Le Libéralisme Politique Et Le Pluralisme Des Conceptions Du Juste. Jusqu'où Peut Aller La Tolérance Politique ?
Le Libéralisme Politique Et Le Pluralisme Des Conceptions Du Juste. Jusqu'où Peut Aller La Tolérance Politique ?
2025 14:18
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RÉSUMÉ
Cet article explore les conséquences pour le libéralisme politique de considérer l’exis-
tence d’un pluralisme raisonnable au sujet des différentes conceptions du juste.
Comment une conception publique de la justice peut se développer malgré un dés-
accord raisonnable et profond sur les termes mêmes de cette justice ? En comparant
le libertarisme, la justice comme équité et l’égalitarisme strict, il sera montré que
les concepts fondamentaux de ces conceptions du juste sont essentiellement
contestés. En guise de solution, deux conditions seront suggérées afin de faire en
sorte que la conception publique de la justice en soit une de tolérance politique :
premièrement, elle devra se baser sur une liste de droits minimaux reconnus par les
différentes conceptions raisonnables du juste; et deuxièmement, si la conception
publique de la justice a pour ambition de se développer au-delà du dénominateur
commun, elle devra offrir des mesures compensatoires à ceux supportant des
conceptions du juste plus restrictives. À certains égards, cette problématique et ces
accommodements s’apparentent à ce qui est déjà proposé au sujet de multicultu-
ralisme.
ABSTRACT
This paper explores the implications for political liberalism of acknowledging that
there is a reasonable disagreement among competing conceptions of justice. How
can a public conception of justice be designed while still respecting the views of
those who strongly disagree with it ? By confronting libertarianism, justice as fair-
ness, and strict egalitarianism, it will be claimed that the core concepts of theses
theories are essentially contested. As a solution, two conditions will be suggested in
order for the public conception of justice to be one of political toleration: first, it
ought to be based on shared agreements with regards to minimal rights; secondly,
if it wishes to go beyond that minimal baseline, those who support more restrictive
4
conceptions should receive some compensation. In some aspects, this issue and its
accommodations resemble the ones faced in the multicultural contexts.
In formulating such a conception [of
justice], political liberalism applies the
principle of toleration to philosophy
itself. (Rawls 2005, 9-10)
tables pour tous, considérant que les citoyens, libres, égaux, possédant un sens
de la justice ainsi qu’une conception du bien qui leur est propre, ne partagent pas
la même doctrine compréhensive du bien.
Or, même l’idée de demeurer dans la sphère politique recèle de nombreux pro-
blèmes. Il existe après tout un pluralisme des conceptions du juste. Celles-ci se
font compétition pour déterminer quels sont les principes publics de justice et
sont généralement irréconciliables entre elles. Il devient alors difficile de juger
laquelle est la plus juste et la plus légitime sans rapidement tomber dans des
débats philosophiques et moraux que le libéralisme politique préfèrerait éviter,
du moins autant que possible. De plus, il ne semble pas exister d’arbitre neutre
pour trancher le débat.
Si une conception de la justice est publiquement établie2, elle devra certes gagner
la plus large adhésion possible, mais aussi trouver des raisons pour que ceux qui
sont en désaccord raisonnable avec celle-ci puissent néanmoins l’accepter. Le
pluralisme des conceptions du juste évoque donc l’idée de tolérance politique,
et doit ainsi trouver des raisons à la tolérance mutuelle, malgré des désaccords
5
Pour analyser ce problème, cet article se divise en trois parties. La première par-
tie expose le pluralisme des conceptions raisonnables du juste, c’est-à-dire le
fait qu’il existe plusieurs candidats raisonnables à la conception publique de la
justice et que ceux-ci sont généralement incompatibles. L’égalitarisme strict ainsi
que le libertarisme seront identifiés comme exemples de conceptions du juste
concurrentes à la justice comme équité de Rawls. La deuxième partie élabore
l’idée que les concepts centraux de la philosophie politique sont essentiellement
contestés, ce qui signifie que plusieurs conceptions raisonnables du juste peuvent
y faire référence de manière incommensurable tout en étant chacune convaincue
de détenir la seule bonne interprétation. La troisième partie examine les solutions
à cette impasse, premièrement en critiquant la thèse de Gray (1978) selon
laquelle il faudrait adopter une justice procédurale; deuxièmement en proposant
de développer une conception de la justice par dénominateurs communs; troi-
sièmement en étudiant la possibilité d’accorder des mesures compensatoires,
voire un droit de sortie, à des minorités se sentant lésées par une conception
publique de la justice voulant se développer au-delà de la justice par dénomina-
teurs communs. Cette dernière sous-section se divisera elle-même en trois par-
ties pour répondre aux problèmes suivants : une objection provenant des
VO LU M E 8 N U M É RO 2 AU TO M N E / FA L L 2 0 1 3
conceptions plus exigeantes du juste, l’éducation des enfants, puis les mesures
compensatoires dans une société libertarienne.
