Hurlbut Complet
Hurlbut Complet
ISBN 0-8297-1164-6
Ce livre a été publié en version originale sous le titre suivant : The Story of the Christian Church
Traduit de l'anglais par Philippe Le Perru
Toutes les citations bibliques proviennent de la Bible Louis Segond, édition révisée de 1910.
Préface
Jamais, dans toute son histoire, l’homme n’a connu un plus grand besoin spirituel qu’à
notre époque. Eclairé par la connaissance que lui apporte la science et tirant profit des
progrès de la technologie, l’homme moderne est cependant désorienté : malgré toute sa
bonne volonté, il ne parvient pas à réaliser ses rêves. La raison en est pourtant simple et
évidente. Il ne peut y avoir de véritable lumière, ou de profits durables, si
l’accomplissement souhaité ne jaillit pas d’un sol dans lequel a également été plantée la
semence de l’esprit. Les valeurs spirituelles ont été déracinées et jetées au loin, telles de
mauvaises herbes qui s’opposeraient au progrès. De là est né le chaos. Les hommes se
tournent aujourd’hui vers la religion, encore une fois, car c’est seulement en elle que les
vérités surmontent l’épreuve du temps.
Dans un ouvrage aussi court, l’histoire de l’Eglise chrétienne ne peut être contée qu’au
prix d’une sélection rigoureuse. Les controverses doctrinales compliquées qui ont déferlé
au fil des ans sur l’Eglise et l’ont partiellement déchirée, apparaissent, dans leur
ensemble, comme dénuées d’intérêt pour notre époque. Dans ce manuel, le centre
d’intérêt réside d’abord dans l’esprit de l’Eglise, son courant général, les origines des
grandes phases de son histoire, et les événements qui en découlent.
Ce livre s’adresse cependant non seulement aux étudiants, mais il se propose de fournir
un exposé exact dans toutes ses déclarations, qui attire l’attention du lecteur sur les
personnages et événements importants, dans un style à la fois intéressant et attrayant.
Introduction
Avant d’examiner en détail les dix-neuf siècles qui se sont écoulés depuis la naissance de
l’Eglise de Jésus-Christ, montons sur la montagne et contemplons, de son sommet, l’en-
semble du sujet de notre étude, afin d’en saisir d’ores et déjà les différentes étapes. Placés
comme nous le sommes aujourd’hui, au sein de cet étonnant vingtième siècle, regardons
en arrière : nous voyons s’élever, çà et là, surplombant les plaines du temps, les pics
successifs que représentent les grands événements de l’Histoire chrétienne, qu’ils
contribuent à subdiviser, chacun marquant la fin d’une époque et le commencement
d’une autre. Nous en avons dénombré six ; c’est pourquoi, nous parlons des six grandes
périodes de l’Histoire de l’Eglise. Dans ce chapitre d’introduction, nous allons jeter un
regard rapide à chacune d’entre elles.
L’Eglise apostolique
Le sommet qui marque le point de départ de l’Histoire de l’Eglise de Christ est le mont
des Oliviers, près de la muraille orientale de Jérusalem. C’est ici qu’aux environs de l’an
30, peu après être sorti du tombeau, Jésus-Christ a donné Ses derniers ordres et a regagné
Son trône céleste. Nous apercevons un petit groupe de juifs : ils croient fermement en
leur Maître, qui vient de les quitter, et Le tiennent pour le Messie, le roi d’Israël. Ils
restent quelque temps à Jérusalem, sans penser, au premier abord, à l’extension future de
l’Eglise en dehors des frontières du judaïsme, mais peu à peu, leur vision va s’amplifier
au même titre que leur ministère, et ils n’auront pour but que de gagner le monde entier à
Christ. Sous la direction des apôtres Pierre et Paul et de leurs successeurs immédiats,
l’Eglise a été établie, en moins de deux générations, dans presque tous les pays connus
alors, de l’Euphrate au Tibre et de la mer Noire au Nil. La première période s’achève
avec la mort de l’apôtre Jean, le dernier des douze apôtres à quitter cette terre. On place
généralement cet événement aux environs de l’an 100. Nous appelons cette première
période « l’Eglise apostolique ».
L’Eglise persécutée
Pendant plus de deux cents ans après cette période, l’Eglise va vivre constamment sous la
persécution. Pendant l’ensemble du second et du troisième siècles et les premières années
du quatrième siècle, le plus puissant empire du monde a usé de tout son pouvoir afin
d’anéantir ce que l’on appelait alors « la superstition chrétienne ». Pendant sept
générations, une noble armée de martyrs, faite de milliers de chrétiens, a gagné sa
couronne par la décapitation, le feu du bûcher ou la cruelle agonie sous les crocs des
bêtes sauvages, dans l’arène. Cependant, malgré cette persécution impitoyable, les
disciples de Christ ont augmenté en nombre, au point qu’ils constituaient, ouvertement ou
secrètement, une grande partie de la population de l’Empire romain. Puis un empereur
chrétien est monté sur le trône et a promulgué un édit qui a mis fin au massacre.
L’Eglise de l’Empire
C’est apparemment en une seule étape que les chrétiens, si longtemps opprimés, sont
passés de la prison au trône. L’Eglise persécutée est devenue ainsi l’Eglise impériale. La
croix a remplacé l’aigle comme emblème de la nation, et le christianisme a été déclaré la
religion officielle de l’Empire romain. La vieille ville de Rome a alors été remplacée par
une capitale chrétienne : Constantinople. Cessant d’être païenne, Rome est peu à peu
devenue la capitale de l’Eglise. L’Empire romain d’Occident a été envahi par des hordes
barbares, mais ces conquérants ont été vaincus par l’Eglise, découvrant en Europe des
nations chrétiennes, et non plus païennes.
L’Eglise médiévale
Avec la chute de l’Empire romain d’Occident, une période d’environ mille ans, le Moyen
Age, va commencer. Dès le début, nous voyons le chaos régner en Europe, qui n’est
qu’un continent fait de tribus auxquelles manque un pouvoir central qui puisse les diriger,
mais, peu à peu, elles s’organisent elles mêmes en royaumes. Nous voyons alors l’évêque
de Rome, le pape, s’efforcer de dominer non seulement l’Eglise, mais également le
monde. La religion et l’empire de Mahomet se lancent alors à la conquête de plusieurs
pays initialement acquis au christianisme. Le Saint Empire romain germanique est établi
et ses empereurs successifs se battent avec le pape. C’est ensuite le développement du
mouvement romantique des croisades, dont les participants s’efforcent de reconquérir la
Terre sainte, alors aux mains des musulmans. L’Europe se réveille, avec la promesse de
la Réforme, qui ne tardera pas. Si l’Histoire ancienne s’achève avec la chute de Rome,
celle du Moyen Age prend fin avec la chute de Constantinople.
L’Eglise de la Réforme
Après le quinzième siècle et le réveil de l’Europe, apparaît le seizième siècle, marqué par
la Réforme de l’Eglise. Nous voyons maintenant Luther afficher sa déclaration sur la
porte de l’église de Wittenberg. Il présente sa défense devant l’empereur et les nobles
allemands, avant d’ôter les chaînes qui lient la conscience des hommes. L’Eglise de
Rome est déchirée en deux par les peuples de l’Europe du Nord qui rompent avec elle et
établissent leurs propres Eglises nationales, de nature plus pure. Nous voyons aussi
apparaître, dans les pays catholiques, une Contre-Réforme, visant à arrêter le mouvement
déclenché par Luther, jusqu’à ce que la paix instaurée par le traité de Westphalie en 1648,
mette un terme à trente ans de guerre civile en Allemagne, et qu’une ligne permanente de
séparation soit tracée entre les nations catholiques et protestantes.
L’ÉGLISE APOSTOLIQUE
(30-100)
CHAPITRE 1
L’EGLISE DE LA PENTECOTE
Définition
De tous temps, l’Eglise chrétienne a été constituée de tous ceux qui croient que Jésus de
Nazareth est le Fils de Dieu, qui L’ont accepté comme étant celui qui les sauve du péché,
et qui lui obéissent, en Le reconnaissant comme le Christ, le Prince du royaume de Dieu
sur terre.
Son origine
L’Eglise de Christ a pris naissance sous la forme d’un mouvement à l’échelle mondiale,
le jour de la Pentecôte, vers la fin du printemps de l’an 30 de notre ère, cinquante jours
après la résurrection de notre Seigneur, et dix jours après Son ascension. Pendant le
ministère terrestre de Jésus, Ses disciples croyaient déjà qu’Il était le Messie tant attendu
d’Israël, le Christ. Ces deux termes ont la même signification : « Messie » est un mot
hébreu, et « Christ » un mot grec. Les deux signifient « Celui qui est oint », c’est-à-dire le
Prince du royaume céleste. Si Jésus a accepté que Ses disciples lui donnent ce titre, Il leur
a interdit de proclamer cette vérité au peuple, avant qu’Il ne soit ressuscité d’entre les
morts. Pendant les quarante jours qui ont suivi Sa résurrection, Il leur a ordonné
d’attendre qu’ils aient reçu le baptême dans le Saint-Esprit, avant de commencer à
prêcher l’Evangile. Après cette expérience, ils pourraient devenir Ses témoins à travers le
monde.
Le don du Saint-Esprit
Le matin du jour de la Pentecôte, les disciples de Jésus, au nombre de cent vingt, étaient
tous assemblés à l’endroit habituel et priaient, quand le Saint-Esprit est descendu sur eux
d’une manière extraordinaire. Cette manifestation surnaturelle était telle que des langues,
qui semblaient de feu, sont apparues et se sont posées sur chacun de ceux qui étaient dans
la pièce. Cette expérience a été suivie de trois effets particuliers : elle a illuminé leurs
esprits, et leur a permis de voir le royaume de Dieu d’une manière tout à fait nouvelle,
non plus comme un empire politique, mais comme un royaume spirituel. Leur Seigneur
ressuscité en était le souverain invisible mais actif, et Son autorité s’exerçait sur tous
ceux qui L’avaient accepté par la foi. Cette expérience leur a également permis de
recevoir la puissance : chaque croyant a été alors animé d’une grande ferveur d’esprit et
d’une capacité d’expression qui lui ont permis de rendre un témoignage convaincant aux
yeux de ceux qui l’écoutaient. Depuis ce jour, cet esprit divin demeure dans l’Eglise en
permanence. Il n’habite pas dans l’organisation ou son mécanisme. Il est dans le cœur de
chaque croyant, selon la mesure de la foi et de la consécration qu’il y trouve. Depuis cette
effusion de l’Esprit, au jour de la Pentecôte, qui a permis la véritable naissance de
l’Eglise chrétienne, la communauté fraternelle de ces premières années a été fort
justement appelée l’Eglise de la Pentecôte.
Son lieu de résidence
L’Eglise a vu le jour à Jérusalem. Selon toute vraisemblance, elle a été limitée à cette
ville et ses environs immédiats pendant les premières années de son histoire. A travers
tout le pays, et plus particulièrement en Galilée, il se trouvait des groupes de gens qui
croyaient en Jésus comme le Messie-Roi. Nous ne possédons cependant aucun rapport
sur leur organisation ou leur acceptation au titre de stations missionnaires de l’Eglise. La
chambre haute, située sur le mont Sion, et le portique de Salomon, dans l’enceinte du
temple, constituaient le quartier général de l’Eglise, pendant toute cette époque.
Ses membres
Tous les membres de l’Eglise de la Pentecôte étaient juifs. D’après ce que nous pouvons
savoir, aucun de ses membres, même parmi les apôtres, n’a pensé au début que les
Gentils feraient un jour partie de l’Eglise. Il est possible, cependant, qu’ils aient pensé
que le monde païen commencerait par se convertir au judaïsme, pour ensuite accepter
Jésus comme le Christ. Les Juifs de l’époque étaient divisés en trois classes, qui étaient
toutes représentées au sein de l’Eglise de Jérusalem. Les Hébreux avaient pour ancêtres
des gens ayant habité la Palestine depuis des générations. Ils étaient de pure race israélite.
Ils parlaient d’ordinaire l’hébreu. Cette langue avait subi des modifications au cours des
siècles. Tirant son origine de l’hébreu classique de l’Ancien Testament, elle s’est trans-
formée peu à peu en un dialecte araméen ou syro-chaldéen. Les Ecritures étaient lues
dans les synagogues en hébreu ancien, mais étaient ensuite traduites par un interprète,
phrase par phrase, dans le langage du peuple. Les juifs de culture grecque ou Hellénistes
étaient des juifs qui descendaient de la diaspora ou « dispersion ». Leur foyer ou leurs
ancêtres se trouvaient en pays étranger. Un grand nombre d’entre eux se sont installés
ensuite à Jérusalem et en Judée, et des synagogues ont été établies pour chaque
nationalité. A la suite de la conquête de l’Orient par Alexandre le Grand, la langue
grecque a prédominé dans tous les pays situés à l’Est de la mer Adriatique, de même,
généralement, qu’à Rome et dans toute l’Italie. C’est pourquoi les juifs d’origine
étrangère étaient appelés « grecs » ou « hellénistes », du mot hellen qui signifie « grec ».
En tant que peuple, les Hellénistes étaient de loin les plus nombreux, surtout hors de
Palestine. Ils étaient en outre les plus riches, les plus intelligents et les plus libéraux,
surtout au sein de la race juive. Les prosélytes étaient des gens d’origine étrangère qui
avaient renoncé au paganisme, embrassé la loi juive, et adopté la religion juive en se
pliant au rite de la circoncision. Bien que formant une minorité au sein du peuple juif, ils
fréquentaient de nombreuses synagogues, dans la plupart des villes de l’Empire romain,
et avaient les mêmes privilèges que les juifs. Il convient de distinguer les prosélytes des
hommes « pieux » ou « craignant Dieu », qui étaient des Gentils ayant cessé d’adorer les
idoles et fréquentant la synagogue. Ils n’avaient cependant pas accepté le rite de la cir-
concision et n’observaient pas tous les règlements propres à la loi de Moïse. Bien
qu’ayant des sentiments amicaux envers les juifs, ils n’étaient pas considérés comme
étant de leur nombre.
Ses dirigeants
La lecture des six premiers chapitres du livre des Actes montre que pendant les premières
années de l’histoire de l’Eglise, l’apôtre Pierre a joué un rôle prédominant au sein du
peuple de Dieu. En chaque occasion, il apparaît au premier rang : c’est lui qui planifie,
qui prêche, qui accomplit les miracles, et qui prend la défense de l’Eglise naissante. Ce
n’est pas que Dieu l’ait nommé « pape » ou « chef », mais bien plutôt la
conséquence de sa promptitude à prendre dés décisions, sa facilité d’élocution et son
esprit de chef. Aux côtés de Pierre, l’homme pratique, nous apercevons Jean, dont le
caractère est plus contemplatif et spirituel. Il parle peu, mais jouit toujours du respect de
tous les croyants.
Son gouvernement
L’Eglise d’alors ne comptait pas un grand nombre de membres. Ces derniers vivaient
tous dans la même ville, et appartenaient à la même race. Ils obéissaient tous fidèlement à
la volonté du Seigneur, qui était remonté au ciel, et ils vivaient dans la communion de
l’Esprit de Dieu. Il n’était donc pas nécessaire qu’ils aient un gouvernement fort. Ils
étaient dirigés par les douze apôtres, dont Pierre était le porte-parole. Actes 5.13 nous
montre que les apôtres étaient très respectés, à la fois par les croyants et par le peuple.
Ses doctrines
Au début, la théologie ou le credo de l’Eglise était relativement simple. C’est un peu plus
tard, sous l’influence de l’apôtre Paul, que la doctrine a pris une forme plus systématique.
Les discours de Pierre font ressortir trois points fondamentaux de doctrine, qui
apparaissent comme essentiels. Le premier est le caractère messianique de Jésus : Jésus
est le Messie, le Christ, attendu depuis longtemps par Israël, et qui règne maintenant sur
Son royaume, bien qu’étant au ciel. Chaque membre de l’Eglise lui doit fidélité, respect
et obéissance. La seconde doctrine essentielle est la résurrection de Jésus : le Messie a été
crucifié, Il est ressuscité d’entre les morts, Il est maintenant vivant et dirige l’Eglise. Le
troisième point doctrinal fondamental est le retour de Jésus : celui qui est remonté au ciel
reviendra un jour sur terre et régnera sur l’Eglise. Jésus a indiqué à Ses disciples
qu’aucun homme, aucun ange, ni même le Fils, ne savait quand Il reviendrait. Seul Son
Père en avait connaissance. Cependant, d’une manière générale, les chrétiens
s’attendaient à ce que Jésus revienne bientôt, c’est-à-dire pendant leur génération.
Le témoignage de l’Evangile
L’arme qui devait permettre à l’Eglise de vaincre le monde était le témoignage de ses
membres. En considérant le fait que nous possédons des extraits de plusieurs discours de
Pierre, et aucun des autres disciples, nous pouvons penser que Pierre était le seul
prédicateur. La lecture attentive de l’Histoire nous révèle que tous les disciples, et tous
les chrétiens, d’une manière générale, ont rendu témoignage à l’Evangile. Lorsque
l’Eglise primitive, forte de ses cent vingts membres, a vu l’Esprit descendre sur elle, tous
les chrétiens sont devenus des prédicateurs de la Parole. Le nombre des convertis
augmenta, celui des témoins s’est trouvé multiplié en conséquence, car chaque membre
s’est mis alors à parler en tant que messager de Christ. Il n’existait aucune distinction
entre le clergé et les laïcs. Vers la fin de cette période, Etienne prêche avec une telle
distinction que les apôtres eux-mêmes sont rejetés vers l’arrière-plan. Ce témoignage à
l’échelle universelle a exercé une influence profonde sur la croissance rapide de l’Eglise.
Ses miracles
Dès le début de cet effort important, ils n’étaient qu’une poignée d’hommes simples, sans
armes ni prestige, à lutter contre la puissante Eglise nationale et l’Etat, et à entreprendre
la transformation de la nation. Une intervention surnaturelle s’avérait nécessaire. Elle
s’est manifestée alors sous la forme d’« actions puissantes ». Quelqu’un a dit que les
miracles accomplis par les apôtres ont été comme « des cloches qui convoquaient le
peuple au temple ». Nous lisons qu’une guérison a eu lieu devant la Belle Porte du
temple, et qu’aussitôt, une multitude s’est rassemblée autour de Pierre, pour l’écouter et
se donner ensuite à Christ. Nous apprenons également qu’un jugement surnaturel s’est
exercé contre Ananias et Saphira, à la suite d’une remontrance sévère de l’apôtre Pierre
qui leur reprochait leur égoïsme et leur malhonnêteté. Nous lisons également que la
puissance de Dieu s’est manifestée et a entraîné la guérison de nombreux malades. Cette
puissance n'était pas limitée à l’apôtre Pierre et aux autres apôtres. Il nous est dit
également qu’Etienne a accompli des « prodiges et des miracles ». Ces œuvres puissantes
ont attiré l’attention des gens et ouvert leur cœur à la foi en Christ.
Dans presque tous ses aspects, l’Eglise des premiers jours a été irréprochable. Elle était
forte dans la foi et le témoignage, de nature pure et riche en amour.
Le seul défaut
Son seul défaut était son manque de zèle missionnaire. Elle est restée chez elle, au lieu de
s’étendre et de porter l’Evangile dans les autres pays, et aux autres peuples. Elle avait
besoin du stimulant de la persécution afin d’entreprendre sa mission universelle. Ce
stimulant n’allait pas tarder à se manifester.
CHAPITRE 2
L’EGLISE EN EXPANSION
L’époque de l’Histoire de l’Eglise chrétienne que nous abordons maintenant est, bien que
brève – quinze ans, de l’an 35 à l’an 50 – d’une importance déterminante. C’est pendant
cette période qu’a été réglée la grande question qui consistait à décider si le christianisme
devait rester une secte juive plus ou moins obscure, ou bien devenir une Eglise ouverte au
monde entier. Au début de cette période, l’Evangile était encore limité à la seule ville de
Jérusalem et aux villages avoisinants, et chacun des croyants était Israélite, soit de
naissance, soit par adoption. A la fin, l’Eglise était solidement implantée en Syrie et en
Asie mineure, et se trouvait aux portes de l’Europe. Ses membres n’étaient plus
uniquement des Juifs, car la plupart d’entre eux étaient d’origine païenne. Les langues
parlées dans ses assemblées, en Palestine, étaient l’hébreu et l’araméen, mais, dans la
majeure partie de l’Empire, les croyants parlaient le grec. Nous allons maintenant
observer les étapes successives de cette expansion.
La prédication d’Etienne
Des plaintes se sont élevées dans l’Eglise, à Jérusalem, au sujet de la distribution des
fonds aux pauvres : en effet, les familles des juifs d’origine grecque, les Hellénistes,
étaient défavorisées. Les apôtres ont alors convoqué les croyants et proposé qu’un comité
de sept hommes soit nommé pour s’occuper de ce service. Ce plan a été vite adopté, et les
sept hommes désignés. Le premier d’entre eux s’appelait Etienne, et était un « homme
plein de foi et d’Esprit Saint ». Bien qu’ayant été choisi pour accomplir une tâche
séculière, Etienne s’est vite fait remarquer par ses sermons. L’accusation portée contre
lui, lorsqu’il a été arrêté par les chefs des juifs et la teneur de son discours, prononcé au
cours de son procès, laissent apparaître avec évidence qu’Etienne proclamait que Jésus
était le Sauveur, non seulement des juifs, mais également des païens issus de toutes les
nations. Il a été, à ce titre, le premier membre de l’Eglise à avoir la vision de
l’évangélisation du monde. C’est pour cette raison aussi qu’il a été le premier chrétien à
subir le martyre.
La conversion de Saul
C’est vers la même époque, peut-être même peu de temps avant la venue de Pierre à
Césarée que Saul, le persécuteur, a été arrêté sur la route de Damas par une vision du
Seigneur Jésus. Celui qui était auparavant le plus terrible ennemi de l’Evangile est
devenu ensuite son plus puissant avocat. Son opposition s’était manifestée de manière
notoire contre une doctrine qui effaçait les barrières entre Juifs et Gentils. Cependant, une
fois converti, Saul a aussitôt épousé les idées d’Etienne, et a même surpassé son
prédécesseur dans son désir de voir l’Eglise s’ouvrir à tous les hommes, tant Juifs que
Gentils. Dans toute l’histoire du christianisme, aucune conversion à Christ n’a entraîné
des résultats aussi importants, à l’échelle mondiale, que celle de Saul le persécuteur, qui
est devenu Paul l’apôtre.
L’Eglise d’Antioche
La persécution qui a pris naissance avec le meurtre d’Etienne a provoqué la dispersion
des croyants de Jérusalem. Certains de ces derniers sont allés jusqu’à Damas, d’autres
plus loin encore, à Antioche, la capitale de la Syrie, une grande province qui faisait alors
partie de la Palestine. Antioche se trouvait à près de cinq cents kilomètres de Jérusalem.
Arrivés là, les fugitifs sont allés à la synagogue locale, et y ont rendu témoignage à Jésus,
le Messie. Dans chaque synagogue, une place était réservée aux adorateurs d’origine
païenne. Un grand nombre d’entre eux ont ainsi pu entendre l’Evangile, à Antioche, et
ont cru au Christ. C’est ainsi que s’est développée dans cette ville une Eglise où Juifs et
Gentils adoraient ensemble, dans une totale égalité de privilèges. En apprenant cette nou-
velle, l’Eglise mère de Jérusalem s’est fortement inquiétée et a dépêché sur place un
représentant chargé d’examiner la relation qui s’établissait avec les Gentils. Il est heureux
que le choix se soit porté sur la personne de Barnabas, homme à l’esprit très large, au
cœur ouvert et compréhensif. Il est allé à Antioche, et au lieu de condamner l’Eglise pour
son libéralisme, il s’en est réjoui, a appuyé le mouvement, et est demeuré un certain
temps au milieu des croyants afin de participer à leur bénédiction. Barnabas avait eu
l’occasion, auparavant, de montrer toute la confiance qu’il portait à Saul. Il s’est rendu
ensuite chez ce dernier, à Tarse, à près de cent soixante kilomètres d’Antioche, et en a
fait son collaborateur dans l’œuvre de l’Evangile. L’Eglise d’Antioche a pris une telle
importance que pour la première fois, les disciples de Christ sont devenus célèbres sous
le nom de « chrétiens », appellation que leur ont donnée les Grecs, et non les Juifs. On ne
rencontre ce nom que trois fois dans le Nouveau Testament. Les disciples d’Antioche ont
envoyé une aide matérielle aux croyants plus pauvres de Judée, lorsque cette région a
connu la famine. Ses dirigeants et ses enseignants étaient des hommes très en vue dans
l’Eglise primitive.
Le concile de Jérusalem
Dans toute société ou groupe organisé de gens, deux types de personnes se côtoient : les
conservateurs, qui regardent vers le passé, et les progressistes, qui regardent vers l’avenir.
Les éléments « ultrajuifs » de l’Eglise soutenaient que le salut ne pouvait exister hors
d’Israël. Ils ajoutaient, fort logiquement, que les disciples d’origine non juive devaient se
plier au rite de la circoncision et observer les lois juives. Les enseignants progressistes,
qui se rangeaient aux côtés de Paul et de Barnabas, affirmaient que l’Evangile concernait
les Juifs et les Gentils, selon le même critère de la foi en Christ, sans dépendance vis-à-
vis de la loi juive. Un conflit sérieux a éclaté entre ces deux partis, qui a menacé l’Eglise
de division. A la fin, un concile a été organisé à Jérusalem, dans le but d’examiner le
problème posé par l’entrée des Gentils dans l’Eglise, et d’établir une règle à suivre. Il est
bon de remarquer qu’à ce concile, étaient représentés non seulement les apôtres, mais
aussi les anciens et « toute l’Eglise ». Paul et Barnabas, ainsi que Pierre et Jacques, le
frère du Seigneur, ont participé au débat. En conclusion, il a été décidé que la loi ne
devait s’appliquer qu’aux juifs, et non aux croyants d’origine païenne. Cette décision a
marqué la fin de la période de transition permettant de passer d’une Eglise judéo-
chrétienne à une Eglise ouverte aux peuples de toutes races et de tous pays. L’Evangile
pouvait maintenant être répandu sur une échelle toujours plus grande.
CHAPITRE 3
La décision prise lors du concile de Jérusalem a permis à l’Eglise de s’engager dans une
action plus large, visant à faire entrer dans le royaume de Jésus-Christ des peuples de
toutes races et de tous pays. Les membres de l’Eglise qui étaient d’origine juive devaient
continuer à obéir à la loi juive, même si les règles étaient interprétées assez librement par
des dirigeants comme Paul. Les Gentils, de leur côté, pouvaient entrer dans le sein de
l’Eglise en croyant simplement en Jésus et en vivant une vie juste. Ils n’étaient pas tenus
de se soumettre aux exigences de la loi.
Les autorités
Notre information sur les événements des vingt années qui ont suivi le concile de
Jérusalem est contenue dans le livre des Actes, dans les lettres écrites par l’apôtre Paul, et
à un degré moindre dans le verset d’ouverture de la première épître de Pierre, qui se
rapporte peut-être aux pays visités par l’apôtre. A ces textes fiables, on peut ajouter
quelques traditions, qui semblent authentiques, et qui datent de la période qui vient
immédiatement après l’âge apostolique.
