La Langue Racontee. S'approprier L'histoire Du Francais
La Langue Racontee. S'approprier L'histoire Du Francais
Anne-Marie Beaudoin-Bégin
LA LANGUE
RACONTÉE
S'APPROPRIER L'HISTOIRE
DU FRANÇAIS
ÉDITIONS
©
Anne-Marie Beaudoin-Bégin
LA LANGUE
RACONTÉE
S'APPROPRIER L'HISTOIRE DU
FRANÇAIS
PPS ET POTUCE
LA LANGUE RACONTÉE
a été publié avec la collaboration de Ianik Marcil
Nous remercions le Conseil des arts du Canada de l’aide accordée à notre programme
de publication et la SODEC pour son appui financier en vertu du Programme d’aide
aux entreprises du livre et de l’édition spécialisée.
Financé par le CE |
gouvernement
du Canada
L’autrice tient à remercier le Conseil des arts du Canada pour son soutien financier dans l'écriture
de ce livre.
[Link]
TABLE DES MATIÈRES
Préface
LS FE ae a PC PT CR PS NE 9
Introduction
Langue muableàusages multiples... 15
Chapitre 1
Latinisation de la Gaule et invasions «barbares » :
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Chapitre 2
Au nom de la patrie et de la fille: «naissance »
RS OUR TS TIQUE Ste D D ste naruto acusan ces 27
Chapitre 3
Du passage du latin au français, ou de la décrépitude
TES SM ADO DAS ne RE PR Re Lens ent 39
Chapitre 4
Français parce que langue du roi ou langue du roi
Chapitre 5
Le xvr° siècle: luxuriance lexicale et fretinfretaillements
Lt NA TE RO 6 TR ER STE RÉ OR Hs)
Chapitre 6
Le xvrr° siècle :Malherbe et l’Académie, ou la hache
CS on 50 1 DA RM ES RATE PL dE PAU TOR SPP PIS RIRE NNREE 63
Chapitre 7
Le français en Nouvelle-France et la charge mentale
DE RON ES trs q nn totesanrain destenareres 73
Chapitre 8
Le français, langue charmante, probante, géniale, prestigieuse,
PUR SO TE TS ER PR Re RER 81
Chapitre 9
Au nom de la Révolution, tu accorderas tes participes passés... 89
Chapitre 10
Peuple avec histoire, littérature et IN SCCULITÉ RE Me US VRSRUs 99
Chapitre 11
Tes vieux mots sont aussi vieux que mes vieux mots... 107
Chapitre 12
Et si on regardait la bride du joual donné? 115
Chapitre 13
- Lognon et le nénufar, pour ménager la chèvre et le chou …..123
Chapitre 14
C po pcq jai po mis dapostrophe que je ne suis pas
CADADIENTEN METTTE crc 191
Conclusion
ToUTS aveulit, Mais DOUL QUI... 139
Postface
NAT onDENTLe RP ne D da ne il DL ee 143
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10
dans le style efficace et sincère qu’on lui connaît, évoque sim-
plement et joyeusement une langue et son histoire. Rien d’un
long fleuve tranquille, cette histoire ne relève ni d’une révélation
divine, ni d’une mortification perpétuelle. Le français est une
langue vivante, elle vit à travers ceux et celles qui le parlent, de
la France au Sénégal, du Québec à la Belgique, les francophones
lui donnent sa richesse, tous les jours la transforment et jouent
avec elle, comme cela a été le cas tout au long de son histoire et
des lieux où elle a été utilisée.
C’est un grand acte de libération que propose Anne-Marie
Beaudoin-Bégin, celui de se saisir de l’histoire de cette langue
racontée afin, comme elle le propose, de se l’approprier. L'histoire
de la langue, trop longtemps racontée comme une légende dorée
peuplée de saints et de saintes du sérail de l’Académie française,
mérite plus. Après tout, l’Académie française, n'est-ce pas là
une autre forme de construction sociale et historique? La tri-
logie qu'Anne-Marie Beaudoin-Bégin donne aujourd’hui, avec
La langue rapaillée et La langue affranchie, constitue, plus que
jamais, un acte de réflexion puissant pour combattre les chroni-
queurs chagrins d’une langue qu'ils voudraient cacher dans une
bibliothèque vitrée, fermée à double tour pour que le commun
ne puisse pas y avoir accès. Brisons ces vitres, ouvrons les livres
et libérons-nous.
— Laurent Turcot
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«Les langues sont comme la mer: elles oscillent sans cesse. À
certains temps, elles quittent un rivage du monde de la pensée et
en envahissent un autre. Tout ce que leur flot déserte ainsi sèche
et s’efface du sol. C’est de cette façon que des idées s’éteignent,
que des mots s’en vont. Il en est des idiomes humains comme de
tout. Chaque siècle y apporte et en emporte quelque chose. Qu’y
faire?cela est fatal. C’est donc en vain que l’on voudrait pétrifier
la mobile physionomie de notre idiome sous une forme donnée.
C’est en vain que nos Josué littéraires crient à la langue de s’ar-
rêter;les langues ni le soleil ne s'arrêtent plus. Le jour où elles se
fixent, c’est qu’elles meurent.»
Victror HuGo
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INTRODUCTION
LANGUE MUABLE À USAGES MULTIPLES
Avant de commencer un ouvrage sur l’histoire d’une langue, il
importe de réfléchir à la notion même de langue. À quoi sert-
elle? De quelle manière les gens qui disent la parler l’utilisent-ils ?
La première réponse qui vient habituellement à l'esprit est la
communication. En effet, le but premier d’une langue est de com-
muniquer des idées, des messages, des impressions. Mais bien
qu'important, ce rôle n’est pas le seul. Car si l’unique raison qui
explique notre utilisation d’une langue est le besoin de commu-
niquer, comment expliquer qu’on fasse des « fautes » ? Comment
justifier qu’il y ait des formes, des expressions, des tournures qui
soient considérées comme «mauvaises » dans certains contextes,
mais «bonnes » dans d’autres? Par exemple, comment expliquer
le fait qu'au Québec, l'expression «j’ai scrappé mon char », même
si elle est comprise, ne soit pas acceptée dans tous les contextes?
Si le but était uniquement de transmettre un message, logique-
ment, cela devrait importer peu que le message soit de telle ou
telle forme, du moment que l'information est présente.
C’est que la langue a un autre rôle essentiel: celui de représen-
tation sociale. Disons-le franchement : les recommandations,
les condamnations, les corrections, les « fautes » sont issues de
consensus sociaux. Le fait qu’au Québec, on considère que l’ex-
pression «j’ai scrappé mon char» ne soit pas correcte dans un
contexte formel, même si on la comprend, démontre que la
notion de rectitude relève de jugements sociaux et non de consi-
dérations proprement langagières. Si la langue était uniquement
un outil de communication, on se contenterait de «j'ai scrappé
mon char» dans tous les contextes.
Par ailleurs, le fait que ces règles valorisées — cette idée de la
«bonne» langue — n’aient pas toujours été les mêmes au cours
de l’histoire, qu’elles aient changé, que l'importance qui leur est
attribuée ait varié, montre leur caractère social. Au xvri' siècle, les
autorités langagières affirmaient qu’il fallait dire sarge et non serge
15
(cf. Vaugelas, grammairien de l’époque), alors qu'aujourd'hui, sarge
‘est une forme extrêmement connotée!. Pourtant, sarge, en soi, n'a
pas changé. C’est la manière qu’on a de juger le mot qui a évolué.
Et cela est vrai pour la majorité des règles auxquelles on doit obéir
pour «bien parler » ou «bien écrire». J'entends d’ici certaines per-
sonnes s’écrier que la norme est importante, que si tout le monde se
mettait à écrire (ou parler) n'importe comment, on ne se compren-
drait plus. Soit. Personne n’a prétendu ici que la norme n’était pas
importante, bien au contraire. Ce que je dis, c’est qu’elle est sociale
avant d’être langagière. Et si certaines personnes ont du mal à com-
prendre l’écrit de gens qui ne maîtrisent pas les règles et qui, de fait,
«écrivent n'importe comment», c’est pour des raisons d’attitude et
de conditionnement plutôt que des raisons linguistiques. À preuve,
le respect des règles n’a pas toujours été un critère mélioratif en
société. Jadis, sauf pour les imprimeurs et certains grammairiens,
la majorité des gens (même les gens très importants, comme... le
roi) ne se préoccupaient pas plus des règles que nous, aujourd’hui,
ne nous préoccupons du code pour programmer nos logiciels.
La langue, donc, a une dimension sociale primordiale. Mais elle
a aussi d’autres rôles. Par exemple, si l’on considère à ce point
important le fait de parler français au Québec, ce n’est pas parce
que les autres langues sont socialement moins bonnes ou que les
messages passent mieux en français: c’est parce que le français
constitue un vecteur d'identité. La langue est identitaire.
La langue est également artistique, ou plutôt, matériau artistique.
Les poètes, par exemple, s’en servent un peu comme les peintres
se servent de la peinture. Ces poètes peuvent d’ailleurs faire des
encoches aux règles valorisées socialement. Il manque une syllabe
dans le vers de cette chanson ? Qu’à cela ne tienne, ajoutons-la:
J'ai planté un chêne
Au bout de mon champ
Ce fut ma semaine
Perdrerai-je [sic] ma peine?
1. J'en profite pour saluer tous les Serge qui, sans aucun doute, confirme-
ront cette affirmation.
2. Gilles Vigneault, J'ai planté un chêne, 1976.
16
Et il ne viendrait à personne l’idée de qualifier Gilles Vigneault
de mauvais poète pour autant.
Outil de communication, outil de représentation sociale, vecteur
d'identité, matériau artistique. Ce sont là les principaux rôles
d’une langue. Il en existe fort probablement d’autres, mais le
but ici étant d'illustrer la complexité et non d’être exhaustive, je
m'arrêterai à cette liste succincte.
La langue, de plus, varie. Personne ne parle exactement de la
même manière que quelqu'un d’autre. Selon son âge (variation
diachronique), sa région (variation diatopique), sa classe socioé-
conomique (variation diastratique), une personne verra sa langue
varier par rapport à une autre. Il y a aussi le contexte de commu-
nication (variation diaphasique) et le moyen utilisé, oral ou écrit
(variation diamésique).
C’est donc dire qu’en soi, le français n'existe pas vraiment. C’est
une idée, une notion abstraite. Le mot français est une étiquette
utilisée pour mieux réfléchir. Même parler du français québécois,
c’est tricher. Car il n’y a pas UN français québécois, mais plusieurs
(selon toutes les variations que j’ai mentionnées plus haut). Si
faire ce constat ne devrait pas nous empêcher de réfléchir sur la
langue, il faut par contre toujours le garder en tête, et se souvenir
que lorsque les étiquettes sont utiles, elles ne sont cependant pas
absolues. Nous en reparlerons.
Ces caractéristiques d’une langue — ses utilités et les facteurs qui
la font varier — ne sont évidemment pas exclusives à la langue
moderne. Elles ont toujours été là. Elles le seront toujours. La
langue est un produit humain, teinté d'humanité. Cette huma-
nité habillée de ses modes, de ses doutes, de ses contradictions, de
ses illogismes. Faire l’histoire d’une langue, donc, n’est pas faire
l’histoire d’une langue. C’est faire l’histoire des gens qui l'ont
parlée, chantée, écrite, vécue.
Il peut sembler paradoxal de devoir démontrer la muabilité d’une
langue dans un ouvrage sur son histoire. Car le fait même qu'on
admette que la langue puisse avoir une histoire (donc, qu'elle n'ait
pas toujours été celle qu’on connaît aujourd’hui) sous-entend
qu’elle a changé et que, donc, elle est changeable. Mais l'esprit
francophone moderne s'attache à l’idée que le français (et donc,
par extension, la langue) est une réalité dont les contours sont
nets, voire une réalité fermée. Belle contradiction.
Prenons l’idée que le français vienne du latin. Je n’ai jamais
rencontré qui que ce soit qui la conteste. Mais comment s’explique-
t-elle? Comment peut-on dire que le français vienne du latin?
Est-ce comme lorsqu'on dit que la laine vient des moutons?
Que le miel vient des abeilles ?Que le lait vient des vaches ? On
voit souvent une représentation des familles de langues sous la
forme d’un arbre généalogique. On a le latin, la mère, auquel sont
reliées par des flèches les langues romanes (le français, l'italien,
l'espagnol, le roumain, le portugais, l’occitan, etc.). Mais qu'y
a-t-il dans ces flèches? Ce livre, c’est, en quelque sorte, la flèche
entre le latin et le français. Et on verra que cette flèche, contraire-
ment à ce qu'on peut représenter, n’est ni très droite, ni très claire.
CHAPITRE 1
LATINISATION DE LA GAULE ET INVASIONS « BARBARES » :
IL EST FOU CE LATIN
Il y a un mème’ qui circule sur les réseaux sociaux. Lorsqu'on
apprend une langue vivante, on apprend des phrases du type
«Bonjour !Comment allez-vous? Je m'appelle Jack. Où sont les
toilettes ? », alors que lorsqu'on apprend une langue morte, comme
le latin ou le grec ancien, c’est plutôt des phrases comme « La vie
est longue et difficile. Chaque jour, les barbares massacrent un
nouveau membre de ma famille». Pourtant, ces langues mortes
ont déjà été vivantes, et les gens qui les parlaient devaient très
certainement aller aux toilettes.
L'image qu’on a du latin, cette langue fixe, aride, immuable,
cette langue des rosa, rosa, rosam « qui prend les rêves au piège»,
comme le chantait Brel, est une image faussée. Cette image cor-
respond au latin classique, qui était en fait une langue artificielle,
et n'était la langue maternelle de personne.
Le latin qui a conquis la Gaule n’est pas le latin classique. C’est plu-
tôt ce qu'on nomme, bien mal, le latin vulgaire. Peu de linguistes
aujourd’hui se satisfont de cette dénomination. Vulgaire, de nos
jours, a perdu son sens relatif au peuple, et a pris une tout autre
connotation. Mais il est difficile de trouver un adjectif qui rende
exactement ce à quoi on fait référence. Latin de tous les jours?Pas
vraiment. Car on ferait ici référence au registre familier, alors qu’il
y avait d’autres registres. Latin du peuple? Ça ne convient pas non
plus. Il y avait d’autres classes sociales qui le parlaient:
Le langage soutenu des citoyens lettrés de la capitale romaine
(sermo urbanus) se distingue sur le plan diatopique du latin
des provinces (sermo rusticus), sur le plan diastratique, de
la langue des citoyens simples, des soldats ou du peuple en
général (sermo humilis, castrensis, vulgaris) et sur le plan
diaphasique, du langage familier de tous les jours (sermo
cotidianus, familiaris). (Reutner, 2014, p. 201)
latin : è langues
archaïque latin vulgaire romanes
-200 -100 0 100 200 300 400 500 600 700 800
Figure 2 : Du latin archaïque aux langues romanes
20
Et cet apprentissage ne s’est pas fait du jour au lendemain. Tentons
de visualiser la situation. Rome a conquis la Gaule, et y a installé
un contingent latinophone: administrateurs, militaires, sym-
boles de l’autorité, etc. C’est donc par le haut que le latin s’est
imposé sur le territoire. D'abord, dans la vie publique. Le pouvoir
étant latinophone, la langue administrative était donc le latin. Les
Gaulois qui désiraient participer de près ou de loin à l’adminis-
tration ont dû se latiniser. Vinrent ensuite les classes urbaines, à
la mode. Celles qui voulaient être dans le coup. N'oublions pas
que Rome n’a pas seulement conquis la Gaule, elle a aussi apporté
avec elle toute une civilisation, une culture, un système. On peut
très bien s’imaginer qu’à l’époque, adopter une vie à la romain
était le nec plus ultra. Toutes les personnes désirant faire partie
de la modernité de l’époque, donc, ont dû sauter à pieds joints
sur la chance de se latiniser. Les classes marchandes et artisanes
ont suivi, puis vinrent les gens des zones rurales, plus éloignées,
les gens qui se sont probablement pendant longtemps foutu de
cette folie latinisante et qui se sont accrochés à leur gaulois natal,
mais qui, à force d’à force, ont eux aussi été gagnés par le latin.
Ce processus de latinisation de la Gaule s’est donc fait sur une
longue période. Certains linguistes affirment que c’est une des
raisons qui explique l'efficacité avec laquelle le latin a supplanté
le gaulois. Car du gaulois, il en reste à peine quelques traces en
français. Ce sont des traces lexicales (des mots de vocabulaire),
qui appartiennent pour la plupart à des domaines de la vie quo-
tidienne paysanne (alouette, bec, bouleau, charpente, mouton, soc,
talus, valet, sillon, etc.).