La thèse centrale qui sera défendue est qu’étant donné le fait du pluralisme des
conceptions raisonnables du juste, la conception publique de la justice doit, pour
être légitime, accorder une place centrale à la tolérance politique envers les
autres conceptions raisonnables du juste. C’est pourquoi, si elle se construit au-
delà de la justice par dénominateurs communs, elle devrait accorder des mesures
compensatoires. Ce recours à des mesures compensatoires s’apparente à ce qui
existe déjà pour accommoder la diversité religieuse et culturelle.
1. LE FAIT DE LA PLURALITÉ DES CONCEPTIONS
RAISONNABLES DU JUSTE
Rawls admet sans détour que différents candidats peuvent être considérés
comme conception publique de la justice : “There are many liberalisms and rela-
ted views, and therefore many forms of public reason specified by a family of
reasonable political conceptions. Of these, justice as fairness, whatever its merits,
is but one.” (Rawls 2005, 450) Il reconnaît que l’adoption de la justice comme
équité, bien que moralement3 souhaitable et politiquement légitime, demeure
une question spéculative : “Whether justice as fairness (or some similar view)
can gain the support of an overlapping consensus so defined is a speculative
question.” (Rawls 2005, 15)
lement plus. En revanche, comme il a été dit, cela laisse encore de larges possi-
bilités. La première question est de déterminer si des conceptions du juste
comme l’égalitarisme strict et le libertarisme peuvent se qualifier « raisonna-
bles ». Si oui, ces conceptions ne peuvent-elles pas être appréhendées comme
candidates à la conception publique de la justice ?
Rawls ne semble pas penser que ce soit le cas du libertarisme. Outre le fait que
cette théorie n’accorde pas d’importance aux moyens disponibles pour exercer
sa liberté (voir §2.2.), elle n’est pas fondée sur l’idée d’un contrat social (Rawls
2005, 262-265), sans compter le problème des conditions initiales qui ne pro-
viennent généralement pas d’une situation juste. De ce fait, le libertarisme peut
conduire à des situations injustes si les institutions de base de la société ne sont
pas guidées et réinitialisées par des principes de justice provenant d’une position
originelle (Rawls 2005, 265-269). Ces arguments ont bien sûr leur mérite, mais
négligent le fait qu’ils ne portent pas – ou peu – contre ceux partageant une
conception complètement différente du juste. Du point de vue des libertariens,
leur conception est parfaitement raisonnable en ce sens qu’elle peut être adop-
tée par n’importe qui (c’est-à-dire, peu importe la conception compréhensive
des citoyens) et qu’elle considère tous les citoyens comme libres et égaux. Les
partisans des autres conceptions du juste devraient alors expliquer que les liber-
tariens ne comprennent pas bien le sens de liberté et d’égalité, mais comme il
sera vu à la section §2.2., le problème est que ces concepts sont essentiellement
contestés. À cause de cela, soutenir qu’une conception du juste est injuste ou
inéquitable s’apparente toujours à une pétition de principe, car ces autres concep-
tions du juste définissent autrement ces mêmes termes politiques.