Le champ d’action
Le champ d’action de l’Eglise comprend désormais l’ensemble de l’Empire romain et
toutes les provinces qui bordent la mer Méditerranée, ainsi que certains pays, au-delà de
ses frontières, en Orient plus particulièrement.
Les membres
Ses membres se trouvent de plus en plus parmi les Gentils, et de moins en moins parmi
les Juifs. Au fur et à mesure que les païens acceptent l’Evangile les Juifs s’en éloignent et
laissent se développer dans leur cœur une haine de plus en plus grande. Presque partout,
au cours de cette époque, ce sont des Juifs qui déclenchent les persécutions que subissent
les chrétiens.
Les dirigeants
Trois dirigeants marquent l’histoire de l'Eglise de cette époque. Il s’agit tout d’abord de
ce chef naturel qu’était l’apôtre Paul, voyageur et travailleur infatigable, fondateur
d’Eglises et théologien. A côté de Paul, l’apôtre Pierre, dont le nom n’apparaît pas aussi
souvent, mais que Paul considérait comme l’un des « piliers » de l’Eglise. Nous sommes
enclins à croire la tradition qui veut que Pierre soit allé à Rome, ait supervisé pendant un
temps l’Eglise de cette ville et y soit ensuite mort en martyr, aux environs de l’an 67. Le
troisième des grands noms de cette époque est celui de Jacques, jeune frère du Seigneur,
et pasteur de l’Eglise de Jérusalem. Il maintenait une grande loyauté envers les usages
juifs, et les chrétiens d’origine juive le considéraient comme un vrai dirigeant.
Cependant, il n’était pas opposé à l’évangélisation des Gentils. Cet apôtre a écrit l’épître
de Jacques. Il a été assassiné dans le temple de Jérusalem, aux environs de l’an 62. Ainsi
donc, à l’instar de beaucoup d’autres responsables de moindre envergure, ces trois
dirigeants ont donné leur vie comme martyrs pour leur foi.
Le second voyage
Après le concile de Jérusalem, l’apôtre est parti pour son second voyage missionnaire.
C’est en compagnie de Silas qu’il a effectué ce nouveau périple. Partis tous deux
d’Antioche de Syrie, ils ont rendu visite, pour la troisième fois, aux Eglises que Paul avait
fondées en Asie mineure, lors de son premier voyage. Ils sont arrivés jusqu’à la côte de la
mer Egée, à Troas, site de l’ancienne ville de Troie, et ont traversé ensuite la mer vers
l’Europe afin d’évangéliser ce continent. Ils ont établi des Eglises à Philippes, à
Thessalonique et à Bérée, dans la province de la Macédoine. Ils ont rencontré un faible
auditoire à Athènes, le centre culturel de l’époque, et un plus important à Corinthe, la
grande métropole commerciale de la Grèce. C’est de Corinthe que Paul a envoyé deux
lettres à l’Eglise de Thessalonique. Il s’agit de ses premières épîtres. Il a ensuite repris la
mer en direction de l’est, a traversé la mer Egée, et est resté quelque temps à Ephèse, en
Asie mineure. Plus tard, il a franchi la mer Méditerranée pour se rendre à Césarée. De là,
il est allé saluer l’Eglise mère de Jérusalem, et est revenu enfin à son point de départ, à
Antioche de Syrie. Ce voyage de trois ans, par terre et par mer, lui a permis de parcourir
plus de trois mille kilomètres, de fonder des Eglises dans sept villes importantes – et sans
doute dans beaucoup d’autres – et d’ouvrir le continent européen à l’Evangile.
Le troisième voyage
Après une courte période de repos, Paul a entamé son troisième voyage missionnaire,
partant encore une fois d’Antioche. Le périple devait se terminer à Jérusalem, et c’est en
tant que prisonnier du gouvernement romain qu’il y ferait son retour. Au début, son seul
compagnon était Timothée, qui l’avait rejoint au cours de son second voyage. Il devait
demeurer à ses côtés et l’assister jusqu’au bout. Paul l’appelait son « fils dans la foi ».
Cependant, un certain nombre d’autres personnes ont accompagné Paul avant la fin de
son voyage. Il a commencé par rendre visite aux Eglises de Syrie et de Cilicie, en passant
sans doute par sa ville natale, Tarse. Il s’est sans doute rendu ensuite, par sa route
habituelle, une quatrième fois dans les Eglises qu’il avait fondées lors de son premier
voyage. Cependant, après avoir traversé la Phrygie, il ne s’est pas dirigé vers le nord pour
atteindre Troas ; il a plutôt pris la direction opposée et est allé à Ephèse, la grande
métropole de l’Asie mineure. Il y est demeuré plus de deux ans, accomplissant son plus
long séjour, sur l’ensemble de ses voyages. Son ministère a été couronné de succès : non
seulement l’Eglise d’Ephèse a été solidement fondée, mais l’Evangile a pu pénétrer dans
l’ensemble de la province. « Les sept Eglises d'Asie » sont nées grâce au ministère de
Paul, de manière directe ou indirecte. Fidèle à sa coutume, Paul a de nouveau rendu visite
aux Eglises qu’il avait fondées : d’Ephèse, il est parti pour la Macédoine, où il a
convoqué les disciples de Philippes, de Thessalonique et de Bérée, ainsi que ceux de la
Grèce. A son retour, il a emprunté la même route pour rendre une dernière fois visite à
ces diverses Eglises. Il s’est ensuite embarqué pour Troas, avant de longer la côte de
l’Asie mineure. A Milet, port proche d’Ephèse, il a rassemblé les anciens de cette ville et
leur a adressé un émouvant discours d’adieu. Il a repris ensuite la mer à destination de
Césarée, avant de monter à Jérusalem. C’est dans cette ville que son troisième voyage
missionnaire a pris fin. En effet, tandis qu’il priait dans le temple, il a été attaqué par des
Juifs. Rapidement secouru par les soldats romains, il a été placé, pour sa propre sécurité,
dans la forteresse Antonia. Le troisième voyage missionnaire a été aussi long que le
second, à l’exception des cinq cents kilomètres qui séparent Jérusalem d’Antioche. Ses
résultats les plus mémorables sont l’affermissement de l’Eglise d’Ephèse et la rédaction
des deux principales épîtres de l’apôtre Paul. La première, adressée à l’Eglise de Rome,
énonce les principes de l’Evangile comme si Paul prêchait. La seconde, adressée aux
chrétiens de Galatie convertis lors du premier voyage de l’apôtre, visait à réfuter les
docteurs juifs qui avaient semé la confusion parmi les disciples.
Le quatrième voyage
Paul est demeuré en prison pendant plus de cinq ans : il a d’abord fait un court séjour à
Jérusalem, avant de passer trois ans à Césarée, et enfin deux ans à Rome. On peut
considérer le voyage périlleux de Césarée à Rome comme étant le quatrième de l’apôtre.
Car, bien que prisonnier, Paul n’en est pas moins demeuré un missionnaire et profitait au
maximum de toutes les occasions qui lui étaient données de prêcher l’Evangile de Christ.
Paul a fait ce voyage, parce qu’il avait demandé, en tant que citoyen romain, à être jugé
par le tribunal impérial à Rome, et non par le procurateur de Judée. Luc et Aristarque
l’accompagnaient, peut-être à titre de serviteurs. Un certain nombre de criminels
voyageaient avec eux, que l’on emmenait à Rome pour les faire combattre comme
gladiateurs dans les arènes romaines ; des gardes romains et des marins les
accompagnaient. Sans aucun doute les compagnons de voyage de l’apôtre Paul ont
entendu l’Evangile pendant ce long périple. Il en a certainement été de même pour tous
ceux que l’apôtre a côtoyés, au cours des escales à Sidon, Myra et Beaux-Ports, en Crète.
Nous savons qu’il a pu amener de nombreuses personnes à la foi, dans l’île de Malte, où
il a dû demeurer pendant près de trois mois, à la suite du naufrage de son navire.
Paul est enfin arrivé à Rome. L’espoir qu’il nourrissait depuis si longtemps s’est alors
réalisé. Toujours prisonnier et attendant son procès, il a cependant pu louer un
appartement, où il a vécu, constamment enchaîné à un soldat qui le gardait. Il s’est
efforcé, en tout premier lieu, de gagner les Juifs à la foi. Chaque jour, ils se réunissaient
chez lui. Se rendant compte que seul un petit nombre d’entre eux s’intéressaient à l’Evan-
gile et étaient prêts à l’accepter, il s’est tourné vers les Gentils. Pendant deux ans, son
logement est donc devenu une véritable Eglise, où de nombreuses personnes ont pu
rencontrer Christ, en particulier les soldats de la garde prétorienne. Cependant, la plus
grande partie de son œuvre, à Rome, a été la rédaction de quatre épîtres, qui font partie
des trésors de l’Eglise : les épîtres aux Ephésiens, aux Philippiens, aux Colossiens et à
Philémon. Il est fort probable qu’après ces deux années passées en prison, Paul a été
acquitté et remis en liberté.
On peut penser que les trois ou quatre années de liberté que l’apôtre a vécues ensuite ont
été consacrées à son « quatrième voyage missionnaire ». Certaines paroles de l’apôtre
laissent entendre qu’il préparait des visites à Colosses et à Milet. Comme ces villes sont
très proches d’Ephèse, nous avons de bonnes raisons de croire qu’il s’est aussi rendu dans
cette ville. Par ailleurs, il a fait escale sur l’île de Crète, où il a demandé à Tite de prendre
en charge les différentes Eglises locales, et à Nicopolis, sur la côte adriatique, au nord de
la Grèce. Selon la tradition, c’est dans cette ville qu’il a été de nouveau arrêté, puis
renvoyé à Rome, où il a subi le martyre en l’an 68. Trois épîtres appartiennent à cette
période : la première à Timothée, celle à Tite, et la seconde à Timothée, qui constitue sa
dernière lettre, et qui a été écrite du fond de son cachot à Rome.
La littérature de l’époque
Au moment où se tenait le concile de Jérusalem en l’an 50, aucun des livres du Nouveau
Testament n’existait encore, et l’Eglise dépendait toujours de la mémoire des premiers
disciples, pour connaître la vie et les enseignements du Sauveur. Cependant, avant même
la fin de cette période, en l’an 68, une bonne partie du Nouveau Testament était déjà en
circulation, dont les Evangiles de Matthieu, Marc et Luc, les épîtres de Paul et de
Jacques, et la première – et peut-être aussi – la seconde épître de Pierre, bien que
l’identité de l’auteur de cette dernière ait été discutée. Il ne faut pas oublier que Paul n’a
pas écrit l’épître aux Hébreux, et qu’elle a sans doute été rédigée après la mort de
l’apôtre.
En retraçant ce voyage sur la carte, l’étudiant doit suivre la route indiquée par Sir William Ramsay. La « Galatie », mentionnée en
Actes 18.23, ne se situe pas sur la route du nord qui passe par Ancyra. Il s’agit, comme on le comprend maintenant, de la Galatie du
Sud, qui comprenait entre autres la Lycaonie et la Pisidie. Le troisième voyage de Paul a suivi la même route que les deux précédents
à travers l’Asie mineure.
CHAPITRE 4
Nous appelons cette dernière période du premier siècle, de l’an 68 à l’an 100, « l’ère
des ombres », à la fois parce que les ténèbres de la persécution planaient sur l’Eglise et
que, de toutes les périodes de l’histoire, c’est celle que nous connaissons le moins. La
lumière du livre des Actes ne brille plus pour nous éclairer, et la plume d’aucun écrivain
de cette époque n’est venue remplir le vide laissé par l’histoire. Nous aimerions savoir ce
que les assistants de Paul, Timothée, Apollos et Tite, ont fait plus tard, mais ils ont tous
disparu des annales, en compagnie des autres amis de l’apôtre, après sa mort. Les
cinquante années qui ont suivi cet événement sont cachées comme derrière un rideau, à
travers lequel nous aimerions discerner de quoi satisfaire notre soif d’information. Quand
ce rideau se lève enfin, aux environs de l’an 120, grâce aux écrits des pères de l’Eglise,
nous découvrons une chrétienté qui, sous bien des aspects, diffère beaucoup de celle que
nous avons connue aux jours de Pierre et de Paul.
La chute de Jérusalem
La chute de Jérusalem, en l’an 70, a provoqué de profonds changements dans les relations
entre chrétiens et Juifs. De toutes les provinces qui étaient soumises au joug de Rome,
une seule se montrait insatisfaite de son sort et rebelle : la Judée. En interprétant à leur
manière les écrits des prophètes, les Juifs croyaient qu’ils étaient destinés à conquérir et
gouverner le monde. Forts de cette espérance, ils ne se soumettaient que contre leur gré à
l’autorité des empereurs romains. Il convient également d’admettre que la plupart des
procurateurs et gouverneurs romains se sont montrés totalement incapables de
comprendre la mentalité juive, et ont fait preuve d’une grande dureté dans leurs relations
avec leurs sujets. Vers l’an 66, les Juifs ont déclenché une rébellion ouverte, qui, dès son
origine, s’avérait sans espoir. Que pouvait faire, en effet, l’une des plus petites provinces
de l’Empire, dont le peuple était totalement dépourvu de toute préparation à la guerre,
contre un Empire de cent vingt millions d’habitants, qui possédait une armée de près de
250 000 soldats disciplinés et aguerris ? De plus, les Juifs étaient eux-mêmes divisés en
factions rivales, qui se combattaient et se massacraient aussi férocement que l’aurait fait
leur ennemi commun, Rome. Le général romain Vespasien a pris alors la tête d’une
grande armée et s’est rendu en Palestine. Au dernier moment, il a dû rentrer à Rome pour
s’installer sur le trône impérial. Son fils, Titus, l’a remplacé à la tête des troupes
romaines. Après un terrible siège, rendu plus insupportable par la famine et la guerre
civile qui faisaient rage à l’intérieur de ses murs, Jérusalem a été capturée, puis détruite.
Des milliers de Juifs ont été tués, et des milliers d’autres réduits en esclavage. Le Colisée
de Rome a été construit sous la contrainte par des multitudes d’esclaves juifs, dont un
grand nombre a payé son labeur de sa vie. L’état juif, qui existait depuis près de treize
siècles, a disparu pour n’être restauré qu’en 1948.
Lors de la chute de Jérusalem, très peu de chrétiens ont trouvé la mort. Grâce aux paroles
prophétiques de Christ, les croyants étaient avertis. Ils ont donc fui la ville condamnée et
ont trouvé refuge à Pella, dans la vallée du Jourdain. La conséquence la plus sérieuse de
cette destruction pour l’Eglise était qu’elle a mis un terme définitif aux relations entre le
judaïsme et le christianisme. Jusque-là, le gouvernement romain et les gens avaient
considéré l’Eglise comme une branche de la religion juive. Désormais, Juifs et chrétiens
allaient être séparés. Pendant deux siècles environ, un petit groupe de chrétiens d’origine
juive, dont le nombre est allé en diminuant, a subsisté sous le nom d’Ebonites. Ils
constituaient un peuple à part et n’ont jamais été reconnus par l’Eglise en général ; ils ont
toujours été considérés comme des apostats par leur propre race.
L’état de l’Eglise
Il est intéressant de considérer l’état du christianisme, vers la fin du premier siècle,
quelque soixante-dix ans après l’ascension de Christ. On pouvait trouver, à cette époque,
des familles qui suivaient le Christ depuis trois générations.
Importance et statistiques
Au début du second siècle, l’Eglise avait des membres dans tous les pays et presque
toutes les villes de l’Empire, du Tibre à l’Euphrate, et de la mer Noire à l’Afrique du
Nord. Certains pensent même qu’elle s’étendait vers l’Occident, pour atteindre l’Espagne
et la Grande-Bretagne. On comptait alors plusieurs millions de chrétiens. La célèbre lettre
adressée par Pline à l’empereur Trajan, qui a été écrite en l’an 112, déclare que dans les
provinces d’Asie mineure qui bordaient la mer Noire, les temples païens étaient presque
tombés dans l’oubli, et que les chrétiens étaient partout très nombreux. L’Eglise comptait
des membres dans chaque classe de la société, depuis les nobles jusqu’aux esclaves, qui,
dans tout l’Empire, surpassaient en nombre les hommes libres. Au sein de l’Eglise, l’es-
clave était traité comme l’égal des nobles. Il pouvait même devenir évêque, tandis que
son maître n’était qu’un simple membre de l’assemblée.
Le système doctrinal
Vers la fin du premier siècle, les doctrines que l’apôtre Paul avait établies et énoncées
dans l’épître aux Romains, étaient acceptées dans toute l’Eglise comme la profession de
foi de tous. Les enseignements de Pierre et de Jean, tels qu’ils apparaissent dans leurs
écrits, dénotent une parfaite harmonie avec les conceptions de Paul. Des idées hérétiques
étaient exprimées en divers lieux, et des sectes se formaient. Les apôtres avaient noté les
germes de ces maux, et avaient lancé des mises en garde à leur égard. Ces hérésies se
sont pleinement développées plus tard.
Les institutions
Partout, le baptême constituait le rite d’initiation à la vie de l’Eglise. Il se pratiquait
généralement par immersion, bien qu’il soit fait mention vers l’an 120 d’un baptême par
aspersion, ce qui tendrait à prouver qu’il constituait déjà une coutume. On respectait de
manière générale le jour du Seigneur, même si c’était de façon peu stricte, et sans le
mettre toujours à part. Dans la mesure où l’assemblée était surtout constituée de Juifs, on
observait le sabbat. Au fur et à mesure que l’influence païenne prenait de l’importance, le
septième jour a peu à peu été remplacé par le premier. Vers la fin du ministère de Paul,
nous voyons les Eglises se rassembler le premier jour de la semaine. Dans le livre de
l’Apocalypse, ce jour est appelé « le jour du Seigneur ». La Sainte Cène était prise de
manière régulière. On a commencé par une réunion à la maison, à l’instar de la Pâque
juive, dont elle tirait son origine. Dans les Eglises non juives, on la prenait d’ordinaire au
cours d’une réunion à l’église. C’était en fait un souper auquel chacun venait en apportant
sa nourriture. Paul a dû faire des remontrances à l’assemblée de Corinthe, car des abus
s’y étaient développés, au cours de la célébration de la Sainte Cène. A la fin du siècle, on
l’observait au cours des cultes, qui avaient lieu où l’Eglise se rassemblait d’ordinaire ;
cependant à cause des persécutions, ce n’était jamais en public. Seuls, les membres de
l’assemblée pouvaient y participer. Cette célébration était considérée comme un «
mystère ». L’institution du dimanche de Pâques, jour anniversaire de la résurrection du
Seigneur, était acceptée et de plus en plus observée, mais elle n’était pas encore
universelle.
Les dirigeants
Le dernier des douze apôtres en vie était l’apôtre Jean. Il a habité à Ephèse, jusqu’à sa
mort survenue en l’an 100. Il est peu probable qu’il ait eu un successeur désigné.
Cependant, vers l’an 120, il est fait mention « d’apôtres », qui semblent avoir été des
évangélistes qui voyageaient dans les Eglises, sans pour autant être investis d’une autorité
quelconque. On ne les tenait pas en trop haute estime, car on conseillait aux Eglises de ne
pas les accueillir plus de trois jours. Dans le livre des Actes et les épîtres, les anciens
(presbytres) et les évêques sont mentionnés, même si les deux titres semblent avoir été
utilisés de manière interchangeable pour désigner les mêmes personnes. Cependant, vers
la fin du premier siècle, on avait tendance à considérer l’évêque comme le supérieur
hiérarchique des anciens. Plus tard, cette différence a été consacrée par le système
ecclésiastique. Les diacres sont mentionnés dans les épîtres de Paul comme étant des
responsables au sein de l’Eglise. Dans l’épître aux Romains, qui date des environs de l’an
58, Phoebé, de l’assemblée de Cenchrées, est appelée « diaconesse ». On croit trouver
également, dans la première épître à Timothée, une allusion au fait que des femmes
exerçaient la fonction de diaconesses.
Le culte d’adoration
Au sein des assemblées chrétiennes, le culte s’inspirait beaucoup de ce qui se faisait dans
la synagogue. On y lisait les Ecritures de l’Ancien Testament, ainsi que des portions des
lettres apostoliques et des Evangiles. On y chantait les psaumes et des cantiques
chrétiens. A la différence de ce qui se pratiquait dans les synagogues, les prières étaient
spontanées. Les membres de l’assemblée et les frères de passage étaient libres d’apporter
un message. A la fin du culte, on célébrait fréquemment la Sainte Cène.
L’ÉGLISE PERSÉCUTÉE
(100-313)
CHAPITRE 5
La reconnaissance du judaïsme
Pendant la première génération de chrétiens, les croyants étaient considérés comme
étroitement liés aux Juifs, et le judaïsme était reconnu comme une vraie religion par le
gouvernement, même si les Juifs vivaient en marge des coutumes idolâtres et ne
mangeaient pas les viandes qui avaient été offertes aux idoles. Cette relation a protégé les
chrétiens de la persécution pendant un certain temps. Cependant, après l’an 70, le
christianisme s’est retrouvé seul, sans aucune loi pour le protéger et garder ses adeptes de
la haine de leurs ennemis.
Marc-Aurèle
Le meilleur des empereurs romains a été Marc-Aurèle, qui a régné de 161 à 180, et a été
l’un des écrivains les plus moraux. Sa statue équestre se tient toujours devant le site de
l’ancien Capitole à Rome. Cependant, cet homme bon et juste a été un persécuteur
farouche des chrétiens. Il s’est efforcé de restaurer l’ancienne simplicité de la vie
romaine, ainsi que son ancienne religion. Il s’est opposé aux chrétiens et à leurs
innovations. Des milliers de croyants ont alors été décapités ou dévorés par les bêtes
sauvages dans l’arène. Nous ne mentionnerons que deux des martyrs pourtant nombreux
de cette époque :
Polycarpe, évêque de Smyrne en Asie mineure, est mort en l’an 155. Il a été
amené devant le gouverneur et s’est vu ordonner de renier le nom de Jésus-Christ. Il a
répondu : « Je L’ai servi pendant quatre-vingt-six ans, et Il ne m’a jamais fait de mal.
Comment pourrais-je renier mon Seigneur et Sauveur ? » Il a été brûlé vif.
Justin était un philosophe. Il a continué à enseigner après avoir embrassé le
christianisme. C’était un des hommes les plus intelligents de son temps, et un grand
défenseur de la foi. Ses livres offrent aujourd’hui une information précieuse concernant la
vie de l’Eglise, vers le milieu du second siècle. Son martyre a eu lieu à Rome, en l’an
166.
Septime Sévère
Après la mort de Marc-Aurèle, en l’an 180, une certaine confusion s’est installée. Des
empereurs faibles et incapables sont montés sur le trône ; ils étaient trop occupés par les
guerres civiles et la satisfaction de leurs propres plaisirs pour s’intéresser de près aux
chrétiens. Cependant, en l’an 202, Septime Sévère a lancé une persécution cruelle qui a
duré jusqu’à sa mort, en l’an 211. Cet empereur, de nature morbide et mélancolique, mais
qui s’imposait une grande discipline, a lutté en vain pour restaurer les religions
décadentes des temps anciens. Partout, il a déclenché des persécutions contre l’Église.
Elles étaient particulièrement sévères en Egypte et en Afrique du Nord. A Alexandrie,
Léonidas, le père du grand théologien Origène, a été décapité. Une femme noble de Car-
thage, Perpétua, a été taillée en pièces par les bêtes sauvages en compagnie de sa fidèle
esclave, Félicitas, en l’an 203. La cruauté de l’empereur Septime Sévère était telle que de
nombreux écrivains chrétiens le considéraient comme l’Antéchrist.
Decius
Sous le règne des nombreux empereurs qui se sont rapidement succédés ensuite, pendant
près de 40 ans, l’Église est restée quasi ignorée. L’empereur Caracalla (211-217) a
conféré la citoyenneté romaine à toute personne vivant dans l’Empire et qui n’était pas
esclave. Cela s’est révélé bénéfique pour les chrétiens, car désormais, ils ne pouvaient
plus être crucifiés ou jetés aux bêtes sauvages, s’ils n’étaient pas esclaves. Sous le règne
de Decius (249-251), une nouvelle persécution cruelle a été déclenchée. Il est heureux
qu’il n’ait régné que peu de temps, ce qui a mis un terme provisoire au massacre des
chrétiens.
Valérien
La mort de Decius a été suivie d’un répit relatif d’un demi-siècle, interrompu de temps à
autre par de courtes périodes de persécution. Au cours de l’une d’elles, sous Valérien en
l’an 257, le célèbre évêque de Carthage, Cyprien – l’un des grands écrivains et dirigeants
de l’Église de l’époque – a été mis à mort. Il en a été de même de l’évêque de Rome,
Sixte.
Dioclétien
La dernière persécution, la plus systématique et la plus terrible de toutes, a eu lieu sous le
règne de Dioclétien et celui de ses successeurs, de 303 à 310. Un édit adopté à cette
époque ordonnait entre autres que soit brûlée toute copie des livres saints du
christianisme, et que toutes les églises, qui avaient été érigées pendant les cinquante ans
de répit qui avaient précédé, soient démolies. Tous ceux qui n’avaient pas renié leur foi
en Christ devaient être déchus de leur citoyenneté romaine et privés de la protection de la
loi. En certains lieux, on est allé jusqu’à rassembler les chrétiens dans leurs églises, avant
d’y mettre le feu, brûlant les croyants qui y étaient enfermés. On affirme que l’empereur
Dioclétien a fait ériger une colonne portant cette inscription : « En honneur à l’extirpation
de la superstition chrétienne »1. Cependant, soixante-dix ans plus tard, le christianisme est
devenue la religion officielle de l’empereur, de la cour et de l’Empire. C’est grâce à la
main-d’œuvre fournie par les esclaves chrétiens que les immenses Bains de Dioclétien
ont été construits à Rome. Douze siècles après le règne de Dioclétien, Michel-Ange a
transformé une partie de l’édifice qui est devenu l’église de Sainte-Marie des anges, qui a
été consacrée en l’an 1561 et est encore en usage aujourd’hui. Dioclétien a abdiqué en
l’an 305, mais ses subordonnés et successeurs, Galère et Constance, poursuivirent sa
politique de persécution pendant six ans. Constantin, le fils de Constance, qui était co-
empereur, mais n’était pas à cette époque un chrétien déclaré, a promulgué en l’an 313
son célèbre édit de tolérance qui reconnaissait officiellement le christianisme, et rendait
sa pratique légale. La persécution a alors pris fin jusqu’à la chute de l’Empire romain.
1
Ce fait, rapporté par de nombreux historiens, n’a cependant pas été prouvé, et ne peut donc être regardé comme authentique.
CHAPITRE 6
L’élaboration de la doctrine
L’un des autres traits caractéristiques de cette époque a été l’élaboration de la doctrine.
