esprit-Saint, mais de plus en plus, la doctrine est devenue le test du christianisme. Le «
credo des apôtres », l’énoncé le plus ancien et le plus simple de la foi chrétienne, a été
composé pendant cette époque. Trois grandes écoles de théologie sont alors apparues, à
Alexandrie, en Asie mineure et en Afrique du Nord. Ces écoles ont été établies dans le
but d’instruire ceux qui, venant de foyers païens, avaient accepté la foi chrétienne. Ces
écoles se sont vite transformées en centres d’étude des doctrines de l’Eglise. De grands
érudits, enseignaient dans chacune de ces écoles.

L’école d'Alexandrie
L’école d’Alexandrie a été fondée en l’an 180 par Pantène qui avait été un philosophe
stoïcien avant de se convertir au christianisme, se faisant alors remarquer par sa ferveur
d’esprit et sa grande éloquence. Seuls quelques fragments de ses écrits nous sont
parvenus. Il a eu pour successeur Clément d’Alexandrie, qui est né aux environs de l’an
150 et est mort en l’an 215. Certains de ses livres, dont la plupart ont été écrits pour
défendre le christianisme contre le paganisme, ont résisté à l’épreuve du temps. Le plus
éminent représentant de l’école d’Alexandrie, et en même temps le plus grand penseur et
prédicateur de l’époque a été Origène (185-254), qui a enseigné et écrit sur de nombreux
sujets, démontrant sa vaste érudition et la puissance de son intelligence.

L’école d’Asie mineure


L’école d’Asie Mineure n’est pas restée localisée en un seul centre. Elle comprenait un
groupe de théologiens et d’écrivains. Son plus grand représentant a été Irénée, qui «
alliait le zèle de l’évangéliste au talent de l’écrivain confirmé ». Dans la seconde partie de
sa vie, il s’est installé en Gaule, et est devenu évêque. Il est mort aux environs de l’an
200, en martyr.

L’école d’Afrique du Nord


L’école d’Afrique du Nord était située à Carthage. Grâce à des écrivains et des
théologiens capables, elle a davantage contribué que les deux autres écoles à la formation
de la pensée théologique en Europe. Les deux plus grands noms de cette école ont été,
d’une part, celui du brillant et ardent Tertullien (160-220), et, d’autre part, celui de
l’évêque Cyprien, beaucoup plus conservateur, mais aussi autoritaire. Il a été victime de
la persécution déclenchée par Decius, et est mort en martyr, en l’an 258.

Les écrits de ces érudits chrétiens et de nombreux autres qui les ont côtoyés et qu’ils ont
inspirés sont d’une valeur inestimable et nous ont apporté une mine d’informations
concernant l’Eglise, sa vie, ses doctrines, et ses rapports avec le monde païen de
l’époque, pendant les siècles de la persécution.
CHAPITRE 7

L’ÉGLISE CONFRONTE LES SECTES OU LES HÉRÉSIES

La montée des sectes ou hérésies


Au sein de l’Eglise chrétienne, on a assisté, en même temps qu’à l’élaboration de la
doctrine, à la montée des sectes, ou comme on les appelait, des hérésies. Tant que
l’Eglise a été constituée de membres d’origine juive, et même pendant l’époque qui a
suivi, et a eu des hommes comme Pierre et Paul pour la diriger, la pensée abstraite et
spéculative ne s’y manifestait que fort peu. Cependant quand elle a commencé à voir
entrer en son sein les Grecs, ceux surtout qui étaient originaires d’Asie mineure, et
faisaient preuve de mysticisme et d’un certain manque d’équilibre, toutes sortes
d’opinions et de théories étranges sont apparues et ont pris de l’importance dans ses
rangs. Les chrétiens du second et du troisième siècles ont dû lutter non seulement contre
l’hostilité du monde païen, mais aussi contre les hérésies et les doctrines corrompues qui
sévissaient au sein de l’Eglise. Nous ne pouvons parler ici que des plus importantes
hérésies ou sectes de cette époque.

Les gnostiques
Les gnostiques (du grec gnosis, qui signifie « connaissance ») ne sont pas faciles à définir
ou caractériser. Leur doctrine présente en effet certaines variantes, selon les lieux et les
époques. Ils sont apparus en Asie mineure, le berceau des imaginations les plus folles, et
constituaient une sorte de greffe du christianisme sur le paganisme. Ils croyaient que du
Dieu suprême émanaient un grand nombre de divinités inférieures, dont certaines étaient
bienfaisantes, et d’autres malfaisantes. C’est par leur intermédiaire que le monde, habité
par le bien et le mal, a été créé, affirmaient-ils. En Christ, l’une de ces « émanations », la
nature divine a pour un temps habité parmi les hommes. Les gnostiques interprétaient les
Ecritures de manière allégorique, donnant à chaque déclaration le sens que l’interprète
voulait lui donner. Ils se sont manifestés au cours du second siècle et ont disparu avec lui.

Les Ebionites
Les Ebionites (d’un mot hébreu qui signifie « pauvre ») étaient des chrétiens d’origine
juive qui insistaient sur l’observance des lois et coutumes juives. Ils rejetaient les écrits
de l’apôtre Paul, qu’ils accusaient de reconnaître les Gentils comme étant des chrétiens à
part entière. Les Juifs les considéraient comme des apostats, et les chrétiens d’origine
païenne ne leur manifestaient pas beaucoup de sympathie. Il convient de remarquer
qu’après l’an 70, ces derniers étaient majoritaires au sein de l’Eglise. Les Ebionites ont
progressivement disparu au cours du deuxième siècle.

Les manichéens
Les manichéens, d’origine perse, tiraient leur nom de Mani, leur fondateur, qui avait été
mis à mort en l’an 276 par le gouvernement perse. Il enseignait que l’univers était
constitué de deux royaumes, celui de la lumière et celui des ténèbres, chacun luttant pour
s’assurer le contrôle de la nature et de l’homme. Ils rejetaient Jésus, mais croyaient
cependant en « un Christ céleste ». Ils pratiquaient l’ascétisme et renonçaient au mariage.
Ils étaient persécutés à la fois par les païens et par les empereurs chrétiens. Augustin, le
plus grand théologien de l’Eglise, était un manichéen, avant sa conversion.

Les montanistes
Les montanistes, qui tiraient leur nom de leur fondateur, Montan ou Montanus, ne
doivent pas vraiment être classés parmi les sectes hérétiques, bien que l’Eglise ait
condamné leur enseignement. Il s’agissait plutôt de puritains, qui affirmaient retourner à
la simplicité de l’Eglise primitive. Ils croyaient au sacerdoce de tous les chrétiens, et
n’acceptaient pas la hiérarchie dans le ministère. Ils étaient partisans d’une discipline
stricte au sein de l’Eglise, considéraient les dons spirituels comme étant le privilège des
disciples, et comptaient de nombreux prophètes et prophétesses dans leurs rangs. Ter-
tullien, l’un des pères de l’Eglise les plus célèbres, a partagé leurs vues et rédigé des
documents pour les défendre.

Il nous est assez difficile d’essayer de comprendre ces différentes sectes et hérésies car, à
l’exception peut-être des montanistes, leurs écrits ont disparu. La seule information dont
nous disposons est contenue dans les écrits de ceux qui les ont combattues, et qui, bien
naturellement, faisaient preuve, à leur égard, d’un certain nombre de préjugés. Imaginons
par exemple que nous n’ayons aujourd’hui aucun ouvrage appartenant au méthodisme, en
tant que confession, et que, mille ans plus tard, des érudits s’efforcent de vérifier leur
enseignement en utilisant uniquement les livres et les brochures qui ont été publiés au
dix-huitième siècle pour critiquer John Wesley. Quelles erreurs ne risqueraient-ils pas de
commettre, et quel portrait déformé on aurait du méthodisme !

L’état de l’Église
Efforçons-nous maintenant de découvrir quel était l’état de l’Eglise à l’époque de la
persécution, et tout particulièrement vers la fin, aux environs de l’an 313.

Une Eglise purifiée


L’une des conséquences des épreuves que les chrétiens ont dû traverser pendant cette
période, a été la purification de l’Eglise. Les persécutions ont tenu à l’écart du corps de
Christ tous ceux qui n’étaient pas sincères dans leur profession de foi. Personne n’entrait
dans l’Eglise par amour du gain ou par désir de popularité. Les tièdes et les faibles s’en
éloignaient. Seuls, ceux qui voulaient être fidèles jusqu’à la mort suivaient ouvertement
le Christ. La persécution a passé l’Eglise au crible, rejetant la paille et ne gardant que le
blé.

Un enseignement unique
Dans l’ensemble, l’Eglise présentait alors un enseignement unique. Elle comprenait
plusieurs millions de personnes, disséminées dans plusieurs pays, embrassant plusieurs
races, parlant de nombreuses langues différentes, mais partageant la même foi. Les sectes
ou hérésies les plus diverses apparaissaient, se développaient, puis disparaissaient
progressivement. Les controverses faisaient ressortir la vérité, et les hérésies elles-mêmes
laissaient derrière elles, en mourant, certaines vérités qui venaient enrichir le trésor de
l’Eglise. En dépit des sectes et des schismes, le christianisme de l’Empire et des pays qui
l’entouraient était uni, par sa doctrine, son organisation et son esprit.
Une Eglise organisée
L’Eglise était bien organisée. Nous avons vu comment les éléments plus ou moins
ordonnés de l’ère apostolique ont donné naissance, avec le temps, à un véritable système
cohérent. Au troisième siècle, l’Eglise était partout divisée en diocèses, et les évêques
tenaient dans leurs mains fermes les rênes du gouvernement. Elle était une véritable
armée, disciplinée et unie, qui obéissait à des dirigeants capables. Au cœur même de
l’Empire romain, bien organisé sur le plan extérieur, mais décadent à l’intérieur, un autre
empire naissait, porteur d’une vie abondante et d’une puissance grandissante : 1’Eglise
chrétienne.

Une Eglise en pleine croissance


C’était une Eglise en pleine croissance. Malgré les persécutions, et parfois même grâce à
elles, l’Eglise grandissait avec une rapidité incroyable. A l’issue de cette période de
persécutions, l’Eglise était assez nombreuse pour former l’institution la plus puissante de
l’Empire. Edward Gibbon, auteur d’une Histoire de cette période, a estimé que les
chrétiens représentaient alors le dixième de la population totale de l’Empire. De
nombreux auteurs épousent cette vue. Récemment, ce sujet a été l’objet de plusieurs
études, et les chercheurs d’aujourd’hui estiment que les membres de l’Eglise et les
sympathisants étaient alors au nombre de plusieurs millions, sous la domination de Rome.
On a trouvé de bons indices dans les catacombes de Rome, qui étaient des carrières
souterraines servant d’abris, de cachettes, et de lieux de rencontre et de sépultures aux
chrétiens des deux premiers siècles. Les inscriptions et les symboles qui y ont été
découverts permettent d’affirmer que les chrétiens se comptaient bien par millions. En
ajoutant à ces millions les nombreuses personnes qui n’ont pas été enterrées dans les
catacombes, on peut se faire une idée de l’importance numérique des croyants à cette
époque, au sein de l’Empire romain.
TROISIÈME PARTIE :

L’ÉGLISE DE L’EMPIRE
(313-476)

CHAPITRE 8

LA VICTOIRE DU CHRISTIANISME

L’événement le plus important, et qui a sans doute causé le plus de bien, mais également
de mal, de toute la période que nous allons considérer maintenant est la victoire du
christianisme. Lorsque l’empereur Dioclétien a abdiqué en l’an 305, la religion
chrétienne était strictement interdite, sa pratique pouvait entraîner la torture et la mort, et
la puissance impériale s’exerçait de toutes ses forces contre elle. Moins de quatre-vingts
ans plus tard, en l’an 380, le christianisme était reconnu comme la religion officielle de
l’Empire romain, et un empereur chrétien exerçait l’autorité suprême, entouré d’une cour
de chrétiens déclarés. On aurait dit qu’une simple étape séparait l’arène où les lions se
déchaînaient du lieu même du gouvernement du monde !

Constantin, premier empereur chrétien


Peu après l’abdication de Dioclétien en 305, quatre candidats au trône impérial se sont
déclarés la guerre. Les deux plus puissants d’entre eux étaient Maxence et Constantin.
Leurs armées se sont donc livrées bataille au pont Mulvien sur le Tibre, à seize
kilomètres de Rome, en l’an 312. Maxence représentait le vieil oppresseur d’origine
païenne. Constantin, de son côté, éprouvait de la sympathie pour les chrétiens, même s’il
n’était pas à cette époque un chrétien déclaré. Il a prétendu avoir eu la vision d’une croix
qui lui serait apparue dans le ciel, avec cette inscription : Hoc signo vinces, ce qui signifie
« Par ce signe tu vaincras ! » C’est pourquoi il a adopté par la suite la croix comme
étendard. C’est lui qui a remporté la bataille, tandis que Maxence se noyait dans le Tibre.
Peu de temps après, en l’an 313, Constantin promulgua son fameux édit de tolérance, qui
mettait une fin officielle à la persécution. Ce n’est qu’en l’an 323 qu’il est devenu
empereur unique, et que le christianisme a réellement été favorisé. Constantin était lui-
même un homme imparfait. S’il se montrait généralement juste, il était aussi cruel et
tyrannique. On a dit de lui que « la réalité de son christianisme était meilleure que sa
qualité ». Il n’a reçu le baptême que peu de temps avant sa mort, conformément à
l’opinion qui prévalait à l’époque, selon laquelle le baptême purifiait de tous les péchés
commis auparavant. C’était assurément un bon homme politique, à défaut d’être un grand
chrétien. Il a eu l’intelligence de s’allier avec le mouvement qui représentait alors l’avenir
de l’Empire.

Conséquences heureuses pour l’Eglise


De ce brusque changement de relations entre l’Empire et l’Eglise ont découlé un certain
nombre de conséquences heureuses et malheureuses d’une portée mondiale, tant pour
l’Eglise que pour l’Etat. Il est aisé de remarquer en quoi la nouvelle attitude du
gouvernement a favorisé la cause du christianisme.

La fin de la persécution
Les persécutions contre les chrétiens ont immédiatement cessé, et cela de manière
définitive. Depuis près de deux cents ans, les chrétiens avaient vécu dans la crainte
constante d’être mis en prison ou de mourir, et à plusieurs reprises, ils s’étaient tous
trouvés face aux plus grands dangers. Dès la publication, de l’édit de Constantin, en l’an
313, et jusqu’à la chute de l’Empire romain, l’épée de la persécution n’a même pas été
brandie. Elle a été tout simplement enterrée.

La restauration des églises


Les bâtiments d’églises ont été restaurés et rouverts un peu partout. Pendant la période
apostolique, les chrétiens se rencontraient dans les maisons ou dans des salles qu’ils
louaient pour l’occasion. Avec le retour de la liberté, on a commencé, à bâtir des églises.
Au cours de la dernière persécution, sous le règne de Dioclétien, un grand nombre
d’édifices ont cependant été détruits, et d’autres ont été saisis par les autorités. Ces
derniers ont donc été restaurés sous Constantin, et les villes ont remboursé les
communautés dont on avait détruit les bâtiments. Désormais, les chrétiens étaient libres
de construire des églises. Ils en ont donc édifié un peu partout. En ce qui concerne les
plans, ils ont suivi la forme et pris le nom de la basilica romaine, la cour du tribunal. Il
s’agissait d’un bâtiment rectangulaire, divisé en rangées par des colonnes, avec une plate-
forme semi-circulaire garnie de sièges pour le clergé, à une extrémité. Constantin a donné
l’exemple et fait construire de grandes églises à Jérusalem, à Bethléhem et à
Constantinople, sa nouvelle capitale. Deux générations plus tard, les idoles ont fait leur
apparition dans les églises. Les premiers chrétiens avaient, quant à eux, une véritable hor-
reur de tout ce qui risquait de conduire à l’idolâtrie.

Les sacrifices officiels cessent


Les sacrifices païens ont alors cessé, mais l’adoration que l’on pratiquait au sein du
paganisme était encore tolérée. Si des coutumes universelles, qui étaient étroitement
intégrées avec toutes les manifestations de la vie sociale et civique, ont pu disparaître
aussi rapidement, c’est parce que, depuis longtemps, elles n’étaient plus que de simples
formalités, et n’exprimaient plus la croyance des gens intelligents.

Les temples transformés en églises


En bien des endroits, les temples ont été transformés en églises, surtout dans les villes, et
consacrés au Seigneur. Dans les villages les plus reculés, les croyances et le culte païens
ont persisté pendant plusieurs générations. Le mot « païen » signifiait à l’origine « celui
qui habite à la campagne », et son sens a peu à peu évolué vers celui qu’il a acquis plus
tard.

Les Eglises sont subventionnées


Dans tout l’Empire, les temples païens avaient reçu des subsides du trésor public. Ces
sommes ont été ensuite versées aux Eglises et au clergé. Peu à peu au début, mais de
manière plus générale et plus libérale ensuite, les fonds publics sont venus enrichir
l’Eglise. Les évêques, les prêtres et les autres dirigeants du christianisme ont ainsi reçu un
soutien financier de l’Etat. Ces fonds étaient certes les bienvenus pour l’Eglise, mais leur
aspect positif n’a pas été vraiment démontré par la suite.

Les privilèges conférés au clergé


De nombreux privilèges ont été accordés au clergé, non seulement par une décision
impériale, mais également par l’intermédiaire de coutumes érigées en lois. Les devoirs
civiques qui étaient obligatoires pour tous les citoyens n’étaient plus exigés des membres
du clergé. Ces derniers étaient également exonérés d’impôts. Les accusations portées
contre les ecclésiastiques étaient examinées devant des tribunaux religieux. Les ministres
du culte ont vite constitué une classe privilégiée, qui vivait au-dessus de la loi du pays.
Ce qui était, à l’origine, un avantage, est vite devenu un mal, tant pour l’Etat que pour
l’Eglise.

Dimanche, jour de repos


Le premier jour de la semaine a été proclamé jour de repos et d’adoration, et son
observance s’est rapidement généralisée dans tout l’Empire. En l’an 321, Constantin a
interdit à la cour de se réunir le dimanche, sauf s’il s’agissait d’accorder la liberté à des
esclaves. Ce jour-là, les soldats devaient omettre leurs devoirs militaires. Les jeux publics
ont continué d’être organisés ce jour-là, et très vite, le dimanche est devenu plutôt un jour
de congé qu’un jour saint.

Conséquences heureuses pour l’Etat


La reconnaissance officielle du christianisme a eu également d’heureuses conséquences
pour les gens, et non seulement pour l’Eglise. L’esprit de la nouvelle religion a influencé
un grand nombre d’institutions inaugurées par Constantin et ses successeurs immédiats.

L’abolition de la crucifixion
La crucifixion a été abolie. Cette forme d’exécution avait été utilisée de manière courante
pour châtier les criminels, à l’exception de ceux qui étaient citoyens romains, et qui, à ce
titre, pouvaient être décapités, lorsqu’ils étaient condamnés à mort. La croix, un symbole
sacré pour les chrétiens, a vite été adoptée par Constantin comme étendard de son armée,
et par conséquent, elle a été abolie comme mode d’exécution.

La répression de l’infanticide
L’infanticide a été découragé et réprimé. Tout au long de l’histoire antérieure de Rome et
de ses provinces, l’enfant qui n’était pas considéré comme bienvenu par son père était
soit étouffé, soit « exposé », c’est-à-dire abandonné et par conséquent, condamné à mort.
Certains ont fait leur métier de recueillir les enfants abandonnés, pour les élever et
ensuite les vendre comme esclaves. L’influence du christianisme a permis de considérer
la vie humaine comme étant sacrée, même dès le plus jeune âge. En conséquence, ce mal
très répandu qu’était l’infanticide a disparu de l’ensemble de l’Empire.
La transformation de l’esclavage
Pendant toute l’histoire de la république romaine et de l’Empire, jusqu’au moment où le
christianisme est devenu une force prédominante, plus de la moitié de la population était
constituée d’esclaves, qui vivaient sans aucune protection légale. Tout homme pouvait
tuer ses esclaves, s’il le désirait. Sous le règne d’un des premiers empereurs, un riche
Romain avait été assassiné par l’un de ses esclaves. Conformément à la loi, les trois cents
esclaves de cet homme avaient ensuite été mis à mort, quel que soit leur sexe ou leur âge,
qu’ils soient coupables ou innocents. Lorsque le christianisme a commencé à exercer son
influence, le traitement des esclaves s’est quelque peu humanisé. On leur a accordé des
droits qu’ils ne possédaient pas auparavant. Ils étaient désormais en mesure d’accuser
leur maître, s’il les traitait avec trop de cruauté, et l’on sanctionnait officiellement et
encourageait l’émancipation. Ainsi, un peu partout, la condition des esclaves s’est
améliorée et l’esclavage a été progressivement aboli.

La disparition des gladiateurs


Les combats de gladiateurs ont été interdits. Cette loi a été surtout mise en application
dans la nouvelle capitale de Constantin, où l’Hippodrome n’a jamais vu un homme en
tuer un autre, pour le seul plaisir des spectateurs. Mais, dans l’amphithéâtre de Rome, les
combats ont continué à être organisés jusqu’en l’an 404, date à laquelle le moine
Télémaque a sauté dans l’arène pour essayer de séparer des gladiateurs. Il a été tué, mais
depuis ce jour, on n’a plus permis à des hommes de se tuer, pour le seul plaisir de la
foule.

Les conséquences néfastes de la victoire chrétienne


Si le triomphe du christianisme a apporté beaucoup de bien, l’alliance de l’Etat et de
l’Eglise a également provoqué l’apparition d’un grand nombre de maux. L’arrêt définitif
de la persécution a été une bénédiction, mais l’établissement du christianisme en tant que
religion officielle est vite devenu une malédiction.

L’Eglise de tout le monde


Tout le monde a cherché à entrer dans l’Eglise, et l’on n’a refusé que de rares personnes.
Très vite, le corps de Christ s’est trouvé envahi d’hommes bons ou mauvais, sincères ou
hypocrites, sans oublier ceux qui recherchaient un gain quelconque. Des hommes
ambitieux, mondains et sans scrupule, ont alors brigué une fonction ecclésiastique, afin
de pouvoir exercer une influence sociale et politique.

L’entrée des coutumes païennes dans l’Eglise


Le culte a gagné en splendeur, mais a peu à peu perdu son côté spirituel et sincère des
premiers temps. Les formes et les cérémonies propres au paganisme se sont alors mêlées
à l’adoration. Un certain nombre de vieilles fêtes païennes ont été transformées en fêtes
chrétiennes, et l’on a changé leur nom. Vers l’an 405, les images des saints et des martyrs
ont fait leur apparition dans les églises, où elles ont été adorées. Le culte de la vierge
Marie a ainsi pris la place de celui de Vénus et de Diane. La Sainte Cène est devenue un
sacrifice au lieu d’être un symbole commémoratif. Enfin, l’ancien est peu à peu devenu
un prêtre, de simple prédicateur qu’il était.
L’Eglise devient mondaine
Accédant ainsi au pouvoir, le christianisme n’a pas transformé le monde, et ne l’a pas
hissé au niveau de son idéal. Au contraire, c’est le monde qui a dominé l’Eglise. A
l’humilité et à la sainteté d’une ère antérieure ont succédé l’ambition, l’orgueil et
l’arrogance des ecclésiastiques. On trouvait encore des chrétiens à l’esprit pur, telle
Monique, la mère d’Augustin, et de fidèles ministres de l’Evangile, tels Jérôme et Jean
Chrysostome. Cependant une vague de mondanité a irrésistiblement balayé de nombreux
disciples déclarés du Seigneur si humble.

L’union malheureuse de l’Eglise et de l’Etat


Si le christianisme avait pu se développer librement, sans le contrôle de l’Etat, et que ce
dernier ait pu vivre aussi librement sans se voir dicter sa conduite par l’Eglise, l’un et
l’autre s’en seraient mieux portés. Lorsque le christianisme a été adopté comme religion
officielle de l’Empire, l’Eglise et l’Etat sont devenus un. De cette union contre nature
sont nés deux maux, l’un sévissant dans les provinces orientales, et l’autre dans les
provinces occidentales. En Orient, l’Etat a pris le contrôle de l’Eglise jusqu’à lui faire
perdre toute énergie et toute véritable vie. En Occident, comme nous allons le voir,
l’Eglise a progressivement usurpé le pouvoir de l’Etat, donnant naissance non plus au
christianisme, mais à une hiérarchie plus ou moins corrompue qui a pris le contrôle des
nations européennes, faisant de l’Eglise une grande machine politique.
CHAPITRE 9

CONTROVERSES ET MONTÉE DU MONACHISME

La fondation de Constantinople
Après que le christianisme avait été choisi comme religion de l’Empire romain, une
nouvelle capitale a été fondée, bâtie et établie comme nouveau siège de l’autorité
impériale. Cet événement a produit d’importants résultats tant au sein de l’Eglise qu’au
sein de l’Etat.

Le besoin d’une nouvelle capitale


Constantin a compris que Rome était étroitement liée au culte des dieux païens, qu’elle
était remplie de temples et de statues, et fortement encline à la pratique de la vieille
religion. De plus, sa situation au cœur d’une grande plaine la rendait trop vulnérable, en
cas d’attaques ennemies. Dans le passé, la ville avait été plusieurs fois assiégée par des
troupes étrangères et hostiles. Plus récemment, les armées provinciales avaient réussi à
détrôner ou à placer sur le trône plusieurs empereurs. Dans le système de gouvernement
institué par Dioclétien et perpétué ensuite par Constantin, aucune place n’était réservée à
l’autorité même ombrageuse du sénat romain. Les empereurs possédaient maintenant une
puissance illimitée. Constantin cherchait une capitale libre de toute tradition et qui serait
placée sous les auspices de la nouvelle religion.

Son site
Constantin a fait preuve d’une grande sagesse dans le choix de sa nouvelle capitale, la
ville grecque de Byzance, qui existait déjà depuis près de mille ans et se trouvait au
carrefour de l’Europe et de l’Asie. Là, deux continents sont séparés par deux détroits
resserrés : au nord, le Bosphore, et au sud, l’Hellespont, appelé aujourd’hui les
Dardanelles. Le bras de mer ne dépasse pas cent kilomètres de long, et sa largeur atteint
en moyenne mille cinq cents mètres, avec un maximum de six kilomètres. La nature
fournit des fortifications naturelles à la ville si bien qu’en vingt-cinq siècles d’histoire,
ses ennemis ont rarement pu s’en emparer, ce qui est loin d’être le cas de sa rivale Rome.
C’est donc à Byzance que Constantin a édifié sa capitale, et qu’il a dressé les plans de la
grande ville qui a été universellement connue, pendant de nombreuses années, sous le
nom de Constantinople, c’est-à-dire « ville de Constantin ». Elle s’appelle aujourd’hui
Istanbul.

La capitale et l’Eglise
L’empereur et le patriarche (titre donné par la suite à l’archevêque de Constantinople)
avaient établi leur résidence dans la nouvelle capitale. L’Eglise y était certes honorée,
mais elle vivait dans l’ombre de l’autorité impériale. C’est d’une part à cause de la
présence et de la puissance de l’empereur et d’autre part à cause de la nature docile et
soumise de son peuple, que l’Eglise de l’Empire oriental a vécu la plupart du temps dans
l’assujettissement à l’Etat, même si, de temps en temps, des patriarches comme Jean
Chrysostome ont affirmé leur indépendance.
L’église de Sainte-Sophie
La nouvelle capitale était dépourvue de temples consacrés aux idoles, mais très vite, de
nombreuses églises sont apparues. La plus grande d’entre elles a été appelée Sainte-
Sophie, « la sagesse sacrée ». Elle a été construite sur l’ordre de Constantin, avant d’être
détruite par un incendie. C’est l’empereur Justinien qui l’a fait reconstruire en l’an 537, la
dotant d’une magnificence à nulle autre pareille en son temps. Pendant onze siècles, elle
est demeurée la plus belle cathédrale de la chrétienté, jusqu’en l’an 1453, date de la prise
de la ville par les Turcs. C’est alors que, du jour au lendemain, elle a été transformée en
mosquée, ce qu’elle est restée jusqu’au lendemain de la Première Guerre mondiale.

La division de l’Empire
La division de l’Empire a fait suite à l’édification de la nouvelle capitale. Les frontières
étaient si éloignées, et le danger d’une invasion barbare si imminent, que l’empereur ne
pouvait plus protéger son vaste domaine comme il le souhaitait. Dioclétien avait entrepris
le partage du pouvoir dès l’an 305. A son tour, Constantin a nommé des « empereurs
associés ». Finalement, c’est en l’an 395 que Théodose a entériné la séparation. Depuis
cette époque, le monde romain a été divisé en Empire d’Orient et Empire d’Occident, la
mer Adriatique servant de frontière naturelle. L’Empire oriental était connu comme
l’Empire grec, et l’occidental comme l’Empire latin, en raison de la langue parlée dans
chacun d’eux. La division de l’Empire était comme un présage de la future dislocation de
l’Eglise.

La suppression du paganisme
L’un des faits les plus remarquables de l’histoire est la rapidité avec laquelle un aussi
vaste empire a cessé d’être un empire païen pour embrasser la religion chrétienne.
Extérieurement, à l’aube du quatrième siècle, les dieux anciens respectaient
profondément le respect du monde romain. Vers la fin du quatrième siècle, les temples
avaient été laissés en ruines ou transformés en églises, les sacrifices et les libations
avaient cessé, et officiellement, l’Empire romain était chrétien. Nous allons maintenant
découvrir comment le paganisme est tombé de son piédestal.

La tolérance de Constantin
Constantin était tolérant, par nature et par calcul politique, même s’il a fait preuve
d’ostentation dans sa reconnaissance de la religion chrétienne. Il n’a pas voulu autoriser
les sacrifices que l’on rendait aux anciennes idoles et a mis fin aux offrandes faites aux
statues de l’empereur. Cependant, il a toléré la pratique de toutes les religions et
encouragé ses sujets à se convertir au christianisme, par l’évangélisation et sans aucune
contrainte. Il a conservé également certains titres païens attribués à l’empereur, tel que
pontifex maximus « souverain pontife », que les papes ont adopté par la suite. Il a
continué également de soutenir financièrement les Vestales à Rome.

L’intolérance de ses successeurs


Cependant, les successeurs de Constantin n’ont pas démontré la même tolérance. La
conversion des païens se faisait assez rapidement, trop même pour le bien-être de
l’Eglise. Cela n’a pas empêché les empereurs chrétiens qui ont suivi Constantin de
s’efforcer d’accélérer encore le mouvement, à l’aide de lois oppressives. Toutes les
donations faites aux temples et aux prêtres païens, qu’elles aient été l’œuvre de l’Etat ou
des adeptes du culte, ont été saisies, et en maintes occasions, offertes aux églises. Les
sacrifices païens et les rites propres au culte ont été interdits. Leur observance était
considérée comme un délit. Peu après la mort de Constantin, son fils a ordonné que tous
les adeptes des cultes idolâtres soient condamnés à mort et leurs biens confisqués.
Pendant la génération qui a précédé sa disparition, le paganisme a eu ses propres martyrs.
Cependant, leur nombre est demeuré faible, en comparaison de celui des chrétiens qui
avaient subi la persécution pendant deux cents ans. Déjà, un grand nombre de temples
avaient été transformés en églises ; quelques années plus tard, ordre a été donné de
détruire ceux qui subsistaient, s’ils ne pouvaient servir pour le culte chrétien. Une loi a
décrété qu’il était interdit d’écrire ou de parler contre la religion chrétienne, et que les
œuvres de ses adversaires devaient être brûlées. L’une des conséquences de cet édit a été
que la majeure partie de notre connaissance des sectes antichrétiennes ou hérétiques pro-
vient des livres qui ont été écrits pour les combattre. L’application de ces lois répressives
s’est faite de manière variée, dans les différentes parties de l’Empire, mais leur effet
principal a été que le paganisme a pratiquement disparu en l’espace de trois ou quatre
générations.

Les controverses et les conciles


Tandis que le long conflit opposant le christianisme au paganisme se terminait par la
victoire du premier, une nouvelle lutte se faisait jour : c’était une guerre civile qui allait
faire rage dans le domaine des idées et prendre la forme d’une série de controverses
concernant les doctrines de l’Eglise. Tant qu’elle avait lutté pour sa survie, sous le feu de
la persécution, l’Eglise était demeurée unie, même si l’on entendait parfois gronder le
tonnerre de la dissension doctrinale. Dès qu’elle a retrouvé la sécurité, et avec elle, la
domination, l’Eglise s’est divisée par la faute de débats ardents de nature doctrinale, qui
ont secoué jusqu’à ses fondations. Au cours de cette période, trois grands conflits ont
éclaté, si l’on fait abstraction d’autres débats de moindre importance. Pour régler chacun
de ces conflits, on a dû organiser des conciles et faire appel à tous les dirigeants de
l’Eglise. A cette occasion, seuls les évêques pouvaient voter. Le bas clergé et les laïcs
devaient se soumettre à leur décision.

L’arianisme, la doctrine de la Trinité


La première controverse se rapportait à la doctrine de la Trinité, et plus particulièrement à
la relation entre le Père et le Fils. Arius, un ancien d’Alexandrie, a énoncé vers l’an 318
la doctrine selon laquelle Christ était certes supérieur à l’homme, mais inférieur à Dieu, et
n’était pas éternel, mais avait eu un début d’existence. Face à cet hérétique, un grand
champion s’est levé : Athanase, originaire lui aussi d’Alexandrie. Il a affirmé qu’il
existait une union parfaite entre le Fils et le Père, et que le premier était lui aussi Dieu et
éternel. La controverse s’est cependant étendue à toute l’Eglise, au point que Constantin,
après avoir vainement essayé d’y mettre un terme, a dû convoquer un concile des
évêques, qui s’est réuni à Nicée, en Bithynie, en l’an 325. Bien que n’étant alors que
diacre, Athanase a reçu l’autorisation de prendre la parole, sans cependant pouvoir voter.
Il a pu convaincre la majeure partie des membres du concile de condamner les enseigne-
ments d’Arius et d’énoncer par la même occasion le Credo de Nicée, mais Arius
bénéficiait d’une certaine puissance politique. Ses opinions étaient partagées par un grand
nombre de personnes appartenant aux classes dirigeantes et par le fils et successeur de
Constantin. A cinq reprises, Athanase devait ensuite être exilé, puis rappelé. Un ami lui
ayant dit un jour : « Athanase, tu as le monde entier contre toi », Athanase lui a répondu :
« Qu’il en soit ainsi, Athanase contre le monde, Athanasius contra mundum. » Il devait
passer les sept dernières années de sa vie dans la paix, à Alexandrie, avant de mourir, en
l’an 373. Ce n’est que beaucoup plus tard que ses vues ont été acceptées dans l’ensemble
de l’Eglise, tant en Orient qu’en Occident. Elles sont énoncées de manière définitive dans
le credo d’Athanase, que l’on considérait au début, dû à la plume d’Athanase, mais plus
maintenant.

L’hérésie d’Apollinaris
La seconde controverse a porté sur la nature de Christ. Apollinaris, évêque de Laodicée
(en 360), affirmait que la nature divine avait remplacé la nature humaine en la personne
de Christ, et que, pendant Son séjour sur terre, Christ n’était pas homme, mais
uniquement Dieu sous une forme humaine. La majorité des évêques et des théologiens
soutenaient que la personne de Jésus était une union de Dieu et de l’homme, la divinité et
de l'humanité. Le concile de Constantinople a condamné en l’an 381 l’hérésie
appollinarienne, et a eu pour conséquence le retrait d’Apollinaris de l’Eglise.

