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Le Libéralisme Politique Et Le Pluralisme Des Conceptions Du Juste. Jusqu'où Peut Aller La Tolérance Politique ?

Cet article examine les implications du pluralisme des conceptions du juste pour le libéralisme politique, en se demandant comment une conception publique de la justice peut émerger malgré des désaccords profonds. Il propose que cette conception doit reposer sur des droits minimaux partagés et offrir des compensations aux conceptions plus restrictives pour assurer la tolérance politique. En analysant le libertarisme, la justice comme équité et l'égalitarisme strict, l'auteur souligne que les concepts fondamentaux de ces théories sont contestés et nécessitent des solutions pour une coexistence pacifique.

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Le Libéralisme Politique Et Le Pluralisme Des Conceptions Du Juste. Jusqu'où Peut Aller La Tolérance Politique ?

Cet article examine les implications du pluralisme des conceptions du juste pour le libéralisme politique, en se demandant comment une conception publique de la justice peut émerger malgré des désaccords profonds. Il propose que cette conception doit reposer sur des droits minimaux partagés et offrir des compensations aux conceptions plus restrictives pour assurer la tolérance politique. En analysant le libertarisme, la justice comme équité et l'égalitarisme strict, l'auteur souligne que les concepts fondamentaux de ces théories sont contestés et nécessitent des solutions pour une coexistence pacifique.

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2025 14:18

Les ateliers de l'éthique


The Ethics Forum

Le libéralisme politique et le pluralisme des conceptions du


juste. Jusqu’où peut aller la tolérance politique ?
Frédéric Côté-Boudreau

Volume 8, numéro 2, automne 2013 Résumé de l'article


Cet article explore les conséquences pour le libéralisme politique de considérer
URI : https://id.erudit.org/iderudit/1021334ar l’existence d’un pluralisme raisonnable au sujet des différentes conceptions du
DOI : https://doi.org/10.7202/1021334ar juste. Comment une conception publique de la justice peut se développer
malgré un désaccord raisonnable et profond sur les termes mêmes de cette
Aller au sommaire du numéro justice ? En comparant le libertarisme, la justice comme équité et l’égalitarisme
strict, il sera montré que les concepts fondamentaux de ces conceptions du
juste sont essentiellement contestés. En guise de solution, deux conditions
seront suggérées afin de faire en sorte que la conception publique de la justice
Éditeur(s)
en soit une de tolérance politique : premièrement, elle devra se baser sur une
Centre de recherche en éthique de l’Université de Montréal liste de droits minimaux reconnus par les différentes conceptions raisonnables
du juste; et deuxièmement, si la conception publique de la justice a pour
ISSN ambition de se développer au-delà du dénominateur commun, elle devra offrir
des mesures compensatoires à ceux supportant des conceptions du juste plus
1718-9977 (numérique) restrictives. À certains égards, cette problématique et ces accommodements
s’apparentent à ce qui est déjà proposé au sujet de multiculturalisme.
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Citer cet article


Côté-Boudreau, F. (2013). Le libéralisme politique et le pluralisme des
conceptions du juste. Jusqu’où peut aller la tolérance politique ? Les ateliers de
l'éthique / The Ethics Forum, 8(2), 4–27. https://doi.org/10.7202/1021334ar

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LE LIBÉRALISME POLITIQUE ET LE PLURALISME DES
CONCEPTIONS DU JUSTE.
JUSQU’OÙ PEUT ALLER LA TOLÉRANCE POLITIQUE ?1
FRÉDÉRIC CÔTÉ-BOUDREAU
DOCTORANT EN PHILOSOPHIE, QUEEN’S UNIVERSITY
VO LU M E 8 N U M É RO 2 AU TO M N E / FA L L 2 0 1 3

RÉSUMÉ
Cet article explore les conséquences pour le libéralisme politique de considérer l’exis-
tence d’un pluralisme raisonnable au sujet des différentes conceptions du juste.
Comment une conception publique de la justice peut se développer malgré un dés-
accord raisonnable et profond sur les termes mêmes de cette justice ? En comparant
le libertarisme, la justice comme équité et l’égalitarisme strict, il sera montré que
les concepts fondamentaux de ces conceptions du juste sont essentiellement
contestés. En guise de solution, deux conditions seront suggérées afin de faire en
sorte que la conception publique de la justice en soit une de tolérance politique :
premièrement, elle devra se baser sur une liste de droits minimaux reconnus par les
différentes conceptions raisonnables du juste; et deuxièmement, si la conception
publique de la justice a pour ambition de se développer au-delà du dénominateur
commun, elle devra offrir des mesures compensatoires à ceux supportant des
conceptions du juste plus restrictives. À certains égards, cette problématique et ces
accommodements s’apparentent à ce qui est déjà proposé au sujet de multicultu-
ralisme.

ABSTRACT
This paper explores the implications for political liberalism of acknowledging that
there is a reasonable disagreement among competing conceptions of justice. How
can a public conception of justice be designed while still respecting the views of
those who strongly disagree with it ? By confronting libertarianism, justice as fair-
ness, and strict egalitarianism, it will be claimed that the core concepts of theses
theories are essentially contested. As a solution, two conditions will be suggested in
order for the public conception of justice to be one of political toleration: first, it
ought to be based on shared agreements with regards to minimal rights; secondly,
if it wishes to go beyond that minimal baseline, those who support more restrictive
4

conceptions should receive some compensation. In some aspects, this issue and its
accommodations resemble the ones faced in the multicultural contexts.
In formulating such a conception [of
justice], political liberalism applies the
principle of toleration to philosophy
itself. (Rawls 2005, 9-10)

Le libéralisme politique de John Rawls s’est bâti en prenant acte du pluralisme,


c’est-à-dire de l’irréductible diversité de doctrines religieuses, morales et philo-
sophiques existant dans la société. La question politique fondamentale est alors
de déterminer comment concevoir une société unie régie par des principes accep-
VO LU M E 8 N U M É RO 2 AU TO M N E / FA L L 2 0 1 3

tables pour tous, considérant que les citoyens, libres, égaux, possédant un sens
de la justice ainsi qu’une conception du bien qui leur est propre, ne partagent pas
la même doctrine compréhensive du bien.

La solution proposée par Rawls, et qui constitue le cœur du libéralisme poli-


tique, est de développer une conception politique de la justice qui ne se pro-
nonce pas sur les questions métaphysiques et religieuses et qui reste
indépendante de ces dernières. Autrement dit, cette conception doit rester confi-
née à la sphère politique et tenter de trouver des principes de justice acceptables
pour tous. Grâce à ce processus, Rawls espère que la justice comme équité se
démarquera des autres conceptions du juste.

Or, même l’idée de demeurer dans la sphère politique recèle de nombreux pro-
blèmes. Il existe après tout un pluralisme des conceptions du juste. Celles-ci se
font compétition pour déterminer quels sont les principes publics de justice et
sont généralement irréconciliables entre elles. Il devient alors difficile de juger
laquelle est la plus juste et la plus légitime sans rapidement tomber dans des
débats philosophiques et moraux que le libéralisme politique préfèrerait éviter,
du moins autant que possible. De plus, il ne semble pas exister d’arbitre neutre
pour trancher le débat.

Si une conception de la justice est publiquement établie2, elle devra certes gagner
la plus large adhésion possible, mais aussi trouver des raisons pour que ceux qui
sont en désaccord raisonnable avec celle-ci puissent néanmoins l’accepter. Le
pluralisme des conceptions du juste évoque donc l’idée de tolérance politique,
et doit ainsi trouver des raisons à la tolérance mutuelle, malgré des désaccords
5

profonds sur ce qui est juste.

Pour analyser ce problème, cet article se divise en trois parties. La première par-
tie expose le pluralisme des conceptions raisonnables du juste, c’est-à-dire le
fait qu’il existe plusieurs candidats raisonnables à la conception publique de la
justice et que ceux-ci sont généralement incompatibles. L’égalitarisme strict ainsi
que le libertarisme seront identifiés comme exemples de conceptions du juste
concurrentes à la justice comme équité de Rawls. La deuxième partie élabore
l’idée que les concepts centraux de la philosophie politique sont essentiellement
contestés, ce qui signifie que plusieurs conceptions raisonnables du juste peuvent
y faire référence de manière incommensurable tout en étant chacune convaincue
de détenir la seule bonne interprétation. La troisième partie examine les solutions
à cette impasse, premièrement en critiquant la thèse de Gray (1978) selon
laquelle il faudrait adopter une justice procédurale; deuxièmement en proposant
de développer une conception de la justice par dénominateurs communs; troi-
sièmement en étudiant la possibilité d’accorder des mesures compensatoires,
voire un droit de sortie, à des minorités se sentant lésées par une conception
publique de la justice voulant se développer au-delà de la justice par dénomina-
teurs communs. Cette dernière sous-section se divisera elle-même en trois par-
ties pour répondre aux problèmes suivants : une objection provenant des
VO LU M E 8 N U M É RO 2 AU TO M N E / FA L L 2 0 1 3

conceptions plus exigeantes du juste, l’éducation des enfants, puis les mesures
compensatoires dans une société libertarienne.