cette conception. Il semble plutôt présumer que la justice comme équité est plus
réaliste et efficiente, tout en étant suffisante du point de vue de la justice. Or, du
point de vue du libéralisme politique, rien n’exclut à priori la candidature d’un
égalitarisme strict. Et du point de vue de cette conception en question, c’est plu-
tôt la justice comme équité et les autres conceptions du juste qui se révèlent insa-
tisfaisantes et injustes. Les égalitaristes ont des arguments forts contre les autres
conceptions du juste, de sorte qu’il devient nécessaire de trouver des arguments
politiques de tolérance pour que ceux-ci acceptent de vivre dans une société qui
n’endosse pas leurs principes.
chrétienne que dans une doctrine humaniste ou purement politique. Dans tous les
cas, les différentes conceptions raisonnables du juste devront se prononcer en
respectant l’idée de la raison publique, et à ce moment, elles seront accessibles
pour toutes les conceptions compréhensives du bien.
Il est bien sûr insuffisant de montrer que la définition du concept en question est
contestée, ou qu’elle est contestable. Il faut montrer que le différend conceptuel
est à ce point profond qu’il ne semble pas possible de pouvoir le régler de
manière objective (Gray 1977, 338-339). Certains commentateurs pensent que
cette contestabilité essentielle s’explique pour des raisons normatives, donc par
des différences de perspectives axiologiques. Cela semble particulièrement
approprié au sujet de concepts sociaux et politiques.
Cette interprétation est d’autant plus appropriée que, du point de vue du libéra-
lisme politique, ce débat autour du statut du concept de concepts essentielle-
ment contestés doit être accueilli différemment. Le libéralisme politique ne
s’intéresse pas à la vérité de ces questions (qu’elles portent sur le statut de la
notion ou sur les potentiels concepts essentiellement contestés), il ne recherche
donc pas à déterminer quel parti a raison. Il cherche plutôt à comprendre ce que
9
Bref, le fait que les concepts politiques soient essentiellement contestés illustre
la difficulté de se prononcer sur la conception publique de la justice sans adop-
ter une conception particulière du juste :
Qui plus est, le problème ne concerne pas uniquement le fait que ces concepts
politiques sont essentiellement contestés, mais aussi que leur utilisation présup-
pose généralement une série d’autres concepts tout aussi controversés :
Autrement dit, ces concepts sont rarement isolément contestés. Il devient donc
difficile d’appréhender l’objet du politique et des attentes envers la justice sans
se heurter à une panoplie de concepts étant aussi essentiellement contestés. Au
risque de se répéter, il devient surtout difficile d’aborder le problème de la
construction de la conception publique de la justice sans adopter une conception
du juste déjà essentiellement contestée. Et le libéralisme politique ne peut pas,
par lui-même, déterminer quelle est la bonne définition, car il ne doit pas se pro-
noncer sur des problèmes philosophiques. Il devient donc inévitable d’admettre
ce pluralisme des conceptions raisonnables du juste comme un fait indépassable.
3. LA TOLÉRANCE POLITIQUE
À partir de ce constat, le défi est d’imaginer la cohabitation politique et la
mutuelle acceptation de règles pour le vivre-ensemble, alors qu’une diversité de
conceptions raisonnables du juste se distingue fondamentalement. Est-il possi-
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ble de fonder une conception publique de la justice sous ces conditions ? Pre-
mièrement, la solution proposée par Gray d’adopter une justice procédurale sera
critiquée. Deuxièmement, la position voulant que la conception publique de la
justice doive se développer par une justice minimale des dénominateurs com-
muns sera suggérée. Troisièmement, l’idée d’accorder des mesures de compen-
sation dans les cas où la conception publique de la justice pourrait aller au-delà
de la justice minimale sera étayée.