Le pélagianisme, le péché et le salut


La seule grande controverse de cette époque, au sein du monde occidental, a porté sur des
questions relatives au péché et au salut. Elle a commencé avec Pélage, un moine
originaire de Grande-Bretagne qui est venu à Rome en l’an 410. Il soutenait que nous
n’héritons pas nos tendances pécheresses d’Adam, car, en réalité, chaque âme peut faire
son propre choix, et se tourner vers le péché ou la justice. Toute volonté humaine est
donc libre, et chaque âme est responsable de ses propres décisions. C’est contre ces vues
que s’est levé celui qui a été le plus grand intellectuel de l’histoire du christianisme, après
Paul, à savoir Augustin, qui a soutenu qu’Adam représentait l’ensemble de la race
humaine. C’est pourquoi, en Adam, toute l’humanité a péché, et peut donc être
considérée comme étant coupable. L’homme ne peut pas accepter le salut par sa propre
volonté. Il doit avoir recours à la volonté de Dieu, qui choisit celui qu’Il veut sauver. Les
vues de Pélage ont été, condamnées par le concile de Carthage, en l’an 418, et la
théologie d’Augustin est devenue pour l’Eglise le critère même de l’orthodoxie. Ce n’est
qu’au cours des temps modernes, avec, Arminius (aux environs de l’an 1600), en
Hollande, et John Wesley, au cours du dix-huitième siècle, que l’on a véritablement
rompu avec le système doctrinal d’Augustin.

La montée du monachisme
Tandis que ces grandes controverses faisaient rage, un autre mouvement a vu le jour, qui
devait prendre, au cours du Moyen Age, des proportions considérables. Nous voulons
parler de la montée du monachisme. Au sein de l’Eglise primitive, il n’y avait ni moines
ni religieuses. Les chrétiens vivaient en famille, et bien qu’ils aient évité de s’associer
aux idolâtres, ils vivaient dans la société. Au cours de la période que nous considérons
ici, on note l’apparition et le développement rapide d’un mouvement qui encourage la vie
monacale.
Ses origines
Lorsque le christianisme a commencé à prédominer au sein de l’Empire, l’esprit du
monde a pénétré l’Eglise et s’y est installé. Tous ceux qui recherchaient une vie meilleure
étaient insatisfaits de leur environnement et se retiraient du monde. Ils demeuraient ainsi
dans l’isolement, soit seuls, soit en groupes, et cherchaient à cultiver leur vie spirituelle
par la méditation, la prière et l’ascétisme. Cet esprit propre au monachisme a fait son
apparition en Egypte, où il était favorisé par le climat relativement chaud et la possibilité
de vivre une vie simple.

Son fondateur
On peut trouver des exemples de vie solitaire dans les premiers temps du christianisme,
mais il est juste de considérer Antoine comme le fondateur de ce mouvement, aux
alentours de l’an 320, car son exemple a attiré l’attention de tous et suscité des milliers de
vocations. Il a vécu pendant des années dans l’isolement complet, dans une cave en
Egypte. Son expérience était connue de tous, et il était respecté pour la pureté et la
simplicité de son caractère. Des foules de gens ont suivi son exemple, et ses disciples ont
alors rempli les caves de la Haute-Egypte. On les appelait les « anachorètes », d’un mot
qui signifie « éloignement ». Ceux qui se rassemblaient en communautés étaient appelés
« cénobites ». Cet esprit s’est répandu jusqu’au sein de l’Eglise orientale, où la vie
monacale a été adoptée par des multitudes d’hommes et de femmes.

Les stylites
Les stylites ont adopté une certaine forme d’ascétisme. Les « stylites », dont le premier a
été un moine syrien appelé Siméon. Le mot « stylite » vient du grec stylos qui signifie «
colonne ». Siméon a quitté le monastère en 423, et édifié plusieurs colonnes, chacune
plus élevée que la précédente. La dernière mesurait dix-huit mètres de haut et un mètre
vingt de large. C’est sur de telles colonnes qu’il a vécu pendant trente-sept ans, passant
successivement de l’une à l’autre. Des milliers de gens ont suivi son exemple, et l’on a
dénombré de nombreuses colonnes, en Syrie, entre le cinquième et le douzième siècles.
Ce style de vie n’a jamais connu de succès en Europe.

Le monachisme en Europe
Le monachisme s’est développé plus lentement en Europe qu’en Asie et en Afrique. La
vie individualiste et solitaire de l’ascète a donné lieu en Europe à l’édification de
monastères, où l’on alliait le travail à la prière. La règle de Benoît, selon laquelle ont été
organisés et dirigés les monastères occidentaux, a été promulguée en 529. Le
monachisme a continué de croître au Moyen Age et on le retrouvera au cours de
l’histoire.
CHAPITRE 10

CHUTE DE L’EMPIRE ROMAIN D’OCCIDENT

Nous avons vu comment Constantinople a remplacé la ville de Rome comme capitale du


monde. Nous allons maintenant considérer comment Rome est devenue la capitale de
l’Eglise. Pendant toute cette période, le prestige et la puissance de l’Eglise romaine n’ont
cessé de s’accroître, et l’évêque de Rome, désormais appelé « pape », a commencé à
revendiquer le trône et le pouvoir sur l’ensemble du monde chrétien. Il était maintenant
reconnu comme le chef de l’Eglise dans toute la partie de l’Europe située à l’ouest de la
mer Adriatique. On n’en était pas encore au désir présomptueux de dominer sur l’Etat
aussi bien que sur l’Eglise, tel qu’il se manifestera au Moyen Age, mais on se dirigeait
déjà dans ce sens. Essayons de discerner certaines des causes de cette réalité.

L’analogie du pouvoir impérial


Le fait que l’Eglise avait été organisée selon le modèle de l’Empire favorisait beaucoup
cette tendance vers un pouvoir centralisé. Dans un Etat gouverné non de la base grâce au
processus de l’élection, mais d’en haut, par un pouvoir autocratique aux mains d’un
empereur aux prérogatives absolues, il était naturel que l’Eglise soit dirigée d’une
manière semblable, c’est-à-dire par une tête unique. Partout, les Eglises étaient contrôlées
par l’autorité de l’évêque, mais l’on se posait constamment cette question : qui doit
contrôler l’autorité de l’évêque ? Quel évêque devait prendre la place de l’empereur et
gouverner l’Eglise ? Dans certaines villes, on en est vite arrivé à appeler les évêques des
« métropolites », puis des « patriarches ». Il y avait ainsi des patriarches à Jérusalem, à
Antioche, à Alexandrie, à Constantinople et à Rome. L’évêque de Rome a, quant à lui,
pris le titre de pappas (« père »), mot qui a ensuite donné le titre actuel : « pape ». Entre
ces cinq patriarches, se manifestaient de fréquentes rivalités qui avaient pour enjeu la
suprématie ecclésiastique. Finalement, la question s’est résumée à un choix entre le
patriarche de Constantinople et le pape de Rome.

La revendication de la sanction apostolique


Rome revendiquait, quant à elle, l’autorité apostolique. C’était, en fait, la seule Eglise
qui puisse prétendre avoir été fondée par deux apôtres, qui, d’ailleurs, se trouvaient être
les deux plus grands : Pierre et Paul. Selon la tradition, Pierre avait été le premier évêque
de Rome. Il est difficile de vérifier l’exactitude de cette affirmation. En tant qu’évêque,
Pierre avait dû être « pape ». On suppose qu’au premier siècle, le titre « évêque »
avait la même signification qu’au quatrième siècle : il s’agissait d’un homme qui dirigeait
le clergé et l’Eglise. Pierre, s’il était chef des apôtres, possédait sans doute l’autorité sur
l’ensemble de l’Eglise. A l’appui de cette revendication, on citait deux textes des
Evangiles. L’un d’entre eux est aujourd’hui écrit en lettres géantes et en latin autour du
dôme de l’église Saint-Pierre de Rome : « Tu es Pierre, et sur cette pierre, je bâtirai mon
Eglise. » Le second texte est : « Pais mes brebis. » On a indiqué que, si Pierre était le
premier chef de l’Eglise, ses successeurs, les papes, devaient exercer son autorité.

Les caractéristiques de l’Eglise romaine


Le caractère même de l’Eglise de Rome et de ses premiers chefs soutient fortement ces
prétentions. D’une manière générale, et beaucoup plus que ceux de Constantinople, les
évêques de Rome ont été des hommes forts, sages et énergiques, qui ont exercé leur
emprise sur l’Eglise. La qualité impériale qui avait permis à Rome de contrôler le monde,
habitait encore la nature romaine. C’est pourquoi Rome était très différente de
Constantinople. A l’origine, Rome avait instauré le régime des empereurs. Ces derniers, à
leur tour, avaient instauré Constantinople et ses sujets, qui vivaient dans la soumission.
L’Eglise de Rome s’était toujours montrée très conservatrice en matière de doctrine. Les
sectes et les hérésies n’avaient pas eu une grande influence sur elle, et elle apparaissait
comme le pilier de l’orthodoxie chrétienne. Ce trait caractéristique expliquait assez bien
l’influence que Rome exerçait sur l’Eglise dans son ensemble.

De plus, l’Eglise de Rome faisait preuve d’un christianisme pratique. Aucune autre
Eglise ne prenait davantage soin des pauvres, non seulement en son propre sein, mais
également parmi les païens touchés par la famine ou la peste. Les chrétiens de Rome
avaient par ailleurs fait preuve de générosité à l’égard des Eglises persécutées des autres
provinces. A un dirigeant païen de Rome qui demandait à voir les trésors de l’Eglise,
l’évêque de la ville répondit, en désignant ses pauvres ouailles : « Voici nos trésors. »

Le transfert de la capitale
Le transfert de la capitale de Rome à Constantinople, loin de diminuer l’influence de
l’évêque de Rome (le pape), a contribué au contraire à l’accroître. Nous avons remarqué
qu’à Constantinople, l’empereur et sa cour dominaient l’Eglise. Le patriarche était
généralement assujetti au palais impérial. A Rome, par contraste, aucun empereur ne
venait entraver l’action du pape ou se placer au-dessus de lui. Il était tout simplement le
plus puissant personnage de cette région. L’Europe avait toujours regardé Rome avec
respect. Maintenant, la capitale était éloignée, et l’Empire lui-même s’effondrait. Peu à
peu, un sentiment de loyauté envers l’évêque de Rome s’est développé, qui est venu
remplacer celui que l’on avait jusque-là à l’égard de l’empereur.

Ainsi donc, dans tout l’Occident, l’évêque de Rome ou pape, qui était le chef de l’Eglise
romaine, était considéré comme la principale autorité de l’Eglise. Au concile de
Constantinople, en Asie mineure (en 381), c’est Rome qui occupait la première place,
Constantinople venant ensuite. La voie était ouverte pour les revendications supérieures
que Rome et le pape allaient exprimer dans les temps futurs.

La chute de l’Empire romain d’Occident


Pendant toute cette période que nous avons intitulée « l’Eglise de l’Empire », un autre
mouvement s’est dessiné. C’est une des plus grandes catastrophes de l’histoire : la chute
de l’Empire romain d’Occident. Sous le règne de Constantin, on avait l’impression, vu de
l’extérieur, que le royaume était aussi bien protégé et aussi inexpugnable qu’il l’était au
temps de Marc Aurèle ou d’Auguste. Cependant, il était ravagé par la décadence morale
et politique, et prêt à succomber aux envahisseurs qui, de tous côtés, allaient bientôt
fondre sur lui. Moins de vingt-cinq ans après la mort de Constantin, survenue en l’an 337,
les frontières occidentales de l’Empire allaient s’effondrer, et les hordes barbares (nom
que les Romains donnaient à tous les peuples étrangers, à l’exception des Grecs et des
Juifs) fondraient sur des provinces impuissantes, occupant leurs territoires et y établissant
des royaumes indépendants. En moins de cent quarante ans, l’Empire romain d’Occident,
qui avait vécu mille ans et dont les sujets avaient volontiers accepté la domination, a été
réduit à néant. Il n’est pas difficile de comprendre les causes de ce bouleversement
extraordinaire.
Les causes de la chute
Les richesses de l’Empire étaient convoitées par ses voisins barbares. Près de la frontière,
à l’intérieur de l’Empire, de riches citadins vivaient dans le confort. Les villes étaient en-
tourées de champs bien cultivés, et les habitants de ces régions possédaient tout ce que
pouvaient désirer les tribus plus pauvres, moins civilisées, errantes, mais aussi
belliqueuses qui vivaient de l’autre côté de la frontière. Pendant les siècles qui ont
précédé les invasions barbares, les empereurs romains s’étaient acharnés à défendre leurs
frontières contre les attaques de ces peuplades hostiles. Si plusieurs empereurs régnaient
maintenant en même temps, c’est parce qu’il était nécessaire, en ces endroits périlleux, de
disposer d’un chef investi d’une autorité réelle qui puisse agir sans avoir à attendre des
ordres venus d’une capitale lointaine.

Même dans leurs meilleurs jours, les Romains n’étaient pas plus forts que les barbares.
De plus, les siècles de paix qu’avait connus l’Empire leur avait fait oublier quelque peu
l’art de la guerre. Aujourd’hui, les nations dites « civilisées » possèdent des munitions qui
sont nettement supérieures à celles des autres pays, mais à cette époque-là, tous les
peuples combattaient avec des épées et des lances, et le seul avantage dont jouissaient les
Romains résidait dans la merveilleuse discipline de leurs légions, qui s’était
malheureusement relâchée, sous le règne des derniers empereurs. Les barbares étaient
supérieurs sur le plan physique, plus hardis et mieux préparés à la guerre. Le pire, pour
des Romains en pleine décadence, était que leurs propres armées étaient constituées en
grande partie de barbares, qui se faisaient engager provisoirement pour défendre Rome
contre leurs propres peuples. La plupart des soldats, des généraux et même des derniers
empereurs étaient alors issus de races barbares. Aucun peuple ne peut garantir ses libertés
s’il a habituellement recours à des étrangers qu’il engage pour combattre pour son propre
compte.

Déjà moins riche en ressources humaines, l’Empire s’est trouvé encore diminué par des
guerres civiles, déclenchées pendant plusieurs générations par les prétendants au trône
impérial. Les empereurs n’étaient plus choisis par le sénat. Lorsque l’un d’eux était
assassiné (comme c’était souvent le cas), chaque armée, cantonnée dans une province
différente, désignait son propre candidat. La décision était alors prise non par le moyen
d’une élection, mais par la force des armes. En quatre-vingt-dix ans, quatre-vingts chefs
ont été ainsi proclamés empereurs et titulaires du trône impérial. En une certaine
occasion, les soi-disant empereurs étaient si nombreux qu’on les a appelés « les trente
tyrans ». Les villes étaient pillées, les armées payées avec extravagance, et l’ambition hu-
maine appauvrissait l’Empire. En conséquence, les garnisons étaient convoquées loin des
frontières, qui restaient largement ouvertes aux envahisseurs barbares, lesquels pouvaient
pénétrer dans le pays resté sans défense.
La cause immédiate de la plupart des invasions réside dans les mouvements de tribus
asiatiques. Lorsque les barbares qui demeuraient à l’Est des provinces européennes se
sont jetés sur les Romains, ils ont affirmé avoir été chassés de chez eux par une armée
irrésistible d’étranges guerriers, accompagnés de leurs familles, qui venaient de
l’intérieur même de l’Asie. On appelait généralement ces peuples les Huns. Il est difficile
de savoir ce qui les a poussés à quitter leur propre pays. On pense généralement qu’il y a
eu, à l’origine, un important changement de climat et une grande sécheresse, qui a
transformé des terres fertiles en véritables déserts. Plus tard, sous la conduite du cruel roi
Attila, ces mêmes Huns entreront en contact direct avec les Romains, dont ils deviendront
les plus terribles ennemis.

Les envahisseurs
Notre histoire ne concernant pas l’Empire romain, mais plutôt l’Eglise chrétienne, notre
récit des invasions barbares successives se doit donc d’être très bref. Les premières
d’entre elles ont été l’œuvre de races établies entre le Danube et la mer Baltique. Sous la
conduite de leur chef Alaric, les Wisigoths ont envahi la Grèce et l’Italie ; ils ont pris et
ravagé Rome, et établi un royaume au sud de la France. Les Vandales de Genséric (ou
Geiséric) ont traversé la France et envahi l’Espagne. De là, ils ont gagné l’Afrique du
Nord ; ils ont conquis ces trois pays. Les Burgondes ont franchi le Rhin et établi un
royaume dont Strasbourg est devenu la capitale. Les Francs, peuple germanique, se sont
emparés du nord de la Gaule, qu’ils ont appelé France. Quelque temps après, un roi franc,
Clovis, est devenu chrétien, suivi par tout son peuple. Les Francs ont joué un rôle
important dans la christianisation du nord de l’Europe, en faisant largement usage de la
force. Les Anglo-Saxons, venus du Danemark et des autres pays du Nord, ont découvert
la Bretagne, alors désertée par les légions romaines, et y ont fait des incursions pendant
plusieurs générations. Ils en ont pratiquement extirpé l’ancien christianisme, jusqu’à ce
que le royaume anglo-saxon se convertisse par le moyen de missionnaires venus de
Rome.

Vers l’an 450, sous la conduite d’Attila, leur chef impitoyable, les Huns ont envahi
l’Italie et menacé de détruire non seulement l’Empire romain, mais également les
royaumes qui avaient été instaurés à l’intérieur de ses frontières. Sous la direction de
Rome, les Goths, les Vandales et les Francs se sont ligués contre eux. La bataille a eu lieu
aux champs Catalauniques, non loin de Troyes, et les Huns y ont subi une terrible défaite.
La mort d’Attila, survenue peu après, a mis un terme à leur influence. Cette bataille qui a
eu lieu en 451 a décidé le sort d’Europe que les Asiatiques ne dirigeraient pas. Elle allait
développer sa propre civilisation.

La chute de Rome
Ces invasions et perturbations successives ont eu pour effet de limiter à un petit territoire
autour de la capitale ce qui avait été autrefois le vaste Empire de Rome. En l’an 476, les
Hérules, petite tribu germanique, conduits par leur chef, le roi Odoacre, se sont emparés
de la ville, et ont détrôné l’empereur, qui n’était alors qu’un adolescent. Par un curieux
hasard, son nom était composé de ceux du fondateur et du premier empereur de Rome :
Romulus Augustus. On le surnommait Romul Augustulus. Augustulus signifie « le petit
Auguste ». Odoacre a pris alors le titre de « roi d’Italie » et c’est en cette année-là (476)
que l’Empire romain d’Occident a cessé d’exister. Entre la fondation de la ville et de
l’Etat et la chute de l’Empire, quinze siècles se sont écoulés. L’Empire d’Orient, dont la
capitale était Constantinople, n’est tombé qu’en 1453.

L’Eglise et les barbares


Presque toutes ces tribus d’envahisseurs avaient professé le paganisme dans leurs pays
d’origine. La seule exception était constituée par les Goths, qui s’étaient convertis au
christianisme arien, et possédaient la Bible dans leur propre langue, dont on possède
encore des portions, qui font partie de la littérature teutonique la plus ancienne. Presque
toutes ces tribus conquérantes sont devenues chrétiennes, en partie grâce aux Goths, mais
surtout par l’intermédiaire des peuples auprès desquels ils vivaient. Avec le temps, les
croyants d’obédience arienne ont réintégré l’orthodoxie. Le christianisme de cette ère
décadente était encore vital et plein d’énergie, et il a pu vaincre ces races de conquérants.
En échange, leur sang a contribué, par sa vigueur, à produire une nouvelle race
européenne. Nous avons déjà remarqué que le déclin et la chute de la puissance de
l’Empire romain a seulement contribué à l’accroissement de l’influence en Europe de
l’Eglise romaine et des papes. Ainsi, tandis que l’Empire s’effondrait, l’Eglise était en
mesure de montrer sa puissance.

Les grandes figures de l’époque


Nous devons maintenant mentionner quelques-unes des grandes personnalités de cette
époque, au sein de l’Eglise de l’Empire.

Athanase
Athanase (296-373) a été, au début de cette période, le grand défenseur de la foi. Nous
avons déjà vu comment son influence s’est exercée au moment de la controverse avec
Arius ; c’est lui qui, au cours du concile de Nicée en 325, a mené les débats, bien que
n’ayant pas le droit de voter. Peu après, il est devenu évêque d’Alexandrie, à l’âge de
trente-trois ans. Il a été cinq fois exilé, mais n’a cessé de se battre pour sa foi. Il a passé
ses dernières années dans la paix et le respect de la part des autres.

Ambroise
Ambroise de Milan (340-397), le premier des Pères latins, a été nommé évêque alors
qu’il était laïque. Il n’était pas baptisé, mais avait reçu les instructions nécessaires pour
entrer dans l’Eglise. Ariens et orthodoxes se sont alliés pour le faire élire. Il a très vite
pris de l’importance, au sein de l’Eglise, a fait des reproches à l’empereur Théodose, qui
s’était montré cruel, l’obligeant alors à se confesser et à faire pénitence. Par la suite,
l’empereur l’a traité avec beaucoup d’égards, et c’est Ambroise qui a été désigné pour
prononcer le sermon, lors de ses funérailles. Ambroise a écrit de nombreux ouvrages,
mais son plus grand honneur a été d’accueillir au sein de l’Église le grand Augustin.

Jean Chrysostome
Jean, surnommé Chrysostome (« la bouche d’or ») à cause de son éloquence
incomparable, a été le plus grand prédicateur de cette époque. Il était né à Antioche en
l’an 345. Il est devenu évêque ou patriarche de Constantinople en l’an 398, et a prêché
devant de grandes foules, dans l’église Sainte-Sophie. Cependant, sa fidélité, son
indépendance, son zèle pour les réformes et son courage n’étaient pas appréciés de la
cour. Il a été banni et est mort en exil en 407. Après sa mort, il a été réhabilité et son
corps a été rapporté à Constantinople, où on l’a enterré avec de grands honneurs. C’était
un puissant prédicateur, ainsi qu’un homme d’Etat et un grand commentateur de la Bible.

Jérôme
Jérôme (340-420) était le plus érudit des Pères latins. C’est à Rome qu’il a étudié la
littérature et l’art oratoire, avant de renoncer aux honneurs du monde pour se consacrer à
la religion. Sa foi était fortement teintée d’ascétisme. Il a fondé un monastère à
Bethléhem, où il a vécu de nombreuses années. De tous ses ouvrages, le plus influent est
sans nul doute la Vulgate, sa traduction de la Bible en latin. Son nom vient du fait qu’il
s’agit d’une traduction en langue courante. Elle est, encore aujourd’hui, la Bible officielle
de l’Église catholique romaine.

Augustin
La figure la plus remarquable de toute cette période est celle d’Augustin, qui est né en
l’an 354 en Afrique du Nord. Pendant sa jeunesse, Augustin a été un étudiant fort brillant,
mais attiré par le monde, l’ambition et le plaisir. A l’âge de trente-trois ans, il s’est
converti au christianisme, sous l’influence de sa mère, Monique, de l’enseignement
d’Ambroise de Milan et de l’étude des épîtres de Paul. Il est devenu évêque d’Hippone en
Afrique du Nord, en 395, au tout début des invasions barbares. Parmi ses nombreux
ouvrages, il convient de mentionner la Cité de Dieu, qui constitue un magnifique
plaidoyer en faveur du christianisme destiné à prendre la place de l’Empire en décadence.
Ses Confessions sont une profonde révélation de son propre cœur et de sa vie personnelle,
mais sa renommée et son influence proviennent de sa théologie chrétienne. Augustin a été
incontestablement le plus grand théologien du christianisme, depuis l’apôtre Paul. Il est
mort en l’an 430.
QUATRIÈME PARTIE :

L’ÉGLISE MÉDIÉVALE
(476-1453)

CHAPITRE 11

ACCROISSEMENT DE LA PUISSANCE DU PAPE

Pour cette période qui a duré près de mille ans, nous allons considérer plus
particulièrement l’Eglise occidentale ou latine, qui a son siège à Rome. C’est toujours la
ville impériale, en dépit du fait que sa puissance politique a disparu. Nous ne prêterons
que peu d’attention à l’Eglise grecque, qui a son siège, elle, à Constantinople ; nous n’en
parlerons que dans la mesure où elle a des rapports avec le christianisme européen. Les
événements n’apparaîtront donc pas dans un ordre chronologique. Nous ne citerons que
les plus importants, et souvent en parallèle.

L’accroissement de la puissance du pape


L’accroissement de la puissance du pape est le fait qui domine vraiment les dix siècles du
Moyen Age. Nous avons déjà remarqué que le pape se considérait comme étant un «
évêque de nature universelle », et le chef de l’Eglise. Nous allons voir maintenant qu’il
revendiquait l’exercice du pouvoir sur les nations, les rois et les empereurs. Cet
accroissement s’est fait en trois étapes : l’accroissement proprement dit, l’apogée et le
déclin.

L’ère de l’accroissement
L’ère de l’accroissement de la puissance du pape a commencé sous le pontificat de
Grégoire Ier le Grand, et a connu son apogée sous Grégoire VII Hildebrand. Il est à
noter que depuis fort longtemps, les papes, à leur entrée en fonction, changeaient de nom.
Grégoire VII est le seul dont le nom de famille ait subsisté après son élection. On raconte
à son sujet qu’en voyant, un jour, des prisonniers aux cheveux très beaux et aux yeux
bleus, il leur demanda qui ils étaient. Ils répondirent : Angli (c’est-à-dire des Anglais).
Alors Grégoire Ier dit : Non Angli, sed angeli (c’est-à-dire : « pas des Anglais, mais des
anges »). Plus tard, devenu pape, il a envoyé des missionnaires en Angleterre, afin
d’évangéliser ce peuple. Il a étendu le rayon d’action de l’Eglise en s’intéressant
activement à la conversion des peuples européens, qui étaient encore païens, et il a gagné
à la foi et à l’orthodoxie les Wisigoths d’Espagne, qui étaient aryens. Grégoire a
également tenu tête au patriarche de Constantinople qui voulait devenir « évêque
universel ». Il a fait de l’Eglise le maître virtuel de toute la région de Rome, préparant
ainsi le chemin pour sa conquête du pouvoir temporel. Il a également élaboré certaines
doctrines de l’Eglise romaine, particulièrement en ce qui concerne l’adoration des
images, le purgatoire et la transsubstantiation, c’est-à-dire la croyance selon laquelle au
cours de la messe, le pain et le vin sont transformés de façon miraculeuse et deviennent
véritablement le corps et le sang de Christ. Il a défendu avec courage la vie monastique,
après en avoir lui-même fait l’expérience. Grégoire Ier a été l’un des plus grands
administrateurs de l’histoire de l’Eglise romaine, et a vraiment mérité d’être appelé « le
Grand ». A partir de son pontificat et pendant les siècles à venir, l’autorité du pape s’est
accrue et beaucoup l’ont acceptée. On peut mentionner plusieurs causes de cet accrois-
sement de la puissance du pape.

Une puissance au service de la justice


L’une des raisons pour lesquelles le pouvoir du Saint-Siège a été aussi généralement
accepté est que, dès le début de cette période, l’influence des papes s’est surtout exercée
en faveur de la justice. L’Eglise se dressait entre les princes et leurs sujets, pour faire
plier la tyrannie et contenir l’injustice, pour protéger les faibles et défendre les droits des
gens. Dans les palais royaux, plus d’un souverain se voyait ainsi forcé de rappeler une
épouse injustement répudiée, et d’observer au moins les formes extérieures de la décence.
On trouvait bien sûr des exceptions, en la personne de papes qui préféraient flatter des
princes pervertis. L’esprit général de la papauté, aux premières heures du Moyen Age,
allait dans un sens favorable à une bonne administration.

Les incertitudes du règne séculier


Les rivalités et les incertitudes propres au pouvoir séculier contrastaient fortement avec la
fermeté et l’uniformité du gouvernement de l’Eglise. Pendant toute cette période,
l’Europe a semblé se désintégrer : les souverains apparaissaient et disparaissaient, les
seigneurs guerroyaient entre eux, et aucune autorité solide ne se manifestait. Le vieil
empire est tombé au cours du cinquième siècle, et l’Europe a connu des conditions
chaotiques jusqu’au neuvième siècle, lorsque l’Empire de Charlemagne est apparu. La
plupart de ses successeurs ont été des hommes faibles, et beaucoup ont cherché l’aide de
Rome, étant toujours prêts à céder un peu de leur pouvoir pour l’obtenir. Dès que l’Eglise
acquérait du pouvoir aux dépens de l’Etat, elle le tenait fermement.

La constance du règne de l’Eglise


En face des Etats en mutation constante, se dressait l’Empire solide de l’Eglise. Pendant
ces siècles de mouvements et de changements, l’Eglise n’a pas bougé : elle est demeurée
une institution fixe, bien établie. Les prétentions de Rome à la suprématie étaient
invariablement encouragées par le clergé, depuis l’archevêque jusqu’au plus humble
prêtre. Pendant le Moyen Age, comme nous le verrons plus loin, le monachisme s’est
beaucoup développé. Les moines et les abbés se rangeaient aux côtés des prêtres et des
évêques, chaque fois qu’il s’agissait de conquérir un peu plus de pouvoir. L’Eglise avait
de puissants alliés, un peu partout, qui ne manquaient pas de défendre ses intérêts.

Les « fraudes pieuses » du Moyen Age


Aussi étrange que cela puisse paraître, à nos yeux, un certain nombre de « fraudes pieuses
» se sont développées au Moyen Age, pour renforcer l’autorité de Rome. En une époque
éclairée et influencée par la science, ces méfaits auraient été examinés, désapprouvés et
discrédités, mais la science des siècles médiévaux n’était pas de nature critique. Personne
ne remettait en question l’authenticité des documents. Ils circulaient largement, étaient
acceptés de tous, et contribuaient fortement à renforcer les prétentions de Rome. Il a fallu
attendre des siècles avant que l’on ose suggérer que ces fondements reposaient sur la
fausseté et non sur la vérité.

L’un de ces faux documents était la « donation de Constantin ». Bien après la chute de
l’Empire romain, un document a circulé en Europe, dont le but était de montrer que le
premier empereur chrétien Constantin, avait donné à l’évêque de Rome Sylvestre Ier
(314-335) toute autorité sur les provinces européennes de l’Empire, et l’avait proclamé
souverain, le dotant d’un pouvoir supérieur à celui des empereurs. Le document précisait
même que, si la capitale de l’Empire avait été transférée de Rome à Constantinople,
c’était parce que l’empereur voulait empêcher que subsiste à Rome un rival pour le pape.

Une autre falsification ou série de falsifications devait avoir une bien plus grande
influence : les « fausses décrétales d’Isidore », qui ont été publiées en 850. Ces
documents que l’on disait contenir des décisions prises par les premiers évêques de
Rome, depuis les apôtres jusqu’à leurs successeurs, comprenaient les prétentions les plus
hautes, comme par exemple, la suprématie absolue du pape sur l’Eglise universelle,
l’indépendance de l’Eglise vis-à-vis de l’Etat, l’inviolabilité du clergé à tous les niveaux,
et l’impossibilité pour l’Etat de lui demander des comptes, étant entendu qu’aucun
tribunal séculier ne pourrait juger les affaires qui concerneraient le clergé ou l'Eglise.

En des temps d’ignorance où la critique était inconnue, ces documents ont été acceptés
sans contestation, et pendant des siècles, ils ont formé une sorte de voie apte à canaliser
les prétentions de Rome. Personne n’a donc douté de l’authenticité de ces écrits, jusqu’au
douzième siècle, l’Eglise étant alors fermement ancrée dans son pouvoir. Ce n’est qu’à
l’aube de la Réforme, au seizième siècle, que ces prétentions ont été examinées et se sont
révélées sans fondement. Certains des arguments alors avancés étaient les suivants :

Leur langue n’était pas le latin du premier et du second siècles, mais la langue quelque
peu corrompue et mélangée du huitième et du neuvième siècles. Les titres et les
conditions historiques auxquels il était fait allusion n’étaient pas ceux de l’Empire, mais
ceux du Moyen Age, ce qui était tout à fait différent. Les fréquentes citations des
Ecritures étaient tirées de la Vulgate, qui datait du quatrième siècle. On parlait d’une
lettre que Victor, évêque de Rome en l’an 200, aurait adressée à Théophile, qui était
évêque d’Alexandrie en l’an 400. Que penserait-on, à notre époque, de l’authenticité
d’une lettre que Jean-Jacques Rousseau aurait écrite à la reine Elisabeth II ?

L’accroissement de la puissance du pape s’est fait d’une manière rapide, mais pas
constante. Des princes forts s’y sont opposés, tandis que d’autres, plus faibles, s’y sont
soumis. Certains papes étaient faibles, et d’autres pervertis, comme ceux qui ont régné
entre l’an 850 et l’an 1050. Ils ont jeté le discrédit sur leur fonction, même en des temps
où l’on s’apprêtait à connaître l’apogée de la suprématie de Rome.

L’apogée
L’apogée proprement dite a eu lieu entre 1073 et 1216, pendant près d’un siècle et demi,
alors que le pape détenait pratiquement un pouvoir absolu, non seulement sur l’Eglise
mais également sur les nations européennes.
Le règne d’Hildebrand (Grégoire VII)
Cette apogée a été vraiment atteinte sous le règne d’Hildebrand, le seul pape que l’on
connaisse mieux sous son nom de famille que sous son nom de pape, Grégoire VII.
Hildebrand a dirigé l’Eglise en véritable éminence grise du pape, pendant près de vingt
ans, avant de porter la triple couronne, jusqu’à sa mort en 1085. Rappelons ici plusieurs
de ses réalisations :

Il a libéré l’Eglise de la domination de l’Etat, en mettant un terme à la nomination des


papes et des évêques par les rois et les empereurs, et en exigeant que tous les procès faits
à des prêtres ou aux Eglises soient instruits et jugés devant des tribunaux ecclésiastiques.
Selon la coutume de l’époque, le jour de sa consécration, l’évêque recevait un bâton et
une alliance, de la part du souverain, et il lui promettait fidélité, le reconnaissant comme
son seigneur séculier. En ce sens le souverain en venait à nommer les évêques.
Hildebrand a mis fin à cette coutume.

Il a établi par ailleurs la suprématie de l’Eglise sur l’Etat. Ayant été froissé par le pape
Grégoire, l’empereur Henri IV a convoqué un synode des évêques allemands et les a
persuadés (ou forcés) de voter la déposition du pape. Grégoire VII a répondu par une
excommunication, délivrant tous les sujets d’Henri IV de leur devoir de fidélité. Le
bannissement prononcé à l’encontre de l’empereur le rendait absolument sans pouvoir.
En janvier 1077, il « se tint pendant trois jours devant la porte du château, dépouillé de
tout l’attirail de la royauté, déchaussé et vêtu de la chemise de laine »1. La scène eut lieu
à Canossa, en Italie du Nord, où demeurait le pape qui exigeait qu’Henri IV fasse ainsi
preuve de soumission pour recevoir ensuite l’absolution. Il convient cependant d’ajouter
que dès sa reconquête du pouvoir, Henri IV a déclaré la guerre au pape et l’a chassé de
Rome. Peu de temps après, Hildebrand est mort, en laissant ce témoignage : « Comme
j’ai aimé la justice, et poursuivi l’iniquité, je meurs en exil. » Mais la victoire triomphale
du pape a été plus retentissante que son échec final.