La thèse centrale qui sera défendue est qu’étant donné le fait du pluralisme des
conceptions raisonnables du juste, la conception publique de la justice doit, pour
être légitime, accorder une place centrale à la tolérance politique envers les
autres conceptions raisonnables du juste. C’est pourquoi, si elle se construit au-
delà de la justice par dénominateurs communs, elle devrait accorder des mesures
compensatoires. Ce recours à des mesures compensatoires s’apparente à ce qui
existe déjà pour accommoder la diversité religieuse et culturelle.
1. LE FAIT DE LA PLURALITÉ DES CONCEPTIONS
RAISONNABLES DU JUSTE
Rawls admet sans détour que différents candidats peuvent être considérés
comme conception publique de la justice : “There are many liberalisms and rela-
ted views, and therefore many forms of public reason specified by a family of
reasonable political conceptions. Of these, justice as fairness, whatever its merits,
is but one.” (Rawls 2005, 450) Il reconnaît que l’adoption de la justice comme
équité, bien que moralement3 souhaitable et politiquement légitime, demeure
une question spéculative : “Whether justice as fairness (or some similar view)
can gain the support of an overlapping consensus so defined is a speculative
question.” (Rawls 2005, 15)

En revanche, Rawls ne semble pas admettre de larges possibilités concernant


d’autres candidats à la conception publique de la justice. Il restreint effective-
ment les choix, ou à tout le moins, se montre plutôt optimiste quant au type de
conceptions qui pourraient être suggérées. Il faudrait donc étudier quelles
6

seraient les conséquences théoriques si des conceptions encore plus différentes


du juste étaient admises dans l’arène politique au sein du libéralisme politique.
Pour la présente analyse, le libertarisme4 et l’égalitarisme strict (qui n’admet pas
le principe de différence) d’allégeance libérale seront considérés comme des
candidats potentiels à la conception publique de la justice5. Ce choix n’est évi-
demment pas exhaustif, mais réussit à interpeler les deux extrémités idéolo-
giques de la justice comme équité au sein de la grande famille libérale, bien que
de nombreuses autres théories de la justice s’inscrivent dans ce spectre. Ces trois
conceptions du juste devraient suffire à illustrer la complexité du problème qui
sera étudié.

La condition essentielle pour qu’une conception du juste soit recevable est


qu’elle soit raisonnable, ce qui signifie qu’elle puisse être partagée par des
citoyens conçus comme libres et égaux, et qu’elle ne présuppose pas de concep-
tion compréhensive particulière (Rawls 2005, 9-11 et 174-176). Ces concep-
tions doivent donc être politiques plutôt que compréhensives, et doivent
potentiellement s’appliquer à tous les citoyens, sans discrimination. Cela écarte
donc des conceptions du juste qui seraient hiérarchiques ou qui prôneraient une
violence ou une discrimination à l’endroit de certains groupes.

Cette condition correspond au libéralisme politique – celui-ci n’exigeant pas tel-


VO LU M E 8 N U M É RO 2 AU TO M N E / FA L L 2 0 1 3

lement plus. En revanche, comme il a été dit, cela laisse encore de larges possi-
bilités. La première question est de déterminer si des conceptions du juste
comme l’égalitarisme strict et le libertarisme peuvent se qualifier « raisonna-
bles ». Si oui, ces conceptions ne peuvent-elles pas être appréhendées comme
candidates à la conception publique de la justice ?

Rawls ne semble pas penser que ce soit le cas du libertarisme. Outre le fait que
cette théorie n’accorde pas d’importance aux moyens disponibles pour exercer
sa liberté (voir §2.2.), elle n’est pas fondée sur l’idée d’un contrat social (Rawls
2005, 262-265), sans compter le problème des conditions initiales qui ne pro-
viennent généralement pas d’une situation juste. De ce fait, le libertarisme peut
conduire à des situations injustes si les institutions de base de la société ne sont
pas guidées et réinitialisées par des principes de justice provenant d’une position
originelle (Rawls 2005, 265-269). Ces arguments ont bien sûr leur mérite, mais
négligent le fait qu’ils ne portent pas – ou peu – contre ceux partageant une
conception complètement différente du juste. Du point de vue des libertariens,
leur conception est parfaitement raisonnable en ce sens qu’elle peut être adop-
tée par n’importe qui (c’est-à-dire, peu importe la conception compréhensive
des citoyens) et qu’elle considère tous les citoyens comme libres et égaux. Les
partisans des autres conceptions du juste devraient alors expliquer que les liber-
tariens ne comprennent pas bien le sens de liberté et d’égalité, mais comme il
sera vu à la section §2.2., le problème est que ces concepts sont essentiellement
contestés. À cause de cela, soutenir qu’une conception du juste est injuste ou
inéquitable s’apparente toujours à une pétition de principe, car ces autres concep-
tions du juste définissent autrement ces mêmes termes politiques.

Quant à l’égalitarisme strict, Rawls ne formule pas d’arguments forts contre


7

cette conception. Il semble plutôt présumer que la justice comme équité est plus
réaliste et efficiente, tout en étant suffisante du point de vue de la justice. Or, du
point de vue du libéralisme politique, rien n’exclut à priori la candidature d’un
égalitarisme strict. Et du point de vue de cette conception en question, c’est plu-
tôt la justice comme équité et les autres conceptions du juste qui se révèlent insa-
tisfaisantes et injustes. Les égalitaristes ont des arguments forts contre les autres
conceptions du juste, de sorte qu’il devient nécessaire de trouver des arguments
politiques de tolérance pour que ceux-ci acceptent de vivre dans une société qui
n’endosse pas leurs principes.

Il est important de comprendre que le libertarisme et l’égalitarisme strict n’ont


pas à être compréhensifs : ils peuvent aussi être appréhendés par une panoplie de
conceptions compréhensives du bien, et ce, pour différentes raisons. Le libéra-
lisme politique pourrait adopter leurs principes sans se prononcer sur leur statut
philosophique et sur leur vérité, et donc se présenter simplement comme une
conception politique. Par exemple, la notion de propriété de soi peut être affir-
mée politiquement (notamment par une liste de droits négatifs et de droits à la
propriété privée), sans rien exiger de particulier pour la sphère privée ni sur la
manière dont cette idée doit philosophiquement être interprétée par les diffé-
rents citoyens; l’égalitarisme strict peut aussi bien être conçu dans une doctrine
VO LU M E 8 N U M É RO 2 AU TO M N E / FA L L 2 0 1 3

chrétienne que dans une doctrine humaniste ou purement politique. Dans tous les
cas, les différentes conceptions raisonnables du juste devront se prononcer en
respectant l’idée de la raison publique, et à ce moment, elles seront accessibles
pour toutes les conceptions compréhensives du bien.

Si le libéralisme politique reconnaît un pluralisme des conceptions raisonnables


du juste, il ne peut légitimement en écarter une à priori, tant que celles-ci restent
raisonnables. Comme le libertarisme et l’égalitarisme strict entérinent une
conception de l’égalité et de la liberté, il semble que ces doctrines doivent être
accueillies comme candidates à la conception publique de la justice. Certes, de
nombreux débats font rage au sujet de savoir quelle est la théorie la plus juste,
ou même de savoir si les autres sont réellement justes. Ces débats ont lieu d’être
et doivent être poursuivis. Par contre, le libéralisme politique en lui-même peut
difficilement trancher sur ces enjeux et ne peut se prononcer sur la question de
savoir laquelle serait la plus appropriée pour façonner ses institutions. Étant
donné ce pluralisme, il n’est pas sûr que le consensus par recoupement puisse
refléter des interprétations qui seraient précises et satisfaisantes pour tous :

the concept of an “overlapping consensus” may be tought to base the pos-


sibility of democracy on already existing agreements and antecedently
shared values. […] However, there is no reason to believe that such a basis
would be sufficient for a “political” conception of justice in complex and
diverse modern societies. […] Moreover, even if there is an overlapping
consensus about certain moral values, conflicts of principle about dispu-
ted issues are still possible. (Bohman 1995, 254)
8

2. LES CONCEPTS POLITIQUES SONT-ILS


ESSENTIELLEMENT CONTESTÉS ?
2.1. Le concept de concepts essentiellement contestés
La notion de concepts essentiellement contestés (essentially contested concepts)
a été avancée par Gallié (1955). Elle s’applique à des concepts qui sont à ce
point débattus que le débat sur leur définition ne semble pas pouvoir être réglé
par des arguments, des démonstrations ou des preuves, car chaque parti, malgré
la reconnaissance du caractère contesté du concept, continue ardemment à défen-
dre son point et à demeurer parfaitement convaincu d’avoir raison (Gallié 1955,
169 et 172)6, 7. Gallié a suggéré sept critères et éléments pour identifier de tels
concepts : l’appréciativité (appraisiveness), la complexité interne, la descripti-
vité diverse (diverse describability), l’ouverture (openness), la reconnaissance
réciproque (reciprocal recognition), l’utilisation d’exemplaires (exemplars) et la
compétition continuelle (progressive competition).

Depuis, plusieurs débats se sont consacrés à cette notion : certains commenta-


teurs ne sont pas d’accord avec tous les critères, d’autres craignent que cela
aboutisse à un relativisme conceptuel, voire radical et qui risque, de surcroît,
d’être autocontradictoire (Gray 1977, 338 et 341-343).
VO LU M E 8 N U M É RO 2 AU TO M N E / FA L L 2 0 1 3

Il est bien sûr insuffisant de montrer que la définition du concept en question est
contestée, ou qu’elle est contestable. Il faut montrer que le différend conceptuel
est à ce point profond qu’il ne semble pas possible de pouvoir le régler de
manière objective (Gray 1977, 338-339). Certains commentateurs pensent que
cette contestabilité essentielle s’explique pour des raisons normatives, donc par
des différences de perspectives axiologiques. Cela semble particulièrement
approprié au sujet de concepts sociaux et politiques.

