Sarah Kane
Sarah Kane
MÉMOIRE CRÉATION
PRÉSENTÉ
DE LA MAÎTRISE EN THÉÂTRE
PAR
' '
PAMELA VALLEE
MAI 2015
UNIVERSITÉ DU QUÉBEC À MONTRÉAL
Service des bibliothèques
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REMERCIEMENTS
Merci à Michel Laporte, mon premier directeur, qui a su déceler le désir que
j'avais de me frotter à la création dramatique. J'osais à peine formuler ce désir
que lui, l'a entendu et encouragé. Michel Laporte a privilégié l'esprit de
découverte et a fait en sorte que cette maîtrise soit pour moi un véritable
ressourcement, tel que je le voulais.
Lorsque cette recherche a été abordée, j'avais le projet de me pencher sur une
problématique liée à l'enseignement de l'art dramatique au secondaire. En
enseignante modèle que je m'efforçais d'être, il fallait que les premiers
bénéficiaires de cette démarche soient mes élèves. Par la suite, je me suis
intéressée à la création dramatique en mettant de côté la dimension didactique.
J'éprouvais le besoin de me perfectionner, de mieux connaître les nouvelles
formes dramaturgiques. C'est à ce moment que j'ai dû m'initier à quelques
notions de philosophie. Le projet d'étude d'un texte dramatique d'un point de vue
phénoménologique est alors apparu. Au final, me voilà au terme de cette
aventure avec un mémoire création. Que de détours et de tâtonnements ...
AVANT-PROPOS iv
CHAPITRE I
SOURCES THÉORIQUES ET PRÉSENTATION DE SARAH KANE __________________ 6
1.1.5 « Dialogue narratif, dialogue d idascalique» ---- -------- ------------- ---- ------- -- 11
CHAPITRE II
DIALOGUE AVEC SARAH KANE ····--------···························-··-···················-·-····------- 23
2. 1 Manque ···················-------·----------------------······-·······--···········-·····-··-----·················· 24
2.2 4.48 Psychose ·········-·····················-·································-···············--·--··········· 34
2.3 Correspondances entre Vigile et les p ièces de Sarah Kane ..................... 42
CHAPITRE III
AUTOPOïÉTIQUE DE VIGILE .................. .......................................... .................... 45
CONCLUSION ------------------------------------------------------------------------------------------------------------ 73
VIGILE ------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------ 77
ANNEXE A
LA VILLE ÉCARLATE, SCÈNE 1, DÉCEMBRE 2012 ___________________ ______________________ ____ ____ _98
ANNEXE B
LETTRES DE LA VILLE ÉCARLATE, SCÈNE 2, AOÛT 2013 ___ __ ________________________________ 102
ANNEXE C
LETTRES DE LA VILLE ÉCARLATE, SCÈNE 12, AOÛT 2013 __ __ _______ ________________________ 104
ANNEXE D
LETTRES DE LA VILLE ÉCARLATE, SCÈNE 9, AOÛT 2013 _____ ______ __ ____ ____________________ 106
Figure Page
3.3 Tableau de Normand Lacroix .... ...... ...... .... .. .. ................ ..................... 57
Tableau Page
3.1 Étapes d'écriture de Vigile .... ....... .... .................. ... ......... .. ................. .. 59
RÉSUMÉ
Cette recherche création porte sur l'exploration d'une forme d'écriture qui tente
d'incarner la douleur du manque. Le questionnement qui sous-tend la
recherche est le suivant : lorsque le geste de création colle aux sensations de
douleur et de manque, quelle forme l'écriture théâtrale prend-elle? Plus
précisément, un théâtre des voix est-il une forme privilégiée pour transposer une
telle poétique? La création s'est effectuée en plusieurs étapes d'écriture autour
du personnage d'une jeune femme en rupture avec son milieu familial. Le
processus d'écriture vécu s'apparente au dépouillement, couche par couche, d'un
oignon, chaque pelure constituant une différente version du texte dramatique. La
version la plus récente délaisse un nombre important de repères spatio-
temporels et d'éléments de récit au profit d'un théâtre centré sur les voix. La
volonté était d'aller au plus près des émotions et des sensations de douleur
physique et psychologique en lien avec le sentiment de manque, de vide,
d'absence. Pour y arriver, il a été nécessaire de dépasser certaines frontières et
d'explorer des terres inconnues. Au cours de la démarche créative, les textes de
Sarah Kane sont entrés en résonnance avec notre travail. D'une part, le théâtre
de Kane ausculte les thèmes de la douleur et du manque. D'autre part,
l'ensemble de ses pièces s'apparente à un processus de dissolution des corps qui
fait place à une dramaturgie centrée sur la voix . Dans son parcours, Sarah Kane
s'affranchit des règles liées à la forme dramatique conventionnelle. Les pièces
Manque et 4.48 Psychose sont représentatives d'un théâtre des voix où la parole
traverse des corps souffrants, corps-lieu de l'expérience du manque fondateur.
Tel que le mentionnent plusieurs chercheurs comme Angei-Perez, Le Pors,
Poulain et Sarrazac, le corps que l'on dit absent, dissous ou en voie
d'anéantissement, se retrouve essentialisé dans une dramaturgie centrée sur les
voix. Lorsque les corps souffrants, meurtris, mutilés et violentés deviennent
source de sensations insupportables, cet insupportable amène une coupure, voire
un effacement des corps . Pour cette raison, un théâtre des voix semble être une
forme particulièrement intéressante pour transposer la douleur du manque.
Paradoxalement, le fait de donner une voie d'expression à la douleur et au
manque interrompt l'isolèment, relie aux autres, générant ainsi une expérience
de contact qui va à l'encontre du manque. En ce sens, une dramaturgie de la
douleur et du manque pourrait bien être un théâtre porteur d'espoir, une voie de
résistance au désenchantement.
Dans cette recherche création, nous interrogeons le lien entre horreur, abjection
et douleur du manque. Ce mémoire a mené à la découverte d'un lien étroit entre
ces trois états émotionnels. Nous croyons qu'à l'aide de formes dramatiques
novatrices, Sarah Kane a réussi à exprimer une perception aiguë d'une forme de
manque ressenti par plusieurs de nos contemporains. La question du manque est
donc au centre de notre réflexion. Elle a d'abord inspiré la démarche d'écriture du
texte dramatique Vigile puis guidé le choix des pièces de Kane. Tout au long du
processus de création de Vigile, de même que pendant l'étude de Manque et de
- -- - - - - - - - - -- - -
2
Sarah Kane a mis en scène l'horreur et l'abjection dans ses premières pièces
pour en arriver à un théâtre centré sur les voix, où la cruauté est surtout
év·oquée par la parole . Chez Kane, l'intensification de l'horrible et de l'abject
semble avoir eu pour effet d'atomiser les corps, de les fragmenter, de les
disséminer dans les voix . Ses deux derniers textes font place à un théâtre des
voix qui reflète des restes de corps subissant l'intolérable. La question qui a
motivé notre réflexion est la suivante : un théâtre des voix est-il une forme
privilégiée pour transposer la douleur du manque? D'autres interrogations ont
guidé notre travail. Quelle lecture faire de ces pièces où violence et instinct de
mort semblent tout emporter? Quelle recherche de sens s'inscrit dans cette
dramaturgie? L'horrible et l'abject mènent-ils au seul désenchantement, voire au
cynisme?
Pour certains, des voies aussi sombres ont le mérite d'exprimer avec brio la
conscience du vide incommensurable ressenti par l'individu du XXIe siècle. Si, tel
que le mentionne Julia Kristeva, « [ .. . ] l'abjection est en fait reconnaissance du
manque fondateur de tout être » (1980, p. 13), une dramaturgie de la
dévastation pourrait s'avérer être, d'abord et avant tout, une poétique de la
douleur du manque. Kristeva ajoute que ce qui rend abject n'est pas l'absence de
propreté ou de santé, mais la désorganisation de l'ordre établi, la transgression
des limites . L'ambigu, le mixte et le non délimité précipitent dans le dégoût et la
répulsion. L'horreur et l'abjection seraient donc les symptômes d'une
perturbation de l'identité, d'un système en faillite, qui place l'individu face à une
perte de sens. Dans cette perspective, une poétique de la douleur du manque
exprime avec beaucoup de justesse le malaise contemporain.
fille et les voix de ceux qui l'ont entourée. Il y a confusion entre le dedans et le
dehors, porosité, disparition des limites.
C'est pendant l'écriture de Vigile que les deux dernières pièces de Sarah Kane
sont entrées en résonnance avec notre recherche création . Le dialogue avec
l'œuvre de Kane a grandement nourri le processus créateur. La lecture de ces
textes invite à pénétrer des bouleversements émotionnels si importants qu 'ils
modifient l'être dans sa structure profonde. Ce théâtre, bien qu 'il soit empreint
de désespoir, ne paraît jamais cynique ou désenchanté parce qu 'il évoque
toujours une lumière qui jaillit des ténèbres . L'étude des dernières pièces de
Kane nous porte à croire que l'expression de la douleur du manque crée un
paradoxe. Le fait de matérialiser le manque n'amoindrit-il pas l'isolement qui en
découle? Une dramaturgie empreinte de douleur et de désolation serait-elle
justement le remède, l'antidote à la désolation même? Est-il juste d'affirmer que
le théâtre de Kane résiste au désenchantement?
Afin de réfléchir à ces questions, nous avons fait appel à des théoriciens de
l'esthétique et de la poétique du drame contemporain. Des textes d'Elisabeth
Angei-Perez, Sandrine Le Pors, Alexandra Poula in, Jean-Pierre Sarrazac, Graham
Saunders et Vincent Rafis sont mis à contribution. Ces chercheurs mettent en
lumière les formes de la parole empruntées par les nouvelles écritures, d'où
émerge avec force un théâtre des voix. Les études d'Angei - Perez sur l'esthétique
5
du nouveau théâtre anglais de même que sa réflexion sur le théâtre des voix
nourrissent particulièrement notre réflexion. Angei-Perez appuie en partie sa
théorie sur la pensée de Julia Kristeva. De même, nous avons emprunté à
Kristeva des éléments d'analyse de l'abjection.
Ce chapitre présente les notions théoriques sur lesquelles s'appuie notre analyse
des pièces Manque et 4.48 Psychose. Les auteurs convoqués, théoriciens de
l'esthétique et de la poétique du drame contemporain, s'emploient à décoder de
nouveaux réseaux de significations dans les écritures actuelles. C'est dans
'
l'éclairage de leur pensée que nous tentons de formuler la nôtre. Voici donc, dans
un premier temps, les fondements qui soutiennent notre réflexion. Suivra une
présentation de Sarah Kane. Nous détaillerons quelques traits caractéristiques de
son théâtre pour ensuite faire l'analyse de ses deux dernières pièces, au chapitre
suivant.
L'importance accordée à la présence des voix ainsi que les traitements nouveaux
qui leur sont réservés dans les textes contemporains renouvellent le concept
même de personnage. Ce sujet est abordé dans sa dimension poétique par
Sandrine Le Pors dans Le théâtre des voix . Nous aurons recours à ses analyses
qui situent Manque et 4.48 Psychose dans une esthétique du théâtre des voix. De
la pensée de Julia Kristeva, nous retenons son approche de l'abjection. Elle met à
jour des liens importants entre horreur, dégoût et _conscience du manque. Ces
trois éléments sont sans contredit au cœur de l'œuvre de Kane. Ils sont, à notre
avis, constitutifs d'une poétique de la douleur du manque. Enfin, pour nous
permettre de mieux comprendre les textes de Sarah Kane, nous puiserons dans
les analyses de Graham Saunders et Vincent Rafis. Nous allons maintenant
détailler les notions théoriques qui forment la toile de fond sur laquelle se déroule
notre analyse des pièces choisies.
Selon Sarrazac il n'y a pas mort du drame, mais naissance de nouvelles formes .
Le drame moderne procède par rétrospection, anticipation et optation (montrer
non seulement ce qui est, mais ce qui pourrait être) et opère par répétition,
variation et interruption. (2012, pp. 42-64) Un des traits remarquables de
nombreux textes contemporains est le glissement d'une dramaturgie centrée sur
le développement d'une action à une dramaturg ie où les personnages
s'interrogent et réfléchissent aux événements qui se sont déjà produits. En effet,
il est maintenant courant d'assister à des représentations théâtrales où il n'y a
pas d'intrigue, mais plutôt une discussion (ou un soliloque) sur une situation
vécue antérieurement. Parfois, le drame est en train de se produire sous nos
yeux et les spectateurs sont entraînés dans le présent de cet évènement qui se
8
L'action ne se déroule plus dans un présent absolu, comme une course vers fe
dénouement (la catastrophe), mais consiste de plus en plus en un retour - réflexif,
interrogatif - sur un drame passé et sur une catastrophe toujours déjà advenue .
(Sarrazac, 2005, p . 12)
L'auteur étant présent dans son œuvre, sous les espèces du sujet rhapsodique, il
s'opère une véritable reconfiguration du dialogue dramatique : fe dialogue n'est plus
ce dialogue latéral confiné sur fa scène entre les personnages; if s'élargit
considérablement tout en devenant hétérogène et multidimensionnel - Bakhtine
dirait qu 'if se dialogise . (2005, p. 14)
[ ... ] les auteurs ne proposent alors qu 'un t issu de voi x tour à tour ju x taposées,
syncopées, entremêlées, qui procèdent essentiellement par déclina isons, reprises et
variations. Ce modèle privilég ie la dimension musicale et rythm ique de la parole, et
aboutit le plus souvent à une forme de choralité [ ... ] (Sermon, 2005, p. 33)
10
Dans 4.48 Psychose, Sarah Kane fait exister des voix multiples traversant un ou
des personnages incertains, énonciateurs à peine esquissés, aux contours flous.