3.1. Au-delà de la justice procédurale
Selon Gray (1977), le fait de reconnaître que les concepts politiques sont essen-
tiellement contestés implique que nous abandonnions la prétention d’aboutir à
un absolutisme et que nous endossions ainsi un pluralisme moral et épistémo-
logique : “For if none of the rival uses of our basic concepts can be logically pri-
vileged over any other, are we not all but committed to tolerance of diversity, and
to the project of promoting a mutual and interminable conceptual enrichment
through maintaining permanent dialogue ?” (Gray 1977, 335) Pour l’instant,
cette proposition est cohérente avec l’esprit du libéralisme politique de Rawls;
Gray (1977, 336) parle même explicitement d’un libéralisme pluraliste11.
Cependant, dans son article de 1978, Gray va plus loin sur le plan normatif et
pense que le fait que les concepts politiques soient essentiellement contestés
conduit à l’adoption d’une justice procédurale (Gray 1978, 399-402). Malheu-
reusement, il donne peu de détails sur la question de savoir quelles seraient les
modalités d’une telle justice12, mais il est déjà possible d’examiner cette idée en
reprenant certaines critiques que Rawls (2005, 421-433) formule à l’endroit de
la justice procédurale en général.
12
justes ? Sinon, quelle doit être la procédure ? Si celle-ci n’est pas fixée à priori,
quelle doit être la procédure pour déterminer quelle procédure il faudrait juste-
ment adopter ? Ce problème est vulnérable à une régression à l’infini et risque
toujours l’arbitraire. Troisièmement, il est difficile de voir la justice procédu-
rale autrement que comme un modus vivendi, c’est-à-dire un certain point
d’équilibre visant à étouffer des hostilités ou des tensions sociales, n’ayant donc
qu’une fonction instrumentale et contingente. Le problème, ici, est que cela mine
la stabilité de la communauté politique à long terme, car si l’un des partis a un
avantage à violer la justice, il le fera, alors que dans la formation d’une concep-
tion politique de la justice, le citoyen s’y reconnaît moralement beaucoup plus
grâce au consensus par recoupement (Rawls 2005, 147-149). Quatrièmement,
même certains théoriciens défendant la justice procédurale, comme Habermas,
finissent par intégrer des éléments substantiels, ce qui révèle que son élaboration
théorique paraît plutôt difficile sans tomber dans une justice plus substantielle.
Cinquièmement, respecter les procédures peut rendre le processus légitime, mais
cela ne le rend pas juste pour autant13. Ce sont les conceptions du juste qui infor-
ment cette dernière.
publique de la justice qui puissent s’avérer légitimes pour le plus grand nombre
de citoyens.
damentales négatives dont tous les citoyens jouiront de manière égale. Par
exemple, les libertés d’association, d’expression et de conscience devraient être
facilement assurées, en plus des droits fondamentaux. Il n’y a rien de novateur
à propos de cette idée. Ce faisant, le libéralisme politique ne devrait pas seule-
ment se restreindre à la sphère politique, il devra aussi se contenter d’être pra-
tique. Il devra accorder des libertés et des droits fondamentaux sans présupposer
quel est leur véritable conception ou fondement. En ce sens, il devra tenter d’ou-
trepasser le caractère essentiellement contesté des concepts en insistant seule-
ment sur leur valeur pratique, et non sur leur acception. Un consensus par
recoupement devrait permettre aux différents citoyens d’accepter ces principes
malgré leur conception particulière du juste et des termes politiques15.
Un problème se pose cependant à l’emploi de l’idée des dénominateurs com-
muns : il pourrait être objecté qu’elle contredit la notion de concepts essentiel-
lement contestés. Comment peut-on penser un accord alors que les définitions
des concepts sont essentiellement contestées ? Pour répondre à ce problème, il
faut insister sur le caractère pratique de ces concepts. Entre autres, l’espoir est
de pouvoir graduer de manière linéaire les différentes acceptations d’un concept
de manière à ce que certains disent qu’il est insuffisant et d’autres trop exigeant.