On a d’ailleurs longtemps dit que le français avait un substrat
gaulois. Plusieurs ont même avancé que le son [y] (comme dans
le pronom fu, par exemple) était d’origine gauloise (ce son date
pourtant, selon toute vraisemblance, du viri siècle, ce qui est drô-
lement tardif pour une influence celtique). Personnellement, j'ai
entendu parler de cette notion de substrat gaulois dans sept de mes
cours quand j'étais étudiante à l’université, mais j'ai toujours eu de
la difficulté à comprendre pourquoi il semblait si important. Un
substrat est la langue qu’un peuple vaincu délaisse au profit de celle
du peuple vainqueur. Avant de disparaître, cette langue vaincue
21
laisse cependant assez de traces sur la langue dominante, au point
de transformer cette dernière. Pourtant, le gaulois n’a pas laissé
beaucoup de traces. Pas assez, en tout cas, pour en faire un subs-
trat. À part les quelques traces lexicales déjà mentionnées, toutes
les autres hypothèses d’influences celtiques ont été infirmées au fil
des recherches, et ont plutôt été identifiées à une source romane.
J’associerais cette fascination pour les origines gauloises du français
à ce que l’historienne Suzanne Citron a appelé le mythe national:
L'histoire de la France «Gaule» et d’un peuple français
d’origine « gauloise» fabriquée au xix° siècle correspond à
la vision des fondateurs de la République et garantit à leurs
yeux l’unité et l’indivisibilité nationale [sic]. Or, paradoxa-
lement, cette histoire coïncide avec les premières grandes
vagues d'immigration de travailleurs italiens, belges, polo-
nais et Juifs venus «d’ailleurs », et avec l’expansion coloniale
qui élargit l’espace « français » à l’Afrique et à l’Indochine.
Et cette version de «nos ancêtres les Gaulois » a ainsi été
imposée dans les écoles des lointaines colonies. Mais cette
histoire de la France «Gaule» est aujourd’hui obsolète
pour décrypter une identité française aux multiples racines
postcoloniales et mondiales. (Citron, 2008)
Comme l’histoire de la langue française généraliste est souvent
faite de répétitions, l’idée du substrat gaulois a fait partie de ces
notions sine qua non qu'on doit enseigner. Mais les données l’ont
infirmée depuis longtemps. Nous reparlerons de cette idée d’unité
et d’indivisibilité nationales lorsqu'il sera question de la période
postrévolutionnaire. Elle aura une influence fondamentale sur
l'attitude linguistique des francophones.
Une longue période d'apprentissage du latin pour les Gaulois
implique également une évolution du latin lui-même. Car ce
latin, je le répète, était le latin vulgaire: bougeant, muable et
variant. Les changements qu’il a subis n'étaient pas nécessai-
rement causés par le fait que la Gaule était peuplée par des
Celtiques (plusieurs changements similaires ont d’ailleurs eu
lieu dans différentes régions de l’Empire romain, où d’autres
peuples ont été conquis).
22
Le latin a supplanté le gaulois pour plusieurs raisons. La société
gauloise n'en était pas vraiment une, au sens contemporain
du terme: elle était plutôt un ensemble de tribus partageant
une même origine (le fait même de parler du gaulois comme
d'une langue unifiée est un éhonté mensonge, puisqu'il s'agissait
plutôt d’un ensemble de dialectes plus ou moins divergents).
Cette situation est l’une des raisons. La non-union gauloise n’a
pas eu beaucoup d’armes contre l’union romaine. Mais la plus
importante raison est sans contredit le fait que le latin était une
langue à tradition écrite, alors que le gaulois était à tradition
orale (on ne tiendra pas compte de l'écriture runique, interdite
aux communs des mortels, parce que sacrée). On a un peu de
difficulté, aujourd’hui, à s’imaginer une telle situation. Ce serait
un peu comme si on avait un peuple qui a accès aux ordina-
teurs et à Internet, par rapport à un peuple qui utilise encore
les machines à écrire. Avant longtemps, le second emboîterait
le pas du premier.
Puis arriva ce qui devait arriver à un empire aussi vaste, puissant
et disparate que l’Empire romain: il se morcela, et son centre
implosa à force d’ostinages [sic] et de qui pisse le plus loin. Les
«barbares» firent leurs invasions, et différents peuples prirent
possession de différentes portions du territoire impérial.
Pour le territoire de la France actuelle, ce que cela veut dire,
c’est que le nord de la Loire a été conquis (après maints va-et-
vient) par les Francs, alors que le sud est devenu le territoire des
Wisigoths et des Burgondes. Ces différences de peuplement ont
eu une influence notable sur la langue. Ce sont elles qui seront
à l’origine des trois domaines linguistiques français:le domaine
d’oil, lé domaine d’oc et le domaine franco-provençal'.
4. Les mots oïl et oc sont deux manières différentes de dire oui, oïl étant
l'ancêtre de notre oui actuel.
23
Francoprovençal
& oc
À où
©Mathieu Avanzi
Les domaines d’oc (au sud, représenté sur la carte par les cercles)
et franco-provençal (au sud-est, représenté par les carrés) sont
caractérisés par un plus long contact avec la latinité que le
domaine d’oil. Ce dernier, plus au nord (les triangles), a quant à
lui connu d’autres influences.
Le peuple franc est germanique. Sa langue, le francique, est
une langue à tradition orale, comme l'était le gaulois. Mais à
la différence du gaulois, il s’agit de la langue du vainqueur. Ce
sont donc les classes dominantes qui la parlent. Le reste de la
population, que nous appellerons gallo-romaine (la popula-
tion gauloise latinisée), parle ce latin vulgaire transformé que
je viens de décrire.
24
Le peuple franc a fini par apprendre la langue latine, et ce, pour
des raisons similaires à celles qui ont fait que le peuple gaulois l’a
aussi apprise: sa puissance culturelle (malgré la chute de l’Em-
pire, c'était encore une langue écrite), et son caractère universel.
Évidemment, le fait que le latin soit maintenant la langue du
christianisme (Clovis, roi des Francs, s’est converti au v° siècle,
faisant ainsi de la France la première nation barbare catholique,
et la «fille aînée de l’Église ») a fait en sorte de donner un attrait
certain au latin. Cependant, pendant très longtemps, le territoire
franc a été un territoire bilingue: l’élite parlant une langue ger-
manique et le peuple parlant une langue latine.
Et, pendant cette période, ce fut la débandade. Le peuple parlait
à la va-comme-je-te-pousse, sans égard aucun pour la pureté
de la langue. C'était à qui supprimerait le plus de syllabes en fin
de mots, à qui modifierait le plus les voyelles longues, à qui se
débarrasserait du plus de déclinaisons”.
Il est vrai de dire que ce qui rend le français distinct des autres
langues romanes est son contact prolongé avec les langues germa-
niques, mais il ne faut pas non plus négliger sa longue évolution
libre‘, sans contraintes normatives, période durant laquelle la
population ne parlait pas la même langue que ses dirigeants. Nous
reviendrons plus en détail sur cette évolution.
Le peuple franc, donc, a appris la langue latine, mais pendant
ce temps, cette langue n’est évidemment pas restée statique. Le
francique, lui, a d’ailleurs laissé des traces, plus que le gaulois, car
il s’agissait de la langue de la classe dominante: plusieurs mots
appartenant au domaine militaire (baron, chambellan, maréchal,
épieu, fourreau, hache, heaume, guerre, etc.), mais aussi beaucoup
d’autres, comme un mot qui signifie «de naissance noble», «qui
n’est pas asservi», «droit», «entier», «honnête». Le mot franc
lui-même, évidemment.
25
À CAUSE DES CHOSES
Un des phénomènes phonétiques caractéristiques du passage
du latin vers le français est la transformation du son [k] en [f]
(qu'on écrit «ch » en français) devant [a]. On aura donc chandelle
qui vient du latin candela; chaleur, qui vient de calor; changer,
qui vient de cambiare; chanson, qui vient de cantio, etc. Ce phé-
nomène a eu lieu, selon les recherches en phonétique historique,
vers le v° siècle, donc très tôt dans l’histoire de la langue. Mais
comment s’y prend-on pour dater des phénomènes de phoné-
tique historique, étant donné qu’on n’a manifestement aucun
enregistrement d'époque? Par des hypothèses, évidemment, par
les graphies, qui rendent souvent compte de la prononciation, par
des commentaires métalinguistiques (les traités de didactique du
latin et, principalement, de correction, sont souvent très utiles).
Mais aussi, et surtout, par l’analyse comparative des mots entre
eux. Par exemple, si je sais que le mot français chose vient du
latin causa, et qu'il est issu de deux phénomènes, soit le [k] qui
devient [f] devant le [a], et la diphtongue [au] (qu'on pronon-
çait un peu comme «aou») qui devient [o], je suis en mesure de
savoir que le premier phénomène (la transformation du [k]) est
antérieur au second (la transformation du {au]). En effet, pour
pouvoir transformer le [k] en [ff], j'ai besoin du [a] de causa, ce
que je n'aurais pas eu si [au] avait été déjà transformée en [o]. Si
la transformation de [au] en [o] avait été antérieure, on aurait
eu quelque chose comme *cose, et non chose. Mais comme on a
chose, on peut donc conclure que [k] — [f] devant [a] est anté-
rieur à [au] — [o]. Et grâce à d’autres dates qu’on aura attribuées
à d’autres phénomènes, on peut dire que celui-ci date du v° siècle.
causa — [k] devient [f] — chausa — [au] devient [o] — chose
causa — [au] devient [o] — cose — il n’y a plus de [a] pour
transformer le [k] en [f[] -— *cose
26
CHAPITRE 2
AU NOM DE LA PATRIE ET DE LA FILLE :« NAISSANCE »
D'UNE LANGUE RUSTIQUE
En analysant aujourd’hui la situation linguistique de l’époque
mérovingienne (le mot mérovingien est utilisé pour parler de la
dynastie issue de Clovis, qui régna en France du v* siècle jusqu’à
l’arrivée de Charlemagne, au milieu du virr° siècle), on ne peut
que constater les énormes changements qui ont eu lieu dans la
langue. On peut se demander si ces changements sont dus aux
influences gauloises (c’est peu probable), germaniques (ça l’est
plus), ou simplement à l’évolution normale d’une langue placée
dans certaines conditions. C’est évidemment impossible de le
savoir. Gardons en tête que, durant tout ce temps, les gens disaient
toujours parler latin et n’y voyaient que du feu.
Charlemagne, cependant, y vit autre chose que du feu. Lui qui
caressait les idées de grandeur des empereurs romains, il ne put
que voir d’un mauvais œil les rapports concernant la mauvaise
qualité du latin des prêtres de son territoire. En effet, on pourrait
croire que le fait que le latin soit la langue maternelle des gens ait
été un avantage pour le christianisme. Il faut cependant se deman-
der de quel latin il est question. Car le « latin », langue maternelle,
langue bougeante et libre, était évidemment différent de celui du
christianisme, langue prestigieuse, normée et fixe. C’est un peu
comme si on comparait la langue de Rosanna Saint-Cyr dans Le
temps d’une paix à la langue de Bernard Derome au Téléjournal.
C’est donc dire qu’au fil du temps, le latin, langue maternelle, s’est
éloigné du latin, langue du christianisme. Et que pour des raisons
plus grandes que la simple évolution linguistique, les ministres
du culte en sont venus à mal maîtriser, à mal rendre, voire à ne
plus comprendre la langue qu’ils devaient utiliser lors des cérémo-
nies du culte. Il y a d’ailleurs une anecdote voulant qu'un prêtre
ait dit «Baptizo te in nomine patria et filia et spiritus Sancti»,
7. J'ai conscience que ces références datent un peu pour mon lectorat plus
jeune. Mais j’ai parlé de mèmes, déjà, alors c’est pour équilibrer.
2
c’est-à-dire «Je te baptise au nom de la patrie, de la fille et du
Saint-Esprit», ce qui aurait causé une controverse à savoir si le
baptême était valide ou non.
Rappelons-nous que le respect des mots de la liturgie est essen-
tiel. Au risque de me faire traiter de mécréante, j’oserai dire que
c’est un peu comme les formules magiques dans Harry Potter
(ou d’autres histoires de fantasy) qui doivent être prononcées
exactement de la bonne manière, sinon, elles sont inefficaces. Le
fait que les prêtres n’aient pas les connaissances nécessaires pour
officier correctement était, évidemment, préoccupant.
Et c’est pour cela qu’un jour, Charlemagne eut une idée folle.
Il fit venir d'Angleterre Alcuin, théologien et spécialiste du latin.
Le latin n’étant pas langue maternelle en Angleterre, il n'avait
donc pas subi les multiples influences que les aléas de la vie
quotidienne peuvent avoir sur une langue. Ce n’est donc pas
Charlemagne qui «inventa l’école », mais bien Alcuin. Ce dernier
élabora un programme de scolarisation (du milieu ecclésiastique,
mais également des nobles). Tout cela fit partie de ce qu’on appelle
aujourd’hui la réforme carolingienne. Il est important de noter ici
que cette réforme ne touche pas du tout le français, qui «n’exis-
tait» pas vraiment encore. On est encore dans le domaine du
latin. Tout lien direct entre la réforme carolingienne et le fran-
çais, comme on peut le voir dans certains ouvrages, est donc un
lien erroné.
Après cette réforme, donc, les prêtres s’adressèrent aux fidèles
dans un latin «redevenu» pur. Les formules magiques avaient
retrouvé leur efficacité. Mais cela amena un autre problème. Car
si les prêtres parlaient désormais un «meilleur » latin, les fidèles,
eux, avaient cessé de le comprendre.
C’est le constat qui ressort du concile de Tours de 813. Lors de
cette assemblée, les autorités ecclésiastiques ont eu à choisir entre
le caractère sacré du latin (langue divine, avec l’hébreu et le grec;
les autres idiomes étant issus de la tour de Babel) et le besoin de
compréhension des fidèles. C’est la compréhension qui a gagné:
28
la décision fut prise de désormais faire l’homélie (la partie de la
messe où le prêtre s'adresse directement aux fidèles) en lingua
rustica romand :
29
ne veut pas dire que le mot n’a pas été utilisé à l’oral pendant des
- années auparavant!°. De la même manière, ce n’est pas parce que
les autorités ecclésiastiques ont reconnu officiellement l’existence
de la Hingua rustica lors du concile de Tours que cette langue est
née par génération spontanée, ou que les gens se sont aperçus de
son existence, comme par magie, parce que le prêtre s’est mis à
l'utiliser dans son homélie”.
Je dis «cette langue », mais il faut, encore une fois, garder en tête
l'éternel mantra: variation variation variation. Chaque petit vil-
lage, chaque communauté, chaque paroisse avait sa propre lingua
rustica, que le prêtre, probablement issu de la région même, uti-
lisait pour parler au peuple. Chaque lingua rustica était en fait
un dialecte différent.
Faisons une petite pause dans l’histoire pour expliquer la notion de
dialecte. L'esprit francophone a en quelque sorte été conditionné
à refuser la variation, et l'esprit francophone nord-américain, issu
d’une bien jeune communauté linguistique, a peine à s’imaginer
ce que peut être un dialecte. La meilleure image que j'ai trouvée
est la gradation de couleurs”.
ABCDEFGHI]
10. Pour en prendre conscience, il suffit de penser à tous les mots de la
langue familière qu'on n’a jamais vraiment écrits, mais qui font pourtant
partie de notre vie quotidienne. Par exemple, selon Le Petit Robert, la date
d’attestation du mot baboune est de 1930. Cette date est la date du plus
ancien texte que les lexicographes de la Maison Robert ont eu à leur dis-
position, tout simplement. Sinon, ça voudrait dire qu’au Québec, personne
n’a utilisé ce mot avant 1930!
11. Il le faisait peut-être d’ailleurs depuis un certain temps; selon certains
auteurs, le concile n'aurait été alors que la confirmation et la permission
officielle de le faire.
12. J'ai déjà fait une explication similaire dans mon deuxième livre, La
langue affranchie. Se raccommoder avec l’évolution linguistique, mais je dé-
sire la refaire 1c1. Ce sera une révision pour les gens qui l’auront déjà lue.