Le but de Grégoire VII n’était pas d’abolir le pouvoir de l’Etat, mais de le soumettre à
celui de l’Eglise, et plus précisément à celui du pape, le chef de l’Eglise. Il désirait que le
pouvoir séculier gouverne le peuple, mais sous la juridiction supérieure du royaume
spirituel, comme il la concevait.

Le règne d’Innocent III


Il est un autre pape dont le règne a été marqué par la puissance : c’est celui d’Innocent III
(1198-1216). Ce pape a déclaré, dans son discours inaugural : « Le successeur de Saint-
Pierre se tient à mi-chemin entre Dieu et l’homme ; au-dessous de Dieu, au-dessus de
l’homme. Juge de tous, mais jugé par personne. » Dans l’une de ses lettres officielles, il a
écrit que le pape « a reçu la charge non seulement de l’Eglise tout entière, mais aussi du
monde entier », et qu’« il a également le droit de disposer des couronnes impériales et de
toutes les autres ». Elu à l’âge de trente-sept ans, il s’est montré fidèle à ces principes
pendant tout son règne. Il a choisi pour empereur Otton IV de Brunswick, qui a reconnu
publiquement qu’il portait la couronne « par la grâce de Dieu et du siège apostolique ».
Otton s’est ensuite révolté contre l’autorité du pape, et a été, en conséquence, déposé. Le
pape a choisi un autre empereur pour lui succéder. Il a assumé lui-même le gouvernement
de la ville de Rome, en établissant les règles de son fonctionnement, et commandant en
personne à tous ceux qui en avaient la charge. En fait, il a fondé un véritable Etat qui était
placé sous le contrôle et le gouvernement direct du pape, et qui était, en quelque sorte, un
précurseur des « Etats de l’Eglise ». Il a, par ailleurs, obligé le libertin Philippe Auguste,
roi de France, à rappeler son épouse dont il avait injustement divorcé. Il a excommunié
Jean sans Terre, roi d’Angleterre, l’a forcé à rendre sa couronne au légat du pape, et à
l’accepter ensuite en se soumettant à l’évêque de Rome. Innocent III peut être considéré
comme ayant été le plus grand des papes, par son pouvoir autocratique, mais il n’aurait
pas exercé un tel pouvoir si Hildebrand ne l’avait précédé.

L’ère du déclin
Tandis que l’Europe émergeait du crépuscule du Moyen Age, et que la loyauté nationale
entrait en compétition avec la fidélité envers l’Eglise, l’arrivée de Boniface VIII, en 1303,
a marqué le déclin de la puissance papale.

Boniface VIII
Ce pape avait autant d’ambition que ses prédécesseurs, mais ne l’a pas vue satisfaite.
Boniface a interdit à Edouard Ier, roi d’Angleterre, d’imposer les propriétés de l’Eglise et
les revenus des prêtres, mais a dû se soumettre au roi : à la faveur d’un compromis, il a
dû accepter que les prêtres et les évêques cèdent une partie de leurs revenus afin de
pourvoir aux besoins du royaume. Il s’est querellé avec Philippe le Bon, roi de France,
qui lui a déclaré la guerre, l’a fait prisonnier, et l’a fait mettre en prison. Une fois relâché,
il est mort de chagrin peu après. A partir de 1305, et pendant plus de soixante-dix ans,
tous les papes ont été choisis par l’intermédiaire du roi de France, et ont dû se placer sous
ses ordres.

La captivité babylonienne
On appelle cette période d’environ soixante-douze ans (1305-1377), la « captivité
babylonienne ». Sur l’ordre du roi de France, on a transféré le siège de la papauté de
Rome à Avignon. Les papes sont devenus alors des prête-noms soumis à l’autorité du roi
de France. D’autres prétendants au siège pontifical se sont levés alors, à Rome et en
d’autres lieux ; il y a eu les papes et les antipapes. On désobéissait alors librement aux
ordres du souverain pontife, et l’on passait outre aux excommunications. Ainsi, Edouard
III, roi d’Angleterre, a ordonné au légat du pape de quitter son royaume.

Le concile de Constance
En 1377, le pape de l’époque, Grégoire XI, est retourné à Rome et en 1414, le concile de
Constance s’est réuni pour trancher entre les prétentions de quatre papes. Tous ont été
déposés, et un nouveau a été choisi. Après 1378, les papes ont continué à résider à Rome,
manifestant autant de prétentions que par le passé, mais sans pouvoir les réaliser.

1 Il s’agit là des propres paroles de Grégoire VII, dans son récit de l’événement. D’où l’expression « aller à Canossa »,
qui signifie « se soumettre au pape ou à l’Eglise ».
CHAPITRE 12

AVENEMENT DE LA PUISSANCE DE L’ISLAM

Le mouvement suivant qui mérite toute notre attention concerne la religion et l’empire
fondés par Mahomet au début du septième siècle, et qui a déchiré l’une après l’autre les
provinces de l’Empire grec de Constantinople, jusqu’à sa disparition finale. Il a
également réduit l’Eglise grecque à une soumission quasi servile, menaçant même
d’entraîner par la même occasion la conquête de l’Europe. Treize siècles plus tard,
l’islam règne en maître sur environ six cents millions de personnes, et ne cesse de croître
en Afrique.

Son fondateur : Mahomet


Son fondateur a été Mahomet, qui est né à La Mecque en Arabie, en l’an 570. C’est en
610 qu’il a commencé sa carrière de prophète et de réformateur. Au début, il n’a fait que
quelques disciples, mais sa cause a pris suffisamment d’importance pour lui occasionner
les premières, persécutions. Il s’est enfui à La Mecque en 622 : la date de cette fuite (l’«
hégire ») marque le début du calendrier musulman. Mahomet a réussi, par la suite, à faire
adhérer à sa religion et se soumettre à son autorité les tribus arabes dispersées. Il a pu
ensuite retourner à La Mecque en conquérant. A sa mort, en 632, il était reconnu comme
prophète et chef de toute l’Arabie.

Sa religion
La religion qu’il a fondée s’appelle l’islam, mot qui signifie soumission c’est-à-dire
obéissance à la volonté de Dieu. Ses disciples sont des musulmans. Leurs différents
articles de foi, tels qu’ils les expriment eux-mêmes, sont les suivants : il n’y a qu’un seul
Dieu, qu’ils appellent Allah, nom qui vient de la même origine que le nom hébreu Elohim
qui lui est semblable ; Dieu a fixé d’avance tous les événements de la vie, qu’ils soient
favorables ou non, ce qui implique que chaque action humaine n’est que
l’accomplissement de la volonté de Dieu ; il existe des multitudes d’anges, bons et
mauvais, invisibles, mais veillant toujours sur les hommes ; Dieu nous a donné Sa
révélation dans le Coran, qui est une série de messages transmis à Mahomet par l’ange
Gabriel, mais rassemblés après la mort du prophète ; Dieu a envoyé aux hommes des
prophètes inspirés, dont les plus grands sont Adam, Moïse, Jésus, et surtout Mahomet ;
tous les prophètes bibliques, les apôtres chrétiens, et les saints qui ont vécu avant
Mahomet, ont été reconnus et adoptés par les musulmans ; enfin, il y aura, un jour, une
résurrection finale, suivie d’un jugement, après quoi, les hommes se rendront soit au ciel,
soit en enfer.

Le développement de l’islam
Au tout début de sa prédication, Mahomet s’est fondé sur des influences morales. Par la
suite, cependant, il a changé de méthode, se transformant en un guerrier qui, à la tête de
militants arabes unis et cruels, s’est lancé à la conquête des incroyants. A chaque pays ou
tribu, ils offraient le choix entre l’islam, le tribut ou la mort, pour tous ceux qui leur
résistaient. Mahomet a eu pour successeurs une série de califes qui ont réussi à bâtir un
vaste empire par la force de l’épée. Très vite, la Syrie et la Palestine ont été conquises, et
les lieux saints du christianisme sont alors tombés sous l’autorité de l’islam. Les
provinces de l’Empire gréco-romain sont également tombées l’une après l’autre, jusqu’à
ce qu’il ne reste plus que la seule ville de Constantinople ; tous les pays qui, autrefois,
étaient chrétiens, ont alors été assujettis à l’islam. Les chrétiens qui se sont soumis ont été
autorisés à pratiquer leur culte, sous certaines conditions. Vers l’est, l’empire des califes
s’étendait au-delà de la Perse jusqu’en Inde. Sa capitale était la ville de Bagdad, sur le
Tigre. A l’ouest, les conquêtes musulmanes portaient sur l’Egypte, toute l’Afrique du
Nord, et la majeure partie de l’Espagne. Presque tout ce vaste empire a été gagné pendant
les cent ans qui ont suivi la mort de Mahomet. Les progrès de la nouvelle religion ont été
arrêtés dans le centre-ouest de la France par Charles Martel, qui avait réuni des tribus
divisées, sous l’autorité des Francs, pour remporter une victoire décisive à Poitiers en l’an
732. Sans cette victoire, qui sait si toute l’Europe ne serait pas devenue musulmane, et si
le croissant n’aurait pas pris la place de la croix ?

Les éléments de sa puissance


Il est intéressant de poser la question suivante : pourquoi l’islam a-t-il, par sa religion et
ses armes, triomphé du monde oriental ? Nous pouvons suggérer plusieurs causes. Les
premiers disciples de Mahomet ont été les Arabes, guerriers cruels que n’avait jamais
vaincus aucun ennemi étranger, et qui ont suivi leur prophète avec une foi sincère, intense
qui pouvait tout conquérir. Ils étaient convaincus d’accomplir la volonté de Dieu, et
étaient destinés au succès. Chacun des combattants qui tombaient sur le champ de bataille
avec les incroyants allait entrer immédiatement dans un paradis de délices sensuels. Cet
esprit viril, sauvage et conquérant allait affronter la nature faible et docile des Grecs
d’Asie. Depuis longtemps, ces peuples s’étaient soumis à leurs conquérants. Leurs
habitants avaient perdu leur vigueur ; ils préféraient se rendre que tirer l’épée, et payer
un tribut que défendre leur liberté. Un grand nombre de personnes au sein de l’Empire
grec étaient, en fait, des ecclésiastiques et des moines. Ils étaient prêts à prier et non à se
battre.

L’islam était de loin supérieur au paganisme qu’il avait supplanté en Arabie et dans les
pays situés à l’est de cette péninsule. Il convient d’ajouter qu’il était également plus fort
que le type de christianisme qu’il a rencontré et vaincu. A l’instar de l’Eglise occidentale,
celle d’Orient avait depuis longtemps renoncé à tout effort missionnaire. Elle avait
également perdu son énergie et se livrait à la spéculation, délaissant l’effort moral et
spirituel.

Les aspects positifs de l’islam


La religion de Mahomet comportait, à son apogée, et encore aujourd’hui, certains aspects
positifs, qui constituaient autant d’éléments de valeur pour le monde. Le premier était la
simplicité de la doctrine. Les musulmans croient en un seul Dieu, auquel tout homme doit
nécessairement obéir. Ils ne possèdent aucun système théologique quelque peu
mystérieux, qui donnerait naissance à des controverses interminables et inutiles. Il n’est
aucunement indispensable d’être un érudit pour pouvoir comprendre les articles de foi de
l’islam. Un autre trait caractéristique de la religion musulmane est l’hostilité qu’elle
manifeste envers l’idolâtrie. Dans l’ensemble du monde chrétien, les statues des anciens
dieux et déesses de la Grèce avaient tout simplement été remplacées par des images
représentant la vierge Marie et les saints, qui étaient adorés dans toutes les églises. Les
musulmans les ont ôtées et détruites, dénonçant au passage toute forme d’idolâtrie, qu’il
s’agisse de statues ou de tableaux. Ils ont également toujours rejeté toute médiation
offerte par un prêtre ou un saint. L’Eglise de l’époque faisait dépendre le salut, non
seulement de la foi en Christ et de la soumission à Sa seigneurie, mais également des rites
et de l’intercession des saints. Les musulmans ont tout balayé, et leur doctrine place
chaque âme directement devant Dieu.

Dans l’ensemble du monde musulman, la règle est l’abstinence totale de l’alcool. La


première « société de tempérance » de l’histoire a été fondée par les Naziréens, en Israël.
Sur une échelle plus grande, leur successeur a été la religion musulmane, qui interdisait à
ses fidèles de consommer de l’alcool. Ce principe continue à être en vigueur, même s’il
n’est pas toujours respecté, lorsque les musulmans vivent au contact des Européens.

Dans les premiers temps de l’islam, à l’époque des califes, on a encouragé la littérature et
la science. Les Arabes nous ont donné les chiffres arabes (1, 2, 3, etc.) qui dénotaient un
progrès considérable sur le système romain à base de lettres. En astronomie, ils sont à
l’origine de l’une des toutes premières listes des étoiles. La cour des califes, à Bagdad,
était un grand centre littéraire. L’Espagne musulmane dépassait, par sa culture et sa
civilisation, les royaumes chrétiens de la région. Cependant, les progrès intellectuels ont
cessé lorsque les barbares, venus de Turquie, ont remplacé les Sarrasins éclairés, à la tête
du monde musulman.

Les aspects négatifs de l’islam


Pour ne pas présenter de l’islam une image qui serait plus belle que la réalité, nous
devons également nous arrêter un tant soit peu sur les échecs de cette religion, ses erreurs
et ses maux. Son premier tort, d’un point de vue humain, réside dans la méthode
employée au cours de ses efforts missionnaires. L’épée dont elle s’est servie a semé la
haine au lieu de l’amour. Chaque fois qu’une ville résistait à la conquête, ses habitants
étaient mis à mort, les femmes transportées dans les harems des vainqueurs et les enfants
instruits de force dans la foi musulmane. Pendant des siècles, les Turcs ont arraché à leurs
parents des milliers d’enfants chrétiens, pour les élever ensuite dans des provinces très
éloignées et en faire des musulmans fanatiques.

Dans la vieille conception islamique, l’Etat et l’Eglise ne faisaient qu’un, et le


gouvernement était censé utiliser son pouvoir pour propager la nouvelle religion et
déraciner la foi ancienne. Avant la Première Guerre mondiale, le sultan de Turquie était
également calife (« successeur de Mahomet »). Quand la Turquie est devenue une
république, le sultan a été détrôné et le système du califat aboli. La modernisation de la
Turquie a entraîné d’autres changements : l’un d’entre eux a été la traduction du Coran
dans la langue du peuple.

La conception musulmane de Dieu est plutôt fondée sur l’Ancien Testament que sur le
Nouveau. Dieu est considéré comme un despote oriental cruel et impitoyable, qui
n’éprouve pas d’amour pour l’humanité, en dehors des disciples du Prophète.
La doctrine de l’islam ne réserve pratiquement pas de place à Christ. Il n’y est pas vu
comme étant le Seigneur qui règne dans Son royaume céleste, le Fils de Dieu, le Sauveur
des hommes. Il est simplement réduit au rôle de prophète juif, inférieur en tous points à
Mahomet.

Leur conception du ciel, demeure des bienheureux dans la vie à venir, est totalement
dénuée de toute spiritualité, et largement empreinte de sensualité.

L’un des aspects les plus négatifs de la religion musulmane est la condition de la femme.
Les femmes étaient considérées par Mahomet comme de simples esclaves ou des objets
de plaisir pour l’homme. La Turquie moderne a remédié à cette condition et donné aux
femmes le droit de vote ainsi que celui d’être élues aux fonctions municipales, mais en
dehors de la Turquie, les femmes n’ont pas droit à une grande considération dans le
monde musulman.

Dans le domaine de l’histoire et de la politique, l’échec sans doute le plus frappant du


monde musulman se manifeste dans l’administration à l’échelle nationale. Les
musulmans ont opéré des conquêtes étonnantes, voire miraculeuses. Ils ont déversé un
flot irrésistible à travers les divers continents qui s’étendent de la Chine à l’Espagne. Ils
ont, cependant, démontré bien peu de sagesse et de justice dans l’administration des
empires qu’ils ont fondés. Les pays islamiques ont été les plus mal gouvernés de la terre.
Il existe un grand contraste entre l’histoire des Turcs et celle des Romains, qui ont montré
qu’ils savaient conquérir un vaste empire, mais également le diriger avec intelligence,
apportant la prospérité à chaque pays conquis.
CHAPITRE 13

LE SAINT-EMPIRE ROMAIN

L’Empire de Charlemagne
Du dixième au dix-neuvième siècle, a existé en Europe un organisme politique
particulier, qui a connu diverses étapes et traversé de nombreuses générations. Il s’agit du
Saint-Empire romain germanique. Avant son apparition, la partie de l’Europe située à
l’ouest de la mer Adriatique vivait dans le désordre, et était assujettie à des tribus
belliqueuses. On ne pouvait encore parler d’Etats. Cependant, au sein même de cette
confusion, la vieille conception romaine de l’unité et de l’ordre subsistait. C’est pourquoi
les habitants de cette région aspiraient à voir apparaître un empire qui prendrait la place
du précédent qui était tombé, mais faisait toujours l’objet de la vénération de tous.

Son fondateur : Charlemagne


Vers la fin du huitième siècle, est apparu l’un des plus grands hommes de tous les temps :
Charles le Grand (742-814), que les Allemands appelaient Charles le Grand, et les
Français Charlemagne. C’était le petit-fils de Charles Martel, le vainqueur de Poitiers
(732), et roi des Francs, tribu germanique qui contrôlait la majeure partie de la France.
Charles s’est alors rendu maître de la plupart des pays de l’Europe occidentale : le nord
de l’Espagne, la France, l’Allemagne, les Pays-Bas, l’Autriche et l’Italie. C’était un
véritable empire. Lors d’une visite à Rome, le jour de Noël de l’an 800, il a été couronné
par le pape Léon III empereur romain, et a pris le nom de Charles Auguste. Il était
considéré comme le successeur de Constantin Auguste et des autres empereurs romains.
Il a régné sur son vaste domaine avec puissance et sagesse, en véritable conquérant,
réformateur, législateur et maître de l’éducation et de l’Eglise.

L’Empire
Cependant, son autorité impériale sur l’Europe n’a duré qu’un temps. La faiblesse et
l’incapacité des descendants de Charlemagne, le développement dans la variété des
différents Etats des langues et des intérêts nationaux divergents ont contribué à limiter
l’autorité du Saint-Empire romain germanique à la partie de l’Europe située à l’ouest du
Rhin. Même en Allemagne, les petits Etats existants sont devenus pratiquement
indépendants. Ils se sont fait la guerre, ne demeurant la plupart du temps sous l’autorité
de l’empereur que pour la forme. Ce dernier était considéré comme étant le chef de la
chrétienté européenne, et en France, en Angleterre et dans les Etats scandinaves, il était
honoré, sans qu’on lui obéisse. Comme son autorité était limitée à l’Allemagne, et
s’exerçait de manière discrète sur l’Italie, on l’a appelé « Saint Empire romain
germanique ».

Les grands empereurs


Après la disparition des descendants indignes de Charlemagne, les empereurs devaient se
faire élire. L’empereur était désormais élu par un collège de sept princes, appelés les élec-
teurs. Parmi les cinquante-quatre empereurs qui se sont alors succédés, nous ne
nommerons que quelques grands noms. Henri Ier l’Oiseleur (919-936) a entrepris la
restauration de l’Empire, qui était tombé en décadence, mais c’est son fils, Otton Ier le
Grand qui, bien que couronné empereur seulement en 951, est considéré comme le
véritable fondateur du Saint-Empire romain germanique. Il a régné jusqu’en 973.
Frédéric Ier Barberousse a été l’un des empereurs les plus puissants. Il a participé à la
troisième croisade, mais s’est noyé en Asie mineure. Sa mort a entraîné l’échec de
l’expédition. Frédéric II, petit-fils de Barberousse, a été appelé « la merveille et l’énigme
de l’histoire, l’homme le plus libéral de son temps, empereur éclairé et progressiste » à
cause de ses vues sur le gouvernement et la religion. Le pape l’a excommunié deux fois,
mais au cours de la cinquième croisade, il s’est proclamé lui-même roi de Jérusalem.
Rodolphe Ier de Habsbourg, fondateur de la maison d’Autriche, a reçu la couronne
impériale en 1273, alors qu’elle ne constituait plus qu’un titre sans valeur réelle. Il a
cependant obligé princes et barons à se plier à son autorité. A partir de son époque,
l’Autriche est devenue l’Etat le plus puissant de la confédération allemande. Presque tous
les empereurs ont été ses descendants. Ils ont pris le titre d’archiducs dans leurs pays.
Charles-Quint, empereur au début de la Réforme (1519-1556), était également le
souverain héréditaire de l’Autriche, de l’Espagne et des Pays-Bas. Il a fait de son mieux,
mais en vain, pour maintenir ses territoires fidèles à la vieille religion. En 1556, il a
abdiqué pour passer ensuite les deux dernières années de sa vie à l’écart, dans un
monastère.

L’empereur et les papes


Pendant de nombreux siècles, au début de l’histoire de l’Empire, les empereurs et les
papes se sont opposés par une forte rivalité, allant parfois jusqu’à se faire la guerre. Nous
avons déjà vu comment le pape Grégoire VII Hildebrand a réussi, pendant un temps, à
obtenir la soumission d’un empereur, et comment Innocent III a fait et défait empereurs
et rois. Après la Réforme, le conflit a peu à peu perdu de sa vigueur puis a cessé. Les
frontières séparant l’Eglise de l’Etat se sont alors progressivement fixées.

Le déclin et la chute de l’Empire


Avec l’accroissement de la puissance de l’Empire d’Autriche, les empereurs ont
commencé à s’occuper davantage du domaine dont ils avaient hérité. Les nombreux Etats
de l’Empire sont devenus quasiment indépendants, jusqu’au jour où le titre d’empereur a
perdu pratiquement toute signification. Au dix-huitième siècle, Voltaire a pu dire avec
sarcasme que « le Saint-Empire romain germanique n’était ni saint, ni romain, ni un
empire ». Les empereurs se sont succédés jusqu’en 1806, date de l’apogée de la puissance
napoléonienne. Cette année-là, François II a dû renoncer au titre d’empereur du Saint-
Empire romain germanique pour prendre celui d’« empereur d’Autriche ».

La séparation des Eglises grecque et latine


La séparation des Eglises grecque et latine a eu lieu de manière formelle au onzième
siècle, même si elle existait en réalité depuis un certain temps. Depuis des siècles en effet,
un véritable conflit opposait papes et patriarches. Finalement, en 1054, le messager
envoyé par le pape a déposé sur l’autel de l’église Sainte-Sophie, à Constantinople, le
décret d’excommunication. A son tour, le patriarche a promulgué le décret par lequel il
excommuniait Rome et les Eglises qui lui étaient soumises. Depuis ce jour-là, les Eglises
latine et grecque sont restées séparées, chacune niant l’existence religieuse de l’autre. La
plupart des questions soulevées à cette époque, et qui représentent autant de causes de la
séparation, paraissent triviales aujourd’hui. Cependant, pendant des siècles, elles ont été à
l’origine de violentes controverses et ont parfois conduit à d’amères persécutions.

La cause doctrinale
Dans le domaine de la doctrine, la différence principale a trait à ce que l’on appelle « la
provenance du Saint-Esprit ». Les Latins répétaient que « le Saint-Esprit provenait du
Père et du Fils », en latin filioque. Les Grecs disaient seulement « du Père » et laissaient
de côté l’expression filioque. De nombreux débats ont eu lieu, à l’époque, à propos de
cette expression. Des livres innombrables ont été écrits, et l’on a même versé le sang au
cours de conflits amers.

Le rôle des règles et des coutumes


Au cours des cérémonies religieuses, les usages différaient entre l’Occident et l’Orient.
Ces coutumes étaient établies dans des lois. Le mariage des prêtres était formellement
interdit dans l’Eglise romaine, tandis qu’il était autorisé dans l’Eglise orientale.
Aujourd’hui, dans l’ensemble de l’Eglise grecque, les prêtres de chaque petit village (qui
portent le titre de « popes », à l’instar du « père » de l’Eglise romaine) doivent être
mariés. Dans les Eglises occidentales, le culte des images est pratiqué depuis près de
mille ans, tandis que dans les Eglises grecques on ne voit que des images, et aucune
statue. Cependant, les images (ou icônes) sont en puissant relief, comme les images en
bas-relief, et elles font l’objet d’un très grand respect. Au cours de la messe, dans les
Eglises romaines, on utilise l’hostie (pain sans levain), tandis qu’on se sert de pain
courant dans les Eglises grecques. Pour protester contre l’observance du septième jour,
on a institué le jeûne du samedi dans les Eglises d’Occident. Cette pratique n’existe pas
dans les Eglises d’Orient. Plus tard, dans les Eglises romaines, le jour de jeûne a été fixé
au vendredi, jour de la crucifixion de notre Seigneur.

La cause politique
Il existe une cause plus profonde que ces différences purement cérémonielles, qui est à
l’origine de la séparation des Eglises latine et grecque. C’est une cause politique. Il s’agit
de l’indépendance de l’Europe qui s’est détachée du trône de Constantinople, lors de
l’établissement du Saint-Empire romain germanique. Après la chute du vieil Empire de
Rome (en 476), l’idée même d’empire a continué son chemin. D’une manière même
discrète, les nouveaux royaumes barbares des Goths, des Francs et des autres peuples se
considéraient comme dépendant en théorie de l’empereur de Constantinople. Cependant,
lorsque Charlemagne a institué l’empire, il est venu prendre la place de l’ancien, prenant
ses distances vis-à-vis des empereurs de Constantinople. Un Etat indépendant nécessitait
une Eglise indépendante.

Les revendications de Rome


Cependant, le facteur le plus puissant qui a conduit à la séparation des deux Eglises a été
la revendication persistante, de la part de Rome, de la souveraineté universelle, accompa-
gnée du désir du pape d’être reconnu comme « évêque universel ». A Rome, l’Eglise
prenait progressivement le pas sur l’Etat, tandis qu’à Constantinople, c’était le contraire.
Il était donc inévitable qu’un schisme se produise entre deux groupes aux conceptions
aussi opposées. C’est donc, comme nous l’avons vu, en 1054, que la séparation finale
entre les deux Eglises a eu lieu.
CHAPITRE 14

LES CROISADES

Un autre grand mouvement est apparu au Moyen Age, inspiré et ordonné même par
l’Eglise : c’est celui des croisades, qui ont commencé vers la fin du onzième siècle et ont
continué pendant environ trois cents ans. Depuis le quatrième siècle jusqu’à notre
époque, des foules de gens ont fait de nombreux pèlerinages en Terre Sainte. Le nombre
des pèlerins s’est largement accru aux environs de l’an 1000, alors que l’on s’attendait un
peu partout à la fin du monde et au retour de Christ. Les pèlerinages n’ont cependant pas
cessé lorsque on s’est rendu compte que ces événements n’avaient pas eu lieu. Ces
voyages ont tout d’abord été bien accueillis par les souverains musulmans de la Palestine.
Plus tard, les pèlerins ont enduré l’oppression, les vols et parfois même la mort. Pendant
ce temps, l’Empire oriental, toujours plus faible, était menacé par les musulmans.
L’empereur Alexis Ier a supplié le pape Urbain II d’envoyer des soldats européens à son
secours. Peu à peu, dans toute l’Europe, un mouvement s’est dessiné en vue de libérer la
Terre Sainte de l’autorité musulmane. C’est de là que sont nées les croisades.

Les sept croisades


Les grandes croisades ont été au nombre de sept, si l’on excepte de nombreuses autres
expéditions de moindre importance, qui n’ont eu de croisade que le nom.

La première croisade
Le pape Urbain II a proclamé la première croisade en 1095, au concile de Clermont, où
une multitude de chevaliers ont adopté la croix comme emblème, et se sont enrôlés pour
la guerre contre les Sarrasins. Avant que l’expédition ne soit pleinement organisée, un
moine, du nom de Pierre l’Ermite avait convoqué une foule indisciplinée d’environ 40
000 personnes, et les avait conduites en Orient, s’attendant à une aide miraculeuse. Cette
troupe sans ordre et sans préparation est allée droit à l’échec, et beaucoup de ses membres
sont allés à la rencontre de l’esclavage ou de la mort.1 La première vraie croisade a
regroupé les soldats guerriers européens, sous la conduite de Godefroi de Bouillon et
d’autres chefs. Après de nombreux revers, dus surtout au manque de discipline et aux
dissensions entre ses dirigeants, la première croisade a finalement atteint son but : la ville
de Jérusalem et la majeure partie de la Palestine ont finalement été capturées en l’an
1099. Les croisés ont fondé un royaume en s’appuyant sur les principes féodaux ; après
avoir refusé le titre de roi, Godefroi a été fait « avoué du Saint-Sépulcre ». A sa mort,
c’est son frère, Baudouin, qui a pris le titre de roi. Le royaume de Jérusalem a duré
jusqu’en 1187, dans des conditions précaires. En effet, il était entouré de toutes parts,
sauf sur ses côtes, par l’Empire sarrasin, et il se trouvait fort éloigné de ses alliés naturels,
les Européens.

La seconde croisade
La seconde croisade a été proclamée quand la nouvelle s’est répandue que les Sarrasins
conquéraient les provinces éloignées du royaume de Jérusalem et menaçaient même la
ville. Inspirés par la prédication de Bernard de Clairvaux, le roi de France Louis VII et
l’empereur germanique Conrad III ont lancé une grande armée à la conquête des lieux
saints. Ils ont subi de nombreuses défaites, mais ont enfin réussi à atteindre la ville. Sans
jamais reprendre l’ensemble du territoire, ils ont cependant pu repousser, pendant une
génération, la chute finale du royaume.
La troisième croisade
En 1187, Jérusalem a été reprise par les Sarrasins, sous la conduite de Saladin Ier et le
royaume de Jérusalem est tombé, même si le titre sans valeur de « roi de Jérusalem » a
continué d’être utilisé pendant longtemps.
La chute de la ville a poussé l’Europe à s’engager dans la troisième croisade
(1188-1192), sous la conduite de trois grands souverains : Frédéric Barberousse,
empereur germanique, Philippe Auguste, roi de France, et Richard « Cœur de Lion », roi
d’Angleterre. Frédéric, le meilleur général et homme d’Etat, s’est noyé, et les deux autres
rois se sont alors querellés. Philippe Auguste est rentré chez lui et l’immense courage de
Richard n’a pas suffi à conduire son armée jusqu’à Jérusalem. Il a dû se contenter d’un
traité avec Saladin, grâce auquel les pèlerins chrétiens ont obtenu le droit de pouvoir
rendre visite au Saint-Sépulcre sans obstacle.

La quatrième croisade
La quatrième croisade (1201-1204) a été pire qu’un échec, car elle a eu des conséquences
très fâcheuses pour l’Eglise chrétienne. Les croisés ont été détournés de leur but, qui
consistait à s’emparer de la Terre Sainte ; ils ont attaqué Constantinople, l’ont prise et
détruite, ont établi leur propre loi sur l’Empire grec, qui a duré cinquante ans, et l’ont
ensuite laissé sans force, tel un boulevard prêt à accueillir la puissance croissante des
Turcs. Ces derniers étaient alors des guerriers quelque peu sauvages qui allaient succéder
aux Sarrasins à la tête du monde musulman, vers la fin de la période des croisades.

La cinquième croisade
Au cours de la cinquième croisade (en 1228), l’empereur Frédéric II, que le pape avait
excommunié, a conduit une armée jusqu’en Palestine, et réussi à signer un traité grâce
auquel Jérusalem, Jaffa, Bethléhem et Nazareth ont été cédées aux chrétiens. Comme
aucune autorité ecclésiastique romaine ne pouvait le couronner, – il avait été banni par le
pape –, Frédéric s’est proclamé lui-même « roi de Jérusalem ». Depuis ce jour, ce titre a
été adopté par tous les empereurs germains, puis par les empereurs d’Autriche, à partir de
1835. Cependant, à cause de la querelle qui avait éclaté entre le pape et l’empereur, les
bienfaits de la croisade ont été perdus. Jérusalem a été reprise par les musulmans en
1244, et est demeurée sous leur contrôle jusqu’en 1917.2

La sixième croisade
Louis IX, roi de France, plus connu sous le nom de Saint-Louis a entrepris la sixième
croisade (1248-1254). Il a envahi la Terre sainte en passant par l’Egypte, mais, malgré
ses succès initiaux, a dû capituler et a été fait prisonnier par les musulmans. Il a délibéré
après qu’on ait payé une énorme rançon, a regagné la Palestine, pour y rester jusqu’en
1252, date à laquelle la mort de sa mère, qu’il avait laissée en France comme régente du
royaume, l’a obligé à rentrer.

La septième croisade
Saint-Louis a conduit la septième croisade en compagnie du prince Edouard Plantagenet,
qui allait devenir plus tard le roi Edouard Ier d’Angleterre. Encore une fois, les croisés
ont emprunté la route de l’Afrique, mais Saint-Louis est mort à Tunis ; son fils a fait la
paix, et Edouard est rentré en Angleterre pour y devenir roi. Ainsi donc, celle qui devait
être considérée comme la dernière des croisades, a pris virtuellement fin.

Plusieurs autres petites croisades ont suivi, mais aucune ne mérite vraiment d’être
mentionnée. En réalité, à partir de 1270, on a appelé « croisade » toute guerre, aussi
modeste soit-elle, qui était engagée pour le compte de l’Eglise, même s’il s’agissait de
lutter contre des hérétiques dans des pays chrétiens.

Lés causes de l’échec


Les croisés n’ont pas réussi à libérer la Terre sainte de la souveraineté musulmane. En
jetant un regard en arrière, il est facile de comprendre les raisons de cet échec. On peut
noter un fait particulier, concernant l’histoire de chaque croisade : les rois et souverains
qui ont conduit chacune des expéditions se sont constamment querellés, chaque chef se
préoccupant davantage de ses propres intérêts que de la cause commune. Tous étaient
jaloux, et craignaient que leur compagnon ne remporte une victoire qui aurait accru son
influence ou sa bonne réputation. En face de ces hommes divisés, méfiants et peu
convaincus, se déployaient des guerriers sans peur, unis et audacieux, que dirigeait un
chef unique et absolu, qu’il s’agisse d’un calife ou d’un sultan.
Il existe cependant une autre cause de cet échec: c’est le fait que ces chefs
possédaient une vision limitée, tout à fait indigne de vrais chefs d’Etat. Ils n’avaient
aucune vision d’avenir. Ils ne recherchaient que des résultats immédiats et ne se rendaient
pas compte que pour fonder et préserver un royaume en Palestine, à des milliers de
kilomètres de chez eux, il était nécessaire d’établir des communications constantes avec
l’Europe occidentale, qui devait servir de source d’approvisionnement et de base solide.
La conquête de la Terre sainte n’a été qu’une intrusion, et non une libération. Les
habitants de la Palestine ont pratiquement été réduits en esclavage par les croisés, qui les
ont forcés à construire des châteaux, des forteresses et des palais pour des maîtres qu’ils
haïssaient. Ils ont donc accueilli chaleureusement leurs anciens souverains musulmans, à
leur retour, car si le joug imposé par ces derniers, dans le passé, avait été pesant, il était
toujours plus léger que celui des rois chrétiens de Jérusalem.

