L'homme Universel
L'homme Universel
Pierre Magnard
2009/1 n° 61 | pages 19 à 32
ISSN 0035-1571
ISBN 9782130572947
Article disponible en ligne à l'adresse :
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Il est de belles infidèles qui sont des traits d'esprit, ainsi quand Joseph de
Courbeville publie en 1723 sa traduction de l'ouvrage de Baltasar Gracián El
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1. L'Homme universel, trad. Joseph de Courbeville, Paris, Noël Tissot, 1723. Éd. récente : Paris,
Ivrea, 1994.
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scientifiques. Son esprit, poursuit-il, est aigu dans toutes les parties de la philo-
sophie et dans cette somme mathématique, ce De architectura qui dépasse tous
les écrits de notre siècle ». Et pour rendre raison de cet extraordinaire don
d'empathie qui met Léon-Baptiste en prise sur les êtres et les choses, Landino
propose cette métaphore reptilienne : « Tel un caméléon, il prend toujours la
couleur de la chose à propos de laquelle il écrit. » Façon de dire qu'il s'appro-
prie tout ce qu'il touche et l'assimile parfaitement. Landino rappelle que Léon-
Baptiste dominait le cercle de Camaldoli, tant par la profondeur de ses propos
que par le silence méditatif qui les précédait.
La question ne saurait être pour nous de savoir si le personnage fut à la hauteur
de l'éloge. Il importe davantage de souligner qu'Alberti est à l'origine de cette
conception d'un homme universel en sa singularité même. À considérer l'ébauche
d'une Autobiographie qu'il entreprit d'écrire à l'âge de vingt et un ans, cette Vita
anonima, plus prospective que rétrospective, qui n'était destinée ni à l'impres-
sion, ni à la divulgation, on voit que le projet identitaire cède le pas au projet
moral et qu'il s'agit moins de s'approprier le nom d'un père, qui fut pour lui sans
complaisance, que de porter en lui et par lui l'humanité à la plénitude de son
accomplissement. Cette humanité même n'est-elle pas présentée dans le Momus
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6. Léon-Baptiste ALBERTI, Momus ou le prince, trad. Claude Laurens, Paris, Les Belles Lettres,
1993, p. 40.
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7. Nous avons travaillé sur l'édition de 1641, chez Jean de la Mare à Rouen.
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ensemble » (id., p. 588). Ne le peut faire que celui qui doit être « homme et Dieu
en une même personne… dans une si grande conjonction des deux natures
humaine et divine qu'un même soit Dieu et homme » (ibid.). Sebond ajoute :
« Afin que ce soit un plein payement, il faut qu'en cette unité de personne,
l'homme entier se trouve et Dieu entier se trouve, car il ne doit être fait que par
un entier homme, ni ne peut être fait que par un entier Dieu » (id., p. 589). Or
l'homme n'est « entier » que dans son union à « Dieu entier », ce qui ne peut se
faire que dans une « personne infinie », car seule une satisfaction infinie peut
solder une dette infinie et que « tout ce qui est plaisant et agréable à Dieu est
infini » (id., p. 589-590). Et voici l'humanité, en et par Jésus-Christ, portée à
l'infini. Le syntagme homo infinitus apparaît comme tel au chapitre CCLVII.
Revenant sur l'amende honorable requise de l'offense faite à Dieu par le péché
et sur l'exigence d'une compensation infinie, Sebond déclare que l'humanité,
conjointe à la divinité, se doit de l'être sur un mode « répondant et proportionné-
ment accommodé à la déité, par quoi tout ainsi qu'il n'y a point de comparaison
entre le fini et l'infini, aussi n'en y pourra-t-il avoir entre cet homme infini
(homo infinitus) et tous les autres hommes et créatures finies » (p. 607). Voici
donc l'homme porté à son plus haut niveau.