L'auteure ne spécifie pas si le texte est destiné à une ou plusieurs voix. Dans
4.48 Psychose, ce qui est à dire traverse les corps. C'est la parole qui donne une
existence à ceux qui la prononcent et non l'inverse. Dans cette situation, la
parole est autonome, les énoncés « [ ... ] se déploient selon leur propre logique,
inventent leurs propres dramaturgies. » (Sermon, 2005, p . 32) Faisant référence
aux dernières pièces de Kane, Sandrine Le Pors et Marie-Christine Lesage
soulignent le caractère dialogique de cette écriture. « Dans un texte parcouru par
l'absence ou par la perte, les voix sont parfois traversées d'autres voix,
antérieures ou postérieures à ceux qu i les profèrent. » (2005, pp. 167- 168)
1.1.4 Choralité
Il en est ainsi dans Manque et 4.48 Psychose où le texte oscille entre narration,
description, monologues, dialogues, échos lointa ins de textes poétiques ou de
fragments bibliques.
belle douleur
qui dit que j'ex iste
Sarah Kane
Catherine Bouko qui affirme qu'en soustrayant les corps à leur assujettissement
au logos, il n'y a pas renoncement, mais modification du sens « [qui] n'a plus
vocation à s'actualiser dans une signification d'ordre discursif » . Poulain ajoute
que « les nouvelles pratiques scéniques [ ... ] font retour, le plus souvent sans
ironie, vers un théâtre sacrificiel , renouant ainsi avec les origines culturelles du
théâtre. » (2011, pp. 10-11) Cette dimension sacrificielle est très présente dans
les pièces de Sarah Kane où la cruauté, la violence et la souffrance physique
semblent constituer un passage obligé pour accéder à une forme de rédemption.
Nous croyons que l'écriture dramatique est plus que jamais ancrée dans les
corps, et ce, même lorsque nous avons affaire à un théâtre des voix où le corps
tend à s'absenter. Un théâtre des voix se place directement dans cette poétique
du corps supplicié. Les voix se présentent alors comme un concentré, une
empreinte, un résidu essentiellement corporel. C'est alors par son effacement et
sa dématérialisation que le corps s'impose et devient incontournable.
S'il est vrai que l'abject sollicite et pulvérise tout à la fois le sujet, on comprend qu 'i l
s'éprouve dans sa force maximale lorsque, las de ses vaines tentatives de se
reconnaître hors de soi, le sujet trouve l'impossible en lui - même : lorsqu 'il trouve
que l'impossible, c'est son être même, découvrant qu 'il n'est autre qu'abject.
L'abjection de soi serait la forme culminante de cette ex périence du sujet auquel est
dévo ilé que tous ses objets ne reposent que sur la perte inaugurale fondant son être
propre. Rien de tel que l'abjection de so i pour démontrer que toute abjection est en
fa it reconna issance du manque fondateur de tout être, sens, langage, désir. (1980,
pp. 12- 13)
Lorsqu'elle affirme qu'un transfert des enjeux politiques dans l'intime fait passer
de l'horreur à l'abjection, Angei-Perez ajoute que l'abjection mène à la disparition
du corps. « Le corps s'absente alors pour ne plus laisser « voir » que la voix, ce
«métacorps», qui en décrit la ou les passions : la voix, ou ce qu'il reste du
corps . » (2011, p. 29) Les deux dernières pièces de Kane dématérialisent les
corps pour ne laisser que des échos ou des traces de ceux-ci. Les voix
constituent le dernier lieu de l'expression des corps en manque de l'autre, en
manque d'amour, en manque de soi-même.
C'est donc loin des « conventions dépassées du dialogue » entre personnages [que
Kane] donne le spectacle de sa passion (au sens christique) : elle donne à voir sa
chair se spectraliser ou se sublimer : 4.48 ou la « passion-play » de Kane. L'œuvre
de Ka ne, dans son ensemble, permet de suivre les, modalités de la spectralisation du
corps qui s'y joue comme autant d'étapes du manque de soi ou de l'absence de soi
à soi : spectralisation du corps grâce à la voix comme ultime présence;
déconstruction de la voix prop re en voix des autres et enfin torture du corps même
de la langue. (Angei-Perez, 2011, p. 38)
Les corps tourmentés, aux prises avec l'insupportable, parvenus aux limites du
nommable, du représentable, s'essentialisent dans les voix. Une déstabilisation
profonde cause une perte de forme déterminée, de structure, et dissémine la
matière même des corps en ondes sonores, en paroles. Ces voix sont les restes
de corps poussés aux frontières du connu, elles sont le signe d'une conscience
aigüe de la précarité de la vie humaine. Confrontés à l'intenable intensité de
l'abject, les corps se défont et vivent des passions qui les effacent. Les corps
renaissent, pour ainsi dire, dans et par la voix . Angei-Perez parle de corps
« martyr » raconté, relayé par la voix. Elle fait remarquer que cette tendance du
16
théâtre des corps racontés par des voix réhabilite l'affect et propose un choc
empathique. (2011, p. 30) Il s'agit d'une invitation à l'empathie face à l'informe,
au monstrueux, au défiguré . Un théâtre des voix, ou des corps dissolus,
convoque l'humanité face à l'absence, au manque, à l'intolérable de l'expérience
humaine. Un théâtre des voix, tel qu'il apparaît dans les dernières pièces de
Kane, est à nos yeux une poétique qui résiste au désenchantement parce qu'il
appelle la tendresse.
Au Québec, les pièces de Sarah Kane ont été peu produites jusqu 'à maintenant.
Si l'auteure est connue ici, c'est en grande partie grâce à la compagnie Sybillines
qui présentait Blasté en 2008 à l'Usine C, dans une mise en scène de Brigitte
Haentjens. C'est également à l'Usine C que l'on doit la représentation de 4.48
Psychose en 2005 avec Isabelle Huppert dans une mise en scène de Claude
Régy . Quelques années plus tôt, une production polonaise de Purifiés, du metteur
en scène Krzysztof Warlikowski , avait fait partie de la programmation du Festival
de Théâtre des Amériques.
17
Avec seulement cinq textes pour le théâtre, celle qui a souvent été nommée la
mauvaise fille du théâtre britannique a pourtant fait couler beaucoup d'encre,
tant en Angleterre qu'ailleurs en Europe. Nombreux sont les critiques et
théoriciens du théâtre qui ont commenté l'œuvre de Sarah Kane et réfléchi sur le
geste de son suicide, survenu en 1999. D'abord identifiés comme représentatifs
du !n-Yer-Face Theatre ou du New Brutalism, les premiers textes (Anéantis,
L'amour de Phèdre, Purifiés) ont été fortement critiqués pour leur apparent
nihilisme et leur violence, gratuite aux yeux de certains. Il aura fallu que des
personnes avisées telles Edward Bond , Claude Régy ou encore Brigitte Haentjens,
pour n'en nommer que quelques- unes, attirent l'attention sur les significations
sous-jacentes à la cruauté pour que les perceptions se modifient. L'ouvrage
incontournable rédigé par Graham Saunders, Love me or kil/ me, publié en
anglais en 2002, contribuera largement à une meilleure compréhension du projet
de Sarah Kane.
Mais en quoi consiste ce projet? Une seconde lecture des pièces permet de saisir
certaines volontés de l'auteure. D'une part, créer un théâtre qui bouscule parce
qu'il fait apparaître ce qui est habituellement camouflé, nié, oublié. Kane
s'évertue à montrer la face cachée, difficile à assumer, de l'expérience humaine .
En mettant en scène l'horreur, elle cherche à créer un état de choc chez le
spectateur. D'autre part, elle cherche à construire du sens au cœur même de
l'abominable et de l'horrible. Ses pièces parlent de la guerre et de la violence tout
en célébrant la vie qui persiste et s'impose, même au sein des pires situations.
Bien qu'elle semble très sombre, l'œuvre de Kane fait écho à un très fort désir
d'émancipation. Par son théâtre, l'auteure vise une amélioration du monde. Elle
souhaite faire apparaître l'horreur sur scène avant qu'elle ne se produise dans la
réalité, de façon à éviter la concrétisation de certaines pulsions. « Si l'art nous
permet de faire certaines expériences, il nous sera peut- être possible de modifier
notre futur [ .. . ] 1 » . (Langridge et Stephenson, 1997, p. 133)
1
Notre traduction de « If we can expérience something through art, then we might be
able to change our future [ ... ] » .
18
Son sujet n'est pas la violence et il ne fait certainement pas des films au sujet de
l'amour... Ses films ont pour sujet les conventions cinématographiques et se réfèrent
entièrement à eux-mêmes, ils renvoient à d'autres films ayant existé - c'est
vraiment tout ce qu'ils font. (Rebellato, 1998, cité dans Saunders, 2014, pp. 51-52)
19
À nos yeux, l'œuvre complète de Sarah Kane s'inscrit dans cette démarche. La
souffrance semble être une voie incontournable pour accéder à l'émancipation. La
souffrance comme prix à payer pour la lucidité, la clairvoyance. Souffrir pour la
vérité.
2
Notre traduction de : « [ ... ] ex perience engraves !essons on our hearts through suffering,
whereas speculation leaves us untouched. »
3
Traduit par Vincent Rafis dans P.S 1 S. K. Essai sur Sarah Kane, 2012, p. 80
22
Les deux dernières pièces de Kane font écho à notre création dramatique de par
leur contenu et leur forme. Leur sujet premier étant le manque, le désordre
mental et le désespoir qui en découle, ces textes nous ont vivement interpellée.
Dans notre démarche d'écriture, l'objectif était d'exprimer un état de manque et
d'angoisse face à la perte d'un être aimé. L'exploration du thème du deuil nous a
menée à un sentiment très fort de manque qui dépassait la situation que nous
tentions d'évoquer. À partir d'une situation dramatique précise, en l'occurrence le
deuil que vit une jeune femme à la suite du décès de son père, le sujet de la
création s'est ouvert sur un ressenti plus global, une sensation indéfinie et
lointaine de manque. Notre processus a consisté en la recherche d'une forme
adéquate pour rendre les bouleversements déclenchés par le décès du père.
Dans Vigile, la perte du père, de par l'intensité de l'émotion qu'elle suscite, crée
un effet de présentification chez le personnage de la fille. À cette occasion, la fille
se ressent elle-même avec force dans l'instant présent, momentanément unifiée
par la souffrance de la perte du père. Elle se retrouve ~ubitement dans un état de
paix qui permet une prise de conscience d'elle-même, de son propre parcours. Ce
moment en est un de compréhension, de mise en lumière d'événements de sa
vie qui font subitement sens. Il s'opère une compréhension instinctive, qui n'est
pas d'ordre rationnel, qui apporte une certaine sérénité.
Le texte Manque expose des personnages qui semblent traverser une situation
semblable. Bien que leur situation concrète respective demeure indéfinie, les
quatre voix-personnages sont manifestement en train de perdre ou d'abandonner
un ou plusieurs éléments importants de leur vie. Ils se retrouvent en plein
ressenti d'un manque global qui les laisse en totale déroute. Kane nous montre
cette déroute, cette perte complète de repères qui, paradoxalement,
s'accompagnent d'une lucidité et d'une vérité implacables.
24
2.1 Manque
Le texte est d'un style poétique, aux limites du genre théâtral. Il s'agit d'une
matière sonore, musicale, au rythme très étudié, qui fait contrepoids au sens des
mots. Selon Graham Saunders, le travail sur la forme dramatique des deux
dernières pièces de Kane aurait été fortement influencé par la pièce Atteintes à
sa vie de Martin Crimp. Kane voyait en Crimp un des rares innovateurs de son
époque. (2004, pp. 177-178) Après avoir écrit ses trois premières pièces où la
structure respectait un schéma narratif somme toute conventionnel, Sarah Kane,
à l'instar de Crimp, émancipe le texte théâtral de ses contraintes narratives. Tel
que mentionné dans la préface de Manque, l'auteure a également été influencée
par la lecture de Preparadise sarry now, une pièce expérimentale écrite en 1969
par R.W. Fassbinder.
Dans son approche, Sarah Kane se demande comment la poésie peut devenir
théâtrale. Manque se présente sous forme de très courtes répliques distribuées
entre quatre personnages. Certaines répliques sont plus longues, mais en
général, les phrases sont brèves et privilégient les effets d'écho, de miroir, de
répétition ou d'opposition . Cependant, un long monologue de A placé au centre
26
Manque est tour à tour réflexions à voix haute, adresses aux spectateurs,
dialogues, échos, répétitions de répliques avec ou sans variations par différents
personnages, phrases en langues étrangères (toujours formulées par B), cris,
chiffres et codes . Cet amalgame de matériaux donne l'impression d'un collage
raffiné où surgissent des références variées. Les voix sont à la fois porteuses de
leur propre histoire et corridors remplis de rumeurs du monde dans lequel elles
s'inscrivent . Les voix représentent des individualités traversées par la collectivité;
elles sont influencées, contaminées, porteuses de discours qui témoignent de la
longue marche de l'humanité. Jamais elles ne sont strictement personnelles, tout
en étant toujours éminemment intimes et privées. Ces voix sont des consciences
en processus de reconnaissance du monde qui les ont modelées. La frontière
1
Dans le te xte original anglais : «There's a difference between articulacy and intelligence .
I can 't articulate the difference but there is one ». ( p. 184) On peut choisir de traduire ici le
terme articulacy par éloquence . L'intelligence n'est pas strictement verbale et rationnelle,
elle peut relever du rythme, de l'émotion, des perceptions sensorielles.
27
Si la pièce est représentative d'un théâtre des voix, elle relève d'un théâtre
centré sur des voix qui rendent palpables les restes de corps défigurés par la
douleur du manque . Le texte laisse percevoir des êtres, nos semblables,
désormais incapables de taire ce qui se cache dans leur cœur. Comme le laisse
entendre le titre de la pièce, on les devine enflammés pour ce qu 'ils désirent,
affamés, souffrants d'un manque viscéral. On imagine des corps déréglés et
ravagés par l'absence, soumis à des états corporels souvent décrits dans le texte.