30
Prenons la suite alphabétique ci-contre. À est manifestement
rouge, alors que J est jaune. Au milieu, il y a la couleur orange.
Si on est capable d’affirmer que les lettres aux deux extrémités
de la suite ne sont pas de la même couleur, il est cependant diffi-
cile de dire où, exactement, s’opère ce changement. C’est que le
changement de couleur de A à J est un continuum, et qu’il n’y a
pas de frontière nette.
Transposons ce raisonnement à la linguistique. Prétendons que
nous sommes dans le monde ancien, où les moyens de commu-
nication étaient rudimentaires et où les gens tendaient à rester
chez eux. Disons que A est un village qui s'exprime d’une certaine
manière. Le village voisin, B, parle légèrement différemment,
mais comprend quand même A. De son côté, C parle légère-
ment différemment de B, mais les différences par rapport à A
sont plus marquées. Idem pour D, qui parle presque comme C,
mais les différences par rapport à B et A sont de plus en plus
marquées. E a probablement de la difficulté à comprendre A,
et ainsi de suite. J, lui, ne le comprend pas du tout. On pourrait
même affirmer que J et A ne parlent pas la même langue, si on
se donnait l’intercompréhension comme critère d'identification
des langues. Mais on serait incapable de déterminer dans quel
village le changement de langue s’est opéré, car il s’agit en fait,
comme je l’ai dit, d’un continuum.
S’il arrivait que le chef du village G fasse la conquête du territoire
situé entre F et J, et dise aux gens qui y habitent: « Vous parlez
désormais G !», ces gens finiraient probablement par s'identifier
à G, qui passerait du statut de dialecte à celui de langue, et ce,
même si, dans les faits, les personnes qui habitent dans le village
F parlent d’une manière très similaire à celle du village E, situé à
l'extérieur du nouveau territoire. Graduellement, G, la langue de
l'élite, deviendrait la norme, et supplanterait les autres dialectes
du territoire G-ien, à force de standardisation, et à mesure que
les moyens de communication se développeraient. Probablement
que les ressemblances entre E et F s’estomperaient également au
fil des siècles, si les gens qui y habitent se scolarisaient et embras-
saient le standard national.
31
Revenons maintenant au concile de Tours. La lingua rustica à
laquelle le texte fait référence, donc, n’est pas unique. Elle est mul-
tiple. Les prêtres!*, dont la consigne était de se faire comprendre
par leurs fidèles afin de mieux transmettre la parole de Dieu,
devaient s'exprimer de la même manière que ces derniers. Chaque
paroisse avait donc ses particularités, ses caractéristiques... sa
couleur. Et comme on n’en est pas encore à la période de nor-
malisation (dont nous parlerons plus loin), aucune « couleur »
n’était encore jugée comme étant supérieure à une autre. Car le
latin était encore considéré comme la seule langue méritant un
quelconque statut de supériorité. C’est d’ailleurs ce qui explique
pourquoi il n’est pas question de français dans le texte du concile
de Tours, mais de lingua rustica romana. Le français en tant que
français n'existe pas encore.
Et cette lingua rustica, aujourd’hui, est très difficile à cerner. Tout
ce qu’on en dit n’est qu’extrapolation. C’est qu’il n'existe pas de
texte en lingua rustica de cette époque. En fait, le texte le plus
ancien qu'on ait à notre disposition est le texte des Serments de
Strasbourg, qui date de 842.
Beaucoup de choses ont été dites au sujet de ce texte. Sur le site de
l'Académie française, on peut lire qu’il s’agit du «premier » texte
écrit en « français ». Certains affirment même que ce texte consti-
tue l’acte de naissance de la langue française. Ce sont de belles et
bonnes affirmations, mais dont le fondement est douteux. Avant
de les critiquer, cependant, voyons un peu le contexte entourant
les Serments de Strasbourg.
Charlemagne avait trois petits-fils: Louis le Germanique,
Charles le Chauve et Lothaire. Ils possédaient chacun une par-
tie du territoire de l’Empire carolingien, mais Lothaire réclama
un statut supérieur et désira régner sur les deux autres. Charles
et Louis refusèrent: ils prêtèrent serment l’un devant l’autre
de ne jamais s'associer à Lothaire, et de toujours se vouer un
soutien réciproque.
13. Il est question des évêques dans le texte officiel du concile, ce qui est
une autre question qu'il faudrait creuser.
32
La particularité de ces Serments, c’est qu’ils ont non seulement
été prononcés en latin, comme tout bon acte officiel, mais égale-
ment en lingua rustica romana, et que le texte en a été conservé.
Dans les faits, donc, les Serments de Strasbourg est le plus ancien
texte qu’on ait qui soit écrit en lingua rustica. Mais est-ce vrai-
ment le premier? Comment savoir qu'il s’agit du premier texte?
Comment affirmer, hors de tout doute, qu’il ne s’est jamais écrit
de texte en lingua rustica romana avant 842? Depuis le concile de
Tours, les ministres du culte catholique sont tenus de faire l’homélie
dans cette langue rustique. Qui nous dit qu’il n’y a pas eu un petit
prêtre, sur les bords de la Loire, qui n’a pas pris des notes avant de
s'adresser à ses fidèles ?A-t-on vraiment accès à tous les écrits qui
33
ont été produits au 1x° siècle en France? Est-ce sous prétexte que
ce texte est un texte officiel qu’on lui octroie un statut particulier?
Si c’est le cas, il s’agit d’une bien piètre attitude historiographique.
Par ailleurs, il y a eu une pléthore d’études menées sur les Serments
de Strasbourg. On a tenté de les rattacher à un dialecte en parti-
culier, on a tenté d’en analyser les marques. Mais en vain. Il s’agit
en fait d’un monstre de Frankenstein de lingua rustica romana,
auquel on a ajouté des termes carrément latins (n’oublions pas
qu’il s’agit d’un texte juridique, domaine réservé au latin; la
langue rustique, langue vernaculaire, ne possédant pas encore
ces mots). Ce n’est pas tout à fait du latin vulgaire, pas tout à fait
de la langue rustique, et si c’est de la langue rustique, on ne sait
pas d’où elle vient. On dira parfois que c’est du protofrançais,
mais c’est parce que c’est le dialecte de l’Île-de-France qui a fini
par devenir la norme. Si ça avait été le dialecte normand ou le
dialecte poitevin qui avaient été normalisés, on aurait dit que c’est
du protonormand ou du protopoitevin.
Dire, donc, que ce texte est «le premier texte français » ou «l'acte
de naissance du français», c’est, au mieux, mal interpréter les
sources (ou répéter une mauvaise interprétation des sources, l’his-
toire de la langue, comme je l’ai déjà dit, étant faite bien souvent
de répétitions), au pire, vouloir faire dire au texte ce qu’il ne dit
pas. La langue n’est pas née parce que le petit-fils de Charlemagne
a décidé de la faire écrire dans un texte, à une époque où l'écrit
était considéré comme marginal. C’est probablement justement
parce que l'écrit était considéré comme marginal qu’aujourd’hui,
le texte des Serments est le seul qui nous reste de cette époque.
Ce texte, toutefois, est quand même important, dans la mesure
où il constitue une balise historique, mais aussi, un symbole iden-
titaire. Bien qu’on ne sache pas vraiment exactement pourquoi
Louis le Germanique et Charles le Chauve ont souhaité se prêter
mutuellement serment dans la lingua rustica de l’autre (romana
pour Louis, tedeusca, une forme de langue germanique, pour
Charles), on peut quand même spéculer que ces Serments ont
représenté une forme de légitimation des langues rustiques.
34
L'autre texte du 1x° siècle que nous possédons est la Cantilène de
sainte Eulalie, composée vers 880. Concrètement, il s’agit du plus
ancien texte littéraire écrit en langue d’oil!5 que l’on possède. Ce
texte est très intéressant, surtout si on le compare aux Serments.
En effet, il y a une très grande différence entre les deux. On peut
en identifier la provenance (il provient de l’abbaye de Saint-
Amand, au nord, près de la Flandre française), et ses marques
sont claires: il ne s’agit pas d’une création artificielle, contraire-
ment au texte des Serments de Strasbourg, qui est un texte dont
on n'arrive pas à cerner l’origine.
La Cantilène de sainte Eulalie
5. Elle non eskoltet les mals Elle n’écouta pas les mauvais
conselliers conseillers
il
6. Quelle Deo ranciet, chi Ne renia pas le Dieu qui habite
maent sus en ciel, au ciel
35
8. Por manatce regiel ne Par menaces royales!” ni prières
preiement.
12. Chi rex eret a cels dis sovre | Qui était roi ces jours-là des
pagiens. païens
se a
17. Une des versions donne caresse au lieu de royale, et une autre donne
douceur. Je me demande bien comment on peut traduire regiel ainsi, mais
en tout cas, cela montre à quel point la traduction de tels texte peut être
ardue et non assurée.
18. Ici, métier veut dire «service ».
19. Des articles entiers ont été écrits sur le sens de ce quinzième vers, qui
est apparemment problématique. J’ai choisi un sens qui revenait dans plu-
sieurs traductions.
20. Comme pour pucelle, virginité n’a pas le sens qu'il a aujourd’hui. Un
auteur met même pureté de son âme au lieu de virginité. Mais comme j'ai
choisi de rendre le texte de la manière la plus littérale possible, j'ai décidé
de laisser virginité.
36
18. Por os furet morte a grand Aussi elle mourut en grande
honestet. honnêteté
19: Enz enl fou la getterent, Alors dans le feu, ils la jetèrent
com arde tost. afin qu’elle brûülât tôt
20. Elle colpes non avret, por o Elle, aucune faute n'avait, aussi
no scoist. ne put-elle cuire
215 A czo no s'voldret À cela, ne voulut pas croire le
condreidre li rex pagiens. roi païen
26. Tuit oram que por nos Tous demandons que pour
degnet preier nous elle daigne prier
21. On voit, dans la version originale, que le mot est domnizelle, qui est
beaucoup plus proche du latin domina («maîtresse », donc, noble) que da-
moiselle. Certaines versions mettent d’ailleurs noble fille, qui est le sens ici
de damoiselle.
on
La Cantilène est beaucoup plus représentative de la langue de
l’époque que les Serments, bien qu’il s'agisse, encore une fois,
d’un texte écrit’?. Cependant, comme l’écrit en lingua rustica n’en
était qu’à ses balbutiements, on peut poser l'hypothèse qu’il pou-
vait être une tentative de représentation de l’oral. Évidemment,
comme on ne sait pas exactement comment les gens de l’époque
prononçaient les lettres qu’ils écrivaient, on ne peut pas connaître
leur réelle prononciation. C’est comme si deux personnes
aujourd’hui écrivaient les mots baleine, poteau ou photo: je ne
peux pas savoir comment elles le prononcent vraiment si je ne
sais pas si elles viennent de Québec ou de Montréal. Cependant,
étant donné qu’il s’agit d’un poème, on a l’avantage de la rime,
ce qui peut aider à poser des hypothèses intéressantes.
38
CHAPITRE 3
DU PASSAGE DU LATIN AU FRANCAIS, OÙ DE LA
DÉCRÉPITUDE DES SYLLABES FINALES
Habituellement, on distingue deux types d’histoire de la langue:
l’histoire externe et l’histoire interne. L'histoire externe s’inté-
resse aux événements et aux grands mouvements qui ont eu une
influence sur la langue, alors que l’histoire interne, quant à elle,
se penche plus sur l’évolution même de la langue, les change-
ments lexicaux, morphologiques, syntaxiques et phonétiques. Par
exemple, en histoire externe, on parlera du concile de Tours, alors
qu'en histoire interne, on analysera l’ancien français.
Ce livre se veut principalement un livre d’histoire externe, dont
la structure est le plus possible chronologique. Mais comme
les choses en sciences humaines et sociales ne peuvent jamais
complètement avoir de contours nets, je ne peux pas ne pas
faire un peu d’histoire interne. Voici donc une petite pause
dans la chronologie.
Nous avons vu que les langues romanes viennent du latin vulgaire,
et que dire LE latin vulgaire, en le singularisant, c’est simplifier
outrageusement les choses. Ce serait un peu comme parler de
LA musique, sans distinguer les styles et les époques ;comme
si on mettait sur le même pied le blues, le baroque et le techno.
Par ailleurs, avant de devenir les langues romanes à proprement
parler, ce latin vulgaire a évidemment subi maints changements
par rapport à son origine. Changements phonétiques (les sons),
morphosyntaxiques (la structure des mots et des phrases) et lexi-
caux (les mots eux-mêmes).
Certains mots du latin écrit, par exemple, n’ont pas été transférés
aux langues romanes, car les nuances qu’ils dénotaient étaient
peu utiles oralement” :
[..] les nombreux verbes du latin classique signifiant
«partir» (abire, discedere, proficisci) ont tous disparu,
sans être remplacés par un terme équivalent en latin parlé.
39
Cette disparition peut s'expliquer par la redondance de
ces verbes avec la situation concrète de la communication
orale, l’aspect de séparation et d’éloignement étant sou-
vent déjà suggéré par des facteurs non verbaux, si bien que
le locuteur pouvait se contenter d’un verbe de sens plus
vague comme ire (qui a donné j'irai, tu iras), vadere (d’où
viennent je vais, tu vas.) ou ambulare (nous allons). (Rey
et al., 2007, p. 32)
40
lCas Singulier Pluriel
Nominatif dominus # domini
Vocatif BEA donini
41
Récapitulons.
La règle du latin veut que la forme lupus soit le sujet de la phrase
et que lupum soit l’objet. On base donc la compréhension de la
fonction du mot sur sa terminaison. Mais si, graduellement, les
gens se mettent à prononcer seulement /up (prononcé avec un
«ou», évidemment), cela cause de graves problèmes de compré-
hension. Heureusement, la langue (comprendre: les personnes
qui la parlent) trouve toujours moyen de gérer efficacement les
problèmes de compréhension. C’est pour cela qu’en français,
la syntaxe est maintenant basée sur la position du mot dans la
phrase et non sur sa terminaison. Si loup est avant le verbe, il est
sujet, alors que s’il est après, il est objet. C’est ce qu’on appelle
généralement une syntaxe SVO (sujet-verbe-objet)”*. Le problème
est résolu.
Tout cela s’est produit sur une longue période, évidemment, et
de manière tout à fait inconsciente. Personne ne s’est levé un
matin et a décidé de cesser de faire les consonnes finales, s’est
aperçu durant la journée que plus personne ne comprenait et, le
lendemain, a fait une grande assemblée pour que tout le monde
mette le sujet devant le verbe.
Et les consonnes finales ne sont pas toutes disparues en même
temps. Il y a eu une période intermédiaire: l’ancien français. Des
cas latins, il n’en resta que deux en ancien français: le cas sujet
(qui est le sujet, sans surprise), et le cas régime (qui est, entre
autres, l’objet). Par exemple, pour mur, au singulier, en ancien
français, on aura li murs pour le sujet et le mur pour le régime,
alors qu’au pluriel, ce sera li mur pour le sujet et les murs pour
le régime. Un œil er constatera que notre -s du pluriel actuel
vient du cas régime”.
42
Si j'ai dit au début de ce chapitre que je faisais une pause dans
la chronologie, c'était pour me permettre d’expliquer certaines
notions essentielles en faisant des sauts dans le temps. Ici, les dif-
férentes époques du français. Comme toujours lorsqu'on donne
des étiquettes à des choses qui ne sont pas des choses, il faut se
souvenir que ces étiquettes sont arbitraires: ce sont avant tout
des outils de travail qui offrent une structure. C’est d’autant plus
vrai avec les périodes de la langue, car elles ne correspondent
pas parfaitement aux périodes historiques (qui elles aussi sont
arbitraires). Il aurait été pratique, par exemple, de pouvoir dire
que l’ancien français correspond au Moyen Âge et que le moyen
français correspond à la Renaissance.
Mais ce n'est évidemment pas le cas. La période de l’ancien
français est généralement située entre le xi° siècle et la fin du
xi1r° siècle, alors que la Renaissance a commencé en 1453 (ou
en 1492, selon les auteurs, donc fin xv° siècle). Vient ensuite la
période du moyen français, qui est située généralement entre le
début du x1v° et la fin du xv-.
La principale scission entre l’ancien et le moyen français est la
perte de l'opposition cas sujet/cas régime”. Il est intéressant de
voir que le système à déclinaison bicasuelle (cas sujet/cas régime)
de l’ancien français, dont nous venons de parler, s’est un jour
effrité. Notre vision moderne de la grammaire peut difficilement
envisager un tel changement. Ce serait comme si on laissait tom-
ber l'accord de l’adjectif, par exemple, ou, ô scandale, les règles
de l’accord du participe passé!