Pour les besoins de notre problématique, il semble que l’analyse de Collier,


Hidalgo et Maciuceanu (2006) soit la plus pertinente. Plutôt que de rechercher
une conception définitive des concepts essentiellement contestés, il vaut mieux
se servir de cette notion pour mieux analyser les débats conceptuels et peut-être
comprendre pourquoi ils ne semblent pas aboutir à des accords :

it appears more productive to label Gallie’s set of ideas as an analytic


framework—i.e. a set of interrelated criteria that serve to illuminate impor-
tant problems in understanding and analyzing concepts. […] Like any
framework or schematization, it should probably be judged by its overall
utility […] (Collier, Hidalgo et Maciuceanu 2006, 215)

Cette interprétation est d’autant plus appropriée que, du point de vue du libéra-
lisme politique, ce débat autour du statut du concept de concepts essentielle-
ment contestés doit être accueilli différemment. Le libéralisme politique ne
s’intéresse pas à la vérité de ces questions (qu’elles portent sur le statut de la
notion ou sur les potentiels concepts essentiellement contestés), il ne recherche
donc pas à déterminer quel parti a raison. Il cherche plutôt à comprendre ce que
9

ces notions impliquent sur le plan politique, voire pratique. La notion de


concepts essentiellement contestés peut donc avoir son utilité dans la question du
pluralisme des conceptions du juste, car elle met en lumière le fait qu’au-delà des
divergences sur des perspectives normatives et idéologiques, ce sont des problèmes
conceptuels qui empêchent parfois la construction d’une conception publique de
la justice8. Comme il est montré dans la section suivante (§2.2), un même concept
se voit mobilisé par les multiples conceptions raisonnables du juste, et chacun lui
prête une définition différente. Les concepts politiques pourraient être essentiel-
lement contestés en ce sens que chacune des acceptions semble légitime du point
de vue d’une conception particulière et raisonnable du juste.
2.2. Les concepts des conceptions raisonnables du juste
Si les concepts politiques mobilisés par le libéralisme politique s’avèrent essen-
tiellement contestés, cela pose un problème à l’édification de cette théorie qui a
pour motif de ne pas se prononcer sur des enjeux philosophiques et métaphy-
siques. Même parmi les conceptions raisonnables du juste, un différend assez
important pourrait miner la possibilité d’établir une conception publique de la jus-
tice acceptable par tous. En d’autres mots, les définitions des concepts fonda-
mentaux du libéralisme sont loin de faire consensus chez les auteurs libéraux. Il
VO LU M E 8 N U M É RO 2 AU TO M N E / FA L L 2 0 1 3

convient maintenant d’étudier ce caractère essentiellement contesté de certains


des concepts centraux du libéralisme, soit les concepts de liberté et d’égalité.

Gray (1978, 385-388) consacre quelques pages au sujet du caractère contesté


du concept de liberté. Par exemple, il existe une approche restrictiviste de la
liberté, préconisée par Oppenheim, ainsi que la liberté négative défendue par
Berlin qui l’oppose à la liberté positive (cette dernière étant à son tour définie
de manières très diverses). Par ailleurs, Gray aurait pu introduire d’autres défi-
nitions de la liberté, comme celle des néorépublicains qui la conçoivent en tant
que non-domination. Ainsi, lorsqu’une conception du juste prône la valeur de la
liberté, comment la conception publique de la justice doit-elle l’interpréter ?

Selon Rawls, une conception de la justice ne devrait pas uniquement contenir le


concept formel des différentes libertés, mais devrait également fournir les
moyens pour faire un usage effectif de ces libertés, sans quoi elles perdent leur
sens (Rawls 2005, 324-331; Wenar 2012, 3.4). Cependant, cette critique pré-
suppose une définition de la liberté contre une autre définition, ce qui est le pro-
pre d’un concept essentiellement contesté. La définition libertarienne n’en est
pas pour autant réfutée, car si la liberté est entendue comme non-intervention,
il est difficile d’imaginer comment elle pourrait être purement formelle. Un liber-
tarien se sent libre lorsque personne ne le force à faire quelque chose, et ce,
même si ses options se voient arbitrairement réduites par les autres ou lorsqu’il
n’a pas les moyens d’exercer ce qu’il veut – s’il pense le contraire, alors il n’est
plus libertarien. Il y a sans doute des raisons de trouver cette idée étrange et
repoussante, mais elle n’est pas incohérente pour autant.
10

Le concept d’égalité, central dans le premier principe de la justice comme équité,


se voit aussi l’objet de vifs débats9. Faut-il parler d’égalité de considération des
intérêts, comme les utilitaristes en général ? d’égalité de bien-être, comme le
défendent entre autres les partisans de l’utilitarisme moyen ? d’égalité de res-
sources, comme un libéral semblable à Dworkin ? d’égalité d’accès aux avan-
tages, comme le défend Cohen ? d’égalité de biens sociaux premiers, comme le
voudrait Rawls ? ou d’égalité des capabilités, comme le pense Sen ? Même les
libertariens revendiquent l’égalité, mais qui se réduit strictement à celle des
droits négatifs. Si le concept paraît fondamental et indispensable aux conceptions
du juste, son acception est loin de faire consensus, et il devient difficile de tran-
cher le débat sans faire violence aux autres conceptions raisonnables du juste.
Répondre à la définition semble nécessairement exiger que l’on adopte une
conception du juste particulière.
De manière plus problématique, la notion même de ce qui est politique pourrait
être essentiellement contestée (Gray 1978, 393-394). À certains égards, les
marxistes tendent à croire que tout est politique, et qu’en ce sens, la distinction
entre la sphère publique et la sphère privée pourrait être plutôt mince, voire
inexistante. Pour des fins de simplicité, nous continuerons, dans cet article, de
supposer que le domaine relatif au politique – sujet à la conception publique de
la justice – n’est pas controversé, sans quoi l’intérêt porté au libéralisme poli-
tique risque de perdre tout son sens.
VO LU M E 8 N U M É RO 2 AU TO M N E / FA L L 2 0 1 3

Plusieurs autres concepts politiques (comme ceux de la responsabilité, du mérite,


des besoins, de la coercition, de la punition, etc.) pourraient être soumis à cette
même analyse, sans oublier les concepts mêmes de libéralisme (après tout, les
libertariens s’autoproclament parfois comme les vrais libéraux) et de justice.
Heureusement, le qualificatif « raisonnable » semble un peu moins contesté
puisque les différentes conceptions du juste qui sont ici étudiées peuvent s’en-
tendre sur cette condition.

Bref, le fait que les concepts politiques soient essentiellement contestés illustre
la difficulté de se prononcer sur la conception publique de la justice sans adop-
ter une conception particulière du juste :

[...] any application of a specific conception of freedom10 [...] involves


taking sides in controversial areas of social thought on issues about what
is structurally necessary in a given society and what contingent, and about
where responsibility is to be located for the ultimate consequences of par-
ticular policies. (Gray 1978, 387)

Qui plus est, le problème ne concerne pas uniquement le fait que ces concepts
politiques sont essentiellement contestés, mais aussi que leur utilisation présup-
pose généralement une série d’autres concepts tout aussi controversés :

[…] such concepts are articulated in patterns of reasoning which have a


distinctively philosophical character. Any use of an essentially contested
concept, then, involves assent to definite uses of a whole range of contex-
tually related concepts of a no less contestable character. Since these uses
11

typically cohere to form a single recognizable world-view that is intelli-


gibly connected with specific forms of social life, I conjecture that essen-
tially contested concepts occur characteristically in social contexts which
are recognizably those of an ideological dispute. (Gray 1977, 332-333)

Autrement dit, ces concepts sont rarement isolément contestés. Il devient donc
difficile d’appréhender l’objet du politique et des attentes envers la justice sans
se heurter à une panoplie de concepts étant aussi essentiellement contestés. Au
risque de se répéter, il devient surtout difficile d’aborder le problème de la
construction de la conception publique de la justice sans adopter une conception
du juste déjà essentiellement contestée. Et le libéralisme politique ne peut pas,
par lui-même, déterminer quelle est la bonne définition, car il ne doit pas se pro-
noncer sur des problèmes philosophiques. Il devient donc inévitable d’admettre
ce pluralisme des conceptions raisonnables du juste comme un fait indépassable.
3. LA TOLÉRANCE POLITIQUE
À partir de ce constat, le défi est d’imaginer la cohabitation politique et la
mutuelle acceptation de règles pour le vivre-ensemble, alors qu’une diversité de
conceptions raisonnables du juste se distingue fondamentalement. Est-il possi-
VO LU M E 8 N U M É RO 2 AU TO M N E / FA L L 2 0 1 3

ble de fonder une conception publique de la justice sous ces conditions ? Pre-
mièrement, la solution proposée par Gray d’adopter une justice procédurale sera
critiquée. Deuxièmement, la position voulant que la conception publique de la
justice doive se développer par une justice minimale des dénominateurs com-
muns sera suggérée. Troisièmement, l’idée d’accorder des mesures de compen-
sation dans les cas où la conception publique de la justice pourrait aller au-delà
de la justice minimale sera étayée.
3.1. Au-delà de la justice procédurale
Selon Gray (1977), le fait de reconnaître que les concepts politiques sont essen-
tiellement contestés implique que nous abandonnions la prétention d’aboutir à
un absolutisme et que nous endossions ainsi un pluralisme moral et épistémo-
logique : “For if none of the rival uses of our basic concepts can be logically pri-
vileged over any other, are we not all but committed to tolerance of diversity, and
to the project of promoting a mutual and interminable conceptual enrichment
through maintaining permanent dialogue ?” (Gray 1977, 335) Pour l’instant,
cette proposition est cohérente avec l’esprit du libéralisme politique de Rawls;
Gray (1977, 336) parle même explicitement d’un libéralisme pluraliste11.