M : « Altération du jugement, dysfonctionnement sex uel, anx iété, céphalées,
nervosité, troubles du sommeil, surex citation à l'état de veille, nausée, diarrhée,
démangeaisons, agitation, transpiration, contractions. » C : « C'est dont je
souffre en ce moment. » (p. 51) Nul doute que ces voix - personnages proviennent
de corps meurtris, lieu d'une intenable douleur. L'écriture du texte fait état à tous
moments de descriptions d'actes physiques, de perceptions sensorielles, de
désirs charnels. Immatérialisés, les corps se montrent plus présents que jamais.
Paradoxalement, c'est leur immatérialité qui les rend à ce point apparents,
palpables, incontournables . B : « Tu me remplis la tête comme ne savent le fa ire
28
que les absents. » (p . 51) Les corps nous sont décrits dans leurs besoins et
fonctions les plus primaires. Ce sont des corps affamés, sexués, aux prises avec
des problèmes de sommeil. Ils sont en alternance coupés de toutes sensations,
engourdis ( « Je ne sens rien, rien. 1 Je ne sens rien. » (p . 12)) puis torturés au-
delà du tolérable, au-delà du supportable (p. 35). Les corps meurtris,
désarticulés, réduits en pièces par leurs tourments internes, se retrouvent
atomisés dans les voix. Ces fragments nous donnent à voir, comme à travers une
loupe, des détails extrêmement précis d'expériences corporelles : C : « Mes
boyaux font des nœuds quand il me touche >> (p. 36). Les corps, bien qu'ils soient
essentialisés, rappellent en tout temps qu'ils sont l'origine même de la parole, le
lieu premier de l'émotion.
En plus d'évoquer des présences corporelles, les différentes voix présentent des
caractéristiques qui leur sont propres et qui permettent de les distinguer les unes
des autres.
[ .. .] Kane ava it [ ... ] conçu les voi x comme des personnages définis : M (la mère :
Mother) , B ( le jeune homme : Boy ), C (l 'enfant : Child), A (l'auteur: Author). Par la
suite, sans être exactement les voi x de la m ère, du jeune homme, de l'enfant ou de
l'auteur, M, B , C et A gardent en mémoire leur désignation originelle. (Le Pors,
2011, p. 46 )
Bien que les genres soient suggérés de façon subtile dans la traduction française
et encore plus dans la version originale anglaise du texte, on identifie deux
femmes (C et M) et deux hommes (A et B). C, qui ouvre et ferme la pièce, fait le
deuil de sa relation à la mère . Hantée par un passé trouble, elle affirme être là
pour se souvenir sans pourtant y arriver. Son existence s'apparente à une chute
libre et consiste en une recherche [d '] un moment un endroit sans rien qui rampe
vole ou pique (p. 24). Le passé de C est ravivé par la présence de A dont les
propos se posent en surimpression sur ceux de C. A décrit ce qui est arrivé à une
petite fille qui est, ou pourrait être C. Comme les autres, C est obsédée par la
culpabilité . Elle s'en défend en vain : « Ce n 'est pas ma faute, jama is ça n'a été
ma faute. » (p . 13) M, femme assurément plus mature que C et B, est associée
au thème de la maternité. Elle pourrait être la mère de l'un, n'est certes pas la
29
mère de l'autre. M raconte partout qu'elle est enceinte, mais en fait, souffre de
l'impossibilité d'enfanter. S'il est question de séduction entre M et B, tout comme
les autres voix, M ressent surtout l'échec de l'amour, elle qui n'a « [ ... ] jamais
rencontré d'homme à qui faire confiance. » (p. 19) Elle voit poindre avec terreur
la vieillesse et la pauvreté. Tout comme les trois autres voix, B veut mourir ou
dormir. Il en vient à demander qu'on le viole, qu 'on le tue. Il se nomme David et
il a perdu la foi. Dans sa recherche éperdue de lui-même et d'un certain
équilibre, B se confond avec l'autre. « Maintenant que je t'ai trouvée je peux
arrêter de me chercher. » (p. 40) Il parle en langues étrangères, mais se
méprend souvent sur ce qu'il voulait dire. Associé d'abord par Kane à l'Auteur,
A est l'émetteur du long soliloque central. Ses répliques sont souvent plus
longues que celles des autres voix. Il raconte de courtes histoires, des
événements qui font écho aux propos des autres. À la fois amoureux romantique
éconduit, pédophile et bourreau, c'est le manque d'amour qui le rend violent. Il
assume totalement sa culpabilité et les nombreuses références à la Bible que
contiennent ses répliques convoquent la notion de châtiment, avec lesquelles
sont aux prises toutes les voix-personnages.
Dans Manque, des lieux se devinent et enrichissent le propos grâce aux symboles
qu'ils évoquent. Par intermittence, par fragme~ts, des lieux font images, font
partie d'un flot de réminiscences, participent à la poésie du langage. Dans la
majeure partie de la pièce, on perçoit périodiquement l'existence de la ville,
d'immeubles, de routes, de voitures et d'un triste parking, celui où une fillette est
abusée. Des références à ces lieux sont récurrentes, brossant un paysage urbain
30
ouvert sur l'ailleurs, avec des routes et autoroutes qu 'on aimerait emprunter pour
partir, s'échapper. À la page 62, après un constat ou une forme de conclusion
« Je l'ai trouvée 1 Je l'ai aimée 1 Je l 'ai perdue 1 Fin » , le texte nous amène en
dehors de la ville. On gagne alors le lieu de la naturè, on franchit une rivière pour
approcher la lumière. L'opposition lumière-ténèbres est déjà très présente,
comme elle le sera dans 4.48 Psychose. Seule la mort rend « Heureux 1 Si
heureux 1 Libre et heureux (p . 66) . Ces traces didascaliques font ressortir des
élans de va-et-vient où les voix cherchent leur place et leur identité, tentent de
s'enfuir alors qu'elles sont maintenues sur place, paralysées par un besoin
d'amour viscéral. C, M, B et A aiment, et de là vient leur drame . Les voix-
personnages sont encore en vie malgré la perte de l'être aimé, malgré cette
cruelle absence qui fait ressentir le manque fondamental. Leur errance hors
d'elles-mêmes, leur incapacité à supporter leur condition humaine trouvent une
résonnance dans la suggestion de lieux et l'allusion à des actions qui permettent
l'expression d'une profonde ambivalence. Plusieurs évocations de lieux se
croisent, ainsi C rappelle qu' « [ils] rallument [la] lumière toutes les heures pour
vérifier [qu'elle] respire encore. » et confesse qu'elle ne pourra jamais quitter ce
parking vide dont le souvenir la suit sans lui donner de répit (pp. 52-53). Les
lieux suggérés servent de support aux expériences remémorées et, à plusieurs
reprises, transmettent le motif de l'entre-deux . Les quatre voix sont en position
inconfortable, inadéquate, en quête d'une place à soi, d'un espace où rien ne
pique, etc. De telles traces didascaliques donnent certains repères spatiaux et
matérialisent les thèmes de la souillure et du châtiment.
L'horreur, même si elle ne s'incarne pas dans des actions telles qu 'on en retrouve
dans les premières pièces de Kane (viol, mutilation, etc.), est cependant présente
dans Manque. Une cruauté et une violence certaine traversent tout le texte. Des
références à un meurtre commis dont il faut toujours effacer les traces, à des
viols et à des agressions, sont très fréquentes et révèlent les obsessions des
personnages. Des rapports à caractère incestueux, auxquels participent à divers
degrés les quatre voix, se dessinent périodiquement. S'entremêlent alors désirs
et répulsions, bourreaux et victimes, amants et parents. Toutes ont été souillées
31
par un abus, une agression dont ils sont la victime ou l'agresseur. Toutes sont
aux prises avec une culpabilité infinie, indélogeable. Elles sont dégoûtées d'elles-
mêmes, effarées d'être le siège d'un monde grouillant de peurs, de dépravations,
de violence fortement tournée contre soi, d'incapacité à être honnête. Face au
dévoilement d'une misère et d'une vulnérabilité honteuse, elles ne peuvent être
que pulvérisées par l'abject. Le constat du manque ressenti (manque de
cohérence dans leur éducation, manque d'amour passé et présent qui les rend
dysfonctionnels) les mène aux lim ites de leur système de pensée interne. Jusqu'à
maintenant, elles ont pensé être responsables de ce qui leur est arrivé. Si tout
cela n'est finalement pas de leur faute, si cela n 'a jamais été de leur faute , à quoi
cette vie tient-elle? Elles entrevoient les limites d'un système de pensée qui
repose sur un principe de cause à effet. Elles ont du mal à admettre qu'elles ont
subi un préjudice sans en être responsables. De plus, le préjudice ne sera pas
puni. Cet état de fait met en faillite tout système d'ordre moral qui repose sur la
distinction entre le just e et l'i njuste, le bien et le mal. Force est d'admettre qu 'il
n'existe aucun régulateur des actes , aucun système infaillible pour récompenser
le bien et punir le mal. Par extension, il apparaît qu 'aucun système de justice
n'est complètement apte à faire respecter les lois. Les quatre voix de Manque se
retrouvent exactement dans ce que Kristeva nomme l'entre-deux, l'ambigu, le
mixte. Aux prises avec cette perception du monde et d'elles-mêmes, les voix
éprouvent un dégoût d'une intensité sans pareil.
À cause de cette conscience de leur condition , les quatre voix, réduites à la honte
et à la culpabilité, errent entre vie et mort dans une quête d'amour absolu qui les
sauverait. Ce qu'elles ont jadis vécu les a irrémédiablement souillées et placées
dans une forme d'illégitimité face à l'existence, « Nous ne savons pas que nous
sommes nés 1 La vie peut-elle enfin commencer? » (p. 55) En attente, en
déséquilibre, elles expient leur crime originel. Pourtant, ce n 'est pas leur faute.
Elles vivent malgré elles cette abjection profonde qui les sollicite entièrement.
Cette abjection rappelle le triste destin de Caïn , condamné à ne jamais en finir
32
avec son châtiment. Il s'agit d'une punition et d'une culpabilité chaque jour
renouvelée et qui semble ne jamais pouvoir se terminer. 2
Le cercle est la seule figure géométrique définie par son centre. Pas question ici de
la poule et de l'œuf, au début il y a le centre, puis vient la circonférence. La terre,
par définition, a un centre. Et seul l'idiot qui sait ça peut aller partout où il lui plaît,
car il sait que le centre le retiendra, le freinera dans son envol loin de l'orbite. Mais
quand votre perception du centre bouge, et ricoche sur la surface, alors c'en est fini
de l'équilibre. C'en est fini de l'équilibre. Fini l'équilibre parti mon petit. (pp . 57-58)
2
Dans la Bible, Caïn subit un manque d'amour de Dieu . Sa colère face à ce manque
d'amour l'amène à commettre un crime qui sera puni par une errance dont personne ne
peut le délivrer.
33
Le fait que les mots semblent aptes à désigner adéquatement l'expérience vécue
exprime la peine sans l'adoucir (p. 58) et fait dire à C : Je hais ces mots qui me
gardent en vie 1 Je hais ces mots qui m'empêchent de mourir (p. 48) . Pourtant,
le fait de dire le manque empêche de mourir. L'expression de l'expérience du
manque génère une expérience qui n'est pas caractérisée par le manque. Au
contraire, la prise de parole opère une création de sens et résonne chez le public
qui reçoit cette parole. La disparition qui clôture la pièce paraît plus symbolique
qu 'effective. L'entrée dans la blancheur de la lumière évoque ici une traversée de
ce quelque chose qui représente l'inconnu, qu i se trouve par- delà la frontière de
sa propre existence. On observe une dimension initiatique dans ce passage d'un
état à un autre. On ne peut affirmer qu'il s'agit d'un passage de la vie à la mort,
car à aucun moment nous ne sommes à même d'affirmer que les quatre voix
sont réellement vivantes, Tu ne peux tuer quelqu 'un qui est déjà mort. (p. 46)
Comme dans 4.48 Psychose, on observe un passage, une traversée qui procure
le salut, qui rend libre et heureux . Cette dimension sacrificielle est fondamentale
dans l'œuvre de Kane et donne une valeur transcendante à la douleur du
manque . Dans Manque, Sarah Kane a installé un dispositif qui permet un rituel
de transformation . Ce dispositif est poétique et le changement qu 'il convoque est
définitif. Mais l'auteure met de l'avant la dimension littéraire d'un tel rituel. Elle
rappelle qu'il s'agit ici d'une évocation par le langage . À nous d'en pénétrer les
attitudes requises.
Et n'oubliez pas que la poésie est pour son propre bien langage. N'oubl iez pas que si
on valide des mots différents, cela requiert alors d 'autres attitudes.
N'oubliez pas le décorum .
N'oubliez pas le décorum . (p. 66)
34
L'ultime et dernière pièce de Sarah Kane a fait l'objet d'une création posthume
qui l'a inéluctablement liée à la disparition de son auteure. Certains observateurs
ont d'abord vu dans 4.48 Psychose une simple annonce du suicide qui a suivi,
d'autres ont soutenu que le texte doit être abordé indépendamment des éléments
biograph iques qui l'entourent. Sans prétendre qu'un point de vue doit
absolument l'emporter sur l'autre, il est toutefois important de rappeler que le
motif suicidaire ne se retrouve pas seulement dans cette dernière pièce, mais
dans l'ensemble de l'œuvre. L'exploration artistique à l'origine de 4.48 Psychose
constitue à n 'en pas douter une véritable recherche dramaturgique. Par- delà les
événements de sa vie personnelle (ou à partir d'eux), Kane a voulu créer une
forme inédite pour exprimer des états lim ites . Ainsi, l'auteure a poursuivi ce
qu'elle avait pressenti et amorcé dans l'écriture de Manque.
originale anglaise. Dans 4.48 Psychose, la parole n'est pas distribuée et les
seules didascalies qu'on trouve dans le texte concernent le silence. Elles
indiquent l'absence de parole, une absence qu 'elles matérialisent à plusieurs
reprises par les mots « silence » , « un long silence » et « un très long silence».