43
En fait, l’idée même de cette déclinaison est à revoir’. Les gens
qui se sont déjà attaqués à des textes en ancien français le com-
prennent bien. En gros, c’est beaucoup, beaucoup plus complexe
que le simple fait de dire qu’il y a un cas sujet et un cas régime.
C’est qu'il n'existe pas de grammaire formelle de l’ancien fran-
çais qui daterait de l’époque où on écrivait en ancien français. Le
français n’était pas perçu comme une langue assez importante
pour mériter même réflexion grammaticale. De toute façon, tout
le «savoir » se faisait en latin. Les seuls ouvrages qui pourraient
mériter le titre de grammaires sont des ouvrages bilingues, pro-
duits en Angleterre (où le français a un statut prestigieux, grâce
à Guillaume le Conquérant). Ces ouvrages sont relativement
tardifs, cependant, le premier datant du xv* siècle (le Donat fran-
çois, de John Barton; il s’agit d’une comparaison entre le latin
et le français).
C’est donc dire que ce qu’on sait de l’ancien français aujourd’hui
nous vient d’une analyse post hoc des textes qui ont été conser-
vés. La vision que les gens de l’époque avaient de la grammaire,
l'attitude qu'ils avaient de la norme, elle, reste au mieux une hypo-
thèse plausible, au pire un mystère. Certains auteurs remarquent
même des «fautes», notent qu'au fil du temps les déclinaisons
«reçoivent de multiples atteintes», voient des «infractions» au
système (Queffélec, 2003, p. 3).
27. «Jusqu'à une date pas si lointaine, les manuels d’ancien français se
plaisaient à présenter la langue médiévale comme un modèle de langue
à déclinaison bi-casuelle [sic], opposant pour les catégories du substantif,
du pronom, de l’adjectif et du déterminant, un cas sujet dont les formes
spécifiques seraient dévolues aux fonctions de sujet, attribut du sujet, ap-
position au sujet et apostrophe et un cas régime pourvu lui aussi de formes
particulières et chargé d’exprimer toutes les autres fonctions. Les travaux
plus récents, en particulier ceux de Schosler, ont montré les limites d’une
telle présentation des faits et révélé le caractère très lacunaire sur le plan
morphologique du «système bi-casuel» et son manque de fonctionnalité
sur le plan syntaxique.» (Queffélec, 2003, p. 3)
44
se dire qu’il est un peu normal de voir des « fautes » et des «infrac-
tions » au système au cours des siècles. Le système n’a pas changé
du jour au lendemain, et les personnes qui l’utilisaient n’ont pas
organisé une rencontre au sommet pour décider des étapes de
ces changements. Ces derniers se sont produits graduellement.
Un œil non averti pourrait bien voir des fautes dans ces change-
ments graduels. Une personne habituée à percevoir la variation
linguistique n’y verra qu’une évolution normale.
1. Cest un peu difficile à expliquer à l'écrit. Les gens qui parlent anglais
comprennent probablement ce que je veux dire (dans jungle, par exemple);
je suis désolée pour les autres, à qui je demande de me faire confiance.
2. Ce genre de phénomène, qui veut qu'on écrive des choses quon croit en-
tendre, est très courant, même encore aujourd’hui. Par exemple, certaines
personnes écrivent haute gamme, au lieu de haut de gamme, parce qu'à
loral, on ne fait pas vraiment de différence entre les deux. Cest considéré
comme une erreur selon les autorités langagières, mais si personne nétait
là pour la «corriger», l'expression changerait et deviendrait la norme.
45
une manière d'écrire qui ressemble un peu au code qu’on utilise
aujourd’hui pour les textos: ils s'étaient inventé des codes pour
noter plus rapidement les choses qui reviennent régulièrement
(on se souvient qu’il fallait écrire avec une plume d’oiseau taillée
à la main, trempée dans l’encre). L'un de ces codes était d’écrire
x chaque fois qu’on avait les lettres -us-. Chevaus est donc devenu
chevax. Le u semble avoir été rétabli, probablement parce qu'on
pensait l’avoir oublié, ce qui donne notre chevaux d’aujourd’hui,
et la règle du pluriel de nos mots en -al, qui vient, en gros, de ce
qu’on qualifierait aujourd’hui d’une faute d'orthographe (qui
accepterait qu’on écrive un w à la place d’un /?). La raison pour
laquelle on a des mots en -al qui prennent un -s au pluriel, c’est
qu’ils sont apparus dans la langue plus tard, après que toute cette
histoire a eu lieu. Par exemple chacal, mot d’origine turque, a une
date d’attestation de 1646 et festival, mot emprunté à l'anglais
(qui l’a emprunté au français), date de 1830. Récital (1884) vient
également de l'anglais. Le seul mot ancien en -al qui prend un
-s au pluriel est bal, mais probablement pour éviter la confusion
avec baux,lepluriel de bail.
46
CHAPITRE 4
FRANÇAIS PARCE QUE LANGUE DU ROI OU LANGUE DU ROI
PARCE QUE FRANÇAIS?
Si la variation linguistique prend énormément de place dans la
formation d’une langue, la normalisation est tout aussi impor-
tante. Et par normalisation, j’entends le choix d’un dialecte en
particulier, qui servira de norme et, à plus ou moins long terme,
qui deviendra la langue. Mais la différence entre dialecte et langue
est une différence que même les linguistes spécialistes du domaine
peinent à définir. C’est qu’il s’agit avant tout d’une différence
sociale et politique plutôt que d’une différence linguistique. La
phrase attribuée à Max Weinreich en 1945, sociolinguiste spécia-
liste du yiddish, «une langue est un dialecte avec une armée et
une marine », si elle se voulait humoristique, n’est quand même
pas très loin de la réalité.
En fait, c’est un concours de circonstances qui a fait que ce soit
le dialecte de la région de l’Île-de-France (la région parisienne)
qui ait servi de norme. Il est facile de dire que c’est parce que
c'était le dialecte du roi qu'il est devenu la langue. Mais est-ce
vraiment le cas?
Paris est depuis longtemps une ville importante. Mais elle l’est
devenue graduellement. Sur le plan religieux, elle est associée à
saint Denis et sainte Geneviève (deux martyrs importants dans
l’historiographie catholique) ; les rois mérovingiens ont d’ailleurs
érigé leur nécropole à la basilique cathédrale de Saint-Denis. Mais
malgré cela, les historiens spécialistes de la question sont una-
nimes: la ville de Paris a atteint sa grandeur démographique et
économique au x1r' siècle. Le xr1‘ siècle a vu exploser le commerce
à Paris, située stratégiquement sur les bords de la Seine, mais qui
a également accès à trois autres voies maritimes :la Marne, l'Oise
et l’Aisne.
Traditionnellement, en linguistique, on a présenté la langue orale
parisienne médiévale comme le modèle qui a servi d'exemple
pour élaborer le système d’écriture. Le principal tenant de cette
idée a été Gaston Paris, à la fin du xix* siècle. Mais, comme
47
. nous le verrons plus loin, l’époque même du xix siècle était tein-
tée d’une idéologie linguistique particulière”, et il faut en tenir
compte en étudiant son historiographie. Par exemple, gardons en
tête que les plus anciens écrits parisiens qu’on ait trouvés datent
du xurr' siècle, alors qu’on en trouve de bien plus anciens ailleurs
sur le territoire*. Il est donc difficile de justifier que ce soit la
langue orale parisienne qui ait servi de modèle pour l'écrit dans
tout le royaume. En effet, pourquoi, si c’est la langue orale pari-
sienne qui a servi de modèle à la langue écrite, n’aurait-elle été
écrite à Paris qu’au xurr' siècle, mais avant dans d’autres régions?
Cette question de l’origine du modèle écrit, et de la prépondé-
rance ou non de l'oral sur l'écrit, est un dossier ouvert chez les
spécialistes. Comme ce à quoi on a accès aujourd’hui n’est que
des textes écrits, et parfois, bien peu de textes écrits, ce travail est
autant un travail d’extrapolation et d’hypothèses qu’un travail
d'analyse.
Car on ne peut pas, en toute connaissance de cause, faire une
adéquation parfaite entre la langue écrite et la langue orale. Même
encore aujourd’hui, à l’époque des communications instantanées,
on ne peut affirmer qu’on écrit comme on parle. Je ne peux pas,
en lisant un texte écrit par une personne, savoir exactement com-
ment cette personne aurait prononcé les mots qu’elle a écrits (sauf
si j'ai déjà entendu la personne parler, évidemment, et encore).
C’est d'autant plus vrai aux époques anciennes, puisque lécrit
était réservé à une infime partie de la population. On peine un
peu aujourd’hui à se l’imaginer, puisque l’écrit fait partie de
notre quotidien. Mais c'était comme ça: aux époques anciennes,
il était très possible, voire fréquent, qu’une personne passe sa vie
complète sans avoir accès à l'écriture. L’écrit, donc, ne peut être
considéré comme la langue. C’est pourquoi d’ailleurs, depuis
quelque temps, les linguistes parleront plutôt de scripta et non
de langue, la scripta étant le code d’écriture (on dira scriptae au
pluriel). Une scripta est élaborée dans un scriptorium, qui est
48
un endroit (généralement faisant partie d’un monastère) où tra-
vaillent les scribes, dont le travail est d’écrire. Le fait de parler de
scripta au lieu de langue est pertinent, car il permet d’expliquer
‘étonnante uniformité des textes médiévaux. En effet, en obser-
vant les textes du Moyen Âge, et en ayant en tête l’idée de la grande
variation linguistique de l’époque, on ne peut pas ne pas trouver
saugrenu le fait que ces textes soient tous similaires. C’est qu’ils
ont été écrits par des gens qui ont appris la même scripta dans
le même scriptorium.
En 2017, Martin Glessgen, linguiste et spécialiste des langues
romanes, a élaboré une chronologie des scriptae qui se sont déve-
loppées au fil des siècles. Il note plusieurs périodes charnières:
1) une période qu’il appelle prétextuelle (c’est-à-dire une période
où les textes étaient des tentatives de copies des dialectes oraux’!),
entre circa 800 et circa 1100,
49
royaume, et c’est la scripta parisienne que les scribes ont apprise
et appliquée. On comprend maintenant pourquoi les chartes
médiévales se ressemblent toutes.
Revenons maintenant à la langue orale. Car une question
demeure: est-ce que la langue parlée à Paris est considérée comme
la norme parce que c’est la langue du roi, ou est-ce que le roi parle
la langue de Paris parce qu’elle est considérée comme la norme ?
Il existe un témoignage du xrr° siècle, celui du trouvère picard
Conon de Béthune, témoignage par lequel on voit une certaine
prépondérance sociale de la langue parisienne:
S'il m'ont repris se j'ai dit mos | Ceux qui ont repris mes mots
d'Artois d'Artois
50
témoignage, on peut tout de même poser l'hypothèse que ce genre
de jugements pouvait être monnaie courante, étant donné sa
nature. On peut donc voir que le «français » oral de l’époque (ici,
le dialecte parisien) avait bel et bien un certain statut normatif.
Mais était-ce pour autant la langue du roi?
Si la monarchie a élu Paris capitale du royaume depuis le
x siècle, la cour a longtemps répugné à s’y fixer. Paris est
au moyen âge ville plus administrative que royale. Philippe le
Bel n'y a guère passé plus d’un trimestre par an, Philippe IV
n'y a séjourné que cinq à six mois. (Solnon, 1987, p. 51)
Il ne faut pas perdre de vue que l’attitude linguistique de l’époque
n'était pas celle d’aujourd’hui, et il faut prendre garde à ne pas
projeter la vision normative qu’on peut avoir du français pari-
sien moderne sur l'idéologie ancienne. Il n'existait même pas de
grammaire au sens où on l'entend aujourd’hui. Bien qu’il com-
mençait à gagner peu à peu du terrain, le français était encore
perçu comme une langue vulgaire, peu digne de reconnaissance
par rapport au latin. Mais le développement et la diffusion de la
scripta parisienne, même si elle différait de la langue orale, peut
nous donner un indice du développement de cette dernière: le
dialecte parisien”? gagnaïit déjà un caractère d’exemplarité, quel
qu’il soit. Il est donc logique que le roi l’ait fait sien, ce qui, évi-
demment, en a augmenté le prestige.
En 1528, François 1° établit sa résidence permanente à Paris. Cela
eut une influence sur la démographie de la capitale. Auparavant,
l'aristocratie tendait à habiter dans ses propres terres. Mais le
fait que le roi demeure à Paris y a drainé la majeure partie de
la noblesse.
À mesure que le statut de la ville passait de celui de simple
centre administratif et économique du royaume à celui de
capitale au sens moderne du terme, la monarchie com-
mença à redessiner la cité pour en faire le symbole de son
pouvoir. La gloire et le spectacle plutôt que le profit et le
confort, et cela est visible dans la refonte du Louvre et des
32. Que je ne peux évidemment pas appeler français, comme dans les
textes anciens, car cela porterait vraiment trop à confusion.
51
Tuileries, et ce qui deviendra éventuellement la place de
la Concorde et les Champs-Élysées. (Lodge, 2004, p. 109,
traduction de l’autrice) |
Ce mouvement de population, cet apport aristocratique dans la
capitale, a nécessairement influencé la langue, cette langue qui,
déjà, possédait un statut particulier. Il n’est pas farfelu d’imagi-
ner cette aristocratie débarquer sur [sic] Paris, et s'emparer de sa
langue pour la faire sienne, la régulant, la maquillant, la décorant,
un peu comme elle s’est emparée de certaines danses populaires,
afin de les enfermer dans les grandes salles de bal.
C’est à partir de ce moment que se sont développés deux codes à
Paris: la langue de la ville, et la langue de la cour. Cette dichoto-
mie est d’ailleurs visible dans les ouvrages ultérieurs, notamment
chez Vaugelas, que nous verrons plus loin. À partir de ce moment,
lorsqu'on lira au sujet du français, ce sera presque toujours au
sujet de la langue de la cour, de cette langue qui commence à se
normaliser. Il faut en tenir compte quand on étudie l’histoire: la
langue dont on parle n’est pas la langue que les gens ordinaires
parlent. C’est la langue utopiée de la cour, avec ses froufrous, sa
poudre et ses rubans.
Selon toute vraisemblance, donc, si le dialecte parisien est devenu
la norme, ce n’est pas tant parce qu’il était la langue du roi. C’est
plutôt parce qu'il était la langue parlée par la population de la plus
importante ville du royaume, ville bientôt devenue la capitale,
ville où s’est développée la scripta qui allait supplanter les autres
scriptae et, finalement, ville où allait s'établir la cour, devenant
ainsi le lieu où vivait le roi, qui allait s'approprier cette langue,
langue qui allait devenir, évidemment, la langue du roi.
52
ROGER BONTEMPS, PERSONNAGE DÉBONNAIRE ET MÉDIÉVAL
Je me souviens avec précision de la première fois où j’ai entendu l’ex-
pression « Roger Bontemps ». J'étais avec ma mère dans un magasin
de souliers à Victoriaville. Il y avait un couple de personnes âgées et
l’homme marchait d’un air drôle en essayant des bottes. Sa femme
lui a dit en riant: «T’as l’air d’un Roger Bontemps!» J'étais jeune
et je ne savais pas ce que l’expression voulait dire. Plus tard, quand
j'étais à l’université, un ami qui venait de la Côte-Nord a voulu
expliquer le sens du mot débonnaire à une collègue, et il a utilisé
l’expression «être Roger Bontemps», pour se reprendre rapidement
en disant: «Ah non, c’est une expression qui vient de mon village,
ça!» Évidemment, cette expression ne venait pas de la Côte-Nord.
En fait, elle vient de bien plus loin que cela. Selon certaines sources, le
surnom serait à l’origine celui de Roger de Collerye, prêtre, écrivain
et secrétaire de l’évêque d'Auxerre en 1494. Il a écrit, entre autres:
Je suis Bon Temps qui d'Angleterre
Suis icy venu de grant erre
En ce pays de l’Auxerrois (Collerye, éd. 1855, p. 15)
Cependant, la date originale du texte est de 1536. Or, on a une autre
attestation, beaucoup plus ancienne et beaucoup mieux diffusée,
du personnage de Roger Bontemps. I! s’agit d’une enluminure
dans le roman de René 1° d’Anjou, Le livre du Cœur d'amour
épris, écrit entre 1457 et 1470. Le personnage de Roger Bontemps
apparaît sur une tapisserie, ce qui sert, selon les analystes, à faire
allusion aux farces.