Pendant l’ère apostolique, la foi était quelque peu limitée au cœur, se manifestant sous la
forme d’un abandon personnel à la volonté de Christ, comme Seigneur et roi. On vivait
conformément à Son exemple, et à la direction donnée par Son Esprit, résidant dans le
croyant. Au cours de la période que nous étudions maintenant, la foi est progressivement
devenue plus intellectuelle : son siège est alors devenu l’intelligence, et son objet un
système doctrinal dur et ferme. L’accent a été mis alors sur la saine doctrine, et beaucoup
moins sur la vie intérieure et spirituelle. Les principes de vie chrétienne sont demeurés
élevés, et l’Eglise a continué de produire de nombreux « saints » qui étaient remplis de
l’Esprit-Saint, mais de plus en plus, la doctrine est devenue le test du christianisme. Le «
credo des apôtres », l’énoncé le plus ancien et le plus simple de la foi chrétienne, a été
composé pendant cette époque. Trois grandes écoles de théologie sont alors apparues, à
Alexandrie, en Asie mineure et en Afrique du Nord. Ces écoles ont été établies dans le
but d’instruire ceux qui, venant de foyers païens, avaient accepté la foi chrétienne. Ces
écoles se sont vite transformées en centres d’étude des doctrines de l’Eglise. De grands
érudits, enseignaient dans chacune de ces écoles.
L’école d'Alexandrie
L’école d’Alexandrie a été fondée en l’an 180 par Pantène qui avait été un philosophe
stoïcien avant de se convertir au christianisme, se faisant alors remarquer par sa ferveur
d’esprit et sa grande éloquence. Seuls quelques fragments de ses écrits nous sont
parvenus. Il a eu pour successeur Clément d’Alexandrie, qui est né aux environs de l’an
150 et est mort en l’an 215. Certains de ses livres, dont la plupart ont été écrits pour
défendre le christianisme contre le paganisme, ont résisté à l’épreuve du temps. Le plus
éminent représentant de l’école d’Alexandrie, et en même temps le plus grand penseur et
prédicateur de l’époque a été Origène (185-254), qui a enseigné et écrit sur de nombreux
sujets, démontrant sa vaste érudition et la puissance de son intelligence.
Les écrits de ces érudits chrétiens et de nombreux autres qui les ont côtoyés et qu’ils ont
inspirés sont d’une valeur inestimable et nous ont apporté une mine d’informations
concernant l’Eglise, sa vie, ses doctrines, et ses rapports avec le monde païen de
l’époque, pendant les siècles de la persécution.
CHAPITRE 7
Les gnostiques
Les gnostiques (du grec gnosis, qui signifie « connaissance ») ne sont pas faciles à définir
ou caractériser. Leur doctrine présente en effet certaines variantes, selon les lieux et les
époques. Ils sont apparus en Asie mineure, le berceau des imaginations les plus folles, et
constituaient une sorte de greffe du christianisme sur le paganisme. Ils croyaient que du
Dieu suprême émanaient un grand nombre de divinités inférieures, dont certaines étaient
bienfaisantes, et d’autres malfaisantes. C’est par leur intermédiaire que le monde, habité
par le bien et le mal, a été créé, affirmaient-ils. En Christ, l’une de ces « émanations », la
nature divine a pour un temps habité parmi les hommes. Les gnostiques interprétaient les
Ecritures de manière allégorique, donnant à chaque déclaration le sens que l’interprète
voulait lui donner. Ils se sont manifestés au cours du second siècle et ont disparu avec lui.
Les Ebionites
Les Ebionites (d’un mot hébreu qui signifie « pauvre ») étaient des chrétiens d’origine
juive qui insistaient sur l’observance des lois et coutumes juives. Ils rejetaient les écrits
de l’apôtre Paul, qu’ils accusaient de reconnaître les Gentils comme étant des chrétiens à
part entière. Les Juifs les considéraient comme des apostats, et les chrétiens d’origine
païenne ne leur manifestaient pas beaucoup de sympathie. Il convient de remarquer
qu’après l’an 70, ces derniers étaient majoritaires au sein de l’Eglise. Les Ebionites ont
progressivement disparu au cours du deuxième siècle.
Les manichéens
Les manichéens, d’origine perse, tiraient leur nom de Mani, leur fondateur, qui avait été
mis à mort en l’an 276 par le gouvernement perse. Il enseignait que l’univers était
constitué de deux royaumes, celui de la lumière et celui des ténèbres, chacun luttant pour
s’assurer le contrôle de la nature et de l’homme. Ils rejetaient Jésus, mais croyaient
cependant en « un Christ céleste ». Ils pratiquaient l’ascétisme et renonçaient au mariage.
Ils étaient persécutés à la fois par les païens et par les empereurs chrétiens. Augustin, le
plus grand théologien de l’Eglise, était un manichéen, avant sa conversion.
Les montanistes
Les montanistes, qui tiraient leur nom de leur fondateur, Montan ou Montanus, ne
doivent pas vraiment être classés parmi les sectes hérétiques, bien que l’Eglise ait
condamné leur enseignement. Il s’agissait plutôt de puritains, qui affirmaient retourner à
la simplicité de l’Eglise primitive. Ils croyaient au sacerdoce de tous les chrétiens, et
n’acceptaient pas la hiérarchie dans le ministère. Ils étaient partisans d’une discipline
stricte au sein de l’Eglise, considéraient les dons spirituels comme étant le privilège des
disciples, et comptaient de nombreux prophètes et prophétesses dans leurs rangs. Ter-
tullien, l’un des pères de l’Eglise les plus célèbres, a partagé leurs vues et rédigé des
documents pour les défendre.
Il nous est assez difficile d’essayer de comprendre ces différentes sectes et hérésies car, à
l’exception peut-être des montanistes, leurs écrits ont disparu. La seule information dont
nous disposons est contenue dans les écrits de ceux qui les ont combattues, et qui, bien
naturellement, faisaient preuve, à leur égard, d’un certain nombre de préjugés. Imaginons
par exemple que nous n’ayons aujourd’hui aucun ouvrage appartenant au méthodisme, en
tant que confession, et que, mille ans plus tard, des érudits s’efforcent de vérifier leur
enseignement en utilisant uniquement les livres et les brochures qui ont été publiés au
dix-huitième siècle pour critiquer John Wesley. Quelles erreurs ne risqueraient-ils pas de
commettre, et quel portrait déformé on aurait du méthodisme !
L’état de l’Église
Efforçons-nous maintenant de découvrir quel était l’état de l’Eglise à l’époque de la
persécution, et tout particulièrement vers la fin, aux environs de l’an 313.
Un enseignement unique
Dans l’ensemble, l’Eglise présentait alors un enseignement unique. Elle comprenait
plusieurs millions de personnes, disséminées dans plusieurs pays, embrassant plusieurs
races, parlant de nombreuses langues différentes, mais partageant la même foi. Les sectes
ou hérésies les plus diverses apparaissaient, se développaient, puis disparaissaient
progressivement. Les controverses faisaient ressortir la vérité, et les hérésies elles-mêmes
laissaient derrière elles, en mourant, certaines vérités qui venaient enrichir le trésor de
l’Eglise. En dépit des sectes et des schismes, le christianisme de l’Empire et des pays qui
l’entouraient était uni, par sa doctrine, son organisation et son esprit.
Une Eglise organisée
L’Eglise était bien organisée. Nous avons vu comment les éléments plus ou moins
ordonnés de l’ère apostolique ont donné naissance, avec le temps, à un véritable système
cohérent. Au troisième siècle, l’Eglise était partout divisée en diocèses, et les évêques
tenaient dans leurs mains fermes les rênes du gouvernement. Elle était une véritable
armée, disciplinée et unie, qui obéissait à des dirigeants capables. Au cœur même de
l’Empire romain, bien organisé sur le plan extérieur, mais décadent à l’intérieur, un autre
empire naissait, porteur d’une vie abondante et d’une puissance grandissante : 1’Eglise
chrétienne.
L’ÉGLISE DE L’EMPIRE
(313-476)
CHAPITRE 8
LA VICTOIRE DU CHRISTIANISME
L’événement le plus important, et qui a sans doute causé le plus de bien, mais également
de mal, de toute la période que nous allons considérer maintenant est la victoire du
christianisme. Lorsque l’empereur Dioclétien a abdiqué en l’an 305, la religion
chrétienne était strictement interdite, sa pratique pouvait entraîner la torture et la mort, et
la puissance impériale s’exerçait de toutes ses forces contre elle. Moins de quatre-vingts
ans plus tard, en l’an 380, le christianisme était reconnu comme la religion officielle de
l’Empire romain, et un empereur chrétien exerçait l’autorité suprême, entouré d’une cour
de chrétiens déclarés. On aurait dit qu’une simple étape séparait l’arène où les lions se
déchaînaient du lieu même du gouvernement du monde !
La fin de la persécution
Les persécutions contre les chrétiens ont immédiatement cessé, et cela de manière
définitive. Depuis près de deux cents ans, les chrétiens avaient vécu dans la crainte
constante d’être mis en prison ou de mourir, et à plusieurs reprises, ils s’étaient tous
trouvés face aux plus grands dangers. Dès la publication, de l’édit de Constantin, en l’an
313, et jusqu’à la chute de l’Empire romain, l’épée de la persécution n’a même pas été
brandie. Elle a été tout simplement enterrée.
L’abolition de la crucifixion
La crucifixion a été abolie. Cette forme d’exécution avait été utilisée de manière courante
pour châtier les criminels, à l’exception de ceux qui étaient citoyens romains, et qui, à ce
titre, pouvaient être décapités, lorsqu’ils étaient condamnés à mort. La croix, un symbole
sacré pour les chrétiens, a vite été adoptée par Constantin comme étendard de son armée,
et par conséquent, elle a été abolie comme mode d’exécution.
La répression de l’infanticide
L’infanticide a été découragé et réprimé. Tout au long de l’histoire antérieure de Rome et
de ses provinces, l’enfant qui n’était pas considéré comme bienvenu par son père était
soit étouffé, soit « exposé », c’est-à-dire abandonné et par conséquent, condamné à mort.
Certains ont fait leur métier de recueillir les enfants abandonnés, pour les élever et
ensuite les vendre comme esclaves. L’influence du christianisme a permis de considérer
la vie humaine comme étant sacrée, même dès le plus jeune âge. En conséquence, ce mal
très répandu qu’était l’infanticide a disparu de l’ensemble de l’Empire.
La transformation de l’esclavage
Pendant toute l’histoire de la république romaine et de l’Empire, jusqu’au moment où le
christianisme est devenu une force prédominante, plus de la moitié de la population était
constituée d’esclaves, qui vivaient sans aucune protection légale. Tout homme pouvait
tuer ses esclaves, s’il le désirait. Sous le règne d’un des premiers empereurs, un riche
Romain avait été assassiné par l’un de ses esclaves. Conformément à la loi, les trois cents
esclaves de cet homme avaient ensuite été mis à mort, quel que soit leur sexe ou leur âge,
qu’ils soient coupables ou innocents. Lorsque le christianisme a commencé à exercer son
influence, le traitement des esclaves s’est quelque peu humanisé. On leur a accordé des
droits qu’ils ne possédaient pas auparavant. Ils étaient désormais en mesure d’accuser
leur maître, s’il les traitait avec trop de cruauté, et l’on sanctionnait officiellement et
encourageait l’émancipation. Ainsi, un peu partout, la condition des esclaves s’est
améliorée et l’esclavage a été progressivement aboli.
La fondation de Constantinople
Après que le christianisme avait été choisi comme religion de l’Empire romain, une
nouvelle capitale a été fondée, bâtie et établie comme nouveau siège de l’autorité
impériale. Cet événement a produit d’importants résultats tant au sein de l’Eglise qu’au
sein de l’Etat.
Son site
Constantin a fait preuve d’une grande sagesse dans le choix de sa nouvelle capitale, la
ville grecque de Byzance, qui existait déjà depuis près de mille ans et se trouvait au
carrefour de l’Europe et de l’Asie. Là, deux continents sont séparés par deux détroits
resserrés : au nord, le Bosphore, et au sud, l’Hellespont, appelé aujourd’hui les
Dardanelles. Le bras de mer ne dépasse pas cent kilomètres de long, et sa largeur atteint
en moyenne mille cinq cents mètres, avec un maximum de six kilomètres. La nature
fournit des fortifications naturelles à la ville si bien qu’en vingt-cinq siècles d’histoire,
ses ennemis ont rarement pu s’en emparer, ce qui est loin d’être le cas de sa rivale Rome.
C’est donc à Byzance que Constantin a édifié sa capitale, et qu’il a dressé les plans de la
grande ville qui a été universellement connue, pendant de nombreuses années, sous le
nom de Constantinople, c’est-à-dire « ville de Constantin ». Elle s’appelle aujourd’hui
Istanbul.
La capitale et l’Eglise
L’empereur et le patriarche (titre donné par la suite à l’archevêque de Constantinople)
avaient établi leur résidence dans la nouvelle capitale. L’Eglise y était certes honorée,
mais elle vivait dans l’ombre de l’autorité impériale. C’est d’une part à cause de la
présence et de la puissance de l’empereur et d’autre part à cause de la nature docile et
soumise de son peuple, que l’Eglise de l’Empire oriental a vécu la plupart du temps dans
l’assujettissement à l’Etat, même si, de temps en temps, des patriarches comme Jean
Chrysostome ont affirmé leur indépendance.
L’église de Sainte-Sophie
La nouvelle capitale était dépourvue de temples consacrés aux idoles, mais très vite, de
nombreuses églises sont apparues. La plus grande d’entre elles a été appelée Sainte-
Sophie, « la sagesse sacrée ». Elle a été construite sur l’ordre de Constantin, avant d’être
détruite par un incendie. C’est l’empereur Justinien qui l’a fait reconstruire en l’an 537, la
dotant d’une magnificence à nulle autre pareille en son temps. Pendant onze siècles, elle
est demeurée la plus belle cathédrale de la chrétienté, jusqu’en l’an 1453, date de la prise
de la ville par les Turcs. C’est alors que, du jour au lendemain, elle a été transformée en
mosquée, ce qu’elle est restée jusqu’au lendemain de la Première Guerre mondiale.
La division de l’Empire
La division de l’Empire a fait suite à l’édification de la nouvelle capitale. Les frontières
étaient si éloignées, et le danger d’une invasion barbare si imminent, que l’empereur ne
pouvait plus protéger son vaste domaine comme il le souhaitait. Dioclétien avait entrepris
le partage du pouvoir dès l’an 305. A son tour, Constantin a nommé des « empereurs
associés ». Finalement, c’est en l’an 395 que Théodose a entériné la séparation. Depuis
cette époque, le monde romain a été divisé en Empire d’Orient et Empire d’Occident, la
mer Adriatique servant de frontière naturelle. L’Empire oriental était connu comme
l’Empire grec, et l’occidental comme l’Empire latin, en raison de la langue parlée dans
chacun d’eux. La division de l’Empire était comme un présage de la future dislocation de
l’Eglise.
La suppression du paganisme
L’un des faits les plus remarquables de l’histoire est la rapidité avec laquelle un aussi
vaste empire a cessé d’être un empire païen pour embrasser la religion chrétienne.
Extérieurement, à l’aube du quatrième siècle, les dieux anciens respectaient
profondément le respect du monde romain. Vers la fin du quatrième siècle, les temples
avaient été laissés en ruines ou transformés en églises, les sacrifices et les libations
avaient cessé, et officiellement, l’Empire romain était chrétien. Nous allons maintenant
découvrir comment le paganisme est tombé de son piédestal.
La tolérance de Constantin
Constantin était tolérant, par nature et par calcul politique, même s’il a fait preuve
d’ostentation dans sa reconnaissance de la religion chrétienne. Il n’a pas voulu autoriser
les sacrifices que l’on rendait aux anciennes idoles et a mis fin aux offrandes faites aux
statues de l’empereur. Cependant, il a toléré la pratique de toutes les religions et
encouragé ses sujets à se convertir au christianisme, par l’évangélisation et sans aucune
contrainte. Il a conservé également certains titres païens attribués à l’empereur, tel que
pontifex maximus « souverain pontife », que les papes ont adopté par la suite. Il a
continué également de soutenir financièrement les Vestales à Rome.
L’hérésie d’Apollinaris
La seconde controverse a porté sur la nature de Christ. Apollinaris, évêque de Laodicée
(en 360), affirmait que la nature divine avait remplacé la nature humaine en la personne
de Christ, et que, pendant Son séjour sur terre, Christ n’était pas homme, mais
uniquement Dieu sous une forme humaine. La majorité des évêques et des théologiens
soutenaient que la personne de Jésus était une union de Dieu et de l’homme, la divinité et
de l'humanité. Le concile de Constantinople a condamné en l’an 381 l’hérésie
appollinarienne, et a eu pour conséquence le retrait d’Apollinaris de l’Eglise.
La montée du monachisme
Tandis que ces grandes controverses faisaient rage, un autre mouvement a vu le jour, qui
devait prendre, au cours du Moyen Age, des proportions considérables. Nous voulons
parler de la montée du monachisme. Au sein de l’Eglise primitive, il n’y avait ni moines
ni religieuses. Les chrétiens vivaient en famille, et bien qu’ils aient évité de s’associer
aux idolâtres, ils vivaient dans la société. Au cours de la période que nous considérons
ici, on note l’apparition et le développement rapide d’un mouvement qui encourage la vie
monacale.
Ses origines
Lorsque le christianisme a commencé à prédominer au sein de l’Empire, l’esprit du
monde a pénétré l’Eglise et s’y est installé. Tous ceux qui recherchaient une vie meilleure
étaient insatisfaits de leur environnement et se retiraient du monde. Ils demeuraient ainsi
dans l’isolement, soit seuls, soit en groupes, et cherchaient à cultiver leur vie spirituelle
par la méditation, la prière et l’ascétisme. Cet esprit propre au monachisme a fait son
apparition en Egypte, où il était favorisé par le climat relativement chaud et la possibilité
de vivre une vie simple.
Son fondateur
On peut trouver des exemples de vie solitaire dans les premiers temps du christianisme,
mais il est juste de considérer Antoine comme le fondateur de ce mouvement, aux
alentours de l’an 320, car son exemple a attiré l’attention de tous et suscité des milliers de
vocations. Il a vécu pendant des années dans l’isolement complet, dans une cave en
Egypte. Son expérience était connue de tous, et il était respecté pour la pureté et la
simplicité de son caractère. Des foules de gens ont suivi son exemple, et ses disciples ont
alors rempli les caves de la Haute-Egypte. On les appelait les « anachorètes », d’un mot
qui signifie « éloignement ». Ceux qui se rassemblaient en communautés étaient appelés
« cénobites ». Cet esprit s’est répandu jusqu’au sein de l’Eglise orientale, où la vie
monacale a été adoptée par des multitudes d’hommes et de femmes.
Les stylites
Les stylites ont adopté une certaine forme d’ascétisme. Les « stylites », dont le premier a
été un moine syrien appelé Siméon. Le mot « stylite » vient du grec stylos qui signifie «
colonne ». Siméon a quitté le monastère en 423, et édifié plusieurs colonnes, chacune
plus élevée que la précédente. La dernière mesurait dix-huit mètres de haut et un mètre
vingt de large. C’est sur de telles colonnes qu’il a vécu pendant trente-sept ans, passant
successivement de l’une à l’autre. Des milliers de gens ont suivi son exemple, et l’on a
dénombré de nombreuses colonnes, en Syrie, entre le cinquième et le douzième siècles.
Ce style de vie n’a jamais connu de succès en Europe.
Le monachisme en Europe
Le monachisme s’est développé plus lentement en Europe qu’en Asie et en Afrique. La
vie individualiste et solitaire de l’ascète a donné lieu en Europe à l’édification de
monastères, où l’on alliait le travail à la prière. La règle de Benoît, selon laquelle ont été
organisés et dirigés les monastères occidentaux, a été promulguée en 529. Le
monachisme a continué de croître au Moyen Age et on le retrouvera au cours de
l’histoire.
CHAPITRE 10
De plus, l’Eglise de Rome faisait preuve d’un christianisme pratique. Aucune autre
Eglise ne prenait davantage soin des pauvres, non seulement en son propre sein, mais
également parmi les païens touchés par la famine ou la peste. Les chrétiens de Rome
avaient par ailleurs fait preuve de générosité à l’égard des Eglises persécutées des autres
provinces. A un dirigeant païen de Rome qui demandait à voir les trésors de l’Eglise,
l’évêque de la ville répondit, en désignant ses pauvres ouailles : « Voici nos trésors. »
Le transfert de la capitale
Le transfert de la capitale de Rome à Constantinople, loin de diminuer l’influence de
l’évêque de Rome (le pape), a contribué au contraire à l’accroître. Nous avons remarqué
qu’à Constantinople, l’empereur et sa cour dominaient l’Eglise. Le patriarche était
généralement assujetti au palais impérial. A Rome, par contraste, aucun empereur ne
venait entraver l’action du pape ou se placer au-dessus de lui. Il était tout simplement le
plus puissant personnage de cette région. L’Europe avait toujours regardé Rome avec
respect. Maintenant, la capitale était éloignée, et l’Empire lui-même s’effondrait. Peu à
peu, un sentiment de loyauté envers l’évêque de Rome s’est développé, qui est venu
remplacer celui que l’on avait jusque-là à l’égard de l’empereur.
Ainsi donc, dans tout l’Occident, l’évêque de Rome ou pape, qui était le chef de l’Eglise
romaine, était considéré comme la principale autorité de l’Eglise. Au concile de
Constantinople, en Asie mineure (en 381), c’est Rome qui occupait la première place,
Constantinople venant ensuite. La voie était ouverte pour les revendications supérieures
que Rome et le pape allaient exprimer dans les temps futurs.
Même dans leurs meilleurs jours, les Romains n’étaient pas plus forts que les barbares.
De plus, les siècles de paix qu’avait connus l’Empire leur avait fait oublier quelque peu
l’art de la guerre. Aujourd’hui, les nations dites « civilisées » possèdent des munitions qui
sont nettement supérieures à celles des autres pays, mais à cette époque-là, tous les
peuples combattaient avec des épées et des lances, et le seul avantage dont jouissaient les
Romains résidait dans la merveilleuse discipline de leurs légions, qui s’était
malheureusement relâchée, sous le règne des derniers empereurs. Les barbares étaient
supérieurs sur le plan physique, plus hardis et mieux préparés à la guerre. Le pire, pour
des Romains en pleine décadence, était que leurs propres armées étaient constituées en
grande partie de barbares, qui se faisaient engager provisoirement pour défendre Rome
contre leurs propres peuples. La plupart des soldats, des généraux et même des derniers
empereurs étaient alors issus de races barbares. Aucun peuple ne peut garantir ses libertés
s’il a habituellement recours à des étrangers qu’il engage pour combattre pour son propre
compte.
Déjà moins riche en ressources humaines, l’Empire s’est trouvé encore diminué par des
guerres civiles, déclenchées pendant plusieurs générations par les prétendants au trône
impérial. Les empereurs n’étaient plus choisis par le sénat. Lorsque l’un d’eux était
assassiné (comme c’était souvent le cas), chaque armée, cantonnée dans une province
différente, désignait son propre candidat. La décision était alors prise non par le moyen
d’une élection, mais par la force des armes. En quatre-vingt-dix ans, quatre-vingts chefs
ont été ainsi proclamés empereurs et titulaires du trône impérial. En une certaine
occasion, les soi-disant empereurs étaient si nombreux qu’on les a appelés « les trente
tyrans ». Les villes étaient pillées, les armées payées avec extravagance, et l’ambition hu-
maine appauvrissait l’Empire. En conséquence, les garnisons étaient convoquées loin des
frontières, qui restaient largement ouvertes aux envahisseurs barbares, lesquels pouvaient
pénétrer dans le pays resté sans défense.
La cause immédiate de la plupart des invasions réside dans les mouvements de tribus
asiatiques. Lorsque les barbares qui demeuraient à l’Est des provinces européennes se
sont jetés sur les Romains, ils ont affirmé avoir été chassés de chez eux par une armée
irrésistible d’étranges guerriers, accompagnés de leurs familles, qui venaient de
l’intérieur même de l’Asie. On appelait généralement ces peuples les Huns. Il est difficile
de savoir ce qui les a poussés à quitter leur propre pays. On pense généralement qu’il y a
eu, à l’origine, un important changement de climat et une grande sécheresse, qui a
transformé des terres fertiles en véritables déserts. Plus tard, sous la conduite du cruel roi
Attila, ces mêmes Huns entreront en contact direct avec les Romains, dont ils deviendront
les plus terribles ennemis.
Les envahisseurs
Notre histoire ne concernant pas l’Empire romain, mais plutôt l’Eglise chrétienne, notre
récit des invasions barbares successives se doit donc d’être très bref. Les premières
d’entre elles ont été l’œuvre de races établies entre le Danube et la mer Baltique. Sous la
conduite de leur chef Alaric, les Wisigoths ont envahi la Grèce et l’Italie ; ils ont pris et
ravagé Rome, et établi un royaume au sud de la France. Les Vandales de Genséric (ou
Geiséric) ont traversé la France et envahi l’Espagne. De là, ils ont gagné l’Afrique du
Nord ; ils ont conquis ces trois pays. Les Burgondes ont franchi le Rhin et établi un
royaume dont Strasbourg est devenu la capitale. Les Francs, peuple germanique, se sont
emparés du nord de la Gaule, qu’ils ont appelé France. Quelque temps après, un roi franc,
Clovis, est devenu chrétien, suivi par tout son peuple. Les Francs ont joué un rôle
important dans la christianisation du nord de l’Europe, en faisant largement usage de la
force. Les Anglo-Saxons, venus du Danemark et des autres pays du Nord, ont découvert
la Bretagne, alors désertée par les légions romaines, et y ont fait des incursions pendant
plusieurs générations. Ils en ont pratiquement extirpé l’ancien christianisme, jusqu’à ce
que le royaume anglo-saxon se convertisse par le moyen de missionnaires venus de
Rome.
Vers l’an 450, sous la conduite d’Attila, leur chef impitoyable, les Huns ont envahi
l’Italie et menacé de détruire non seulement l’Empire romain, mais également les
royaumes qui avaient été instaurés à l’intérieur de ses frontières. Sous la direction de
Rome, les Goths, les Vandales et les Francs se sont ligués contre eux. La bataille a eu lieu
aux champs Catalauniques, non loin de Troyes, et les Huns y ont subi une terrible défaite.
La mort d’Attila, survenue peu après, a mis un terme à leur influence. Cette bataille qui a
eu lieu en 451 a décidé le sort d’Europe que les Asiatiques ne dirigeraient pas. Elle allait
développer sa propre civilisation.
La chute de Rome
Ces invasions et perturbations successives ont eu pour effet de limiter à un petit territoire
autour de la capitale ce qui avait été autrefois le vaste Empire de Rome. En l’an 476, les
Hérules, petite tribu germanique, conduits par leur chef, le roi Odoacre, se sont emparés
de la ville, et ont détrôné l’empereur, qui n’était alors qu’un adolescent. Par un curieux
hasard, son nom était composé de ceux du fondateur et du premier empereur de Rome :
Romulus Augustus. On le surnommait Romul Augustulus. Augustulus signifie « le petit
Auguste ». Odoacre a pris alors le titre de « roi d’Italie » et c’est en cette année-là (476)
que l’Empire romain d’Occident a cessé d’exister. Entre la fondation de la ville et de
l’Etat et la chute de l’Empire, quinze siècles se sont écoulés. L’Empire d’Orient, dont la
capitale était Constantinople, n’est tombé qu’en 1453.
Athanase
Athanase (296-373) a été, au début de cette période, le grand défenseur de la foi. Nous
avons déjà vu comment son influence s’est exercée au moment de la controverse avec
Arius ; c’est lui qui, au cours du concile de Nicée en 325, a mené les débats, bien que
n’ayant pas le droit de voter. Peu après, il est devenu évêque d’Alexandrie, à l’âge de
trente-trois ans. Il a été cinq fois exilé, mais n’a cessé de se battre pour sa foi. Il a passé
ses dernières années dans la paix et le respect de la part des autres.