Nous sommes dans un théâtre où les voix se suffisent à elles-mêmes, libres,
surgissant de partout. C'est la récurrence de formes qui permet une certaine
singularisation .entre les différentes voix. Certaines parties du texte constituent
un échange de répliques entre deux individus. À ces parties dialoguées s'ajoutent
des parties monologuées, des bribes de ce qui pourrait ressembler à un journal
intime adressées de façon assez directe au public, un extrait de rapport médical,
des exercices mathématiques pour tester la concentration des patients, des
textes poétiques qui rendent compte de la complexité des états psychologiques
de la patiente, des références bibliques, des mots d'amour. Ces déclarations
d'amour sont l'ultime et essentiel message livré à l'autre. L'autre, cet être aimé,
dont l'absence fait ressentir la vacuité de l'existence, renvoie au creux d'un
manque global, originel, perpétuel et auquel il est impossible d'échapper.
Sur le plan narratif, il existe certains repères qui permettent de pénétrer l'univers
éclaté de 4.48 Psychose. La pièce s'ouvre sur une entrevue entre une patiente et
son psychiatre. Il existe peu d'ambiguïtés sur le lieu et sur l'expérience évoquée.
Nous sommes dans la chambre d'un hôpital psychiatrique où une patiente fait
l'expérience de ce qui pourrait être désigné comme de la folie. Les dialogues
entre la patiente et le médecin se révèlent plutôt conflictuels. Ils constituent les
seuls moments où la patiente est montrée en relation directe avec un autre.
Cette relation au médecin semble être à l'image des relations que la patiente
entretient avec autrui (les êtres aimés, la mère). Une certaine ambiguïté dans le
texte laisse croire que ces relations vers des objets extérieurs sont une projection
de la relation que la patiente entretient avec elle-même. « [ ... ] une femme me
manque qui n 'est jamais née [ ... ] » (Ka ne, 2001, p. 24)
Des voix qu 'on pourrait désigner . de voix secondaires traversent les deux
premières, qu 'on relie à la patiente et au psychiatre. Les différentes voix se
rattachént toutes au lieu de l'hôpital, avec ce qu 'il comporte de maladie, de
froideur chirurgicale et de potentialité de fin de vie. Malgré les différences de
style, chaque voix traverse la situation vécue en révélant une facette de
l'expérience de la patiente . Cette expérience agit comme déterminateur commun,
unifiant des parties de prime abord hétéroclites. C'est la mixité des types de
parole qui fait exister une perte de contact avec la réalité. On pourrait parler
d'allées et venues entre différentes perceptions de cette réalité . Kane nous donne
3 « Ils rallument ma lum iè re toutes les heures pour vérifier que je respire toujours . »
(Kan e, 1999, p . 52 )
37
Nous avons affaire ici à une expérience qui se décompose sous nos yeux en
plusieurs couches, en une pluralité de voix. Ces voix représentent les multiples
facettes d'une réalité complexe dont les perspectives ne peuvent être dévoilées
qu'à l'aide d'une forme d'expression polyphonique. Commentant 4.48 Psychose,
Angei-Perez désigne une chambre aux échos où résonnent Shakespeare et Eliot.
Une voix dit l'état de souffrance psychologique et physique, une autre dit
l'hospitalisation, une autre articule le projet de suicide et d'autres voix profèrent
des bribes de ce qui a contribué à former le sujet. La frontière qui sépare la voix
du sujet et les voix du monde disparaît. Le Pors parle d'une porosité de discours,
Angei-Perez évoque un envahissement du sujet. On peut aussi imaginer un sujet-
fossile, indissociable du monde qui l'a précédé et qui lui survivra.
Malgré le fait que le psychiatre répète plusieurs fois à la patiente « [ ... ] Ce n 'est
pas votre faute [ ...] (p . 17), une voix déclare « [ ... ] Nous sommes les abjects 1
qui déposons nos guides 1 et brûlons l'encens pour Baal [ ... ] (p . 37) La douleur du
manque condamne les coupables malgré leur innocence. L'intensité de cette
douleur est si forte qu'elle semble être l'effet d'un châtiment divin . Difficile de
concevoir et d'accepter que cet intolérable, qui rapproche de l'anéantissement et
de la mort, soit de l'ordre de l'humain. Dans le refus de cette douleur, la patiente
cherche une cause à l'opprobre, un coupable, un traître. « Va te faire foutre
puisque tu me rejettes en n 'étant jamais là [ ... ] (p . 21) Après les autres, c'est
elle-même que la patiente désigne comme anathème. Une colère sourde se
retourne au bout du compte surtout contre elle-même, la blâmant sans relâche.
En exil de son propre corps, elle se pose à la fois comme victime et coupable de
39
[ ... ] l'abject réside pour Kane dans le fait de parvenir à faire parler le corps
hystérique et psychotique de la persona kanienne, et de parvenir à « parler à partir
de lui, de ce qui échappe à la parole et qui s'avère être le corps à corps d'une
femme avec une autre, elle-même 1 sa mère bien sûr, lieu absolu , car primordial, de
l'i mpossible, de l'exclu, du hors-sens, de l'abject». (Angei-Perez, 2011, p. 42)
une rencontre. « C'est moi-même que je n'ai jamais rencontrée, dont le visage
est scotché au verso de mon esprit » . (p. 55). Ce qui précède cette rencontre est
l'avènement de la fin, doublée d'une demande sans équivoque.
C'est le final
Personne ne parle
Validez-moi
Observez-moi
Voyez-moi
Aimez-moi
ma soumission finale
ma défaite finale (pp. 53-54)
Tout au long du texte, plusieurs répliques attirent l'attention sur le contact, craint
ou désiré : « Vous pouvez regarder. Mais ne touchez pas. (p. 24) 1 Ne regardez
pas vers moi » (p . 36) 1 regardez-moi 1 regardez-moi 1 regardez (p. 55) 4.48
Psychose est une ultime tentative de rencontre, un appel, un rendez-vous donné
dans le dernier espace, à la frontière de la vie. C'est dans ce lieu étroit du
renoncement et de l'impossible, dans le lieu quasi inhabitable du manque que se
produit finalement une rencontre.
La dernière réplique, « s'il vous plaÎt levez le rideau » (p . 56), indique bien un
commencement, celui d'une présentation théâtrale. L'expression de l'intensité du
besoin de la patiente, « ce besoin vital pour lequel je mourrais 1 être aimé »
(p. 53), produit un paradoxe . L'aveu du manque, le partage de cette expérience
humaine, relie à l'autre . L'expression appelle une présence qui, dans l'instant
même du contact, rend le manque caduc. Dans 4.48 Psychose, le théâtre, lieu de
l'événement de la disparition, génère contact et continuité. La protagoniste
franchit sous nos yeux une frontière depuis toujours associée aux limites de la
vie. On découvre par-delà cette frontière autre chose que le vide et l'absence. On
découvre de nouveaux territoires. On assiste plutôt à une métamorphose, un
changement de paradigme, un renouvellement de l'organisation de la pensée. Le
dévoilement de la douleur du manque auquel assistent les spectateurs génère
41
amour et tendresse. Qui resterait de glace devant une telle souffrance? Qui ne
reconnaît pas en lui-même la potentialité d'une telle douleur? Qui n'a jamais
connu le manque? Sarah Kane plonge les spectateurs dans une expérience de
contact et de compassion. Tirés de leur isolement, les spectateurs renouent avec
eux-mêmes et avec l'autre. D'une certaine façon, par sa disparition, la
protagoniste sauve tous ceux qui se relient à elle . On assiste à une mort
symbolique, véritable transmutation de la protagoniste, qui devient ici un
élément du monde, qui se relie à l'autre, qui meurt pour l'autre «Je meurs pour
qui ne s'en soucie pas 1 Je meurs pour qui ne le sait pas » (p. 53) Le manque de
présence s'annule dans une expérience où la protagoniste est validée, observée,
vue et aimée. Le regard de l'autre fait exister le contact jusque dans la mort.
Cette rencontre est exactement ce qui manquait au personnage. Dans 4.48
Psychose, la disparition du sujet est un lieu de rencontre et non une fin. Sarah
Kane montre la voie vers un nouveau possible, réorganise les rapports
qu'entretient l'humain avec lui-même et le monde. Pour y arriver, elle se place
dans une interzone où sont abolies les frontières entre la vie et la mort, le
masculin et le féminin, etc. Claude Régy souligne la dimension révolutionnaire
d'une telle démarche.
Dès lors que vous abattez ces [ .. . ] frontières, vous ne pouvez maintenir celle entre
le bien et le mal, ni, par extension, toutes les autres. C'est donc toute la
construction de la société qui s'écroule. Jean Baudrillard a d'ailleurs souligné que le
pouvoir se logeait dans la division des contraires. En introduisant une séparation
entre le corps et l'âme, entre la vie et la mort, l'Eglise a pu régner pendant des
siècles sur ces sujets. Pour moi, l'effondrement des frontières entre des éléments
officiellement opposés est un acte violemment subversif. [ ... ] Il n'y a rien de plus
révolutionnaire que de briser les catégories sur lesquelles la société fonctionne.
(htto: //www. theatre-contem po rai n. net/spectacles/448-Psychose-
1334/ensavoirplus/idcontent/8611, le 4 mars 2014)
tout le moins, de telles œuvres révèlent une vision innovatrice qui réinvente
l'humanisme. À travers ses personnages, Sarah Kane poursuit une quête
d'unification affective et spirituelle. Cette quête est porteuse d'un espoir de
mieux-être. Au début du processus d'écriture, Kane considérait 4.48 Psychose
comme une pièce qui porte sur la rupture entre la conscience et l'être physique.
La rupture entre le corps et l'esprit cause la folie. (Saunders, 2004, p. 181) Pour
Kane, c'est la séparation de l'être en catégories opposées qui est source de mal-
être. Ses personnages ne souhaitent pas foncièrement la mort. Mais ils
ressentent une violence et une culpabilité d'une telle puissance qu'ils ne
souhaitent plus vivre. Pour Kane, c'est en apprivoisant cette violence et cette
culpabilité que devient envisageable l'unification de l'être. L'évocation poétique
du manque, avec tout ce qu'il comporte d'abjection et de violence, constitue à
nos yeux une avancée dans le vaste projet d'exploration de l'être humain. Un
théâtre des voix comme il apparaît dans les dernières pièces de Sarah Kane
fonde un véhicule nouveau pour élargir les territoires du connu.
Suivre des parcours empruntés par ces voix, c'est ainsi décol!vrir des lieux qui
hantent nos esprits, nos imaginaires et les écritures de ces dernières décennies,
mais c'est aussi faire l'expérience d'u n temps, d'un espace, voire d'un corps hors de
notre portée - phénomène qui n'est, après tout, pas autre chose que l'expérience
même du théâtre. (Le Pors, 2011, p. 37)
texte. Vigile est à mes yeux un texte autofictionnel qui relate ce que j'ai vécu à la
suite du décès de mon père. Voilà pourquoi j'ai choisi Manque et 4.48 Psychose
comme points de comparaison dramaturgiques pour Vigile .
CHAPITRE III
AUTOPOïÉTIQUE DE VIGILE
Dans la perspective suggérée par Sophia L. Burns et Monik Bruneau, j'ai souhaité
que cette autopoïétique soit l'occasion d'une réflexion sur les enjeux artistiques
de Vigile et amène une conscientisation des procédés dont j'ai fait usage
spontanément dans la pratique. En utilisant tous les matériaux disponibles, j'ai
tenté d'écrire l'histoire de ma création de façon à ce que ce récit participe à
l'élaboration même de mon identité et de mon devenir artistique . J'ai voulu faire
en sorte que ce récit de pratiques devienne un outil d'autoconstruction. Tout
comme le mentionne Sophia L. Burns, je pourrais moi aussi affirmer que « [ ... ]
j'étais là, présente [à cette maîtrise] en tant que praticienne et artiste et non
historienne, et donc prête à participer à l'écriture même de mon histoire, à la
fabriquer par mon propre récit . » (Bruneau et Villeneuve, 2007, p. 260) On peut
qualifier cette démarche d'autoethnographique puisqu 'elle favorise l'observation
et l'étude, par le chercheur, de comportements, de savoir-faire, de
46
La jeune femme de Vigile, propulsée dans cet espace par le choc du décès de son
père, voit ce lieu s'ouvrir vers un ailleurs aux perspectives nouvelles. La
disparition physique du père amène la jeune femme à ressentir avec une acuité
nouvelle le fait qu'il a toujours été absent dans sa vie. Aussi loin que remontent
les souvenirs, le père manque à la fille. Le père occupe une place démesurée
dans sa vie parce qu'elle n'a cessé de le chercher, de l'appeler. Ce père lui est
finalement donné dans la mort. Plus précisément, l'expérience du manque
s'intègre en elle grâce à la perte physique et définitive du père. Étrangement, la
fille a l'impression qu'il admet dorénavant son existence, qu'il accepte son amour
dans cet instant sublime où il disparaît. Alors qu'elle doit renoncer à jamais à sa
présence, alors qu'elle met fin à son éternelle et vaine quête de reconnaissance
et d'amour, la fille vit un moment d'apaisement. La mort du père fait exister de
façon concrète pour la fille cette absence qui a forgé sa vie, sa personnalité. Il
s'opère alors un lâcher-prise, une petite mort en quelque sorte, qui transforme
momentanément le ressenti du manque en plénitude. Cet événement incarne
pour elle un paradoxe complet. La quintessence de l'absence, représentée par la
disparition définitive du père, met un terme à la quête incessante. La disparition
physique crée une forme de matérialisation du manque qui a toujours existé.
Dans Vigile, le père manquant qui décède devient moins manquant que lorsqu'il
était vivant, mais inaccessible.