Les bons résultats des croisades


Cependant, par-delà l’incapacité des chefs européens à maintenir un royaume chrétien en
Palestine, les croisades ont eu quelques conséquences heureuses pour le continent euro-
péen. Après cette période, les pèlerins ont été protégés par le gouvernement turc, et les
persécutions ont cessé. En fait, le pays a connu une certaine prospérité, et les villes de
Bethléhem, de Nazareth et de Jérusalem ont même vu leur population et leur richesse
croître, par l’intermédiaire du flot de pèlerins qui venaient visiter la Palestine, leur
sécurité étant garantie par les autorités turques.
Après les croisades, s’est organisée une vraie surveillance des agressions
musulmanes sur les Européens. L’expérience des siècles passés a permis à ces derniers de
prendre conscience du danger que représentait l’islam. Les Espagnols se sont sentis
encouragés à livrer bataille aux Maures, qui occupaient et contrôlaient la moitié de leur
péninsule. Sous le règne de Ferdinand et d’Isabelle, les Espagnols ont soumis le royaume
des Maures en 1492 et chassé les musulmans du pays. A la frontière orientale de
l’Europe, Polonais et Autrichiens se sont tenus sur leur garde, et en 1683, ont repoussé la
marée des envahisseurs turcs lors d’une grande bataille livrée près de Vienne. Leur
victoire a marqué le début du déclin du puissant Empire turc.
Les croisades ont également eu pour effet d’améliorer les relations entre les Etats
européens. Les souverains et les chefs, mais aussi les chevaliers et même les soldats des
différents pays européens, ont commencé à se connaître et à se découvrir des intérêts
communs. Les nations ont développé alors un respect mutuel, et des alliances se sont
formées. Les croisades ont largement contribué au développement de l’Europe moderne.
D’un autre côté, elles ont donné un véritable coup de fouet au commerce. Les
besoins en matériel de toute sorte – armes, provisions, guides, navires – ont favorisé la
croissance de l’industrie et du commerce. Les croisades ont permis la découverte de la
richesse de l’Orient – ses tapis, sa soie, ses bijoux – et l’Europe occidentale a vu alors
apparaître une nouvelle classe intermédiaire entre le seigneur et le serf qui allait bien vite
s’enrichir : celle des marchands. Les villes sont devenues plus puissantes, et les châteaux
ont perdu peu à peu leur contrôle sur elles. Au cours des siècles qui ont suivi, les villes
sont devenues les centres de la liberté et des réformes, mettant ainsi un terme au contrôle
arbitraire des princes et des prélats.
Au début, la puissance de l’Eglise s’est fortement accrue grâce aux croisades. Les
guerres avaient été menées à l’appel de l’Eglise, qui montrait en cela sa domination sur
les princes et les nations. En outre, l’Eglise achetait des terres ou prêtait de l’argent sur
elles, comme garantie, auprès des chevaliers qui partaient en croisade. Dans toute
l’Europe, elle étendait ses possessions, et, en l’absence de souverains temporels, évêques
et papes contrôlaient la situation. En fin de compte, l’importance de cette richesse,
l’impudence de cette ambition et l’exercice peu scrupuleux de son pouvoir par le clergé
ont fait naître le mécontentement et préparé le terrain pour la révolte imminente des
réformateurs contre l’Eglise catholique romaine.

1
L’histoire de Pierre l’Ermite et de sa croisade ne repose sur aucune autorité sérieuse et les historiens modernes la
remettent en question.
2
Le 8 décembre 1917, la ville de Jérusalem a été encerclée par l’armée britannique, et trois jours plus tard, le 11
décembre, le général anglais Allenby est entré dans la ville et en a pris officiellement possession, au nom de son
gouvernement et des puissances alliées.
CHAPITRE 15

DÉVELOPPEMENT DU MONACHISME

Nous avons déjà retracé l’origine de la vie monacale dans les cavernes de la Haute-
Egypte, au cours du quatrième siècle. En Europe, le mouvement a d’abord été lent à se
développer, mais au Moyen Age, il a pris une ampleur considérable, à la fois chez les
hommes et chez les femmes. Le nombre de moines et de religieuses s’est accru
considérablement, avec des conséquences tantôt bonnes, tantôt mauvaises.

Les ordres monastiques


En Orient, les premiers ascètes vivaient dans l’isolement, chacun dans sa caverne ou sa
cabane, ou même sur sa colonne. En Europe occidentale, ils formaient des communautés
de vie. Au fur et à mesure que ces groupes croissaient en nombre et en importance, il
devenait nécessaire de les organiser et les gérer. C’est ainsi que quatre grands ordres ont
fait leur apparition.
Le premier de ces ordres a été celui des Bénédictins, fondé par Benoît de Nursie,
en 529, au Mont-Cassin, dans les Apennins, à mi-chemin entre Rome et Naples. Cet ordre
est vite devenu la plus importante communauté monacale d’Europe. A son tout début, il a
largement contribué à la christianisation et à la civilisation du nord du continent. Son
règlement exigeait l’obéissance de chaque membre au directeur du monastère, de même
que la vie dans la pauvreté. Les moines ou les religieuses ne pouvaient posséder aucun
bien propre et devaient faire vœu de chasteté. Cet ordre s’est montré très actif dans la vie
économique. Les Bénédictins ont abattu des forêts, drainé des étangs, cultivé des champs
et enseigné aux gens de nombreux arts utiles. La plupart des ordres qui se sont
développés ensuite étaient des ramifications ou des extensions de l’ordre des Bénédictins.
Les Cisterciens sont apparus en 1098, dans le but de renforcer la discipline propre
aux Bénédictins, qui s’était quelque peu relâchée avec le temps. Leur nom tire son origine
du hameau de Cîteaux, où l’ordre a été fondé par Robert de Molesmes. En 1112, l’ordre a
été réformé et réorganisé par Bernard de Clairvaux. En son sein, on attachait une grande
attention à l’art et à l’architecture, et plus particulièrement à la littérature. On y a recopié
de nombreux ouvrages anciens et écrit des nouveaux.
L’ordre des Franciscains a été fondé en 1209 par François d’Assise, l’un des
hommes les plus saints, les plus dévoués et les plus charitables de toute l’humanité. Cet
ordre, qui est né en Italie, s’est vite répandu dans toute l’Europe pour devenir ensuite le
plus important de tous, en nombre. On raconte qu’à l’époque de la peste noire, qui a
ravagé l’Europe au quatorzième siècle, plus de 124 000 moines franciscains ont péri en
portant secours aux mourants. La couleur de leurs habits les a faits devenir célèbres sous
le nom de « frères gris ».
L’ordre des Dominicains a été fondé en 1215 par un moine espagnol, du nom de
Dominique. Il s’est étendu à tous les pays d’Europe. A l’instar des Franciscains, les
Dominicains différaient des autres ordres en ce qu’ils étaient prédicateurs, et allaient un
peu partout fortifier la foi des croyants, pour s’opposer à la montée des « hérésies » dont
ils allaient devenir les plus farouches persécuteurs. On les appelait les « frères noirs » à
cause de leur habit. Comme les franciscains, on les appelait également les « frères
mendiants », car ils vivaient d’aumônes qu’ils recueillaient de porte en porte. Il existait
également des ordres semblables pour les femmes.

Les bienfaits du monachisme


Tous ces ordres où l’on pratiquait l’ascétisme, ont commencé de manière noble, et ont été
fondés par des hommes et des femmes qui se sont réellement sacrifiés pour les autres.
Leur influence a été tantôt bonne, tantôt mauvaise. Au début, pendant leur période de
développement, les ordres se sont révélés bénéfiques pour la société. Nous allons
considérer maintenant quelques conséquences heureuses du monachisme.
Pendant les années de guerre, et presque d’anarchie, les monastères étaient des
centres de paix et de tranquillité, où les personnes en danger trouvaient refuge. On y
accordait l’hospitalité aux voyageurs, aux malades et aux pauvres. Les hôtels et hôpitaux
modernes dérivent de l’hospice et du monastère. Souvent, le monastère ou le couvent
offrait de surcroît refuge et protection aux personnes sans ressource, et particulièrement
aux femmes et aux enfants. Les premiers monastères de Grande-Bretagne et du continent
ont encouragé le développement de l’agriculture : les moines y ont donné l’exemple en
drainant les terres, en contrôlant les cours d’eau, en construisant des routes et en cultivant
le sol. Dans les bibliothèques des monastères, ont été préservés de nombreux ouvrages
littéraires anciens, tant classiques que chrétiens. Les moines copiaient les livres et
écrivaient les biographies des hommes les plus remarquables de l’époque, les chroniques
de leur temps et les histoires du passé. La plupart des ouvrages religieux les plus beaux,
tels que les cantiques de Bernard de Clairvaux et l’Imitation de Jésus-Christ de Thomas a
Kempis, nous sont parvenus grâce au travail des monastères. Sans ces œuvres historiques,
le Moyen Age serait une période stérile. Les moines ont également joué un rôle
prépondérant dans l’instruction des jeunes, dont ils détenaient pratiquement le monopole.
La plupart des universités et des écoles du Moyen Age sont nées dans les abbayes et les
monastères.
En ce qui concerne la diffusion de l’Evangile, les moines ont été les premiers
missionnaires. Ils sont allés à la rencontre des barbares et les ont convertis au
christianisme. Augustin – homonyme du grand théologien – qui a quitté Rome pour l’An-
gleterre, en 597, et Patrick, qui a entrepris l’évangélisation de l’Irlande, aux environs de
l’an 431, sont des exemples de missionnaires sortis des monastères.

Les méfaits du monachisme


Cependant, à côté de ces effets bénéfiques du style de vie monacal, il y a eu également
des conséquences plus fâcheuses. Certaines d’entre elles sont apparues au moment même
où cette institution était à son apogée, quoi qu’elles ne se soient manifestées que plus
tard, quand le monachisme a dégénéré, perdant du même coup sa ferveur première, ses
buts élevés et sa discipline stricte. Voici quelques-uns de ces effets fâcheux :
Le monachisme a présenté le célibat comme un style de vie supérieur, ce qui n’est
ni naturel ni scripturaire. Il a imposé sa loi à des milliers d’hommes et de femmes, parmi
les plus remarquables de leur époque. Les foyers ont donc été fondés et les familles
gérées par des hommes et des femmes qui ne possédaient pas toujours de véritable idéal.
Le monachisme a retiré de la vie familiale, sociale, civique et nationale des multitudes de
gens. En temps de paix comme en période de guerre, des hommes valeureux, dont l’Etat
avait grand besoin, sont restés inactifs dans des monastères. On a affirmé que si les
moines et les ecclésiastiques de l’époque avaient pris les armes et combattu pour
défendre leur pays, Constantinople et l’Empire oriental auraient pu subsister. La richesse
croissante des monastères a contribué au relâchement de la discipline, à la luxure, à
l’oisiveté et à l’immoralité. Un grand nombre de couvents sont devenus des lieux de
perdition. Chaque nouvel ordre symbolisait certes un désir de réforme, mais ses
pensionnaires finissaient par s’abandonner à une conduite indigne d’un tel milieu. Au
départ, les monastères vivaient du travail de leurs occupants ; avec le temps, l’activité des
premiers jours a pratiquement cessé, et moines et religieuses ont été entretenus grâce aux
produits de leurs propriétés toujours plus fertiles, et aux contributions arrachées par la
force aux familles des environs, qu’elles soient riches ou pauvres. Les biens immobiliers
qui dépendaient des monastères étaient tous exempts d’impôts. Ainsi donc, les
populations se voyaient obligées de porter un fardeau de plus en plus lourd et insup-
portable. La rapacité des moines devait amener leur propre fin.
A l’aube de la Réforme, au seizième siècle, les monastères de toute l’Europe du
Nord étaient si peu respectés qu’ils ont été fermés un peu partout, ce qui a forcé ceux qui
les habitaient à se mettre à travailler au dehors pour subvenir à leurs propres besoins.
On a longtemps appelé cette époque « l’âge des ténèbres ». Cependant, ces siècles
ont donné au monde quelques-unes de ses plus belles réalisations, et toutes portent la
marque d’une influence directe de l’Eglise.

L’art et la littérature au Moyen Age


C’est au Moyen Age que la plupart des grandes universités sont apparues, et ont été
établies principalement par des hommes d’Eglise ; elles se sont développées à partir
d’écoles antérieures liées avec des cathédrales et des monastères. Il convient de citer ici
l’université de Paris, qui a accueilli, au douzième siècle, sous la direction d’Abélard,
plusieurs milliers d’étudiants, et également les universités d’Oxford, de Cambridge et de
Bologne – où des étudiants faisaient leurs études, en provenance de tous les pays
d’Europe. Toutes les grandes cathédrales européennes – véritables merveilles d’ar-
chitecture gothique – que le monde entier admire sans pouvoir espérer faire mieux ou
même aussi bien, ont été dessinées et construites au Moyen Age. Le réveil de la
littérature a d’abord eu lieu en Italie, avec la Divine Comédie de Dante, que ce dernier a
entreprise vers 1303, et qui a été suivie très vite par les écrits de Pétrarque (1340) et de
Boccace (1360).
Dans le même pays et vers la même époque, a eu lieu le réveil de l’art avec Giotto
(1298), qu’ont suivi plusieurs autres grands peintres, sculpteurs et architectes. Il convient
de se rappeler que la grande majorité de ces premiers peintres ont mis leur talent au
service de l’Eglise et que leurs œuvres, qui ornent aujourd’hui galeries d’art et musées, se
trouvaient auparavant dans les églises et les monastères.
CHAPITRE 16

LES ORIGINES DE LA RÉFORME

Pendant cette période, et particulièrement vers la fin, quelques lueurs d’espoir sont
venues éclairer un âge jusque-là plutôt sombre, comme pour annoncer l’arrivée prochaine
de la Réforme. Cinq grands mouvements de réforme se sont manifestés au sein de
l’Eglise, mais le monde n’était pas prêt à les accueillir, et ils ont tous été réprimés par la
persécution et par le sang.

Les Albigeois
Les Albigeois ou Cathares (mot d’origine grecque signifiant « purs ») ont vite pris de
l’importance au sud de la France, vers l’an 1170. Ils reniaient l’autorité de la tradition et
faisaient circuler le Nouveau Testament. Ils s’opposaient aux doctrines romaines
concernant le purgatoire, le culte des images et les prétentions des prêtres, tout en
épousant certaines vues prêchées dans le passé par les manichéens et en rejetant l’Ancien
Testament. En 1208, le pape Innocent III encouragea une croisade contre eux, et la secte
fut anéantie à la suite du massacre de la majeure partie de la population de la région,
catholique aussi bien que cathare.

Les Vaudois
Les Vaudois sont apparus vers la même époque, aux environs de l’an 1170, lorsque Pierre
Valdo, un commerçant de Lyon se mit à lire, expliquer, prêcher et distribuer les Ecritures,
auxquelles il se rapportait pour attaquer les usages et les doctrines de l’Eglise catholique.
Il a établi ensuite un ordre d’évangélistes, « les Pauvres de Lyon », qui ont parcouru le
centre et le sud de la France, en faisant de nombreux disciples. Ils ont subi de cruelles
persécutions, mais, chassés de France, sont allés se réfugier dans les vallées du nord de
l’Italie. Malgré des siècles de souffrance, ils sont demeurés fidèles et constituent
aujourd’hui une partie du protestantisme italien.

John Wycliffe
C’est John Wycliffe qui a déclenché le mouvement en faveur de la libération du joug de
la puissance romaine et de la réforme de l’Eglise en Angleterre. Il est né aux environs de
l’an 1320, et a fait ses études à l’université d’Oxford, où il a obtenu son doctorat en
théologie et est devenu, par la suite, la figure dominante des conciles. Il a attaqué les
franciscains et le monachisme en général, a rejeté l’autorité du pape en Angleterre, se
dressant du même coup contre elle. Il a combattu, dans ses écrits, la doctrine de la
transsubstantiation, selon laquelle, au cours de la messe, le pain et le vin deviennent
véritablement le corps et le sang de Christ. John Wycliffe les considérait comme de
simples symboles, et exigeait que l’on en revienne à un culte religieux plus simple, selon
le modèle du Nouveau Testament. Dans d’autres pays, il aurait subi le martyre, mais en
Angleterre, il a reçu la protection des nobles les plus puissants, et bien que l’Université
ait condamné certaines de ses doctrines, il a pu se retirer dans sa paroisse de Lutterworth
et vivre une existence tranquille en tant que prêtre. Son œuvre maîtresse a été la
traduction du Nouveau Testament en anglais, qu’il a achevée en 1380. L’Ancien
Testament, qu’il a traduit avec l’aide d’amis, a été publié en 1384, l’année de sa mort. Ses
disciples, que l’on appelait les Lollards, ont été nombreux au début. Cependant, les
persécutions qu’ils ont endurées sous les règnes des rois Henri IV et Henri V ont conduit
à leur disparition totale. La prédication et l’œuvre de traduction de John Wycliffe ont
préparé la voie à la Réforme.

Jan Hus
En Bohême, Jan Hus lisait les écrits de Wycliffe et prêchait ses doctrines, et en particulier
l’indépendance vis-à-vis de l’autorité du pape. Jan Hus avait été nommé recteur de
l’université de Prague, et avait, pendant un temps, exercé une grande influence dans toute
la Bohême. Le pape l’a ensuite excommunié et a jeté un interdit sur la ville de Prague, à
cause de sa présence. Hus s’est donc retiré, mais du fond de sa cachette, il a envoyé des
lettres dans lesquelles il réaffirmait ses points de vue. Deux ans après, il a accepté de se
rendre au concile de l’église catholique à Constance, près de la frontière suisse, après
avoir reçu un sauf-conduit de la part de l’empereur Sigismond. Cependant, cette
promesse impériale devait être violée en vertu du principe selon lequel « la parole donnée
à un hérétique n’a aucune valeur ». Hus a été condamné et brûlé vif en 1415, mais son
destin tragique a engendré un puissant élément réformateur dans son propre pays, et a
influencé la Bohême depuis ce jour jusqu’à maintenant.

Jérôme Savonarole
Né en 1452, Jérôme Savonarole était un moine appartenant à l’ordre des dominicains qui
vivait à Florence. Il était prieur du monastère de Saint-Marc. Il a prêché, à l’instar des
anciens prophètes, contre les maux sociaux, religieux et politiqués de son époque, attirant
dans la grande cathédrale de Florence des foules avides non seulement d’entendre, mais
de pratiquer ses enseignements. Pendant un temps, il a été le dictateur virtuel de la ville,
et y a accompli un semblant de réforme. Le pape l’a ensuite excommunié, puis
emprisonné, condamné et pendu, et son corps a été brûlé sur la place de la Seigneurie, à
Florence. Son martyre a eu lieu en 1498, soit dix-neuf ans seulement avant que Luther
n’affiche ses thèses sur la porte de la cathédrale de Wittenberg.

La chute de Constantinople
La chute de Constantinople, qui a eu lieu en 1453, est considérée par les historiens
comme l’événement marquant la fin du Moyen Age et le début des temps modernes.
L’Empire grec ne s’est jamais remis de la conquête de Constantinople par les croisés en
1204, mais les solides défenses, naturelles et artificielles de la ville l’ont longtemps
protégée contre les Turcs qui ont remplacé les Arabes à la tête du monde musulman. Les
provinces de l’Empire sont tombées l’une après l’autre, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que
la ville de Constantinople, qui devait céder en 1453, envahie par les Turcs sous la
conduite de Mohamed II. En une seule journée, l’église Sainte-Sophie a été transformée
en mosquée, et Constantinople est devenue la ville des sultans et la capitale de l’Empire
turc jusqu’en 1920. Après la Première Guerre mondiale, la capitale turque a été transférée
à Angora (aujourd’hui Ankara). L’Église grecque a gardé son patriarche qui n’a plus
qu’un pouvoir religieux, et réside à Constantinople (aujourd’hui Istanbul). La chute de
Constantinople, en 1453, a marqué la fin de l’ère de l’Église médiévale.
Erudits et grandes figures de l’époque
Considérons maintenant certains érudits et quelques grandes figures de la période que
nous venons d’étudier. Pendant les dix siècles de l’existence de l’Église médiévale, de
nombreux érudits ou grandes figures sont apparus, mais nous ne mentionnerons ici que
les quatre plus grands intellectuels de cette époque.

Anselme
Anselme est né en 1033 à Aoste, en Italie. Au début, à l’instar de beaucoup d’autres, il
était un grand voyageur, qui enseignait dans différents pays. Puis il s’est fixé à l’abbaye
du Bec, en Normandie, dont il est devenu abbé en 1078. Il a été nommé archevêque de
Canterbury et primat de l’Eglise d’Angleterre par William Rufus, en 1093. Cependant, il
a dû ensuite lutter contre William et son successeur, Henri Ier, afin d’obtenir liberté et
autorité pour l’Église. Il a été provisoirement banni du royaume. Il est l’auteur de
nombreux ouvrages théologiques et philosophiques, et a été appelé « le second Augustin
». Il est mort en 1109.

Abélard
Né en 1079, Pierre Abélard a été le penseur le plus audacieux du Moyen Age, en tant que
philosophe et théologien. On peut le considérer comme le fondateur de l’université de
Paris, qui a été la « mère » des universités européennes. Sa réputation en tant
qu’enseignant attirait des dizaines de milliers d’étudiants venus de toute l’Europe ; sa
pensée a influencé un grand nombre d’érudits et de grands hommes de la génération sui-
vante. Ses spéculations audacieuses et ses opinions très indépendantes l’ont plusieurs fois
amené au ban de l’Église. Cependant, son amour romantique pour la belle Héloïse, qui l’a
conduit à rompre ses vœux monastiques, est resté plus célèbre que son enseignement et
ses écrits. Abélard et Héloïse se sont mariés, mais ont dû se séparer par la suite. Tous
deux sont entrés alors au couvent. Abélard est mort abbé, et Héloïse abbesse.

Bernard de Clairvaux
Bernard de Clairvaux (1090-1153) était issu d’une famille noble. Il avait reçu une
éducation aristocratique, mais a ensuite préféré le couvent à la cour. En 1115, il a fondé à
Clairvaux un monastère de l’ordre des Cisterciens, et en est devenu le premier abbé. Sa
branche de l’ordre a pris racine dans de nombreux pays, et ses membres sont
communément appelés les Bernardins. Bernard a de façon remarquable allié, en sa propre
personne, la mystique et la pensée pratique. C’est lui qui a prêché et proclamé la seconde
croisade, en 1147. Homme à l’esprit large et au cœur tendre, il s’est opposé, par ses écrits
aux persécutions menées contre les juifs. Certains de ses cantiques, tels que « Jésus, la
seule pensée de toi » ou « Chef couvert de blessures » sont chantés dans maintes églises.
Ce n’est que vingt ans après sa mort qu’il a été canonisé. Luther a dit : « Si un moine
saint et craignant Dieu a jamais vécu, c’était bien Bernard de Clairvaux. »

Thomas d’Aquin
Le plus grand esprit du Moyen Age a été Thomas d’Aquin, qui a vécu de 1225 à 1274, et
a été appelé le « docteur universel », « le docteur angélique » et le « prince de la scolas-
tique ». Il est né à Aquin, dans le royaume de Naples, et c’est contre la volonté de ses
frères, les comtes d’Aquin, qu’il était entré chez les Dominicains. Pendant ses études, il
était tellement silencieux que ses camarades l’avaient surnommé « le bœuf muet ». Son
maître, Albert le Grand, avait répondu que « le bœuf remplirait un jour la terre du bruit de
son mugissement ». Il est devenu l’autorité la plus respectée et célébrée de la période
médiévale, tant pour sa philosophie que pour sa théologie. Ses écrits sont encore très
souvent cités, surtout par les érudits de l’Eglise catholique romaine. Il est mort en 1274.
CINQUIÈME PARTIE :

L’ÉGLISE DE LA RÉFORME
(1453-1648)

CHAPITRE 17

LA RÉFORME EN ALLEMAGNE

Les facteurs qui ont conduit à la Réforme


Pendant cette période d’environ deux cents ans, le fait majeur qui attire l’attention est la
Réforme, qui a débuté en Allemagne pour s’étendre ensuite à toute l’Europe du Nord,
permettant l’établissement d’Eglises nationales ne devant aucune fidélité à Rome.
Examinons d’abord les facteurs qui ont conduit à cette Réforme et qui ont aidé dans son
développement.

La Renaissance
L’un de ces facteurs est constitué par le mouvement remarquable qu’a été la Renaissance,
c’est-à-dire l’éveil de l’Europe qui s’est intéressée d’une manière toute nouvelle à la
littérature, à l’art et à la science. On est passé alors d’une mentalité ancienne à des buts
modernes et à des méthodes qui leur étaient appropriés. Au Moyen Age, les érudits
s’étaient surtout intéressés à la vérité religieuse et à la philosophie, lorsqu’elle était en
rapport avec la religion. C’est ainsi que les plus grands penseurs de cette époque ont été,
comme nous l’avons vu, des hommes d’Eglise. Avec la Renaissance, un intérêt nouveau
s’est manifesté envers la littérature classique, grecque et latine, et l’art, qui s’est vite
écarté de la religion ; en même temps que ce nouvel intérêt, sont apparues les premières
lueurs de la science moderne. Les grands noms de ce mouvement n’ont pas été des
prêtres ou des moines, mais des laïques, tout particulièrement en Italie, où la Renaissance
a pris naissance, sous forme d’un mouvement non religieux mais littéraire, sans être pour
autant ouvertement antireligieux, mais seulement sceptique et honnête dans sa quête de la
vérité. La plupart des intellectuels de cette époque-là étaient des hommes qui manquaient
de tout sentiment religieux. Les papes eux-mêmes étaient plus empreints de culture que
de foi. Au nord des Alpes, en Allemagne, en Angleterre et en France, le mouvement était
plus religieux, et l’on discernait un intérêt nouveau pour les Ecritures en grec et en
hébreu. On y cherchait le vrai fondement de la foi, en prenant ses distances avec les
dogmes énoncés par Rome. Au nord comme au sud, la Renaissance sapait les bases de
l’Eglise catholique romaine.

L’invention de l’imprimerie
L’invention de l’imprimerie a révélé dans la presse un porte-parole et un allié de la future
réforme. Cette invention a été l’œuvre de Gutenberg et a eu lieu en 1456 dans la ville
allemande de Mayence. Gutenberg a compris alors que l’on pouvait imprimer des livres
en se servant de caractères mobiles, que l’on pouvait facilement disséminer par milliers.
Depuis l’aube de l’histoire jusqu’à cette invention, les livres avaient circulé aussi vite que
possible, au fur et à mesure qu’on les copiait à la main. Au Moyen Age, une Bible coûtait
l’équivalent d’une année de salaire d’un ouvrier. Ce qui est révélateur de l’esprit de cette
époque-là, c’est que le premier livre imprimé a été la Bible. Grâce à l’imprimerie, l’usage
de la Bible est devenu courant, ce qui a entraîné sa traduction et sa distribution dans
toutes les langues de l’Europe. Ceux qui ont pu lire la Bible ont vite compris que l’Eglise
romaine dirigée par le pape, n’avait pas beaucoup de rapports avec l’idéal du Nouveau
Testament. Quant aux enseignements des réformateurs, une fois énoncés, ils ont été
exposés dans des livres et des brochures, qui ont pu circuler par millions à travers toute
l’Europe.

L’esprit nationaliste
On a vu également se développer alors un esprit nationaliste qui tranchait avec les luttes
qui, au Moyen Age, opposaient empereurs et papes ; cet esprit était plus populaire que les
actions royales. Le patriotisme des gens se manifestait lui-même dans le refus de se
soumettre à une puissance étrangère qui voulait s’imposer à l’ensemble des Eglises
nationales. Il s’agissait maintenant de résister à une décision papale prise dans un pays
éloigné, et concernant des évêques, des abbés et des dignitaires de l’Eglise. Les gens
étaient maintenant disposés à retenir le « denier de Saint-Pierre » qu’ils donnaient pour le
soutien financier du pape et la construction d’églises à Rome. Ils étaient déterminés à
restreindre l’autorité des conciles de l’église, et à placer le clergé sous l’influence des lois
et des tribunaux auxquels étaient soumis les laïques. Cet esprit nationaliste a fermement
appuyé le mouvement réformateur.

La Réforme en Allemagne
Tandis que l’esprit de réforme et d’indépendance se manifestait dans toute l’Europe, les
premières lueurs de l’incendie ont jailli en Allemagne, dans l’électorat de Saxe, sous la
direction de Martin Luther, moine et professeur à l’université de Wittenberg. Examinons
maintenant les premières étapes de cet incendie.

La vente des indulgences


Le pape de l’époque, Léon X, avait besoin d’importantes sommes d’argent afin d’achever
la construction de l’église Saint-Pierre de Rome. Il avait alors chargé un certain Jean
Tetzel de voyager à travers l’Allemagne afin de vendre des certificats, signés par la main
du pape, et permettant d’obtenir le pardon de tous les péchés. Cette mesure était valable
non seulement pour tous les porteurs de certificats, mais également pour les amis vivants
ou morts en faveur desquels on les achetait, sans confession, sans repentance, sans
pénitence ou même absolution accordée par un prêtre. Tetzel disait aux gens : « A peine
votre argent a-t-il sonné dans ma caisse, que les âmes de vos amis sont libérées du
purgatoire et s’envolent vers le ciel. » Luther a prêché contre Tetzel et la vente des indul-
gences, dénonçant son enseignement avec des termes dépourvus de toute mesure.

Les thèses de Luther


La date retenue par les historiens pour marquer le début de la Réforme est celle du 31
octobre 1517. Ce matin-là, Martin Luther a fait afficher sur la porte en bois de chêne de
la cathédrale de Wittenberg un parchemin contenant 95 thèses ou déclarations. Presque
toutes avaient trait aux indulgences, mais visaient également de plein fouet l’autorité du
pape et la prêtrise. Les dirigeants de l’Eglise ont alors tenté vainement de l’arrêter soit par
la force, soit par les flatteries. Luther a tenu ferme, et la tempête qui s’est alors levée
contre lui ne l’a rendu que plus résolu à s’opposer aux doctrines et aux pratiques qui ne se
trouvaient pas dans la Bible.

La destruction de la bulle papale


Après maintes controverses, ainsi que la publication de brochures qui ont fait connaître
les opinions de Luther dans toute l’Allemagne, les enseignements de ce dernier ont été
condamnés de manière formelle, avant qu’il ne soit excommunié par une bulle1 du pape
Léon X en juin 1520. L’électeur de Saxe, Frédéric le Sage, s’est alors vu ordonner de
livrer Luther au tribunal et au châtiment, mais il a préféré lui offrir sa protection, car il
regardait ses vues d’un œil favorable. Luther a accueilli son excommunication avec
défiance et l’a appelée « la bulle exécrable de l’Antéchrist ». Le 10 décembre 1520, il l’a
brûlée en public devant les portes de Wittenberg, en présence d’un groupe de professeurs
d’université, d’étudiants et du peuple. Il a jeté également au feu, ce jour-là, des
exemplaires des canons ou lois promulguées par les autorités de Rome. Par cet acte,
Luther a exprimé son renoncement définitif à la religion catholique romaine.

La diète de Worms
En 1521, Luther a été sommé de se rendre devant la diète ou le conseil suprême du
gouvernement allemand, qui se réunissait à Worms, au bord du Rhin. Le nouvel
empereur, Charles-Quint, lui avait promis un sauf-conduit, et Luther s’est donc rendu à
l’assemblée, malgré les mises en garde de ses amis, qui craignaient qu’il ne subisse le
même sort que Jan Hus, dans de telles circonstances, lors du concile de Constance en
1415. Luther a dit alors : « J’irai à Worms, quand il s’y trouverait autant de diables qu’il
y a de tuiles sur les toits. » Le 17 avril 1521, Luther se présentait devant la diète, que
présidait l’empereur. Lorsque ce dernier lui a demandé s’il acceptait de rétracter les
déclarations contenues dans ses livres, après avoir réfléchi, il a répondu qu’il ne pouvait
rétracter que ce qui était désapprouvé par l’Ecriture ou la raison, concluant en ces termes
: « Me voici, je ne peux autrement. Que Dieu me vienne en aide ! » On a alors supplié
l’empereur Charles-Quint de saisir Luther, sous prétexte que la parole donnée à un
hérétique n’avait pas de valeur, mais le monarque l’a laissé quitter Worms en paix.

Wartbourg
Tandis que Luther retournait chez lui, il a été arrêté d’une manière soudaine par les
soldats de l’électeur de Saxe Frédéric le Sage et emmené, pour sa propre sécurité, au
château de Wartbourg, en Thuringe. Il est resté là près d’un an, vivant sous un
déguisement, tandis que la guerre et la révolte sévissaient dans tout l’Empire. Il n’est pas
resté oisif. Durant sa retraite, il a traduit le Nouveau Testament en allemand, œuvre qui
aurait suffi à le rendre immortel, car sa version des Ecritures est considérée comme le
fondement de la langue allemande écrite. Ce travail a été fait en 1521. L’Ancien
Testament n’a été achevé que sept ans plus tard. Quittant Wartbourg pour se rendre à
Wittenberg, il a repris la direction du mouvement pour la formation d’une Eglise
réformée, juste à temps pour la garder d’excès extravagants.
L’origine du mot « protestant »
La division des Etats allemands en Etats réformés et Etats catholiques romains a calqué
celle du Nord et du Sud. Les princes sudistes, sous la direction de l’Autriche, ont adhéré à
Rome, tandis que ceux du nord ont suivi, en grande majorité, l’enseignement de Luther.
En 1529, une diète s’est réunie à Spire, dans le vain espoir de réconcilier les deux partis.
Les souverains catholiques y étaient majoritaires, et ont condamné les doctrines
luthériennes. Les princes fidèles à Rome ont interdit les enseignements de nature
luthérienne dans tous les Etats où ils n’avaient pas l’adhésion de la majeure partie de la
population. Ils ont exigé, d’autre part, que dans les Etats qui étaient déjà acquis au
luthéranisme, les catholiques soient autorisés à pratiquer librement leur religion. Les
princes luthériens ont émis une protestation formelle à cette exigence injuste, ce qui leur
a valu le nom de protestants. Leur doctrine a pris logiquement le nom de religion
protestante.

1
Les décrets du pape sont appelés « bulles », du mot latin bulla qui signifie « sceau ». Le nom est appliqué à tout
document portant un sceau officiel.
CHAPITRE 18

PRINCIPES ET EXTENSION DE LA RÉFORME

La Réforme dans les autres pays


Au moment où la Réforme en était encore à ses premiers balbutiements en Allemagne, le
même esprit s’est manifesté dans plusieurs autres pays d’Europe. Au sud, en Italie et en
Espagne, par exemple, il a été écrasé par une main impitoyable. En France et aux Pays-
Bas, le sort de la Réforme était encore des plus incertains. Par contre, dans les pays de
l’Europe du Nord, la nouvelle religion surmontait toutes les oppositions et prenait le
pouvoir un peu partout.

Zwingli en Suisse
En Suisse, la Réforme s’est développée indépendamment du mouvement allemand, mais
à la même époque. L’action a été menée par Ulrich Zwingli qui, en 1517, s’est élevé
contre la « rémission des péchés » qui était soi-disant accordée à toute
personne effectuant un pèlerinage à l’autel de la Vierge, à Einsiedeln. En 1522, il a
rompu définitivement avec Rome. La Réforme a d’abord été organisée à Zurich, pour
devenir bien plus radicale qu’en Allemagne. Cependant, ses progrès ont été ralentis par la
guerre civile qui a éclaté entre les cantons catholiques et protestants, et au cours de
laquelle Zwingli a été tué, en 1531. La Réforme a quand même suivi son cours et trouvé
un nouveau dirigeant en la personne de Jean Calvin, le plus grand théologien de l’Eglise
après Augustin. Son Institution de la religion chrétienne, publiée en 1536, alors que
Calvin n’était âgé que de vingt-sept ans, constitue le point de référence de la doctrine
protestante.