Ambroise
Ambroise de Milan (340-397), le premier des Pères latins, a été nommé évêque alors
qu’il était laïque. Il n’était pas baptisé, mais avait reçu les instructions nécessaires pour
entrer dans l’Eglise. Ariens et orthodoxes se sont alliés pour le faire élire. Il a très vite
pris de l’importance, au sein de l’Eglise, a fait des reproches à l’empereur Théodose, qui
s’était montré cruel, l’obligeant alors à se confesser et à faire pénitence. Par la suite,
l’empereur l’a traité avec beaucoup d’égards, et c’est Ambroise qui a été désigné pour
prononcer le sermon, lors de ses funérailles. Ambroise a écrit de nombreux ouvrages,
mais son plus grand honneur a été d’accueillir au sein de l’Église le grand Augustin.
Jean Chrysostome
Jean, surnommé Chrysostome (« la bouche d’or ») à cause de son éloquence
incomparable, a été le plus grand prédicateur de cette époque. Il était né à Antioche en
l’an 345. Il est devenu évêque ou patriarche de Constantinople en l’an 398, et a prêché
devant de grandes foules, dans l’église Sainte-Sophie. Cependant, sa fidélité, son
indépendance, son zèle pour les réformes et son courage n’étaient pas appréciés de la
cour. Il a été banni et est mort en exil en 407. Après sa mort, il a été réhabilité et son
corps a été rapporté à Constantinople, où on l’a enterré avec de grands honneurs. C’était
un puissant prédicateur, ainsi qu’un homme d’Etat et un grand commentateur de la Bible.
Jérôme
Jérôme (340-420) était le plus érudit des Pères latins. C’est à Rome qu’il a étudié la
littérature et l’art oratoire, avant de renoncer aux honneurs du monde pour se consacrer à
la religion. Sa foi était fortement teintée d’ascétisme. Il a fondé un monastère à
Bethléhem, où il a vécu de nombreuses années. De tous ses ouvrages, le plus influent est
sans nul doute la Vulgate, sa traduction de la Bible en latin. Son nom vient du fait qu’il
s’agit d’une traduction en langue courante. Elle est, encore aujourd’hui, la Bible officielle
de l’Église catholique romaine.
Augustin
La figure la plus remarquable de toute cette période est celle d’Augustin, qui est né en
l’an 354 en Afrique du Nord. Pendant sa jeunesse, Augustin a été un étudiant fort brillant,
mais attiré par le monde, l’ambition et le plaisir. A l’âge de trente-trois ans, il s’est
converti au christianisme, sous l’influence de sa mère, Monique, de l’enseignement
d’Ambroise de Milan et de l’étude des épîtres de Paul. Il est devenu évêque d’Hippone en
Afrique du Nord, en 395, au tout début des invasions barbares. Parmi ses nombreux
ouvrages, il convient de mentionner la Cité de Dieu, qui constitue un magnifique
plaidoyer en faveur du christianisme destiné à prendre la place de l’Empire en décadence.
Ses Confessions sont une profonde révélation de son propre cœur et de sa vie personnelle,
mais sa renommée et son influence proviennent de sa théologie chrétienne. Augustin a été
incontestablement le plus grand théologien du christianisme, depuis l’apôtre Paul. Il est
mort en l’an 430.
QUATRIÈME PARTIE :
L’ÉGLISE MÉDIÉVALE
(476-1453)
CHAPITRE 11
Pour cette période qui a duré près de mille ans, nous allons considérer plus
particulièrement l’Eglise occidentale ou latine, qui a son siège à Rome. C’est toujours la
ville impériale, en dépit du fait que sa puissance politique a disparu. Nous ne prêterons
que peu d’attention à l’Eglise grecque, qui a son siège, elle, à Constantinople ; nous n’en
parlerons que dans la mesure où elle a des rapports avec le christianisme européen. Les
événements n’apparaîtront donc pas dans un ordre chronologique. Nous ne citerons que
les plus importants, et souvent en parallèle.
L’ère de l’accroissement
L’ère de l’accroissement de la puissance du pape a commencé sous le pontificat de
Grégoire Ier le Grand, et a connu son apogée sous Grégoire VII Hildebrand. Il est à
noter que depuis fort longtemps, les papes, à leur entrée en fonction, changeaient de nom.
Grégoire VII est le seul dont le nom de famille ait subsisté après son élection. On raconte
à son sujet qu’en voyant, un jour, des prisonniers aux cheveux très beaux et aux yeux
bleus, il leur demanda qui ils étaient. Ils répondirent : Angli (c’est-à-dire des Anglais).
Alors Grégoire Ier dit : Non Angli, sed angeli (c’est-à-dire : « pas des Anglais, mais des
anges »). Plus tard, devenu pape, il a envoyé des missionnaires en Angleterre, afin
d’évangéliser ce peuple. Il a étendu le rayon d’action de l’Eglise en s’intéressant
activement à la conversion des peuples européens, qui étaient encore païens, et il a gagné
à la foi et à l’orthodoxie les Wisigoths d’Espagne, qui étaient aryens. Grégoire a
également tenu tête au patriarche de Constantinople qui voulait devenir « évêque
universel ». Il a fait de l’Eglise le maître virtuel de toute la région de Rome, préparant
ainsi le chemin pour sa conquête du pouvoir temporel. Il a également élaboré certaines
doctrines de l’Eglise romaine, particulièrement en ce qui concerne l’adoration des
images, le purgatoire et la transsubstantiation, c’est-à-dire la croyance selon laquelle au
cours de la messe, le pain et le vin sont transformés de façon miraculeuse et deviennent
véritablement le corps et le sang de Christ. Il a défendu avec courage la vie monastique,
après en avoir lui-même fait l’expérience. Grégoire Ier a été l’un des plus grands
administrateurs de l’histoire de l’Eglise romaine, et a vraiment mérité d’être appelé « le
Grand ». A partir de son pontificat et pendant les siècles à venir, l’autorité du pape s’est
accrue et beaucoup l’ont acceptée. On peut mentionner plusieurs causes de cet accrois-
sement de la puissance du pape.
L’un de ces faux documents était la « donation de Constantin ». Bien après la chute de
l’Empire romain, un document a circulé en Europe, dont le but était de montrer que le
premier empereur chrétien Constantin, avait donné à l’évêque de Rome Sylvestre Ier
(314-335) toute autorité sur les provinces européennes de l’Empire, et l’avait proclamé
souverain, le dotant d’un pouvoir supérieur à celui des empereurs. Le document précisait
même que, si la capitale de l’Empire avait été transférée de Rome à Constantinople,
c’était parce que l’empereur voulait empêcher que subsiste à Rome un rival pour le pape.
Une autre falsification ou série de falsifications devait avoir une bien plus grande
influence : les « fausses décrétales d’Isidore », qui ont été publiées en 850. Ces
documents que l’on disait contenir des décisions prises par les premiers évêques de
Rome, depuis les apôtres jusqu’à leurs successeurs, comprenaient les prétentions les plus
hautes, comme par exemple, la suprématie absolue du pape sur l’Eglise universelle,
l’indépendance de l’Eglise vis-à-vis de l’Etat, l’inviolabilité du clergé à tous les niveaux,
et l’impossibilité pour l’Etat de lui demander des comptes, étant entendu qu’aucun
tribunal séculier ne pourrait juger les affaires qui concerneraient le clergé ou l'Eglise.
En des temps d’ignorance où la critique était inconnue, ces documents ont été acceptés
sans contestation, et pendant des siècles, ils ont formé une sorte de voie apte à canaliser
les prétentions de Rome. Personne n’a donc douté de l’authenticité de ces écrits, jusqu’au
douzième siècle, l’Eglise étant alors fermement ancrée dans son pouvoir. Ce n’est qu’à
l’aube de la Réforme, au seizième siècle, que ces prétentions ont été examinées et se sont
révélées sans fondement. Certains des arguments alors avancés étaient les suivants :
Leur langue n’était pas le latin du premier et du second siècles, mais la langue quelque
peu corrompue et mélangée du huitième et du neuvième siècles. Les titres et les
conditions historiques auxquels il était fait allusion n’étaient pas ceux de l’Empire, mais
ceux du Moyen Age, ce qui était tout à fait différent. Les fréquentes citations des
Ecritures étaient tirées de la Vulgate, qui datait du quatrième siècle. On parlait d’une
lettre que Victor, évêque de Rome en l’an 200, aurait adressée à Théophile, qui était
évêque d’Alexandrie en l’an 400. Que penserait-on, à notre époque, de l’authenticité
d’une lettre que Jean-Jacques Rousseau aurait écrite à la reine Elisabeth II ?
L’accroissement de la puissance du pape s’est fait d’une manière rapide, mais pas
constante. Des princes forts s’y sont opposés, tandis que d’autres, plus faibles, s’y sont
soumis. Certains papes étaient faibles, et d’autres pervertis, comme ceux qui ont régné
entre l’an 850 et l’an 1050. Ils ont jeté le discrédit sur leur fonction, même en des temps
où l’on s’apprêtait à connaître l’apogée de la suprématie de Rome.
L’apogée
L’apogée proprement dite a eu lieu entre 1073 et 1216, pendant près d’un siècle et demi,
alors que le pape détenait pratiquement un pouvoir absolu, non seulement sur l’Eglise
mais également sur les nations européennes.
Le règne d’Hildebrand (Grégoire VII)
Cette apogée a été vraiment atteinte sous le règne d’Hildebrand, le seul pape que l’on
connaisse mieux sous son nom de famille que sous son nom de pape, Grégoire VII.
Hildebrand a dirigé l’Eglise en véritable éminence grise du pape, pendant près de vingt
ans, avant de porter la triple couronne, jusqu’à sa mort en 1085. Rappelons ici plusieurs
de ses réalisations :
Il a établi par ailleurs la suprématie de l’Eglise sur l’Etat. Ayant été froissé par le pape
Grégoire, l’empereur Henri IV a convoqué un synode des évêques allemands et les a
persuadés (ou forcés) de voter la déposition du pape. Grégoire VII a répondu par une
excommunication, délivrant tous les sujets d’Henri IV de leur devoir de fidélité. Le
bannissement prononcé à l’encontre de l’empereur le rendait absolument sans pouvoir.
En janvier 1077, il « se tint pendant trois jours devant la porte du château, dépouillé de
tout l’attirail de la royauté, déchaussé et vêtu de la chemise de laine »1. La scène eut lieu
à Canossa, en Italie du Nord, où demeurait le pape qui exigeait qu’Henri IV fasse ainsi
preuve de soumission pour recevoir ensuite l’absolution. Il convient cependant d’ajouter
que dès sa reconquête du pouvoir, Henri IV a déclaré la guerre au pape et l’a chassé de
Rome. Peu de temps après, Hildebrand est mort, en laissant ce témoignage : « Comme
j’ai aimé la justice, et poursuivi l’iniquité, je meurs en exil. » Mais la victoire triomphale
du pape a été plus retentissante que son échec final.
Le but de Grégoire VII n’était pas d’abolir le pouvoir de l’Etat, mais de le soumettre à
celui de l’Eglise, et plus précisément à celui du pape, le chef de l’Eglise. Il désirait que le
pouvoir séculier gouverne le peuple, mais sous la juridiction supérieure du royaume
spirituel, comme il la concevait.
L’ère du déclin
Tandis que l’Europe émergeait du crépuscule du Moyen Age, et que la loyauté nationale
entrait en compétition avec la fidélité envers l’Eglise, l’arrivée de Boniface VIII, en 1303,
a marqué le déclin de la puissance papale.
Boniface VIII
Ce pape avait autant d’ambition que ses prédécesseurs, mais ne l’a pas vue satisfaite.
Boniface a interdit à Edouard Ier, roi d’Angleterre, d’imposer les propriétés de l’Eglise et
les revenus des prêtres, mais a dû se soumettre au roi : à la faveur d’un compromis, il a
dû accepter que les prêtres et les évêques cèdent une partie de leurs revenus afin de
pourvoir aux besoins du royaume. Il s’est querellé avec Philippe le Bon, roi de France,
qui lui a déclaré la guerre, l’a fait prisonnier, et l’a fait mettre en prison. Une fois relâché,
il est mort de chagrin peu après. A partir de 1305, et pendant plus de soixante-dix ans,
tous les papes ont été choisis par l’intermédiaire du roi de France, et ont dû se placer sous
ses ordres.
La captivité babylonienne
On appelle cette période d’environ soixante-douze ans (1305-1377), la « captivité
babylonienne ». Sur l’ordre du roi de France, on a transféré le siège de la papauté de
Rome à Avignon. Les papes sont devenus alors des prête-noms soumis à l’autorité du roi
de France. D’autres prétendants au siège pontifical se sont levés alors, à Rome et en
d’autres lieux ; il y a eu les papes et les antipapes. On désobéissait alors librement aux
ordres du souverain pontife, et l’on passait outre aux excommunications. Ainsi, Edouard
III, roi d’Angleterre, a ordonné au légat du pape de quitter son royaume.
Le concile de Constance
En 1377, le pape de l’époque, Grégoire XI, est retourné à Rome et en 1414, le concile de
Constance s’est réuni pour trancher entre les prétentions de quatre papes. Tous ont été
déposés, et un nouveau a été choisi. Après 1378, les papes ont continué à résider à Rome,
manifestant autant de prétentions que par le passé, mais sans pouvoir les réaliser.
1 Il s’agit là des propres paroles de Grégoire VII, dans son récit de l’événement. D’où l’expression « aller à Canossa »,
qui signifie « se soumettre au pape ou à l’Eglise ».
CHAPITRE 12
Le mouvement suivant qui mérite toute notre attention concerne la religion et l’empire
fondés par Mahomet au début du septième siècle, et qui a déchiré l’une après l’autre les
provinces de l’Empire grec de Constantinople, jusqu’à sa disparition finale. Il a
également réduit l’Eglise grecque à une soumission quasi servile, menaçant même
d’entraîner par la même occasion la conquête de l’Europe. Treize siècles plus tard,
l’islam règne en maître sur environ six cents millions de personnes, et ne cesse de croître
en Afrique.
Sa religion
La religion qu’il a fondée s’appelle l’islam, mot qui signifie soumission c’est-à-dire
obéissance à la volonté de Dieu. Ses disciples sont des musulmans. Leurs différents
articles de foi, tels qu’ils les expriment eux-mêmes, sont les suivants : il n’y a qu’un seul
Dieu, qu’ils appellent Allah, nom qui vient de la même origine que le nom hébreu Elohim
qui lui est semblable ; Dieu a fixé d’avance tous les événements de la vie, qu’ils soient
favorables ou non, ce qui implique que chaque action humaine n’est que
l’accomplissement de la volonté de Dieu ; il existe des multitudes d’anges, bons et
mauvais, invisibles, mais veillant toujours sur les hommes ; Dieu nous a donné Sa
révélation dans le Coran, qui est une série de messages transmis à Mahomet par l’ange
Gabriel, mais rassemblés après la mort du prophète ; Dieu a envoyé aux hommes des
prophètes inspirés, dont les plus grands sont Adam, Moïse, Jésus, et surtout Mahomet ;
tous les prophètes bibliques, les apôtres chrétiens, et les saints qui ont vécu avant
Mahomet, ont été reconnus et adoptés par les musulmans ; enfin, il y aura, un jour, une
résurrection finale, suivie d’un jugement, après quoi, les hommes se rendront soit au ciel,
soit en enfer.
Le développement de l’islam
Au tout début de sa prédication, Mahomet s’est fondé sur des influences morales. Par la
suite, cependant, il a changé de méthode, se transformant en un guerrier qui, à la tête de
militants arabes unis et cruels, s’est lancé à la conquête des incroyants. A chaque pays ou
tribu, ils offraient le choix entre l’islam, le tribut ou la mort, pour tous ceux qui leur
résistaient. Mahomet a eu pour successeurs une série de califes qui ont réussi à bâtir un
vaste empire par la force de l’épée. Très vite, la Syrie et la Palestine ont été conquises, et
les lieux saints du christianisme sont alors tombés sous l’autorité de l’islam. Les
provinces de l’Empire gréco-romain sont également tombées l’une après l’autre, jusqu’à
ce qu’il ne reste plus que la seule ville de Constantinople ; tous les pays qui, autrefois,
étaient chrétiens, ont alors été assujettis à l’islam. Les chrétiens qui se sont soumis ont été
autorisés à pratiquer leur culte, sous certaines conditions. Vers l’est, l’empire des califes
s’étendait au-delà de la Perse jusqu’en Inde. Sa capitale était la ville de Bagdad, sur le
Tigre. A l’ouest, les conquêtes musulmanes portaient sur l’Egypte, toute l’Afrique du
Nord, et la majeure partie de l’Espagne. Presque tout ce vaste empire a été gagné pendant
les cent ans qui ont suivi la mort de Mahomet. Les progrès de la nouvelle religion ont été
arrêtés dans le centre-ouest de la France par Charles Martel, qui avait réuni des tribus
divisées, sous l’autorité des Francs, pour remporter une victoire décisive à Poitiers en l’an
732. Sans cette victoire, qui sait si toute l’Europe ne serait pas devenue musulmane, et si
le croissant n’aurait pas pris la place de la croix ?
L’islam était de loin supérieur au paganisme qu’il avait supplanté en Arabie et dans les
pays situés à l’est de cette péninsule. Il convient d’ajouter qu’il était également plus fort
que le type de christianisme qu’il a rencontré et vaincu. A l’instar de l’Eglise occidentale,
celle d’Orient avait depuis longtemps renoncé à tout effort missionnaire. Elle avait
également perdu son énergie et se livrait à la spéculation, délaissant l’effort moral et
spirituel.
Dans les premiers temps de l’islam, à l’époque des califes, on a encouragé la littérature et
la science. Les Arabes nous ont donné les chiffres arabes (1, 2, 3, etc.) qui dénotaient un
progrès considérable sur le système romain à base de lettres. En astronomie, ils sont à
l’origine de l’une des toutes premières listes des étoiles. La cour des califes, à Bagdad,
était un grand centre littéraire. L’Espagne musulmane dépassait, par sa culture et sa
civilisation, les royaumes chrétiens de la région. Cependant, les progrès intellectuels ont
cessé lorsque les barbares, venus de Turquie, ont remplacé les Sarrasins éclairés, à la tête
du monde musulman.
La conception musulmane de Dieu est plutôt fondée sur l’Ancien Testament que sur le
Nouveau. Dieu est considéré comme un despote oriental cruel et impitoyable, qui
n’éprouve pas d’amour pour l’humanité, en dehors des disciples du Prophète.
La doctrine de l’islam ne réserve pratiquement pas de place à Christ. Il n’y est pas vu
comme étant le Seigneur qui règne dans Son royaume céleste, le Fils de Dieu, le Sauveur
des hommes. Il est simplement réduit au rôle de prophète juif, inférieur en tous points à
Mahomet.
Leur conception du ciel, demeure des bienheureux dans la vie à venir, est totalement
dénuée de toute spiritualité, et largement empreinte de sensualité.
L’un des aspects les plus négatifs de la religion musulmane est la condition de la femme.
Les femmes étaient considérées par Mahomet comme de simples esclaves ou des objets
de plaisir pour l’homme. La Turquie moderne a remédié à cette condition et donné aux
femmes le droit de vote ainsi que celui d’être élues aux fonctions municipales, mais en
dehors de la Turquie, les femmes n’ont pas droit à une grande considération dans le
monde musulman.
LE SAINT-EMPIRE ROMAIN
L’Empire de Charlemagne
Du dixième au dix-neuvième siècle, a existé en Europe un organisme politique
particulier, qui a connu diverses étapes et traversé de nombreuses générations. Il s’agit du
Saint-Empire romain germanique. Avant son apparition, la partie de l’Europe située à
l’ouest de la mer Adriatique vivait dans le désordre, et était assujettie à des tribus
belliqueuses. On ne pouvait encore parler d’Etats. Cependant, au sein même de cette
confusion, la vieille conception romaine de l’unité et de l’ordre subsistait. C’est pourquoi
les habitants de cette région aspiraient à voir apparaître un empire qui prendrait la place
du précédent qui était tombé, mais faisait toujours l’objet de la vénération de tous.
L’Empire
Cependant, son autorité impériale sur l’Europe n’a duré qu’un temps. La faiblesse et
l’incapacité des descendants de Charlemagne, le développement dans la variété des
différents Etats des langues et des intérêts nationaux divergents ont contribué à limiter
l’autorité du Saint-Empire romain germanique à la partie de l’Europe située à l’ouest du
Rhin. Même en Allemagne, les petits Etats existants sont devenus pratiquement
indépendants. Ils se sont fait la guerre, ne demeurant la plupart du temps sous l’autorité
de l’empereur que pour la forme. Ce dernier était considéré comme étant le chef de la
chrétienté européenne, et en France, en Angleterre et dans les Etats scandinaves, il était
honoré, sans qu’on lui obéisse. Comme son autorité était limitée à l’Allemagne, et
s’exerçait de manière discrète sur l’Italie, on l’a appelé « Saint Empire romain
germanique ».
La cause doctrinale
Dans le domaine de la doctrine, la différence principale a trait à ce que l’on appelle « la
provenance du Saint-Esprit ». Les Latins répétaient que « le Saint-Esprit provenait du
Père et du Fils », en latin filioque. Les Grecs disaient seulement « du Père » et laissaient
de côté l’expression filioque. De nombreux débats ont eu lieu, à l’époque, à propos de
cette expression. Des livres innombrables ont été écrits, et l’on a même versé le sang au
cours de conflits amers.
La cause politique
Il existe une cause plus profonde que ces différences purement cérémonielles, qui est à
l’origine de la séparation des Eglises latine et grecque. C’est une cause politique. Il s’agit
de l’indépendance de l’Europe qui s’est détachée du trône de Constantinople, lors de
l’établissement du Saint-Empire romain germanique. Après la chute du vieil Empire de
Rome (en 476), l’idée même d’empire a continué son chemin. D’une manière même
discrète, les nouveaux royaumes barbares des Goths, des Francs et des autres peuples se
considéraient comme dépendant en théorie de l’empereur de Constantinople. Cependant,
lorsque Charlemagne a institué l’empire, il est venu prendre la place de l’ancien, prenant
ses distances vis-à-vis des empereurs de Constantinople. Un Etat indépendant nécessitait
une Eglise indépendante.
LES CROISADES
Un autre grand mouvement est apparu au Moyen Age, inspiré et ordonné même par
l’Eglise : c’est celui des croisades, qui ont commencé vers la fin du onzième siècle et ont
continué pendant environ trois cents ans. Depuis le quatrième siècle jusqu’à notre
époque, des foules de gens ont fait de nombreux pèlerinages en Terre Sainte. Le nombre
des pèlerins s’est largement accru aux environs de l’an 1000, alors que l’on s’attendait un
peu partout à la fin du monde et au retour de Christ. Les pèlerinages n’ont cependant pas
cessé lorsque on s’est rendu compte que ces événements n’avaient pas eu lieu. Ces
voyages ont tout d’abord été bien accueillis par les souverains musulmans de la Palestine.
Plus tard, les pèlerins ont enduré l’oppression, les vols et parfois même la mort. Pendant
ce temps, l’Empire oriental, toujours plus faible, était menacé par les musulmans.
L’empereur Alexis Ier a supplié le pape Urbain II d’envoyer des soldats européens à son
secours. Peu à peu, dans toute l’Europe, un mouvement s’est dessiné en vue de libérer la
Terre Sainte de l’autorité musulmane. C’est de là que sont nées les croisades.
La première croisade
Le pape Urbain II a proclamé la première croisade en 1095, au concile de Clermont, où
une multitude de chevaliers ont adopté la croix comme emblème, et se sont enrôlés pour
la guerre contre les Sarrasins. Avant que l’expédition ne soit pleinement organisée, un
moine, du nom de Pierre l’Ermite avait convoqué une foule indisciplinée d’environ 40
000 personnes, et les avait conduites en Orient, s’attendant à une aide miraculeuse. Cette
troupe sans ordre et sans préparation est allée droit à l’échec, et beaucoup de ses membres
sont allés à la rencontre de l’esclavage ou de la mort.1 La première vraie croisade a
regroupé les soldats guerriers européens, sous la conduite de Godefroi de Bouillon et
d’autres chefs. Après de nombreux revers, dus surtout au manque de discipline et aux
dissensions entre ses dirigeants, la première croisade a finalement atteint son but : la ville
de Jérusalem et la majeure partie de la Palestine ont finalement été capturées en l’an
1099. Les croisés ont fondé un royaume en s’appuyant sur les principes féodaux ; après
avoir refusé le titre de roi, Godefroi a été fait « avoué du Saint-Sépulcre ». A sa mort,
c’est son frère, Baudouin, qui a pris le titre de roi. Le royaume de Jérusalem a duré
jusqu’en 1187, dans des conditions précaires. En effet, il était entouré de toutes parts,
sauf sur ses côtes, par l’Empire sarrasin, et il se trouvait fort éloigné de ses alliés naturels,
les Européens.
La seconde croisade
La seconde croisade a été proclamée quand la nouvelle s’est répandue que les Sarrasins
conquéraient les provinces éloignées du royaume de Jérusalem et menaçaient même la
ville. Inspirés par la prédication de Bernard de Clairvaux, le roi de France Louis VII et
l’empereur germanique Conrad III ont lancé une grande armée à la conquête des lieux
saints. Ils ont subi de nombreuses défaites, mais ont enfin réussi à atteindre la ville. Sans
jamais reprendre l’ensemble du territoire, ils ont cependant pu repousser, pendant une
génération, la chute finale du royaume.
La troisième croisade
En 1187, Jérusalem a été reprise par les Sarrasins, sous la conduite de Saladin Ier et le
royaume de Jérusalem est tombé, même si le titre sans valeur de « roi de Jérusalem » a
continué d’être utilisé pendant longtemps.
La chute de la ville a poussé l’Europe à s’engager dans la troisième croisade
(1188-1192), sous la conduite de trois grands souverains : Frédéric Barberousse,
empereur germanique, Philippe Auguste, roi de France, et Richard « Cœur de Lion », roi
d’Angleterre. Frédéric, le meilleur général et homme d’Etat, s’est noyé, et les deux autres
rois se sont alors querellés. Philippe Auguste est rentré chez lui et l’immense courage de
Richard n’a pas suffi à conduire son armée jusqu’à Jérusalem. Il a dû se contenter d’un
traité avec Saladin, grâce auquel les pèlerins chrétiens ont obtenu le droit de pouvoir
rendre visite au Saint-Sépulcre sans obstacle.
La quatrième croisade
La quatrième croisade (1201-1204) a été pire qu’un échec, car elle a eu des conséquences
très fâcheuses pour l’Eglise chrétienne. Les croisés ont été détournés de leur but, qui
consistait à s’emparer de la Terre Sainte ; ils ont attaqué Constantinople, l’ont prise et
détruite, ont établi leur propre loi sur l’Empire grec, qui a duré cinquante ans, et l’ont
ensuite laissé sans force, tel un boulevard prêt à accueillir la puissance croissante des
Turcs. Ces derniers étaient alors des guerriers quelque peu sauvages qui allaient succéder
aux Sarrasins à la tête du monde musulman, vers la fin de la période des croisades.