49
Dans un premier temps, le fait que la jeune femme soit mise en contact avec la
mort par l'événement du décès du père active en elle la douleur du manque,
l'abjection et le désir de mort. La jeune femme apprend à vivre avec ce désir de
mourir au creux du ventre; elle découvre que vivre ainsi est de l'ordre du
possible. En apprivoisant cet état, elle apprend que ce n'est pas la mort qui
l'emporte, bien au contraire. Peut-être parce que le père, en mourant, est mort
aussi pour elle. Dans 4.48 Psychose, Sarah Kane écrit « Je meurs pour qui ne le
sait pas » (p . 53). Kane soutient qu'elle explore l'inconnu aussi pour les autres.
Ce faisant, elle permet à d'autres de ne pas disparaître. Le décès du père fait
prendre conscience à la fille que son propre désir de mort pourrait l'emporter,
que ce mouvement fait partie de la vie . Ainsi, la jeune femme réalise qu'il est
possible d'exister dans et avec le manque, l'abjection, et le désir de mourir qui lui
est rattaché. Le manque cesse d'être perçu comme un empêchement. Dans la
perspective de Vigile , il participe à la vie même.
Mes dents sont tombées une à une 1 j 'ai perdu mon faux sourire 1 ma bouche s'est
fermée à tout jamais.
Le lieu du manque est le lieu de la plus profonde des solitudes. Cette thématique
est récurrente dans mes journaux. Un extrait daté de 1999 :
À J'école [à l'école primaire où j 'enseignais alors] je suis Paméla enfant, la petite qui
palpite et s'allie aux autres enfants, mes semblables, mes alliés . Nous sommes
contre le monde adulte. Ce monde adulte où je n'existe pas, où Paméla est une
coque morte, vide, un masque inutilisable, rejeté . Eux, les adultes, ne reconnaissent
pas Paméla, fausse adulte, vieille enfant qui n'a pas sa place. Paméla l'enfant me
permet de vivre, me retient face à la mort, donne un corps vivant à cette
construction. Je réclame la solitude comme une petite poignée d'air où je puisse
respirer, survivre un temps à l'abri de l'étouffement par les autres. Je veux pleurer
et souffrir loin du mépris, du dégoût, de l'irritation et de la colère des autres . Ces
sentiments en moi sont assez difficiles à ressentir, je m'épargnerai les regards. Les
regards des autres me brûlent et me lacèrent. Frissonnante de honte et de dégoût,
je résiste à la vibration de la voix de l'autre qui s'immisce en moi. Tout contact
intime m 'est insupportable. Toute relation ravive mon insoutenable douleur du
manque, m'est indescriptiblement torturante . Je fuis. Je cours. Je sauve ma peau .
Je hurle de terreur. J'escalade le mur de l'ennui. Je me barricade à grands éclats de
colère. Je reprends de force ce qui est mon plus grand tourment, mais sans quoi je
ne saurais vivre : la solitude .
Sur le thème du manque, un autre texte qui dit bien la colère de l'abandon.
si tu ne me vois pas
c'est que je suis au creux de tes flots
n'aie crainte
n'aie crainte
ton animale est là
ta vache aux pis gonflés
ta teutonne navigue
se perd en toi
un point dur au ventre
un poing brandi vers je ne sais quelle absence
Ces quelques extraits s'inscrivent dans une lointaine tentative de donner corps à
l'isolement et à la solitude. Il m'apparaît significatif de souligner que les
sentiments d'isolement et d'abjection furent aussi au centre de l'expérience
créatrice de Vigile. Depuis longtemps, l'acte même de créer génère en moi
l'abjection . À mes yeux, mes productions artistiques sont abjectes. J'éprouve un
mépris profond pour tout ce que je crée. Les objets que j'invente déclenchent
automatiquement en moi la honte. Pourtant toute ma vie a tourné autour du
désir, je dirais même du besoin vital de créer. Je pourrais dire que l'expression
artistique est pour moi la seule source de réelle satisfaction. Malgré cela, le
processus créateur en vient toujours à me plonger dans le plus complet des
dégoûts. Peut-être parce qu'à l'origine de chaque pulsion créatrice, il y a le
rapport au monde, à l'autre. Tout acte de création est implicitement lié à la
présence de l'autre, effective ou virtuelle. Je crois maintenant que dans toute
pratique artistique, la présence de l'autre est une finalité. Dans un contexte de
création artistique, lorsque je suis confrontée au regard de l'autre, je su"is
désarçonnée, mon monde intérieur se désorganise violemment. Je pense que
cette désorganisation est liée à un manque de présence qui a érigé la solitude en
système, en mode de fonctionnement . Dans cette situation, briser l'isolement
devient extrêmement subversif. C'est alors le chaos. Créer m'est à la fois vital et
52
frère fragile qu'elle a sous sa garde et son immense désir de s'affranchir de son
passé familial. Le retour du père, après dix ans d'absence, brisera complètement
l'équilibre précaire qu 'elle avait trouvé avec le frère et l'amènera à prendre une
décision déchirante.
Scène 1
Personnages : La vigile, Le petit frère aux peaux de loup
Sur une plate-forme désaffectée des terrains de la raffinerie, fin de l'après-midi, le
soleil commence à descendre et à rosir le ciel.
Le petit frère ne répond pas et reste prostré au sol dans un coin de la plate-forme.
La vigile se tient à l'autre extrémité, tout près de l'escalier.
La vigile : Je t'ai cherché tout l'après- midi ... Voyant que le petit frère ne dit rien.
On rentre! J'ai pas dormi aujourd'hui, il faut rentrer!
Silence.
La vigile lance un sac au petit frère, il s'agit d'une gibecière. Le petit frère se
précipite sur le sac, le passe par-dessus son épaule et le serre contre lui.
La vigile attend une réaction du petit frère. Elle démontre son impatience. Temps.
La vigile : Une fois n'est pas coutume que tu m'as dit... J'pense que j'ai été bête de
t'croire! Temps. Hé! J'peux pas passer mes journées à t'chercher sur les terrains de
la raffinerie! Pis j'dis quoi quand l'école téléphone chez nous?
Le petit frère se redresse un peu, regarde sa sœur en soupirant, hausse les épaules
en signe d 'impuissance.
La vigile : Bon! Enfin, tu t'décides à faire un signe .. . Elle s'approche de lui. T'es tout
sale.
Elle va pour lui frotter le front. Il s'empare de sa main, la plaque sur sa joue.
La vigile : C'est correct! J'suis là! C'est correct! Tout va s'arranger... Viens! On va
aller jaser à maison.
55
Le petit frère aux peaux de loup : Y a des microbes à maison pis y a des
microbes à l'école! C'est pour ça que j'suis parti !
La vigile descend de la plate-forme. Lorsqu 'elle est hors de vue du petit frère, elle
s'immobilise. Long temps.
Le petit frère aux peaux de loup : Qu 'est-ce que nos parents feraient dans cette
situation-là ? ( ... )
désir de vivre qui contrecarrait ses plans. Elle refaisait alors surface, bouleversée,
chancelante, à demi asphyxiée. Ces moments d'introspection du personnage me
paraissaient impossibles à écrire. Je n'étais jamais satisfaite du ton que le texte
prenait. Je n'arrivais pas à donner une forme à ce discours intérieur. Incapable
d'écrire ce que je croyais devoir être des monologues, j'eus l'idée de faire
converser la jeune femme avec des visages ou des voix qu'elle rencontrait au
fond du lac. Tour à tour, la voix de la mère disparue, la voix d'un prince
charmant, la voix de la grand-mère, dialoguaient avec la jeune femme. Ces
échanges ne rendaient pas du tout l'émotion que je souhaitais donner à ces
moments où la vigile se tenait entre la vie et la mort. Même si je tenais très fort
à cette idée de descente au fond du lac, je ne suis jamais arrivée à la transposer.
Cette version du texte repose maintenant dans mon ordinateur et dans des
journaux aux mille ratures. Cumul de mots, d'images et de dessins, cet univers
en attente est toujours vivant à mes yeux. Manifestement, je ne sais comment
l'amener au monde. Les images et les séquences théâtralisées sont pourtant très
présentes dans mon imaginaire. Je voyais, et je vois encore ce monde en
cinémascope. Je remarque que lorsque je pense à ce projet, les images
s'imposent avec plus de force que les mots. Les atmosphères s'installent dans le
silence. C'est peut-être pour cette raison que je ne suis pas arrivée à en faire du
théâtre. Peut-être que pour ces personnages, les mots sont de trop. Ils vivent
enfermés dans le silence d'un quotidien tragique. Ils vivent au jour le jour la
tragédie de chercher leur place dans un monde constamment sur le point de se
défaire, d'exploser en mille morceaux. Latents, en germe, à moitié articulés, ils
peinent à gagner leur droit à la parole.
quoi qui voulait se manifester et j'ai répondu à l'appel. Ces quelques mois
d'écriture m'avaient amenée à faire confiance à la matière première, à travailler
à partir de ce qui s'écrit et non pas à partir de ce que je voulais écrire. C'est ainsi
que les premiers fragments de Vigile sont apparus . Avant de poursuivre le récit
des étapes de création, voici un tableau récapitulatif des périodes de travail.
Automne 2013 à l'hiver 2014 Travail sur les voix dans La Vigile et la
mort, texte qu i est devenu le texte Vigile à
l'hiver 2014
À l'été 2013, j'ai voulu écrire un texte à tout prix, peu importe la forme que ce
texte prendrait. J'en ai finalement composé deux. Deux bébés chétifs, maladifs et
difformes, mais tout de même vivants. C'est ainsi que je voyais ces deux écrits,
tels qu'ils étaient au terme de l'été 2013. Des nouveau-nés accouchés avec des
forceps. Je parlais alors d'une bête à deux têtes dont la tête principale était La
Vigile et la mort et l'autre tête était Lettres de la ville écarlate (version remani-ée
et transformée de La Ville écarlate). Les images de l'accouchement forcé, de la
bête ou du monstre hideux, expriment bien le sempiternel dégoût dont je parlais
en début de chapitre. Les deux textes me paraissaient inadéquats. À mes yeux,
La Vigile et la mort, créé en juillet 2013, n'était pas un texte théâtral. Il était trop
narratif, ne présentait aucun dialogue, aucune action dramatique. Pourtant
60
Avec du recul, je peux maintenant affirmer que Lettres de la ville écarlate (le
texte écrit en août 2013) démontrait des changements dans mon écriture .
Lorsqu'on le compare au tout premier texte (La Ville écarlate), on constate qu 'on
y retrouve plusieurs monologues qu i servent entre autres à raconter des pans de
l'action dramatique. Les dialogues servent surtout à transmettre la nature des
relations entre les personnages. Leur fonction principale n'est plus de faire
progresser l'action. Dans La ville écarlate, les dialogues étaient toujours au
service du développement de l'action dramatique. Le fait d'avoir écrit La Vigile et
la mort précédemment semblait avoir transformé mon écriture. D'une part, une
confiance nouvelle m 'avait poussée à terminer la pièce. D'autre part, j 'étais
passée d'une forme strictement dialoguée à un mélange plutôt équilibré de
61
Le frère , 16 ans, vient tout juste de quitter l'école secondaire pour travailler à la
raffinerie
Extrait de la scène 2 :
Extrait de la scène 12 :
Le frère : J'me suis dit, qu'est-ce qui est rouge là-bas? J'ai pensé, c'est elle, c'est
elle qui passe. C'était elle, j'avais raison .. . Ça explosé ben fort, plusieurs coups
comme un feu d'artifice . Une pétarade. Il fallait s'boucher les oreilles. Moi ça
m'surprend pas. J'ai toujours su qu'était capable de grandes choses, de choses
dangereuses même. Pis les choses dangereuses, ben ça arrive que ce soit aussi les
63
plus belles ... J'ai vu tout ça quand j'étais encore dans mon char. J'me suis tout
d'suite arrêté . J'ai commencé par voir une première étincelle , un pétillement. J'ai
entendu un crépitement pis bang, ça s'est mis à ex ploser. La maison était déjà en
train de flamber. Pis c'est là que j'ai vu une forme sortir du brasier. Ça m'surprend
pas d'elle parce que j'ai toujours pensé qu'à brûlait par en dedans . Elle le savait
peut-être pas, mais a brûlait pis à savait pas quoi faire avec ce feu - là . Aujourd 'hui,
le vent a soufflé pis ça l'a emportée. Elle était belle dans l'explosion . Écarlate! J'ai
une sœur écarlate qui est partie on sait pas où ... Après , on aurait dit qu 'à s'en allait
vers la raffinerie. On aurait dit qu 'à s'déplaçait en roulant, aspirée ... A s'est arrêtée
pis elle a comme dansé sur place . J'ai pensé au feu d'la Saint-Jean. Dans ma
famille, y disa ient que le feu d'la Sa int-Jean nous brûle pas quand on y touche. Je
veu x dire, quand l'feu est éteint. Y a du mond e qui prennent des tisons ben rouges
dans l'feu pour se protéger toute l'année contre le malheur. C'est peut-être pas
juste des histoires de grand-mère ... Je l'ai perdu de vue . Y'avait de plus en plus de
monde autour de notre maison. Toute la ville était là, à regarder notre maison
flamber. Les pomp iers sont arrivés. Pis y avait encore du monde qui arrivait. Tout
l'monde parlait en même temps . ( ... )
Extrait de la scène 9 :
Le père : Si je t 'ai pas regardée, c'est pas parce que t 'exista is pas, c'est parce que
j 'en étais pas capable. J'suis pas capable de te regarder, j 'sais pas comment . J'ai
jamais su comment être bien avec vous autres . Vous pis votre mère, vous me
preniez tout. J'me senta is coincé dans une vie que j'voulais pas. Vous voir, j'sais pas
pourquoi, ça me rappelait la misère de mon enfance . Vous en demandiez tellement,
toi, pis ta mère. Comme si c'que j'donnais était jamais assez . Y en fallait toujours
plus . J'avais peur d'être vidé de mon sang. C'est peut-être pas correct, mais j 'ai
voulu vivre moi aussi, faire c'que j'voulais dans vie, être libre un peu, en dehors d'la
job .. . J'ai juste voulu profiter un peu. J'ai sauvé ma peau, j'ai sauvé ma vie en
faisant ça . C'est peut-être pas correct, mais j'ai pas pu faire autrement. J'ai jamais
su comment vous amener avec moi dans c'te liberté - là . Peut-être que c'était juste
une pet ite liberté, juste assez grande pour une personne, pas assez pour plus ieurs .