Cependant, dans son article de 1978, Gray va plus loin sur le plan normatif et
pense que le fait que les concepts politiques soient essentiellement contestés
conduit à l’adoption d’une justice procédurale (Gray 1978, 399-402). Malheu-
reusement, il donne peu de détails sur la question de savoir quelles seraient les
modalités d’une telle justice12, mais il est déjà possible d’examiner cette idée en
reprenant certaines critiques que Rawls (2005, 421-433) formule à l’endroit de
la justice procédurale en général.
12

La justice procédurale se préoccupe, comme son nom l’indique, des procédures,


plus précisément du processus de légitimation des lois et des politiques, tandis
qu’une justice substantielle s’intéresse surtout au résultat (outcome). En un certain
sens, la première recherche les qualités d’équité, d’impartialité et de neutralité en
un sens formel, alors que la seconde conçoit ces dernières sous le regard d’une
conception de la justice particulière (voir plus bas). Des exemples de procédures
seraient un vote (à majorité simple, ou selon d’autres modalités), un tirage au sort,
une rotation des décisions, et dans tous les cas, la décision peut porter directement
sur le sujet litigieux ou sur le choix d’un représentant (ou une assemblée de repré-
sentants) devant débattre du choix à arrêter. De nombreuses autres procédures peu-
vent exister, mais de manière générale, les procédures démocratiques sont les plus
représentatives des défenseurs de la justice procédurale.
Cependant, la justice procédurale présente quelques problèmes importants. Pre-
mièrement, il n’est pas garanti à priori qu’elle parviendrait à écarter des concep-
tions non raisonnables. Or, le libéralisme politique ne doit accepter que les
conceptions considérant que tous les citoyens sont libres et égaux. Si des limites
sont ainsi imposées aux procédures permises, alors des éléments de justice subs-
tantielle sont intégrés. Deuxièmement, le choix des procédures a un caractère
arbitraire puisque différentes procédures peuvent être établies et mener à des
résultats différents; faut-il alors penser que tous ces résultats sont également
VO LU M E 8 N U M É RO 2 AU TO M N E / FA L L 2 0 1 3

justes ? Sinon, quelle doit être la procédure ? Si celle-ci n’est pas fixée à priori,
quelle doit être la procédure pour déterminer quelle procédure il faudrait juste-
ment adopter ? Ce problème est vulnérable à une régression à l’infini et risque
toujours l’arbitraire. Troisièmement, il est difficile de voir la justice procédu-
rale autrement que comme un modus vivendi, c’est-à-dire un certain point
d’équilibre visant à étouffer des hostilités ou des tensions sociales, n’ayant donc
qu’une fonction instrumentale et contingente. Le problème, ici, est que cela mine
la stabilité de la communauté politique à long terme, car si l’un des partis a un
avantage à violer la justice, il le fera, alors que dans la formation d’une concep-
tion politique de la justice, le citoyen s’y reconnaît moralement beaucoup plus
grâce au consensus par recoupement (Rawls 2005, 147-149). Quatrièmement,
même certains théoriciens défendant la justice procédurale, comme Habermas,
finissent par intégrer des éléments substantiels, ce qui révèle que son élaboration
théorique paraît plutôt difficile sans tomber dans une justice plus substantielle.
Cinquièmement, respecter les procédures peut rendre le processus légitime, mais
cela ne le rend pas juste pour autant13. Ce sont les conceptions du juste qui infor-
ment cette dernière.

Ces critiques ne s’adressent pas nécessairement toutes à la justice procédurale


qu’adopterait Gray, mais suffisent à illustrer les limites d’une approche exclusi-
vement procédurale. En revanche, il est vrai que de telles approches sont rares,
car la plupart des défenseurs de la justice procédurale acceptent que des principes
substantiels doivent être admis au préalable et insistent plutôt sur l’idée que les
procédures doivent être instaurées sur certains types de désaccord. En d’autres
mots, la question des procédures devient éventuellement incontournable.
Concernant le problème du pluralisme des conceptions raisonnables du juste, le
défi sera de trouver des procédures tolérantes de mise en place d’une conception
13

publique de la justice qui puissent s’avérer légitimes pour le plus grand nombre
de citoyens.

Par ailleurs, abandonner la justice exclusivement procédurale ne signifie pas que


la justice plus substantielle ne serait pas neutre. Rawls (2005, 190-195) explique
bien qu’il existe plusieurs acceptions de la neutralité14. Outre la neutralité pro-
cédurale, il existe aussi la neutralité des buts et la neutralité des effets. La neu-
tralité des buts concerne le fait d’offrir à toutes les conceptions raisonnables (du
bien, chez Rawls) la possibilité d’être poursuivies, alors que la neutralité des
effets concerne le fait que les résultats des politiques publiques n’affectent pas
plus des conceptions raisonnables particulières que d’autres. Cependant, la neu-
tralité des effets n’est pas envisageable, car il est à peu près impossible de pré-
voir et d’empêcher les effets des politiques publiques sur les différentes concep-
tions du bien (ou du juste) – il s’agit, selon Rawls, d’un fait évident de sociolo-
gie politique. Une conception publique de la justice pourrait donc être dite neutre
en adoptant la neutralité des buts, celle-ci n’avantageant en principe aucune
conception particulière au détriment des autres.
3.2. La construction de la justice au sein d’un pluralisme des
conceptions du juste
Comment instituer une conception publique de la justice qui soit unifiée et en
VO LU M E 8 N U M É RO 2 AU TO M N E / FA L L 2 0 1 3

même temps tolérante à l’égard de la diversité des conceptions raisonnables du


juste ? Aucune conception raisonnable du juste ne peut prétendre à être adoptée
publiquement tout en ignorant les revendications des autres conceptions. De la
même manière que les citoyens du libéralisme politique doivent, en tant
qu’agents raisonnables, reconnaître que différentes doctrines compréhensives
du bien peuvent être raisonnables et doivent être tolérées comme telles, les
citoyens doivent reconnaître le fait du pluralisme des conceptions raisonnables
du juste. Un certain compromis sera nécessaire si l’on veut éviter une vacuité de
la justice publique ou l’impossibilité du politique. Ce compromis devra certes
être construit à l’aide d’une certaine procédure, mais devra aussi contenir des élé-
ments substantiels. Il faut alors concevoir la justice comme un projet en éter-
nelle construction, comme un work in progress. La méthode proposée ici sera
développée en trois temps.

Premièrement, il va de soi qu’il est nécessaire d’écarter les conceptions du juste


qui ne seraient pas raisonnables. Cela correspond à la condition essentielle du
libéralisme. Seules les conceptions raisonnables du juste peuvent être accueil-
lies dans la construction de la conception publique de la justice, sans quoi celle-
ci ne serait pas tolérante.

Deuxièmement, il faut vérifier si des affinités existent entre les différentes


conceptions raisonnables du juste, malgré le fait que leurs concepts soient essen-
tiellement contestés. En d’autres mots, il faudra élaborer une justice par déno-
minateurs communs, c’est-à-dire qui recherche les principes et libertés
consensuels parmi les différentes conceptions raisonnables du juste. Il est pro-
bable que cela mène à un accord sur une liste de droits négatifs et de libertés fon-
14

damentales négatives dont tous les citoyens jouiront de manière égale. Par
exemple, les libertés d’association, d’expression et de conscience devraient être
facilement assurées, en plus des droits fondamentaux. Il n’y a rien de novateur
à propos de cette idée. Ce faisant, le libéralisme politique ne devrait pas seule-
ment se restreindre à la sphère politique, il devra aussi se contenter d’être pra-
tique. Il devra accorder des libertés et des droits fondamentaux sans présupposer
quel est leur véritable conception ou fondement. En ce sens, il devra tenter d’ou-
trepasser le caractère essentiellement contesté des concepts en insistant seule-
ment sur leur valeur pratique, et non sur leur acception. Un consensus par
recoupement devrait permettre aux différents citoyens d’accepter ces principes
malgré leur conception particulière du juste et des termes politiques15.
Un problème se pose cependant à l’emploi de l’idée des dénominateurs com-
muns : il pourrait être objecté qu’elle contredit la notion de concepts essentiel-
lement contestés. Comment peut-on penser un accord alors que les définitions
des concepts sont essentiellement contestées ? Pour répondre à ce problème, il
faut insister sur le caractère pratique de ces concepts. Entre autres, l’espoir est
de pouvoir graduer de manière linéaire les différentes acceptations d’un concept
de manière à ce que certains disent qu’il est insuffisant et d’autres trop exigeant.
Ainsi, ceux disant qu’une définition particulière est « insuffisante » ne rejettent
VO LU M E 8 N U M É RO 2 AU TO M N E / FA L L 2 0 1 3

pas en bloc les idées déjà inscrites. Par exemple, au sujet de la liberté, rares sont
ceux qui sont en désaccord avec la liberté comme non-intervention. Ils croient
plutôt que la liberté représente plus que cela, comme avoir la possibilité de réa-
liser quelque chose – ils estiment même qu’il est injuste de s’en tenir à de tels
droits négatifs et de négliger les autres droits, comme les droits socioécono-
miques. Quoi qu’il en soit, comme il a été dit, ces dénominateurs communs ne
doivent pas être recherchés sur la définition des concepts, mais plutôt sur leurs
implications pratiques.

Une difficulté plus importante concerne la possibilité d’équilibrer les libertés


entre elles, comme le veut Rawls (2005, 324-368)16. Cet équilibre ou cette res-
triction de certaines libertés pourrait se voir contesté par certaines conceptions
raisonnables du juste. En effet, la justice comme équité ainsi que d’autres
conceptions raisonnables du juste conçoivent que les libertés peuvent se limiter
(les unes vis-à-vis les autres et aussi entre elles-mêmes) afin d’assurer une éga-
lité réelle entre les citoyens et réduire les contingences des rapports de force.
Or, les libertariens ne seront évidemment pas d’accord avec cette justification et
soutiendront que n’importe quelle limitation d’une liberté exigerait un usage
illégitime du pouvoir étatique. Si la conception publique de la justice se construit
simplement par dénominateurs communs, elle risque de toujours donner raison
à ceux ayant des conceptions du juste plus restrictives, et ne fera pas preuve de
tolérance à l’égard des autres conceptions, qui y verront de l’injustice. Est-
ce que ce problème devrait être accepté comme un fait insurmontable ou est-ce
que les autres citoyens peuvent nourrir l’espoir de construire publiquement
leur justice ?