La cinquième croisade
Au cours de la cinquième croisade (en 1228), l’empereur Frédéric II, que le pape avait
excommunié, a conduit une armée jusqu’en Palestine, et réussi à signer un traité grâce
auquel Jérusalem, Jaffa, Bethléhem et Nazareth ont été cédées aux chrétiens. Comme
aucune autorité ecclésiastique romaine ne pouvait le couronner, – il avait été banni par le
pape –, Frédéric s’est proclamé lui-même « roi de Jérusalem ». Depuis ce jour, ce titre a
été adopté par tous les empereurs germains, puis par les empereurs d’Autriche, à partir de
1835. Cependant, à cause de la querelle qui avait éclaté entre le pape et l’empereur, les
bienfaits de la croisade ont été perdus. Jérusalem a été reprise par les musulmans en
1244, et est demeurée sous leur contrôle jusqu’en 1917.2
La sixième croisade
Louis IX, roi de France, plus connu sous le nom de Saint-Louis a entrepris la sixième
croisade (1248-1254). Il a envahi la Terre sainte en passant par l’Egypte, mais, malgré
ses succès initiaux, a dû capituler et a été fait prisonnier par les musulmans. Il a délibéré
après qu’on ait payé une énorme rançon, a regagné la Palestine, pour y rester jusqu’en
1252, date à laquelle la mort de sa mère, qu’il avait laissée en France comme régente du
royaume, l’a obligé à rentrer.
La septième croisade
Saint-Louis a conduit la septième croisade en compagnie du prince Edouard Plantagenet,
qui allait devenir plus tard le roi Edouard Ier d’Angleterre. Encore une fois, les croisés
ont emprunté la route de l’Afrique, mais Saint-Louis est mort à Tunis ; son fils a fait la
paix, et Edouard est rentré en Angleterre pour y devenir roi. Ainsi donc, celle qui devait
être considérée comme la dernière des croisades, a pris virtuellement fin.
Plusieurs autres petites croisades ont suivi, mais aucune ne mérite vraiment d’être
mentionnée. En réalité, à partir de 1270, on a appelé « croisade » toute guerre, aussi
modeste soit-elle, qui était engagée pour le compte de l’Eglise, même s’il s’agissait de
lutter contre des hérétiques dans des pays chrétiens.
1
L’histoire de Pierre l’Ermite et de sa croisade ne repose sur aucune autorité sérieuse et les historiens modernes la
remettent en question.
2
Le 8 décembre 1917, la ville de Jérusalem a été encerclée par l’armée britannique, et trois jours plus tard, le 11
décembre, le général anglais Allenby est entré dans la ville et en a pris officiellement possession, au nom de son
gouvernement et des puissances alliées.
CHAPITRE 15
DÉVELOPPEMENT DU MONACHISME
Nous avons déjà retracé l’origine de la vie monacale dans les cavernes de la Haute-
Egypte, au cours du quatrième siècle. En Europe, le mouvement a d’abord été lent à se
développer, mais au Moyen Age, il a pris une ampleur considérable, à la fois chez les
hommes et chez les femmes. Le nombre de moines et de religieuses s’est accru
considérablement, avec des conséquences tantôt bonnes, tantôt mauvaises.
Pendant cette période, et particulièrement vers la fin, quelques lueurs d’espoir sont
venues éclairer un âge jusque-là plutôt sombre, comme pour annoncer l’arrivée prochaine
de la Réforme. Cinq grands mouvements de réforme se sont manifestés au sein de
l’Eglise, mais le monde n’était pas prêt à les accueillir, et ils ont tous été réprimés par la
persécution et par le sang.
Les Albigeois
Les Albigeois ou Cathares (mot d’origine grecque signifiant « purs ») ont vite pris de
l’importance au sud de la France, vers l’an 1170. Ils reniaient l’autorité de la tradition et
faisaient circuler le Nouveau Testament. Ils s’opposaient aux doctrines romaines
concernant le purgatoire, le culte des images et les prétentions des prêtres, tout en
épousant certaines vues prêchées dans le passé par les manichéens et en rejetant l’Ancien
Testament. En 1208, le pape Innocent III encouragea une croisade contre eux, et la secte
fut anéantie à la suite du massacre de la majeure partie de la population de la région,
catholique aussi bien que cathare.
Les Vaudois
Les Vaudois sont apparus vers la même époque, aux environs de l’an 1170, lorsque Pierre
Valdo, un commerçant de Lyon se mit à lire, expliquer, prêcher et distribuer les Ecritures,
auxquelles il se rapportait pour attaquer les usages et les doctrines de l’Eglise catholique.
Il a établi ensuite un ordre d’évangélistes, « les Pauvres de Lyon », qui ont parcouru le
centre et le sud de la France, en faisant de nombreux disciples. Ils ont subi de cruelles
persécutions, mais, chassés de France, sont allés se réfugier dans les vallées du nord de
l’Italie. Malgré des siècles de souffrance, ils sont demeurés fidèles et constituent
aujourd’hui une partie du protestantisme italien.
John Wycliffe
C’est John Wycliffe qui a déclenché le mouvement en faveur de la libération du joug de
la puissance romaine et de la réforme de l’Eglise en Angleterre. Il est né aux environs de
l’an 1320, et a fait ses études à l’université d’Oxford, où il a obtenu son doctorat en
théologie et est devenu, par la suite, la figure dominante des conciles. Il a attaqué les
franciscains et le monachisme en général, a rejeté l’autorité du pape en Angleterre, se
dressant du même coup contre elle. Il a combattu, dans ses écrits, la doctrine de la
transsubstantiation, selon laquelle, au cours de la messe, le pain et le vin deviennent
véritablement le corps et le sang de Christ. John Wycliffe les considérait comme de
simples symboles, et exigeait que l’on en revienne à un culte religieux plus simple, selon
le modèle du Nouveau Testament. Dans d’autres pays, il aurait subi le martyre, mais en
Angleterre, il a reçu la protection des nobles les plus puissants, et bien que l’Université
ait condamné certaines de ses doctrines, il a pu se retirer dans sa paroisse de Lutterworth
et vivre une existence tranquille en tant que prêtre. Son œuvre maîtresse a été la
traduction du Nouveau Testament en anglais, qu’il a achevée en 1380. L’Ancien
Testament, qu’il a traduit avec l’aide d’amis, a été publié en 1384, l’année de sa mort. Ses
disciples, que l’on appelait les Lollards, ont été nombreux au début. Cependant, les
persécutions qu’ils ont endurées sous les règnes des rois Henri IV et Henri V ont conduit
à leur disparition totale. La prédication et l’œuvre de traduction de John Wycliffe ont
préparé la voie à la Réforme.
Jan Hus
En Bohême, Jan Hus lisait les écrits de Wycliffe et prêchait ses doctrines, et en particulier
l’indépendance vis-à-vis de l’autorité du pape. Jan Hus avait été nommé recteur de
l’université de Prague, et avait, pendant un temps, exercé une grande influence dans toute
la Bohême. Le pape l’a ensuite excommunié et a jeté un interdit sur la ville de Prague, à
cause de sa présence. Hus s’est donc retiré, mais du fond de sa cachette, il a envoyé des
lettres dans lesquelles il réaffirmait ses points de vue. Deux ans après, il a accepté de se
rendre au concile de l’église catholique à Constance, près de la frontière suisse, après
avoir reçu un sauf-conduit de la part de l’empereur Sigismond. Cependant, cette
promesse impériale devait être violée en vertu du principe selon lequel « la parole donnée
à un hérétique n’a aucune valeur ». Hus a été condamné et brûlé vif en 1415, mais son
destin tragique a engendré un puissant élément réformateur dans son propre pays, et a
influencé la Bohême depuis ce jour jusqu’à maintenant.
Jérôme Savonarole
Né en 1452, Jérôme Savonarole était un moine appartenant à l’ordre des dominicains qui
vivait à Florence. Il était prieur du monastère de Saint-Marc. Il a prêché, à l’instar des
anciens prophètes, contre les maux sociaux, religieux et politiqués de son époque, attirant
dans la grande cathédrale de Florence des foules avides non seulement d’entendre, mais
de pratiquer ses enseignements. Pendant un temps, il a été le dictateur virtuel de la ville,
et y a accompli un semblant de réforme. Le pape l’a ensuite excommunié, puis
emprisonné, condamné et pendu, et son corps a été brûlé sur la place de la Seigneurie, à
Florence. Son martyre a eu lieu en 1498, soit dix-neuf ans seulement avant que Luther
n’affiche ses thèses sur la porte de la cathédrale de Wittenberg.
La chute de Constantinople
La chute de Constantinople, qui a eu lieu en 1453, est considérée par les historiens
comme l’événement marquant la fin du Moyen Age et le début des temps modernes.
L’Empire grec ne s’est jamais remis de la conquête de Constantinople par les croisés en
1204, mais les solides défenses, naturelles et artificielles de la ville l’ont longtemps
protégée contre les Turcs qui ont remplacé les Arabes à la tête du monde musulman. Les
provinces de l’Empire sont tombées l’une après l’autre, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que
la ville de Constantinople, qui devait céder en 1453, envahie par les Turcs sous la
conduite de Mohamed II. En une seule journée, l’église Sainte-Sophie a été transformée
en mosquée, et Constantinople est devenue la ville des sultans et la capitale de l’Empire
turc jusqu’en 1920. Après la Première Guerre mondiale, la capitale turque a été transférée
à Angora (aujourd’hui Ankara). L’Église grecque a gardé son patriarche qui n’a plus
qu’un pouvoir religieux, et réside à Constantinople (aujourd’hui Istanbul). La chute de
Constantinople, en 1453, a marqué la fin de l’ère de l’Église médiévale.
Erudits et grandes figures de l’époque
Considérons maintenant certains érudits et quelques grandes figures de la période que
nous venons d’étudier. Pendant les dix siècles de l’existence de l’Église médiévale, de
nombreux érudits ou grandes figures sont apparus, mais nous ne mentionnerons ici que
les quatre plus grands intellectuels de cette époque.
Anselme
Anselme est né en 1033 à Aoste, en Italie. Au début, à l’instar de beaucoup d’autres, il
était un grand voyageur, qui enseignait dans différents pays. Puis il s’est fixé à l’abbaye
du Bec, en Normandie, dont il est devenu abbé en 1078. Il a été nommé archevêque de
Canterbury et primat de l’Eglise d’Angleterre par William Rufus, en 1093. Cependant, il
a dû ensuite lutter contre William et son successeur, Henri Ier, afin d’obtenir liberté et
autorité pour l’Église. Il a été provisoirement banni du royaume. Il est l’auteur de
nombreux ouvrages théologiques et philosophiques, et a été appelé « le second Augustin
». Il est mort en 1109.
Abélard
Né en 1079, Pierre Abélard a été le penseur le plus audacieux du Moyen Age, en tant que
philosophe et théologien. On peut le considérer comme le fondateur de l’université de
Paris, qui a été la « mère » des universités européennes. Sa réputation en tant
qu’enseignant attirait des dizaines de milliers d’étudiants venus de toute l’Europe ; sa
pensée a influencé un grand nombre d’érudits et de grands hommes de la génération sui-
vante. Ses spéculations audacieuses et ses opinions très indépendantes l’ont plusieurs fois
amené au ban de l’Église. Cependant, son amour romantique pour la belle Héloïse, qui l’a
conduit à rompre ses vœux monastiques, est resté plus célèbre que son enseignement et
ses écrits. Abélard et Héloïse se sont mariés, mais ont dû se séparer par la suite. Tous
deux sont entrés alors au couvent. Abélard est mort abbé, et Héloïse abbesse.
Bernard de Clairvaux
Bernard de Clairvaux (1090-1153) était issu d’une famille noble. Il avait reçu une
éducation aristocratique, mais a ensuite préféré le couvent à la cour. En 1115, il a fondé à
Clairvaux un monastère de l’ordre des Cisterciens, et en est devenu le premier abbé. Sa
branche de l’ordre a pris racine dans de nombreux pays, et ses membres sont
communément appelés les Bernardins. Bernard a de façon remarquable allié, en sa propre
personne, la mystique et la pensée pratique. C’est lui qui a prêché et proclamé la seconde
croisade, en 1147. Homme à l’esprit large et au cœur tendre, il s’est opposé, par ses écrits
aux persécutions menées contre les juifs. Certains de ses cantiques, tels que « Jésus, la
seule pensée de toi » ou « Chef couvert de blessures » sont chantés dans maintes églises.
Ce n’est que vingt ans après sa mort qu’il a été canonisé. Luther a dit : « Si un moine
saint et craignant Dieu a jamais vécu, c’était bien Bernard de Clairvaux. »
Thomas d’Aquin
Le plus grand esprit du Moyen Age a été Thomas d’Aquin, qui a vécu de 1225 à 1274, et
a été appelé le « docteur universel », « le docteur angélique » et le « prince de la scolas-
tique ». Il est né à Aquin, dans le royaume de Naples, et c’est contre la volonté de ses
frères, les comtes d’Aquin, qu’il était entré chez les Dominicains. Pendant ses études, il
était tellement silencieux que ses camarades l’avaient surnommé « le bœuf muet ». Son
maître, Albert le Grand, avait répondu que « le bœuf remplirait un jour la terre du bruit de
son mugissement ». Il est devenu l’autorité la plus respectée et célébrée de la période
médiévale, tant pour sa philosophie que pour sa théologie. Ses écrits sont encore très
souvent cités, surtout par les érudits de l’Eglise catholique romaine. Il est mort en 1274.
CINQUIÈME PARTIE :
L’ÉGLISE DE LA RÉFORME
(1453-1648)
CHAPITRE 17
LA RÉFORME EN ALLEMAGNE
La Renaissance
L’un de ces facteurs est constitué par le mouvement remarquable qu’a été la Renaissance,
c’est-à-dire l’éveil de l’Europe qui s’est intéressée d’une manière toute nouvelle à la
littérature, à l’art et à la science. On est passé alors d’une mentalité ancienne à des buts
modernes et à des méthodes qui leur étaient appropriés. Au Moyen Age, les érudits
s’étaient surtout intéressés à la vérité religieuse et à la philosophie, lorsqu’elle était en
rapport avec la religion. C’est ainsi que les plus grands penseurs de cette époque ont été,
comme nous l’avons vu, des hommes d’Eglise. Avec la Renaissance, un intérêt nouveau
s’est manifesté envers la littérature classique, grecque et latine, et l’art, qui s’est vite
écarté de la religion ; en même temps que ce nouvel intérêt, sont apparues les premières
lueurs de la science moderne. Les grands noms de ce mouvement n’ont pas été des
prêtres ou des moines, mais des laïques, tout particulièrement en Italie, où la Renaissance
a pris naissance, sous forme d’un mouvement non religieux mais littéraire, sans être pour
autant ouvertement antireligieux, mais seulement sceptique et honnête dans sa quête de la
vérité. La plupart des intellectuels de cette époque-là étaient des hommes qui manquaient
de tout sentiment religieux. Les papes eux-mêmes étaient plus empreints de culture que
de foi. Au nord des Alpes, en Allemagne, en Angleterre et en France, le mouvement était
plus religieux, et l’on discernait un intérêt nouveau pour les Ecritures en grec et en
hébreu. On y cherchait le vrai fondement de la foi, en prenant ses distances avec les
dogmes énoncés par Rome. Au nord comme au sud, la Renaissance sapait les bases de
l’Eglise catholique romaine.
L’invention de l’imprimerie
L’invention de l’imprimerie a révélé dans la presse un porte-parole et un allié de la future
réforme. Cette invention a été l’œuvre de Gutenberg et a eu lieu en 1456 dans la ville
allemande de Mayence. Gutenberg a compris alors que l’on pouvait imprimer des livres
en se servant de caractères mobiles, que l’on pouvait facilement disséminer par milliers.
Depuis l’aube de l’histoire jusqu’à cette invention, les livres avaient circulé aussi vite que
possible, au fur et à mesure qu’on les copiait à la main. Au Moyen Age, une Bible coûtait
l’équivalent d’une année de salaire d’un ouvrier. Ce qui est révélateur de l’esprit de cette
époque-là, c’est que le premier livre imprimé a été la Bible. Grâce à l’imprimerie, l’usage
de la Bible est devenu courant, ce qui a entraîné sa traduction et sa distribution dans
toutes les langues de l’Europe. Ceux qui ont pu lire la Bible ont vite compris que l’Eglise
romaine dirigée par le pape, n’avait pas beaucoup de rapports avec l’idéal du Nouveau
Testament. Quant aux enseignements des réformateurs, une fois énoncés, ils ont été
exposés dans des livres et des brochures, qui ont pu circuler par millions à travers toute
l’Europe.
L’esprit nationaliste
On a vu également se développer alors un esprit nationaliste qui tranchait avec les luttes
qui, au Moyen Age, opposaient empereurs et papes ; cet esprit était plus populaire que les
actions royales. Le patriotisme des gens se manifestait lui-même dans le refus de se
soumettre à une puissance étrangère qui voulait s’imposer à l’ensemble des Eglises
nationales. Il s’agissait maintenant de résister à une décision papale prise dans un pays
éloigné, et concernant des évêques, des abbés et des dignitaires de l’Eglise. Les gens
étaient maintenant disposés à retenir le « denier de Saint-Pierre » qu’ils donnaient pour le
soutien financier du pape et la construction d’églises à Rome. Ils étaient déterminés à
restreindre l’autorité des conciles de l’église, et à placer le clergé sous l’influence des lois
et des tribunaux auxquels étaient soumis les laïques. Cet esprit nationaliste a fermement
appuyé le mouvement réformateur.
La Réforme en Allemagne
Tandis que l’esprit de réforme et d’indépendance se manifestait dans toute l’Europe, les
premières lueurs de l’incendie ont jailli en Allemagne, dans l’électorat de Saxe, sous la
direction de Martin Luther, moine et professeur à l’université de Wittenberg. Examinons
maintenant les premières étapes de cet incendie.
La diète de Worms
En 1521, Luther a été sommé de se rendre devant la diète ou le conseil suprême du
gouvernement allemand, qui se réunissait à Worms, au bord du Rhin. Le nouvel
empereur, Charles-Quint, lui avait promis un sauf-conduit, et Luther s’est donc rendu à
l’assemblée, malgré les mises en garde de ses amis, qui craignaient qu’il ne subisse le
même sort que Jan Hus, dans de telles circonstances, lors du concile de Constance en
1415. Luther a dit alors : « J’irai à Worms, quand il s’y trouverait autant de diables qu’il
y a de tuiles sur les toits. » Le 17 avril 1521, Luther se présentait devant la diète, que
présidait l’empereur. Lorsque ce dernier lui a demandé s’il acceptait de rétracter les
déclarations contenues dans ses livres, après avoir réfléchi, il a répondu qu’il ne pouvait
rétracter que ce qui était désapprouvé par l’Ecriture ou la raison, concluant en ces termes
: « Me voici, je ne peux autrement. Que Dieu me vienne en aide ! » On a alors supplié
l’empereur Charles-Quint de saisir Luther, sous prétexte que la parole donnée à un
hérétique n’avait pas de valeur, mais le monarque l’a laissé quitter Worms en paix.
Wartbourg
Tandis que Luther retournait chez lui, il a été arrêté d’une manière soudaine par les
soldats de l’électeur de Saxe Frédéric le Sage et emmené, pour sa propre sécurité, au
château de Wartbourg, en Thuringe. Il est resté là près d’un an, vivant sous un
déguisement, tandis que la guerre et la révolte sévissaient dans tout l’Empire. Il n’est pas
resté oisif. Durant sa retraite, il a traduit le Nouveau Testament en allemand, œuvre qui
aurait suffi à le rendre immortel, car sa version des Ecritures est considérée comme le
fondement de la langue allemande écrite. Ce travail a été fait en 1521. L’Ancien
Testament n’a été achevé que sept ans plus tard. Quittant Wartbourg pour se rendre à
Wittenberg, il a repris la direction du mouvement pour la formation d’une Eglise
réformée, juste à temps pour la garder d’excès extravagants.
L’origine du mot « protestant »
La division des Etats allemands en Etats réformés et Etats catholiques romains a calqué
celle du Nord et du Sud. Les princes sudistes, sous la direction de l’Autriche, ont adhéré à
Rome, tandis que ceux du nord ont suivi, en grande majorité, l’enseignement de Luther.
En 1529, une diète s’est réunie à Spire, dans le vain espoir de réconcilier les deux partis.
Les souverains catholiques y étaient majoritaires, et ont condamné les doctrines
luthériennes. Les princes fidèles à Rome ont interdit les enseignements de nature
luthérienne dans tous les Etats où ils n’avaient pas l’adhésion de la majeure partie de la
population. Ils ont exigé, d’autre part, que dans les Etats qui étaient déjà acquis au
luthéranisme, les catholiques soient autorisés à pratiquer librement leur religion. Les
princes luthériens ont émis une protestation formelle à cette exigence injuste, ce qui leur
a valu le nom de protestants. Leur doctrine a pris logiquement le nom de religion
protestante.
1
Les décrets du pape sont appelés « bulles », du mot latin bulla qui signifie « sceau ». Le nom est appliqué à tout
document portant un sceau officiel.
CHAPITRE 18
Zwingli en Suisse
En Suisse, la Réforme s’est développée indépendamment du mouvement allemand, mais
à la même époque. L’action a été menée par Ulrich Zwingli qui, en 1517, s’est élevé
contre la « rémission des péchés » qui était soi-disant accordée à toute
personne effectuant un pèlerinage à l’autel de la Vierge, à Einsiedeln. En 1522, il a
rompu définitivement avec Rome. La Réforme a d’abord été organisée à Zurich, pour
devenir bien plus radicale qu’en Allemagne. Cependant, ses progrès ont été ralentis par la
guerre civile qui a éclaté entre les cantons catholiques et protestants, et au cours de
laquelle Zwingli a été tué, en 1531. La Réforme a quand même suivi son cours et trouvé
un nouveau dirigeant en la personne de Jean Calvin, le plus grand théologien de l’Eglise
après Augustin. Son Institution de la religion chrétienne, publiée en 1536, alors que
Calvin n’était âgé que de vingt-sept ans, constitue le point de référence de la doctrine
protestante.
En France
En France, l’Eglise catholique romaine jouissait d’une plus grande liberté que dans le
reste de l’Europe. On y ressentait moins le désir d’une indépendance ecclésiastique vis-à-
vis de Rome. Cependant, au sein du peuple français, un mouvement s’est dessiné en
faveur d’une réforme, avant même celui qu’a connu l’Allemagne. C’est ainsi qu’en 1512,
Jacques Lefèvre a écrit et prêché sur la doctrine de la « justification par la foi ». Deux
partis se sont manifestés à la cour et parmi le peuple, et les rois suivants, qui étaient tous
officiellement catholiques, ont pris parti tour à tour pour l’un et l’autre. Cependant, le
protestantisme a pratiquement reçu un coup mortel, lors du massacre de la Saint-
Barthélemy, le 24 août 1572, quand la plupart de ses dirigeants et des milliers de ses
adeptes ont été assassinés. Malgré la persécution, la foi réformée a survécu, et une
minorité de Français ont embrassé le protestantisme. Bien que peu nombreux, ils ont
exercé une influence certaine.
Aux Pays-Bas
Au début de la Réforme, les Pays-Bas, qui comprenaient les royaumes actuels de
Hollande et de Belgique étaient soumis à la puissance de l’Espagne. Ils ont très vite
accepté le nouvel enseignement, mais ont dû faire face à la terrible opposition des régents
espagnols. Aux Pays-Bas, la Réforme représentait une revendication en faveur de la
liberté politique et religieuse, et la tyrannie exercée par les Espagnols a provoqué la
révolte. Après une guerre longue et très dure, les Pays-Bas ont obtenu leur indépendance
sous la direction de Guillaume le Taciturne. Cependant, cet état de fait n’a été reconnu
officiellement qu’en 1648, soit une soixantaine d’années après la mort de Guillaume. Au
nord, la Hollande est restée protestante, mais au sud, la Belgique est demeurée
catholique.
En Angleterre
En Angleterre, le mouvement réformateur a été une suite de progrès et de reculs, en
raison de ses relations politiques, de la différence d’attitude des souverains successifs du
royaume et du conservatisme propre au caractère anglais. Le mouvement réformateur a
vu le jour sous le règne d’Henri VIII grâce à un groupe d’étudiants de la littérature
classique et de la Bible. Certains d’entre eux, tel Sir Thomas More, n’ont pas poussé leur
recherche plus loin, et sont restés catholiques. D’autres ont osé aller jusqu’à embrasser la
foi protestante. L’un des dirigeants du mouvement a été John Tyndale, qui a traduit le
Nouveau Testament dans sa langue maternelle. Cette œuvre constitue la première version
anglaise de l’Ecriture, après l’invention de l’imprimerie, et celle qui, plus que toute autre,
a façonné toutes les versions suivantes. Tyndale est mort en martyr à Anvers en 1536.
Plus tard s’est levé un autre dirigeant réformateur, Thomas Cranmer, archevêque de
Canterbury. Après avoir contribué à faire de l’Angleterre un pays protestant, il a fait
marche arrière, sous le règne de la reine catholique Marie, dans l’espoir de sauver sa
propre vie. Cependant, lorsqu’il a été condamné à mourir sur le bûcher, il est revenu sur
son reniement. La Réforme a été à la fois encouragée et freinée par le roi Henri VIII, qui
a rompu avec Rome parce que le pape ne voulait pas sanctionner son divorce avec la
reine Catherine, la sœur de l’empereur Charles-Quint. Il a ensuite établi en Angleterre
une Eglise catholique dont il s’est nommé lui-même chef. Henri VIII a fait condamner à
mort catholiques et protestants qui ne partageaient pas ses vues.
Sous le règne d’Edouard VI, un jeune homme qui demeura peu de temps sur le
trône, la cause de la Réforme a fait des progrès considérables. Sous la conduite de
Cranmer et de quelques autres, l’Eglise d’Angleterre a été établie, et le livre des prières a
été publié dans son style riche et cadencé. La reine Marie, qui a succédé à Edouard VI,
était une catholique fanatique, qui a vite entrepris de ramener ses sujets dans le giron de
la vieille Eglise, en rallumant les feux de la persécution. Elle ne devait régner que cinq
ans, mais cette période a été suffisante pour envoyer au martyre près de trois cents
protestants. Avec l’accession au trône d’Elisabeth, la plus capable des souverains anglais,
les prisonniers ont été relâchés, les exilés rappelés, la Bible remise à l’honneur à la fois
dans les Eglises et dans les foyers, et pendant ce long règne qui a donné le qualificatif d’«
élisabéthain » à l’âge le plus religieux de l’histoire de l’Angleterre, l’Eglise de ce pays a
été rétablie et a pris la forme qu’elle a gardée jusqu’à ce jour.
En Ecosse
Au début, la Réforme n’a avancé que lentement en Ecosse, où le cardinal Beaton et la
régente Marie de Guise, mère de la reine Marie, géraient l’Eglise et l’Etat avec une
poigne de fer. Le cardinal a été assassiné, et la régente est morte. Peu de temps après,
John Knox a pris la tête du mouvement réformateur en 1559. Grâce à ses vues radicales
et dénuées de tout compromis, à sa détermination sans faille et à son énergie
indomptable, malgré l’opposition puissante et la fascination exercée par la reine
catholique Marie, il a pu détruire tous les vestiges de l’ancienne religion et porter la
réforme bien au-delà de ce qu’elle a été en Angleterre. L’Eglise presbytérienne qu’il a
établie en Ecosse est devenue l’Eglise officielle du pays.