1”
ve aautegiee-déé
ouBlies
53
Sous l’image, on peut lire:
Icy parle Rogier bontemps et dit ainsi
Quand je regarde simples cuers ainsi prendre
Et mal baillir par leurs tres grans folies
Et nul nest pris a mercy pour loy rendre
Jen ay mon cuer repris sans plus attendre
Pour ty le mettre avecques les oublies’
J’ignore jusqu’à quel point ce personnage était une allégorie très
répandue à l’époque, mais toujours est-il que l'expression « Roger
Bontemps», pour faire référence à une personne débonnaire ou
qui se fout un peu des conventions (elle peut évidemment avoir
d’autres sens selon les régions et les époques), a fait son petit
bonhomme de chemin depuis le xv° siècle, et s’est rendue jusque
dans les foyers québécois. Elle est même présente en créole haïtien.
Elle est également attestée dans la huitième édition (et seulement
celle-là) du Dictionnaire de l’Académie française (1932-1935), avec
la définition «il se dit d’une personne de belle humeur et qui vit
sans aucune espèce de souci». Tout cela donne envie de boire à
la santé de Rogier [sic] sur l’image!
54
CHAPITRE5
LE XVIS SIÈCLE :LUXURIANCE LEXICALE ET
FRETINFRETAILLEMENTS AVEC L'ITALIEN
C’est au xvi' siècle qu’on commence à avoir une réelle réflexion
métalinguistique” française, c’est-à-dire qu’on commence à réflé-
chir sur le français en tant que langue. Cet intérêt intellectuel
pour le français est directement lié à un événement charnière
de son histoire: l'ordonnance de Villers-Cotterêts (aussi appelée
l'ordonnance Guillemine), en 1539.
Article 110 Que les arrestz Article 110 Que les arrêts soient
soient clers & entendibles. Et clairs et compréhensibles. Et afin
affin qu’il n’y ait cause de doubter qu’il n'y ait cause de douter sur
sur l'intelligence desdictz arrestz, la compréhension desdits arrêts,
nous voulons & ordonnons qu'’ilz nous voulons et ordonnons qu'ils
soient faictz & escriptz si clai- soient faits et écrits si clairement,
rement, qu'il n’y ayt ne puisse qu'il n’y ait aucune ambiguïté ou
avoir aucune ambiguité ou incer- incertitude ni lieu à en demander
titude ne lieu a en demander interprétation.
interpretation.
55
tous arrestz ensemble toutes dorénavant tous les arrêts, que ce
autres procedures soient de noz soit les procédures de nos cours
courz souveraines ou aultres souveraines ou subalternes et
subalternes & inferieures, soient inférieures, de registres, d’en-
de registres, enquestes, contractz, quêtes de contrats, de commis-
commissions, sentences, tes- sions, de sentences, de testaments,
tamens et aultres quelzconques et d’autres quelconques actes
actes & exploictz de justice, ou et exploits de justice ou qui en
qui en dependent, soient pro- dépendent soient prononcés,
noncez, enregistrez & delivrez enregistrés et délivrés aux par-
aux parties en langaige maternel ties en langage maternel français
françois et non autrement et non autrement.
Source :Ordonnance de Villers-Cotterêts, 1539.
56
la Révolution. Dire, donc, que François 1° a consciemment dicté
cette ordonnance à des fins de nationalisation du français a des
odeurs anachroniques.
On ne peut évidemment pas présumer des réelles raisons qui ont
motivé François 1‘ à émettre cette ordonnance qui, comme pour
tous les documents politiques et administratifs, devait être mul-
tiple. On peut cependant se fier à certains témoignages d'époque
pour en identifier quelques-unes. Par exemple, celui de Gilles
Bourdin, procureur général du Parlement de Paris, qui s’exprima
en ces mots en 1549, au sujet de l’article 111 de l'ordonnance de
Villers-Cotterêts:
D
aussi le siècle de l’influence de la langue italienne sur le français
et, aussi surprenant que cela puisse paraître, cela en a catalysé le
développement métalinguistique.
Parlons d’abord de l'influence italienne en tant que telle. L'Italie,
au xvi' siècle, est en quelque sorte une nation phare, cette nation
qui a une avance économique ou culturelle ou les deux, et qui
constitue le modèle pour les autres nations®. Un peu comme les
États-Unis de l'après-guerre, l'Italie de la Renaissance représente
un modèle que tout le monde veut imiter. En France, le fait que
le futur Henri II ait épousé l’Italienne Catherine de Médicis a
rendu cette influence encore plus notable. Présente en France
depuis 1533 et régente en 1560, Catherine de Médicis a, pour ainsi
dire, étendu ses tentacules italiens un peu partout.
Il était, à l’époque, de bon ton de mélanger de l'italien à son dis-
2
35. On me pardonnera l’emploi du mot nation, ici, qui peut être anachro-
nique, mais qui sert uniquement à des fins de démonstration. Le fait de
parler de l'Italie, d’ailleurs, peut être problématique, car elle n’est pas à
l’époque une nation, mais bien un ensemble d’États disparates, mais qui
s'appelait quand même Italie, et qui est peuplé par les Italiens.
36. Il est évidemment question ici des classes aisées.
58
inventé des origines françaises pour certains mots italiens. Selon
lui, en effet, les mots italiens rimembrare, riparare, calere, ogoglio,
solazzo, bianco, testa et bisogno viendraient tous du français”.
59
donner du lustre au français, mais les esprits conservateurs ont
très certainement continué à affirmer que tout ce qui devait avoir
une valeur intellectuelle se devait d’être dit en latin. Le xvr' siècle,
donc, est en quelque sorte le siècle de l'émancipation du français
par rapport au latin.
Du Bellay faisait d’ailleurs partie d’un groupe de poètes appelé
les Poètes de la Pléiade, avec Pierre de Ronsard, Jacques Peletier
du Mans, Rémy Belleau, Jean-Antoine de Baïf, Pontus de Tyard
et Étienne Jodelle. Leur but: rendre le français indépendant du
latin et unifier le territoire par la langue. Ronsard même, dans
son Art poétique, préconise l'emploi des archaïsmes, l'emprunt
aux dialectes, l’utilisation des mots techniques, bref, il valorise
l’usage de tous les mots qui peuvent enrichir la langue.
Transcription:
Tu ne rejetteras point les vieux mots de nos Romans, ains
[mais] les choisiras avec mûre et prudente élection. Tu pra-
tiqueras bien souvent les artisans de tous les métiers de
60
Marine, Vènerie, Fauconnerie, et principalement les artisans
de feu, Orfèvres, Fondeurs, Maréchaux, Minéraliers, et de là
tireras maintes belles et vives comparaisons, avec les noms
propres des métiers, pour enrichir ton œuvre et le rendre
plus agréable et parfait:car tout ainsi qu’on peut véritable-
ment dire un corps humain beau plaisant et accompli s’il
n'est composé de sang, veines, artères et tendons, et sur-
tout d’une plaisante couleur. Ainsi la poésie ne peut être
plaisante sans belles inventions, descriptions, comparai-
sons, qui sont les nerfs et la vie du livre qui veut forcer
les siècles pour demeurer de toute mémoire victorieux et
maître du temps. Tu sauras dextrement choisir et appro-
prier à ton œuvre les mots plus significatifs des dialectes
de notre France, quand mêmement tu n’en auras point de
si bons ni de si propres en ta nation, et ne te faut soucier
si les vocables Gascons, Poitevins, Normands, Manceaux,
Lyonnais ou d’autre pays, pourvu qu’ils soient bons et que
proprement ils signifient ce que tu veux dire, sans affecter
par trop le parler de la Cour, lequel est quelquefois très
mauvais pour être le langage des demoiselles et jeunes gen-
tilshhommes qui font plus de bien combattre que de bien
parler. Et noteras que la langue grecque n’eut jamais été si
faconde et abondante en dialectes et mots comme elle est,
sans le grand nombre de républiques qui fleurissaient en ce
temps-là, lesquelles étaient tenues indifféremment bonnes
par les doctes plumes qui écrivaient de ce temps-là: car un
pays ne peux jamais être si parfait en tout, qu’il ne puisse
encore quelquefois emprunter je ne sais quoi à son voisin, et
ne fait point doute que s’il y avait encore en France des Ducs
de Bourgogne, de Picardie, de Normandie, de Bretagne, de
Champagne, de Gascogne, qu’ils ne désirassent pour l’hon-
neur de leur altesse, que leurs sujets écrivent en la langue
de leur pays naturel: car les Princes ne doivent être moins
curieux d’agrandir les bornes de leur empire que d'étendre
leur langage par toutes nations: mais aujourd’hui pour ce
que notre France n’obéit qu'à un seul Roy, nous sommes
contraints si nous voulons parvenir à quelque honneur,
de parler son langage, autrement notre labeur tant füt-il
61
honorable et parfait, serait estimé peu de chose, ou (peut-
être) totalement méprisé. (Ronsard, 1565-1585, p. 4-5,
transcription de l’autrice)
Ronsard, dans cette citation, fait la promotion de plusieurs choses.
Les archaïsmes ne sont pas à rejeter, les mots techniques, issus des
différents corps de métiers, enrichissent la langue, les emprunts
aux dialectes sont pertinents s'ils permettent l’acquisition de nou-
veaux mots (à preuve, le grec, langue par excellence, n’a pas fait
autrement). Par ailleurs, il faut se méfier de la langue de la cour,
constituée de gens aux préoccupations belligérantes plutôt que
langagières. Le dernier sujet, et non le moindre, fait la promo-
tion de l’unité linguistique. Quoiqu’un peu à contrecœur («nous
sommes contraints»), Ronsard constate l'avancée du français et
son développement en tant que langue exemplaire. Il ne peut que
la promouvoir. Gardons en tête toutes ces notions, qui seront,
nous le verrons, littéralement balayées du revers de la main (sauf
la dernière, manifestement) au xvir° siècle avec Malherbe et sa
doctrine. Mais restons encore un peu au xvI', qui, disons-le, est
un siècle de luxuriance lexicale.
Un des meilleurs exemples de cette attitude par rapport à la néo-
logie au xvr° siècle est sans contredit Rabelais. Cet auteur, à qui
on attribue bien des mots qui sont encore utilisés aujourd’hui
(célèbre, frugal, patriotique, bénéfique, horaire, pour ne nommer
que ceux-là ;quoiqu’on parle ici de première attestation écrite, il
est évidemment impossible de savoir si ces mots avaient été utili-
sés avant à l'oral par d’autres personnes), est également reconnu
pour son lexique hors du commun, voire farfelu. Il a notam-
ment inventé maintes expressions pour rendre compte de l’acte
sexuel, telles que lanterner, fanfrelucher, fretinfretailler un bon
coup, brisgoutter, saucer son pain en la soupe, roussiner, bubajaller
et sacsacbezevezinemasser (Le Cadet, 2009). Si la majorité de ces
expressions n’ont pas résisté à l’épreuve du temps“, elles sont
néanmoins le signe d’une attitude permissive quant à la création
lexicale de l’époque. Nous le verrons au chapitre suivant, cette
attitude sera étouffée au xvri' siècle.
62
CHAPITRE 6
LE XVII: SIÈCLE :MALHERBE ET L'ACADÉMIE, OU LA HACHE
ET LE VERNIS
Le xvri° siècle, en France, en est un ‘épanouissement et de gran-
deur. On y a vu les guerres de religion s’estomper, grâce à l’édit
de Nantes, promulgué en 1598 par Henri IV, et qui donnait la
liberté de conscience aux huguenots (les protestants)“. L'autorité
royale s’est affermie considérablement, la France est devenue une
toute-puissance militaire et a commencé son développement
colonial*. Les arts et la culture ont connu un épanouissement
sans précédent. Bref, le xvir' siècle, en France, c’est le Grand siècle,
comme on l’a surnommé par la suite.
Cette grandeur n’a pas échappé à la langue. Si le xvr siècle a été
un siècle d’affirmation par rapport au latin, d’épanouissement et
de création lexicale, le xv1r°, lui, est le siècle de l’épuration. Notons
au passage que la langue à épurer est évidemment la langue des
nobles, la langue de la cour. Il n’est pas question, ici, de la langue
du peuple, qu'on abhorre. Et lorsqu'on parle du français, on parle
du français de la classe dominante. La langue du xvrr appartient
d’ailleurs à une période, celle du français classique. Mais n’est
classique que la langue de la cour, car celle des gens ordinaires,
elle, on n’en tient pas compte. L’étiquette, ici, est non seulement
arbitraire, elle est aussi réductrice, voire discriminatoire.
63
mots du peuple (considérés comme bas) sont condamnés, les
mots techniques (qui suggèrent un travail indigne d’une personne
de qualité) sont condamnés“. On est bien loin de la vision de
Ronsard, qui voyait la perfection de la prolifération lexicale. Par
exemple, à la Cour, on ne doit pas utiliser le mot poitrine pour
nommer la poitrine des femmes, car il aurait été sali par l’expres-
sion poitrine de veau. |
On peut voir l'influence qu’a eue Malherbe chez ses disciples dans
ces célèbres vers de Boileau (1674):
Enfin Malherbe vint, et, le premier en France,
Fit sentir dans les vers une juste cadence,
D’un mot mis en sa place enseigna le pouvoir,
Et réduisit la muse aux règles du devoir.
Par ce sage écrivain la langue réparée
N'offrit plus rien de rude à l'oreille épurée.
Les stances avec grâce apprirent à tomber,
Et le vers sur le vers n’osa plus enjamber.
Tout reconnut ses lois; et ce guide fidèle
Aux auteurs de ce temps sert encor de modèle.
Marchez donc sur ses pas; aimez sa pureté,
Et de son tour heureux imitez la clarté.
(Boileau, 1674, éd. 1840, p. 7)
Vint ensuite 1635, l’autre date charnière du xvir' siècle linguis-
tique en France: la fondation de l’Académie française, par nul
autre que le cardinal de Richelieu. Le conseiller secrétaire du roi
Nicolas Faret en avait ébauché les fonctions en 1634 :
[La fonction de l’Académie] consiste principalement à
nettoyer [la langue] des ordures qu’elle a contractées, ou
dans la bouche du peuple, ou dans la foule du palais, et des
64
impuretés de la chicane, parmi les mauvais usages des cour-
tisans ignorants ou par l’abus de ceux qui la corrompent en
l’écrivant [...]. (Faret, 1634, éd. 1983, p. 18)
Les statuts officiels sont encore aujourd’hui les mêmes, acces-
sibles sur le site de l’Académie, qui a maintenant Internet. Les
deux articles qui nous intéressent sont les articles XXIV, «La
principale fonction de l’Académie sera de travailler avec tout le
soin et toute la diligence à donner des règles certaines à notre
langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les
arts et les sciences», et XXVI, «Il sera composé un diction-
naire, une grammaire, une rhétorique et une poétique sur les
observations de l’Académie ». Notons au passage que seul un
dictionnaire sera publié, en 1694, donc près de 60 ans après
la fondation de l’Académie. Il faut croire qu’une langue pure
n’évolue pas en 60 ans.
Le premier dossier dont s’occupa l’Académie française corres-
pond à ce qui est connu aujourd’hui comme la querelle du Cid.
Le Cid, pièce de Corneille sortie en 1637, est l’objet de plusieurs
critiques: plagiat, non-respect des règles des trois unités (un
seul jour, un seul lieu, un seul fait) instaurées par Richelieu lui-
même, ridiculisation de la France (la pièce se situe en Espagne,
alors en guerre contre la France). Voyant ces critiques, Corneille a
répondu: « J'attends avec beaucoup d’impatience les Sentiments
de l’Académie, afin d'apprendre ce que dorénavant je dois suivre;
jusque-là, je ne puis travailler qu'avec défiance, et n'ose employer
un mot en sûreté.» (Corneille, 1637, cité dans Pellisson et d’Oli-
vet, 1858, p. 94)
65
L'Académie corrige quand je lui fis par quand je lui ai fait, parce
que, selon elle, «il ne s'était point passé de nuit entre deux».
L'action n’a pas 24h et contrevient donc à la règle d’usage du
passé simple. Il semble que, selon le cardinal, il faille compter les
heures pour bien utiliser les temps verbaux.