Les pays scandinaves


Le royaume scandinave, qui comprenait à l’époque le Danemark, la Suède et la Norvège,
tous trois dirigés par un gouvernement commun, a très vite embrassé l’enseignement de
Luther, que le roi Christian II accueillit favorablement. Pendant quelque temps, les
querelles politiques et la guerre civile ont entravé la progression de la Réforme, mais à la
fin, les trois pays ont adopté les points de vue de Luther.

En France
En France, l’Eglise catholique romaine jouissait d’une plus grande liberté que dans le
reste de l’Europe. On y ressentait moins le désir d’une indépendance ecclésiastique vis-à-
vis de Rome. Cependant, au sein du peuple français, un mouvement s’est dessiné en
faveur d’une réforme, avant même celui qu’a connu l’Allemagne. C’est ainsi qu’en 1512,
Jacques Lefèvre a écrit et prêché sur la doctrine de la « justification par la foi ». Deux
partis se sont manifestés à la cour et parmi le peuple, et les rois suivants, qui étaient tous
officiellement catholiques, ont pris parti tour à tour pour l’un et l’autre. Cependant, le
protestantisme a pratiquement reçu un coup mortel, lors du massacre de la Saint-
Barthélemy, le 24 août 1572, quand la plupart de ses dirigeants et des milliers de ses
adeptes ont été assassinés. Malgré la persécution, la foi réformée a survécu, et une
minorité de Français ont embrassé le protestantisme. Bien que peu nombreux, ils ont
exercé une influence certaine.

Aux Pays-Bas
Au début de la Réforme, les Pays-Bas, qui comprenaient les royaumes actuels de
Hollande et de Belgique étaient soumis à la puissance de l’Espagne. Ils ont très vite
accepté le nouvel enseignement, mais ont dû faire face à la terrible opposition des régents
espagnols. Aux Pays-Bas, la Réforme représentait une revendication en faveur de la
liberté politique et religieuse, et la tyrannie exercée par les Espagnols a provoqué la
révolte. Après une guerre longue et très dure, les Pays-Bas ont obtenu leur indépendance
sous la direction de Guillaume le Taciturne. Cependant, cet état de fait n’a été reconnu
officiellement qu’en 1648, soit une soixantaine d’années après la mort de Guillaume. Au
nord, la Hollande est restée protestante, mais au sud, la Belgique est demeurée
catholique.

En Angleterre
En Angleterre, le mouvement réformateur a été une suite de progrès et de reculs, en
raison de ses relations politiques, de la différence d’attitude des souverains successifs du
royaume et du conservatisme propre au caractère anglais. Le mouvement réformateur a
vu le jour sous le règne d’Henri VIII grâce à un groupe d’étudiants de la littérature
classique et de la Bible. Certains d’entre eux, tel Sir Thomas More, n’ont pas poussé leur
recherche plus loin, et sont restés catholiques. D’autres ont osé aller jusqu’à embrasser la
foi protestante. L’un des dirigeants du mouvement a été John Tyndale, qui a traduit le
Nouveau Testament dans sa langue maternelle. Cette œuvre constitue la première version
anglaise de l’Ecriture, après l’invention de l’imprimerie, et celle qui, plus que toute autre,
a façonné toutes les versions suivantes. Tyndale est mort en martyr à Anvers en 1536.
Plus tard s’est levé un autre dirigeant réformateur, Thomas Cranmer, archevêque de
Canterbury. Après avoir contribué à faire de l’Angleterre un pays protestant, il a fait
marche arrière, sous le règne de la reine catholique Marie, dans l’espoir de sauver sa
propre vie. Cependant, lorsqu’il a été condamné à mourir sur le bûcher, il est revenu sur
son reniement. La Réforme a été à la fois encouragée et freinée par le roi Henri VIII, qui
a rompu avec Rome parce que le pape ne voulait pas sanctionner son divorce avec la
reine Catherine, la sœur de l’empereur Charles-Quint. Il a ensuite établi en Angleterre
une Eglise catholique dont il s’est nommé lui-même chef. Henri VIII a fait condamner à
mort catholiques et protestants qui ne partageaient pas ses vues.
Sous le règne d’Edouard VI, un jeune homme qui demeura peu de temps sur le
trône, la cause de la Réforme a fait des progrès considérables. Sous la conduite de
Cranmer et de quelques autres, l’Eglise d’Angleterre a été établie, et le livre des prières a
été publié dans son style riche et cadencé. La reine Marie, qui a succédé à Edouard VI,
était une catholique fanatique, qui a vite entrepris de ramener ses sujets dans le giron de
la vieille Eglise, en rallumant les feux de la persécution. Elle ne devait régner que cinq
ans, mais cette période a été suffisante pour envoyer au martyre près de trois cents
protestants. Avec l’accession au trône d’Elisabeth, la plus capable des souverains anglais,
les prisonniers ont été relâchés, les exilés rappelés, la Bible remise à l’honneur à la fois
dans les Eglises et dans les foyers, et pendant ce long règne qui a donné le qualificatif d’«
élisabéthain » à l’âge le plus religieux de l’histoire de l’Angleterre, l’Eglise de ce pays a
été rétablie et a pris la forme qu’elle a gardée jusqu’à ce jour.

En Ecosse
Au début, la Réforme n’a avancé que lentement en Ecosse, où le cardinal Beaton et la
régente Marie de Guise, mère de la reine Marie, géraient l’Eglise et l’Etat avec une
poigne de fer. Le cardinal a été assassiné, et la régente est morte. Peu de temps après,
John Knox a pris la tête du mouvement réformateur en 1559. Grâce à ses vues radicales
et dénuées de tout compromis, à sa détermination sans faille et à son énergie
indomptable, malgré l’opposition puissante et la fascination exercée par la reine
catholique Marie, il a pu détruire tous les vestiges de l’ancienne religion et porter la
réforme bien au-delà de ce qu’elle a été en Angleterre. L’Eglise presbytérienne qu’il a
établie en Ecosse est devenue l’Eglise officielle du pays.
A l’aube du seizième siècle, l’unique Eglise de l’Europe occidentale était l’Eglise
catholique, qui était apparemment assurée de la fidélité de tous les royaumes. Avant la fin
de ce même siècle, chacun des pays du Nord de l’Europe situés à l’ouest de la Russie
avait brisé ses liens avec Rome et établi sa propre Eglise nationale.

Les principes de la Réforme


Si, dans les pays de l’Europe du Nord, on a noté des divergences de vues sur les
questions de doctrine et d’organisation, à la suite de la Réforme, il n’est pas si difficile
d’identifier la plate-forme commune des Eglises protestantes. Il y a cinq principes
importants de la Réforme.

Une religion biblique


Le premier de ces principes est que la vraie religion est fondée sur les Ecritures. Les
catholiques de l’époque avaient substitué l’autorité de l’Eglise à celle de la Bible. Ils
enseignaient que l’Eglise est infaillible, et que l’autorité de la Bible dépendait de
l’autorisation que donnait l’Eglise de la lire. Ils privaient les laïcs du droit d’accès aux
Ecritures et s’opposaient fermement à tout projet de traduction en une langue que le
peuple aurait comprise. Les réformateurs ont proclamé que la Bible contenait les
principes mêmes de la foi et de la pratique religieuse. Ils affirmaient également
qu’aucune doctrine ne devait être acceptée si elle n’était pas enseignée dans la Bible. La
Réforme a permis à la Bible de retrouver sa place au sein du peuple, et replacé ses
enseignements en position d’autorité. C’est grâce aux réformateurs et principalement
dans les pays protestants que la Bible est maintenant publiée à des millions
d’exemplaires.

Une religion rationnelle


Le second principe de la Réforme était que la religion doit être rationnelle et intelligente.
Le catholicisme romain avait introduit dans le credo de l’Eglise des doctrines
irrationnelles telles que la transsubstantiation. Il avait, en outre, laissé place, dans sa
discipline, à des idées absurdes, comme l’indulgence papale, sans parler des pratiques
superstitieuses relatives au culte des images. Tout en assujettissant, comme il convient, la
raison à la révélation, les réformateurs ont reconnu la première comme étant un don
divin. C’est pourquoi ils ont plaidé pour un credo, une discipline et un culte qui
n’outragent en rien la nature rationnelle de l’homme.

Une religion personnelle


Le troisième grand principe que la Réforme a mis en exergue est celui de la religion
personnelle. Dans le système propre au catholicisme romain, une porte séparait
l’adorateur de son Dieu. Le prêtre était le seul à en posséder la clé. Le pécheur repentant
ne confessait pas ses péchés à Dieu, mais au prêtre. Il n’obtenait pas son pardon de Dieu,
mais du prêtre, qui seul, pouvait prononcer l’absolution. L’adorateur ne priait pas Dieu le
Père, par l’intermédiaire de Christ, le Fils ; il s’adressait à un saint, qui était censé
intercéder pour lui auprès d’un Dieu trop élevé pour que l’homme puisse L’approcher
pendant sa vie sur terre. En réalité, Dieu était considéré comme un être peu aimable, qu’il
convenait d’apaiser grâce à la vie ascétique des saints, hommes et femmes, dont les
prières seules pouvaient permettre aux humains d’être sauvés de la colère de Dieu. Les
plus pieux ne pouvaient pas se tourner vers la Bible, pour trouver une direction ; ils
devaient se contenter d’un enseignement de seconde main, à savoir l’interprétation de la
Parole faite par les conciles et les canons de l’Eglise. Les réformateurs ont balayé toutes
ces barrières. Ils ont montré au croyant que l’on pouvait prier directement à Dieu, et qu’Il
pouvait lui accorder Son pardon et Sa grâce sans aucun intermédiaire. Ils ont introduit
chaque âme dans la présence de Dieu et la communion de Jésus-Christ.

Une religion spirituelle


Les réformateurs ont également insisté sur le côté spirituel de la religion, et non plus sur
sa forme. Les catholiques avaient recouvert la simplicité de l’Evangile d’un amas de
formes et de cérémonies qui avaient complètement obscurci sa vie et son esprit. La
religion était autrefois faite de services externes rendus sous la direction du prêtre, au lieu
de résider dans l’attitude du cœur envers Dieu. Il existait certes de nombreux croyants à
l’ardeur et à la spiritualité remarquables, au sein du catholicisme romain, des hommes
tels que Bernard de Clairvaux, François d’Assise et Thomas a Kempis, qui vivaient en
communion intime avec Dieu. Cependant au sein de l’Eglise, et d’une manière générale,
la religion était plutôt celle de la lettre et non celle de l’esprit. Les réformateurs ont mis
l’accent sur les traits intérieurs et non plus les traits extérieurs de la religion. Ils ont remis
au rang d’expérience vitale l’ancienne doctrine qui affirmait « le salut par la foi en Christ
et par la foi seule ». Ils ont proclamé que les hommes devenaient justes, non par des
formes ou des pratiques extérieures, mais grâce à la vie spirituelle et intérieure, « la vie
de Dieu dans l’âme humaine ».

Une religion nationale


Le dernier principe mis en vigueur grâce à la Réforme concerne l’apparition d’une Eglise
nationale, distincte de l’Eglise universelle. Le but de la papauté et de la prêtrise avait été
d’assujettir l’Etat à l’Eglise, conférant ainsi au pape la suprématie sur les nations. Partout
où le protestantisme a triomphé, on a vu s’élever une Eglise nationale, autonome et in-
dépendante de Rome. Ces Eglises nationales ont pris différentes formes, épiscopales en
Angleterre, presbytériennes en Ecosse et en Suisse, et quelque peu hybrides dans les pays
nordiques. L’exception est représentée par le mouvement anabaptiste qui a mis l’accent
sur la notion d’Eglise libre. Au sein de l’Eglise catholique romaine, le culte avait lieu en
latin. De son côté, chaque Eglise protestante a tenu à voir son culte se dérouler dans la
langue des adorateurs.
CHAPITRE 19

LA CONTRE-RÉFORME

Peu après le début de la Réforme, l’Eglise catholique a entrepris un important effort


visant à regagner le terrain perdu en Europe, à renverser la foi protestante et à développer
les missions d’origine catholique dans les pays étrangers. Cet effort ou mouvement a été
appelé la Contre-Réforme.

La réforme au sein de l’Eglise catholique


Au sein de l’Eglise catholique, le désir de réforme s’est exprimé par le concile de Trente,
convoqué en 1545 par le pape Paul III. Son but principal était d’examiner et de mettre un
terme aux abus qui avaient rendu nécessaire la Réforme. Le concile s’est réuni à plusieurs
reprises, et en plus d’un endroit, surtout à Trente, actuellement en Italie, à environ cent
kilomètres de Venise. Il a réuni tous les évêques et les abbés de l’Eglise, et a duré près de
vingt ans, pendant les règnes de quatre papes, de 1545 à 1563. L’espoir secret des
participants était d’établir un pont permettant de franchir le fossé séparant catholiques et
protestants, et de réunir de nouveau les familles du christianisme, mais cela n’a pas
réussi. De nombreuses réformes ont cependant été réalisées, les doctrines de l’Eglise ont
été énoncées de manière définitive, et les protestants euxmêmes ont admis que les papes
qui ont régné après le concile de Trente ont été meilleurs que la plupart de ceux qui les
avaient précédés. On peut qualifier le résultat de ce concile de « réforme conservatrice »
au sein de l’Eglise catholique.

L’ordre des Jésuites


L’un des facteurs les plus puissants et influents de la Contre-Réforme a été l’ordre des
Jésuites, fondé en 1534 par un Espagnol, Ignace de Loyola. Cet ordre monastique était
caractérisé par une discipline des plus strictes, une fidélité complète à l’Eglise et à
l’ordre, une grande consécration à Dieu et un fort prosélytisme. Son but principal était la
lutte contre le protestantisme, avec des méthodes à la fois ouvertes et secrètes. L’ordre est
devenu si puissant qu’il s’est attiré la plus vive opposition, même dans les pays
catholiques. Il a été supprimé dans la grande majorité des Etats européens, et le pape
Clément XIV a promulgué, en 1773, un décret qui l’interdisait au sein de l’Eglise.
Cependant, l’ordre a continué d’exister, d’abord en secret, puis ouvertement, avant d’être
reconnu de nouveau par le chef de l’Eglise en 1814. Il est aujourd’hui l’une des forces les
plus puissantes qui travaillent à l’expansion et au renforcement de l’Eglise catholique
dans le monde.

Une persécution active


La persécution active a constitué une autre arme de choix entre les mains de l’Eglise,
dans sa lutte contre l’esprit vivant de la Réforme. Il est vrai que les protestants ont eux
aussi persécuté les hérétiques, parfois même jusqu’à la mort. Cependant, leur mobile
était, en général d’ordre politique, plutôt que d’ordre religieux. En Angleterre, la plupart
de ses victimes étaient des catholiques qui avaient conspiré contre la reine Elisabeth. Sur
le continent, tous les gouvernements qui étaient fidèles au catholicisme ont cherché, par
l’épée et le bûcher à extirper la foi protestante. En Espagne, l’Inquisition s’est dé-
veloppée, et des multitudes sans nombre ont été torturées et brûlées. Aux Pays-Bas, les
souverains espagnols ont entrepris de mettre à mort quiconque serait soupçonné
d’hérésie. En France, l’esprit de la persécution a connu son apogée lors du massacre de la
Saint-Barthélemy, et pendant les semaines qui ont suivi en 1572, quand, d’après diverses
estimations, entre vingt et soixante-dix mille protestants ont péri. Ces persécutions, que
l’on retrouve dans tous les pays où le protestantisme ne contrôlait pas le gouvernement,
ont sérieusement ralenti la progression de la Réforme, et ont même réussi, en certains
endroits, comme en Bohême et en Espagne, à l’écraser complètement.

Les efforts missionnaires au sein du catholicisme


Les efforts missionnaires de l’Eglise catholique doivent être également comptés au
nombre des forces qui se sont manifestées dans la Contre-Réforme. Ils sont
principalement l’œuvre des Jésuites, même si ces derniers n’en ont pas eu l’exclusivité.
Ces efforts ont eu pour fruit la conversion de la plupart des races indigènes de
l’Amérique du Sud et du Mexique, et également de la majeure partie des habitants du
Canada. On a assisté en même temps à l’implantation de grandes missions en Inde et dans
les pays voisins, sous la direction d’un saint homme, François Xavier, qui était l’un des
fondateurs de la compagnie de Jésus. Les missions catholiques dans les pays païens ont
commencé des siècles avant les missions protestantes, et ont considérablement augmenté
le nombre des croyants et la puissance de l’Eglise.

La guerre de Trente Ans


Les intérêts et les buts opposés des Etats « réformés » et catholiques d’Allemagne ont eu
pour effet inévitable une guerre. Celle-ci a commencé en 1618, soit un siècle après le
début de la Réforme. Elle a finalement concerné presque toutes les nations européennes.
On l’a appelée la guerre de Trente Ans. Les querelles politiques y ont côtoyé les rivalités
religieuses, et il est même arrivé que des groupes partageant la même foi se battent.
Pendant près d’une génération, l’Allemagne s’est trouvée déchirée par une guerre qui
n’en finissait plus. C’est en 1648 qu’un terme a été mis à cette guerre, par le traité de
Westphalie, qui a établi les frontières des Etats catholiques et protestants. Elles sont
pratiquement les mêmes, aujourd’hui encore. On peut considérer que la période de la
Réforme, proprement dite, a pris fin à cette époque.

Les grandes figures de l’époque


Une époque aussi importante et riche en événements qui ont touché de nombreux pays, a
nécessairement connu de grandes figures, tant catholiques que protestantes. Nous ne
pouvons citer que quelques-unes d’entre elles, dans un récit aussi court.

Erasme
Erasme (de son vrai nom Desiderius Erasmus) est né à Rotterdam, aux Pays-Bas, en
1466. Il a été l’un des grands personnages de l’époque de la Renaissance et de la
Réforme. Formé dans un monastère et ordonné prêtre en 1492, il s’est consacré ensuite à
la littérature. Il a vécu à plusieurs reprises à Paris, en Angleterre, en Alsace, en Suisse et
en Italie, mais résidait principalement à Bâle. Avant même l’avènement de la Réforme, il
était devenu un critique impitoyable de l’Eglise catholique, dans la plupart de ses écrits,
dont le plus célèbre a été, sans aucun doute, son Eloge de la folie. Cependant, son œuvre
la plus importante et la plus valable a été son édition du Nouveau Testament en grec,
avec traduction en latin. Si Erasme a beaucoup fait pour préparer le chemin de la
Réforme, il ne s’est cependant jamais joint au mouvement. Il est resté catholique et a
critiqué, plus tard, les réformateurs, avec autant d’ardeur qu’il en avait manifestée à
l’égard de la vieille Eglise. Il est mort en 1536.

Martin Luther
Le personnage le plus important de cette époque est sans conteste Martin Luther, « le
fondateur de la civilisation protestante ». Né en 1483 à Eisleben, il était fils d’un mineur,
qui, au prix de grands sacrifices, l’avait envoyé à l’université d’Erfurt. Luther se destinait
au droit, quand il a soudainement ressenti un appel à se faire moine. Il est aussitôt entré
dans un monastère augustinien. Ordonné prêtre, il s’est vite distingué par ses capacités.
Envoyé en 1510 à Rome, il y a été très déçu par l’esprit mondain et la perversité qui
régnaient dans l’Eglise. En 1517, il a entamé sa carrière de réformateur en marquant son
opposition à la vente des « indulgences » (remise de la peine due aux péchés) et, comme
nous l’avons vu, en affichant ses thèses à la porte de l’église de Wittenberg. Après son
excommunication, il a été convoqué à Rome, mais, condamné en son absence par le pape
Léon X, il a brûlé la bulle papale en 1520. C’est le 18 avril 1521 qu’il donna sa célèbre
réponse à la diète de Worms. Sur le chemin du retour, menacé d’assassinat par ses
ennemis, il a été fait prisonnier par ses amis et caché pendant près d’un an dans le château
de Wartbourg. Là, il a consacré son temps à la traduction en allemand du Nouveau
Testament. De retour à Wittenberg, il a repris la direction du mouvement réformateur. En
1529, un effort a été entrepris en vue d’unir les disciples de Luther et ceux de Zwingli,
mais le tempérament ferme et sans compromis de Luther a vite voué cette tentative à
l’échec. Luther a beaucoup écrit. Ses œuvres ont circulé dans toute l’Allemagne.
Cependant, la plus influente d’entre elles a été sa traduction incomparable de la Bible. Il
est mort le 18 février 1546 dans sa ville natale, âgé de soixante-trois ans.

Jean Calvin
Jean Calvin a été le plus grand théologien du christianisme après Augustin, l’évêque
d’Hippone. Il est né à Noyon, au nord de Paris, le 10 juillet 1509 et est mort à Genève, le
27 mai 1564. Il a étudié à Paris, à Orléans et à Bourges, a embrassé les enseignements de
la Réforme en 1528, et a ensuite été banni de Paris. En 1536, il a publié à Bâle
L’Institution de la religion chrétienne, qui est devenue le fondement de la doctrine de
toutes les Eglises protestantes non luthériennes. En 1536, il a fui à Genève, où il est
demeuré jusqu’à sa mort, à l’exception de quelques années de bannissement. L’Académie
protestante, qu’il a fondée avec Théodore de Bèze et d’autres réformateurs, est devenue
l’un des principaux centres du protestantisme en Europe. Les théologies calviniste et
luthérienne possèdent des caractéristiques rationnelles et radicales qui ont inspiré les
mouvements libéraux des temps modernes, dans l’Etat et l’Eglise, et ont puissamment
contribué à l’extension de la démocratie dans le monde.

Thomas Cranmer
Thomas Cranmer peut être considéré comme le chef de la Réforme en Angleterre, car il a
été le premier protestant à diriger l’Eglise de ce pays. Encore jeune homme, il a été re-
marqué d’un œil favorable par le roi Henri VIII, lorsqu’il a lancé un appel aux
universités européennes sur la question du divorce du roi. Il a servi Henri VIII lors de
plusieurs missions et a été nommé ensuite archevêque de Canterbury. Bien que
progressiste dans ses voies, il était également timide et flexible et a utilisé son influence
pour encourager des mesures plus modérées que radicales, lorsqu’il s’agissait de réformer
l’Eglise. Pendant la minorité du roi Edouard VI, il a participé à la régence et a pu ainsi
servir la cause du protestantisme dans son pays. Cranmer a surtout contribué à la
compilation du livre de prières, et est l’auteur de presque tous les articles de religion.
Lors de l’accession au trône de la reine Marie Tudor, il s’est vu retirer son poste
d’archevêque, et a été emprisonné. Devant la souffrance, il a renié ses opinions protes-
tantes dans l’espoir de sauver sa vie, mais n’a pu échapper au bûcher. Avant son martyre,
en 1556, il est revenu sur son reniement et est mort courageusement, tendant devant lui sa
main droite – celle qui avait signé l’acte de reniement – afin qu’elle puisse brûler la
première.

John Knox
John Knox, le fondateur de l’Eglise d’Ecosse, a été fort justement appelé « le père de
l’Ecosse ». Il est né vers 1505, dans les Lowlands, a étudié à l’université de Saint-
Andrews pour devenir prêtre, mais une fois ordonné, il a choisi le professorat au lieu du
pastorat. Ce n’est qu’à l’âge de 42 ans, vers 1547, qu’il a embrassé la cause de la
Réforme. Il a été ensuite fait prisonnier, en même temps que d’autres réformateurs, par
les alliés français de la reine-mère, et envoyé en France, où il a servi dans les galères,
avant d’être relâché et de passer plusieurs années en exil, sur le continent, sous le règne
d’Edouard VI et également après l’accession de la reine Marie au trône. A Genève, il a
rencontré Jean Calvin, et il a adopté ses vues, à la fois au sujet de la doctrine et du
gouvernement de l’Eglise. Il est retourné en Ecosse en 1559, et est devenu aussitôt le
chef, sinon le maître absolu de la Réforme dans ce pays. Il a pu établir de manière
définitive la foi et le système propre aux presbytériens, et a conduit, dans son pays, une
réforme plus radicale que toutes celles qu’ont connues les autres pays d’Europe. Il est
mort en 1572. Tandis que son corps descendait dans la tombe, le régent d’Ecosse,
Morton, l’a montré du doigt et a déclaré : « Voilà bien un homme qui n’a jamais eu peur !
»

Ignace de Loyola
Les deux dernières grandes figures de cette époque qu’il est impossible de ne pas citer ici
font partie de l’Eglise catholique. La première figure est celle d’Ignace de Loyola,
citoyen espagnol né en 1491 ou 1495 au château de Loyola, duquel il a tiré son nom.
Jusqu’à l’âge de vingt-six ans, il a été un soldat courageux, mais qui vivait dans la
débauche. Cependant, après une grave blessure et une longue maladie, il s’est mis au
service de l’Eglise et, en 1534, a fondé la compagnie de Jésus, la société la plus puissante
des temps modernes pour la propagation de la foi catholique. Parmi ses écrits,
relativement peu nombreux, on trouve les statuts de la compagnie, qui sont pratiquement
demeurés inchangés jusqu’à ce jour, ses lettres, et ses Exercices spirituels. Ces derniers
constituent une œuvre de dimensions modestes, mais qui a exercé une influence puissante
non seulement sur les Jésuites, mais également sur l’ensemble des ordres religieux
catholiques. Ignace de Loyola doit être considéré comme l’un des hommes les plus
remarquables et les plus influents du seizième siècle. Il est mort à Rome le 31 juillet 1556
et a été canonisé en 1622.

François Xavier
François Xavier, qui a également été canonisé après sa mort, est né en 1506, dans la
partie espagnole de la Navarre, qui était à l’époque un royaume indépendant des deux
côtés des Pyrénées. Il a été l’un des tout premiers membres de la compagnie de Jésus, et
s’est vu confier, au sein de cette dernière, la responsabilité des missions étrangères, dont
il est devenu le fondateur moderne. Il a implanté la foi catholique en Inde, dans l’île de
Ceylan, au Japon et dans d’autres pays de l’Extrême-Orient. Il venait d’entamer une
nouvelle œuvre en Chine, quand il est mort en 1552, après avoir contracté une fièvre. Il
n’avait que quarante-six ans. Pendant sa courte vie, il a contribué à la conversion de
plusieurs milliers de païens. Il a organisé les missions d’une manière si remarquable que
la christianisation lui a longtemps survécu. C’est grâce à son œuvre et ses réalisations que
l’Orient compte encore aujourd’hui des millions de catholiques. Pendant toute sa vie,
François Xavier a fait preuve d’un esprit doux, souple et généreux qui lui a valu l’estime
des catholiques, mais aussi des protestants.
SIXIÈME PARTIE :

L’ÉGLISE DES TEMPS MODERNES


(1648 à présent)

CHAPITRE 20

LES PURITAINS ET LE RÉVEIL

Dans notre étude des temps modernes, lors des trois derniers siècles, nous dirigerons
surtout notre attention vers les Eglises qui sont issues de la Réforme. L’Eglise catholique
a, de son côté, poursuivi pendant ce temps sa route, dans une direction tout à fait
indépendante du monde protestant. Elle dépasse nos objectifs actuels. Notre but est ici de
retracer brièvement certains mouvements importants qui, depuis la Réforme, ont
influencé des pays en majorité protestants, tels que l’Angleterre, l’Allemagne et les Etats-
Unis.

Son origine
Peu après la Réforme, trois partis sont apparus au sein de l’Eglise anglaise : le parti de
Rome, qui recherchait des relations amicales et sa réunion avec le catholicisme ; le parti
anglican, qui se satisfaisait des réformes modestes accomplies sous les règnes d’Henri
VIII et d’Elisabeth ; enfin le parti protestant « radical » qui aspirait à l’établissement
d’une Eglise semblable à celles de Genève et d’Ecosse. Ce dernier parti s’est fait
connaître vers 1654 sous l’appellation de « puritain ». Il s’est opposé alors au
système anglican d’une manière si forte que la reine Elisabeth a dû faire exiler un grand
nombre de ses dirigeants. Les puritains se divisaient eux-mêmes en deux groupes, les uns
favorables au système presbytérien, et les autres, beaucoup plus radicaux, recherchant
l’indépendance de chaque groupe local sous la forme d’une Eglise nationale. On les
appelait les « indépendantistes » ou « congrégationalistes ». Cependant tous ces partis
sont restés membres de l’Eglise d’Angleterre.

Dans le conflit qui a opposé Charles Ier au parlement de Londres, les puritains se sont
montrés les champions des droits du peuple. Au début, la tendance presbytérienne a
semblé dominer, et sur l’ordre du parlement, une assemblée de pasteurs puritains s’est
réunie en 1643, à Westminster, afin de préparer ce qui est devenue « la confession de foi
de Westminster », ainsi que deux catéchismes, qui ont été longtemps considérés comme
des textes de références par les presbytériens et les congrégationalistes. Pendant le règne
d’Oliver Cromwell (1653-1658), l’élément indépendantiste ou congrégationaliste a
triomphé. Avec Charles II (1660-1685), les anglicans ont repris le pouvoir, et les
puritains, considérés comme des non-conformistes, ont été persécutés. Après la ré-
volution de 1688, ils ont été reconnus comme des « dissidents » de l’Eglise d’Angleterre
et ont obtenu des droits, en tant qu’organisations distinctes de l’Eglise officielle. Le mou-
vement puritain a donné naissance à trois Eglises : presbytérienne, congrégationaliste et
baptiste.

Le réveil wesleyen
Pendant la première moitié du dix-huitième siècle, les Eglises d’Angleterre, officielle et
dissidente, ont connu une période de déclin, avec l’apparition de cultes ritualistes, d’une
foi intellectuelle et rigide, et d’une perte d’influence morale sur la population.
L’Angleterre a ensuite été réveillée par un groupe de prédicateurs ardents, conduits par
les frères John et Charles Wesley, et George Whitefield. Ce dernier était l’orateur le plus
talentueux des trois. Il a ému le cœur de milliers de personnes, aussi bien en Angleterre
qu’en Amérique. Charles Wesley a écrit des poèmes religieux et des cantiques qui ont
enrichi la littérature sacrée. Cependant, le dirigeant incontesté du mouvement a été John
Wesley. C’est à l’âge de trente-cinq ans, alors qu’il était pasteur anglican, que John
Wesley a découvert la réalité d’une foi vivante parmi les moraves, groupe dissident de
l’Eglise luthérienne. En 1739, il a commencé à prêcher sur « le témoignage de l’Esprit »
comme étant la conscience de la personne. Il a alors fondé des groupes d’études avec
ceux qui acceptaient son enseignement. Au début, ces groupes étaient dirigés par des
responsables. Plus tard, Wesley a organisé un groupe de prédicateurs laïques qui ont
propagé son enseignement et leur expérience dans les quatre coins de la Grande-Bretagne
et dans les colonies américaines. On a très vite appelé ses disciples « méthodistes », nom
que Wesley a accepté volontiers. En Angleterre, on les a même appelés les « méthodistes
wesleyens ». Avant sa mort, ils se comptaient par milliers.

Bien qu’il ait rencontré, pendant de nombreuses années, une opposition violente, au sein
même de l’Eglise d’Angleterre, et bien qu’on l’ait empêché de prêcher, Wesley n’a pas
cessé de se considérer comme un membre fidèle de cette Eglise. Il était de l’avis que sa
propre société n’était pas une confession à part, mais une organisation qui voulait
demeurer au sein de l’Eglise d’Angleterre. Cependant en 1784, peu après la révolution
américaine, il a organisé les méthodistes des Etats-Unis, au nombre de quatorze mille, en
une Eglise distincte, selon le modèle épiscopalien, leur donnant des « surintendants ». Il
préférait ce dernier titre à celui d’« évêques ». Cependant, les Américains ont bien vite
préféré, quant à eux, le second titre au premier, d’où son usage général qui fut adopté par
la suite.

Le mouvement méthodiste a suscité au sein de l’Eglise, parmi les fidèles de l’Eglise


d’Angleterre et les dissidents, un véritable réveil de la vie spirituelle. Il a également
donné lieu, dans de nombreux pays, à la formation d’Eglises méthodistes, sous
différentes formes d’organisation. Aujourd’hui par exemple, on compte près de treize
millions de méthodistes aux Etats-Unis (1985). Aucun dirigeant chrétien n’a eu autant de
disciples que John Wesley.

Le mouvement rationaliste
La Réforme a établi le droit au jugement personnel en ce qui concerne les questions
religieuses et la Bible, indépendamment de l’autorité des prêtres et de l’Eglise. La
conséquence inévitable ne s’est pas fait attendre : si quelques maîtres à penser ont accepté
l’ancienne conception selon laquelle la Bible était un livre surnaturel, les autres ont
commencé à regarder la raison comme l’autorité suprême, réclamant une interprétation
rationnelle et non surnaturelle des Ecritures. Les érudits qui ont préféré suivre la raison
contre le surnaturel ont été appelés « rationalistes ». En Angleterre et en Allemagne, les
germes du rationalisme étaient apparus dès le début du dix-huitième siècle. Cependant,
on n’a pu parler d’un mouvement distinct, au sein de l’Eglise, qu’avec Johann Semler
(1725-1791), qui proclamait qu’aucune tradition ne devait être acceptée sans preuve, que
la Bible devait être jugée avec les mêmes critères que ceux utilisés pour juger les écrits
anciens, que les récits d’événements miraculeux devaient être rejetés, et que Jésus n’était
qu’un homme et non un être divin. L’esprit rationaliste s’est développé dans presque
toutes les universités d’Allemagne pour y régner en maître. Il a atteint son apogée avec la
publication de la Vie de Jésus de Friedrich Strauss en 1835. Cet ouvrage a été écrit dans
le but de montrer que les récits évangéliques n’étaient que des « mythes » ou des
légendes. Le livre a été traduit en anglais par George Eliot (Marian Evans) en 1846, et a
été distribué en grande quantité aux Etats-Unis et en Angleterre. Pour le public de langue
française, on peut citer la Vie de Jésus d’Ernest Renan, écrite dans la même optique en
1863. Les trois penseurs du dix-neuvième siècle qui ont contribué lé plus au retour vers
lés voies de l’orthodoxie, loin du rationalisme, sont Schleiermacher (1768-1834), qui a
été fort justement appelé « le plus grand théologien du dix-neuvième siècle », Neander
(1789-1850) et Tholuck (1799-1877). L’érudition de nature rationaliste a suscité un
nouvel esprit de recherche, et fait lever un grand nombre de théologiens de renom et
d’interprètes de la Bible, qui se sont attachés à défendre la vérité. En conséquence, le
contenu de la Bible et les doctrines du christianisme ont été de plus en plus étudiées et
beaucoup mieux comprises. Jusqu’à la parution de l’ouvrage de Strauss, en 1835, la
biographie de Christ n’avait jamais été écrite de façon académique. Aujourd’hui, on
compte par milliers les ouvrages écrits sur ce sujet, d’une manière intelligente et
réfléchie. Le rationalisme, qui avait menacé de renverser le christianisme, a plutôt
contribué à le renforcer.