A l’aube du seizième siècle, l’unique Eglise de l’Europe occidentale était l’Eglise
catholique, qui était apparemment assurée de la fidélité de tous les royaumes. Avant la fin
de ce même siècle, chacun des pays du Nord de l’Europe situés à l’ouest de la Russie
avait brisé ses liens avec Rome et établi sa propre Eglise nationale.
LA CONTRE-RÉFORME
Erasme
Erasme (de son vrai nom Desiderius Erasmus) est né à Rotterdam, aux Pays-Bas, en
1466. Il a été l’un des grands personnages de l’époque de la Renaissance et de la
Réforme. Formé dans un monastère et ordonné prêtre en 1492, il s’est consacré ensuite à
la littérature. Il a vécu à plusieurs reprises à Paris, en Angleterre, en Alsace, en Suisse et
en Italie, mais résidait principalement à Bâle. Avant même l’avènement de la Réforme, il
était devenu un critique impitoyable de l’Eglise catholique, dans la plupart de ses écrits,
dont le plus célèbre a été, sans aucun doute, son Eloge de la folie. Cependant, son œuvre
la plus importante et la plus valable a été son édition du Nouveau Testament en grec,
avec traduction en latin. Si Erasme a beaucoup fait pour préparer le chemin de la
Réforme, il ne s’est cependant jamais joint au mouvement. Il est resté catholique et a
critiqué, plus tard, les réformateurs, avec autant d’ardeur qu’il en avait manifestée à
l’égard de la vieille Eglise. Il est mort en 1536.
Martin Luther
Le personnage le plus important de cette époque est sans conteste Martin Luther, « le
fondateur de la civilisation protestante ». Né en 1483 à Eisleben, il était fils d’un mineur,
qui, au prix de grands sacrifices, l’avait envoyé à l’université d’Erfurt. Luther se destinait
au droit, quand il a soudainement ressenti un appel à se faire moine. Il est aussitôt entré
dans un monastère augustinien. Ordonné prêtre, il s’est vite distingué par ses capacités.
Envoyé en 1510 à Rome, il y a été très déçu par l’esprit mondain et la perversité qui
régnaient dans l’Eglise. En 1517, il a entamé sa carrière de réformateur en marquant son
opposition à la vente des « indulgences » (remise de la peine due aux péchés) et, comme
nous l’avons vu, en affichant ses thèses à la porte de l’église de Wittenberg. Après son
excommunication, il a été convoqué à Rome, mais, condamné en son absence par le pape
Léon X, il a brûlé la bulle papale en 1520. C’est le 18 avril 1521 qu’il donna sa célèbre
réponse à la diète de Worms. Sur le chemin du retour, menacé d’assassinat par ses
ennemis, il a été fait prisonnier par ses amis et caché pendant près d’un an dans le château
de Wartbourg. Là, il a consacré son temps à la traduction en allemand du Nouveau
Testament. De retour à Wittenberg, il a repris la direction du mouvement réformateur. En
1529, un effort a été entrepris en vue d’unir les disciples de Luther et ceux de Zwingli,
mais le tempérament ferme et sans compromis de Luther a vite voué cette tentative à
l’échec. Luther a beaucoup écrit. Ses œuvres ont circulé dans toute l’Allemagne.
Cependant, la plus influente d’entre elles a été sa traduction incomparable de la Bible. Il
est mort le 18 février 1546 dans sa ville natale, âgé de soixante-trois ans.
Jean Calvin
Jean Calvin a été le plus grand théologien du christianisme après Augustin, l’évêque
d’Hippone. Il est né à Noyon, au nord de Paris, le 10 juillet 1509 et est mort à Genève, le
27 mai 1564. Il a étudié à Paris, à Orléans et à Bourges, a embrassé les enseignements de
la Réforme en 1528, et a ensuite été banni de Paris. En 1536, il a publié à Bâle
L’Institution de la religion chrétienne, qui est devenue le fondement de la doctrine de
toutes les Eglises protestantes non luthériennes. En 1536, il a fui à Genève, où il est
demeuré jusqu’à sa mort, à l’exception de quelques années de bannissement. L’Académie
protestante, qu’il a fondée avec Théodore de Bèze et d’autres réformateurs, est devenue
l’un des principaux centres du protestantisme en Europe. Les théologies calviniste et
luthérienne possèdent des caractéristiques rationnelles et radicales qui ont inspiré les
mouvements libéraux des temps modernes, dans l’Etat et l’Eglise, et ont puissamment
contribué à l’extension de la démocratie dans le monde.
Thomas Cranmer
Thomas Cranmer peut être considéré comme le chef de la Réforme en Angleterre, car il a
été le premier protestant à diriger l’Eglise de ce pays. Encore jeune homme, il a été re-
marqué d’un œil favorable par le roi Henri VIII, lorsqu’il a lancé un appel aux
universités européennes sur la question du divorce du roi. Il a servi Henri VIII lors de
plusieurs missions et a été nommé ensuite archevêque de Canterbury. Bien que
progressiste dans ses voies, il était également timide et flexible et a utilisé son influence
pour encourager des mesures plus modérées que radicales, lorsqu’il s’agissait de réformer
l’Eglise. Pendant la minorité du roi Edouard VI, il a participé à la régence et a pu ainsi
servir la cause du protestantisme dans son pays. Cranmer a surtout contribué à la
compilation du livre de prières, et est l’auteur de presque tous les articles de religion.
Lors de l’accession au trône de la reine Marie Tudor, il s’est vu retirer son poste
d’archevêque, et a été emprisonné. Devant la souffrance, il a renié ses opinions protes-
tantes dans l’espoir de sauver sa vie, mais n’a pu échapper au bûcher. Avant son martyre,
en 1556, il est revenu sur son reniement et est mort courageusement, tendant devant lui sa
main droite – celle qui avait signé l’acte de reniement – afin qu’elle puisse brûler la
première.
John Knox
John Knox, le fondateur de l’Eglise d’Ecosse, a été fort justement appelé « le père de
l’Ecosse ». Il est né vers 1505, dans les Lowlands, a étudié à l’université de Saint-
Andrews pour devenir prêtre, mais une fois ordonné, il a choisi le professorat au lieu du
pastorat. Ce n’est qu’à l’âge de 42 ans, vers 1547, qu’il a embrassé la cause de la
Réforme. Il a été ensuite fait prisonnier, en même temps que d’autres réformateurs, par
les alliés français de la reine-mère, et envoyé en France, où il a servi dans les galères,
avant d’être relâché et de passer plusieurs années en exil, sur le continent, sous le règne
d’Edouard VI et également après l’accession de la reine Marie au trône. A Genève, il a
rencontré Jean Calvin, et il a adopté ses vues, à la fois au sujet de la doctrine et du
gouvernement de l’Eglise. Il est retourné en Ecosse en 1559, et est devenu aussitôt le
chef, sinon le maître absolu de la Réforme dans ce pays. Il a pu établir de manière
définitive la foi et le système propre aux presbytériens, et a conduit, dans son pays, une
réforme plus radicale que toutes celles qu’ont connues les autres pays d’Europe. Il est
mort en 1572. Tandis que son corps descendait dans la tombe, le régent d’Ecosse,
Morton, l’a montré du doigt et a déclaré : « Voilà bien un homme qui n’a jamais eu peur !
»
Ignace de Loyola
Les deux dernières grandes figures de cette époque qu’il est impossible de ne pas citer ici
font partie de l’Eglise catholique. La première figure est celle d’Ignace de Loyola,
citoyen espagnol né en 1491 ou 1495 au château de Loyola, duquel il a tiré son nom.
Jusqu’à l’âge de vingt-six ans, il a été un soldat courageux, mais qui vivait dans la
débauche. Cependant, après une grave blessure et une longue maladie, il s’est mis au
service de l’Eglise et, en 1534, a fondé la compagnie de Jésus, la société la plus puissante
des temps modernes pour la propagation de la foi catholique. Parmi ses écrits,
relativement peu nombreux, on trouve les statuts de la compagnie, qui sont pratiquement
demeurés inchangés jusqu’à ce jour, ses lettres, et ses Exercices spirituels. Ces derniers
constituent une œuvre de dimensions modestes, mais qui a exercé une influence puissante
non seulement sur les Jésuites, mais également sur l’ensemble des ordres religieux
catholiques. Ignace de Loyola doit être considéré comme l’un des hommes les plus
remarquables et les plus influents du seizième siècle. Il est mort à Rome le 31 juillet 1556
et a été canonisé en 1622.
François Xavier
François Xavier, qui a également été canonisé après sa mort, est né en 1506, dans la
partie espagnole de la Navarre, qui était à l’époque un royaume indépendant des deux
côtés des Pyrénées. Il a été l’un des tout premiers membres de la compagnie de Jésus, et
s’est vu confier, au sein de cette dernière, la responsabilité des missions étrangères, dont
il est devenu le fondateur moderne. Il a implanté la foi catholique en Inde, dans l’île de
Ceylan, au Japon et dans d’autres pays de l’Extrême-Orient. Il venait d’entamer une
nouvelle œuvre en Chine, quand il est mort en 1552, après avoir contracté une fièvre. Il
n’avait que quarante-six ans. Pendant sa courte vie, il a contribué à la conversion de
plusieurs milliers de païens. Il a organisé les missions d’une manière si remarquable que
la christianisation lui a longtemps survécu. C’est grâce à son œuvre et ses réalisations que
l’Orient compte encore aujourd’hui des millions de catholiques. Pendant toute sa vie,
François Xavier a fait preuve d’un esprit doux, souple et généreux qui lui a valu l’estime
des catholiques, mais aussi des protestants.
SIXIÈME PARTIE :
CHAPITRE 20
Dans notre étude des temps modernes, lors des trois derniers siècles, nous dirigerons
surtout notre attention vers les Eglises qui sont issues de la Réforme. L’Eglise catholique
a, de son côté, poursuivi pendant ce temps sa route, dans une direction tout à fait
indépendante du monde protestant. Elle dépasse nos objectifs actuels. Notre but est ici de
retracer brièvement certains mouvements importants qui, depuis la Réforme, ont
influencé des pays en majorité protestants, tels que l’Angleterre, l’Allemagne et les Etats-
Unis.
Son origine
Peu après la Réforme, trois partis sont apparus au sein de l’Eglise anglaise : le parti de
Rome, qui recherchait des relations amicales et sa réunion avec le catholicisme ; le parti
anglican, qui se satisfaisait des réformes modestes accomplies sous les règnes d’Henri
VIII et d’Elisabeth ; enfin le parti protestant « radical » qui aspirait à l’établissement
d’une Eglise semblable à celles de Genève et d’Ecosse. Ce dernier parti s’est fait
connaître vers 1654 sous l’appellation de « puritain ». Il s’est opposé alors au
système anglican d’une manière si forte que la reine Elisabeth a dû faire exiler un grand
nombre de ses dirigeants. Les puritains se divisaient eux-mêmes en deux groupes, les uns
favorables au système presbytérien, et les autres, beaucoup plus radicaux, recherchant
l’indépendance de chaque groupe local sous la forme d’une Eglise nationale. On les
appelait les « indépendantistes » ou « congrégationalistes ». Cependant tous ces partis
sont restés membres de l’Eglise d’Angleterre.
Dans le conflit qui a opposé Charles Ier au parlement de Londres, les puritains se sont
montrés les champions des droits du peuple. Au début, la tendance presbytérienne a
semblé dominer, et sur l’ordre du parlement, une assemblée de pasteurs puritains s’est
réunie en 1643, à Westminster, afin de préparer ce qui est devenue « la confession de foi
de Westminster », ainsi que deux catéchismes, qui ont été longtemps considérés comme
des textes de références par les presbytériens et les congrégationalistes. Pendant le règne
d’Oliver Cromwell (1653-1658), l’élément indépendantiste ou congrégationaliste a
triomphé. Avec Charles II (1660-1685), les anglicans ont repris le pouvoir, et les
puritains, considérés comme des non-conformistes, ont été persécutés. Après la ré-
volution de 1688, ils ont été reconnus comme des « dissidents » de l’Eglise d’Angleterre
et ont obtenu des droits, en tant qu’organisations distinctes de l’Eglise officielle. Le mou-
vement puritain a donné naissance à trois Eglises : presbytérienne, congrégationaliste et
baptiste.
Le réveil wesleyen
Pendant la première moitié du dix-huitième siècle, les Eglises d’Angleterre, officielle et
dissidente, ont connu une période de déclin, avec l’apparition de cultes ritualistes, d’une
foi intellectuelle et rigide, et d’une perte d’influence morale sur la population.
L’Angleterre a ensuite été réveillée par un groupe de prédicateurs ardents, conduits par
les frères John et Charles Wesley, et George Whitefield. Ce dernier était l’orateur le plus
talentueux des trois. Il a ému le cœur de milliers de personnes, aussi bien en Angleterre
qu’en Amérique. Charles Wesley a écrit des poèmes religieux et des cantiques qui ont
enrichi la littérature sacrée. Cependant, le dirigeant incontesté du mouvement a été John
Wesley. C’est à l’âge de trente-cinq ans, alors qu’il était pasteur anglican, que John
Wesley a découvert la réalité d’une foi vivante parmi les moraves, groupe dissident de
l’Eglise luthérienne. En 1739, il a commencé à prêcher sur « le témoignage de l’Esprit »
comme étant la conscience de la personne. Il a alors fondé des groupes d’études avec
ceux qui acceptaient son enseignement. Au début, ces groupes étaient dirigés par des
responsables. Plus tard, Wesley a organisé un groupe de prédicateurs laïques qui ont
propagé son enseignement et leur expérience dans les quatre coins de la Grande-Bretagne
et dans les colonies américaines. On a très vite appelé ses disciples « méthodistes », nom
que Wesley a accepté volontiers. En Angleterre, on les a même appelés les « méthodistes
wesleyens ». Avant sa mort, ils se comptaient par milliers.
Bien qu’il ait rencontré, pendant de nombreuses années, une opposition violente, au sein
même de l’Eglise d’Angleterre, et bien qu’on l’ait empêché de prêcher, Wesley n’a pas
cessé de se considérer comme un membre fidèle de cette Eglise. Il était de l’avis que sa
propre société n’était pas une confession à part, mais une organisation qui voulait
demeurer au sein de l’Eglise d’Angleterre. Cependant en 1784, peu après la révolution
américaine, il a organisé les méthodistes des Etats-Unis, au nombre de quatorze mille, en
une Eglise distincte, selon le modèle épiscopalien, leur donnant des « surintendants ». Il
préférait ce dernier titre à celui d’« évêques ». Cependant, les Américains ont bien vite
préféré, quant à eux, le second titre au premier, d’où son usage général qui fut adopté par
la suite.
Le mouvement rationaliste
La Réforme a établi le droit au jugement personnel en ce qui concerne les questions
religieuses et la Bible, indépendamment de l’autorité des prêtres et de l’Eglise. La
conséquence inévitable ne s’est pas fait attendre : si quelques maîtres à penser ont accepté
l’ancienne conception selon laquelle la Bible était un livre surnaturel, les autres ont
commencé à regarder la raison comme l’autorité suprême, réclamant une interprétation
rationnelle et non surnaturelle des Ecritures. Les érudits qui ont préféré suivre la raison
contre le surnaturel ont été appelés « rationalistes ». En Angleterre et en Allemagne, les
germes du rationalisme étaient apparus dès le début du dix-huitième siècle. Cependant,
on n’a pu parler d’un mouvement distinct, au sein de l’Eglise, qu’avec Johann Semler
(1725-1791), qui proclamait qu’aucune tradition ne devait être acceptée sans preuve, que
la Bible devait être jugée avec les mêmes critères que ceux utilisés pour juger les écrits
anciens, que les récits d’événements miraculeux devaient être rejetés, et que Jésus n’était
qu’un homme et non un être divin. L’esprit rationaliste s’est développé dans presque
toutes les universités d’Allemagne pour y régner en maître. Il a atteint son apogée avec la
publication de la Vie de Jésus de Friedrich Strauss en 1835. Cet ouvrage a été écrit dans
le but de montrer que les récits évangéliques n’étaient que des « mythes » ou des
légendes. Le livre a été traduit en anglais par George Eliot (Marian Evans) en 1846, et a
été distribué en grande quantité aux Etats-Unis et en Angleterre. Pour le public de langue
française, on peut citer la Vie de Jésus d’Ernest Renan, écrite dans la même optique en
1863. Les trois penseurs du dix-neuvième siècle qui ont contribué lé plus au retour vers
lés voies de l’orthodoxie, loin du rationalisme, sont Schleiermacher (1768-1834), qui a
été fort justement appelé « le plus grand théologien du dix-neuvième siècle », Neander
(1789-1850) et Tholuck (1799-1877). L’érudition de nature rationaliste a suscité un
nouvel esprit de recherche, et fait lever un grand nombre de théologiens de renom et
d’interprètes de la Bible, qui se sont attachés à défendre la vérité. En conséquence, le
contenu de la Bible et les doctrines du christianisme ont été de plus en plus étudiées et
beaucoup mieux comprises. Jusqu’à la parution de l’ouvrage de Strauss, en 1835, la
biographie de Christ n’avait jamais été écrite de façon académique. Aujourd’hui, on
compte par milliers les ouvrages écrits sur ce sujet, d’une manière intelligente et
réfléchie. Le rationalisme, qui avait menacé de renverser le christianisme, a plutôt
contribué à le renforcer.
Le mouvement anglo-catholique
A l’approche de la fin du premier tiers du dix-neuvième siècle, un certain mouvement
s’est dessiné au sein de l’Eglise d’Angleterre, qui a suscité une forte controverse, et a
reçu, du fait de ses aspects variés, différents noms. Etant donné son but, on l’a d’abord
appelé le « mouvement anglo-catholique ». On l’a également désigné sous l’expression
de « mouvement d’Oxford » par référence à l’université au sein de laquelle il est né. Du
fait qu’il a été propagé grâce à la publication de quatre-vingt-dix tracts écrits par
différents auteurs qui voulaient en exposer les vues, on l’a également appelé le mou-
vement « tractarien ». Enfin, on l’a aussi désigné sous le terme de mouvement « puseyite
», ou « puseyisme », du nom de l’un de ses dirigeants. Cette dernière appellation a surtout
été l’œuvre de ses adversaires.
Pendant les mille ans qui ont suivi l’ère des apôtres, le christianisme a été une institution
missionnaire efficace. Pendant les quatre premiers siècles de son histoire, l’Eglise a fait
passer l’Empire romain du paganisme au christianisme. Ensuite, ses missionnaires ont dû
affronter les hordes barbares et les vaincre avant de pouvoir s’imposer en Occident.
Après le dixième siècle, l’Eglise et l’Etat, le pape et l’empereur se sont disputés le
pouvoir suprême, et l’esprit missionnaire a décliné, bien que ne se perdant pas totalement.
La Réforme s’est attachée à purifier et à réorganiser l’Eglise, plutôt qu’à l’étendre. Nous
avons vu que vers la fin de l’époque de la Réforme, le premier effort missionnaire
déployé afin de christianiser le monde païen était l’œuvre non des protestants, mais des
catholiques romains, sous la direction de François Xavier.
Dès 1732, les Moraves ont entrepris d’établir des missions étrangères, en envoyant Hans
Egede au Groenland, et aussitôt après, ils ont commencé à travailler parmi les Indiens
d’Amérique du Nord, les Noirs des Antilles, et enfin dans les pays d’Orient. Etant donné
son importance numérique modeste en Europe, l’Eglise morave a certainement envoyé le
plus grand nombre de missionnaires de toute l’histoire.
Richard Hooker
Richard Hooker (1554-1600) a écrit un ouvrage célèbre qui a fortement influencé la
constitution de l’Eglise anglicane. Né dans une famille pauvre, il a pu, grâce à une
bourse, faire ses études à l’université d’Oxford, et obtenir des diplômes dans des matières
très variées. Il a ensuite été nommé directeur d’études, agrégé et maître de conférences.
Ordonné en 1582, il a été, pendant un temps, copasteur à Londres, en compagnie d’un
puritain éloquent, bien qu’il ait lui-même été de doctrine anglicane. Les controverses qui
les opposaient fréquemment en chaire ont finalement poussé Hooker à rechercher un pas-
torat à la campagne, ce qui lui a permis de consacrer du temps à l’étude. Son œuvre
principale a été les Loi de politique ecclésiastique en huit volumes qui constituent la
meilleure présentation du système épiscopal ; c’est de cet ouvrage que la plupart des
auteurs tirent leurs arguments. Cependant, il s’agit d’une œuvre libérale dans son attitude
envers les Eglises non épiscopales, et totalement dépourvue d’esprit de controverse.
Hooker est mort au jeune âge de quarante-sept ans.
Thomas Cartwright
Thomas Cartwright (1535-1603) peut être considéré comme le fondateur du puritanisme
anglais, bien qu’il n’ait pas été le plus important de ses membres. Cet honneur appartient
à Oliver Cromwell, dont la vie a surtout marqué l’histoire de l’Etat et non celle de
l’Eglise. Cartwright est devenu professeur de théologie à l’université de Cambridge en
1569, mais a perdu ce poste l’année suivante, à cause de ses opinions qu’il venait de
publier, et qui déplurent à la reine Elisabeth et aux principaux évêques anglicans. Il était
de l’avis que les Ecritures contiennent non seulement la règle de la foi et de la doctrine,
mais également celle du gouvernement de l’Eglise. Il favorisait un système de type
presbytérien, une Eglise indépendante par rapport à l’Etat, mais au-dessus de ce dernier.
Il était aussi intolérant que les hauts dignitaires de l’Eglise dans son exigence d’une
uniformité totale en matière de religion, qu’il voulait voir appliquer par l’autorité civile, à
condition que l’Eglise soit de forme presbytérienne et de doctrine calviniste. Cartwright a
exercé le pastorat pendant quelques années sur les îles de Jersey et de Guernesey, et y a
fondé plusieurs assemblées fidèles à ses propres convictions. Cependant, entre 1573 et
1592, il a passé la majeure partie de son temps en prison ou en exil sur le continent. Il
semble qu’il ait passé les neuf dernières années de sa vie à l’écart du monde. Plus tard,
ses vues ont fini par prévaloir, au sein de la Chambre des communes, tandis que
l’épiscopat dirigeait la Chambre des lords. Le conflit entre les deux partis s’est terminé
par la guerre civile et la prise de pouvoir de Cromwell.
Jonathan Edwards
Jonathan Edwards (1703-1758) s’élève au-dessus de ses compatriotes par sa théologie et
sa métaphysique. Il peut être considéré comme le plus grand théologien du dix-huitième
siècle des deux côtés de l’Atlantique. En lui s’alliaient la logique la plus vive, l’esprit
théologique le plus ardent dans ses recherches et la ferveur spirituelle la plus dévouée.
Démontrant dès son plus jeune âge des signes évidents de précocité, il était diplômé de
l’Université Yale à l’âge de dix-sept ans ; il avait déjà largement étudié la philosophie du
passé et de son époque. En 1727, il est devenu copasteur de l’Eglise congrégationaliste de
Northampton, en compagnie de son grand-père. Très vite, il s’est fait connaître comme un
fervent défenseur d’une vie spirituelle ardente. Ses sermons ont contribué au
développement du « grand réveil » qui a secoué ensuite toutes les colonies américaines.
Son opposition à « l’alliance partielle » acceptée alors un peu partout en Nouvelle--
Angleterre, et en vertu de laquelle étaient acceptés comme membres d’Eglise même ceux
qui ne professaient aucune vie religieuse profonde, a fait naître un fort ressentiment à son
encontre, et a conduit à son retrait de l’Eglise en 1750. Il a ensuite consacré huit années
de sa vie à l’œuvre missionnaire parmi les Indiens. Pendant cette demi-retraite, il a écrit
son œuvre monumentale intitulée La Liberté de la volonté. On la considère depuis
l’origine comme le texte de référence du calvinisme de la Nouvelle-Angleterre. En 1758,
Jonathan Edwards a été nommé président de l’Université de Princeton mais quelques
semaines après il est mort, à l’âge de cinquante-cinq ans.
John Wesley
John Wesley (1703-1791) est né à Epworth, au nord de l’Angleterre, la même année que
Jonathan Edwards. Il lui a survécu près d’un tiers de siècle, puisqu’il est mort en 1791.
Son père a été pendant quarante ans pasteur de l’Eglise anglicane à Epworth. Cependant,
c’est envers sa mère que John Wesley avait une plus grande dette. Suzanne Annesley
Wesley descendait d’une famille de pasteurs puritains et non conformistes, et était la
mère et le professeur de dix-huit enfants. Wesley a obtenu ses diplômes au Christ Church
College d’Oxford, en 1724, a été ordonné dans l’Eglise anglicane et a enseigné pendant
quelques années au Lincoln College. Il s’est alors joint à un groupe d’étudiants d’Oxford
qui recherchaient la sainteté, et qu’on appelait par dérision le « club saint ». Plus tard,
on les a surnommés les « méthodistes », à cause de leur manière de vivre. Ce dernier nom
est resté ensuite, et a désigné les disciples de Wesley. En 1735, Wesley et son jeune frère
Charles sont partis en mission dans la nouvelle colonie de Géorgie. Après des efforts qui
sont restés infructueux, ils sont rentrés deux ans plus tard en Angleterre. Cependant, cet
échec apparent n’avait pas été inutile : ils avaient rencontré un groupe de Moraves, qui
étaient des disciples du comte Zinzendorf, et grâce à eux, ils ont fait une véritable
expérience spirituelle. Jusque-là, le ministère de John Wesley n’avait porté aucun fruit.
Tout allait changer, et aucun prédicateur anglais, à l’exception de George Whitefield, n’a
suscité plus d’intérêt. Wesley voyageait à cheval dans toute l’Angleterre et en Irlande,
prêchait, fondait des communautés et les dirigeait lui-même pendant toute sa vie, qui
devait se poursuivre jusque vers la fin du dix-huitième siècle. Ses efforts donneraient
naissance au mouvement méthodiste de Grande-Bretagne, qui s’est établi sous différentes
formes d’organisations, et aussi aux Eglises méthodistes des Etats-Unis et du monde
entier. Elles comptent aujourd’hui des millions de membres. Wesley est mort en 1791 à
l’âge de quatre-vingt-huit ans.
Les relations entre peuples de différentes races constituent également un problème grave
dans des pays comme l’Afrique du Sud, où l’apartheid crée une séparation entre
communautés raciales, et aux Etats-Unis, avec le problème noir.
Celui-ci est apparu pour la première fois à l’occasion de la guerre de Sécession qui a mis
un terme à l’esclavage, mais n’a pas permis aux Noirs de trouver au sein de la société une
place égale à celle des Blancs. L’exode massif de la population noire vers les villes du
nord du pays a fait de ce problème une question d’ordre national. Au sein des forces
armées, on a beaucoup œuvré en faveur de l’intégration raciale, de même que dans les
écoles et les différentes sphères de la vie économique. Cependant, dans les villes, de
grands défis sont constamment lancés à la nation et à l’Eglise. L’amélioration de
l’instruction et des conditions de logement et de travail pour les gens de couleur doit
devenir une réalité. Dans ces divers domaines, l’Eglise peut fort bien jouer le rôle de
conscience de la nation, sans pour autant devenir une partie de l’ordre social.