Même deux, ça rentre pas là -dedans . C'est peut- être pour ça que j'suis juste ben tu
seul.
À la fin de l'été 2013, lorsque j'ai présenté les deux textes à mon directeur et
qu'il m'a recommandé de travailler sur les voix présentes dans La Vigile et la
mort, je me su is retrouvée face à une profonde interrogation . La perspective
d'abandonner Lettres de la ville écarlate, qui était à mes yeux une véritable pièce
de théâtre, pour me concentrer sur un texte au genre incertain me paraissait
étrange. Certes, je préféra is La Vigile et la mort. Certes, je percevais les
différentes voix qui habitaient le texte. Je comprenais bien que la dramaturgie
contemporaine permet une variété de formes et se donne toutes les libertés. Je
savais cela depuis longtemps, mais de façon théorique . Malgré le fait que j'avais
lu et aimé Martin Crimp, Daniel Danis et Sarah Kane, malgré le fait que Ne
blâmez jamais les bédouins de René-Daniel Dubo is avait été ma pièce fétiche
tout au long de mes études en interprétation , je ne croyais pas que ces formes
éclatées m'étaient accessibles . Face à la proposition de mon directeur, je
demeurais hésitante et perplexe. En réalité, j'avais peur de me lancer ainsi dans
l'inconnu. Si certaines lectures m 'avaient donné le goût de prendre des libertés
par rapport à la forme dramatique, je ne me voyais aucunement évacuer la
psychologie du personnage et faire fi d'une structure dramatique conventionnelle.
Tout cela était possible pour les autres, mais pas pour moi. Je me croyais
incapable d'écrire de façon authentique et personnelle en dehors d'une forme
conventionnelle. J'étais convaincue que je ne ferais qu'imiter des auteurs que
j 'avais lus. En fait je me trouvais face à un impossible, un interdit. Malgré mes
résistances, j'ai répondu à la suggestion de mon directeur. Si j'ai entrepris de
retravailler le texte La Vigile et la mort, c'est parce que je le sentais plus ancré
en moi, plus sûr, plus significatif que Lettres de la ville écarlate. Malgré mes
réticences à le voir comme de la matière susceptible de devenir théâtrale, je
pensais qu'il correspondait plus à mes objectifs d'expérimentation d'une forme
qui donnerait accès à l'expérience du manque.
65
De l'automne 2013 à l'hiver 2014, le travail d'écriture s'est donc concentré sur La
Vigile et la mort. Le texte a été modifié à quelques reprises avant d'arriver à sa
forme finale : Vigile . J'étais contente de La Vigile et la mort, j'en étais
secrètement fière. Le texte de cette première version se présentait sous une
forme que je considérais comme très poétique . On y retrouvait des bribes de
dialogues entre la fille et le père, mais très peu. Des marques typographiques (de
petites étoiles) séparaient les parties qui se déroulaient dans le lieu de la maison
et les parties qui étaient des souvenirs d'enfance. Dans cette première version, il
n'y avait qu'une ébauche de ce qui est devenu un moment de crise, une forme de
climax qui correspond à l'expression émotionnelle et verbale de la douleur du
manque dans la dernière version . Malgré le fait que le texte racontait un mpnque,
il n'y avait alors qu'une brève allusion à l'expression directe de la douleur du
manque par le personnage (ou la voix) de la fille. Je crois que les étapes
d'écriture, en plus de préciser les caractéristiques des voix et de les rendre plus
actives, ont aussi établi une montée dramatique qui était très peu développée
dans la première version. En voici un extrait, daté de juillet 2013 :
[ ... ] Une heure plus tard , la sœur parlementait avec l'homme. Il était chasseur,
vaguement mendiant. Il disait souhaiter venir en aide aux enfants tout en insistant
pour qu'on lui donne un peu de nourriture. La vigile a ordonné au frère de rentrer
dans l'abri puis a demandé au chasseur de quitter les lieux. La fermeté et
l'assurance de l'enfant l'ont amusé . Il s'est penché pour inspecter les sacs posés par
terre. Il a trouvé la viande, en a pris une part et a commencé à la mastiquer
lentement. La sœur s'est retenue de foncer sur lui. Ne sachant que faire, elle s'est
approchée et a pris à son tour quelques saucisses. Elle en a caché deux dans sa
poche, pour le frère, et en a croqué une autre. Sans hésiter, l'homme s'est
rapproché de la jeune fille. Il a mis la main sur son genou et l'a fixée avec une
expression qu'elle n'a pas tout de suite comprise, une expression qui lui rappelait
son père . S'il me regarde ainsi, tout comme l'a déjà fait mon père, c'est que cet
homme me veut peut-être du bien, pensa-t-elle sans trop de certitude. Quand elle a
tenté de se dégager, il a solidement enserré sa jambe . Elle comprit qu 'elle ne
pouvait plus s'enfuir.
*****
Les mots sont sortis en litan ie inarticulée, en complainte stridente difficile à
supporter. Les dents ont grincé, la mâchoire a cédé, le cri a conduit les mots
écorchés, coupants, mouillés, baveux de pleurs et de sang. Du sang qui venait des
entra illes et qui voulait voir le jour. Tous ces mots ont été crachés dehors. Ils sont
66
passés par le trou béant de la bouche qui ne s'était jamais tant ouverte. Ma main
sur mes lèvres n'endigue rien, les mots passent par-dessus et entre mes doigts.
Mes yeux inquiets sont témoins de cette chevauchée tant redoutée, ils expriment
une terreur extrême jusqu'à ce que, épuisée, je laisse passer le flot . Dans le
vacarme et le désordre, je cède, je cède, je consens enfin et me laisse emporter je
ne sais où.
*** **
L'étranger en allé, la sœur a cessé de parler. La voix en elle s'est tue. Elle a
retrouvé le frère endormi dans l'abri, l'a protégé du mieux qu'elle pouvait d'une
couverture d'urgence. Puis, elle s'est tenue debout dans le vent et le froid. La nuit
noire l'enveloppait, percée d'étoiles. [ ... ]
Le texte était par moments une longue narration à la troisième personne puis
passait au je pour laisser parler la fille. Le père s'exprimait aussi à quelques
reprises de façon directe. La sœur et le frère enfants étaient décrits, prenaient la
parole à l'occasion, de façon inconstante. On peut dire que des voix se faisaient
entendre de façon un peu confuse et que l'idée de les préciser était intéressante.
Ces voix faisaient exister des personnages, bien qu'ils soient à demi dans
l'ombre. Je me suis mise à analyser le texte et à dénombrer les voix. J'ai alors
procédé à une distribution du texte. Dans un premier temps, ayant fait
disparaître la voix du père, j'avais partagé le texte en trois voix : celle de la fille,
du frère et de la vigile. La voix de la fille était dans le présent du décès du père.
La voix du frère surgissait des souvenirs d'enfance de la fille. Il s'agissait d'une
réminiscence à laquelle la fille joignait aussi sa voix par moments. La troisième
voix était celle de la vigile qui observait et décrivait ce qui se passait dans le
temps présent du décès du père. Par la suite, j'ai expérimenté une séparation à
cinq voix. Successivement, les voix ont porté des numéros, puis des noms. J'ai
traversé une période de recherche qui m'a permis de mieux comprendre le texte,
de le décortiquer dans ses différentes pulsions. Les voix représentaient tour à
tour des échos du passé, un dialogue avec le père, une description de ce que
vivait le personnage de la fille, un peu à la manière de didascalies. Les cinq voix
étaient les suivantes : la voix de la fille qui assiste au décès de son père (A pour
la voix premièreL la voix qui relate un souvenir d'enfance (NarratriceL la voix du
petit frère (FrèreL la voix d'un témoin (TémoinL la voix de l'interdiction
(Supérieure). J'ai poursuivi mes expérimentations jusqu'à ce que je distincte plus
67
clairement les fonctions des différentes voix. À bien y regarder, il y avait dans ce
texte une volonté de transmettre différentes couches d'un moment précis dans la
vie d ' une femme. Il y avait, du moins en germe, des discours qui se
femme au moment précis où elle voit son père mourir. Voici un extrait du
F
Ma sœur parlemente avec l'homme . Il est chasseur, vaguement mendiant. Il dit
souhaiter nous venir en aide. Il insiste pour qu'on lui donne un peu de nourriture.
Ma sœur me demande de rentrer dans l'abri puis ordonne au chasseur de quitter les
lieux. La fermeté et l'assurance de ma sœur semblent l'amuser. Il se penche pour
inspecter les sacs posés par terre. Il trouve la viande , en prend une part et
commence à la mastiquer lentement. Ma sœur se retient de foncer sur lui . Elle
s'approche et prend à son tour quelques saucisses. Elle en cache deux dans sa
poche, pour moi je crois, et en croque une autre. Sans hésiter, l'homme s'approche
d'elle. Il met sa main sur le genou de ma sœur et la regarde avec une ex pression
étrange.
N
Cette expression me rappelle ... Il me regarde comme l'a déjà fait mon père . Il
semble doux . Je tente de me dégager. L'homme enserre solidement ma jambe.
F
Il y a eu des cris étouffés. Cela n'a pas duré longtemps . Ma sœur insiste pour que je
retourne dans l'igloo. Je ferme les yeux et les oreilles en me protégeant de mes
peau x. Je ne veux pas entendre les bruits sourds des corps qui tombent dans la
neige. Je ne veux pas voir le sang qui colore le sol glacé.
T
La fille ignore qu i est cet homme .
Un étranger? Le père qu 'elle n'a pas reconnu?
Comment faire pour reconna ître le père?
Comment être certa ine que le père est bien le père ?
Comment garder souven ir de son visage s' il ne revient pas se rappeler à eux?
F
Je prends les pinces et ta ille les fils à collets. Je les to rds jusqu 'à ce qu 'i ls cèdent. Je
coupe et recoupe jusqu'à avoir du métal plein les ma ins. Des petites étoiles
brillantes .. . Je serre les poings.
Ma sœur me retrouve dans l'abri, me protège du mieu x qu 'elle peut avec une
couverture d' urgence . Puis elle ressort, se tient bien droite dans le vent et le froid .
Au -dessus d'elle, un grand toit percé d'étoiles.
68
T
Elle guette,
attentivement,
sans la moindre seconde d'inattention .
N
Je veux voir passer mon père quand il rentrera de la chasse.
Peut-être que, fatigué et transi, il oubliera de venir nous chercher.
Mais si je surveille bien, sans faillir, je le forcerai à s'arrêter.
Je trouverai bien une manière d'attirer son attention, de le retenir.
A
mes yeux témoins
expriment une terreur extrême
épuisée
je laisse passer
s
Pose ta main sur tes lèvres.
A
ma main sur mes lèvres n'endigue rien les mots passent par-dessus et entre mes
doigts vacarme et désordre je cède je cède je romps me laisse emporter
T
Litanie inarticulée
complainte stridente
difficile à supporter.
Les dents grincent, la mâchoire cède, le cri délivre des mots écorchés, coupants,
mouillés, baveux de pleurs et de sang. Du sang qui vient des entrailles et veut voir
le jour. Tant de mots crachés dehors. Une bouche qui ne s'était jamais tant ouverte.
[ ... ]
Cette division des voix avait pour objectif de rendre le texte plus vivant,
d'amener de la tension, de produire du rythme. Le petit frère a trouvé une voix
et donne un point de vue sur les événements. Les autres voix représentent des
oppositions, des conflits à l'intérieur du personnage de la jeune fille.
qui ont éclairé mon travail. Je me suis rendu compte de la lourdeur du texte, de
la longueur des phrases qui étouffait le rythme. Ces lectures m'ont permis
d'alléger quelque peu le texte, de le dégager. Je crois que je suis rendue à l'étape
de réellement travailler la musicalité du texte. Le processus de réécriture a visé
une amélioration du rythme, mais ce travail ne me paraît pas terminé.
Dans le cadre de la maîtrise, je n'ai jamais projeté une lecture publique de Vigile.
Je me disais que je n'en avais pas le temps, que mon travail d'enseignante et les
nombreuses productions que j 'organisais en milieu scolaire tout au long de
l'année ne me permettaient pas de consacrer du temps à des répétitions pour
une lecture publique . Cela allait de soi et n'a été remis en question que bien tard ,
bien après le moment où il aurait fallu que j'organise un tel événement. Je crois
maintenant qu'il y a, dans cette décision, privation de quelque chose d'important.
Cette privation d'entendre et d'exposer mon texte va certainement de pair avec
la honte . J'ai écrit, soit . C'est déjà beaucoup. Il était inimaginable pour moi que
mon texte soit lu en public. D'une certaine façon, je considère encore ce texte
comme étant inadéquat. Je doute de sa nature théâtrale, je pense parfois qu'il
n'est pas tel qu 'il aurait dû être. Pourtant, par moment, j'imagine un devenir
scénique .
Je vois d'abord une comédienne, seule en scène dans un espace vaste et ouvert .
Il s'agit d'une comédienne que je connais. Une femme dans la trentaine qui
possède une énergie assez juvénile p()ur jouer les jeunes filles, mais qui peut
s'adapter facilement à différents âges de la vie. Elle a suffisamment d'expérience
pour comprendre le deu il, pour porter en elle une vieille blessure, tout en
dégageant une fraîcheur qui lui permette de rendre l'innocence de l'enfance .