Ainsi, ceux disant qu’une définition particulière est « insuffisante » ne rejettent
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pas en bloc les idées déjà inscrites. Par exemple, au sujet de la liberté, rares sont
ceux qui sont en désaccord avec la liberté comme non-intervention. Ils croient
plutôt que la liberté représente plus que cela, comme avoir la possibilité de réa-
liser quelque chose – ils estiment même qu’il est injuste de s’en tenir à de tels
droits négatifs et de négliger les autres droits, comme les droits socioécono-
miques. Quoi qu’il en soit, comme il a été dit, ces dénominateurs communs ne
doivent pas être recherchés sur la définition des concepts, mais plutôt sur leurs
implications pratiques.
Par contre, ils ont quand même le droit de développer une conception publique
de la justice plus près de la leur, à condition d’offrir des compensations aux
autres. De cette manière, la conception publique de la justice n’est plus imposée.
De plus, ils s’assurent de respecter la neutralité des buts, car une telle concep-
tion publique de la justice, allant au-delà de la justice minimale, ne désavantage
pas les conceptions raisonnables du juste plus restrictives si elle leur permet
d’être poursuivies par le recours à des compensations.
Elle n’impose pas non plus de résultat prédéfini, car celui-ci dépendra beaucoup
des groupes sociaux qui composent la société et du progrès des débats de justice
internes à la société (voir ci-contre, §3.3.1.), et variera en fonction de ceux-ci,
d’une société à l’autre. L’essentiel est que cette conception publique de la jus-
tice reflète un équilibre découlant des conceptions raisonnables du juste d’une
bonne partie des citoyens : “It is part of citizen’s sense of themselves, not only
16
Par contre, il est important que l’accessibilité aux mesures compensatoires soit
possible à condition que de telles mesures ne minent pas les avantages de la vie
en société pour les autres22. Autrement dit, elles ne doivent pas déséquilibrer la
stabilité et la pérennité des communautés politiques justement constituées et
devront sans doute, par conséquent, demeurer aussi marginales que possible.
Heureusement, si la psychologie morale que développe Rawls (2005, 81-86 et
140-142) est vraie, des institutions justes sauront engendrer des citoyens dont le
sens de la justice se conforme à de telles institutions; si une société parvient à
mettre en œuvre des principes justes de coopération sociale, les citoyens se déve-
lopperont en adéquation avec ceux-ci et sauront reconnaître les mérites d’un tel
système, de sorte que ceux qui ne s’accordent pas avec ces principes devraient,
par spéculation, demeurer marginaux. Cette hypothèse pourrait être aussi vraie,
même dans un cadre de pluralisme des conceptions du juste raisonnables.
Rather, justification is addressed to others who disagree with us, and the-
refore it must always proceed from some consensus, that is, from premises
that we and others publicly recognize as true; or better, publicly recognize
as acceptable to us for the purpose of establishing a working agreement on
the fundamental questions of justice. It goes without saying that this agree-
ment must be informed and uncoerced, and reached by citizens in ways
consistent with their being viewed as free and equal persons. (Rawls 1985,
229-230)
Or, s’il n’est pas possible d’atteindre un consensus plus étendu qu’une liste de
droits négatifs, force est d’admettre que les mesures de compensation sont peut-
être le dernier recours pour construire une structure de base de société plus exi-
geante qui ne viole plus la conscience des citoyens partageant une conception
raisonnable de la justice plus restrictive.