Revenons à la préface de l'ouvrage : la « lettre capitale des écrits de la main
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poing […] cela est impossible et monstrueux. Ni que l'homme se monte au-
dessus de soi et de l'humanité […] Il s'élèvera si Dieu lui prête extraordinaire-
ment la main » (p. 604). Nous sommes au cœur du débat : pour Sebond, l'huma-
nité ne saurait être que dans ce dépassement d'elle-même. C'est au syntagme
d'homo infinitus qu'il nous faut revenir, l'homme se définissant comme tel non
par référence à un genre ou à une espèce, mais par sa participation à ce degré
supérieur d'humanité, qui ne se réalise que dans le Christ. Le Médiateur est-il
autre chose que la raison commune de ce qu'il rassemble ? Il tient le rôle du
concept, capable ici d'embrasser l'homme et Dieu. Si l'outillage notionnel a
changé, c'est que l'on n'est plus dans une logique classificatoire, s'exprimant
en genre et en espèce, mais dans une approche de la singularité. Tout homme est
unique et chacun réalise la plénitude de l'humanité. Comment l'unicité peut-elle
être expressive de la totalité ?
Nicolas de Cues sera celui qui tirera le meilleur profit des intuitions du Catalan.
Dans la Docte ignorance, III, 3 8, l'humanité est envisagée dans la dynamique
ascendante qui emporte tous les êtres et en fait le degré le plus haut de la nature
inférieure et le degré le plus bas de la nature supérieure. C'est dire que toutes
choses qui sont au monde parviennent, dans l'humanité elle-même, au degré
suprême. L'humanité est moins une espèce que la sommation de toutes les
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8. Voir notre édition, texte et trad., à paraître chez Garnier-Flammarion en février 2009.
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9. Nicolaï Cusae Cardinalis Opera, éd. Jacques Lefèvre d'Étaples, Paris, 1514, t. 1, cap. XXII,
fol. CCX.
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définition, que l'impératif moral aura tenté d'élargir au maximum sans en ôter le
carcan. L'universalisme éthique peut certes permettre de passer de la famille à la
patrie, de la patrie à l'humanité, il ne conduit pas jusqu'à l'absolu de la singula-
rité. Nicolas de Cues introduit ici une gradation : « La singularité de l'espèce est
plus singulière que la singularité des individus qui la composent, de même que la
singularité du cosmos est plus singulière que celle de chaque singulier » (ibid.).
Entendons que de même qu'il n'y a qu'un cosmos, il n'y a qu'une humanité,
indivisible en sous-espèces particulières, comme c'est le cas chez les bêtes. Reste
que Nicolas de Cues ne rend pas raison de ce privilège éthique de l'humanité, se
contentant de l'affirmer, et que le singularior qui qualifie l'humanité en dit la
singularité toute relative, qui s'en tient à l'ensemble de la famille humaine sans
affecter les individus qui la composent. Ce n'est que face au Dieu unique, dans la
solitude du « devant Dieu », que l'homme peut éprouver sa singularité comme un
absolu, singulier parce que seul au monde avec Dieu.
C'est là que se produit un renversement déjà manifeste en Docte ignorance III,
3. Dans son face-à-face avec Dieu, l'homme fait l'épreuve d'une singularité
absolue, la sienne propre mais aussi, à travers lui, celle de l'humanité tout entière.
Si la forma humana s'actualisant dans une matière sub quantitate signata inscrit
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10. Voir notre édition Trialogus de Possest, texte et trad., Paris, Vrin, 2006, pp. 62, 64, 68. Le
mot christiformis traduit le grec christoeidos, qu'on trouve chez les Pères grecs, notamment chez
Denys, Noms divins, 4, 592 B.
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spectacles des meurtres des animaux, on vint aux hommes et aux gladiateurs ». Il
est « un général devoir d'humanité » (id., p. 435) qui commence aux formes les
plus humbles de la vie. Peut-être alors ne traitera-t-on plus comme viande de
boucherie (sexe coupé, viscères déroulés, cœur ou tête exhibés en trophée…) le
sauvage du Nouveau Monde ou l'hérétique de l'autre côté de la rivière. On a vite
fait de charger la différence d'une fonction de spécification. On comprend que
Montaigne ait voulu dissiper l'ombre portée par les sociétés animales sur la
société humaine.