Le mouvement anglo-catholique
A l’approche de la fin du premier tiers du dix-neuvième siècle, un certain mouvement
s’est dessiné au sein de l’Eglise d’Angleterre, qui a suscité une forte controverse, et a
reçu, du fait de ses aspects variés, différents noms. Etant donné son but, on l’a d’abord
appelé le « mouvement anglo-catholique ». On l’a également désigné sous l’expression
de « mouvement d’Oxford » par référence à l’université au sein de laquelle il est né. Du
fait qu’il a été propagé grâce à la publication de quatre-vingt-dix tracts écrits par
différents auteurs qui voulaient en exposer les vues, on l’a également appelé le mou-
vement « tractarien ». Enfin, on l’a aussi désigné sous le terme de mouvement « puseyite
», ou « puseyisme », du nom de l’un de ses dirigeants. Cette dernière appellation a surtout
été l’œuvre de ses adversaires.

Ce mouvement s’est efforcé de rétablir l’Eglise d’Angleterre, en l’éloignant du


protestantisme pour le ramener vers les doctrines et les pratiques des premiers siècles,
lorsque l’Eglise chrétienne était une, et n’avait besoin d’aucune réforme. Les dirigeants
de ce mouvement ont fait remonter sa fondation à la publication en 1827 de l’Année
chrétienne de John Keble. Cet ouvrage était une série de poèmes qui suscitaient un
nouvel intérêt envers l’Eglise. Le véritable début du mouvement coïncide avec un sermon
prêché par Keble en juillet 1833, en l’église Sainte-Marie d’Oxford, sur le thème de «
l’apostasie nationale ». Peu de temps après, a paru une série de remarquables « Tracts
pour les Temps » traitant de la politique, des doctrines et du culte de l’Eglise
d’Angleterre. Ces tracts ont paru entre 1833 et 1841. Si Keble a été l’inspirateur du
mouvement et l’a toujours regardé d’un œil très favorable, son dirigeant principal a été
John Henry Newman, qui en a écrit les principaux « tracts », et dont les sermons, prêchés
depuis la chaire de Sainte-Marie, ont constitué une présentation populaire de cette cause.
Il convient également de citer le chanoine Edward Pusey, homme capable, érudit et
profondément religieux, qui a été un grand défenseur du mouvement. Des milliers
d’ecclésiastiques et de laïques de premier plan, au sein de l’Eglise d’Angleterre, ont
soutenu le mouvement de manière active. De grandes controverses se sont développées.
Les dirigeants du mouvement ont été taxés de « romanistes » de par leur esprit et leur but.
Cependant, par ce moyen, la puissance de l’Eglise et ses valeurs ont été renforcées et re-
haussées par ces incidents. L’esprit du mouvement cherchant à discréditer la Réforme et à
encourager l’anglo-catholicisme, il ne pouvait que pencher vers Rome. Ainsi, en 1845,
son principal dirigeant, Newman, fidèle à la logique de ses convictions, est entré dans
l’Eglise catholique. Sa sécession, qui devait faire tache d’huile, a été un choc pour
beaucoup, mais n’a pas arrêté le courant anglo-catholique.
CHAPITRE 21

LE MOUVEMENT MISSIONNAIRE MODERNE

Pendant les mille ans qui ont suivi l’ère des apôtres, le christianisme a été une institution
missionnaire efficace. Pendant les quatre premiers siècles de son histoire, l’Eglise a fait
passer l’Empire romain du paganisme au christianisme. Ensuite, ses missionnaires ont dû
affronter les hordes barbares et les vaincre avant de pouvoir s’imposer en Occident.
Après le dixième siècle, l’Eglise et l’Etat, le pape et l’empereur se sont disputés le
pouvoir suprême, et l’esprit missionnaire a décliné, bien que ne se perdant pas totalement.
La Réforme s’est attachée à purifier et à réorganiser l’Eglise, plutôt qu’à l’étendre. Nous
avons vu que vers la fin de l’époque de la Réforme, le premier effort missionnaire
déployé afin de christianiser le monde païen était l’œuvre non des protestants, mais des
catholiques romains, sous la direction de François Xavier.

Dès 1732, les Moraves ont entrepris d’établir des missions étrangères, en envoyant Hans
Egede au Groenland, et aussitôt après, ils ont commencé à travailler parmi les Indiens
d’Amérique du Nord, les Noirs des Antilles, et enfin dans les pays d’Orient. Etant donné
son importance numérique modeste en Europe, l’Eglise morave a certainement envoyé le
plus grand nombre de missionnaires de toute l’histoire.

En Angleterre, le fondateur des missions modernes a été William Carey, un ancien


cordonnier qui était devenu ensuite pasteur de l’Eglise baptiste en 1789, après avoir
étudié par ses propres moyens. Malgré une forte opposition, il a réclamé l’envoi de
missionnaires dans le monde païen. Un sermon qu’il a prêché en 1792 autour de ces deux
pensées : « Entreprenez de grandes choses pour Dieu, et attendez-vous à de grandes
choses de la part de Dieu », a conduit à l’organisation de la Société missionnaire baptiste,
et à son propre envoi en mission en Inde. N’ayant pas été autorisé à débarquer par la
Compagnie des Indes orientales, qui gouvernait alors le pays, il a réussi à s’installer à
Serampore, colonie danoise proche de Calcutta. Surmontant son manque d’instruction, il
est devenu l’un des plus grands érudits du monde actuel dans le domaine de la langue
sanskrite et des autres langues orientales. Ses grammaires et ses dictionnaires sont encore
utilisés de nos jours. De 1800 à 1830, il a enseigné la littérature orientale à l’université de
Fort William, à Calcutta. Il est mort en 1834, respecté dans le monde entier et considéré
comme le père d’un grand mouvement missionnaire.

Aux Etats-Unis, l’entreprise missionnaire a été initialement inspirée par la célèbre «


réunion de prière de la meule de foin » qui a eu lieu à l’Université Williams dans le
Massachusetts, en 1811. Un groupe d’étudiants s’est réuni dans un champ, pour prier au
sujet de la mission. Une tempête s’est alors levée. Ils sont allés se réfugier sous une
meule de foin, et là, ont consacré leur vie à l’œuvre de Dieu dans le monde païen. De
cette réunion est né le « Comité américain des délégués pour les missions étrangères »,
qui était à l’origine interconfessionnel puis est devenu l’œuvre des Eglises
congrégationalistes, au fur et à mesure que d’autres mouvements créaient leurs propres
sociétés. Le Comité américain a envoyé alors quatre missionnaires, dont deux, Newell et
Hale, sont partis pour les Indes. Les deux autres, Judson et Rice, sont allés en Extrême-
Orient, mais en route, ont changé d’opinion concernant le baptême, et ont quitté le
Comité américain. Leur décision a entraîné la formation de la Société missionnaire
baptiste américaine, et Judson et Rice ont commencé leur œuvre en Birmanie. L’exemple
des congrégationalistes et des baptistes a été suivi par d’autres confessions, et très vite,
chaque mouvement a eu son propre comité et ses propres missionnaires. Aujourd’hui,
presque tous les pays du globe ont reçu l’Evangile, sous une forme ou une autre. On
trouve des écoles, des collèges, des hôpitaux, des orphelinats et autres institutions
philanthropiques dans le monde entier, et les comptes annuels des diverses missions
atteignent des sommes très importantes. L’aspect le plus remarquable de l’Eglise
moderne, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, est son intérêt profond pour les missions
étrangères.

Les grandes figures de l’époque moderne


Il est relativement difficile de nommer les figures les plus grandes qui se sont
manifestées, au cours des trois derniers siècles, dans le domaine de la pensée et de
l’action chrétiennes. Les noms qui suivent peuvent être considérés comme étant les plus
représentatifs des mouvements de leur époque.

Richard Hooker
Richard Hooker (1554-1600) a écrit un ouvrage célèbre qui a fortement influencé la
constitution de l’Eglise anglicane. Né dans une famille pauvre, il a pu, grâce à une
bourse, faire ses études à l’université d’Oxford, et obtenir des diplômes dans des matières
très variées. Il a ensuite été nommé directeur d’études, agrégé et maître de conférences.
Ordonné en 1582, il a été, pendant un temps, copasteur à Londres, en compagnie d’un
puritain éloquent, bien qu’il ait lui-même été de doctrine anglicane. Les controverses qui
les opposaient fréquemment en chaire ont finalement poussé Hooker à rechercher un pas-
torat à la campagne, ce qui lui a permis de consacrer du temps à l’étude. Son œuvre
principale a été les Loi de politique ecclésiastique en huit volumes qui constituent la
meilleure présentation du système épiscopal ; c’est de cet ouvrage que la plupart des
auteurs tirent leurs arguments. Cependant, il s’agit d’une œuvre libérale dans son attitude
envers les Eglises non épiscopales, et totalement dépourvue d’esprit de controverse.
Hooker est mort au jeune âge de quarante-sept ans.

Thomas Cartwright
Thomas Cartwright (1535-1603) peut être considéré comme le fondateur du puritanisme
anglais, bien qu’il n’ait pas été le plus important de ses membres. Cet honneur appartient
à Oliver Cromwell, dont la vie a surtout marqué l’histoire de l’Etat et non celle de
l’Eglise. Cartwright est devenu professeur de théologie à l’université de Cambridge en
1569, mais a perdu ce poste l’année suivante, à cause de ses opinions qu’il venait de
publier, et qui déplurent à la reine Elisabeth et aux principaux évêques anglicans. Il était
de l’avis que les Ecritures contiennent non seulement la règle de la foi et de la doctrine,
mais également celle du gouvernement de l’Eglise. Il favorisait un système de type
presbytérien, une Eglise indépendante par rapport à l’Etat, mais au-dessus de ce dernier.
Il était aussi intolérant que les hauts dignitaires de l’Eglise dans son exigence d’une
uniformité totale en matière de religion, qu’il voulait voir appliquer par l’autorité civile, à
condition que l’Eglise soit de forme presbytérienne et de doctrine calviniste. Cartwright a
exercé le pastorat pendant quelques années sur les îles de Jersey et de Guernesey, et y a
fondé plusieurs assemblées fidèles à ses propres convictions. Cependant, entre 1573 et
1592, il a passé la majeure partie de son temps en prison ou en exil sur le continent. Il
semble qu’il ait passé les neuf dernières années de sa vie à l’écart du monde. Plus tard,
ses vues ont fini par prévaloir, au sein de la Chambre des communes, tandis que
l’épiscopat dirigeait la Chambre des lords. Le conflit entre les deux partis s’est terminé
par la guerre civile et la prise de pouvoir de Cromwell.

Jonathan Edwards
Jonathan Edwards (1703-1758) s’élève au-dessus de ses compatriotes par sa théologie et
sa métaphysique. Il peut être considéré comme le plus grand théologien du dix-huitième
siècle des deux côtés de l’Atlantique. En lui s’alliaient la logique la plus vive, l’esprit
théologique le plus ardent dans ses recherches et la ferveur spirituelle la plus dévouée.
Démontrant dès son plus jeune âge des signes évidents de précocité, il était diplômé de
l’Université Yale à l’âge de dix-sept ans ; il avait déjà largement étudié la philosophie du
passé et de son époque. En 1727, il est devenu copasteur de l’Eglise congrégationaliste de
Northampton, en compagnie de son grand-père. Très vite, il s’est fait connaître comme un
fervent défenseur d’une vie spirituelle ardente. Ses sermons ont contribué au
développement du « grand réveil » qui a secoué ensuite toutes les colonies américaines.
Son opposition à « l’alliance partielle » acceptée alors un peu partout en Nouvelle--
Angleterre, et en vertu de laquelle étaient acceptés comme membres d’Eglise même ceux
qui ne professaient aucune vie religieuse profonde, a fait naître un fort ressentiment à son
encontre, et a conduit à son retrait de l’Eglise en 1750. Il a ensuite consacré huit années
de sa vie à l’œuvre missionnaire parmi les Indiens. Pendant cette demi-retraite, il a écrit
son œuvre monumentale intitulée La Liberté de la volonté. On la considère depuis
l’origine comme le texte de référence du calvinisme de la Nouvelle-Angleterre. En 1758,
Jonathan Edwards a été nommé président de l’Université de Princeton mais quelques
semaines après il est mort, à l’âge de cinquante-cinq ans.

John Wesley
John Wesley (1703-1791) est né à Epworth, au nord de l’Angleterre, la même année que
Jonathan Edwards. Il lui a survécu près d’un tiers de siècle, puisqu’il est mort en 1791.
Son père a été pendant quarante ans pasteur de l’Eglise anglicane à Epworth. Cependant,
c’est envers sa mère que John Wesley avait une plus grande dette. Suzanne Annesley
Wesley descendait d’une famille de pasteurs puritains et non conformistes, et était la
mère et le professeur de dix-huit enfants. Wesley a obtenu ses diplômes au Christ Church
College d’Oxford, en 1724, a été ordonné dans l’Eglise anglicane et a enseigné pendant
quelques années au Lincoln College. Il s’est alors joint à un groupe d’étudiants d’Oxford
qui recherchaient la sainteté, et qu’on appelait par dérision le « club saint ». Plus tard,
on les a surnommés les « méthodistes », à cause de leur manière de vivre. Ce dernier nom
est resté ensuite, et a désigné les disciples de Wesley. En 1735, Wesley et son jeune frère
Charles sont partis en mission dans la nouvelle colonie de Géorgie. Après des efforts qui
sont restés infructueux, ils sont rentrés deux ans plus tard en Angleterre. Cependant, cet
échec apparent n’avait pas été inutile : ils avaient rencontré un groupe de Moraves, qui
étaient des disciples du comte Zinzendorf, et grâce à eux, ils ont fait une véritable
expérience spirituelle. Jusque-là, le ministère de John Wesley n’avait porté aucun fruit.
Tout allait changer, et aucun prédicateur anglais, à l’exception de George Whitefield, n’a
suscité plus d’intérêt. Wesley voyageait à cheval dans toute l’Angleterre et en Irlande,
prêchait, fondait des communautés et les dirigeait lui-même pendant toute sa vie, qui
devait se poursuivre jusque vers la fin du dix-huitième siècle. Ses efforts donneraient
naissance au mouvement méthodiste de Grande-Bretagne, qui s’est établi sous différentes
formes d’organisations, et aussi aux Eglises méthodistes des Etats-Unis et du monde
entier. Elles comptent aujourd’hui des millions de membres. Wesley est mort en 1791 à
l’âge de quatre-vingt-huit ans.

John Henry Newman


John Henry Newman (1801-1890) a été le véritable dirigeant du mouvement anglo-
catholique du dix-neuvième siècle, par le style remarquablement lucide de ses écrits, la
clarté de ses vues, la ferveur de ses sermons, et par-dessus tout son charme particulier. Il
a obtenu ses diplômes au Trinity College d’Oxford, en 1820, a été nommé professeur à
l’Oriel College, avec plus grands honneurs en 1822. Il a été ordonné dans l’Eglise
anglicane et en 1828, est devenu curé de Sainte-Marie, l’église de l’Université. Ses
sermons lui ont permis d’exercer une profonde influence pendant près d’une génération
sur les hommes d’Oxford. Bien que le mouvement d’Oxford ait eu pour initiateur John
Keble, son véritable chef a été Newman. Il est l’auteur de vingt-neuf de ses quatre-vingt-
dix tracts, et a inspiré la plupart des autres. C’est en partie parce que le mouvement était
mal accueilli par les autorités universitaires et les principaux évêques, au sein de l’Eglise,
mais surtout parce que ses vues avaient quelque peu évolué, qu’en 1843, Newman a dé-
missionné de sa charge pastorale à l’église Sainte-Marie, s’étant déjà retiré dans une
église de Littlemore. Il y a vécu dans une sorte de retraite jusqu’en 1845, date de son
entrée au sein de l’Eglise catholique. Après ce changement d’Eglise, il a vécu encore
quarante-cinq ans, la plupart du temps à Birmingham, d’une manière plus discrète
qu’auparavant, mais toujours aimé par ses anciens amis. Il a beaucoup écrit, mais ses
œuvres les plus répandues et les plus influentes sont ses tracts et ses sermons, publiés en
plusieurs volumes. Il a publié, en 1864, un livre intitulé Apologia pro vita sua qui est le
récit de sa propre expérience religieuse et de son changement de vues ; cet ouvrage
démontre sa sincérité absolue et a contribué à augmenter l’estime que lui portaient ses
contemporains, à l’exception de quelques ennemis implacables. Il a été fait cardinal en
1879, et est mort à Birmingham en 1890. Aucun ecclésiastique du dix-neuvième siècle
n’a eu plus d’influence que Newman, quelle que soit sa confession.

L’Eglise du vingtième siècle

Les problèmes sociaux


L’Eglise du vingtième siècle doit et a dû faire face à de grands problèmes, tant dans le
domaine social que dans le domaine ecclésiastique. Deux grandes guerres et de nombreux
conflits secondaires ont obligé l’Eglise à définir clairement son attitude vis-à-vis de ce
fléau. Pendant la Première Guerre mondiale, l’Eglise a eu tendance à regarder le conflit
comme une guerre sainte livrée pour la cause de Dieu et du pays ; elle est allée plus loin
que sa mission de miséricorde, en sanctifiant le conflit, recrutant des soldats, vendant des
rentes de guerre et promettant le paradis à ceux qui mouraient pendant les combats.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’Eglise a résisté à tout appel à la haine, aidé les
objecteurs de conscience, prié pour les chrétiens des deux camps et participé aux actions
charitables. Après la fin des hostilités, elle a pris une part active aux efforts de
reconstruction.

Les relations entre peuples de différentes races constituent également un problème grave
dans des pays comme l’Afrique du Sud, où l’apartheid crée une séparation entre
communautés raciales, et aux Etats-Unis, avec le problème noir.

Celui-ci est apparu pour la première fois à l’occasion de la guerre de Sécession qui a mis
un terme à l’esclavage, mais n’a pas permis aux Noirs de trouver au sein de la société une
place égale à celle des Blancs. L’exode massif de la population noire vers les villes du
nord du pays a fait de ce problème une question d’ordre national. Au sein des forces
armées, on a beaucoup œuvré en faveur de l’intégration raciale, de même que dans les
écoles et les différentes sphères de la vie économique. Cependant, dans les villes, de
grands défis sont constamment lancés à la nation et à l’Eglise. L’amélioration de
l’instruction et des conditions de logement et de travail pour les gens de couleur doit
devenir une réalité. Dans ces divers domaines, l’Eglise peut fort bien jouer le rôle de
conscience de la nation, sans pour autant devenir une partie de l’ordre social.

Au fur et à mesure que le vieux colonialisme disparaît et que de nouvelles nations


naissent, ce problème se révèle comme étant étroitement lié avec la question de la justice
économique. Ici encore, l’Eglise peut contribuer à l’énoncé de principes qui guideront la
conscience des dirigeants. Le système alternatif qu’est le communisme, qui domine
aujourd’hui le tiers de la population mondiale, offre son programme mensonger fondé sur
une justice économique qui ne peut être établie qu’au prix de la liberté et de la vie. De
son côté, l’Occident peut aider ces nouvelles nations à se développer sans passer par de
tels sacrifices. L’étude des normes de l’Eglise, de la Bible, ainsi que la prière, la
prédication de nature prophétique et la pratique de la vie chrétienne au niveau individuel
seront nécessaires.

La dissolution du libéralisme
La dissolution d’un libéralisme théologique par trop naïf qui enseignait un Christ humain,
modèle éthique d’hommes sans péché qui pouvaient fonder un ordre parfait, a été hâté
par la grande dépression consécutive aux deux guerres mondiales. Sur ses ruines, se sont
élevés un courant d’évangélisation et une nouvelle orthodoxie vigoureuse.

Au départ, le fondamentalisme apparaissait par trop négatif dans sa réaction contre un


libéralisme qui soutenait les idées évolutionnistes et la critique biblique. Cela a été
manifesté de manière évidente lors du procès de John Thomas Scopes en 1925 et les
autres procès pour hérésies qui ont eu lieu dans les diverses confessions. Depuis la fin de
la Seconde Guerre mondiale, on voit la manifestation d’une évangélisation plus positive
dans son énoncé de la vérité. Des deux côtés de l’Atlantique, des facultés libres, des
instituts, des collèges et des séminaires ont été créés dans le but de former des dirigeants
chrétiens qui s’attachent à la doctrine et à la pratique évangéliques dans tous les domaines
de la vie. En Amérique, le magazine Christianity Today, l’évangéliste Billy Graham et
l’Association nationale des évangéliques portent également leur attention sur l’action
sociale, quand elle est biblique, et non seulement sur la proclamation de l’Evangile.

De nombreux libéraux, qui ont été éprouvés par la guerre et la crise économique, se sont
tournés vers la nouvelle orthodoxie telle qu’elle est proclamée par Karl Barth et ses
successeurs. Délaissant les vues de la critique biblique, ils reconnaissent l’universalité du
péché et la nécessité pour l’homme de faire face et de répondre à un Dieu saint qui peut le
purifier. A la différence des libéraux traditionnels, qui affirmaient que la Bible contient la
Parole de Dieu, et des évangéliques, qui disent que la Bible est la Parole de Dieu, ils
affirment que la Bible devient la Parole de Dieu en un moment critique, par l’action du
Saint-Esprit. A l’exception d’hommes comme Reinhold Niebuhr, la nouvelle orthodoxie
ne se prononce pas sur les problèmes brûlants de notre époque.

Les vents du changement ont même soufflé sur le bloc monolithique de l’Eglise
catholique, qui proclame le salut par son intermédiaire. Pendant les pontificats de Pie XI
et de Pie XII, jusqu’en 1958, l’Eglise a pris une position si ferme à l’égard du
communisme qu’elle a fini par le considérer comme une menace pour sa propre sécurité.
Elle a alors utilisé l’Occident, y compris des Etats totalitaires comme l’Allemagne et
l’Italie de l’époque comme des remparts contre le communisme. La stratégie développée
par Jean XXIII et Paul VI a marqué une certaine modération des proclamations hostiles
au communisme, allant même jusqu’à une coexistence et une coopération limitées,
comme en Pologne. Une attitude semblable d’ouverture s’est manifestée également dans
les rapports avec les Eglises protestantes et orthodoxes. Le deuxième concile du Vatican
(1962-65) a permis à Jean XXIII de mettre l’accent sur l’aggiornamento ou « mise à
jour » de l’Eglise. Il convient cependant d’observer que cela n’a pas affecté les dogmes
essentiels ou la politique de l’Eglise, mais a simplement eu pour but de transcrire la
messe dans le langage courant, de permettre aux laïcs de lire la Bible, et d’ouvrir la porte
à un dialogue interconfessionnel, conformément à une ligne œcuménique. Nul ne sait
encore ce qui résultera de ce concile œcuménique.

L’œcuménisme
Cet esprit d’ouverture a permis une coopération interconfessionnelle. Celle-ci s’est
manifestée, par exemple, au niveau de la Société biblique, de Jeunesse pour Christ et
d’autres groupes semblables. La réunion organique de tels groupes a entraîné entre autres
la formation, en 1939, de l’Eglise méthodiste, à partir d’une union des méthodistes du
Nord et du Sud. Il en a été de même avec la formation en 1925 de l’Eglise unifiée du
Canada, à partir d’éléments aussi disparates que les presbytériens, les méthodistes et les
congrégationalistes. Le mouvement le plus notable a eu lieu en direction de
confédérations de groupes de ce genre lors de la Conférence anglicane de Lambeth (à
partir de 1867) et de groupes disparates comme le Conseil œcuménique des Eglises en
1948 à Amsterdam. Les contreparties évangéliques résident dans la formation en 1943 de
l’Association nationale des évangéliques et en 1951 de l’Association évangélique
mondiale. Il convient d’espérer que tout cela ne s’arrêtera pas au seul niveau de
l’organisation, mais que la pureté de la doctrine, la communion fraternelle en Christ et le
service, accompli dans l’amour, domineront.
CHAPITRE 22

LES ÉGLISES AUX ÉTATS-UNIS (I)

Première partie
Aux Etats-Unis aujourd’hui, on ne dénombre pas moins de 265 groupes religieux et 325
000 assemblées. Le nombre de personnes fréquentant une Eglise, quelle qu’elle soit, est
d’environ 142 millions. On ne peut, par conséquent, s’arrêter ici qu’aux groupes
principaux, et ce, très brièvement. Nous les considérerons dans l’ordre de leur
établissement en Amérique du Nord.

L’Eglise catholique romaine


Les premières expéditions à destination du Nouveau Monde dans des buts de découverte,
de conquête et de colonisation sont venues d’Espagne, du Portugal et de France. Ces
nations étant toutes catholiques, la première Eglise implantée sur le continent américain,
au sud comme au nord, a été l’Eglise catholique romaine. L’histoire de cette Eglise, en
Amérique, commence en 1494, quand Christophe Colomb, lors de son second voyage, a
amené avec lui douze prêtres, afin de convertir les races indigènes. Partout où ils sont
allés, pour s’établir ou pour conquérir, les Espagnols étaient accompagnés de leur clergé
qui a établi ainsi sa propre religion en territoire conquis. Les premières Eglises fondées
aux Etats-Unis se trouvaient à Saint-Augustine, en Floride, en 1565, et à Santa Fe, au
Nouveau-Mexique, aux environs de 1609. La méthode espagnole consistait à réduire les
indigènes en esclavage, à obtenir leur conversion par la force, et à les forcer à construire
des églises et des monastères en suivant le modèle en vigueur en Espagne. On peut voir
encore, au Texas ou en Californie, certains vieux bâtiments construits par ces
missionnaires, et qui sont maintenant démantelés et désertés. La conséquence de
l’occupation espagnole a été que le territoire s’étendant de la Floride à la Californie était
complètement contrôlé par l’Eglise catholique au dix-huitième siècle. Cependant, cette
région n’était que faiblement peuplée, car les Espagnols, s’ils conquéraient avec brio,
colonisaient lentement.

Peu après l’installation espagnole au sud, a eu lieu l’établissement de l’autorité française,


au nord, sur les bords du Saint-Laurent, dans la « Nouvelle France », ou au Canada. Le
Québec a ainsi été fondé en 1608, et Montréal en 1644. Au début, les colons français
étaient peu nombreux. En 1663, la population française du Canada n’était que de deux
mille cinq cents personnes. Cependant, l’arrivée des colons a vite pris de l’ampleur, et le
taux de natalité de cette population a rapidement surpassé celui de la France. Ainsi donc,
toute la région du Saint-Laurent, depuis les grands lacs jusqu’à l’océan Atlantique est
tombée sous l’autorité de catholiques français très pratiquants, pour la plupart
analphabètes et plus soumis à leurs prêtres que les habitants de la métropole. Au Canada,
un grand effort a alors été entrepris pour gagner les Indiens à la foi catholique, de sorte
que l’histoire ne compte pas de récits plus héroïques que ceux qui décrivent les sacrifices
endurés par les Jésuites qui se sont installés dans les colonies françaises. Leurs méthodes
contrastaient totalement avec celles des Espagnols qui s’étaient établis en Amérique
latine. Ils ont d’ailleurs gagné l’amitié des Peaux-Rouges par leur bonté et leur altruisme
évident.

Dès le milieu du dix-huitième siècle, toute la région du Nord-Ouest, au-delà du massif de


l’Allegheny, se trouvait sous l’influence française. Le Sud-Ouest était dirigé par
l’Espagne. L’Eglise catholique dominait donc ces deux zones ne laissant à l’influence
protestante qu’un étroit ruban de terres, dans les colonies anglaises. Toutes les prévisions
faites à cette époque-là auraient laissé penser que le continent était destiné à subir, dans
son ensemble, la domination des catholiques. Cependant, la conquête du Canada par les
Anglais en 1759, et, plus tard, la cession de la Louisiane et du Texas aux Etats-Unis ont
fait basculer l’équilibre du pouvoir en Amérique du Nord du catholicisme au
protestantisme.

Les colonies anglaises de la côte atlantique étaient toutes protestantes, à l’exception de


l’Etat du Maryland, qui, en 1634, se trouvait peuplé de catholiques anglais qui ne
pouvaient pratiquer leur culte dans leur pays d’origine. Une fois arrivés au Nouveau
Monde, ils n’ont eu leur liberté d’expression qu’à condition d’autoriser la pratique de
toutes les religions. Très vite, alors que le nombre de colons protestants allait en se
multipliant, le culte catholique a été interdit, avant d’être de nouveau autorisé plus tard.
Ce n’est qu’en 1790 qu’un évêque catholique a pu être consacré dans le Maryland ; il
était le premier à l’être dans l’ensemble des Etats-Unis. A cette époque-là, la population
catholique du pays était de l’ordre de cinquante mille personnes.

C’est vers 1845 qu’un important courant d’immigration s’est dessiné de l’Europe vers
l’Amérique. Au début, il a permis à un grand nombre de catholiques, originaires de
comtés très pratiquants d’Irlande, de s’établir dans le Nouveau Monde. D’autres sont
venus s’y ajouter, un peu plus tard, en provenance du sud de l’Allemagne, et plus tard
encore d’Italie. Grâce à l’excédent considérable de naissances et à un contrôle serré de la
part des prêtres, l’Eglise catholique des Etats-Unis a rapidement progressé en nombre.
Aujourd’hui, la population catholique du pays dépasse les 52 millions (en 1986), par rap-
port à environ 90 millions de confession protestante.

Comme ils font partie de l’Eglise romaine, les catholiques américains se soumettent à
l’autorité du pape à Rome. Le pays est divisé, pour eux, en cent dix diocèses, chacun
ayant à sa tête un évêque qui est nommé par le pape, sur proposition du clergé. Les
diocèses sont réunis en vingt-quatre archevêchés, dont chacun a un archevêque à sa tête.
Au-dessus d’eux, on trouve six cardinaux, qui sont également nommés par Rome.

L’Eglise épiscopalienne
L’Eglise anglicane a été la première Eglise protestante à s’établir aux Etats-Unis. Un
culte a eu lieu en présence de Sir Francis Drake, en Californie, dès 1579, et des
ecclésiastiques ont participé à la malheureuse expédition de Sir Walter Raleigh, en 1587.
L’entrée définitive de l’Eglise anglicane date de 1607, avec l’établissement de la
première colonie anglaise à Jamestown, en Virginie. L’Eglise anglicane a été la seule à
être reconnue en Virginie et dans les autres colonies du Sud, au début de l’histoire
américaine. Lorsque la ville de New York, fondée par les Hollandais, est devenue
territoire anglais en 1664, l’Eglise anglicane s’y est installée et est vite devenue l’Eglise
officielle de la colonie, malgré la présence autorisée d’autres confessions protestantes.
L’Eglise de la Trinité, à New York, a été fondée en 1697, et l’Eglise de Christ, à
Philadelphie, en 1695.

Au sein de l’Eglise anglicane, tout ecclésiastique devait, le jour de son ordination, prêter
serment de fidélité à la couronne royale anglaise. En conséquence, la plupart d’entre eux
ont été des loyalistes (ou « Tories ») lors de la guerre d’Indépendance. Un grand nombre
d’évêques épiscopaliens ont alors quitté le pays, et à la fin de la guerre, il était très
difficile de pourvoir à la direction des paroisses, car on ne pouvait plus satisfaire
l’exigence relative à la loyauté envers la couronne anglaise. Pour la même raison, aucun
évêque n’a pu être consacré. En 1784, le pasteur Samuel Seabury, du Connecticut, a été
consacré par des évêques écossais, qui n’exigeaient pas le serment de fidélité à la
couronne royale. En 1787, William White et Samuel Provost ont tous deux été consacrés
par l’archevêque de Canterbury, établissant ainsi le lien entre l’Eglise américaine et
l’Eglise anglicane. Aux Etats-Unis, cette Eglise a pris le nom d’Eglise épiscopale. Depuis
cette époque, sa croissance a été rapide et régulière. Elle comptait, en 1986, près de trois
millions de membres.

L’Eglise épiscopale reconnaît trois niveaux hiérarchiques : les évêques, les prêtres et les
diacres. Elle accepte la plupart des trente-neuf articles de l’Eglise anglicane, avec les
modifications qui lui ont été apportées pour convenir à la forme américaine de
gouvernement. Son autorité législative est assumée par une convention générale qui se
réunit tous les trois ans, en deux corps : la chambre des évêques et une chambre de
députés cléricaux et laïques, élus au cours de conventions qui se tiennent dans les
différents diocèses.

Les Eglises congrégationalistes


Après la Virginie où se sont installés surtout des anglicans, c’est la Nouvelle-Angleterre
qui a été investie par les colons. Cette région a d’abord vu arriver les pèlerins, qui ont
débarqué du Mayflower, à Plymouth, dans la baie de Massachusetts en décembre 1620. Il
s’agissait de congrégationalistes « séparatistes », qui formaient le groupe le plus radical
du mouvement puritain. A cause de leurs opinions, ils avaient fui l’Angleterre pour
s’exiler en Hollande, avant de se chercher une patrie dans le Nouveau Monde encore
inoccupé. Avant de débarquer à Plymouth, ils s’étaient constitués en une sorte de
démocratie, avec un gouverneur et un conseil élu au suffrage populaire, tout en respectant
le drapeau anglais. Dans leur système religieux, chaque assemblée locale était
entièrement indépendante de toute autorité extérieure. Elle avait son propre programme,
appelait et ordonnait son propre pasteur, et gérait ses propres affaires. Tout comité ou
groupement d’Eglises ne possédait qu’une influence morale, et non une autorité de nature
ecclésiastique, sur les différentes Eglises. Il s’agissait en réalité d’une Eglise établie ;
pour cette raison, toutes les familles qui étaient installées dans la colonie payaient une
taxe qui servait au soutien financier de l’Eglise. Cependant, seuls les membres de l’Eglise
avaient le droit de voter lors des élections municipales et coloniales. Peu à peu, les
restrictions ont été levées ; cependant, l’Eglise et l’Etat sont demeurés absolument
séparés et le soutien financier de l’Eglise est resté volontaire jusqu’en 1818 dans le
Connecticut, et en 1833 dans le Massachusetts.

Les persécutions endurées par les Puritains de la part des dirigeants de l’Eglise
d’Angleterre ont conduit des multitudes de gens à aller chercher refuge et liberté en
Nouvelle-Angleterre. Les colonies de cette région se sont donc développées plus
rapidement que les autres au cours du dix-septième siècle. Deux universités ont alors été
fondées pour former des pasteurs, Harvard à Cambridge, et Yale à New Haven. Toutes
deux étaient destinées à un avenir glorieux. Dans le domaine de l’instruction la Nouvelle-
Angleterre était très en avance par rapport aux autres colonies américaines. L’Eglise
d’Angleterre a vu sortir ensuite de son sein à la fois les presbytériens et les
congrégationalistes, qui avaient adopté des vues calvinistes et accepté la confession de
Westminster. En conséquence, ils ont maintenu entre eux des relations très amicales.
Pendant longtemps, ils ont manifesté les uns envers les autres une compréhension tacite,
et conclu entre eux, en 1810, un pacte formel, le « plan de l’Union », qui avait pour but
de permettre aux pasteurs de chaque confession de pouvoir exercer son ministère dans les
Eglises des deux groupements. Cependant, cet accord a été abrogé par une convention
congrégationaliste, qui s’est réunie en 1852 à Albany, dans l’Etat de New York. Depuis
cette année, l’Eglise congrégationaliste a connu une grande expansion sur tout le
territoire des Etats-Unis, à l’exception du sud du pays, où les progrès ont été plus lents.
En 1931, les congrégationalistes et l’Eglise chrétienne (la convention générale) se sont
unis, à Seattle, dans l’Etat de Washington, afin de former l’Eglise chrétienne
congrégationaliste qui comptait alors près de deux millions de membres.