Dans l'éventualité où il y aurait d'autres acteurs, ils seraient présents dans
l'ombre. J'ai joué, il y a de cela plusieurs années, le rôle de la jeune fille dans
Intérieur de Maeterlinck. Le texte avait été adapté pour qu 'il soit dit par la jeune
70
Est-ce que ce journal ne reflète pas la lutte entre le moi le plus ancien, avec son
habitus populaire, dominé, et les contraintes qu'exercent les modèles littéraires? Car
[le journal] est né de mes problèmes à transcrire la réalité et la vision du monde de
mes ascendants dans une forme littéraire qui ne les trahisse pas. Pour le transfuge
ou l'exilé, rien ne va de soi dans la vie sociale, non plus dans l'écriture. Peut-être
éprouve-t-il plus qu'un autre écrivain la fragilité et l'arbitraire de la nomination des
choses, plus qu'un autre est-il au cœur de l'impérialisme de la langue dont parle
Barthes. (2011, p. 12) ·
72
Ces années à la maîtrise ont été le théâtre de la rencontre avec un autre moi dont le
visage est scotché au verso de mon esprit. Tout comme pour Sarah Kane dans 4.48
Psychose , cette rencontre m'a foudroyée . Dans le choc, une lumière a mis à jour un
cœur qui bat pour l'autre. J'ai traversé l'opacité du désespoir grâce à une longue
vigile . Je pensais que je passerais ma vie dans l'ombre, mais un frêle personnage,
une sentinelle errante de mon imaginaire est revenue de chez les morts et m'a
sauvée . (octobre 2014)
Dans cet essai nous avons voulu rendre compte d'une recherche qui s'est
articulée autour des trois axes suivants : une étude des principales
caractéristiques formelles de la dramaturgie contemporaine, un dialogue avec
Manque et 4.48 Psychose de Sarah Kane et une recherche d'une forme d'écriture
à même de transposer le ressenti du manque. Tout au long du processus, nous
avons interrogé les liens entre poétique, abjection et manque. L'analyse des
textes de Kane ainsi que notre travail d'écriture nous porte à penser qu'un
théâtre des voix est une forme privilégiée pour exprimer avec justesse une
poétique de la douleur du manque . Un théâtre des voix est un théâtre des corps
74
qui tendent à s'absenter. Nous croyons que les corps soumis à l'horreur, à
l'abjection et à la souffrance sont également des corps confrontés au manque.
C'est l'insupportable de l'expérience qui amène une coupure, une anesthésie ou
un effacement des corps. Un théâtre des voix est à nos yeux un théâtre des êtres
écorchés, mis en contact avec l'horreur et l'abjection dont la face cachée est un
vide vertigineux, une insoutenable absence.
pp. 15-21). Cette situation sociale et le sentiment d'impu issance qui en découle
sont certes à même de provoquer l'angoisse.
Certaines personnes traversent la vie sur le bout des pieds, ayant peur
d'être entendues. Elles se déplacent de nuit, passant leurs journées tapies
dans l'ombre. Ce n'est pas qu'elles aient quelque chose de spécial à
cacher, c'est seulement qu'elles craignent la lumière.
Le temps s'arrête
figé entre tes yeux
et les miens
le silence lourd
le temps suspendu
un pont tendu
une route que l'on peut emprunter pour sortir de nulle part s'enfuir du
sordide de l'étroit.
fille troublée
gestes lents
dans les mains
78
une soucoupe
fine porcelaine
sur laquelle tremble une tasse
porcelaine anglaise
fleurs peintes à la main
poudre d'or
air aristocratique du service à thé
tous les autres morceaux
égarés ou brisés
Je veux prendre ces oiseaux dans mes mains, les caresser et sentir les
petits battements de leur cœur.
Le père s 'agite.
Le thé qu 'on renverse .
tasse soucoupe théière
éclats de verre
Bras ouverts
Mains tendues
Je t'embrasse t'enlace baise ta bouche tordue
ta poitrine défaite
implore
tourne ta tête vers mon visage
Regarde-moi
Regarde-moi
encore
Tu gémis
Te débats
Ton cœur presse le pas
explose ta poitrine
Je me presse contre toi
Mes mains fortes sur ta nuque
appuient et pèsent
Penche-toi
Regarde-moi
Regarde-moi
Tu bats l'air
de tes bras
tortilles et
tournes
dans tous les sens
yeux inquiets qui cherchent une issue
trous minuscules
où pointent des éclairs rouges
qui s'accrochent à moi
me percent
Un grand craquement
Une glace qui cède
des eaux noires qui aspirent
souffle éteint
par le silence
81
J'ai pris ton regard comme un cri. Tu n'as jamais su parler, jamais su
regarder. Un regard rempli de mots
inarticulés
le ventre de la fille
s'ouvre
le sang coule
un sang noir
souille
souille les jambes les genoux la jupe les bas blancs
J'ai su attendre
tapie dans l'ombre
mais aujourd'hui
j'ai une envie de lumière .. .
Ferme les yeux du père. Cale-le dans son fauteuil. Qu'il repose en paix.
Ramasse la soucoupe et la tasse. Ne tremble plus. Pour une dernière fois,
éponge le front du père, sa bouche crispée, désarticulée, qui cherchait
encore, quelques minutes plus tôt, à dire ... Il faut tout nettoyer. Mais
attends. Attends debout dans le silence. Il t'a donné à voir sa fin. À voir
sa vie, sa frayeur. Sa frayeur ... Reçois ce que tu espérais depuis toujours.
La rivière gelée est là, intacte. Nous jouons à briser la glace. Nous aimons
jouer à perdre pied. C'est quelque chose que nous savons faire. Craquer à
l'infini. Se défaire... Nous utilisons le craquement comme mode de
construction, reconstruction, reconstitution ... Sans même savoir ce que
nous cherchons à recréer. Nous cherchons à être autres que nous-mêmes
et, à force de briser, nous avons très mal.
Peur, mais.
J'emprunte ce passage
foule le sol sous le ciel de mes désirs
arrive à une frontière
la franchis
sors de mon territoire.
Un long temps.
fils de fer
de cuivre
et anneaux
cordes
gibecière
pinces
et ciseaux
Soubresauts de perdrix
Te voilà pris
Nous attendons, patients, son retour. Nous attendrons jusqu'à n'en plus
savoir quoi. Nous attendrons jusqu'à en oublier qui est notre père. Nous
attendrons jusqu'à douter de sa promesse. L'attente devient le cœur de
notre existence, le noyau des heures que nous enveloppons des plus
belles images que nos rêves peuvent produire.
J'habille mon frère de ses peaux. Je les place par-dessus son habit de
neige usé. L'habit qui m'a autrefois appartenu. La peau de loup drue et
brillante sur sa poitrine pour le tenir au chaud. Le loup fera de lui un
grand chasseur. J'enserre son cou d'une fourrure de lynx. Autour de son
visage, un col roux tacheté de noir. Mon frère devient grâce à moi, un
petit roi aux secrets bien gardés. Je fixe la peau de renard sur son ventre
rond. Il va devenir un petit garçon bien rusé. J'attache le tout avec des
lacets de cuir qui passent autour de son dos et ses cuisses. Maintenant
qu'il est protégé, il peut affronter l'inconnu et la dureté de l'hiver. Et
surtout, il peut écouter la voix du père dans le frottement des fourrures.
Mon père m'a donné ces peaux de bêtes qu'il a lui-même chassées. Je les
ai nettoyées à l'aide d'un couteau, je les ai graissées. Ma sœur a fixé des
lanières de cuir à l'aide de fils de nylon. Je ne me sépare plus jamais de
mes peaux.
Lorsqu'il les égare, il faut remuer ciel et terre pour mettre la main dessus.
Lorsque les peaux se déchirent par usure, je passe de longues heures à
les raccommoder. Je me penche patiemment sur mon ouvrage et perfore
la matière revêche. Au fil du temps, les morceaux se sont multipliés et
supportent un nombre toujours croissant d'écheveaux et de nœuds.
Étroitement lovée,
je contiens mon corps,
tourne le dos
au jour qui me rattrape.
Nous simulons des attaques. Notre campement est tour à tour menacé
par une bande d'Amérindiens ou par des ours noirs en famine, tirés de
leur hibernation par la douceur de cet après-midi d'hiver. Et puis, nous
racontons les exploits de notre père . Nous décrivons dans les menus
détails sa patience lors du guet des proies. Nous apprécions son
exceptionnelle agilité. Ma sœur évoque la douceur du pelage des animaux
autrefois rapportés à la maison à la fin des journées de trappe. Je l'envie,
car elle a pu jouer avec ces bêtes raidies et fixer sans fléchir leurs yeux
vitreux.
guêtre de mon frère, toute piquetée d'étoiles, nous fait voyager. De notre
banquise, nous contemplons cet infini-là, à portée de main.
Crins désordonnés
corps en péril
emporté
peur de rompre.
Ma chair se déchire
mes os fendent.
90
Refuse de te disloquer.
Nous avons ramassé des branches pour faire un feu de camp. Ma sœur a
sorti des viandes encore à moitié congelées. Le feu réchauffera nos mains
et cuira les saucisses embrochées sur des perches. Pour combattre le
froid, nous faisons quelques pas, marchant inlassablement en rond. C'est
ma sœur qui, en premier, voit le point noir se découper à l'horizon. Elle
pose sa main sur mon bras. Je cesse tout mouvement.
Nos yeux se fixent sur le point sombre qui roule vers nous. Lui? Un autre?
Ne parlons pas. La tache sombre, grandissante, me pince de l'espoir de
son retour . Mon frère cherche à distinguer la gibecière jadis posée sur la
hanche. J'essaie de jauger la cadence de la démarche. À cette distance,
difficile de détailler la silhouette. Nous trouvons des signes de
reconnaissance dans toutes les formes que nous arrivons à discerner.
Chut! Regarde! Si ce n'était pas le père, mais un homme semblable au
père qui s'amène vers nous?
Cette expression me rappelle ... Il me regarde comme l'a déjà fait ... Il
semble doux. Je veux me dégager mais il enserre solidement ma jambe.
Il y a eu des cris étouffés. Cela n'a pas duré. Elle insiste pour que je
retourne dans l'igloo. Je ferme les yeux et les oreilles, me protège avec
mes peaux. Je ne veux pas entendre les bruits sourds des corps qui
tombent dans la neige. Je ne veux pas voir le sang qui colore le sol glacé.
Je prends les pinces et taille les fils à collets. Je les tords jusqu'à ce qu'ils
cèdent. Je coupe et recoupe jusqu'à avoir du métal plein les mains. Des
petites étoiles brillantes ... Je serre les poings.
92
Elle guette,
rigoureusement,
sans jamais plus faillir.
Crins désordonnés
corps en péril
emporté
peur de rompre.
93
Ma chair se déchire
mes os fendent.
Refuse de te disloquer.
ma main sur mes lèvres n'endigue rien ça passe par-dessus entre mes
doigts vacarme et désordre je ...
Litanie inarticulée
complainte stridente
difficile à supporter.
pa pa pa pa pa pa pa pa pa pa pa papa parle-moi
parle-moi papa parle-moi
parle-moi papa parle-moi
pa pa pa pa pa pa pa pa .. .
je .. . parle-moi papa pa pa
pa pa pa ...
lièvre raidi
sur plancher froid
jouet au pelage doux
cadeau de mon père
95
animal fort
d'avoir affronté la mort
héros endormi
en allé
de l'autre côté
dans la cuisine
on éventre les bêtes
les viscères tombent
bruit sourd sur le journal ouvert
carcasses bientôt vides
qu'on suspend aux poignées des portes d'armoire
au ventre il y a la peur
peur intenable qu'il disparaisse
de la pointe du couteau
rejeter le foie
conserver le cœur
bouche révulsée
ventre noué
97
manque
malédiction
impriméé
dans la chair
Il faut la mort du père pour replacer cette douleur dans la vie, pour en
faire une chose parmi d'autres. Une peine immense qui côtoie
l'impétuosité du désir.
Beaucoup plus tard, c'est la mort qui m'a tirée de mes rêves, du silence et
du temps de l'enfance.
La mort m'a traversée tout entière et m'a donné ce père tant désiré.
aujourd'hui
j'ai une envie de lumière
mes yeux papillotent
mon bras cache mon visage
je supporte mal la lumière
Paméla Vallée
Juillet 2013 à avril 2014
ANNEXE A
Le petit frère ne répond pas et reste prostré au sol dans un coin de la plate-
forme. La vigile se tient à l'autre extrémité, tout près de l'escalier.
La vigile : Je t'ai cherché tout l'après-midi. .. Voyant que le petit frère ne dit rien.
On rentre! J'ai pas dormi aujourd'hui, il faut rentrer!
Silence.
La vigile lance un sac au petit frère, il s'agit d'une gibecière. Le petit frère se
précipite sur le sac, le passe par-dessus son épaule et le serre contre lui.
La vigile attend une réaction du petit frère. Elle démontre son impatience.
Temps.
La vigile : Une fois n'est pas coutume que tu m'as dit... J'pense que j'ai été bête
de t'croire! Temps. Hé! J'peux pas passer mes journées à t'chercher sur les
terrains de la raffinerie! Pis j'dis quoi quand l'école téléphone chez nous?
La vigile : Bon! Enfin, tu t'décides à faire un signe ... Elle s'approche de lui. T'es
tout sale.
Elle va pour lui frotter le front. Il s'empare de sa main, la plaque sur sa joue.
La vigile : C'est correct! J'suis là! C'est correct! Tout va s'arranger ... Viens! On
va aller jaser à maison.
99
Le petit frère aux peaux de loup : Y a des microbes à maison pis y a des
m icrobes à l'école! C'est pour ça que j'suis parti!
La vigile descend de la plate-forme . Lorsqu'elle est hors de vue du petit frère, elle
s'immobilise. Long temps.