Si l'homme a vocation, par la domestication au sein de son domaine, d'ouvrir
les espèces animales les unes sur les autres, n'a-t-il pas davantage vocation
d'établir un commerce avec tous les hommes et de les apparier les uns aux
autres ? Pour cela renonçons à étendre l'homme sur le lit de Procuste de la
spécification, pour accueillir en sa plus grande altérité cet être « ondoyant et
divers », dont l'audace première est d'avoir osé dépouiller l'espèce. Au demeu-
rant, la différence est-elle si grande d'homme à homme qu'elle ne l'est de chaque
homme à lui-même ? C'est Montaigne encore qui nous le dit : « Nous sommes
tous de lopins et d'une contexture si informe et diverse, que chaque pièce, à
chaque moment fait son jeu. Et se trouve autant de différence de nous à nous-
mêmes, que de nous à autrui » (II, 1, p. 387). Chaque homme représente une
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reprend la route, allant jusqu'à Rouen pour constater l'humanité de ces venus du
Nouveau Monde que l'on appelle trop vite « sauvages », ou encore pour obser-
ver, au hasard d'une foire, tel accident de la nature, comme cet enfant mal-né ou
cet autre établi pâtre en Médoc, en dépit de son infirmité (II, 30, p. 713). La
maison commune ne se limite plus à sa ménagerie de Gascogne, elle s'étend au
monde entier, n'écartant aucune allure de vie, sans discrimination du mutant, du
malade, de l'anomal, voire du tératologique… L'épreuve se veut étendre au plan
moral dans une tolérance à toutes les opinions, manières de vie, bizarreries. Peut-
on être homme si l'on n'est en puissance tous les hommes ? Toute intolérance à
l'endroit d'autrui est, de fait, refus d'assumer une part de soi-même, un possible
latent que l'on refuse de porter.
Montaigne fait l'épreuve de cette singularité universelle qui nous constitue
dans notre être propre comme le nouage d'un nombre croissant de relations,
s'ajoutant les unes aux autres non sur le mode extrinsèque, mais chacune actuali-
sant un possible que nous portons en nous. Le commerce des bêtes, des plantes,
des éléments aura permis de passer outre toute détermination spécifique, voire
générique, pour faire de « moi » une carte blanche sur laquelle tout nom peut
s'inscrire, un miroir en lequel chacun peut se reconnaître. Le voyage aura permis
de diversifier à l'infini l'humanité en chacun. Le singulier est devenu universel,
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respective, que des individus. C'est précisément cet universalisme formel que
nous contestons, quelque parti que l'éthique, en période de dissémination
sociale, puisse en escompter. Quand bien même le tissu social se serait entière-
ment effiloché, le recours resterait, selon nous, la singularité dans son aptitude à
créer des liens et à nouer un nombre croissant de relations. L'être est relation ;
plus les relations sont nombreuses, plus l'être est consistant. C'est le nombre
limité de relations qui relativise et non la relation elle-même. On pourrait dire
absolu l'être qui aurait relation avec tous.
Faisons un pas de plus dans l'approche de la singularité. La rareté ne connote
pas nécessairement l'excellence ou la perfection, elle désigne plutôt l'unicité de
la singularité individuelle. Tout homme est unique. S'il mérite le nom d'uomo
universale ce n'est pas parce qu'il réunirait sur sa tête toutes les perfections
créées par Dieu pour les humains, mais par sa capacité d'être tout à tous par les
multiples facettes de sa personnalité. Cette capacité d'accueil peut être le fait de
la richesse du surdoué – pensons à L.-B. Alberti –, mais elle peut être aussi le
fait de l'humilité et de la pauvreté, qui parfois disposent à l'empathie plus
encore que le peut faire la richesse. Ne s'agit-il pas de réaliser d'une personne
à une autre ce « mélange si universel » qu'elles « se mêlent et confondent l'une
en l'autre », au point d'effacer et de ne pouvoir retrouver « la couture qui les a
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Pierre MAGNARD
Professeur émérite à la Sorbonne,
auteur de Questions à l'humanisme, PUF, 2000,
(grand prix de philosophie de l'Académie française)
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