Les Eglises réformées


New York a d’abord été occupé par les Hollandais, qui en ont fait un centre de commerce
en 1614. La colonie s’est appelée à l’origine Nouvelle-Hollande, et la ville la Nouvelle-
Amsterdam. La première Eglise y a vu le jour en 1628, sous le nom d’Eglise hollandaise
protestante réformée. Pendant toute la durée de la domination hollandaise sur la colonie,
elle en a constitué l’Eglise officielle. Les premières Eglises ont été établies dans le nord
du New Jersey, et des deux côtés du fleuve Hudson, jusqu’à Albany. Pendant plus de cent
ans, les cultes y ont été célébrés en langue néerlandaise. En 1664, la colonie est tombée
aux mains des Anglais, qui ont institué la religion anglicane comme seule religion
officielle. Cependant, les citoyens d’origine hollandaise sont restés fermement attachés à
leur propre Eglise. Les grandes propriétés qu’ils possédaient ont vu leur valeur augmenter
considérablement tandis que la ville s’étendait. En 1867, le mot « hollandais »
a été ôté de son titre officiel, qui est devenu « l’Eglise réformée des Etats-Unis ». Cette
Eglise compte de nombreux lieux de culte dans le Midwest et le Far West. Elle compte
aujourd’hui environ 345 000 membres (1986).

Une autre Eglise réformée, d’origine allemande, a été introduite dans le pays au début du
dix-huitième siècle. Elle porte le nom d’« Eglise réformée américaine ». On désigne habi-
tuellement les deux Eglises sous les titres respectifs d’« Eglise réformée hollandaise » et
d’«Eglise réformée allemande ». On peut également mentionner, l’« Eglise réformée
chrétienne », qui a son origine dans une sécession de l’Eglise d’Etat, en Hollande, en
1834 ; enfin, la « vraie Eglise réformée ». Plusieurs efforts ont été entrepris en vue d’unir
ces quatre Eglises réformées en un organisme unique, mais ils n’ont pas abouti jusqu’à
présent.

Toutes ces Eglises réformées adhèrent à la doctrine calviniste. Elles enseignent le


catéchisme d’Heidelberg, et sont organisées selon le même système que les
Presbytériens, mais elles ont donné des noms différents à leurs corps ecclésiastiques. Le
comité dirigeant de l’Eglise locale s’appelle le consistoire. Les consistoires voisins
forment une classis (classe), les classis d’un district sont réunies en un synode, et ces
derniers en un synode général.

Les baptistes
L’Eglise baptiste est certainement l’une des plus importantes et des plus étendues de
toutes les Eglises aux Etats-Unis. Dans ses dix groupes principaux, elle compte plus de
vingt-sept millions de membres (en 1986). Les principes distinctifs de l’Eglise baptiste
sont au nombre de deux : (1) le baptême ne doit être administré qu’aux personnes qui
professent leur foi en Christ ; (2) la seule forme biblique de baptême est l’immersion dans
l’eau, et non l’aspersion.

Le système de l’Eglise baptiste est de nature congrégationaliste. Chaque assemblée locale


est absolument indépendante de toute juridiction extérieure et détermine ses propres
critères pour les nouveaux membres et ses règlements intérieurs. L’Eglise baptiste n’a pas
de profession de foi générale, ni de catéchisme pour l’instruction des jeunes. Cependant,
aucune Eglise du pays n’est aussi unie dans son esprit, plus active et « agressive » dans
son œuvre, et plus loyale à ses principes.

Les baptistes ont fait leur apparition peu après la naissance de la Réforme en Suisse, pour
s’étendre ensuite rapidement dans le nord de l’Allemagne et la Hollande. On les a
d’abord appelés « anabaptistes », parce qu’ils rebaptisaient ceux qui avaient déjà reçu le
baptême dans leur enfance. En Angleterre, ils se sont d’abord unis aux indépendants ou
congrégationalistes, pour s’en séparer progressivement. En réalité, l’Eglise de Bedford,
dont John Bunyan a été le pasteur aux environs de 1660, et qui existe encore, est
considérée en même temps comme étant baptiste et congrégationaliste.

Aux Etats-Unis, les Eglises baptistes ont été introduites par Roger Williams, prêtre de
l’Eglise d’Angleterre, qui est arrivé en Nouvelle-Angleterre et a été chassé du
Massachusetts parce qu’il ne voulait pas se conformer aux règles et aux décrets des
congrégationalistes. Il a obtenu une charte pour la colonie de Rhode Island, en 16441.
Dans cette région, toutes les formes de religion ont été autorisées, et les adeptes de toutes
sortes de credos sont venus s’y réfugier, fuyant la persécution. A partir de Rhode Island,
les baptistes se sont répandus rapidement dans toutes les autres régions du pays.

Des dix groupes baptistes principaux, le plus important est constitué par la Convention
baptiste du Sud, formée en 1845, et qui comptait, en 1985, plus de quatorze millions de
membres. On peut mentionner ensuite la Convention baptiste nationale des Etats-Unis
(cinq millions et demi de membres), la Convention baptiste nationale (deux millions et
demi de membres) et les baptistes libres, qui se sont organisés dans le New Hampshire en
1787, et qui comptaient 226 000 membres en 1985.

On rappellera ici que les baptistes d’Angleterre ont constitué en 1792 la première société
missionnaire moderne, et ont envoyé William Carey en Inde. L’adoption par Adoniram
Judson et Luther Rice des positions doctrinales baptistes a conduit à l’organisation en
1814 de la première Convention missionnaire générale baptiste. Depuis cette époque, les
baptistes ont été à la pointe de l’entreprise missionnaire, avec beaucoup de succès.

La Société religieuse des amis ou Quakers


De tous les mouvements qui sont issus de la Réforme, celui qui s’est le plus éloigné de
l’épiscopat et du pouvoir ecclésiastique a été celui des Amis, ou Société religieuse des
amis, que l’on appelle communément les « quakers ». Cette société, qui n’a jamais pris le
nom d’Eglise, est le fruit de l’enseignement de George Fox, qui a débuté en Angleterre
vers 1647. Fox s’est alors opposé aux formes extérieures de l’organisation de l’Eglise et
des rites. Il enseignait que le baptême et la Sainte Cène devaient être considérés comme
étant spirituels et non formels, et que le corps des croyants ne devait pas avoir de prêtre
ou de pasteur salarié, mais que tout croyant devait parler quand il y est conduit par
l’Esprit de Dieu, qui est « la lumière intérieure » et le guide des vrais croyants. Les
quakers enseignaient également que dans l’exercice des dons de l’Esprit et le
gouvernement de la Société, hommes et femmes devaient jouir des mêmes privilèges. Les
disciples de Fox se sont d’abord appelés eux-mêmes les « Enfants de la lumière », puis
plus tard « la Société des Amis ». On ne sait pas avec exactitude comment le terme de
« quakers » en est venu à leur être attribué, mais il a rapidement connu un usage général,
et les membres de cette Société n’y voient aucune objection.
Les enseignements de George Fox ont été acceptés par des multitudes de gens qui ne
regardaient pas avec beaucoup de sympathie l’esprit dogmatique et intolérant manifesté
alors par l’Eglise anglicane. L’étendue de son influence a été considérable. Il suffit de se
rappeler qu’à cette époque, près de quinze mille quakers ont été emprisonnés, deux cents
autres ont été déportés et vendus comme esclaves, et beaucoup d’autres sont morts en
martyrs pour leur foi, soit lors d’émeutes dirigées contre eux, soit en prison. Certains sont
allés se réfugier en Nouvelle-Angleterre, mais en apportant leur témoignage, ils ont vite
découvert que les Puritains n’étaient pas plus conciliants ou moins persécuteurs que les
Anglicans. Au moins quatre quakers, dont une femme, ont été exécutés à Boston.

Les Amis ont trouvé leur havre de paix dans le Rhode Island, où toutes les formes de foi
et de culte étaient autorisées. Ils ont établi alors des colonies dans le New Jersey, le
Maryland et la Virginie. En 1681, le territoire de la Pennsylvanie a été attribué par le roi
Charles II à William Penn, un dirigeant de la Société des Amis, et Philadelphie « la ville
quaker » a été fondée, en 1682. Pendant soixante-dix ans, les gouverneurs de cette
colonie allaient être des descendants de William Penn. Vers le milieu du dix-huitième
siècle, Benjamin Franklin devait déclarer que la colonie était « pour un tiers quaker, pour
un tiers allemande et pour un tiers divers ».

Après la révolution de 1688, la persécution a cessé, à la fois en Angleterre et en


Amérique, et les quakers ont pu alors porter leur témoignage et former des sociétés dans
la plupart des colonies. Si leur organisation était simple, leur discipline était stricte.
L’esclavage était de règle dans toutes les colonies, mais il était prohibé au sein de la
Société des Amis, dont les membres prenaient ouvertement position contre ce fléau,
même dans les plantations du Sud. Cette confession était très active dans la
christianisation et la civilisation des Indiens d’Amérique. En outre, ils visitaient les
détenus dans les prisons délabrées de l’époque et les aidaient. Ils se livraient également à
d’autres activités philanthropiques. De nombreuses formes d’action sociale aujourd’hui
très répandues ont été créées à l’origine et maintenues par les quakers, bien avant d’être
considérées par les autres comme l’œuvre légitime de l’Eglise.

Le renforcement de la discipline, en particulier, l’exclusion de membres qui se mariaient


en dehors de la Société, la position ferme adoptée vis-à-vis de l’esclavage et des autres
maux, et le refus de porter des armes, en temps de guerre, qui a toujours été l’un de leurs
principes, ont entraîné une certaine diminution du nombre de quakers, au cours du dix-
huitième siècle. Cependant la Société a reçu un plus grand coup avec la dissension causée
par les doctrines prêchées par Elias Hicks, qui prétendait être unitarien, ne reconnaissant
pas Christ comme étant Dieu. En 1827, une séparation a eu lieu entre les Amis dits «
orthodoxes » et les hicksites, même si le nom d’hicksites n’a jamais été sanctionné par
cette branche. Les « Amis orthodoxes » comme on les appelle, sont de loin les plus
nombreux au sein de la Société. Leur doctrine est en accord avec celle des Eglises dites «
évangéliques », et met surtout l’accent sur l’enseignement immédiat et personnel que le
Saint-Esprit apporte à l’individu, ce que l’on appelle souvent la « lumière intérieure ».

Leur organisation actuelle est absolument démocratique. Toute personne qui est née de
parents quakers est membre de la Société, au même titre que celle qui a demandé à en
faire partie. Tous les membres sont habilités à prendre part aux délibérations ou aux
affaires d’une assemblée, dès l’instant où ils en sont membres.

La réunion générale de la Société, qui a lieu tous les cinq ans, a été instituée en 1902, par
treize réunions annuelles. La Société compte aujourd’hui environ 200 000 membres, dont
110 000 aux Etats-Unis.

La Société des Amis est organisée selon une série de réunions « données » qui rappelle le
modèle presbytérien. Au départ, le système était double, et hommes et femmes se réu-
nissaient de manière séparée pour s’occuper de leurs affaires respectives. Par la suite, les
réunions ont été organisées en commun, chacun disposant d’une liberté égale pour
exprimer ses opinions et faire partie des divers comités ou autres groupes responsables.

En dehors de ses centres d’action sociale, établis à l’étranger, la Société américaine des
Amis s’intéresse au sort des minorités opprimées en Europe.

1
Certaines autorités situent en 1639 la date de la fondation de la première Eglise baptiste.
CHAPITRE 23

LES ÉGLISES AUX ÉTATS-UNIS (II)

Deuxième partie

Les luthériens
Après la Réforme de Martin Luther, les Eglises nationales formées en Allemagne et dans
les pays scandinaves ont pris le nom d’Eglises luthériennes. Très tôt, dans l’histoire de la
colonie hollandaise de la Nouvelle Amsterdam, qui allait devenir New York, des
luthériens venus de Hollande sont arrivés et y ont tenu des réunions, dès l’an 1623, aux
dires de certains. En 1652, ils ont demandé l’autorisation d’avoir une Eglise et un pasteur.
Cependant, les autorités réformées hollandaises ont rejeté cette demande, et ont renvoyé
en Hollande le premier pasteur luthérien de la colonie en 1657. Les cultes ont continué à
être tenus, mais de manière discrète, et ce n’est qu’en 1664, après la conquête de la
Nouvelle Amsterdam, que les luthériens se sont vu accorder la liberté de culte.

En 1638, quelques luthériens suédois se sont établis sûr le Delaware, et y ont érigé, près
de Lewes, la première église luthérienne d’Amérique. L’émigration suédoise a cependant
vite pris fin, et n’a repris qu’au siècle suivant. En 1710, une colonie de luthériens, exilés
du Palatinat, en Allemagne, ont reconstitué leur Eglise à New York et en Pennsylvanie.
Au dix-huitième siècle, des protestants allemands et suédois sont arrivés aux Etats-Unis,
au nombre de dix mille, et le premier synode luthérien a été organisé à Philadelphie en
1748. Depuis cette date, les Eglises luthériennes se sont développées grâce à
l’immigration et à la croissance naturelle, et elles comptent aujourd’hui environ neuf
millions et demi de membres (en 1985).

Comme ils sont issus de différents pays et parlent, de ce fait, des langues diverses, les
luthériens sont organisés en douze corps indépendants principaux. Les uns parlent
l’anglais, et d’autres, au nombre d’au moins sept, ont gardé leur propre langue. En ce qui
concerne leur doctrine, ils se rallient tous à la Confession d’Augsbourg, la doctrine de la
justification par la foi énoncée par Luther ; ils croient, en outre, que les sacrements du
baptême et de la Sainte Cène ne sont pas de simples symboles liés au souvenir de Christ,
mais des canaux par lesquels la grâce divine est transmise. Les luthériens sont organisés
en synodes, qui se réunissent pour former un synode général, mais ils réservent une
grande autonomie aux assemblées locales.

Les presbytériens
Les Eglises presbytériennes d’Amérique sont issus de deux sources. La première est
1’Eglise presbytérienne d’Ecosse, qui a été réformée en 1560 par John Knox, et reconnue
alors comme Eglise officielle de ce pays. D’Ecosse, le mouvement s’est alors propagé au
nord-ouest de l’Irlande où la population était et est restée protestante. L’autre source est
le mouvement puritain anglais, qui a pris naissance sous le règne de Jacques Ier, et a
conquis le pouvoir parlementaire dès les débuts du Commonwealth. Lors de l’accession
au trône du roi Charles II, 1’Eglise d’Angleterre a retrouvé sa domination, et plus de deux
mille pasteurs puritains, pour la plupart presbytériens, ont été chassés de leurs paroisses.
Ces trois éléments : écossais, irlandais et anglais, ont contribué à la formation et à
l’édification de l’Eglise presbytérienne des Etats-Unis. En Nouvelle-Angleterre, les
immigrants presbytériens se sont unis, dans leur majorité, aux Eglises
congrégationalistes, mais dans les autres colonies, ils ont fondé leurs propres Eglises.
L’une des premières Eglises presbytériennes des Etats-Unis a été fondée à Snow Hill,
dans le Maryland, en 1684 par le pasteur Francis Makemie, originaire d’Irlande.
Makemie et six autres pasteurs se sont réunis à Philadelphie en 1706, pour unir leurs
Eglises et former ainsi un « presbytère ». En 1716, les Eglises et les pasteurs ayant
augmenté en nombre et accru leur champ d’action, ils se sont organisés en un synode,
divisé en quatre presbytères et comprenant dix-sept Eglises. Au début de la guerre
d’Indépendance, en 1775, le synode comprenait dix-sept presbytères et cent soixante-dix
pasteurs. Les presbytériens étaient de fervents défenseurs des droits des colonies contre
l’autorité de George III, et l’un de leurs principaux pasteurs, John Witherspoon, a même
été le seul signataire ecclésiastique de la déclaration d’Indépendance. Après la Guerre,
l’Eglise s’était tellement développée qu’une assemblée générale a dû se tenir à
Philadelphie, réunissant quatre synodes.

Comme les principes presbytériens, à l’image du caractère écossais et irlandais, étaient le


reflet d’une pensée ferme et indépendante sur les questions doctrinales, des divisions sont
apparues au cours des synodes et des presbytères. L’une d’entre elles a eu pour
conséquence l’organisation de l’Eglise presbytérienne de Cumberland, dans le Tennessee,
en 1810, qui s’est étendue ensuite aux Etats voisins, jusqu’au Texas et au Missouri. Les
efforts déployés en vue de réunir cette branche à l’Eglise-mère, en 1906, ont
partiellement réussi. En 1837, une autre division s’est manifestée, concernant des ques-
tions de doctrine, entre deux éléments connus sous les noms respectifs de «
presbytériens de l’ancienne école » et « presbytériens de la nouvelle école ». Chacun des
deux groupes avait ses presbytères, ses synodes et une assemblée générale, et affirmait
représenter l’Eglise presbytérienne unique. En 1869, après plus de quarante ans de
séparation, les deux branches ont oublié leurs dissensions et se sont réunifiées. A l’aube
de la guerre de Sécession, en 1861, les Eglises presbytériennes du Sud ont formé leur
propre Eglise, appelée « Eglise presbytérienne des Etats-Unis » tandis que celle du Nord
a pris le nom d’« Eglise presbytérienne des Etats-Unis d’Amérique ».

Il existe plusieurs branches principales au sein des Eglises presbytériennes des Etats-
Unis. Elles comptent ensemble près de quatre millions de membres (1985). Toutes
adhèrent aux doctrines calvinistes telles qu’elles sont énoncées dans la Confession de foi
de Westminster, et dans le grand et le petit Catéchismes. L’assemblée locale est
gouvernée par un comité appelé la session, laquelle est composée du pasteur et des
anciens. Les Eglises sont réunies pour former un presbytère, et les presbytères un synode,
qui suit, d’une manière générale mais non invariable, les lignes directrices de l’Etat. Au
sommet se tient une assemblée générale, qui se réunit chaque année. Les changements
importants survenant dans les domaines du gouvernement ou de la doctrine requièrent
une ratification par la majorité constitutionnelle des presbytères, et l’approbation par
l’assemblée générale, avant de devenir des lois.
Les méthodistes
Les Eglises méthodistes du Nouveau Monde datent de l’année 1766, qui a vu arriver aux
Etats-Unis deux prédicateurs wesleyens, originaires d’Irlande, qui ont tenu alors les pre-
mières réunions méthodistes. A propos de la toute première réunion, on ne sait avec
certitude si elle a été organisée par Philip Embury dans sa propre maison, à New York, ou
par Robert Strawbridge dans le comté de Frederick, dans l’Etat du Maryland. Ces deux
hommes ont formé des groupes, et en 1768, Philip Embury a construit une chapelle dans
la rue John, où l’on trouve encore aujourd’hui une Eglise méthodiste épiscopale. Le
nombre des méthodistes a augmenté aux Etats-Unis, et en 1769, John Wesley y a envoyé
deux missionnaires, Richard Boardman et Thomas Pilmoor, pour superviser et étendre
l’œuvre. D’autres prédicateurs, au nombre de sept, ont été envoyés plus tard
d’Angleterre. Le plus célèbre d’entre eux était Francis Asbury, qui est arrivé aux Etats-
Unis en 1771. La première conférence méthodiste dans les colonies a eu lieu en 1773,
sous la présidence de Thomas Rankin, mais avec le début de la guerre d’Indépendance,
tous quittèrent le pays, à l’exception de Francis Asbury. La plupart du temps, et en atten-
dant la paix, qui devait être signée en 1783, i1 a vécu dans une quasi-retraite. Lorsque
l’Angleterre a reconnu les Etats-Unis, les méthodistes américains étaient au nombre
d’environ quinze mille. Comme ils étaient formellement liés à l’Eglise d’Angleterre,
Wesley s’est efforcé de convaincre l’évêque de Londres de consacrer un évêque
américain. Voyant que ses efforts restaient vains, il a choisi le pasteur Thomas Coke, qui
était docteur en théologie, et prêtre de l’Eglise d’Angleterre, et l’a nommé « surintendant
» des assemblés méthodistes aux Etats-Unis, copiant le rite de la consécration d’un
évêque, mais changeant le titre. Il a ensuite encouragé Thomas Coke à consacrer Francis
Asbury à la charge de surintendant adjoint des sociétés wesleyennes des Etats-Unis. Une
conférence des prédicateurs méthodistes des Etats-Unis a eu lieu au cours de la semaine
de Noël 1784, à Baltimore, et l’Eglise méthodiste épiscopale a été organisée. Asbury a
refusé la charge de surintendant jusqu’à ce qu’à la nomination par Wesley, se soit ajouté
le vote de ses collègues prédicateurs. Il est retourné en Angleterre sans tarder. D’un
commun accord, le titre d’évêque est venu prendre la place de celui de surintendant, qui
était trop encombrant. Francis Asbury a gardé sa charge jusqu’en 1800.

L’Eglise méthodiste épiscopale était l’Eglise-mère de ce pays, mais de nombreuses


divisions sont apparues du fait des différences de races, de langues, de rivalités
politiques, et en particulier du débat sur la question de l’esclavage qui a commencé en
1844. En avril 1939, la Conférence d’union qui a formé l’Eglise méthodiste, a été
organisée par les représentants de l’Eglise méthodiste épiscopale, l’Eglise méthodiste
épiscopale du Sud et l’Eglise méthodiste protestante, avec près de treize millions de
membres pour l’ensemble des Etats-Unis (1985).

Ces Eglises méthodistes se réclament de la même théologie, et sont fortement teintées


d’arminianisme. Elles attachent une grande importance au libre arbitre, par opposition à
la doctrine calviniste de a prédestination, et mettent l’accent sur le fait que chaque
croyant est lui-même responsable de son salut. Elles ont également la même politique et
la même organisation : les Eglises locales sont groupées en districts, sous la présidence
d’un ancien, bien qu’au sein de l’Eglise méthodiste épiscopale, ce titre ait été remplacé,
en 1908, par celui de surintendant de district. Les districts se réunissent lors de
conférences annuelles, et les évêques, nommés à vie – tout en étant susceptibles d’être
mis à la retraite (dans l’Eglise méthodiste) par la Conférence générale – sont subordonnés
à un organe législatif qui se réunit tous les quatre ans. Chaque pasteur est nommé
annuellement par l’évêque qui préside sa conférence. Dans certaines branches de l’Eglise,
le pasteur peut être désigné de nouveau, aussi souvent que cela apparaît souhaitable. Dans
les autres, son pastorat est limité à quatre ans.

Les Frères
L’Eglise des frères en Christ, maintenant appelée l’Eglise des frères évangéliques unis, a
été la première Eglise des Etats-Unis à ne pas être importée du Vieux Monde. Elle est
apparue d’abord en Pennsylvanie et dans le Maryland, à la suite de la prédication ardente
de deux hommes, Philip Otterbein, né à Dillenbourg, en Allemagne, et à l’origine pasteur
dans l’Eglise réformée allemande, et Martin Boehm, d’origine mennonite. Tous deux
prêchaient en langue allemande, et ont constitué des Eglises germanophones qu’ils ont
ensuite placées sous la surveillance de pasteurs « non sectaires ». En 1767, ces deux
dirigeants se sont rencontrés pour la première fois lors d’une « grande réunion » dans une
grange, près de Lancaster, en Pennsylvanie ; à cette occasion, Martin Boehm, homme de
petite taille, a prêché avec une grande puissance spirituelle. A la fin du sermon, Philip
Otterbein, qui était beaucoup plus grand et robuste, est venu l’embrasser et s’est exclamé
: « Nous sommes frères ! » C’est de cette expression qu’est né le nom officiel de cette
Eglise ; les mots « en Christ » ont été ajoutés lors de sa fondation officielle, dans l’Etat
du Maryland en 1800. A cette occasion, Otterbein et Boehm ont été élus évêques, et un
gouvernement interne, imitant celui de la démocratie américaine, a été adopté : les
évêques sont choisis mais l’Eglise n’a qu’un ordre de prédicateurs, et pas d’épiscopat. Le
pouvoir réside dans les seules mains des laïcs. Tous les dirigeants, y compris les évêques,
sont élus pour une période de quatre ans par un collège de pasteurs et de laïcs, en nombre
égal, les présidents des conférences ayant été élus et non désignés. Si la politique et le
gouvernement de cette Eglise diffèrent de celles de l’Eglise méthodiste, les Frères en
Christ ont cependant, eux aussi, des conférences trimestrielles, annuelles et générales, et
prêchent la même doctrine d’inspiration arminienne.

Au début, les cultes avaient lieu presque exclusivement en langue allemande, mais
aujourd’hui, la langue anglaise a été adoptée presque partout. Le quartier général de
l’Eglise, ainsi que son imprimerie, se trouvent à Dayton, dans l’Etat d’Ohio. Sa principale
œuvre de bienfaisance, le foyer Otterbein, qui est le plus important des Etats-Unis, se
situe près de Lebanon, dans le même Etat. Les membres sont conservateurs, en ce qui
concerne la manière de s’habiller, la prestation de serment et la résistance à la force.

Après plusieurs années de discussion, une division a eu lieu en 1889 : une majorité de
membres s’est alors manifestée en faveur d’une révision de la constitution de l’Eglise
visant à annuler l’exclusion qui frappait ceux qui appartenaient à des sociétés secrètes.
Les « radicaux » ont constitué alors une nouvelle Eglise, et les « libéraux » se sont vu
attribuer toutes les propriétés de l’Eglise ; à l’exception de celles qui étaient situées dans
le Michigan et l’Oregon.
Le 16 novembre 1946, l’Eglise évangélique et l’Eglise des frères unis en Christ ont
fusionné, à Johnstown, en Pennsylvanie. Le nombre total de leurs membres atteignait, en
1970, les sept cent mille.

Les Disciples de Christ


Il est une autre Eglise à avoir connu des origines purement américaines. Elle porte deux
noms, aussi officiels l’un que l’autre : « Disciples du Christ » et « Eglise chrétienne ».
Elle a vu le jour en 1804, à la suite d’un réveil religieux qui a eu lieu dans le Tennessee et
le Kentucky, où le pasteur Barton Stone, un presbytérien, a décidé de quitter cette Eglise
pour organiser la sienne au Kentucky. La Bible était son seul livre de référence et aucune
autre allusion doctrinale n’était acceptée. Le seul nom de la nouvelle Eglise était «
chrétienne ». Quelques années plus tard, le pasteur Alexander Campbell, presbytérien
venu d’Irlande, a adopté le principe du baptême par immersion, et formé une Eglise «
baptiste » pour se retirer bien vite et appeler ses propres disciples « Disciples du Christ ».
Stone et Campbell ont ensuite établi de nombreuses assemblées, et en 1832, leurs groupes
respectifs se sont unis pour former une seule Eglise, au sein de laquelle les noms « dis-
ciples » et « chrétiens » ont été reconnus officiellement. Ces deux hommes voulaient unir
en un seul corps tous les Disciples du Christ, sans autre référence doctrinale que la foi en
Christ et sans nom particulier, si ce n’est ceux de « disciples » et « chrétiens ».

Ils acceptent l’Ancien et le Nouveau Testaments, mais ne reconnaissent que ce dernier


comme critère de valeur pour les chrétiens. Ils n’énoncent pas de doctrine particulière. Ils
pratiquent le baptême par immersion des seuls croyants, à l’exception des enfants, et
affirment que dans l’acte du baptême « se manifeste une assurance divine de la rémission
des péchés et de l’acceptation du pécheur par Dieu ». Leur système est de type
congrégationaliste, chaque assemblée étant indépendante de tout contrôle extérieur, mais
unie avec l’Eglise-mère en ce qui concerne l’œuvre missionnaire aux Etats-Unis et à
l’étranger. Leurs dirigeants sont des anciens choisis par les assemblées, les pasteurs, les
diacres et les évangélistes, bien qu’ils ne fassent aucune distinction entre pasteurs et laïcs.
Tout au long de leur histoire, les Disciples du Christ ont fait preuve de zèle et d’activisme
dans l’évangélisation. Ils comptent environ 2 000 000 de membres.
CHAPITRE 24

LES ÉGLISES AU CANADA

Les pionniers du dix-septième siècle


Au dix-septième siècle, tandis qu’avec des fortunes diverses, leurs coreligionnaires
étendaient le pouvoir spirituel et temporel de l’Eglise de Rome en Inde, en Chine, au
Japon, au Brésil et au Paraguay, les missionnaires de la Compagnie de Jésus
entreprenaient la catholicisation des Indiens hurons dans ce qui s’appelle aujourd’hui la
province de l’Ontario. Dès 1625, Jean de Brébeuf a fondé une mission sur les rives
boisées de la baie Géorgienne. Un peu partout, dans une région encore plus vaste et
couverte tour à tour de forêts et de terres incultes, des pionniers chrétiens ont prêché,
souffert et lutté avec les forces de la nature et le barbarisme indigène, ou sont morts pour
leur foi.

Portant leur bréviaire et leur crucifix, ils ont erré çà et là. Depuis les rivages de la
Nouvelle-Ecosse, battus par les vagues, jusqu’aux prairies de l’Ouest inconnu, de la
région voisine de la baie d’Hudson jusqu’à l’embouchure du Mississippi, ils se sont
succédés, vêtus de leur soutane noire. Ils ont poursuivi leur mission avec persévérance, «
pour la gloire de Dieu » et pour l’avancement de l’Ordre et de la Nouvelle-France,
jusqu’à ce que, pour reprendre les termes de l’historien Bancroft, « pas un cap ne soit
contourné, et pas une rivière ne soit traversée sans qu’un jésuite ne serve de guide ».

L’Eglise catholique
A l’instar de ce qui s’est passé aux Etats-Unis, les catholiques ont été les premiers à
fonder des Eglises au Canada. Les colons français ont importé avec eux leur vieille
religion et leur vieille langue, auxquels ils demeurent attachés aujourd’hui. C’est au
Québec, en particulier, que l’Eglise catholique a guidé, modifié et contrôlé les
institutions, les habitudes et les coutumes, les mœurs, la politique et la loyauté du peuple.
En 1971, pour une population totale de 21 500 000 habitants, on comptait près de dix
millions de catholiques, dont plus de cinq millions pour le seul Québec, et près de deux
millions en Ontario.

L’Eglise anglicane
L’Eglise anglicane, également appelée Eglise d’Angleterre, était, dans toutes les
provinces anglaises, une puissance dominante dans le passé. Elle encourageait la loyauté
envers la couronne britannique, enseignait l’amour des institutions britanniques,
l’adhésion à un gouvernement de type loyaliste, et l’attachement au pouvoir exercé par
les premiers gouverneurs britanniques. Elle a joué un rôle important dans le gouver-
nement de toutes les provinces, a pris des positions vigoureuses dans toutes les questions
relatives à l’instruction et a fait beaucoup, de concert avec les autres groupes chrétiens,
pour promouvoir les activités religieuses. L’Eglise anglicane du Canada compte environ
2 500 000 membres (en 1971), dont 1200 000 en Ontario et 400 000 en Colombie
britannique.
Les méthodistes et les presbytériens
Lors des diverses divisions qui ont secoué l’Eglise au Canada, les mêmes controverses se
sont reproduites qu’en Europe, à quelques détails près. L’Eglise anglicane a débattu sur
les formes et les cérémonies de la Haute et de la Basse Eglise comme cela s’était produit
en Angleterre. Le méthodisme s’est divisé pour donner naissance à une Eglise méthodiste
primitive, à l’Eglise chrétienne biblique et à l’Eglise méthodiste wesleyenne, tandis que
ses ramifications américaines et sa position canadienne ont donné jour à l’Eglise
méthodiste épiscopalienne et à la Nouvelle alliance méthodiste. Le presbytérianisme a eu
son Eglise d’Ecosse au Canada, son synode de l’Eglise libre, son Eglise presbytérienne
des Basses Provinces, son Eglise presbytérienne Unie, et son Eglise presbytérienne du
Canada. Cependant, si les diverses confessions ont eu part aux nuances de pensées et de
doctrines qui sont venues du Vieux Pays, elles ont également eu part, de manière très gé-
néreuse, aux bienfaits financiers des Eglises britanniques et des grandes sociétés
missionnaires. L’Eglise anglicane du Canada, a reçu, pour sa part, de larges sommes du
Parlement britannique. Les différentes Eglises méthodistes ont été largement aidées par
les fonds en provenance de Londres, et leurs premiers missionnaires ont été entretenus
par cette source. Il en a été de même pour les confessions presbytériennes et la célèbre
Société coloniale de Glasgow, qui a développé une œuvre sociale de 1825 à 1840.

L’Eglise unifiée du Canada


En 1925, les méthodistes ont fusionné avec les congrégationalistes et une partie des
presbytériens pour former l’Eglise unifiée du Canada qui compte maintenant près de 3
800 000 membres (1971), dont plus d’un million et demi pour la seule province de
l’Ontario. De nombreuses Eglises presbytériennes ont refusé d’entrer dans cette union, et
l’Eglise presbytérienne du Canada compte, quant à elle, plus de 800 000 membres.

Les baptistes et les luthériens


Les baptistes, les luthériens et les autres Eglises protestantes ont toujours joué un rôle
important dans les affaires publiques. La principale question que la puissante Eglise
baptiste des Provinces maritimes a toujours suivie de près a été celle de l’instruction
publique. La population d’obédience baptiste est de l’ordre de 600 000 personnes, dont
plus de 250 000 en Ontario, et environ 200 000 dans les provinces du Nouveau--
Brunswick et de la Nouvelle-Ecosse. Les luthériens sont au nombre de 700 000 environ,
et prédominent surtout dans le Saskatchewan et l’Ontario.

Les doukhobors et les mennonites


La secte intéressante, mais troublante des doukhobors, qui sont arrivés de Russie au début
du vingtième siècle, s’est implantée principalement dans le Saskatchewan et la Colombie
britannique, ainsi que, timidement, dans l’Alberta et le Manitoba. Les doukhobors sont
relativement peu nombreux, pacifiques, et refusent l’idée de progrès. Ils n’ont que peu
d’intérêt pour l’instruction et refusent de se battre.

Les mennonites canadiens sont au nombre d’environ 160 000.


CHAPITRE 25

LE PENTECÔTISME EN FRANCE

par George Stotts


Les origines exactes du pentecôtisme français restent dans l’ombre, tout comme ces
pionniers inconnus, mais consacrés à Dieu qui bravèrent les obstacles pour évangéliser le
pays de Voltaire. Dans son Histoire générale du pentecôtisme, Donald Gee relate qu’en
1909, il y avait à Paris une petite salle où se tenaient des réunions « pour ceux qui
cherchaient le baptême du Saint-Esprit ». Leonhard Steiner, historien suisse du pen-
tecôtisme, déclare que depuis 1909, existaient en France de petits groupes de croyants
pentecôtistes, comme ceux de Paris et du Havre. Le professeur Bloch-Noell fait
remarquer que A. T. Barratt eut un disciple en France, en 1907, un Hollandais qui avait
assisté aux réunions de Barratt en Norvège. Frank Bartleman, évangéliste célèbre, fruit de
la Mission de la rue Azusa à Los Angeles, relate que, pendant son séjour en France en
1912, il avait visité un certain « frère Michael Mast qui avait une petite mission de
Pentecôte à Rosny-sous-Bois, à seize kilomètres environ de Paris ». Il avait déjà visité
cette mission en 1910. Deux ans plus tard, Bartleman y prêcha chaque soir. Il poursuit en
disant qu’il avait tenu une réunion au cœur même de Paris, chez Mast, dans son atelier de
tailleur, devant un auditoire d’une trentaine de personnes. Il continue : « Une âme
précieuse a été sauvée au cours de cette réunion, mais ajoute-t-il, il est très difficile de
faire venir les gens à une réunion d’évangélisation à Paris. Il m’a semblé que Paris est
encore pire que lors de mon séjour en 1910. Bartleman parle aussi d’une mission
pentecôtiste au Havre. Quelle que soit l’importance, pour l’avenir du mouvement de
Pentecôte, des quelques cellules pentecôtistes françaises isolées, il est certain que l’essor
de ce mouvement avant 1930 est dû à deux facteurs principaux. Le premier facteur fut
l’existence, au Havre, de l’hôtel-restaurant sans alcool de Mademoiselle Hélène Biolley,
établissement qui allait devenir en son temps le centre de l’activité pentecôtiste française.
Quant au second facteur, ce fut un esprit de réveil qui, comparable à celui qui prévalait au
même moment dans le pays de Galles, captivait les esprits d’un petit nombre de chrétiens
français.