Le petit frère aux peaux de loup : Qu 'est-ce que nos parents feraient dans
cette situation-là?
Temps .
La vigile : Lui, t'attacherait par une patte et te traînerait comme un gibier raidi
par la mort! Pause . Elle ... rirait . Elle ne te prendrait pas au sérieux ... Et tu la
suivrais!
La vigile : Moi, je suis sûre que les parents te donneraient juste une bonne
fessée!
Le petit frère aux peaux de loup : Tu t 'mélanges dans tes menteries! T'as dit
qu 'ils m'aimaient! Qu'ils m 'aimaient tellement! Qu'ils avaient des yeux que pour
moi , pour moi seulement, que j'éta is leur p'tit chou, leur chouchou ...
La vigile : Bon ... T'as encore eu une crise ... C'pas grave. Viens à maison, on va
en parler.
Temps.
Le petit frère aux peaux de loup : Pourquoi pas en parler tout de suite? Tout
est sale à l'école pis c'est pas mieux à maison ...
La vigile : Je te l'ai déjà dit, j'suis sûre que tu es immunisé. Y a aucun risque
que t'attrapes quoi que ce soit! Écoute! Je le sais parce que quand on était plus
jeunes, on baignait dans les microbes, on a été immunisés ...
Temps .
Le petit frère aux peaux de loup en même temps que La vigile : Nous vivions
aux grands vents. Dans ce temps-là ...
La vigile : Oui. Mais je veillais, je veillais ... J'ai toujours veillé sur toi pis tu
l'sais ... Le guenilleux t'a touché pour t'immuniser. C'est pour ça que je l'ai laissé
venir.
Le petit frère aux peaux de loup : Ah! Tu dis n'importe quoi. .. Je pense pas
que les microbes, ça se développe sur une banquise! Puis, à part ça, qu'est-ce
que le guenilleux faisait là?
Soudainement/ La vigile reçoit les peaux de loup du petit frère par la tête. Elle les
ramasse et constate qu 'elles sont en piètre état.
Le petit frère aux peaux de loup : Est-ce que tu vas les réparer rendus à la
ma ison?
Le petit frère se dirige vers sa sœur qui est soulagée de le voir descendre. Fade
out.
ANNEXE B
Le frère : Y a un gars qui a dit qu'il y avait eu des pourparlers avec une
multinationale américaine. Une grosse firme qui voudrait racheter les terrains,
qui démantèlerait l'usine pour en faire ...
Le frère : C'est sûr! Madame sait tout. Madame l'aurait su avant les autres.
Madame se vante d'avoir ses entrées au syndicat et chez les patrons. On se
103
demande comme tu les trouves tes informations! Madame joue sur les deux
tableaux. Il lui lance un autre coussin . C'pas dean dean ton affaire!
La sœur : Toujours sans bouger. J'en ai assez faite pour le syndicat que j'trouve
ça dégueulasse qui m'aient rien dit.
Le frère : C'est assez précis. C'est Dugas qui l'a dit à Marc. J'étais là par hasard,
ils m'ont pas vu, j'ai tout entendu.
Le frère : J'me suis dit, qu 'est-ce qui est rouge là - bas? J'ai pensé, c'est elle,
c'est elle qui passe . C'était elle, j'avais raison ... Ça ex plosé ben fort, plusieurs
coups comme un feu d'artifice. Une pétarade. Il fallait s'boucher les oreilles. Moi
ça m 'surprend pas. J'ai toujours su qu'était capable de grandes choses, de choses
dangereuses même. Pis les choses dangereuses, ben ça arrive que ce soit aussi
ies plus belles ... J'ai vu tout ça quand j 'étais encore dans mon char. J'me suis tout
d'suite arrêté. J'ai commencé par voir une première étincelle, un pétillement . J'ai
entendu un crépitement pis bang, ça s'est mis à exploser. La maison était déjà
en train de flamber. Pis c'est là que j 'ai vu une forme sortir du brasier. Ça
m 'surprend pas d'elle parce que j'ai toujours pensé qu 'à brûlait par en dedans.
Elle le savait peut-être pas, mais a brûlait pis à savait pas quoi faire avec ce feu-
là . Aujourd'hui, le vent a soufflé pis ça l'a emporté. Elle était belle dans
l'explosion . Écarlate! J'ai une sœur écarlate qui est partie on sait pas où ... Après,
on aurait dit qu'à s'en allait vers la raffinerie. On aurait dit qu'à s'déplaçait en
roulant, aspirée ... A s'est arrêtée pis elle a comme dansé sur place. J'ai pensé au
feu d'la Saint-Jean . Dans ma famille, y disaient que le feu d'la Saint-Jean nous
brûle pas quand on y touche. Je veux dire, quand l'feu est éteint. Y a du monde
qui prennent des tisons ben rouges dans l'feu pour se protéger toute l'année
contre le malheur. C'est peut- être pas juste des histoires de grand - mère ... Je l'ai
perdu de vue. Y'avait de plus en plus de monde autour de notre ma ison. Toute la
ville était là, à regarder notre maison flamber. Les pompiers sont arrivés. Pis y
avait encore du monde qui arrivait . Tout l'monde parlait en même temps. Les
pompiers sont entrés dans maison pis ils ont dit qu'ils ont trouvé personne. J'me
suis dit, a va pas faire ça ... J'la voyais plus ... Pis la police qui me questionnait...
J'ai eu un flash. Tout à coup j 'ai eu peur qu'a soit montée là ... sur notre plate-
forme. J'ai failli partir après elle, mais j'étais figé sur place. A allait peut-être se
jeter en bas ... J'leur ai dit que ma sœur éta it partie, j'étais sûr qu 'y ava it
personne dans maison pis que j'comprenais pas c'qui c'était passé. De loin, j'ai
vu qu 'était arrivée ... A devait avoir une lampe dans les mains. J'ai vu un point de
lumière sur fa plate-forme. Y a juste moi qui l'a remarqué. C'est sûr que tout
l'monde était fasciné par l'incendie ... Pis les pompiers qui s'affairaient... Pis tout
l'temps que la maison a brûlé, est restée là. Ça devait être un spectacle ben
spécial vu d'en haut.
Pis a s'est éteint... J'veux dire ma sœur ... A dû éteindre sa lampe. J'ai plus rien vu
d'autre que les lumières d'la raffinerie. Juste du noir dans l'coin de la plate-
forme . Pis des ruines calcinées en face de moi. À partir de cette nu it - là, y a plus
rien qui a été pareil.
105
Le frère tourne autour des ruines de la maison. Il prend un morceau de bois brûlé
et l'emporte avec fui.
ANNEXE D
Le père est dans la cuisine quand la sœur entre. Elle a les bras chargés de sacs
d'épicerie. Sur la table, on voit des verres d'eau à demi vides, une publicité de
l'agence immobilière, un contrat de vente, des stylos. Le père se tient appuyé au
comptoir, légèrement penché vers l'avant. Il se regarde dans la glace accrochée
au-dessus de l'évier. La sœur entre et voit son père de dos. Les regards se
croisent dans la glace.
La sœur : Ça c'est l'boutte. C'est écœurant c'que t'as fait là. Tu l'sais que
j'voulais pas.
La sœur : J'ai pas été raisonnable? Toute ma crisse de vie j'ai pas été
raisonnable?
Silence.
Silence.
Tu trouves pas qu'j'en ai pris soin de ma mère quand a était malade? Tu trouves
pas que j'ai passé ma vie à m'occuper d'eux autres? J't'ai jamais faite de trouble!
J't'en ai-tu fait? Temps. J't'en ai tu faite du trouble, hein, hein? J'ai tout l'temps
été à mon affaire, tout l'temps correct à l'école. J'ai pris une job, j'ai pas chialé,
j'ai fait ma part, j'ai ramené ma paye à maison. J'me suis pris en charge. Y en a
qui dirait que j'étais ben jeune pour lâcher l'école pis travailler. J'ai-tu chialé? J'tu
tombée dans drogue, dans l'alcool? Est-ce que j'ai été irresponsable? Hein? J'ai tu
107
été irresponsable? Est-ce que j'ai laissé tomber mon frère? Hein? Je t'ai pas
rendu service moi? J'ai pas été une fille ben correct, pas d'trouble même, comme
tu disa is à tes amis? Ma fille, est pas d'troubles .. . C'est juste ça qu'tu voulais,
avoir la paix pis tu l'as eu! L'as- tu eu? Viens pas m'dire que tu l'as pas eu la
paix ...
Le père : Y'é pas question de t'ça. Là on parle d'une situation qui a changé. Ça
rien à voir avec toi. J'ai pas l'choix d'vendre pis tu l'sais. J'pas pour laisser
s'perdre l'argent d'la maison ...
La sœur : C'est tellement important qu 'tu perdes pas une cenne! Surtout pas
perdre une cenne .
La sœur : Est- ce que j'suis du gaspillage d'argent moi? C'est ça qu 'tu penses?
Tes enfants, c'est du gaspillage d'argent!
Le père : Tu dis n'importe quoi parce que t 'es fâchée. Ça aucun rapport! Tu l'sa is
qui faut vendre avant qu'il soit trop tard. Tu l'sais que j'peux pas m'permettre de
perdre la maison. J'roule pas sur l'or.
La sœur : T'en fais pas, ça, on l'sait. Depuis l'temps, on l'a compris!
Le père : Qu 'est-ce que tu veux qu 'j'te dise? L'argent ça pousse pas dans arbres.
C'te maison là, a m 'a coûté cher à entretenir pis y faut que j'récupère c'que j'ai
mis.
Silence .
La sœur : Moi, j'me prends pas en mains! J'ai rien que fait ça m'prendre en
mains, depuis qu'j'suis une enfant! J'ai pas eu l'droit d'avoir une enfance moi! Tu
trouves ça normal?
Silence.
Le père : Moi j'pensais que ça allait faire ton affaire de déménager. À t 'entendre
elle était trop petite, trop vieille, pas assez bien pour toi, c'te maison - là. Tu
voulais tellement partir. Ben là, ça y est, c'est l'temps de t 'en aller.
Silence.
108
La sœur : J't'ai attendu p'pa. J'ai toujours pensé qu'tu reviendrais t'occuper de
nous autres.
Le père : Voyons, qu'est-ce tu dis là? Vous êtes grands. Vous avez plus besoin
de moi.
La sœur : J'ai toujours voulu croire que mon père était pas là souvent parce qu'y
était trop occupé. Qu'il reviendrait quand y pourrait, qu'il se souviendrait qu'y
avait une fille pis un fils, qu'il voudrait les retrouver un jour... Maintenant, je l'sais
que c'est pas vrai. Tu voulais pas nous voir. Tu nous aimes pas ...
La sœur : J'ai même l'impression que t'as peur de nous autres ... J'ai jamais vu
tes yeux, tu m'as jamais vraiment regardée ...
La sœur : Je m'aime pas parce que tu m'as jamais aimée. J'ai pas confiance
parce que t'as jamais crû en moi. Y'a aucun homme qui m'aime. Les hommes me
prennent pis m'jettent comme un vieux sac. C'est ça ma vie. Pis j'toujours en
train d'chercher qu'est-ce que j'ai fait de pas correct... Chus toujours en train
d'me reprocher quelque chose. J'me dis : cette vie-là, qu'est-ce que j'ai fait pour
qu'à soit de même? Pis j'm'en veux ... Tout ça parce que j'suis pas sûre, en
dedans, que j'suis correcte, que j'vaux quelque chose. Des fois, j'suis même plus
sûre que j'existe. J'me demande si ma vie c'est un rêve, ou un cauchemar, j'me
demande si j'vis une vraie vie ... Tu m'as jamais vraiment regardée. Est-ce que ça
existe quelque chose qu'on voit pas? Hein? Dis-le-moi, est-ce que j'existe? Est-ce
que j'existe pour vrai? Réponds-moi!
Elle se rue sur son père et le frappe de toutes ses forces en lui demandant de
répondre. Il essaie de se protéger, puis, voyant qu'elle ne cesse de le frapper, il
tente de la neutraliser. L'empoignade dure longtemps, jusqu'à ce qu'ils soient
épuisés.
Le père : Si je t'ai pas regardée, c'est pas parce que t'existais pas, c'est parce
que j'en étais pas capable. J'suis pas capable de te regarder, j'sais pas comment.
J'ai jamais su comment être bien avec vous autres. Vous pis votre mère, vous
me preniez tout. J'me sentais coincé dans une vie que j'voulais pas. Vous voir,
j'sais pas pourquoi, ça me rappelait la misère de mon enfance. Vous en
demandiez tellement, toi, pis ta mère. Comme si c'que j'donnais était jamais
assez. Y en fallait toujours plus. J'avais peur d'être vidé de mon sang. C'est peut-
être pas correct, mais j'ai voulu vivre moi aussi, faire c'que j'voulais dans vie,
être libre un peu, en dehors d'la job ... J'ai juste voulu profiter un peu. J'ai sauvé
ma peau, j'ai sauvé ma vie en faisant ça. C'est peut-être pas correct, mais j'ai
pas pu faire autrement. J'ai jamais su comment vous amener avec moi dans c'te
liberté-là. Peut-être que c'était juste une petite liberté, juste assez grande pour
109
une personne, mais pas assez pour plusieurs. Même deux, ça rentre pas là-
dedans. C'est peut-être pour ça que j'suis juste ben tu seul.
Temps.
La sœur : T'as jama is pensé qu'y en a d'autres qui m 'ont vue ... Ceux-là, t'aurais
pu les empêcher d'me prendre ... J'ai trop cherché ton regard papa. Je l'ai cherché
partout, dans les yeux des autres. Je me su is fait mal à cause de ça. Je l'sais
asteure que je l'trouverai jamais. J'vas rester avec c'te manque- là toute ma vie.
J'ai beau t 'haïr pour ça , ça change rien. Y'é trop tard. Le mal est fait. Va -t 'en .
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