La dissolution du libéralisme
La dissolution d’un libéralisme théologique par trop naïf qui enseignait un Christ humain,
modèle éthique d’hommes sans péché qui pouvaient fonder un ordre parfait, a été hâté
par la grande dépression consécutive aux deux guerres mondiales. Sur ses ruines, se sont
élevés un courant d’évangélisation et une nouvelle orthodoxie vigoureuse.
De nombreux libéraux, qui ont été éprouvés par la guerre et la crise économique, se sont
tournés vers la nouvelle orthodoxie telle qu’elle est proclamée par Karl Barth et ses
successeurs. Délaissant les vues de la critique biblique, ils reconnaissent l’universalité du
péché et la nécessité pour l’homme de faire face et de répondre à un Dieu saint qui peut le
purifier. A la différence des libéraux traditionnels, qui affirmaient que la Bible contient la
Parole de Dieu, et des évangéliques, qui disent que la Bible est la Parole de Dieu, ils
affirment que la Bible devient la Parole de Dieu en un moment critique, par l’action du
Saint-Esprit. A l’exception d’hommes comme Reinhold Niebuhr, la nouvelle orthodoxie
ne se prononce pas sur les problèmes brûlants de notre époque.
Les vents du changement ont même soufflé sur le bloc monolithique de l’Eglise
catholique, qui proclame le salut par son intermédiaire. Pendant les pontificats de Pie XI
et de Pie XII, jusqu’en 1958, l’Eglise a pris une position si ferme à l’égard du
communisme qu’elle a fini par le considérer comme une menace pour sa propre sécurité.
Elle a alors utilisé l’Occident, y compris des Etats totalitaires comme l’Allemagne et
l’Italie de l’époque comme des remparts contre le communisme. La stratégie développée
par Jean XXIII et Paul VI a marqué une certaine modération des proclamations hostiles
au communisme, allant même jusqu’à une coexistence et une coopération limitées,
comme en Pologne. Une attitude semblable d’ouverture s’est manifestée également dans
les rapports avec les Eglises protestantes et orthodoxes. Le deuxième concile du Vatican
(1962-65) a permis à Jean XXIII de mettre l’accent sur l’aggiornamento ou « mise à
jour » de l’Eglise. Il convient cependant d’observer que cela n’a pas affecté les dogmes
essentiels ou la politique de l’Eglise, mais a simplement eu pour but de transcrire la
messe dans le langage courant, de permettre aux laïcs de lire la Bible, et d’ouvrir la porte
à un dialogue interconfessionnel, conformément à une ligne œcuménique. Nul ne sait
encore ce qui résultera de ce concile œcuménique.
L’œcuménisme
Cet esprit d’ouverture a permis une coopération interconfessionnelle. Celle-ci s’est
manifestée, par exemple, au niveau de la Société biblique, de Jeunesse pour Christ et
d’autres groupes semblables. La réunion organique de tels groupes a entraîné entre autres
la formation, en 1939, de l’Eglise méthodiste, à partir d’une union des méthodistes du
Nord et du Sud. Il en a été de même avec la formation en 1925 de l’Eglise unifiée du
Canada, à partir d’éléments aussi disparates que les presbytériens, les méthodistes et les
congrégationalistes. Le mouvement le plus notable a eu lieu en direction de
confédérations de groupes de ce genre lors de la Conférence anglicane de Lambeth (à
partir de 1867) et de groupes disparates comme le Conseil œcuménique des Eglises en
1948 à Amsterdam. Les contreparties évangéliques résident dans la formation en 1943 de
l’Association nationale des évangéliques et en 1951 de l’Association évangélique
mondiale. Il convient d’espérer que tout cela ne s’arrêtera pas au seul niveau de
l’organisation, mais que la pureté de la doctrine, la communion fraternelle en Christ et le
service, accompli dans l’amour, domineront.
CHAPITRE 22
Première partie
Aux Etats-Unis aujourd’hui, on ne dénombre pas moins de 265 groupes religieux et 325
000 assemblées. Le nombre de personnes fréquentant une Eglise, quelle qu’elle soit, est
d’environ 142 millions. On ne peut, par conséquent, s’arrêter ici qu’aux groupes
principaux, et ce, très brièvement. Nous les considérerons dans l’ordre de leur
établissement en Amérique du Nord.
C’est vers 1845 qu’un important courant d’immigration s’est dessiné de l’Europe vers
l’Amérique. Au début, il a permis à un grand nombre de catholiques, originaires de
comtés très pratiquants d’Irlande, de s’établir dans le Nouveau Monde. D’autres sont
venus s’y ajouter, un peu plus tard, en provenance du sud de l’Allemagne, et plus tard
encore d’Italie. Grâce à l’excédent considérable de naissances et à un contrôle serré de la
part des prêtres, l’Eglise catholique des Etats-Unis a rapidement progressé en nombre.
Aujourd’hui, la population catholique du pays dépasse les 52 millions (en 1986), par rap-
port à environ 90 millions de confession protestante.
Comme ils font partie de l’Eglise romaine, les catholiques américains se soumettent à
l’autorité du pape à Rome. Le pays est divisé, pour eux, en cent dix diocèses, chacun
ayant à sa tête un évêque qui est nommé par le pape, sur proposition du clergé. Les
diocèses sont réunis en vingt-quatre archevêchés, dont chacun a un archevêque à sa tête.
Au-dessus d’eux, on trouve six cardinaux, qui sont également nommés par Rome.
L’Eglise épiscopalienne
L’Eglise anglicane a été la première Eglise protestante à s’établir aux Etats-Unis. Un
culte a eu lieu en présence de Sir Francis Drake, en Californie, dès 1579, et des
ecclésiastiques ont participé à la malheureuse expédition de Sir Walter Raleigh, en 1587.
L’entrée définitive de l’Eglise anglicane date de 1607, avec l’établissement de la
première colonie anglaise à Jamestown, en Virginie. L’Eglise anglicane a été la seule à
être reconnue en Virginie et dans les autres colonies du Sud, au début de l’histoire
américaine. Lorsque la ville de New York, fondée par les Hollandais, est devenue
territoire anglais en 1664, l’Eglise anglicane s’y est installée et est vite devenue l’Eglise
officielle de la colonie, malgré la présence autorisée d’autres confessions protestantes.
L’Eglise de la Trinité, à New York, a été fondée en 1697, et l’Eglise de Christ, à
Philadelphie, en 1695.
Au sein de l’Eglise anglicane, tout ecclésiastique devait, le jour de son ordination, prêter
serment de fidélité à la couronne royale anglaise. En conséquence, la plupart d’entre eux
ont été des loyalistes (ou « Tories ») lors de la guerre d’Indépendance. Un grand nombre
d’évêques épiscopaliens ont alors quitté le pays, et à la fin de la guerre, il était très
difficile de pourvoir à la direction des paroisses, car on ne pouvait plus satisfaire
l’exigence relative à la loyauté envers la couronne anglaise. Pour la même raison, aucun
évêque n’a pu être consacré. En 1784, le pasteur Samuel Seabury, du Connecticut, a été
consacré par des évêques écossais, qui n’exigeaient pas le serment de fidélité à la
couronne royale. En 1787, William White et Samuel Provost ont tous deux été consacrés
par l’archevêque de Canterbury, établissant ainsi le lien entre l’Eglise américaine et
l’Eglise anglicane. Aux Etats-Unis, cette Eglise a pris le nom d’Eglise épiscopale. Depuis
cette époque, sa croissance a été rapide et régulière. Elle comptait, en 1986, près de trois
millions de membres.
L’Eglise épiscopale reconnaît trois niveaux hiérarchiques : les évêques, les prêtres et les
diacres. Elle accepte la plupart des trente-neuf articles de l’Eglise anglicane, avec les
modifications qui lui ont été apportées pour convenir à la forme américaine de
gouvernement. Son autorité législative est assumée par une convention générale qui se
réunit tous les trois ans, en deux corps : la chambre des évêques et une chambre de
députés cléricaux et laïques, élus au cours de conventions qui se tiennent dans les
différents diocèses.
Les persécutions endurées par les Puritains de la part des dirigeants de l’Eglise
d’Angleterre ont conduit des multitudes de gens à aller chercher refuge et liberté en
Nouvelle-Angleterre. Les colonies de cette région se sont donc développées plus
rapidement que les autres au cours du dix-septième siècle. Deux universités ont alors été
fondées pour former des pasteurs, Harvard à Cambridge, et Yale à New Haven. Toutes
deux étaient destinées à un avenir glorieux. Dans le domaine de l’instruction la Nouvelle-
Angleterre était très en avance par rapport aux autres colonies américaines. L’Eglise
d’Angleterre a vu sortir ensuite de son sein à la fois les presbytériens et les
congrégationalistes, qui avaient adopté des vues calvinistes et accepté la confession de
Westminster. En conséquence, ils ont maintenu entre eux des relations très amicales.
Pendant longtemps, ils ont manifesté les uns envers les autres une compréhension tacite,
et conclu entre eux, en 1810, un pacte formel, le « plan de l’Union », qui avait pour but
de permettre aux pasteurs de chaque confession de pouvoir exercer son ministère dans les
Eglises des deux groupements. Cependant, cet accord a été abrogé par une convention
congrégationaliste, qui s’est réunie en 1852 à Albany, dans l’Etat de New York. Depuis
cette année, l’Eglise congrégationaliste a connu une grande expansion sur tout le
territoire des Etats-Unis, à l’exception du sud du pays, où les progrès ont été plus lents.
En 1931, les congrégationalistes et l’Eglise chrétienne (la convention générale) se sont
unis, à Seattle, dans l’Etat de Washington, afin de former l’Eglise chrétienne
congrégationaliste qui comptait alors près de deux millions de membres.
Une autre Eglise réformée, d’origine allemande, a été introduite dans le pays au début du
dix-huitième siècle. Elle porte le nom d’« Eglise réformée américaine ». On désigne habi-
tuellement les deux Eglises sous les titres respectifs d’« Eglise réformée hollandaise » et
d’«Eglise réformée allemande ». On peut également mentionner, l’« Eglise réformée
chrétienne », qui a son origine dans une sécession de l’Eglise d’Etat, en Hollande, en
1834 ; enfin, la « vraie Eglise réformée ». Plusieurs efforts ont été entrepris en vue d’unir
ces quatre Eglises réformées en un organisme unique, mais ils n’ont pas abouti jusqu’à
présent.
Les baptistes
L’Eglise baptiste est certainement l’une des plus importantes et des plus étendues de
toutes les Eglises aux Etats-Unis. Dans ses dix groupes principaux, elle compte plus de
vingt-sept millions de membres (en 1986). Les principes distinctifs de l’Eglise baptiste
sont au nombre de deux : (1) le baptême ne doit être administré qu’aux personnes qui
professent leur foi en Christ ; (2) la seule forme biblique de baptême est l’immersion dans
l’eau, et non l’aspersion.
Les baptistes ont fait leur apparition peu après la naissance de la Réforme en Suisse, pour
s’étendre ensuite rapidement dans le nord de l’Allemagne et la Hollande. On les a
d’abord appelés « anabaptistes », parce qu’ils rebaptisaient ceux qui avaient déjà reçu le
baptême dans leur enfance. En Angleterre, ils se sont d’abord unis aux indépendants ou
congrégationalistes, pour s’en séparer progressivement. En réalité, l’Eglise de Bedford,
dont John Bunyan a été le pasteur aux environs de 1660, et qui existe encore, est
considérée en même temps comme étant baptiste et congrégationaliste.
Aux Etats-Unis, les Eglises baptistes ont été introduites par Roger Williams, prêtre de
l’Eglise d’Angleterre, qui est arrivé en Nouvelle-Angleterre et a été chassé du
Massachusetts parce qu’il ne voulait pas se conformer aux règles et aux décrets des
congrégationalistes. Il a obtenu une charte pour la colonie de Rhode Island, en 16441.
Dans cette région, toutes les formes de religion ont été autorisées, et les adeptes de toutes
sortes de credos sont venus s’y réfugier, fuyant la persécution. A partir de Rhode Island,
les baptistes se sont répandus rapidement dans toutes les autres régions du pays.
Des dix groupes baptistes principaux, le plus important est constitué par la Convention
baptiste du Sud, formée en 1845, et qui comptait, en 1985, plus de quatorze millions de
membres. On peut mentionner ensuite la Convention baptiste nationale des Etats-Unis
(cinq millions et demi de membres), la Convention baptiste nationale (deux millions et
demi de membres) et les baptistes libres, qui se sont organisés dans le New Hampshire en
1787, et qui comptaient 226 000 membres en 1985.
On rappellera ici que les baptistes d’Angleterre ont constitué en 1792 la première société
missionnaire moderne, et ont envoyé William Carey en Inde. L’adoption par Adoniram
Judson et Luther Rice des positions doctrinales baptistes a conduit à l’organisation en
1814 de la première Convention missionnaire générale baptiste. Depuis cette époque, les
baptistes ont été à la pointe de l’entreprise missionnaire, avec beaucoup de succès.
Les Amis ont trouvé leur havre de paix dans le Rhode Island, où toutes les formes de foi
et de culte étaient autorisées. Ils ont établi alors des colonies dans le New Jersey, le
Maryland et la Virginie. En 1681, le territoire de la Pennsylvanie a été attribué par le roi
Charles II à William Penn, un dirigeant de la Société des Amis, et Philadelphie « la ville
quaker » a été fondée, en 1682. Pendant soixante-dix ans, les gouverneurs de cette
colonie allaient être des descendants de William Penn. Vers le milieu du dix-huitième
siècle, Benjamin Franklin devait déclarer que la colonie était « pour un tiers quaker, pour
un tiers allemande et pour un tiers divers ».
Leur organisation actuelle est absolument démocratique. Toute personne qui est née de
parents quakers est membre de la Société, au même titre que celle qui a demandé à en
faire partie. Tous les membres sont habilités à prendre part aux délibérations ou aux
affaires d’une assemblée, dès l’instant où ils en sont membres.
La réunion générale de la Société, qui a lieu tous les cinq ans, a été instituée en 1902, par
treize réunions annuelles. La Société compte aujourd’hui environ 200 000 membres, dont
110 000 aux Etats-Unis.
La Société des Amis est organisée selon une série de réunions « données » qui rappelle le
modèle presbytérien. Au départ, le système était double, et hommes et femmes se réu-
nissaient de manière séparée pour s’occuper de leurs affaires respectives. Par la suite, les
réunions ont été organisées en commun, chacun disposant d’une liberté égale pour
exprimer ses opinions et faire partie des divers comités ou autres groupes responsables.
En dehors de ses centres d’action sociale, établis à l’étranger, la Société américaine des
Amis s’intéresse au sort des minorités opprimées en Europe.
1
Certaines autorités situent en 1639 la date de la fondation de la première Eglise baptiste.
CHAPITRE 23
Deuxième partie
Les luthériens
Après la Réforme de Martin Luther, les Eglises nationales formées en Allemagne et dans
les pays scandinaves ont pris le nom d’Eglises luthériennes. Très tôt, dans l’histoire de la
colonie hollandaise de la Nouvelle Amsterdam, qui allait devenir New York, des
luthériens venus de Hollande sont arrivés et y ont tenu des réunions, dès l’an 1623, aux
dires de certains. En 1652, ils ont demandé l’autorisation d’avoir une Eglise et un pasteur.
Cependant, les autorités réformées hollandaises ont rejeté cette demande, et ont renvoyé
en Hollande le premier pasteur luthérien de la colonie en 1657. Les cultes ont continué à
être tenus, mais de manière discrète, et ce n’est qu’en 1664, après la conquête de la
Nouvelle Amsterdam, que les luthériens se sont vu accorder la liberté de culte.
En 1638, quelques luthériens suédois se sont établis sûr le Delaware, et y ont érigé, près
de Lewes, la première église luthérienne d’Amérique. L’émigration suédoise a cependant
vite pris fin, et n’a repris qu’au siècle suivant. En 1710, une colonie de luthériens, exilés
du Palatinat, en Allemagne, ont reconstitué leur Eglise à New York et en Pennsylvanie.
Au dix-huitième siècle, des protestants allemands et suédois sont arrivés aux Etats-Unis,
au nombre de dix mille, et le premier synode luthérien a été organisé à Philadelphie en
1748. Depuis cette date, les Eglises luthériennes se sont développées grâce à
l’immigration et à la croissance naturelle, et elles comptent aujourd’hui environ neuf
millions et demi de membres (en 1985).
Comme ils sont issus de différents pays et parlent, de ce fait, des langues diverses, les
luthériens sont organisés en douze corps indépendants principaux. Les uns parlent
l’anglais, et d’autres, au nombre d’au moins sept, ont gardé leur propre langue. En ce qui
concerne leur doctrine, ils se rallient tous à la Confession d’Augsbourg, la doctrine de la
justification par la foi énoncée par Luther ; ils croient, en outre, que les sacrements du
baptême et de la Sainte Cène ne sont pas de simples symboles liés au souvenir de Christ,
mais des canaux par lesquels la grâce divine est transmise. Les luthériens sont organisés
en synodes, qui se réunissent pour former un synode général, mais ils réservent une
grande autonomie aux assemblées locales.
Les presbytériens
Les Eglises presbytériennes d’Amérique sont issus de deux sources. La première est
1’Eglise presbytérienne d’Ecosse, qui a été réformée en 1560 par John Knox, et reconnue
alors comme Eglise officielle de ce pays. D’Ecosse, le mouvement s’est alors propagé au
nord-ouest de l’Irlande où la population était et est restée protestante. L’autre source est
le mouvement puritain anglais, qui a pris naissance sous le règne de Jacques Ier, et a
conquis le pouvoir parlementaire dès les débuts du Commonwealth. Lors de l’accession
au trône du roi Charles II, 1’Eglise d’Angleterre a retrouvé sa domination, et plus de deux
mille pasteurs puritains, pour la plupart presbytériens, ont été chassés de leurs paroisses.
Ces trois éléments : écossais, irlandais et anglais, ont contribué à la formation et à
l’édification de l’Eglise presbytérienne des Etats-Unis. En Nouvelle-Angleterre, les
immigrants presbytériens se sont unis, dans leur majorité, aux Eglises
congrégationalistes, mais dans les autres colonies, ils ont fondé leurs propres Eglises.
L’une des premières Eglises presbytériennes des Etats-Unis a été fondée à Snow Hill,
dans le Maryland, en 1684 par le pasteur Francis Makemie, originaire d’Irlande.
Makemie et six autres pasteurs se sont réunis à Philadelphie en 1706, pour unir leurs
Eglises et former ainsi un « presbytère ». En 1716, les Eglises et les pasteurs ayant
augmenté en nombre et accru leur champ d’action, ils se sont organisés en un synode,
divisé en quatre presbytères et comprenant dix-sept Eglises. Au début de la guerre
d’Indépendance, en 1775, le synode comprenait dix-sept presbytères et cent soixante-dix
pasteurs. Les presbytériens étaient de fervents défenseurs des droits des colonies contre
l’autorité de George III, et l’un de leurs principaux pasteurs, John Witherspoon, a même
été le seul signataire ecclésiastique de la déclaration d’Indépendance. Après la Guerre,
l’Eglise s’était tellement développée qu’une assemblée générale a dû se tenir à
Philadelphie, réunissant quatre synodes.
Il existe plusieurs branches principales au sein des Eglises presbytériennes des Etats-
Unis. Elles comptent ensemble près de quatre millions de membres (1985). Toutes
adhèrent aux doctrines calvinistes telles qu’elles sont énoncées dans la Confession de foi
de Westminster, et dans le grand et le petit Catéchismes. L’assemblée locale est
gouvernée par un comité appelé la session, laquelle est composée du pasteur et des
anciens. Les Eglises sont réunies pour former un presbytère, et les presbytères un synode,
qui suit, d’une manière générale mais non invariable, les lignes directrices de l’Etat. Au
sommet se tient une assemblée générale, qui se réunit chaque année. Les changements
importants survenant dans les domaines du gouvernement ou de la doctrine requièrent
une ratification par la majorité constitutionnelle des presbytères, et l’approbation par
l’assemblée générale, avant de devenir des lois.
Les méthodistes
Les Eglises méthodistes du Nouveau Monde datent de l’année 1766, qui a vu arriver aux
Etats-Unis deux prédicateurs wesleyens, originaires d’Irlande, qui ont tenu alors les pre-
mières réunions méthodistes. A propos de la toute première réunion, on ne sait avec
certitude si elle a été organisée par Philip Embury dans sa propre maison, à New York, ou
par Robert Strawbridge dans le comté de Frederick, dans l’Etat du Maryland. Ces deux
hommes ont formé des groupes, et en 1768, Philip Embury a construit une chapelle dans
la rue John, où l’on trouve encore aujourd’hui une Eglise méthodiste épiscopale. Le
nombre des méthodistes a augmenté aux Etats-Unis, et en 1769, John Wesley y a envoyé
deux missionnaires, Richard Boardman et Thomas Pilmoor, pour superviser et étendre
l’œuvre. D’autres prédicateurs, au nombre de sept, ont été envoyés plus tard
d’Angleterre. Le plus célèbre d’entre eux était Francis Asbury, qui est arrivé aux Etats-
Unis en 1771. La première conférence méthodiste dans les colonies a eu lieu en 1773,
sous la présidence de Thomas Rankin, mais avec le début de la guerre d’Indépendance,
tous quittèrent le pays, à l’exception de Francis Asbury. La plupart du temps, et en atten-
dant la paix, qui devait être signée en 1783, i1 a vécu dans une quasi-retraite. Lorsque
l’Angleterre a reconnu les Etats-Unis, les méthodistes américains étaient au nombre
d’environ quinze mille. Comme ils étaient formellement liés à l’Eglise d’Angleterre,
Wesley s’est efforcé de convaincre l’évêque de Londres de consacrer un évêque
américain. Voyant que ses efforts restaient vains, il a choisi le pasteur Thomas Coke, qui
était docteur en théologie, et prêtre de l’Eglise d’Angleterre, et l’a nommé « surintendant
» des assemblés méthodistes aux Etats-Unis, copiant le rite de la consécration d’un
évêque, mais changeant le titre. Il a ensuite encouragé Thomas Coke à consacrer Francis
Asbury à la charge de surintendant adjoint des sociétés wesleyennes des Etats-Unis. Une
conférence des prédicateurs méthodistes des Etats-Unis a eu lieu au cours de la semaine
de Noël 1784, à Baltimore, et l’Eglise méthodiste épiscopale a été organisée. Asbury a
refusé la charge de surintendant jusqu’à ce qu’à la nomination par Wesley, se soit ajouté
le vote de ses collègues prédicateurs. Il est retourné en Angleterre sans tarder. D’un
commun accord, le titre d’évêque est venu prendre la place de celui de surintendant, qui
était trop encombrant. Francis Asbury a gardé sa charge jusqu’en 1800.
Les Frères
L’Eglise des frères en Christ, maintenant appelée l’Eglise des frères évangéliques unis, a
été la première Eglise des Etats-Unis à ne pas être importée du Vieux Monde. Elle est
apparue d’abord en Pennsylvanie et dans le Maryland, à la suite de la prédication ardente
de deux hommes, Philip Otterbein, né à Dillenbourg, en Allemagne, et à l’origine pasteur
dans l’Eglise réformée allemande, et Martin Boehm, d’origine mennonite. Tous deux
prêchaient en langue allemande, et ont constitué des Eglises germanophones qu’ils ont
ensuite placées sous la surveillance de pasteurs « non sectaires ». En 1767, ces deux
dirigeants se sont rencontrés pour la première fois lors d’une « grande réunion » dans une
grange, près de Lancaster, en Pennsylvanie ; à cette occasion, Martin Boehm, homme de
petite taille, a prêché avec une grande puissance spirituelle. A la fin du sermon, Philip
Otterbein, qui était beaucoup plus grand et robuste, est venu l’embrasser et s’est exclamé
: « Nous sommes frères ! » C’est de cette expression qu’est né le nom officiel de cette
Eglise ; les mots « en Christ » ont été ajoutés lors de sa fondation officielle, dans l’Etat
du Maryland en 1800. A cette occasion, Otterbein et Boehm ont été élus évêques, et un
gouvernement interne, imitant celui de la démocratie américaine, a été adopté : les
évêques sont choisis mais l’Eglise n’a qu’un ordre de prédicateurs, et pas d’épiscopat. Le
pouvoir réside dans les seules mains des laïcs. Tous les dirigeants, y compris les évêques,
sont élus pour une période de quatre ans par un collège de pasteurs et de laïcs, en nombre
égal, les présidents des conférences ayant été élus et non désignés. Si la politique et le
gouvernement de cette Eglise diffèrent de celles de l’Eglise méthodiste, les Frères en
Christ ont cependant, eux aussi, des conférences trimestrielles, annuelles et générales, et
prêchent la même doctrine d’inspiration arminienne.
Au début, les cultes avaient lieu presque exclusivement en langue allemande, mais
aujourd’hui, la langue anglaise a été adoptée presque partout. Le quartier général de
l’Eglise, ainsi que son imprimerie, se trouvent à Dayton, dans l’Etat d’Ohio. Sa principale
œuvre de bienfaisance, le foyer Otterbein, qui est le plus important des Etats-Unis, se
situe près de Lebanon, dans le même Etat. Les membres sont conservateurs, en ce qui
concerne la manière de s’habiller, la prestation de serment et la résistance à la force.
Après plusieurs années de discussion, une division a eu lieu en 1889 : une majorité de
membres s’est alors manifestée en faveur d’une révision de la constitution de l’Eglise
visant à annuler l’exclusion qui frappait ceux qui appartenaient à des sociétés secrètes.
Les « radicaux » ont constitué alors une nouvelle Eglise, et les « libéraux » se sont vu
attribuer toutes les propriétés de l’Eglise ; à l’exception de celles qui étaient situées dans
le Michigan et l’Oregon.
Le 16 novembre 1946, l’Eglise évangélique et l’Eglise des frères unis en Christ ont
fusionné, à Johnstown, en Pennsylvanie. Le nombre total de leurs membres atteignait, en
1970, les sept cent mille.
Portant leur bréviaire et leur crucifix, ils ont erré çà et là. Depuis les rivages de la
Nouvelle-Ecosse, battus par les vagues, jusqu’aux prairies de l’Ouest inconnu, de la
région voisine de la baie d’Hudson jusqu’à l’embouchure du Mississippi, ils se sont
succédés, vêtus de leur soutane noire. Ils ont poursuivi leur mission avec persévérance, «
pour la gloire de Dieu » et pour l’avancement de l’Ordre et de la Nouvelle-France,
jusqu’à ce que, pour reprendre les termes de l’historien Bancroft, « pas un cap ne soit
contourné, et pas une rivière ne soit traversée sans qu’un jésuite ne serve de guide ».
L’Eglise catholique
A l’instar de ce qui s’est passé aux Etats-Unis, les catholiques ont été les premiers à
fonder des Eglises au Canada. Les colons français ont importé avec eux leur vieille
religion et leur vieille langue, auxquels ils demeurent attachés aujourd’hui. C’est au
Québec, en particulier, que l’Eglise catholique a guidé, modifié et contrôlé les
institutions, les habitudes et les coutumes, les mœurs, la politique et la loyauté du peuple.
En 1971, pour une population totale de 21 500 000 habitants, on comptait près de dix
millions de catholiques, dont plus de cinq millions pour le seul Québec, et près de deux
millions en Ontario.