Ainsi, troisièmement, la conception publique de la justice pourrait se construire


15

au-delà de la justice minimale par dénominateurs communs, à condition qu’elle


offre compensation à ceux ayant une conception raisonnable du juste plus res-
trictive, sans quoi ces derniers ne seraient pas tolérés. La section §3.3. analysera
quelles modalités de mesures de compensation seraient possibles, et quelles dif-
ficultés elles engendreraient. Mais théoriquement, il semble que cela soit cohé-
rent.

De manière générale, le plus grand différend entre ces multiples conceptions


raisonnables du juste se situera au niveau de la justice distributive. Si la concep-
tion publique de la justice ne s’en tient qu’aux dénominateurs communs, sans
doute il n’y aurait pas du tout de distribution. Le risque est donc qu’elle soit très
conservatrice, c’est-à-dire difficile à faire évoluer. Cela implique que le fardeau
de la preuve repose sur ceux endossant des principes plus exigeants, et ceux-ci,
même majoritaires, ne peuvent malheureusement pas imposer leurs vues, sans
quoi ils ne seraient plus libéraux :

[the citizens] will readily acknowledge the practical impossibility of reach-


ing agreement on the nature and weighting of distributive principles
embodying concepts whose application is inherently disputable—concepts
such as need, desert and merit—and the implementation of which demon-
VO LU M E 8 N U M É RO 2 AU TO M N E / FA L L 2 0 1 3

strably subverts the liberal order. (Gray 1978, 401)

Par contre, ils ont quand même le droit de développer une conception publique
de la justice plus près de la leur, à condition d’offrir des compensations aux
autres. De cette manière, la conception publique de la justice n’est plus imposée.
De plus, ils s’assurent de respecter la neutralité des buts, car une telle concep-
tion publique de la justice, allant au-delà de la justice minimale, ne désavantage
pas les conceptions raisonnables du juste plus restrictives si elle leur permet
d’être poursuivies par le recours à des compensations.

Cette construction publique de la justice par dénominateurs communs et par


compensation repose aussi sur un argument pratique, car elle vise à rendre pos-
sible la mise en commun de conceptions extrêmement divergentes. Son objet ne
consiste pas à régler les controverses au sujet des concepts essentiellement
contestés (le libéralisme politique ne devant pas se prononcer sur leur vérité),
mais plutôt à accueillir les propositions des partis de manière à forger des prin-
cipes de justice qui soient tolérants. La conception publique de la justice n’ex-
prime pas quelle conception raisonnable du juste est la meilleure ni quelle est la
plus juste : au contraire, elle est simplement construite politiquement, et non phi-
losophiquement et métaphysiquement.

Elle n’impose pas non plus de résultat prédéfini, car celui-ci dépendra beaucoup
des groupes sociaux qui composent la société et du progrès des débats de justice
internes à la société (voir ci-contre, §3.3.1.), et variera en fonction de ceux-ci,
d’une société à l’autre. L’essentiel est que cette conception publique de la jus-
tice reflète un équilibre découlant des conceptions raisonnables du juste d’une
bonne partie des citoyens : “It is part of citizen’s sense of themselves, not only
16

collectively but also individually, to recognize political authority as deriving


from them and that they are responsible for what it does it their name.” (Rawls
2005, 431)17 Bien sûr, personne ne sera totalement satisfait et ne s’y reconnai-
tra parfaitement, sauf que la conception publique de la justice reflètera aussi le
compromis politique que la mise en commun des différentes conceptions rai-
sonnables du juste permettra de dégager. Et cette conception publique sera rai-
sonnable du fait qu’elle reconnaîtra d’emblée que plusieurs autres conceptions
sont admissibles et méritent d’être entendues pour son élaboration.

En d’autres mots, comme il a été dit, cette conception publique de la justice en


sera essentiellement une de tolérance politique, entendue en un sens très radi-
cal. En effet, le concept de tolérance présuppose le fait d’être en désaccord ou
d’être dérangé par la chose tolérée, mais il implique aussi d’avoir une raison
supérieure pour ne pas intervenir envers cette chose désapprouvée (Cohen
2004)18. Dans ce cas-ci, la raison supérieure représente le désir de forger une
société où les citoyens pourront coopérer socialement et s’épanouir respective-
ment, en dépit de leurs désaccords profonds, néanmoins compréhensibles et rai-
sonnables. En ce sens, la conception publique de la justice ainsi construite n’est
pas un modus vivendi : elle ne se contente pas de rechercher un équilibre social
et contingent, mais reconnaît plutôt l’importance de respecter le pluralisme rai-
VO LU M E 8 N U M É RO 2 AU TO M N E / FA L L 2 0 1 3

sonnable des différentes conceptions du juste.


3.3. La question des mesures de compensation
Il a été proposé que si la conception publique de la justice a pour ambition d’al-
ler plus loin que la justice par dénominateurs communs, cela peut être légitime
à condition qu’elle offre compensation à ceux ayant des conceptions raisonna-
bles du juste plus restrictives et qui s’estiment lésés par des mesures publiques
plus exigeantes. Cela pourrait être le cas des libertariens qui croient fortement,
entre autres, que les impôts constituent une forme de vol. Pour respecter leur
liberté de conscience et faire preuve de tolérance, la société pourrait leur pro-
poser une compensation.

Or, ces mesures de compensation doivent être minutieusement étudiées pour


éviter le free-riding; par exemple, il serait facile pour un riche de prétexter une
idéologie libertarienne afin d’accéder à une forme d’évasion fiscale légalement
masquée en mesures compensatoires. Ainsi, si de telles mesures sont autorisées,
elles doivent impliquer un coût, c’est-à-dire que les individus y ayant recours
perdraient plusieurs des privilèges offerts par la vie en société19 ; cela pourrait
mener à un droit de sortie, voire plutôt une exigence de sortie, lorsque trop de
compensations sont requises. Si des ex-citoyens veulent ensuite faire affaire
ponctuellement avec la société, des frais de douanes, en quelque sorte, pour-
raient être imposés20.

Évidemment, de telles mesures s’avèrent extrêmement délicates et épineuses,


mais sont pourtant analogues aux problèmes de la coexistence de la diversité
religieuse et culturelle, et les solutions à l’endroit du pluralisme des conceptions
du juste peuvent s’apparenter aux mesures d’accommodements raisonnables
17

(religieux ou culturels)21. Le défi consiste à développer des accommodements


propres à répondre aux divergences idéologiques respectives, donc aux torts
subis par ceux qui se sentent brimés par certaines mesures des institutions de la
société.

Par contre, il est important que l’accessibilité aux mesures compensatoires soit
possible à condition que de telles mesures ne minent pas les avantages de la vie
en société pour les autres22. Autrement dit, elles ne doivent pas déséquilibrer la
stabilité et la pérennité des communautés politiques justement constituées et
devront sans doute, par conséquent, demeurer aussi marginales que possible.
Heureusement, si la psychologie morale que développe Rawls (2005, 81-86 et
140-142) est vraie, des institutions justes sauront engendrer des citoyens dont le
sens de la justice se conforme à de telles institutions; si une société parvient à
mettre en œuvre des principes justes de coopération sociale, les citoyens se déve-
lopperont en adéquation avec ceux-ci et sauront reconnaître les mérites d’un tel
système, de sorte que ceux qui ne s’accordent pas avec ces principes devraient,
par spéculation, demeurer marginaux. Cette hypothèse pourrait être aussi vraie,
même dans un cadre de pluralisme des conceptions du juste raisonnables.

Trois problèmes plus particuliers méritent maintenant d’être abordés à l’égard


VO LU M E 8 N U M É RO 2 AU TO M N E / FA L L 2 0 1 3

des mesures de compensation, si celles-ci sont acceptées : comment répondre


aux objections des conceptions raisonnables du juste plus exigeantes ? Comment
déterminer l’éducation des enfants et comment se conçoivent les conceptions
raisonnables du juste au sein d’une société à prédominance libertarienne ?
3.3.1. L’objection des autres conceptions du juste
Est-ce que de telles mesures de compensation pourraient être contestées par les
partisans d’une justice plus exigeante ? Comment justifier que des individus
jouissent de certains bienfaits de la vie en société sans en payer un quelconque
coût, et ce, par simple choix idéologique ? Même si les libertariens se séparent
de la société et forment des communautés comme celles des Amish, ils profite-
ront encore des mesures étatiques telles que la protection du territoire, mais aussi
du développement scientifique et technologique en partie financé publiquement.
De manière plus générale, pourquoi la construction publique de la justice doit-
elle privilégier les plus laxistes, et non accorder le bénéfice du doute aux concep-
tions raisonnables du juste plus généreuses ? Est-ce qu’accorder des exceptions
aux principes publics de justice ne rend pas ceux-ci à la fois injustes et à la fois
plus vulnérables, car moins efficaces ?

La réponse se trouvera en partie en rappelant le problème qui a émergé : les


objections des conceptions raisonnables du juste plus exigeantes seront sans
doute formulées en des termes étant essentiellement contestés. Si les partisans
de ces conceptions reconnaissent le pluralisme des conceptions raisonnables du
juste, ils ne peuvent alors pas imposer leur version de la justice (ce qui serait le
cas si ce n’était que la majorité qui décidait), sans quoi ils ne seraient plus rai-
sonnables eux-mêmes. Plutôt, la construction de la conception publique de la
justice doit être réalisée en respectant les avis dissidents lorsque ceux-ci décou-
18

lent d’un désaccord sincère et profond.