Cet exemple illustre jusqu'où les Académiciens ont poussé les
corrections. Le fait que ce soit Richelieu qui ait fondé l’Académie
n’est pas anodin. Richelieu, ministre tout-puissant, incarnant le
pouvoir politique, et maintenant, également, le pouvoir culturel.
La langue n'appartient plus aux auteurs”:
La création est affaire d’État, non seulement parce qu’un
ministre envieux et tout-puissant peut intervenir pour dire
le bien et le mal d’une pièce de théâtre, mais parce que
celui qui veille à l’encadrement de l'emploi de la langue
est celui-là même qui incarne le pouvoir politique. [D]
ésormais en France, les chefs de la nation sont les proprié-
taires des mots et des phrases [...]. (Seguin, 1999, p. 236)
Mais pour bien cerner la vision linguistique du xvir° siècle, c’est
Vaugelas qu’il faut lire. Charles Favre de Vaugelas, en effet, a écrit
en 1647 les Remarques sur la langue françoise utiles à ceux qui
veulent bien parler et bien escrire. C’est un ouvrage important
pour l’histoire métalinguistique du français, car il dresse un por-
trait de la position normative des Grands du xvri' siècle. En effet,
bien qu’on puisse reprocher à Vaugelas ses positions subjectives
relatives à la pureté et à la beauté de certaines formes (positions
compréhensibles compte tenu de l’époque), force est d'admettre
qu'il fait, malgré tout, un remarquable travail de description de
l'usage. De l'usage d’une partie restreinte de la population, certes,
mais de l’usage quand même.
Dès la préface de son ouvrage, d’ailleurs, il annonce qu’il s’in-
téressera au bon usage, qu’il décrit comme «la façon de parler
de la plus saine partie de la Cour [sic], conformément à la
façon d’escrire de la plus saine partie des Autheurs du temps »
(Vaugelas, 1647, éd. 1687, préface). Je pourrais dire beaucoup
de choses sur Vaugelas. En fait, je crois qu'on pourrait écrire
66
un livre entier de sociolinguistique historique sur la vision
métalinguistique de Vaugelas. Je me restreindrai cependant à
quelques observations essentielles.
Parlons d’abord de la relation entre l’oral et l'écrit. De nos jours,
il est généralement accepté que la langue écrite est la «meilleure».
Lorsqu'on veut se forcer le plus possible pour «bien parler »
(oralement, évidemment), on augmente le nombre de liaisons,
on fait le ne de négation, etc. Bref, on copie, autant que faire se
peut, la langue orale sur la langue écrite. D'ailleurs, de nos jours,
apprendre à écrire, c’est apprendre le français. Ne pas maîtriser
les règles de l’écrit, c’est ne pas connaître sa langue. Nous ver-
rons ultérieurement d’où vient cette idée, mais voyons d’abord
qu’elle n’a pas toujours été là. Au xvir° siècle, en effet, c'était
l'oral qui primait:
67
émulation de l’oral. La vision moderne qu’on a de la langue,
qui veut que l'écrit prime, et qui semble aller de soi, n'existait
pas à l’époque où la langue était considérée comme le pinacle
culturel. On a conservé le résultat, mais pas la réflexion qui a
mené à ce résultat.
Revenons maintenant à la définition qu'a donnée Vaugelas du
bon usage, c’est-à-dire la manière de parler «de la plus saine par-
tie de la Cour». Cette précision est très intéressante. D’une part,
elle permet de rejeter les membres de la cour qui ne sont pas in.
Entre autres, on notera que les italianismes ont perdu de leur
lustre (c’est maintenant le français qui est le nec plus ultra en
Europe), donc on aura tendance à juger négativement les gens
qui, en retard sur leur temps, osent encore prétendre le contraire.
Quelques mots subsistent, cependant, triés sur le volet, comme
onlevoitici:
Intrigue. Intrigue.
La pluspart font ce mot feminin, La plupart font ce mot féminin,
ie dis la pluspart, parce qu'il y en a je dis la plupart, parce qu’il y en
qui le font de l’autre genre; il faut a qui le font de l’autre genre, il
dire intrigue avec yn g, & non pas faut dire intrigue avec un g, et non
intrique, auec vn q, comme force pas intrique, avec un q, comme
gens le disent & l’escriuent. C’est beaucoup de gens le disent et
vn nouueau mot pris delItalien, l'écrivent. C’est un nouveau mot
qui neantmoins est fort bon, & pris de l’italien, qui néanmoins
fort en vsage. est fort bon et fort en usage.
Source: Vaugelas, 1647, éd. 1687, p. 202-203.
«La plus saine partie de la Cour» peut aussi exclure tout ce qui
n’est pas la cour. Rappelons-nous que lorsque la cour, justement,
s’est installée à Paris sous François 1°, la ville de Paris, elle, parlait
déjà français (c'était le nom du dialecte parisien). C’est donc dire
que, graduellement, il s’est installé une forte variation diastratique
(variation de classe). La noblesse a voulu se distinguer linguisti-
quement du reste de la population urbaine. On constate d’ailleurs
cette opposition entre la ville et la cour dans l'extrait suivant, où
68
Vaugelas est, en plus, manifestement déchiré entre la logique et
l'usage. Finalement, ce sera l’usage qui gagnera, ce qui est tout à
son honneur, car cela montre à quel point il est conséquent dans
sa réflexion:
46. On aimerait bien que nos autorités langagières modernes aient cette
attitude par rapport à l’usage, d’ailleurs.
69
DES SOUCISSES ROUTIES AU SOULEIL
Quand j'entends les critiques modernes affirmer haut et fort
qu'on doit prononcer un mot de telle ou telle manière, et que
c’est mal parler de le prononcer de telle ou telle autre manière
(de quelle manière doit-on prononcer baleine? et poteau?),
j'aime toujours me rappeler la querelle des ouistes, et me dire
qu'on a peut-être maintenant des automobiles et des chips au
ketchup, mais dans le fin fond du fond, on n’a vraiment pas
changé. La querelle des ouistes est une dispute qui a eu lieu aux
xvi° et xvir' siècle. C’est qu'il y a eu, dans le passage du latin
vers le français, un changement qui a causé une fermeture des
[à] (les «o» brefs) latins en syllabe initiale de mot pour don-
ner [u] (noté aujourd’hui «ou»). On a donc eu, par exemple,
le latin dolorem (le «o » initial est un [0]) qui a donné dolor en
ancien français, mais qui est devenu douleur par la suite. Même
chose avec morire, qui a donné mourir et “volere, qui a donné
vouloir. Ce phénomène a donné lieu à la création d’un groupe
de puristes (qu’on appelle les non-ouistes), mené par Érasme
au xvi' siècle, qui voulut ni plus ni moins corriger les «erreurs »
de prononciation qui avaient été faites, et rétablir le timbre
latin. En gros, ils voulaient rétablir les [o] à l’initiale des mots,
qui avaient été transformés en [u]. Ces puristes semblent avoir
eu gain de cause pour rosée, chose et soleil, qu'on ne prononce
manifestement pas rousée, chouse et souleil aujourd’hui, mais
c'est l’usage qui a gagné pour louer, pouvoir, douleur, nourrir,
souvent, tourment, etc. Finalement, c’est encore l’usage qui a
gagné. Par ailleurs, il est évident que cette querelle a créé une
hésitation dans la norme, et que les gens durent ne plus savoir à
quel saint se vouer. Le fait qu'au Québec, dans certaines régions,
on prononce saucisse et rôti avec un [u] (donc, soucisse et routi)
vient directement de cette hésitation : au xvrr' siècle, période de
la colonisation, il est fort possible que les gens du peuple aient
encore hésité à savoir si l’on devait faire un {[o] ou un [u] à
l’initiale de certains mots, ce qui fait qu’on a des mots qui sont
encore prononcés avec des [u].
On trouvera ici un extrait, très évocateur, tiré de l’Essay d’une
parfaite Grammaire de la langue françoise où le Lecteur trouvera,
en bel ordre, tout ce qui est de plus nécessaire, de plus curieux, & de
plus élégant, en la pureté, en l’Orthographe, & en la Prononciation
de cette Langue, écrit par Laurent Chiflet et publié en 1659 (de
70
manière posthume). Il est question de la prononciation du mot
chose avec un [ul]:
En matière de prononciation, il n’est pas bon de courir
avec trop de chaleur après les nouveautés. D’autant qu’il
arrive assez souvent, qu’elles passent comme un torrent; &
venant à déchoir, elles laissent la peine de les désapprendre,
à ceux qui les ont voulu mettre à crédit. J'ai vu le temps que
presque toute la France était plein de chouses: tous ceux qui
se piquaient d'être divers, chousaient à chaque période. Et je
me souviens, quand une belle assemblée, un certain lisant
hautement ces vers: Jettez-lui des lis & des roses, ayant de si
belles choses: quand il fut arrivé à choses, il s'arrêta, craignant
de faire une rime ridicule; puis n’osant démentir la nouvelle
prononciation, il dit bravement chouse. Mais il n’y eut per-
sonne de ceux qui l’oyaient, qui ne baïssaient la tête, pour rire
à son aise, sans lui donner trop de confusion. Enfin la pauvre
chouse vint à tel mépris, que quelques railleurs disaient, que
ce n'était plus que la femelle d’un choux. (Chiflet, 1659)
71
Le l Fous HIS
st on ef an
mi sup En il
4 rer e
CHAPITRE 7
LE FRANÇAIS EN NOUVELLE-FRANCE ET LA CHARGE
MENTALE DES FILLES DU ROY
On a vu que le xvrr siècle était le début de l'exploration colo-
niale pour la France. Contrairement à la majorité des ouvrages
généralistes sur l’histoire de la langue française, qui traitent habi-
tuellement du français des anciennes colonies en annexe, je me
concentrerai spécialement sur le français de la Nouvelle-France.
Commençons par régler la question de la langue des premiers
colons en Nouvelle-France. La linguiste en moi répugne un peu
à aborder ce sujet de cette manière, puisqu'il s’agit, en linguis-
tique, d’un fait acquis depuis longtemps. Cependant, j’ai à maintes
reprises constaté que certains spécialistes dans des sciences
connexes (en histoire, notamment), citaient encore les résultats
de recherches depuis longtemps considérées comme désuètes en
linguistique. Je vais donc, ici, rétablir les faits.
Dans les chapitres précédents, j'ai parlé du français de la ville et du
français de la cour. Cependant, étant donné que j’ai amplement
abordé les notions entourant la variation linguistique, il est facile
pour moi de parler du fait que le territoire de la France ait été
très fortement dialectalisé. Les dialectes (ou patois, comme on les
appelait à l’époque), au xvrr siècle, étaient encore très présents.
En fait, il est facile de dire qu’une bonne partie de la population
de la France ne parlait tout simplement pas français, mais bien
un dialecte (plus ou moins éloigné du français, selon les régions).
Or, si l’on sait que la majorité des gens qui sont venus s'installer
en Nouvelle-France provenaient du nord-ouest et de l’ouest de
la France, comment peut-on expliquer qu’on ait parlé français et
non un mélange de dialectes de ces régions?
La réponse que plusieurs citent est que ces dialectes se seraient
mélangés, en quelque sorte. Il y aurait aussi eu des gens qui com-
prenaient le français, d’autres qui le parlaient. Les Filles du Roy,
issues de la région parisienne, parlaient français et, finalement,
toutes ces personnes entrant en contact les unes avec les autres,
73
cela aurait fini par donner du français. C’est ce qu’on appelle la
théorie du choc des patois. C’est le linguiste Philippe Barbaud qui
l’a énoncée, en 1984.
74
portrait de la langue parlée au Québec en 2019, me servir d’une
enquête linguistique menée dans les années 1970, mon projet de
recherche serait refusé, car ma méthodologie serait vue comme
gravement problématique. Et il n’y a que 50 ans d’écart. Entre
le début de la colonisation et l'enquête de l’abbé Grégoire, c’est
plus d’un siècle d’écart.
Mais ce n'est pas tout. La théorie de Barbaud stipule que c’est
vers 1680 que la Nouvelle-France a été complètement francisée,
ce qui implique qu’avant cette date, il devrait vraisemblablement
y avoir des traces de dialectes en Nouvelle-France. Des rapports
de comparutions notariées, où les partis ont eu besoin d’un inter-
prète, car ne parlant pas français. Des lettres de missionnaires
relatant les avancées d’adaptations des personnes patoisantes
dans l'apprentissage du français. Des lettres de colons francisants
ayant écrit à leurs proches en France, qui parlent de la difficulté
à communiquer avec les colons patoisants. Que sais-je? Mais
on n’a rien de tout cela. Barbaud justifie même l’absence de tels
témoignages: «auteurs, écrivains et gens de lettres de l’époque
ne devaient guère voir l'intérêt qu’il y avait à examiner de façon
objective une situation de multilinguisme généralisée et admise
de tous» (Barbaud, 1984, p. 52). Il justifie donc sa théorie avec
absence de témoignages qui pourrait l’infirmer. Pratique.
Disons-le franchement: cette théorie du choc des patois est non
seulement invalide sur le plan méthodologique, mais elle est éga-
lement incohérente quant au rèste de la chronologie connue.
Elle est attrayante, certes, car elle répond facilement aux ques-
tions posées, et donne une image romantique de l'acquisition
du français par des gens qui sont venus s'installer en premier en
Nouvelle-France, mais quand on fait de la recherche sérieusement,
surtout en histoire, qui est réputée pour posséder une méthode de
travail rigoureuse, on devrait bannir cette théorie de sa réflexion.
La question demeure donc: comment expliquer que l’on parle
français en Nouvelle-France?
Pour y répondre, nous devrons faire un retour en arrière.
Revenons à la diffusion de la scripta parisienne, au xv° siècle. On
a vu que Paris était, déjà, une ville importante, et que son dialecte
75
était socialement valorisé. Il n’est pas farfelu de penser qu'il se
soit développé, au cours des années, une forme de français véhi-
culaire, c’est-à-dire une forme de français utilisé comme langue
commune par les gens qui ne parlaient pas le même dialecte. Les
marchands, les voyageurs, les artistes, les trouvères qui devaient
circuler dans tout le royaume devaient bien utiliser une langue
commune (un peu comme deux personnes de langues maternelles
différentes font aujourd’hui avec l’anglais). On n’a évidemment
pas de traces de cette langue, appelons-la le français véhiculaire,
puisqu'il s’agit de l'oral. Mais elle a dû se développer de plus
en plus, à mesure que le français de Paris devenait important
socialement, et de plus en plus au xvi° siècle, lorsque la cour s’y
est établie.
Les villes portuaires, où devaient séjourner les colons avant de
s’embarquer pour la Nouvelle-France, parfois pendant aussi
longtemps que trois ans, étaient francophones. De plus, les don-
nées démographiques montrent que la majorité des gens qui se
préparaient à faire le voyage provenaient des villes et non des
campagnes. Il est donc vraisemblable qu’ils aient été en contact
avec le français véhiculaire dans leur ville d’origine.
Tout porte à croire, donc, que s’il y a eu choc des patois, il s’est fait
avant le départ pour la Nouvelle-France, et non après. Les gens
parlaient déjà français à leur arrivée en Amérique. Et, disons-le,
les Filles du Roy avaient bien d’autres responsabilités que de fran-
ciser toute une colonie.
Canac-Marquis et Poirier (2005) ont même fait la démonstration
de l’existence d’un français précolonial, qui se serait développé
à l’origine chez les marins voyageant dans les Amériques avant
le début de la colonisation, et qui, par la suite, aurait été diffusé
chez les colons:
Il nous paraît maintenant, à la lumière des cas que nous
avons étudiés, que cet apport des marins ne doit pas être vu
comme une collection de créations disparates, mais comme
le témoignage d’un usage commun aux divers groupes en
présence, variable sans aucun doute, mais cohérent dans un
milieu donné. Le vocabulaire original dont on aperçoit le
76
profil correspond à une vision de l'Amérique dont s impré-
gneront ceux qui $ y établiront par la suite. (Canac-Marquis
et Poirier, 2005, p. 520)
Par ailleurs, l'étude comparative des variétés de français hors de
France a permis de mettre en lumière certaines convergences. Il
y a, en effet, des éléments qui se ressemblent dans le français de
Suisse, le français de Belgique et le français du Québec, mais aussi
dans les français antillais et les créoles, issus de ces français. Par
exemple, si l’on trouve une forme similaire dans le français de
Belgique et dans le français du Québec, la réflexion logique en
histoire de la langue est que cette forme devait vraisemblablement
exister dans une variété de français du xvri' siècle. La Belgique ne
fait pas partie de la liste des régions qui ont fourni significative-
ment la Nouvelle-France en population lors de la colonisation. Ce
qui veut dire que s’il y a eu des gens provenant de cette région (qui
ne s'appelait pas encore la Belgique à l’époque) qui sont venus
s'installer en Nouvelle-France, ils n'étaient pas assez nombreux
pour significativement influencer la langue.