Une autre objection sérieuse serait d’avancer que le projet d’accorder des
mesures de compensation risque de miner trop sérieusement l’unité de la société
et la nécessité d’avoir des principes de société qui couvrent tous les citoyens. Est-
ce que la tolérance politique exige nécessairement de laisser les citoyens implan-
ter leurs propres conceptions raisonnables du juste ?25 Pourquoi la liberté de
conscience et d’association ainsi que la libre circulation des idées (ce qui sup-
pose le respect des différentes conceptions du juste) ne seraient-elles pas suffi-
santes ? La réponse est complexe et fait appel à différents éléments évoqués au
cours de cet article. De un, l’unité de la société devrait être garantie dans la
mesure où ceux bénéficiant des mesures de compensation ne font plus partie de
cette unité sociale; il est même possible que le reste de la société soit plus uni-
fié et coopératif, car les principes de justice de base auraient le loisir d’être plus
cohérents et constants, moins vulnérables à la pression politique des concep-
tions raisonnables plus restrictives du juste. De deux, il semble que la tolérance
19
Étant donné ces paramètres dans un tel contexte, la solution la plus raisonnable
pourrait être que les citoyens partageant une conception de la justice plus exi-
geante forment une microsociété où ils institueraient des mécanismes de justice
égalitaristes offrant différents services. Pour en bénéficier, des citoyens pour-
raient volontairement devenir membres de cette microsociété; les frais d’asso-
ciation varieraient en fonction des moyens des membres, comme l’impôt
progressif. Cette idée ne viole pas les principes libertariens et correspond à cer-
21
tains égards à l’idée de mini-États ne détenant pas de monopoles (un peu comme
chez Nozick 1974); en d’autres termes, cela ressemblerait à une assurance col-
lective à frais proportionnels. Quant au principe d’égalité d’opportunité, il serait
sans doute moins efficient dans le cadre d’une microsociété, mais pourrait être
minimalement encouragé par différentes mesures d’aide.
Un dernier problème mérite d’être abordé. Il pourrait être objecté que cette
approche paraît hautement individualiste, comme si le fait d’adopter une concep-
tion du juste était une affaire personnelle et privée, ce qui est pourtant contre-
intuitif et potentiellement contradictoire. En effet, si la justice désigne, selon la
célèbre expression, ce que l’on doit aux autres, il y aurait lieu d’espérer que la
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conception du juste œuvre plutôt à établir les rapports aux autres et à assurer
des institutions égalitaristes où chacun a sa place et sa juste part, et non simple-
ment ce que les individus doivent recevoir pour que leurs croyances politiques
soient respectées; la justice est, semble-t-il, forcément une affaire sociale, inter-
personnelle. Si le projet est de respecter les croyances de chacun, il est possible
qu’une logique libertarienne ait déjà gagné – et en effet, une construction par
dénominateurs communs semble d’avance favoriser les plus laxistes. Comment
concevoir un projet social à partir de telles prémisses ?
Une réponse complète ne peut être esquissée ici, car il faudrait étudier la possi-
bilité de développer une théorie du pluralisme des conceptions raisonnables du
juste qui serait moins individualiste ou qui pourrait évoluer au-delà de ce
modèle32. Mais cet individualisme a aussi sa raison d’être. Les conceptions du
juste font souvent partie, de manière profonde, de l’identité et des valeurs des
citoyens. Ces conceptions tendent à définir ce que les citoyens attendent rai-
sonnablement de leur société, voire à définir dans quelle société ils souhaite-
raient vivre, tout en sachant qu’une telle société serait offerte aux autres citoyens
en tant que personnes libres et égales. Il serait donc exagéré, à moins d’avoir
des raisons fortes pour le faire, que le libéralisme politique viole les croyances
fortes et raisonnables des citoyens – ce qui implique aussi de les forcer à parti-
ciper à l’effort collectif d’un projet social auquel ils ne croient même pas. C’est
pourquoi des mesures de compensation pourraient être offertes dans les cas où
un désaccord raisonnable prévaut, mais que des raisons publiques importantes
(comme la stabilité de la communauté politique ou la pérennité de la coopéra-
tion sociale) nécessiteraient de violer certaines conceptions du juste plus res-
trictives. Mais ce respect des convictions individuelles est justifié si et seulement
si les individus sont prêts à assumer les conséquences de leur conception rai-
23
sonnable du juste – autrement dit, un libertarien ne pourrait pas exiger une aide
sociale, à moins de renoncer à ses idées libertariennes et d’adhérer au projet de
coopération sociale où prévaut une redistribution déterminée par la conception
publique de la justice.
la justice qui se voit adoptée pour façonner les structures de base d’une société, au-delà du plu-
ralisme des conceptions du juste existant dans la société. Autrement dit, elle ne réfère pas
nécessairement à une conception politique du juste en particulier. Elle est dite publique par
opposition à privée, car seraient privées des conceptions du juste adoptées par des citoyens,
mais non par les institutions de la société.