Le réveil du pays de Galles de 1904-1905 fit une impression profonde sur les milieux
religieux, tant dans les îles Britanniques qu’en France. Dans ce pays, de nombreux
protestants souhaitèrent connaître une « même visitation de l’Esprit de Dieu ». Henri
Bois, historien français du réveil du pays de Galles, déclare que beaucoup de Français
cherchèrent Dieu avec ferveur pour qu’Il envoie « une effusion de Son Esprit sur la
France ». Peu après 1906, un Ecossais du nom de H. E. Alexander, influencé par le réveil
du pays de Galles, fonda « l’Action biblique », groupe de fondamentalistes étroits qui
accordaient une place prépondérante à la puissance du Saint-Esprit dans la vie de
l’individu. En Angleterre, un groupe de pentecôtistes fonda en 1908 l’Eglise apostolique
par la foi, groupe qui avait des idées extrêmes sur l’action directrice du Saint-Esprit dans
la vie du croyant. L’un des traits marquants de cette Eglise fut le fanatisme. Les
prophéties y étant considérées comme des extravagances, un groupe plus modéré se retira
en 1916 pour fonder l’Eglise apostolique du pays de Galles. Animée d’un grand esprit
missionnaire, l’Eglise apostolique envoya bientôt des évangélistes en France. L’un
d’entre eux fut le jeune Gallois Thomas Roberts qui ouvrit une mission à Paris en 1926.
D. P. Williams, apôtre, et W. J. Williams, prophète, rendirent visite à la Mission
apostolique assez prospère de Sanvic dans la banlieue du Havre. L’Eglise apostolique fit
des convertis, parmi lesquels B. Selvaratnam, fils d’un pasteur de l’Eglise méthodiste.

Au cours de ses études d’ingénieur à Paris, Selvaratnam eut à subir de sérieux conflits
entre la raison et sa foi. Après avoir lu le Secret de l’univers de Charles Bradlaugh,
Selvaratnam bannit de son esprit tout ce qui pouvait avoir trait à la foi. Un jour, alors
qu’il présidait un congrès de l’Union des rationalistes, il s’écria : « S’il existe un Dieu
vivant, qu’Il prouve Son existence en me frappant de mort. Je donnai à Dieu soixante
secondes pour le faire, mais Il ne me foudroya pas. Savez-vous pourquoi ? Afin de
prouver plus tard Son existence par mon témoignage ». Selon ses propres paroles, la
guérison de sa mère fut à l’origine de sa conversion. Elle était invalide depuis douze ans
et n’avait, de l’avis des médecins, plus que deux mois à vivre. La question de la guérison
divine devait jouer un rôle important dans le pentecôtisme français. Ce fut à l’hôtel-res-
taurant sans alcool d’Hélène Biolley que le mouvement de Pentecôte a pris son véritable
essor.

Cette dernière ouvrit le Ruban bleu en 1909. Née en Suisse, elle y fut élevée et y fit ses
études. Elle faisait partie des « Cœurs purs », un groupe suisse qui mettait l’accent sur
l’examen de conscience approfondi : « Mes pensées sont-elles pures ? Ai-je traité mon
voisin avec justice ? Ai-je honoré Dieu par mes actes ? » Mademoiselle Biolley, très
cultivée et linguiste distinguée, était venue en France vers 1908 pour travailler avec la
Société française de la Croix Bleue et l’aider dans sa lutte contre l’alcoolisme. Malgré sa
culture et l’excellente éducation qu’elle avait reçue, elle désirait travailler dans les bas-
fonds et relever les rejetés de la société, en particulier les ivrognes. Sachant que la
population cosmopolite du port du Havre lui fournirait suffisamment d’occasions de
poursuivre son but, elle y installa le Ruban bleu qui devint à la fois un hôtel-restaurant
sans alcool et un centre religieux. Elle ne servait à ses clients assoiffés que des boissons
sans alcool : thé, café ou chocolat !

Dès le début, le Ruban bleu devint un centre important fréquenté par de nombreux
chrétiens étrangers. Ils y trouvaient non seulement une chaude atmosphère spirituelle,
mais aussi le gîte pour un prix très modique. De nombreux amis suisses de Mademoiselle
Biolley venaient y passer leurs vacances ; de même, des missionnaires anglais et suédois,
en route pour le Congo, s’arrêtaient souvent au Ruban bleu. Nombre d’entre eux avaient
entendu parler de la Pentecôte ou étaient eux-mêmes des pentecôtistes. Leurs
conversations éveillèrent la curiosité de Mlle Biolley à propos de ce mouvement suscité
par Dieu. En 1920, cinq missionnaires suédois à destination du Congo, vinrent au Havre
pour parfaire leurs connaissances de la langue française. Eux aussi mentionnèrent ce que
Dieu avait fait en Suède. Quelques pasteurs de Pentecôte ayant entendu parler du Ruban
bleu, y trouvèrent l’hospitalité. Mlle Biolley invita au Havre un évangéliste bien connu,
Smith Wigglesworth, qui avait tenu en Suisse plusieurs missions couronnées de succès. Il
arriva dans cette ville en 1920, accompagné du prédicateur hollandais R. G. Polmann. Ils
donnèrent une série d’études bibliques sur la guérison divine et sur le baptême du Saint-
Esprit. Ces deux sujets étaient particulièrement chers au cœur de cette femme pieuse et à
celui de son collaborateur, Félix Gallice. Le Ruban bleu n’était pas seulement un « hôtel
pour étrangers », mais il servait aussi de lieu de réunion pour l’école du dimanche. Mlle
Biolley était persuadée qu’il fallait instruire les enfants dans les voies de Dieu. Beaucoup
d’enfants du quartier assistaient aux classes bibliques enfantines. En outre, le Ruban bleu
servait de centre de prière. Mlle Biolley qui croyait fermement à la puissance dans la
prière, tint pendant près de trente ans des réunions de prière pour dames dans son hôtel-
restaurant. Le sujet prédominant de ces réunions était : « persévérer dans la prière
pour que le réveil souffle sur la France ». Parlant de ces réunions, l’une des participantes
s’exprime ainsi : « Mlle Biolley priait avec foi pour le réveil, nous, nous priions dans
l’incrédulité ». Les réunions pour adultes faisaient partie du programme religieux
hebdomadaire. Les missions d’évangélisation spéciales jouaient un grand rôle dans la vie
du Ruban bleu. Après une mission avec Wigglesworth en janvier 1921, cinq personnes
furent baptisées d’eau dans l’estuaire de la Seine. « Une jeune fille atteinte d’une maladie
de cœur fut guérie lors de son baptême. Plusieurs personnes reçurent le baptême du Saint-
Esprit. »

En plus de toutes ses activités au Ruban bleu, Mlle Biolley trouva le temps de traduire un
livre de M. B. Woodworth Etter. Cet ouvrage, bien connu des pentecôtistes américains,
avait attiré son attention. Désireuse d’en faire connaître le contenu au public de langue
française, elle traduisit ce livre en 1919, espérant qu’il serait « une source de bénédictions
pour tous ceux qui le liraient ». Dans sa préface de la cinquième édition le pasteur R.
Lebel déclara que « le réveil (introduit en France par M. D. Scot) est dans une certaine
mesure lié au ministère de Miss Woodworth Etter ». Le Ruban bleu de Mlle Biolley
devint rapidement le centre du christianisme évangélique en Normandie. Au cours de la
décennie suivante, la réputation de son établissement parvint aux oreilles de trois jeunes
gens qui devaient jouer plus tard un rôle important dans le mouvement de Pentecôte en
France. Deux de ces trois jeunes étaient des étrangers et le troisième, Félix Gallice, était
Français.

Ce dernier qui fut amené à l’Evangile par un traité que lui avaient remis deux jeunes
Anglaises, avait été élevé dans le catholicisme romain. Toutefois, après la lecture de ce
tract, il fut intrigué par ce que Dieu pouvait faire. « En vérité, se dit-il, ce Dieu protestant
peut faire beaucoup de choses. » Rappelé sous les drapeaux au début de la Première
Guerre mondiale et rempli de crainte à l’idée de ce qui pourrait lui arriver, F. Gallice se
souvint des paroles du traité affirmant que Dieu pouvait préserver de tout mal. Il promit à
Dieu de Le servir s’Il lui permettait de rentrer sain et sauf. Selon F. Gallice, Dieu le
protégea en effet. « Une nuit, raconta-t-il, Dieu me remit en mémoire la promesse que je
lui avais faite. Il m’appelait à Son service. Je lui demandai : Et où dois-je me rendre ? La
réponse qui me vint comme une pensée subite semblait me dire: Va au Havre. » Ayant
entendu parler du Ruban bleu, il écrivit à l’adresse qu’on lui avait indiquée. Il partit alors
immédiatement pour le Havre où commença pour lui une longue période d’activité
religieuse. Tandis que sa femme travaillait pour augmenter leurs maigres revenus, F.
Gallice poursuivait l’œuvre du Seigneur. Le dimanche, il tenait des réunions pour un
groupe de baptistes. Il prêtait également son concours à l’école du dimanche. Avec
beaucoup d’autres chrétiens, il priait avec ferveur pour qu’un réveil spirituel semblable à
celui du pays de Galles souffle sur la France.

Le premier des deux jeunes étrangers déjà cités, Christo Domoutchief, de nationalité
roumaine, voulut, après son service militaire, visiter le Canada et les Etats-Unis. Quittant
la Bulgarie où il avait travaillé, il partit pour Rome. Là, il obtint un visa pour la France et
s’embarqua à destination de Marseille où il séjourna quelque temps. Puis, il décida de se
rendre à Paris où il fit la connaissance d’un compatriote du nom de Nicoloff.
Domoutchief travailla un certain temps dans cette ville puis décida de se rendre au Havre.
A l’hôtel où son compatriote et lui-même étaient hébergés, une jeune femme demanda à
voir Nicoloff. Or, il se trouva qu’elle demeurait au Ruban bleu. Avant de prendre congé
de ce dernier, elle demanda à Domoutchief qui avait manifesté le désir de parfaire sa
connaissance de la langue française de descendre au Ruban bleu. Il s’y rendit. Non
seulement Mlle Biolley lui apporta son aide pour l’étude du français, mais elle l’invita à
assister au culte. N’ayant rien de mieux à faire, Domoutchief accepta l’invitation. Peu
après, convaincu de la véracité du christianisme, il se convertit et fut baptisé d’eau. Mlle
Biolley qui s’entendait à discerner les caractères, décela en lui l’étoffe d’un futur pasteur.
Elle lui conseilla de suivre les cours d’une école biblique en Angleterre. Après avoir
mûrement réfléchi à la question, il décida de suivre son conseil. Tout son avoir se
réduisait à quatre livres sterling et à la promesse qu’on lui viendrait en aide. En 1928, C.
Domoutchief traversa la Manche pour se rendre à Londres. Interrogé par les douaniers
anglais sur la durée probable de son séjour dans le pays et sur la somme d’argent dont il
disposait, il répondit : « J’ai quatre livres, et je compte séjourner deux ans en Grande-
Bretagne. » Stupéfaits, les douaniers rétorquèrent : « Et vous pensez pouvoir vivre deux
ans en Angleterre avec quatre livres ? » Avec une parfaite confiance, C. Domoutchief
répondit : « Mais j’ai une famille qui m’enverra de l’argent ». Fort heureusement, il fut
autorisé à poursuivre son voyage et à se rendre à Londres où l’accueillit Howard Carter,
directeur de l’école biblique. Pendant son séjour à l’école, C. Domoutchief renoua
connaissance avec le jeune Douglas Scott qu’il avait déjà vu au Ruban bleu au cours de
l’été 1927. Ils se lièrent d’une profonde amitié. C. Domoutchief suivit pendant deux ans
les cours de l’école biblique. A la fin de 1929 ou au début de 1930, il fut pressenti pour
s’occuper d’une petite assemblée pentecôtiste en Angleterre. Deux ou trois mois plus
tard, D. Scott, qui se trouvait alors au Havre, lui écrivit, le suppliant de revenir en France.
C. Doumoutchief cependant n’en avait ni l’intention ni le désir, mais « Dieu, comme il le
dit lui-même, me donna une vision si poignante de la France que je me mis à sangloter ».
Il n’était pourtant pas décidé à partir. Ce ne fut qu’après des difficultés d’ordre financier
qu’il résolut de s’embarquer pour le Havre où il apporta son concours à l’œuvre de
Pentecôte toute naissante. Par la suite, il joua un rôle important dans la propagation du
réveil en France en ouvrant de nouvelles Eglises.

C’est du Danemark que vint le deuxième étranger dont le nom devait aussi être lié au
réveil de Pentecôte en France. Ove Falg, « luthérien indifférent » pour reprendre ses
propres termes, se rendit à Paris en 1925 alors qu’il était jeune homme. Au foyer franco-
scandinave où il résidait, il rencontra un groupe de jeunes chrétiens pentecôtistes anglais,
candidats missionnaires de l’Eglise apostolique de Grande-Bretagne. Parmi eux se
trouvait Thomas Roberts qui devait passer sa vie à promouvoir l’œuvre de Pentecôte en
France, particulièrement au sein du récent mouvement charismatique. Cette rencontre
produisit un profond bouleversement dans l’âme de O. Falg qui fit de lui un partisan
convaincu de la réalité de la Pentecôte. Quelque temps après sa conversion, il fut baptisé
d’eau par un pasteur danois dans une église appelée « Le Tabernacle » à Paris. En même
temps, il « sentit un vibrant appel de Dieu pour évangéliser la France ». Cet appel devait
se confirmer après une année d’étude biblique à l’Institut biblique d’Elim à Londres, sous
la direction de George Jeffreys. Au cours d’une réunion missionnaire qui eut lieu au
collège, une jeune missionnaire anglaise travaillant en Chine et amie intime de Mlle
Biolley, parla aux jeunes étudiants et leur montra à quel point la France avait besoin de
jeunes ouvriers consacrés pour « la moisson d’âmes ». Elle se fit l’interprète de l’appel
émouvant dont l’avait chargée Douglas Scott : « Venez en France nous aider ! Nous
avons besoin d’ouvriers, baptisés du Saint-Esprit et zélés pour le salut des âmes. Nous
leur demandons de nous rejoindre afin de nous aider dans notre travail missionnaire en
France ». O. Falg raconte : « Cet appel poignant me fit pâlir d’émotion et j’eus la
conviction profonde que cet appel s’adressait à moi personnellement ». L’évangéliste
George Jeffreys invita ceux qui se croyaient concernés par cet appel à s’avancer. O. Falg
vint au premier rang, s’agenouilla et consacra sa vie pour le grand champ de mission
qu’était la France. L’imposition des mains par George Jeffreys « me donna, dit-il, une
grande assurance et remplit mon cœur de paix ». Quelques semaines plus tard (en
novembre 1930), il se rendit au Havre où il rencontra D. Scott. En voyant ce dernier, O.
Falg eut l’impression de se trouver en présence d’un officier. Il raconte la scène comme
suit : « Après m’avoir examiné de la tête aux pieds, D. Scott me posa des questions
courtes et précises : « Né de nouveau ? », « Oui ». « Baptisé d’eau ? Pas
seulement quelques gouttes d’eau sur la tête alors que vous étiez un bébé ? », « Oui, à
l’Eglise baptiste du Tabernacle à Paris ». « Baptisé du Saint-Esprit ? », « Oui ». «
Comment le savez-vous ? », « Par le fait que j’ai parlé en langues et que je me suis senti
indiciblement heureux! ». Satisfait de mes réponses, D. Scott se mit à rire de bon cœur et
dit en français « Très bien, bon pour le service ! »

En résumé, les débuts de la Pentecôte en France furent insignifiants. Les quelques


réunions pentecôtistes disséminées ça et là et indépendantes les unes des autres, le travail
accompli par l’Eglise apostolique britannique, ne constituaient que quelques gouttes
d’eau dans l’océan du catholicisme. Bien que n’étant pas pentecôtiste, mais très
intéressée par ce mouvement, Mlle Biolley et son hôtel le Ruban bleu servirent de point
de départ au développement futur de la Pentecôte en France. Elle qui avait rencontré D.
Scott en 1927 et avait vu les fruits de son ministère, l’invita à revenir au Havre. L’arrivée
de D. Scott en janvier 1930 marqua le début d’une longue période d’évangélisation
intensive et fructueuse dans toute la France.

Il y eut un homme envoyé de Dieu : son nom était Douglas Scott. Un thème important et
qui revient souvent sous sa plume est celui de sa conception de la « mission ». D. Scott
faisait de « mission » le synonyme de devoir ou d’obligation, il aimait à insister sur la
mission ou l’obligation que Christ avait laissée à l’Eglise. Autrement dit, la mission de
l’Eglise était de prêcher l’Evangile aux « hommes, femmes et enfants qui sont sous
l’empire de Satan ».
Sa position, toute simple, sur l’Eglise, était étroitement liée à sa position doctrinale. En
conséquence, il plaidait pour un retour aux pratiques et aux croyances de l’Eglise du
premier siècle. « L’Eglise, disait-il, n’est pas faite de briques et de pierres, elle n’est pas
faite par l’homme, ni projetée par lui ; c’est une institution établie par Dieu ». Le
Nouveau Testament fournit le seul modèle valable pour l’Eglise.

Les écrits et paroles de Scott eurent des incidences durables et profondes sur le
mouvement de Pentecôte en France. Pour ce qui est des principes théologiques et
moraux, un seul texte doit servir de base : la Bible. Celle-ci, interprétée dans un fon-
damentalisme absolu, est considérée comme étant véridique dans ses moindres détails.
Chaque aspect du mouvement trouve sa justification dans au moins une citation de
l’Ecriture, et même parfois, plusieurs. Pour les pentecôtistes, tout nouveau converti doit
être « sauvé », c’est-à-dire « né de nouveau » et ensuite « baptisé d'eau ». Ils mettent en
outre l’accent sur une expérience distincte et complémentaire qui est celle du baptême du
Saint-Esprit avec pour signe évident le parler dans d’autres langues. Ils croient aussi de
façon très littérale aux mauvais esprits et aux démons. Cette croyance aux démons
explique le conflit entre le bien et le mal et fournit une explication au grand éventail de
maux qui accablent l’humanité, en particulier les maladies.

André Thomas-Brès, autre dirigeant pentecôtiste, a fait remarquer que les pentecôtistes
français ne participent pas aux affaires politiques et sociales, car ils sont convaincus que
« si nous croyons et enseignons que Christ revient bientôt, nous devons alors obéir à Son
commandement qui est de prêcher l’Evangile. Aussi n’avons-nous pas de temps à
consacrer aux affaires du monde ». Dans une brochure intitulée « Qui sommes-nous ? »,
les Assemblées de Dieu de France soulignent que le « mouvement n’a pas d’affiliation
politique, mais enseigne la soumission aux autorités comme à Dieu et l’accomplissement
de tous les devoirs civils et militaires en temps de paix comme en temps de guerre ». Les
enseignements eschatologiques des pentecôtistes encouragent les fidèles à se retirer de
toute activité politique plutôt que d’adopter les vues politiques de droite ou de gauche,
souvent attribuées aux groupes chrétiens fondamentalistes. Les pentecôtistes français sont
conscients des conditions sociales et politiques dans lesquelles ils vivent, mais ce qui à
leurs yeux est de loin le plus important, c’est le problème que leur posent les nombreux
villages et villes qui n’ont pas encore été évangélisés. Douglas Scott voulait tous les
évangéliser, malheureusement il n’a pas pu le faire, il a donc dû laisser la tâche à
d’autres.

Le 17 avril 1967, au coucher du soleil, l’ère des pionniers de la Pentecôte a pris fin dans
le cimetière de Chalon-sur-Saône. En 1967, les pentecôtistes avaient fait du bon travail en
France. Neuf-dixièmes des Eglises de Pentecôte sont affiliées aux « Assemblées de Dieu
en France », les autres sont soit indépendantes, soit rattachées à un groupe pentecôtiste
britannique ou américain.

La mentalité et le climat religieux qui règnent en France sont très différents de ceux que
connaissent les pays protestants. La France est un pays imprégné par des siècles de
tradition catholique, et, jusqu’au dix-neuvième siècle, n’a pas abrité de groupes
protestants importants. De nos jours, les groupes protestants en France, quoiqu’ils
représentent diverses confessions, restent faibles du point de vue numérique et ne
constituent que 3 ou 4% de toute la population. Le mouvement de Pentecôte en France ne
représente qu’une petite minorité submergée par la grande masse des catholiques de nom.
Sur un à deux millions de protestants, environ 50 000 sont des pentecôtistes baptisés
(1972).

A l’heure actuelle, le puissant mouvement de Pentecôte attire des gens issus de toutes les
couches sociales. Dans les années qui ont précédé la guerre, il n’exerçait son attraction
que sur les pauvres et les gens de la classe moyenne. Quatre-vingt-dix pour cent de ces
gens viennent d’une tradition catholique. Cela ne signifie nullement qu’il n’y ait pas eu
de convertis parmi les riches ou les gens instruits, mais il ne s’agissait que de cas isolés.
Or, depuis la guerre, le message de Pentecôte a eu un écho dans toutes les couches de la
société.

Les pentecôtistes français ont progressé de façon remarquable au cours des 54 dernières
années. Dans l’Annuaire pentecôtiste de 1986, il y avait 1613 lieux de réunions en France
alors qu’en 1948, seuls 80 lieux de culte étaient mentionnés. En 1986, ce mouvement en
expansion n’était pas seulement bien représenté dans les anciens bastions de 1947, mais
encore avait progressé dans de nombreux autres endroits, en particulier dans la vallée du
Rhône, dans le Sud-Ouest et faisait une percée dans le Sud-Est. Pour atteindre toutes ces
régions et d’autres encore, les Assemblées de Dieu de France ont utilisé des moyens
modernes pour propager le message de Pentecôte. Elles n’hésitent pas à se servir de la
presse, de la radio et de la télévision. Elles ont aussi mis sur pied un important pro-
gramme missionnaire et de florissantes œuvres de jeunesse.

L’objectif du mouvement de Pentecôte est de répandre la doctrine évangélique et de


gagner des disciples à Christ, condition sine qua non pour préserver son existence. Pour
ce faire, le mouvement a besoin d’organes capables de porter et de répandre ce message.
Les pasteurs ont joué et jouent encore un rôle essentiel dans ce domaine, mais il est
évident qu’ils ne peuvent entrer en contact qu’avec un nombre limité de personnes. Les
limites humaines obligent donc à rechercher d’autres méthodes et moyens pour pouvoir
atteindre cet objectif. Avant tout, il est nécessaire de savoir dans quel ordre de priorité il
faut employer ces moyens : A qui faut-il s’adresser en premier ? Pour les pentecôtistes
français, toutes les catégories humaines sont d’égale importance puisque tous les hommes
sont perdus spirituellement. La jeunesse d’aujourd’hui représentant les conducteurs de
demain, il convient donc de donner une certaine priorité aux organisations qui s’occupent
de la jeunesse. De même, les pentecôtistes français sont conscients de la nécessité
d’ensemencer les champs missionnaires de la doctrine de Christ, aussi donnent-ils une
grande importance à l’œuvre missionnaire en terre étrangère. En outre, ils déclarent
posséder la vérité spirituelle qu’ils désirent faire partager aux autres : en conséquence,
leur programme missionnaire à l’étranger est basé sur ce partage de l’Evangile avec les
autres. Les pentecôtistes français ont établi un organisme chargé de coordonner les efforts
d’évangélisation à l’étranger. S’efforçant de mieux faire connaître cette vérité spirituelle
en France comme à l’étranger, le mouvement étudie avec soin les moyens à employer.
Pour les gens cultivés, la littérature a été et reste le moyen le plus efficace, mais pour
atteindre le grand public que ne peuvent toucher ni les pasteurs, ni la page imprimée, les
inventions de la technologie moderne conviennent mieux. La radio, et plus récemment
encore, la télévision, permettent d’atteindre un auditoire qui se chiffre par millions.
Désirant continuer à répandre le message de Pentecôte avec plus d’efficacité, la
Convention nationale, après s’être penchée sur l’utilité de ces organes de propagande,
décida de continuer à les exploiter. Au cours d’une de leurs conventions, les Assemblées
de Dieu ont défini de façon concise leur conception de l’évangélisation : « Un
mouvement sans mission court à sa perte ». La mission de la Pentecôte est donc de
gagner de nouveaux convertis.

Au cours de ses cinquante années d’existence, le mouvement de Pentecôte en France,


poussé par un intense désir de suivre l’ordre de Christ, a répandu le message évangélique
dans toutes les régions de France. De plus, non content de maintenir la vérité spirituelle
en France, le mouvement a fait connaître cette vérité, grâce à un programme missionnaire
très intensif, aussi bien aux pays de l’Europe libre qu’aux autochtones d’autres parties du
monde. Le succès des pentecôtistes est dû à leur esprit d’entreprise, soutenu par une
doctrine solide qui trouve son expression dans un culte très simple.

L’unique objectif de Douglas Scott en venant en France était d’apporter le réveil de


Pentecôte aux Eglises protestantes de ce pays. A cet égard, ses efforts ont été
partiellement couronnés de succès ; en effet, quelques Eglises baptistes et réformées
acceptèrent le message ; d’autres, par contre, le refusèrent. La nécessité de donner aux
nouveaux convertis une assistance spirituelle entraîna la création des Assemblées de Dieu
de France que les Français ne considèrent pas comme une confession séparée, mais
comme une partie du mouvement de Pentecôte mondial. Dès les débuts du mouvement en
France, D. Scott, très sagement, en confia la direction aux Français qui l’ont jalousement
préservée de tout contrôle étranger. Ne reconnaissant aucune autorité ecclésiastique
supérieure à l’assemblée locale, les Assemblées de Dieu sont toutefois étroitement liées
entre elles par un esprit fraternel et par le désir réciproque de répandre le message de
Pentecôte en France et à l’étranger, dans la mesure où les moyens financiers et le
personnel disponible le permettent. Il existe maintenant en France une Union nationale
des Assemblées de Dieu de France. L’établissement d’un credo de vérités fondamentales
leur a évité des divisions sur le plan doctrinal. Cette absence de divisions a eu un effet
très salutaire car les querelles doctrinales ont toujours été réduites au minimum et l’unité
du mouvement a impressionné les leaders des autres confessions ; ainsi, le message de la
Pentecôte intégral a pu être largement répandu.
Les pentecôtistes français ne demandent pas d’où ils viennent, ni où ils vont. Ils
connaissent leur origine et leur destinée. Face aux 36 000 localités françaises et aux
nombreuses régions non encore évangélisées, leur tâche est clairement définie. Tant qu’il
se trouvera un lieu non touché par l’Evangile, de manière infatigable, ils ouvriront une
annexe après l’autre, tiendront des campagnes d’évangélisation et multiplieront les
moyens pour atteindre leurs compatriotes. Pour les pentecôtistes, la France est un pays
qui lance aux jeunes ce grand défi spirituel : « Relever le manteau d’Elie », regarder le
maître qui disparaît à leurs regards et demander à être revêtus de puissance pour
s’avancer dans le désert des « âmes qui attendent ». Il existe suffisamment de place pour
que tous puissent travailler. Comme il y a encore beaucoup à faire, il ne reste guère de
temps pour s’enliser dans des factions ; même si parfois les discussions aux conventions
ont semblé déboucher sur une division, il ne faut pas oublier que les Français sont des in-
dividualistes très enclins à discuter et à argumenter. Une discussion ouverte et franche
des questions à débattre est un facteur vital qui leur permet de préserver leur unité.

Le mouvement de Pentecôte en France a exercé une profonde influence dans trois


domaines : 1) il s’est implanté dans la classe ouvrière ; 2) il a pénétré parmi les Tsiganes ;
3) il a donné une impulsion spirituelle nouvelle au sein des Eglises protestantes, en
particulier au sein de l’Eglise réformée de France. Ces Eglises, ainsi que l’Eglise
catholique, ont remarqué l’avance rapide enregistrée par le mouvement et son caractère
militant. En fait, beaucoup de protestants confessent ouvertement que les pentecôtistes
sont les seuls à faire des progrès en France. C’est pourquoi quelques groupes protestants
se demandent pourquoi et comment les pentecôtistes français sont devenus en l’espace de
quarante ans la confession protestante la plus importante en France ; ce à quoi les
pentecôtistes pourraient répondre : « C’est grâce uniquement à la prééminence que nous
accordons au Saint-Esprit, qui nous revêt de puissance et nous dirige ».

Toutefois, une analyse plus précise fait découvrir une explication qui cerne de plus près
la réalité. Les facteurs qui ont contribué à cette croissance rapide comprennent aussi leur
organisation, leur dévouement, leur idéologie et leur enthousiasme. Le message se répand
grâce à la radio, à la télévision et à la diffusion de littérature. La communication de ce
message est étroitement liée à l’organisation générale du mouvement en vue de son
expansion. Sous le terme « d’évangélisation personnelle », les pentecôtistes apprennent à
gagner leurs voisins, leurs amis, leurs parents ou leurs collègues de travail et sont
fortement encouragés à le faire. Ils forment un groupe profondément engagé, motivé par
une riche expérience religieuse, désirant que d’autres puissent faire la même expérience
et posséder ce qu’ils ont découvert. L’efficacité de leur idéologie vient moins de la
doctrine que de leur certitude. Le pentecôtisme se caractérise par ce jugement lapidaire :
« Ou bien on est pour nous, ou bien on est contre nous ». En conséquence, ils préconisent
une vie sainte, sans ascétisme rigide. Convaincus que l’avenir leur appartient, ils
promettent au croyant, selon les Ecritures, une part dans le contrôle de la future cité
terrestro-céleste et dans les récompenses qui seront accordées. En retour, cette foi dans un
avenir positif engendre chez le chrétien un sentiment de valeur et de puissance per-
sonnelle. Chez les pentecôtistes, il existe un certain fatalisme positif. Convaincus de la
véracité de leur message, ils affirment que Dieu leur donne la puissance nécessaire pour
accomplir Son œuvre, qu’Il les dirige et que les œuvres suivent la foi. Les croyants sont
convaincus que s’ils ne peuvent pas atteindre un certain but sur la terre, c’est que Dieu,
tout au moins pour un certain temps, ne le permet pas. S’ils rencontrent des obstacles ou
subissent une défaite, ils s’en remettent tout simplement à la volonté divine. Dans
l’œuvre qu’il accomplit pour Dieu, il est difficile à un pentecôtiste d’accepter l’échec. Il
considère l’échec, de façon naïve, comme l’occasion de « faire le point », d’être « fort
dans le Seigneur », et de s’avancer dans une autre direction.

Le pentecôtisme, à l’instar de certains groupes socio-religieux de différentes époques, a


été remarqué pour son attirance vers les classes sociales défavorisées et pour son
dévouement à leur égard. Il n’est donc pas surprenant que ces derniers aient volontiers
accepté le message de D. Scott. Ceux qui avaient peu ou pas d’espérance dans cette vie
furent attirés. Ceux qui n’avaient ni appui social, ni idéologie, trouvèrent dans son
message ce qui pouvait combler le vide de leur vie. De même, toutes les personnes qui
étaient déçues par leur expérience religieuse, virent alors la satisfaction spirituelle se
développer dans leur Eglise. Quant à ceux qui voyaient se développer un esprit de
mondanité, le pentecôtisme les invitait à une réforme personnelle, réalité tangible que
Dieu attendait de Son peuple. Aujourd’hui, on remarque un changement dans
l’appartenance aux diverses classes sociales. Les enfants de parents pentecôtistes font des
études universitaires et embrassent des professions libérales. A la limite, on trouve tous
ceux qui se joignent au mouvement parce qu’ils sont déçus par la vie, leur religion ou
leur vocation. Le pentecôtisme a fait une brèche parmi les intellectuels et le temps nous
révélera si cette tendance doit subsister ou disparaître.

Lors d’une interview exclusive accordée une année avant sa mort, on demanda à D. Scott
ce qu’il pensait de l’avenir du mouvement en France. Il répondit qu’à son avis, l’avenir
dépendrait de la façon dont les Français continueraient à se « laisser conduire par l’Esprit
». S’ils le refusaient, dit-il, le résultat serait le même que pour les réveils des temps
passés. « Le mouvement deviendrait statique ; il ne serait donc plus un mouvement, mais
un monument ». Il laissa libre cours à ses préoccupations en la matière, en ajoutant que le
mouvement ne serait plus alors qu’un témoin muet du « réveil qui avait eu lieu mais
n’existait plus ». D’autres, faisant aussi part de leur inquiétude, reconnaissaient, que pour
que le mouvement demeure spirituel, les pasteurs et les laïques devraient retrouver la «
ferveur de l’esprit de prière, renoncer au monde et se consacrer au Seigneur, comme
c’était le cas dans les années trente ».

Toutefois il est un autre problème qui se pose, celui de savoir si « le pentecôtisme


français n’approche pas de son apogée ». Une analyse de la croissance du mouvement de
Pentecôte indique que, pendant les trente à cinquante premières années, le taux de
croissance a été extraordinaire. D’une part, tout mouvement qui commence par un petit
nombre voit son pourcentage de croissance diminuer obligatoirement au fur et à mesure
que le nombre de ses disciples augmente. D’autre part, lorsque la ferveur d’un
mouvement diminue et que le statut social et économique des participants s’améliore, il
en résulte une certaine stagnation. Les pentecôtistes français pourront peut-être éviter la
stagnation en gardant leur ferveur et leur enthousiasme, en se laissant moins accaparer
par le « bon entretien des rouages de l’organisation » et en ranimant constamment en
eux l’écho des paroles de Christ : « Allez ... prêcher la bonne nouvelle ... Voici les
miracles qui accompagneront ceux qui auront cru ».

Un danger très subtil guette les pentecôtistes. Comme ce fut le cas pour d’autres
fondamentalistes, le mouvement est en danger de devenir prisonnier de son propre
système doctrinal. La doctrine fondamentaliste, à cause du dogmatisme qui lui est
inhérent, limite la libre recherche et la poursuite de la vérité, emprisonnant ainsi ses
adeptes. Les Français, toutefois, sans éviter complètement cette contrainte virtuelle, ont
très nettement déclaré qu’ils n’étaient pas fermés à la vérité et les pentecôtistes devraient
continuer à la poursuivre.
Quel que soit l’aboutissement final du pentecôtisme, c’est un fait certain qu’en quarante
ans, le mouvement a exercé une profonde influence sur la scène religieuse en France. On
peut conclure en reprenant la déclaration de l’historien Jean-Paul Benoit à ce sujet : « Il
semble que le pentecôtisme français soit loin d’avoir dit son dernier mot. »

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