Prenons l’exemple concret de l’expression faire cru», ou «c’est
cru», au sens de « faire froid et humide». Les seules traces qu'on
a de cette expression sont au Québec et en Belgique. On ne la
retrouve dans aucun dictionnaire ancien, dans aucun glossaire de
dialecte, dans aucun atlas linguistique. Mais le seul lien historique
qu'il y a entre la Belgique et le Québec. c’est le français. Bien sûr,
on pourrait s’inventer une histoire romantique d’un noble wallon
qui serait embarqué clandestinement sur un bateau à Saint-Malo,
qui aurait marié une Fille du Roy, et qui se serait écrié «c’est cru »
lorsqu'il faisait froid et humide le matin quand le feu était éteint.
Étant d’une nature loquace, sa femme aurait diffusé l'expression,
qui aurait essaimé partout dans la colonie. On en a beaucoup, de
ce genre d’étymologies populaires”.
49, Plusieurs m'accuseront d’avoir fait un homme de paille ici, mais quand
on connaît les histoires rocambolesques qui sont inventées pour l’origine
de poutine (qui viendrait, selon certaines personnes, de l'expression an-
glaise put-in qui, elle, serait comme par hasard disparue de sa langue d’ori-
gine), celle-ci ne l’est presque pas.
77
Mais quand on veut faire sérieusement de l’histoire de la langue,
on essaie habituellement de promouvoir la philosophie dite du
rasoir d’Ockham: l'explication la plus simple est vraisemblable-
ment la meilleure. Et comme l’idée du français véhiculaire diffusé
sur le territoire de la France est soutenue par plusieurs autres
données”, c’est celle-là qui apparaît comme la plus probable.
L'expression «faire cru» aurait donc été utilisée dans cette variété
de français véhiculaire à l’époque de la colonisation, mais n'aurait
été conservée qu’au Québec et en Belgique. Comme il s’agit d’une
expression familière, personne ne l’a vraiment écrite, ce qui fait
qu’on n’en a aucune trace aujourd’hui.
Il serait cependant abusif d’affirmer que le français qui s’est
implanté en Nouvelle-France était uniforme. Je serais bien mal
placée pour faire une telle affirmation, moi qui brandis le dra-
peau de la variation linguistique depuis le début de ce livre. Il
n'y a pas eu que des colons en Nouvelle-France. Il y a eu des
administrateurs (des élites, pour la plupart nobles, parlant le
français parisien), des membres des communautés religieuses
(représentant également l'autorité), des militaires, des voyageurs,
etc. C’est le français dans toutes ses dimensions qui a été importé
en Nouvelle-France. Il faut donc tenir compte de l’axe diatopique
(le français de toutes les régions), de l’axe diamésique (le français
oral comme le français écrit) et de l’axe diastratique (le fran-
çais des différents corps de métier et des différentes classes). En
bref, il conviendrait de parler du français total, un français qui ne
constituerait pas un ensemble monolithique, mais bien une réalité
multidimensionnelle et variable. Ces dimensions existaient déjà
en France, évidemment, mais elles y étaient dans des proportions
différentes, et leur brassage, en Nouvelle-France, a résulté en une
variété distincte de français.
78
C'EST JUSTE MAIS QU'ON ARRÊTE D'UTILISER MA/S QUE QU'ON
VA POUVOIR DIRE QUE L'EXPRESSION EST HORS D'USAGE
En français québécois familier, pour exprimer l’idée de «quand»
ou «dès que», on peut dire minque ou mek, selon les régions.
Plusieurs s'interrogent sur l’origine de cette expression. En fait,
il s’agit tout simplement de mais que. Le mot mais, en effet, a déjà
possédé une connotation temporelle. On le voit encore d’ailleurs
dans les mots désormais (littéralement dès + or + mais), qui veut
dire «à partir de ce moment » et jamais (formé de l’ancien adverbe
de temps jà [qu’on a dans déjà] + mais). On trouve d’ailleurs,
dans le Dictionnaire du moyen français (1350-1500), sur le site du
CNRTL, pour mais, le sens «à quelque moment, à un moment
quelconque, à un moment quel qu'il soit, un jour, désormais »
(DME s.v. mais). L'expression mais que, au sens de «quand»,
fait depuis longtemps partie du paysage linguistique français. En
effet, Vaugelas l’a incluse dans son ouvrage de 1647, affirmant
que «[c’Jest un mot, dont on use fort en parlant, mais qui est
bas, & que ne s'écrit point dans le beau stile.». Il ajoute que ces
façons de parler «ne peuvent souffrir qu’au plus bas & au dernier
de tous les stiles» (Vaugelas, 1647, s.v. mais que). Littré en parle
également dans son Dictionnaire de la langue française, précisant
qu’il s’agit d’une «ancienne conjonction qui est aujourd’hui hors
d’usage », mais en ajoutant qu’elle est toujours «très-usitée [sic]
dans les campagnes normandes» (Littré, 1877, s.v. mais). On
peut cependant trouver ironique de lire, dans le même article, les
termes «hors d'usage» et «très-usité» pour parler de la même
forme. Mais ce n’est pas bien différent des dictionnaires modernes
qui incluent des «formes inexistantes» dans leur nomenclature.
Chose certaine, l'expression mais que n’est pas hors d’usage, même
aujourd’hui. Il suffit d'élargir un peu ses horizons. Ne faisons
cependant pas l'erreur facile de croire qu'étant donné que Littré
parle de la Normandie, l’expression est d’origine normande. Le
seul fait que Vaugelas l’ait relevée dans son ouvrage en disant
qu'«on» en use fort en parlant montre qu’elle a bel et bien été
attestée en français parisien. Il y a fort à parier qu'elle était aussi
en usage dans d’autres campagnes françaises à l’époque où Littré
a rédigé son dictionnaire, c’est seulement qu’il l’ignorait.
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CHAPITRE 8
LE FRANÇAIS, LANGUE CHARMANTE, PROBANTE, GÉNIALE,
PRESTIGIEUSE, UNIVERSELLE, HUMAINE...
Si le xvrr' siècle a été celui de l’épuration lexicale et de la centrali-
sation monarchique, le xvrrr', lui, est plutôt celui de l’éclatement.
Du Grand siècle aux Lumières, la France connut une période de
profondes remises en question. Louis XIV mourut en 1715, ce
qui, déjà, donna lieu à des chambardements, puisque la France
sera alors sous la régence de Philippe d'Orléans jusqu’en 1723.
Par ailleurs, le royaume sombra dans une grave crise financière.
Parallèlement, la bourgeoisie gagna un pouvoir économique
sans précédent, ce qui amena, évidemment, un déplacement des
forces sociales et une relative tolérance. L’engouement pour les
sciences et les technologies ainsi que pour les nouvelles théories
de la connaissance (issues principalement de l’Angleterre, nou-
velle nation montante) opéra également un changement dans la
société: si jadis il était mal vu pour l'élite de savoir des choses, car
cela trahissait une appartenance aux basses classes, il fut main-
tenant licite d’avoir le plus de connaissances possible. Les mots
qui traduisaient ces connaissances, d’ailleurs, regagnèrent leurs
lettres de noblesse.
Le xvirr° siècle fut donc un siècle de bouleversements, tant
économiques que politiques et sociaux. L’enrichissement de la
bourgeoisie fit en sorte que l’argent devint un facteur social en
concurrence avec celui que représentait le sang. Dans les siècles
passés, on pouvait être noble et pauvre sans trop perdre de son
lustre social, puisque c’était la naissance qui primait. Ce ne fut
plus le cas au xvrrr' siècle. Les privilèges furent remis en question.
L'absolutisme, qui allait de soi au siècle précédent, était main-
tenant contesté. C’était le début du libéralisme, et les préludes
à la Révolution.
Le centre névralgique de la bonne société, jadis à la cour, se
déplaça vers les salons privés (tenus principalement par des
femmes). Dans ces salons se rassemblaient des gens d'origines
et de rangs différents (selon le bon vouloir de l’hôtesse), qui
discutaient et donnaient son nom au siècle des Lumières. Ces
personnes étaient grandement influencées par la théorie de la
81
connaissance telle qu’énoncée par le philosophe anglais John
Locke, qui refusait l’innéisme des idées. Selon lui, en effet, les
idées ne se présentent pas à l'esprit naturellement, mais bien
grâce à l'expérience et à la réflexion. C’est donc dire que toute
connaissance doit être accueillie positivement, car elle permet
> 4 . . SC Lea :
élargir le bassin d’idées potentielles.
C’est la renaissance lexicale. Tous les mots techniques, condam-
nés au xvri° siècle dans la bonne société sous l’influence, entre
autres, de la doctrine de Malherbe, parce qu’ils étaient perçus
comme salis de cambouis et appartenant au bas peuple, refont
surface. Ils n'étaient pas allés bien loin, avouons-le. Car la popu-
lation travaillante n’avait jamais cessé de les utiliser. Mais on
pourrait aisément croire qu'ils étaient « disparus » et avaient été
«bannis » (comme si bannir un mot était possible), si l’on ne se
fie qu'aux écrits et à la langue des Grands. Le français, comme
on le sait, c’est bien plus que la langue de la plus «saine partie
de la Cour» quoiqu’en aient dit Vaugelas et compagnie, qui
devaient être quand même bien contents de se faire comprendre
par leur poissonnière.
Ce profond changement d’attitude par rapport aux mots tech-
niques et aux connaissances est particulièrement visible dans
la préface de l'Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, publiée
entre 1751 et 1772. Déjà, le titre complet de l’ouvrage est signi-
ficatif : Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts
et des métiers. La préface donne le ton à toute l’œuvre:
L'ouvrage dont nous donnons aujourd’hui le premier
volume, a deux objets: comme Encyclopédie, il doit expo-
ser, autant qu'il est possible, l’ordre & l’enchaînement des
connoissances humaines: comme Dictionnaire raisonné des
Sciences, des Arts & des Métiers, il doit contenir sur chaque
Science & sur chaque Art, soit libéral, soit mécanique, les
principes généraux qui en sont la base, & les détails les plus
essentiels qui en sont le corps & la substance. Ces deux
points de vue, d’Encyclopédie & de Dictionnaire raisonné,
formeront donc le plan de la division de notre Discours
préliminaire. (Diderot et d’Alembert, 1751, préface)
82
L'Encyclopédie, donc, voudrait colliger les connaissances humaines
pour en expliquer les grands principes. Il y a fort à parier que
Diderot et d’Alembert auraient bien aimé notre époque wiki.
Les intérêts pour les sciences et la technologie n’ont cependant
pas eu seulement une influence sur le lexique. Ils ont aussi permis
de développer de meilleurs moyens de communication. Avec un
meilleur réseau routier, les communications entre les différentes
régions devinrent plus faciles et, ce faisant, la diffusion du français
et sa normalisation s’accentuèrent. Le français véhiculaire dont
on a déjà parlé s’est véhiculé encore mieux. Car c’est toujours la
même chose: qui dit développement des communications dit
uniformisation de la langue. Il suffit de penser aux différences
qu'on percevait entre le français de Québec et celui de Montréal
il y a 70 ans. Elles étaient beaucoup plus marquées qu’elles ne
le sont aujourd’hui. Il y a certes plusieurs facteurs qui peuvent
expliquer que les différences aient pu s’estomper (comme l’ac-
cès à l’éducation et, donc, l’accès à la variante de prestige), mais
le développement des télécommunications et, plus récemment,
d'Internet est sans contredit un facteur déterminant.
Il est intéressant d’analyser la manière dont le mot patois est traité
dans l'Encyclopédie:
PATOIS, (Gramm.) langage corrompu tel qu’il se parle
presque dans toutes les provinces: chacune a son patois;
ainsi nous avons le patois bourguignon, le patois normand,
le patois champenois, le patois gascon, le patois provençal,
&c. On ne parle la langue que dans la capitale. Je ne doute
point qu’il n’en soit ainsi de toutes les langues vivantes, &
qu’il n’en fût ainsi de toutes les langues mortes. Qu'est-ce
que les différens [sic] dialectes de la langue greque [sic],
sinon les patois des différentes contrées de la Grece [sic] ?
(Diderot et d’Alembert, 1765, Encyclopédie, volume 12,
S.v. patois)
Cette définition est fascinante. Toutes les langues vivantes, et
toutes les langues mortes, auraient un «langage corrompu ».
La référence à la Grèce n’est pas anodine. Depuis la Renaissance,
la Grèce antique représente pour les têtes pensantes le paroxysme
83
intellectuel, et au xvir° siècle, le grec est encore perçu comme
une langue sinon divine, du moins supérieure”. Donc si même la
” Grèce avait ces « langages corrompus», ce doit être que la France
ne s’en trouve pas si mal de les avoir.
C’est qu’au xvrr' siècle, le français est la Hingua franca. À l’époque,
on préfère utiliser le terme langue universelle (à l'époque, l'univers
se résumait manifestement pour ces gens à l’Europe). Même si
ce n’est plus la France qui est à l’avant-scène, comme elle était
durant le Grand siècle, le français est parlé par toutes les têtes
couronnées d'Europe. Et comme chaque lingua franca s'adapte à
l’époque à laquelle elle correspond”, le français, au xvirr° siècle,
est la lingua franca de prestige. Les intellectuels français, donc,
sont très fiers de leur langue. Elle a atteint le degré de prestige que
souhaitaient Malherbe, Vaugelas et le cardinal de Richelieu. Cette
idée de «langage corrompu » que sont les dialectes, variations par
rapport à la norme, amenée dans la définition de l'Encyclopédie,
n'est donc pas surprenante.
On peut mesurer la manière dont le français était perçu en Europe
grâce à un concours que lança l’Académie Royale des Sciences
et Belles Lettres de Berlin, en 1783. Cette académie, qui œuvre
sous la protection de Frédéric II lui-même depuis 1746, a pour
langue d’usage le français, langue de prédilection du monarque
prussien. Le concours s’articulait en trois questions, à laquelle
devaient répondre les participants:
1. Quest-ce qui a rendu la langue française universelle?
2. Pourquoi mérite-t-elle cette prérogative?
3. Est-il à présumer quelle la conserve?
51. Ronsard, on l’a vu, y a également fait référence, lorsqu'il a justifié l’uti-
lisation des mots d’origine dialectale.
52. On a, par exemple, laissé l’anglais évoluer pour qu’il réponde aux be-
soins d'efficacité et de rapidité de l’époque actuelle, où il est lingua franca.
84
C’est Antoine de* Rivarol qui a gagné le premier prix, ex aequo
avec le philosophe allemand Johann Christoph Schwab. Dans son
discours, Rivarol s'emploie à démontrer la supériorité du français ‘
sur les autres langues. Au sujet de l'italien, par exemple, qui a déjà
été la langue à la mode, il dit:
La pensée la plus vigoureuse se détrempe dans la prose ita-
lienne. Elle est souvent ridicule et presque insupportable
dans une bouche virile, parce qu’elle ôte à l’homme cette
teinte d’austérité qui doit en être inséparable. Comme la
langue allemande, elle a des formes cérémonieuses, enne-
mies de la conversation, et qui ne donnent pas assez bonne
opinion de l’espèce humaine. On y est toujours dans la
fâcheuse alternative d’ennuyer ou d’insulter un homme.
Enfin il paraît difficile d’être naïf ou vrai dans cette langue,
et la plus simple assertion y est toujours renforcée du ser-
ment. Tels sont les inconvénients de la prose italienne,
d’ailleurs si riche et si flexible. Or, c’est la prose qui donne
l'empire à une langue, parce qu’elle est tout usuelle; la poé-
sie n’est qu'un objet de luxe. (Rivarol, 1783)
Il démontre également la supériorité du peuple français (qui semble
inséparable de sa langue) sur les autres. Ici, au sujet des Anglais:
Le Français cherche le côté plaisant de ce monde, l’Anglais
semble toujours assister à un drame: de sorte que ce qu'on
a dit du Spartiate et de l’Athénien se prend ici à la lettre:
on ne gagne pas plus à ennuyer un Français qu'à divertir
un Anglais. Celui-ci voyage pour voir; le Français pour être
vu. (Rivarol, 1783)
85
Dégagée de tous les protocoles que la bassesse invente pour
la vanité et le pouvoir, notre langue est plus faite pour la
conversation, lien des hommes et charme de tous les âges,
et puisqu'il faut le dire, elle est de toutes les langues la seule
qui ait une probité attachée à son génie. Sûre, sociale, rai-
sonnable, ce n’est plus la langue française, c’est la langue
humaine. (Rivarol, 1783)
Rien de moins.