3
Les conceptions du juste sont aussi des conceptions morales, sauf qu’elles se distinguent par
leur étendue (scope) : au lieu de traiter de plusieurs (ou de toutes les) sphères de la vie, elles
ne s’appliquent qu’à la sphère politique. (Rawls 2005, 13-14)
4
Il existe plusieurs formes de libertarisme – entre autres un libertarisme de droite, où les res-
sources non réclamées appartiennent au premier arrivé (sous certaines réserves), et un liber-
tarisme de gauche, pouvant admettre certaines redistributions étant donné la propriété
collective des ressources naturelles (Vallentyne 2012). Ce texte fera surtout référence au liber-
tarisme de droite, car en pratique, les libertariens de gauche peuvent accepter plusieurs
mesures des autres conceptions du juste plus exigeantes.
5
L’utilitarisme, qui se présente pourtant comme une conception de la justice, sera écarté de ce
travail. Une analyse plus approfondie permettrait d’étudier les conséquences sur la concep-
tion publique de la justice si des utilitaristes sont considérés dans sa construction. En revanche,
Rawls ne semble pas considérer l’utilitarisme comme une conception raisonnable, entre autres
parce qu’il s’agit d’une conception morale trop compréhensive (Rawls 2005, 11 et 260-261).
6
“Now once this variety of functions is disclosed it might well be expected that the disputes
in which the above mentioned concepts figure would at once come to an end. But in fact this
does not happen. Each party continues to maintain that the special functions which the term
‘work of art’ or ‘democracy’ or ‘Christian doctrine’ fulfils on its behalf or on its interpreta-
tion is the correct or proper or primary, or the only important, function which the term in
question can plainly be said to fulfil. Moreover, each party continues to defend its case with
what it claims to be convincing arguments, evidence and other forms of justification.” (Gal-
lie 1955, 168)
7
Voir aussi la définition de Gray (1978, 395) : “[…] I suggest that what makes a concept essen-
tially contested and gives any use of it an inherently controversial aspect, is that disputes
about its proper applications cannot be resolved by an appeal to the canons of logic or by
24
done whenever all accusations of injustice have been rebutted.” (Gray 1978, 399) Qu’est-ce
que cela signifie ? Si cette méthode correspond à l’idée qu’il y a justice lorsqu’aucune plainte
de justice n’est émise, cela est soit naïf, soit contradictoire avec le fait que les conceptions du
juste s’opposent. En effet, si par exemple la conception publique adopte des principes liber-
tariens, les autres conceptions du juste crieront à l’injustice, et vice versa. Pourquoi la pro-
cédure devrait privilégier l’une plutôt que l’autre ? La procédure potentielle de Gray serait
donc inapplicable. C’est pourquoi une interprétation générale de la justice procédurale sera
étudiée au cours de cette section. Ensuite, la solution proposée en §3.2. essaiera de résoudre
un dilemme semblable.
13
“Neither the procedures nor the laws need be just by a strict standard of justice, even if, what
is also true, they cannot be too gravely unjust. […] But before this point is reached, the out-
comes of a legitimate procedure are legitimate whatever they are. […] Legitimacy allows an
undetermined range of injustice that justice might not permit.” (Rawls 2005, 428)
14
Est-ce que l’on pourrait y voir un autre concept essentiellement contesté ? La section §3.2. du
présent article tentera d’expliquer qu’une conception publique de la justice peut aller au-delà
de la justice procédurale malgré le fait du pluralisme des conceptions raisonnables du juste.
En ce sens, elle pourrait être dite neutre si elle respecte chacune des conceptions raisonnables
du juste.
15
Est-ce qu’une telle chose est possible ? Cela mériterait d’être étudié plus en détail.
16
Comme le résume cet extrait : “[…] the basic liberties constitute a family, and that it is this
family that has priority and not any single liberty by itself, even if, practically speaking, one
or more of the basic liberties may be absolute under certain conditions.” (Rawls 2005, 357)
17
La question de savoir si cette approche est trop individualiste sera examinée dans la conclu-
sion.