Rather, justification is addressed to others who disagree with us, and the-
refore it must always proceed from some consensus, that is, from premises
that we and others publicly recognize as true; or better, publicly recognize
as acceptable to us for the purpose of establishing a working agreement on
the fundamental questions of justice. It goes without saying that this agree-
ment must be informed and uncoerced, and reached by citizens in ways
consistent with their being viewed as free and equal persons. (Rawls 1985,
229-230)
Or, s’il n’est pas possible d’atteindre un consensus plus étendu qu’une liste de
droits négatifs, force est d’admettre que les mesures de compensation sont peut-
être le dernier recours pour construire une structure de base de société plus exi-
geante qui ne viole plus la conscience des citoyens partageant une conception
raisonnable de la justice plus restrictive.

L’espoir des partisans de conceptions raisonnables plus exigeantes du juste


consiste donc à convaincre les autres du bienfondé de leur approche, et plus ils
VO LU M E 8 N U M É RO 2 AU TO M N E / FA L L 2 0 1 3

réussiront à convaincre leurs concitoyens, plus la conception publique de la jus-


tice pourra s’élever au-delà de la justice minimale. La construction de la justice
ne peut pas se faire sans les plus réticents23 (à moins d’offrir des mesures com-
pensatoires) et doit par conséquent miser sur les débats sociaux, le partage d’opi-
nions et l’éducation civique pour tous. La réflexion philosophique ne précède pas
l’édification de la justice, mais au contraire se doit d’accompagner celle-ci, et de
n’écarter personne. Cette réflexion philosophique devient ainsi un élément cen-
tral du libéralisme politique en tant qu’idéal ou idée du bien tout à fait nécessaire
à l’équilibre et au bon fonctionnement de la société. Dans la construction de la
conception publique de la justice, tout le monde est égal24, et c’est dans leur for
intérieur, en exerçant leur pouvoir moral du sens de la justice, que chaque citoyen
devra être convaincu. Sans quoi, ils ne seraient pas réellement tolérés.

Une autre objection sérieuse serait d’avancer que le projet d’accorder des
mesures de compensation risque de miner trop sérieusement l’unité de la société
et la nécessité d’avoir des principes de société qui couvrent tous les citoyens. Est-
ce que la tolérance politique exige nécessairement de laisser les citoyens implan-
ter leurs propres conceptions raisonnables du juste ?25 Pourquoi la liberté de
conscience et d’association ainsi que la libre circulation des idées (ce qui sup-
pose le respect des différentes conceptions du juste) ne seraient-elles pas suffi-
santes ? La réponse est complexe et fait appel à différents éléments évoqués au
cours de cet article. De un, l’unité de la société devrait être garantie dans la
mesure où ceux bénéficiant des mesures de compensation ne font plus partie de
cette unité sociale; il est même possible que le reste de la société soit plus uni-
fié et coopératif, car les principes de justice de base auraient le loisir d’être plus
cohérents et constants, moins vulnérables à la pression politique des concep-
tions raisonnables plus restrictives du juste. De deux, il semble que la tolérance
19

politique conduise non seulement à respecter la libre circulation et la défense


des idées, mais aussi à accorder autant que possible un espace où les citoyens
puissent vivre leurs convictions profondes, y compris leurs convictions à propos
des conceptions de la justice. Y a-t-il une véritable tolérance lorsqu’un citoyen
se sent forcé de vivre dans une société qu’il estime fondamentalement injuste et
dans laquelle il doit, de surcroît, apporter sa contribution ? Se sent-il toléré si les
seules justifications qui lui sont soumises se formulent en des termes essentiel-
lement contestés qu’il trouve pourtant inacceptables ? Ce dernier aspect sera sou-
levé de nouveau, et avec plus de détails, au cours de la conclusion. En attendant,
il semble que la tolérance soit mieux réalisée lorsque les partisans de conceptions
plus restrictives reçoivent compensation, et lorsque les partisans de conceptions
plus exigeantes possèdent plus de moyens pour réaliser leurs objectifs de société.
3.3.2. L’éducation des enfants
Toutefois, les mesures de droit de sortie posent un problème quant à l’éducation
des enfants. Est-ce que les enfants de ceux ayant des conceptions restrictives de
la justice (comme les libertariens) devraient quand même accéder à l’éducation
publique ? Plus encore, devraient-ils être forcés d’aller à l’école publique ? Cela
ne devrait pas déplaire aux citoyens ayant une conception de la justice plus exi-
geante, mais pourrait soulever l’objection des parents libertariens.
VO LU M E 8 N U M É RO 2 AU TO M N E / FA L L 2 0 1 3

La réponse réside en partie dans le statut des enfants au sein du libertarisme


(Vallentyne 2010, 5.1.) : si l’enfant n’est pas la propriété des parents, ces derniers
ne peuvent pas décider d’élever leurs enfants comme ils le veulent et imposer
leur vision du monde – l’endoctrinement devrait donc être interdit autant que
possible. En revanche, les parents ont au moins une responsabilité forte envers
leurs enfants, celle de développer l’autonomie et l’épanouissement de ces der-
niers, et il serait incohérent, voire déraisonnable, d’avancer que l’éducation des
enfants appartient exclusivement à un tiers et que les parents ne jouent aucun rôle
dans celle-ci (Galston 2002, 101-109). Ils ont même certains droits en tant que
parents, entre autres, le droit de leur inculquer leurs valeurs si celles-ci sont rai-
sonnables26. En d’autres mots, les parents ne possèdent pas un droit absolu sur
la manière d’élever leurs enfants, mais sont responsables de cette éducation. Il
s’agit même d’une des implications du pluralisme que d’admettre une certaine
diversité quant à l’éducation des enfants27, et cette diversité reflète aussi la pos-
sibilité de transmettre des valeurs particulières à ses enfants.

Un compromis devra donc être dégagé concernant l’éducation des enfants et


pourrait varier d’une société à l’autre, voire d’un cas à l’autre. Une possibilité
consisterait à exiger les écoles libertariennes (ou semi-libertariennes, si leur
financement est mixte) à offrir un cursus enseignant des valeurs civiques, expo-
sant les différentes conceptions politiques du juste, en plus des bienfaits de la vie
en société non libertarienne28. L’essentiel est que ces enfants ne soient pas péna-
lisés d’avoir eu des parents libertariens, c’est-à-dire qu’ils doivent pouvoir inté-
grer la société politique s’ils le désirent plus tard, et ce, sans coût exagéré. Bien
sûr, d’autres injustices pourraient persister aux yeux des autres conceptions du
juste, notamment le fait que ces enfants n’auraient pas joui des mêmes chances
20

de départ, mais le problème est sensiblement le même au sujet du multicultura-


lisme. C’est peut-être le (ou plutôt l’un des) prix à payer pour la tolérance poli-
tique et le respect du pluralisme des conceptions raisonnables du juste.

Une autre solution à ce problème consisterait à intégrer les enfants de parents


libertariens à des écoles publiques. Après tout, l’adhésion à une conception de
la justice est souvent influencée par la position sociale que l’on occupe29. Cela
pourrait impliquer que, si la structure de base de la société se doit d’être neutre30
à l’égard des différentes conceptions raisonnables du juste, elle doit autant que
possible minimiser les facteurs sociologiques qui déterminent arbitrairement
l’adhésion politique des citoyens, afin que ces derniers puissent endosser une
conception de la justice qui leur est authentique. Un système d’éducation uni-
versel offrant une ouverture sur les différentes conceptions raisonnables du juste
pourrait alors s’avérer un outil important pour permettre aux jeunes citoyens de
remettre en question leurs présupposés. Cela n’empêcherait pas les parents liber-
tariens de transmettre leurs valeurs, mais imposerait une limite dans la mesure
où leurs enfants devraient aussi pouvoir développer leur autonomie intellec-
tuelle. Seulement, un problème logistique s’impose : si les libertariens ont exercé
leur droit de sortie de la société non libertarienne, comment gérer les interactions
avec cette société étant donné que leurs enfants fréquenteraient des écoles
VO LU M E 8 N U M É RO 2 AU TO M N E / FA L L 2 0 1 3

publiques ? La réponse ne semble pas évidente, et certains compromis seraient


nécessaires.
3.3.3. La compensation dans une société libertarienne
Comment concevoir des mesures de compensation dans une société à prédomi-
nance libertarienne, c’est-à-dire où la construction de la conception publique de
la justice est fortement inclinée en faveur du libertarisme ? Est-ce que les
citoyens partageant une conception de la justice exigeant une redistribution doi-
vent individuellement recevoir compensation ? (Dans un tel cas, le risque de
free-riding serait le même que dans une société où les libertariens sont margi-
naux, car des citoyens pourraient prétexter une conception différente dans le but
d’en avoir plus.) Et si oui, comment peuvent-ils recevoir compensation si le
libertarisme considère comme injuste toute redistribution forcée ? Un modèle
de société libertarienne ne semble pas offrir d’outils de compensation autres que
des actions individuelles volontaires, ce qui est sans doute nettement insuffisant.
Ou est-ce que ce sont les libertariens les moins bien lotis qui doivent faire l’ob-
jet de compensation ? Le problème est le même : cette compensation ne semble
pas institutionnellement possible, et puis elle devrait aussi se faire avec l’accord
de ceux qui en bénéficient.

Étant donné ces paramètres dans un tel contexte, la solution la plus raisonnable
pourrait être que les citoyens partageant une conception de la justice plus exi-
geante forment une microsociété où ils institueraient des mécanismes de justice
égalitaristes offrant différents services. Pour en bénéficier, des citoyens pour-
raient volontairement devenir membres de cette microsociété; les frais d’asso-
ciation varieraient en fonction des moyens des membres, comme l’impôt
progressif. Cette idée ne viole pas les principes libertariens et correspond à cer-
21

tains égards à l’idée de mini-États ne détenant pas de monopoles (un peu comme
chez Nozick 1974); en d’autres termes, cela ressemblerait à une assurance col-
lective à frais proportionnels. Quant au principe d’égalité d’opportunité, il serait
sans doute moins efficient dans le cadre d’une microsociété, mais pourrait être
minimalement encouragé par différentes mesures d’aide.