L’Eglise anglicane
L’Eglise anglicane, également appelée Eglise d’Angleterre, était, dans toutes les
provinces anglaises, une puissance dominante dans le passé. Elle encourageait la loyauté
envers la couronne britannique, enseignait l’amour des institutions britanniques,
l’adhésion à un gouvernement de type loyaliste, et l’attachement au pouvoir exercé par
les premiers gouverneurs britanniques. Elle a joué un rôle important dans le gouver-
nement de toutes les provinces, a pris des positions vigoureuses dans toutes les questions
relatives à l’instruction et a fait beaucoup, de concert avec les autres groupes chrétiens,
pour promouvoir les activités religieuses. L’Eglise anglicane du Canada compte environ
2 500 000 membres (en 1971), dont 1200 000 en Ontario et 400 000 en Colombie
britannique.
Les méthodistes et les presbytériens
Lors des diverses divisions qui ont secoué l’Eglise au Canada, les mêmes controverses se
sont reproduites qu’en Europe, à quelques détails près. L’Eglise anglicane a débattu sur
les formes et les cérémonies de la Haute et de la Basse Eglise comme cela s’était produit
en Angleterre. Le méthodisme s’est divisé pour donner naissance à une Eglise méthodiste
primitive, à l’Eglise chrétienne biblique et à l’Eglise méthodiste wesleyenne, tandis que
ses ramifications américaines et sa position canadienne ont donné jour à l’Eglise
méthodiste épiscopalienne et à la Nouvelle alliance méthodiste. Le presbytérianisme a eu
son Eglise d’Ecosse au Canada, son synode de l’Eglise libre, son Eglise presbytérienne
des Basses Provinces, son Eglise presbytérienne Unie, et son Eglise presbytérienne du
Canada. Cependant, si les diverses confessions ont eu part aux nuances de pensées et de
doctrines qui sont venues du Vieux Pays, elles ont également eu part, de manière très gé-
néreuse, aux bienfaits financiers des Eglises britanniques et des grandes sociétés
missionnaires. L’Eglise anglicane du Canada, a reçu, pour sa part, de larges sommes du
Parlement britannique. Les différentes Eglises méthodistes ont été largement aidées par
les fonds en provenance de Londres, et leurs premiers missionnaires ont été entretenus
par cette source. Il en a été de même pour les confessions presbytériennes et la célèbre
Société coloniale de Glasgow, qui a développé une œuvre sociale de 1825 à 1840.
LE PENTECÔTISME EN FRANCE
Le réveil du pays de Galles de 1904-1905 fit une impression profonde sur les milieux
religieux, tant dans les îles Britanniques qu’en France. Dans ce pays, de nombreux
protestants souhaitèrent connaître une « même visitation de l’Esprit de Dieu ». Henri
Bois, historien français du réveil du pays de Galles, déclare que beaucoup de Français
cherchèrent Dieu avec ferveur pour qu’Il envoie « une effusion de Son Esprit sur la
France ». Peu après 1906, un Ecossais du nom de H. E. Alexander, influencé par le réveil
du pays de Galles, fonda « l’Action biblique », groupe de fondamentalistes étroits qui
accordaient une place prépondérante à la puissance du Saint-Esprit dans la vie de
l’individu. En Angleterre, un groupe de pentecôtistes fonda en 1908 l’Eglise apostolique
par la foi, groupe qui avait des idées extrêmes sur l’action directrice du Saint-Esprit dans
la vie du croyant. L’un des traits marquants de cette Eglise fut le fanatisme. Les
prophéties y étant considérées comme des extravagances, un groupe plus modéré se retira
en 1916 pour fonder l’Eglise apostolique du pays de Galles. Animée d’un grand esprit
missionnaire, l’Eglise apostolique envoya bientôt des évangélistes en France. L’un
d’entre eux fut le jeune Gallois Thomas Roberts qui ouvrit une mission à Paris en 1926.
D. P. Williams, apôtre, et W. J. Williams, prophète, rendirent visite à la Mission
apostolique assez prospère de Sanvic dans la banlieue du Havre. L’Eglise apostolique fit
des convertis, parmi lesquels B. Selvaratnam, fils d’un pasteur de l’Eglise méthodiste.
Au cours de ses études d’ingénieur à Paris, Selvaratnam eut à subir de sérieux conflits
entre la raison et sa foi. Après avoir lu le Secret de l’univers de Charles Bradlaugh,
Selvaratnam bannit de son esprit tout ce qui pouvait avoir trait à la foi. Un jour, alors
qu’il présidait un congrès de l’Union des rationalistes, il s’écria : « S’il existe un Dieu
vivant, qu’Il prouve Son existence en me frappant de mort. Je donnai à Dieu soixante
secondes pour le faire, mais Il ne me foudroya pas. Savez-vous pourquoi ? Afin de
prouver plus tard Son existence par mon témoignage ». Selon ses propres paroles, la
guérison de sa mère fut à l’origine de sa conversion. Elle était invalide depuis douze ans
et n’avait, de l’avis des médecins, plus que deux mois à vivre. La question de la guérison
divine devait jouer un rôle important dans le pentecôtisme français. Ce fut à l’hôtel-res-
taurant sans alcool d’Hélène Biolley que le mouvement de Pentecôte a pris son véritable
essor.
Cette dernière ouvrit le Ruban bleu en 1909. Née en Suisse, elle y fut élevée et y fit ses
études. Elle faisait partie des « Cœurs purs », un groupe suisse qui mettait l’accent sur
l’examen de conscience approfondi : « Mes pensées sont-elles pures ? Ai-je traité mon
voisin avec justice ? Ai-je honoré Dieu par mes actes ? » Mademoiselle Biolley, très
cultivée et linguiste distinguée, était venue en France vers 1908 pour travailler avec la
Société française de la Croix Bleue et l’aider dans sa lutte contre l’alcoolisme. Malgré sa
culture et l’excellente éducation qu’elle avait reçue, elle désirait travailler dans les bas-
fonds et relever les rejetés de la société, en particulier les ivrognes. Sachant que la
population cosmopolite du port du Havre lui fournirait suffisamment d’occasions de
poursuivre son but, elle y installa le Ruban bleu qui devint à la fois un hôtel-restaurant
sans alcool et un centre religieux. Elle ne servait à ses clients assoiffés que des boissons
sans alcool : thé, café ou chocolat !
Dès le début, le Ruban bleu devint un centre important fréquenté par de nombreux
chrétiens étrangers. Ils y trouvaient non seulement une chaude atmosphère spirituelle,
mais aussi le gîte pour un prix très modique. De nombreux amis suisses de Mademoiselle
Biolley venaient y passer leurs vacances ; de même, des missionnaires anglais et suédois,
en route pour le Congo, s’arrêtaient souvent au Ruban bleu. Nombre d’entre eux avaient
entendu parler de la Pentecôte ou étaient eux-mêmes des pentecôtistes. Leurs
conversations éveillèrent la curiosité de Mlle Biolley à propos de ce mouvement suscité
par Dieu. En 1920, cinq missionnaires suédois à destination du Congo, vinrent au Havre
pour parfaire leurs connaissances de la langue française. Eux aussi mentionnèrent ce que
Dieu avait fait en Suède. Quelques pasteurs de Pentecôte ayant entendu parler du Ruban
bleu, y trouvèrent l’hospitalité. Mlle Biolley invita au Havre un évangéliste bien connu,
Smith Wigglesworth, qui avait tenu en Suisse plusieurs missions couronnées de succès. Il
arriva dans cette ville en 1920, accompagné du prédicateur hollandais R. G. Polmann. Ils
donnèrent une série d’études bibliques sur la guérison divine et sur le baptême du Saint-
Esprit. Ces deux sujets étaient particulièrement chers au cœur de cette femme pieuse et à
celui de son collaborateur, Félix Gallice. Le Ruban bleu n’était pas seulement un « hôtel
pour étrangers », mais il servait aussi de lieu de réunion pour l’école du dimanche. Mlle
Biolley était persuadée qu’il fallait instruire les enfants dans les voies de Dieu. Beaucoup
d’enfants du quartier assistaient aux classes bibliques enfantines. En outre, le Ruban bleu
servait de centre de prière. Mlle Biolley qui croyait fermement à la puissance dans la
prière, tint pendant près de trente ans des réunions de prière pour dames dans son hôtel-
restaurant. Le sujet prédominant de ces réunions était : « persévérer dans la prière
pour que le réveil souffle sur la France ». Parlant de ces réunions, l’une des participantes
s’exprime ainsi : « Mlle Biolley priait avec foi pour le réveil, nous, nous priions dans
l’incrédulité ». Les réunions pour adultes faisaient partie du programme religieux
hebdomadaire. Les missions d’évangélisation spéciales jouaient un grand rôle dans la vie
du Ruban bleu. Après une mission avec Wigglesworth en janvier 1921, cinq personnes
furent baptisées d’eau dans l’estuaire de la Seine. « Une jeune fille atteinte d’une maladie
de cœur fut guérie lors de son baptême. Plusieurs personnes reçurent le baptême du Saint-
Esprit. »
En plus de toutes ses activités au Ruban bleu, Mlle Biolley trouva le temps de traduire un
livre de M. B. Woodworth Etter. Cet ouvrage, bien connu des pentecôtistes américains,
avait attiré son attention. Désireuse d’en faire connaître le contenu au public de langue
française, elle traduisit ce livre en 1919, espérant qu’il serait « une source de bénédictions
pour tous ceux qui le liraient ». Dans sa préface de la cinquième édition le pasteur R.
Lebel déclara que « le réveil (introduit en France par M. D. Scot) est dans une certaine
mesure lié au ministère de Miss Woodworth Etter ». Le Ruban bleu de Mlle Biolley
devint rapidement le centre du christianisme évangélique en Normandie. Au cours de la
décennie suivante, la réputation de son établissement parvint aux oreilles de trois jeunes
gens qui devaient jouer plus tard un rôle important dans le mouvement de Pentecôte en
France. Deux de ces trois jeunes étaient des étrangers et le troisième, Félix Gallice, était
Français.
Ce dernier qui fut amené à l’Evangile par un traité que lui avaient remis deux jeunes
Anglaises, avait été élevé dans le catholicisme romain. Toutefois, après la lecture de ce
tract, il fut intrigué par ce que Dieu pouvait faire. « En vérité, se dit-il, ce Dieu protestant
peut faire beaucoup de choses. » Rappelé sous les drapeaux au début de la Première
Guerre mondiale et rempli de crainte à l’idée de ce qui pourrait lui arriver, F. Gallice se
souvint des paroles du traité affirmant que Dieu pouvait préserver de tout mal. Il promit à
Dieu de Le servir s’Il lui permettait de rentrer sain et sauf. Selon F. Gallice, Dieu le
protégea en effet. « Une nuit, raconta-t-il, Dieu me remit en mémoire la promesse que je
lui avais faite. Il m’appelait à Son service. Je lui demandai : Et où dois-je me rendre ? La
réponse qui me vint comme une pensée subite semblait me dire: Va au Havre. » Ayant
entendu parler du Ruban bleu, il écrivit à l’adresse qu’on lui avait indiquée. Il partit alors
immédiatement pour le Havre où commença pour lui une longue période d’activité
religieuse. Tandis que sa femme travaillait pour augmenter leurs maigres revenus, F.
Gallice poursuivait l’œuvre du Seigneur. Le dimanche, il tenait des réunions pour un
groupe de baptistes. Il prêtait également son concours à l’école du dimanche. Avec
beaucoup d’autres chrétiens, il priait avec ferveur pour qu’un réveil spirituel semblable à
celui du pays de Galles souffle sur la France.
Le premier des deux jeunes étrangers déjà cités, Christo Domoutchief, de nationalité
roumaine, voulut, après son service militaire, visiter le Canada et les Etats-Unis. Quittant
la Bulgarie où il avait travaillé, il partit pour Rome. Là, il obtint un visa pour la France et
s’embarqua à destination de Marseille où il séjourna quelque temps. Puis, il décida de se
rendre à Paris où il fit la connaissance d’un compatriote du nom de Nicoloff.
Domoutchief travailla un certain temps dans cette ville puis décida de se rendre au Havre.
A l’hôtel où son compatriote et lui-même étaient hébergés, une jeune femme demanda à
voir Nicoloff. Or, il se trouva qu’elle demeurait au Ruban bleu. Avant de prendre congé
de ce dernier, elle demanda à Domoutchief qui avait manifesté le désir de parfaire sa
connaissance de la langue française de descendre au Ruban bleu. Il s’y rendit. Non
seulement Mlle Biolley lui apporta son aide pour l’étude du français, mais elle l’invita à
assister au culte. N’ayant rien de mieux à faire, Domoutchief accepta l’invitation. Peu
après, convaincu de la véracité du christianisme, il se convertit et fut baptisé d’eau. Mlle
Biolley qui s’entendait à discerner les caractères, décela en lui l’étoffe d’un futur pasteur.
Elle lui conseilla de suivre les cours d’une école biblique en Angleterre. Après avoir
mûrement réfléchi à la question, il décida de suivre son conseil. Tout son avoir se
réduisait à quatre livres sterling et à la promesse qu’on lui viendrait en aide. En 1928, C.
Domoutchief traversa la Manche pour se rendre à Londres. Interrogé par les douaniers
anglais sur la durée probable de son séjour dans le pays et sur la somme d’argent dont il
disposait, il répondit : « J’ai quatre livres, et je compte séjourner deux ans en Grande-
Bretagne. » Stupéfaits, les douaniers rétorquèrent : « Et vous pensez pouvoir vivre deux
ans en Angleterre avec quatre livres ? » Avec une parfaite confiance, C. Domoutchief
répondit : « Mais j’ai une famille qui m’enverra de l’argent ». Fort heureusement, il fut
autorisé à poursuivre son voyage et à se rendre à Londres où l’accueillit Howard Carter,
directeur de l’école biblique. Pendant son séjour à l’école, C. Domoutchief renoua
connaissance avec le jeune Douglas Scott qu’il avait déjà vu au Ruban bleu au cours de
l’été 1927. Ils se lièrent d’une profonde amitié. C. Domoutchief suivit pendant deux ans
les cours de l’école biblique. A la fin de 1929 ou au début de 1930, il fut pressenti pour
s’occuper d’une petite assemblée pentecôtiste en Angleterre. Deux ou trois mois plus
tard, D. Scott, qui se trouvait alors au Havre, lui écrivit, le suppliant de revenir en France.
C. Doumoutchief cependant n’en avait ni l’intention ni le désir, mais « Dieu, comme il le
dit lui-même, me donna une vision si poignante de la France que je me mis à sangloter ».
Il n’était pourtant pas décidé à partir. Ce ne fut qu’après des difficultés d’ordre financier
qu’il résolut de s’embarquer pour le Havre où il apporta son concours à l’œuvre de
Pentecôte toute naissante. Par la suite, il joua un rôle important dans la propagation du
réveil en France en ouvrant de nouvelles Eglises.
C’est du Danemark que vint le deuxième étranger dont le nom devait aussi être lié au
réveil de Pentecôte en France. Ove Falg, « luthérien indifférent » pour reprendre ses
propres termes, se rendit à Paris en 1925 alors qu’il était jeune homme. Au foyer franco-
scandinave où il résidait, il rencontra un groupe de jeunes chrétiens pentecôtistes anglais,
candidats missionnaires de l’Eglise apostolique de Grande-Bretagne. Parmi eux se
trouvait Thomas Roberts qui devait passer sa vie à promouvoir l’œuvre de Pentecôte en
France, particulièrement au sein du récent mouvement charismatique. Cette rencontre
produisit un profond bouleversement dans l’âme de O. Falg qui fit de lui un partisan
convaincu de la réalité de la Pentecôte. Quelque temps après sa conversion, il fut baptisé
d’eau par un pasteur danois dans une église appelée « Le Tabernacle » à Paris. En même
temps, il « sentit un vibrant appel de Dieu pour évangéliser la France ». Cet appel devait
se confirmer après une année d’étude biblique à l’Institut biblique d’Elim à Londres, sous
la direction de George Jeffreys. Au cours d’une réunion missionnaire qui eut lieu au
collège, une jeune missionnaire anglaise travaillant en Chine et amie intime de Mlle
Biolley, parla aux jeunes étudiants et leur montra à quel point la France avait besoin de
jeunes ouvriers consacrés pour « la moisson d’âmes ». Elle se fit l’interprète de l’appel
émouvant dont l’avait chargée Douglas Scott : « Venez en France nous aider ! Nous
avons besoin d’ouvriers, baptisés du Saint-Esprit et zélés pour le salut des âmes. Nous
leur demandons de nous rejoindre afin de nous aider dans notre travail missionnaire en
France ». O. Falg raconte : « Cet appel poignant me fit pâlir d’émotion et j’eus la
conviction profonde que cet appel s’adressait à moi personnellement ». L’évangéliste
George Jeffreys invita ceux qui se croyaient concernés par cet appel à s’avancer. O. Falg
vint au premier rang, s’agenouilla et consacra sa vie pour le grand champ de mission
qu’était la France. L’imposition des mains par George Jeffreys « me donna, dit-il, une
grande assurance et remplit mon cœur de paix ». Quelques semaines plus tard (en
novembre 1930), il se rendit au Havre où il rencontra D. Scott. En voyant ce dernier, O.
Falg eut l’impression de se trouver en présence d’un officier. Il raconte la scène comme
suit : « Après m’avoir examiné de la tête aux pieds, D. Scott me posa des questions
courtes et précises : « Né de nouveau ? », « Oui ». « Baptisé d’eau ? Pas
seulement quelques gouttes d’eau sur la tête alors que vous étiez un bébé ? », « Oui, à
l’Eglise baptiste du Tabernacle à Paris ». « Baptisé du Saint-Esprit ? », « Oui ». «
Comment le savez-vous ? », « Par le fait que j’ai parlé en langues et que je me suis senti
indiciblement heureux! ». Satisfait de mes réponses, D. Scott se mit à rire de bon cœur et
dit en français « Très bien, bon pour le service ! »
Il y eut un homme envoyé de Dieu : son nom était Douglas Scott. Un thème important et
qui revient souvent sous sa plume est celui de sa conception de la « mission ». D. Scott
faisait de « mission » le synonyme de devoir ou d’obligation, il aimait à insister sur la
mission ou l’obligation que Christ avait laissée à l’Eglise. Autrement dit, la mission de
l’Eglise était de prêcher l’Evangile aux « hommes, femmes et enfants qui sont sous
l’empire de Satan ».
Sa position, toute simple, sur l’Eglise, était étroitement liée à sa position doctrinale. En
conséquence, il plaidait pour un retour aux pratiques et aux croyances de l’Eglise du
premier siècle. « L’Eglise, disait-il, n’est pas faite de briques et de pierres, elle n’est pas
faite par l’homme, ni projetée par lui ; c’est une institution établie par Dieu ». Le
Nouveau Testament fournit le seul modèle valable pour l’Eglise.
Les écrits et paroles de Scott eurent des incidences durables et profondes sur le
mouvement de Pentecôte en France. Pour ce qui est des principes théologiques et
moraux, un seul texte doit servir de base : la Bible. Celle-ci, interprétée dans un fon-
damentalisme absolu, est considérée comme étant véridique dans ses moindres détails.
Chaque aspect du mouvement trouve sa justification dans au moins une citation de
l’Ecriture, et même parfois, plusieurs. Pour les pentecôtistes, tout nouveau converti doit
être « sauvé », c’est-à-dire « né de nouveau » et ensuite « baptisé d'eau ». Ils mettent en
outre l’accent sur une expérience distincte et complémentaire qui est celle du baptême du
Saint-Esprit avec pour signe évident le parler dans d’autres langues. Ils croient aussi de
façon très littérale aux mauvais esprits et aux démons. Cette croyance aux démons
explique le conflit entre le bien et le mal et fournit une explication au grand éventail de
maux qui accablent l’humanité, en particulier les maladies.
André Thomas-Brès, autre dirigeant pentecôtiste, a fait remarquer que les pentecôtistes
français ne participent pas aux affaires politiques et sociales, car ils sont convaincus que
« si nous croyons et enseignons que Christ revient bientôt, nous devons alors obéir à Son
commandement qui est de prêcher l’Evangile. Aussi n’avons-nous pas de temps à
consacrer aux affaires du monde ». Dans une brochure intitulée « Qui sommes-nous ? »,
les Assemblées de Dieu de France soulignent que le « mouvement n’a pas d’affiliation
politique, mais enseigne la soumission aux autorités comme à Dieu et l’accomplissement
de tous les devoirs civils et militaires en temps de paix comme en temps de guerre ». Les
enseignements eschatologiques des pentecôtistes encouragent les fidèles à se retirer de
toute activité politique plutôt que d’adopter les vues politiques de droite ou de gauche,
souvent attribuées aux groupes chrétiens fondamentalistes. Les pentecôtistes français sont
conscients des conditions sociales et politiques dans lesquelles ils vivent, mais ce qui à
leurs yeux est de loin le plus important, c’est le problème que leur posent les nombreux
villages et villes qui n’ont pas encore été évangélisés. Douglas Scott voulait tous les
évangéliser, malheureusement il n’a pas pu le faire, il a donc dû laisser la tâche à
d’autres.
Le 17 avril 1967, au coucher du soleil, l’ère des pionniers de la Pentecôte a pris fin dans
le cimetière de Chalon-sur-Saône. En 1967, les pentecôtistes avaient fait du bon travail en
France. Neuf-dixièmes des Eglises de Pentecôte sont affiliées aux « Assemblées de Dieu
en France », les autres sont soit indépendantes, soit rattachées à un groupe pentecôtiste
britannique ou américain.
La mentalité et le climat religieux qui règnent en France sont très différents de ceux que
connaissent les pays protestants. La France est un pays imprégné par des siècles de
tradition catholique, et, jusqu’au dix-neuvième siècle, n’a pas abrité de groupes
protestants importants. De nos jours, les groupes protestants en France, quoiqu’ils
représentent diverses confessions, restent faibles du point de vue numérique et ne
constituent que 3 ou 4% de toute la population. Le mouvement de Pentecôte en France ne
représente qu’une petite minorité submergée par la grande masse des catholiques de nom.
Sur un à deux millions de protestants, environ 50 000 sont des pentecôtistes baptisés
(1972).
A l’heure actuelle, le puissant mouvement de Pentecôte attire des gens issus de toutes les
couches sociales. Dans les années qui ont précédé la guerre, il n’exerçait son attraction
que sur les pauvres et les gens de la classe moyenne. Quatre-vingt-dix pour cent de ces
gens viennent d’une tradition catholique. Cela ne signifie nullement qu’il n’y ait pas eu
de convertis parmi les riches ou les gens instruits, mais il ne s’agissait que de cas isolés.
Or, depuis la guerre, le message de Pentecôte a eu un écho dans toutes les couches de la
société.
Les pentecôtistes français ont progressé de façon remarquable au cours des 54 dernières
années. Dans l’Annuaire pentecôtiste de 1986, il y avait 1613 lieux de réunions en France
alors qu’en 1948, seuls 80 lieux de culte étaient mentionnés. En 1986, ce mouvement en
expansion n’était pas seulement bien représenté dans les anciens bastions de 1947, mais
encore avait progressé dans de nombreux autres endroits, en particulier dans la vallée du
Rhône, dans le Sud-Ouest et faisait une percée dans le Sud-Est. Pour atteindre toutes ces
régions et d’autres encore, les Assemblées de Dieu de France ont utilisé des moyens
modernes pour propager le message de Pentecôte. Elles n’hésitent pas à se servir de la
presse, de la radio et de la télévision. Elles ont aussi mis sur pied un important pro-
gramme missionnaire et de florissantes œuvres de jeunesse.
Toutefois, une analyse plus précise fait découvrir une explication qui cerne de plus près
la réalité. Les facteurs qui ont contribué à cette croissance rapide comprennent aussi leur
organisation, leur dévouement, leur idéologie et leur enthousiasme. Le message se répand
grâce à la radio, à la télévision et à la diffusion de littérature. La communication de ce
message est étroitement liée à l’organisation générale du mouvement en vue de son
expansion. Sous le terme « d’évangélisation personnelle », les pentecôtistes apprennent à
gagner leurs voisins, leurs amis, leurs parents ou leurs collègues de travail et sont
fortement encouragés à le faire. Ils forment un groupe profondément engagé, motivé par
une riche expérience religieuse, désirant que d’autres puissent faire la même expérience
et posséder ce qu’ils ont découvert. L’efficacité de leur idéologie vient moins de la
doctrine que de leur certitude. Le pentecôtisme se caractérise par ce jugement lapidaire :
« Ou bien on est pour nous, ou bien on est contre nous ». En conséquence, ils préconisent
une vie sainte, sans ascétisme rigide. Convaincus que l’avenir leur appartient, ils
promettent au croyant, selon les Ecritures, une part dans le contrôle de la future cité
terrestro-céleste et dans les récompenses qui seront accordées. En retour, cette foi dans un
avenir positif engendre chez le chrétien un sentiment de valeur et de puissance per-
sonnelle. Chez les pentecôtistes, il existe un certain fatalisme positif. Convaincus de la
véracité de leur message, ils affirment que Dieu leur donne la puissance nécessaire pour
accomplir Son œuvre, qu’Il les dirige et que les œuvres suivent la foi. Les croyants sont
convaincus que s’ils ne peuvent pas atteindre un certain but sur la terre, c’est que Dieu,
tout au moins pour un certain temps, ne le permet pas. S’ils rencontrent des obstacles ou
subissent une défaite, ils s’en remettent tout simplement à la volonté divine. Dans
l’œuvre qu’il accomplit pour Dieu, il est difficile à un pentecôtiste d’accepter l’échec. Il
considère l’échec, de façon naïve, comme l’occasion de « faire le point », d’être « fort
dans le Seigneur », et de s’avancer dans une autre direction.
Lors d’une interview exclusive accordée une année avant sa mort, on demanda à D. Scott
ce qu’il pensait de l’avenir du mouvement en France. Il répondit qu’à son avis, l’avenir
dépendrait de la façon dont les Français continueraient à se « laisser conduire par l’Esprit
». S’ils le refusaient, dit-il, le résultat serait le même que pour les réveils des temps
passés. « Le mouvement deviendrait statique ; il ne serait donc plus un mouvement, mais
un monument ». Il laissa libre cours à ses préoccupations en la matière, en ajoutant que le
mouvement ne serait plus alors qu’un témoin muet du « réveil qui avait eu lieu mais
n’existait plus ». D’autres, faisant aussi part de leur inquiétude, reconnaissaient, que pour
que le mouvement demeure spirituel, les pasteurs et les laïques devraient retrouver la «
ferveur de l’esprit de prière, renoncer au monde et se consacrer au Seigneur, comme
c’était le cas dans les années trente ».
Un danger très subtil guette les pentecôtistes. Comme ce fut le cas pour d’autres
fondamentalistes, le mouvement est en danger de devenir prisonnier de son propre
système doctrinal. La doctrine fondamentaliste, à cause du dogmatisme qui lui est
inhérent, limite la libre recherche et la poursuite de la vérité, emprisonnant ainsi ses
adeptes. Les Français, toutefois, sans éviter complètement cette contrainte virtuelle, ont
très nettement déclaré qu’ils n’étaient pas fermés à la vérité et les pentecôtistes devraient
continuer à la poursuivre.
Quel que soit l’aboutissement final du pentecôtisme, c’est un fait certain qu’en quarante
ans, le mouvement a exercé une profonde influence sur la scène religieuse en France. On
peut conclure en reprenant la déclaration de l’historien Jean-Paul Benoit à ce sujet : « Il
semble que le pentecôtisme français soit loin d’avoir dit son dernier mot. »