18
Le concept de tolérance présuppose aussi d’avoir la possibilité effective d’intervenir pour
empêcher cette chose (A.J. Cohen 2004, 93-94). Dans ce cas-ci, il est question de tolérance
politique lorsque des partisans de conceptions du juste raisonnables en position de majorité
décident de ne pas imposer leurs conceptions, à moins de compenser les autres.
19
Il faudrait aussi étudier si ces coûts doivent être rétroactifs, c’est-à-dire s’ils devraient rem-
bourser les bénéfices, en tout ou en partie, de la vie en société dont ces citoyens ont joui avant
25
ce n’est pas parce que des partisans de certaines conceptions raisonnables du juste ont les
« meilleurs » arguments et la « meilleure » théorie que cela les autorise à imposer leur régime.
24
Voir supra, note 22.
25
Merci à l’un des deux commentateurs anonymes d’avoir insisté sur ce problème. J’ai ajouté
le présent paragraphe pour clarifier l’enjeu.
26
“[…] the ability of parents to raise their children in a manner consistent with their deepest
commitments is an essential element of expressive liberty. As Eamonn Callan rightly sug-
gests, parenting is typically undertaken as one of the central meaning-giving task of our lives.
We cannot detach our aspirations for our children from our understanding of what is good and
virtuous.” (Galston 2002, 102)
27
Nier cette diversité conduirait effectivement à un abus de pouvoir peu conforme au libéra-
lisme : “Conversely, one of the most disturbing features of illiberal regimes is the wedge their
governments typically seek to drive between parents and children, and the effort to replace a
multiplicity of family traditions with a unitary, state-administered culture.” (Galston 2002,
103)
28
De manière générale, comme il a été défendu au §3.3.1., la diversité des conceptions raison-
nables du juste devrait être enseignée. Il s’agit même d’un intérêt politique, d’une vertu
civique importante, et qui justifie une imposition dans le cadre du libéralisme politique.
(Macedo 1995)
29
Merci à l’un des commentateurs anonymes de m’avoir rappelé ce fait sociologique important
et qui m’a conduit ajouter le présent paragraphe.
30
Comme expliqué à la section 3.1, il existe plusieurs acceptions de la neutralité. La solution
proposée serait conforme à la neutralité des buts dans la mesure où laisser des facteurs socio-
logiques (comme les inégalités économiques) déterminer l’adhésion à une conception de la
justice contrevient à l’idée de donner une chance à toutes les conceptions raisonnables de du
juste d’être appréciées.
31
S’agit-il plutôt d’une violation de la neutralité des effets ? La nuance semble ici subtile, mais
elle est importante : l’objection ne concerne pas tant le fait que des citoyens ne parviennent
pas instaurer des microsociétés correspondant à leur conception du juste, mais bien qu’une
société libertarienne n’offrirait pas les conditions de possibilité pour que ceux étant en dés-
26
accord raisonnable avec celle-ci puissent néanmoins vivre en fonction de leur conception rai-
sonnable du juste.
32
L’un des commentateurs anonymes a fait la remarque fort éclairante selon laquelle le libéra-
lisme politique doit exiger, de la part des conceptions raisonnables du juste, une conception
politique et non compréhensive de la société – par exemple, pour sa part, Rawls (2005, 15-
22) définit la société comme un système de coopération sociale. Autrement dit, si l’indivi-
dualisme constitue une conception compréhensive, alors il est légitime de limiter certaines de
ses implications. Entre autres, il pourrait être justifié d’exiger de la part des libertariens un plus
grand compromis de leurs principes si cela est nécessaire pour l’établissement de cette société.
Je pense que si un tel argument est juste, alors il pourrait nuancer en grande partie la néces-
sité d’adopter des mesures de compensation, comme il a été suggéré dans le présent article.
En revanche, si le concept de société est lui-même essentiellement contesté et si le libertarisme
est capable d’avancer des conceptions non compréhensives (donc, politiques) de la personne
et de la société, alors le problème que j’ai exposé demeure aussi pertinent et embêtant.
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