La plus grande difficulté, toutefois, réside dans la possibilité pratique de fonder


de telles microsociétés au sein d’une société libertarienne, car des pressions
externes (comme celle d’un capitalisme non contrôlé) pourraient miner sa réus-
site, en plus du coût probablement plus élevé d’implanter des systèmes égalita-
ristes à petite échelle. De plus, l’efficience de telles microsociétés dépend
grandement du nombre de citoyens aisés ayant une conception du juste égalita-
riste, ce qui risque d’être contingent et pourtant injuste aux yeux des égalita-
ristes moins aisés. Si ce problème est suffisamment sérieux et empêche les
citoyens de vivre en fonction de leur conception raisonnable du juste, il semble
alors qu’une conception publique de la justice à prédominance libertarienne viole
le principe de la neutralité des buts31, car les institutions qui en découlent per-
mettraient mal, en principe, que ceux qui sont en désaccord raisonnable avec
celles-ci puissent être respectés. Est-ce qu’une conception publique libertarienne
se révèle, en fin de compte, réellement tolérante envers ceux étant en désaccord
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raisonnable avec celle-ci ? Il semble qu’un certain compromis soit nécessaire


afin qu’une conception publique libertarienne permette à d’autres de s’épanouir
et de créer leurs microsociétés.
CONCLUSION
Cet article s’est ouvert sur le constat du pluralisme des conceptions raisonnables
du juste. Celles-ci, bien que toutes candidates à la conception publique de la jus-
tice, sont néanmoins hétéroclites et incompatibles. Le libéralisme politique ne
semble pas pouvoir légitimement trancher entre ces conceptions. De plus, les
concepts mobilisés par ces conceptions du juste s’avèrent essentiellement contes-
tés en ce sens que les arguments logiques concernant leur bonne application ne
semblent pas pouvoir conclure le débat. Cela rend difficile de renvoyer à ces
concepts sans favoriser une conception du juste particulière au détriment de ses
concurrentes. Il a donc été proposé que la construction de la conception publique
de la justice devrait se faire par dénominateurs communs, donc en accordant
minimalement une liste de droits négatifs au point de vue pratique. Si la concep-
tion publique de la justice a pour ambition d’établir des principes au-delà de ce
minimum, elle devrait accorder des mesures compensatoires à ceux se sentant
lésés. De telles mesures compensatoires, pouvant aller jusqu’à un droit de sor-
tie, sont requises de manière à respecter les objections raisonnables de ceux
adhérant de manière sincère à des conceptions différentes et plus restrictives du
juste. Cette approche révèle que les questions de justice sociale et de politique
publique, et même de justice distributive, sont intimement liées à celle de la tolé-
rance politique.

Il se pourrait que le constat de ce pluralisme des conceptions raisonnables du


juste ait ouvert une boîte de Pandore (certains pourraient même considérer qu’il
22

s’agit d’une réduction par l’absurde du projet du libéralisme politique). Le risque


est énorme : en insistant trop sur les débats philosophiques au sujet de la justice,
l’idéal d’une société politique où les citoyens s’entendent sur les mêmes prin-
cipes publics de justice semble gravement menacé. Il n’est pas non plus certain
que la justice par dénominateurs communs soit toujours possible, car elle mène
à de nombreux problèmes théoriques et pratiques. Heureusement, certains de
ces problèmes sont similaires à ceux concernant le pluralisme religieux et cul-
turel, de sorte qu’il serait pertinent de s’y rapporter pour y retenir des leçons. Il
reste à espérer que l’histoire des pratiques politiques, dont s’inspire Rawls pour
bâtir son libéralisme et ses principes de justice, mène effectivement à des recou-
pements aussi larges que possible ainsi qu’à une coopération sociale permettant
des redistributions significatives et acceptables pour la plupart – et que le poids
démographique de ceux étant plus restrictifs ne mine pas le succès de ces prin-
cipes publics de justice.

Un dernier problème mérite d’être abordé. Il pourrait être objecté que cette
approche paraît hautement individualiste, comme si le fait d’adopter une concep-
tion du juste était une affaire personnelle et privée, ce qui est pourtant contre-
intuitif et potentiellement contradictoire. En effet, si la justice désigne, selon la
célèbre expression, ce que l’on doit aux autres, il y aurait lieu d’espérer que la
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conception du juste œuvre plutôt à établir les rapports aux autres et à assurer
des institutions égalitaristes où chacun a sa place et sa juste part, et non simple-
ment ce que les individus doivent recevoir pour que leurs croyances politiques
soient respectées; la justice est, semble-t-il, forcément une affaire sociale, inter-
personnelle. Si le projet est de respecter les croyances de chacun, il est possible
qu’une logique libertarienne ait déjà gagné – et en effet, une construction par
dénominateurs communs semble d’avance favoriser les plus laxistes. Comment
concevoir un projet social à partir de telles prémisses ?

Une réponse complète ne peut être esquissée ici, car il faudrait étudier la possi-
bilité de développer une théorie du pluralisme des conceptions raisonnables du
juste qui serait moins individualiste ou qui pourrait évoluer au-delà de ce
modèle32. Mais cet individualisme a aussi sa raison d’être. Les conceptions du
juste font souvent partie, de manière profonde, de l’identité et des valeurs des
citoyens. Ces conceptions tendent à définir ce que les citoyens attendent rai-
sonnablement de leur société, voire à définir dans quelle société ils souhaite-
raient vivre, tout en sachant qu’une telle société serait offerte aux autres citoyens
en tant que personnes libres et égales. Il serait donc exagéré, à moins d’avoir
des raisons fortes pour le faire, que le libéralisme politique viole les croyances
fortes et raisonnables des citoyens – ce qui implique aussi de les forcer à parti-
ciper à l’effort collectif d’un projet social auquel ils ne croient même pas. C’est
pourquoi des mesures de compensation pourraient être offertes dans les cas où
un désaccord raisonnable prévaut, mais que des raisons publiques importantes
(comme la stabilité de la communauté politique ou la pérennité de la coopéra-
tion sociale) nécessiteraient de violer certaines conceptions du juste plus res-
trictives. Mais ce respect des convictions individuelles est justifié si et seulement
si les individus sont prêts à assumer les conséquences de leur conception rai-
23

sonnable du juste – autrement dit, un libertarien ne pourrait pas exiger une aide
sociale, à moins de renoncer à ses idées libertariennes et d’adhérer au projet de
coopération sociale où prévaut une redistribution déterminée par la conception
publique de la justice.

Politiquement, c’est-à-dire en renonçant à affirmer quelle est la meilleure théo-


rie de la justice, il semble que la décision la plus juste et tolérante du pluralisme
consiste à développer une conception publique de la justice qui respecte, autant
que possible, les différentes conceptions raisonnables du juste des citoyens,
même si cela vient avec un coût énorme. Si les arguments qui ont été exposés
ici sont justes, il faut œuvrer à offrir les moyens, autant que possible, pour que
les citoyens exercent non seulement leur conception de la vie bonne, mais vivent
aussi en accord avec la conception du juste qu’ils considèrent la plus justifiée.
NOTES
1
Cet article a originalement été rédigé dans le cadre du séminaire PHI 6540 — Tolérance et
pluralisme social donné à l’automne 2012 à l’Université de Montréal. L’auteur remercie le
professeur Marc-Antoine Dilhac pour ses nombreux commentaires ainsi que pour son encou-
ragement qui ont permis d’améliorer plusieurs aspects de la première version du texte. Il lui
témoigne sa reconnaissance pour lui avoir parlé des concepts essentiellement contestés. L’au-
teur remercie enfin les deux évaluateurs anonymes pour leurs commentaires approfondis et
éclairants.
Dans ce texte, l’expression « conception publique de la justice » renvoie à la conception de
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la justice qui se voit adoptée pour façonner les structures de base d’une société, au-delà du plu-
ralisme des conceptions du juste existant dans la société. Autrement dit, elle ne réfère pas
nécessairement à une conception politique du juste en particulier. Elle est dite publique par
opposition à privée, car seraient privées des conceptions du juste adoptées par des citoyens,
mais non par les institutions de la société.
3
Les conceptions du juste sont aussi des conceptions morales, sauf qu’elles se distinguent par
leur étendue (scope) : au lieu de traiter de plusieurs (ou de toutes les) sphères de la vie, elles
ne s’appliquent qu’à la sphère politique. (Rawls 2005, 13-14)
4
Il existe plusieurs formes de libertarisme – entre autres un libertarisme de droite, où les res-
sources non réclamées appartiennent au premier arrivé (sous certaines réserves), et un liber-
tarisme de gauche, pouvant admettre certaines redistributions étant donné la propriété
collective des ressources naturelles (Vallentyne 2012). Ce texte fera surtout référence au liber-
tarisme de droite, car en pratique, les libertariens de gauche peuvent accepter plusieurs
mesures des autres conceptions du juste plus exigeantes.
5
L’utilitarisme, qui se présente pourtant comme une conception de la justice, sera écarté de ce
travail. Une analyse plus approfondie permettrait d’étudier les conséquences sur la concep-
tion publique de la justice si des utilitaristes sont considérés dans sa construction. En revanche,
Rawls ne semble pas considérer l’utilitarisme comme une conception raisonnable, entre autres
parce qu’il s’agit d’une conception morale trop compréhensive (Rawls 2005, 11 et 260-261).
6
“Now once this variety of functions is disclosed it might well be expected that the disputes
in which the above mentioned concepts figure would at once come to an end. But in fact this
does not happen. Each party continues to maintain that the special functions which the term
‘work of art’ or ‘democracy’ or ‘Christian doctrine’ fulfils on its behalf or on its interpreta-
tion is the correct or proper or primary, or the only important, function which the term in
question can plainly be said to fulfil. Moreover, each party continues to defend its case with
what it claims to be convincing arguments, evidence and other forms of justification.” (Gal-
lie 1955, 168)
7
Voir aussi la définition de Gray (1978, 395) : “[…] I suggest that what makes a concept essen-
tially contested and gives any use of it an inherently controversial aspect, is that disputes
about its proper applications cannot be resolved by an appeal to the canons of logic or by
24

recourse to stipulative or lexical definition.”


8
Est-ce que le voile d’ignorance permettrait de sortir de cette impasse ? Il semble que si ces
concepts sont essentiellement contestés, alors il demeure aussi difficile de trancher à priori sur
la bonne acception, sans connaissance de nos conditions particulières. Qui plus est, le recours
au voile d’ignorance ne pourrait-il pas lui-même être contesté par les différents citoyens ?
Pourquoi privilégier cette méthode de délibération contrairement à d’autres méthodes ? Même
si la position originelle a ses mérites, elle semble comporter différents présupposés qui sont
pourtant ouverts au débat. Différentes conceptions raisonnables du juste peuvent avoir des
désaccords sur l’intérêt d’un tel recours.
9
Voir entre autres Sen (1980), G.A. Cohen (1990) et Daniels (1990). Pour une présentation
générale, voir Gosepath (2011).
10
Et l’on pourrait ajouter : « et de n’importe quel autre concept central aux conceptions du
juste ».
11
“To identify a concept as essentially contested is to say a great deal about the kind of socie-
ty in which its users live. If it is the case, for example, that most of the concepts of our social
and political thought—power, freedom, justice, coercion, and responsibility, for example—
have an essentially contested character, then this can be only so in virtue of the fact that our
social and political thought occurs in a social environment marked by profound diversity and
moral individualism.” (Gray 1977, 337)
12
En réalité, il donne quelques indications, mais celles-ci peuvent paraître plutôt floues. Par
exemple : “to endorse any procedural conception of justice is to acknowledge that, to adopt
J.L. Austin’s idiom of ‘trouser words’, it is ‘injustice’ that wears the trousers—that justice is
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done whenever all accusations of injustice have been rebutted.” (Gray 1978, 399) Qu’est-ce
que cela signifie ? Si cette méthode correspond à l’idée qu’il y a justice lorsqu’aucune plainte
de justice n’est émise, cela est soit naïf, soit contradictoire avec le fait que les conceptions du
juste s’opposent. En effet, si par exemple la conception publique adopte des principes liber-
tariens, les autres conceptions du juste crieront à l’injustice, et vice versa. Pourquoi la pro-
cédure devrait privilégier l’une plutôt que l’autre ? La procédure potentielle de Gray serait
donc inapplicable. C’est pourquoi une interprétation générale de la justice procédurale sera
étudiée au cours de cette section. Ensuite, la solution proposée en §3.2. essaiera de résoudre
un dilemme semblable.
13
“Neither the procedures nor the laws need be just by a strict standard of justice, even if, what
is also true, they cannot be too gravely unjust. […] But before this point is reached, the out-
comes of a legitimate procedure are legitimate whatever they are. […] Legitimacy allows an
undetermined range of injustice that justice might not permit.” (Rawls 2005, 428)
14
Est-ce que l’on pourrait y voir un autre concept essentiellement contesté ? La section §3.2. du
présent article tentera d’expliquer qu’une conception publique de la justice peut aller au-delà
de la justice procédurale malgré le fait du pluralisme des conceptions raisonnables du juste.
En ce sens, elle pourrait être dite neutre si elle respecte chacune des conceptions raisonnables
du juste.
15
Est-ce qu’une telle chose est possible ? Cela mériterait d’être étudié plus en détail.
16
Comme le résume cet extrait : “[…] the basic liberties constitute a family, and that it is this
family that has priority and not any single liberty by itself, even if, practically speaking, one
or more of the basic liberties may be absolute under certain conditions.” (Rawls 2005, 357)
17
La question de savoir si cette approche est trop individualiste sera examinée dans la conclu-
sion.
18
Le concept de tolérance présuppose aussi d’avoir la possibilité effective d’intervenir pour
empêcher cette chose (A.J. Cohen 2004, 93-94). Dans ce cas-ci, il est question de tolérance
politique lorsque des partisans de conceptions du juste raisonnables en position de majorité
décident de ne pas imposer leurs conceptions, à moins de compenser les autres.
19
Il faudrait aussi étudier si ces coûts doivent être rétroactifs, c’est-à-dire s’ils devraient rem-
bourser les bénéfices, en tout ou en partie, de la vie en société dont ces citoyens ont joui avant
25

de prendre la décision de sortir de la société.


20
Évidemment, la plupart des libertariens ne seraient pas complètement satisfaits de telles
mesures. Même s’ils considèrent injustes l’imposition forcée et le monopole de l’État, ils
revendiquent le droit de jouir d’un marché économique libre. Et ce marché ne serait pas libre
si des frais de douanes étaient exigés pour chaque échange avec une société non libertarienne.
En revanche, ces libertariens, s’ils sont raisonnables, se doivent de comprendre que ce n’est
pas tout le monde qui partage leur conception de la justice et que ces gens ont le droit de for-
ger leur société selon un tel modèle. Autrement dit, les libertariens ne peuvent réclamer la tolé-
rance et la refuser aux autres. Et rien n’empêche les libertariens de forger leur microsociété,
où ils s’échangent librement entre eux biens et services. Il n’y a donc rien d’injuste envers eux,
dans un tel système.
21
Voir par exemple Macedo (1995) pour la question des accommodements du point de vue du
libéralisme politique. Voir aussi Bohman (1995) pour connaître certaines critiques; Bohman
pense qu’un pluralisme de la raison publique permettrait de résoudre certains de ces dilemmes.
22
Cela signifie aussi que la conception publique de la justice peut aller au-delà de la justice par
dénominateurs communs seulement lorsque les conceptions plus restrictivistes du juste sont
très minoritaires par rapport à l’objectif public.
23
“[…] citizens in civil society do not simply use the idea of justice as fairness ‘as a platform
{handed to them by the philosopher as expert} from which to judge existing arrangements and
policies.’ In justice as fairness there are no philosophical experts. Heaven forbid ! But citizens
must, after all, have some ideas of right and justice in their thought and some basis for their
reasoning. And students in philosophy take part in formulating these ideas but always as cit-
izens among others.” (Rawls 2005, 426-427) Pour le reformuler à l’aune du présent contexte,
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ce n’est pas parce que des partisans de certaines conceptions raisonnables du juste ont les
« meilleurs » arguments et la « meilleure » théorie que cela les autorise à imposer leur régime.
24
Voir supra, note 22.
25
Merci à l’un des deux commentateurs anonymes d’avoir insisté sur ce problème. J’ai ajouté
le présent paragraphe pour clarifier l’enjeu.
26
“[…] the ability of parents to raise their children in a manner consistent with their deepest
commitments is an essential element of expressive liberty. As Eamonn Callan rightly sug-
gests, parenting is typically undertaken as one of the central meaning-giving task of our lives.
We cannot detach our aspirations for our children from our understanding of what is good and
virtuous.” (Galston 2002, 102)
27
Nier cette diversité conduirait effectivement à un abus de pouvoir peu conforme au libéra-
lisme : “Conversely, one of the most disturbing features of illiberal regimes is the wedge their
governments typically seek to drive between parents and children, and the effort to replace a
multiplicity of family traditions with a unitary, state-administered culture.” (Galston 2002,
103)
28
De manière générale, comme il a été défendu au §3.3.1., la diversité des conceptions raison-
nables du juste devrait être enseignée. Il s’agit même d’un intérêt politique, d’une vertu
civique importante, et qui justifie une imposition dans le cadre du libéralisme politique.
(Macedo 1995)
29
Merci à l’un des commentateurs anonymes de m’avoir rappelé ce fait sociologique important
et qui m’a conduit ajouter le présent paragraphe.
30
Comme expliqué à la section 3.1, il existe plusieurs acceptions de la neutralité. La solution
proposée serait conforme à la neutralité des buts dans la mesure où laisser des facteurs socio-
logiques (comme les inégalités économiques) déterminer l’adhésion à une conception de la
justice contrevient à l’idée de donner une chance à toutes les conceptions raisonnables de du
juste d’être appréciées.
31
S’agit-il plutôt d’une violation de la neutralité des effets ? La nuance semble ici subtile, mais
elle est importante : l’objection ne concerne pas tant le fait que des citoyens ne parviennent
pas instaurer des microsociétés correspondant à leur conception du juste, mais bien qu’une
société libertarienne n’offrirait pas les conditions de possibilité pour que ceux étant en dés-
26

accord raisonnable avec celle-ci puissent néanmoins vivre en fonction de leur conception rai-
sonnable du juste.
32
L’un des commentateurs anonymes a fait la remarque fort éclairante selon laquelle le libéra-
lisme politique doit exiger, de la part des conceptions raisonnables du juste, une conception
politique et non compréhensive de la société – par exemple, pour sa part, Rawls (2005, 15-
22) définit la société comme un système de coopération sociale. Autrement dit, si l’indivi-
dualisme constitue une conception compréhensive, alors il est légitime de limiter certaines de
ses implications. Entre autres, il pourrait être justifié d’exiger de la part des libertariens un plus
grand compromis de leurs principes si cela est nécessaire pour l’établissement de cette société.
Je pense que si un tel argument est juste, alors il pourrait nuancer en grande partie la néces-
sité d’adopter des mesures de compensation, comme il a été suggéré dans le présent article.
En revanche, si le concept de société est lui-même essentiellement contesté et si le libertarisme
est capable d’avancer des conceptions non compréhensives (donc, politiques) de la personne
et de la société, alors le problème que j’ai exposé demeure aussi pertinent et embêtant.
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