86
Mais cette position du français, à son apogée au xvurr' siècle,
était déjà menacée. Par l’anglais. Car si le français était la langue
de prestige, l'anglais, lui, par la position de l’Angleterre, était la
langue à la mode’.
C’est au xvirr° siècle que la France a sa première anglomanie,
qui donne lieu à une série d'emprunts. Oui. Des anglicismes.
Budget, club, congrès, session, jury, voter (on remarque ici l’in-
fluence du parlementarisme). Jockey, boxe, redingote. Bifteck,
pudding (des mots anglais dans la gastronomie française !),
punch, rhum, romantique, partenaire, confortable, humour. Tous
ces mots, qui font aujourd’hui partie de la langue normale,
sont d’origine anglaise. Certains d’entre eux ont eux-mêmes
une origine française (humour, par exemple), mais le sens est
bel et bien anglais.
L'anglais va tranquillement prendre la place du français en tant
que lingua franca, surtout lorsqu'une autre nation anglophone
deviendra importante: les États-Unis. La lingua franca de prestige
devra céder la place à une autre: celle du pouvoir. Mais les fran-
cophones devront toujours porter sur leur dos ce lourd bagage
de l’ancien prestige, et se faire reprocher de le trahir à la moindre
syllabe anglaise prononcée.
87
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CHAPITRE 9 ;
AU NOM DE LA RÉVOLUTION, TU ACCORDERAS TES
PARTICIPES PASSES
Lorsqu'on parle de langue, on fait généralement référence au
lexique (les mots eux-mêmes), à la morphologie (la formation
de ces mots; les conjugaisons verbales, par exemple), à la syntaxe
(la structure des phrases), aux règles de grammaire. Mais on fait
rarement référence à l'attitude qu’ont les gens qui parlent une
langue par rapport à cette langue. Pourtant, cette attitude lin-
guistique est directement liée à l’évolution.
4
89
A-t-il beaucoup de termes radicaux, beaucoup de termes
composés ?
Y trouve-t-on des mots dérivés du celtique, du grec, du latin,
et en général des langues anciennes et modernes ?
A-t-il une affinité marquée avec le français, avec le dialecte
des contrées voisines, avec celui de certains lieux éloignés, où
des émigrants, des colons de votre contrée sont allés ancien-
nement sétablir?
En quoi séloigne-t-il le plus de l’idiome national? N'est-ce
pas spécialement pour les noms des plantes, des maladies,
les termes des arts et métiers, des instruments aratoires, des
diverses espèces de grains, du commerce et du droit coutu-
mier ?On désirerait avoir cette nomenclature.
Y trouve-t-on fréquemment plusieurs mots pour désigner la
même chose ?
Pour quels genres de choses, doccupations, de passions, ce
patois est-il plus abondant ?
A-t-il beaucoup de mots pour exprimer les nuances des idées
et les objets intellectuels ?
10. A-t-il beaucoup de termes contraires à la pudeur ? Ce que
lon doit en inférer relativement à la pureté ou à la corruption
des mœurs ?
ie A-t-il beaucoup de jurements et d'expressions particulières
aux grands mouvements de colère?
12: Trouve-t-on dans ce patois des termes, des locutions très-
énergiques, et même qui manquent à l’idiome français?
13. Les finales sont-elles plus communément voyelles que
consonnes?
14. Quel est le caractère de la prononciation ? Est-elle gutturale,
sifflante, douce, peu ou fortement accentuée?
15; écriture de ce patois a-t-elle des traits, des caractères autres
que le français?
90
16. Ce patois varie-t-il beaucoup de village à village?
Le Le parle-t-on dans les villes? |
18. Quelle est l'étendue territoriale où il est usité?
12 Les campagnards savent-ils également sénoncer en français?
20. Prêchait-on jadis en patois ?Cet usage a-t-il cessé ?
21: A-t-on des grammaires et des dictionnaires de ce dialecte?
22 Trouve-t-on des inscriptions patoises dans les églises, les
cimetières, les places publiques, etc. ?
2 3 Avez-vous des ouvrages en patois imprimés ou manuscrits,
anciens ou modernes, comme droit coutumier, actes publics,
chroniques, prières, sermons, livres ascétiques, cantiques,
chansons, almanachs, poésie, traductions, etc.?
24. Quel est le mérite de ces divers ouvrages ?
25° Serait-il possible de se les procurer facilement ?
26: Avez-vous beaucoup de proverbes patois particuliers à votre
dialecte et à votre contrée?
273 Quelle est l'influence respective du patois sur les mœurs et de
celles-ci sur votre dialecte ?
28. Remarque-t-on qu’il se rapproche insensiblement de l’idiome
français, que certains mots disparaissent, et depuis quand?
29, Quelle serait l'importance religieuse et politique de détruire
entièrement ce patois?
30. Quels en seraient les moyens ?
SE Dans les écoles de campagne, l'enseignement se fait-il en fran-
çais?Les livres sont-ils uniformes?
(Source: questionnaire Grégoire, 1790)
Gi
Ces questions, très complexes, étaient d’ordre métalinguistique.
Les personnes qui y ont répondu devaient donner des informa-
tions sur la langue des gens de leur région. La carte suivante,
tirée de l’article de Julia et al. (1975) illustre la répartition géo-
graphique des répondants:
92
ce chiffre, ou s'interroger sur la manière dont il a été obtenu. Il
vient vraisemblablement de l’enquête de Grégoire qui, sans autre
forme de procès, a affirmé «sans exagération» et sur la base de
49 réponses issues du jugement de gens plus ou moins éclairés
quant à la manière de parler de leurs voisins, que 6 millions
de Français, en 1794, ne parlaient pas français. Quand on sait
ce qu'on sait aujourd’hui au sujet du français véhiculaire, c’est
assez surprenant.
Mais l'enquête de Grégoire n’avait pas pour but de seulement
recueillir des données brutes sur la situation linguistique de la
France. Elle avait un autre but, qu’on comprend bien dans la suite
de son rapport:
[...] on peut uniformiser le langage d’une grande nation,
de manière que tous les citoyens qui la composent puissent
sans obstacle se communiquer leurs pensées. Cette entre-
prise, qui ne fut pleinement exécutée chez aucun peuple,
est digne du peuple français, qui centralise toutes les
branches de l’organisation sociale et qui doit être jaloux
de consacrer au plutôt [sic], dans une République une et
indivisible, l’usage unique et invariable de la langue de la
liberté. (Rapport Grégoire, 1794)
Je tiens à insister sur l’expression «l’usage unique et invariable
de la langue de la liberté». Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Le
français est maintenant perçu comme la langue de la liberté: on
doit donc, en tant que tel, «l’offrir » au peuple pour qu'il puisse
en profiter.
On peut trouver ironique, aujourd’hui, de constater que les
esprits révolutionnaires aient choisi précisément la langue de la
classe qu’ils souhaitaient combattre comme symbole de liberté.
En effet, le français, jusqu’à maintenant, représentait la langue
des classes dominantes et de l'aristocratie. Mais outre le fait que
choisir une autre langue aurait été beaucoup trop complexe sur
le plan logistique — le français possédait déjà toute une tradition
métalinguistique — le français, même à la fin du xvurr' siècle,
et même en période révolutionnaire, était encore la lingua
franca de prestige. C’est donc à ce prestige qu'on a voulu goûter.
93
Par ailleurs, la langue française était alors perçue non pas comme
une langue parmi tant d’autres, mais bien comme une ressource
que l'aristocratie aurait tenté de garder pour elle.
Avec la Révolution française est venue l’instruction publique
obligatoire. Et avec l'instruction publique obligatoire est venu
l’enseignement de masse du français. Et avec l’enseignement de
masse du français est venu un profond changement d’attitude
par rapport aux règles de l'écrit et à la correctivité en général.
Sous l’ancien régime, l'écriture reste une technique propre
à certains corps de métiers, les typographes, les correc-
teurs d’imprimerie, les maîtres-écrivains, les secrétaires.
D’autres encore la connaissent, bien sûr, mais ils n’ont pas
pour elle ce respect craintif qu’on lui porte aujourd’hui.
Tous les écrivains, tous les hommes {sic/] cultivés font des
«fautes», de grosses fautes même, et n’en sont pas gênés.
Savoir écrire correctement, ce n’est pas, à l’époque, comme
ça l’est devenu depuis, la base de la culture. Aucune culpa-
bilisation sur la question. (Chervel, 1981, p. 48)
Cette notion est très importante, et exige peut-être un effort de
réflexion pour nos esprits contemporains. Car aujourd’hui, cette
idée que l’écrit et ses règles soient une condition sine qua non de
la maîtrise de la langue ne fait aucun doute, et va de soi. Mais, on
l’a vu, elle n’a pas toujours été là. Elle tire son origine du début
du xix° siècle, la période postrévolutionnaire.
94
Comment distinguer un français régional, qui ne devait pas
correspondre à la norme établie, d’un dialecte? Une personne
d'origine normande qui parlait le français véhiculaire avec
un accent de Normandie pouvait-elle être considérée comme
«parlant français », selon l’enquête de Grégoire, ou était-elle
tout simplement classée parmi les gens qui parlaient le dialecte
normand? Quand on voit, aujourd’hui, le nombre de gens au
Québec qui parlent un français familier avec un accent de leur
région très marqué, et qui pensent ne pas parler un «bon» fran-
çais, voire ne pas parler français du tout, alors qu'il ne s’agit
que de variation par rapport à une norme, on est en droit de se
demander comment ces jugements ont pu être mis en œuvre à
la fin du xvir° siècle, époque où les jugements de valeur étaient
monnaie courante.
Toujours est-il que ces questions ne se sont évidemment pas
posées à l’école, puisque les règles y ont été définies clairement.
On a, en fait, colligé le « français » dans un ouvrage de référence,
et tout ce qui en dérogeait était considéré comme erroné, voire
non français. C’est à cette époque, d’ailleurs, qu'on a commencé à
s'intéresser à la langue du peuple, et que le peuple a commencé
à s'intéresser à la langue tout court.
C’est à cette époque qu’on a créé ce qu’on appelle la grammaire
pédagogique. Car il fallait réussir à avoir des règles qui soient
facilement transmissibles à l’ensemble de la population estu-
diantine, qui, parfois, évidemment, ne parlait même pas français.
L'esprit des Lumières n’étant pas très loin, on a donc «scienti-
fisé » la chose, en mettant les accords et les règles, qui relevaient
jusqu'ici de l’esthétique et du style, sur le même pied que les
mathématiques.
L'accord du participe passé a été perçu comme la pierre d’as-
sise de cette grammaire pédagogique, puisqu'il permettait de
toucher à plusieurs sujets en même temps: la distinction des
auxiliaires, l'opposition entre le régime direct et indirect, les
verbes pronominaux, etc. Sur le plan pédagogique, l’accord du
participe passé, dont la règle avait été énoncée au xvi' siècle
par Clément Marot pour (mal) copier l'italien, a donc été perçu
95
comme très rentable*. La bête noire des francophones modernes
tire donc sa source des élucubrations pédagogiques de penseurs
du xrx* siècle.
La majorité des autres règles ont été tirées des ouvrages de
Vaugelas, Malherbe, etc., qui avaient réfléchi à la langue fran-
çaise aux siècles précédents. Leurs remarques, qui s’adressaient
aux aristocrates, qui concernaient les gens de la haute société, et
qui variaient en fonction du bon vouloir et des humeurs de la
«plus saine partie de la Cour», ont été systématisées et présentées
comme des règles certaines et assurées. Comme des règles pour
tous, des règles «de français », qu’il faut connaître et réciter, un
peu comme le Notre Père. Et ce sont ces règles que nous avons
encore aujourd’hui, et auxquelles nous nous devons d’obéir.
Il est licite de se demander pourquoi entretenir une telle com-
plexité, si le but était la facilité pédagogique. Peut-être est-ce parce
que ce n’était pas que cela? Si certaines de ces règles avaient en
effet un but pédagogique, il ne fallait cependant pas perdre de
vue le prestige sous-jacent au français. C’est qu’on aurait pu, à
cette époque, opérer une vaste réforme orthographique, voire
grammaticale du français. La majorité des gens était analphabète.
C'était le temps de simplifier les règles, de les rendre plus convi-
viales, de se débarrasser des illogismes et des exceptions. Avant
que tout le monde ne sache écrire. Avant que tout le monde n’ait
souffert pour les apprendre et qu’il ne se crée des groupes de
soutien à l’accent circonflexe. Mais les hommes responsables de
la création et de l'élaboration des règles du français ne l’ont pas
fait. Car si on l’avait fait, le français aurait perdu tout son lustre
prestigieux. Savoir écrire avait été jadis un signe social distinctif.
Si tout le monde apprend maintenant à écrire, il faut un autre
signe de clivage social: savoir bien écrire.
La langue française du xix° siècle [...] se caractérise donc
fortement par le processus de grammatisation qui l’af-
fecte sans discontinuer et qui [...] installe en chacun de
ses praticiens une vive et rigoureuse conscience normative.
56. Je suis certaine que plusieurs personnes qui œuvrent dans l’enseigne-
ment aujourd’hui auraient quelques protestations.
96
Des principes d'intégration et d’exclusion socioculturelles
non infalsifiables en langue, certes, mais durablement
efficaces et appliqués dans l’évaluation des discours, se
mettent alors en œuvre. (Saint-Gérand, 1999, p. 402)
La langue et le respect des règles deviennent des méthodes d’ex-
clusion sociale. C’est compréhensible. Le français, langue de la
liberté. Unique, immuable, univoque.
Le xix° siècle connaît un engouement sans précédent pour la
grammaire. En plus d’être un succès de librairie, les grammaires
(et la réflexion grammaticale) existent même en périodiques,
comme le Manuel des amateurs de la langue française (1813-1814),
les Annales de grammaire (1818), le Journal grammatical et didac-
tique de la langue française (1826-1840) et la France grammaticale,
pédagogique et littéraire (1838), pour ne nommer que ceux-là.
C’est bel et bien d’un changement d’attitude qu’il s’agit. Les gens
ordinaires, maintenant de plus en plus scolarisés (du moins,
sachant maintenant lire et écrire), se préoccupent désormais
des «fautes », chose à laquelle personne auparavant, à quelques
exceptions près, ne s’intéressait. Et c’est cette attitude qui a encore
cours aujourd’hui.
On apprend les règles à l’école, qui passe énormément de temps,
en fait, à enseigner et à tenter de faire maîtriser ces règles, leur
accordant encore autant d'importance qu'aux mathématiques.
Puis, on se désole que tous les jeunes de la francophonie peinent
à les maîtriser, que plus personne ne leur donne de l'importance.
Quand on sait d’où viennent ces règles, on ne peut empêcher ce
petit sentiment de dégoût. Il est trop tard, à mon avis, pour chan-
ger les règles elles-mêmes. Mais peut-être pourrait-on changer
l'attitude par rapport aux règles?
97
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un homme vertueux et universel. Quand M. de Vaudreuil
aurait de pareils talents en partage, il aurait toujours un
défaut originel: il est Canadien. (Mathieu, 1991, 32)
100
aux anglophones de confession protestante. Cette distinction est
importante, puisque le sens moderne est parfois interprété de
manière assez différente.
Sur le plan linguistique, les influences de la Conquête sont rapi-
dement perceptibles, ne serait-ce que sur le lexique. Des mots et
des concepts, jusqu'ici absents dans la colonie, apparaissent un
peu partout. Le fait que les produits vendus au magasin soient éti-
quetés en anglais donne d’ailleurs lieu à certains dédoublements
qui peuvent, aujourd’hui, sembler illogiques. Les habitants, par
exemples, cultivaient de l’orge dans les champs, mais mangeaient
de la soupe au barley, puisque c’est ce qui était écrit sur le sac.
Plusieurs spécialistes en histoire débattent depuis longtemps pour
savoir si le fait que le Canada passe de colonie française à colonie
anglaise a, en bout de ligne, été une bonne ou une mauvaise chose.
Je dirai cependant qu’en tant qu’historienne de la langue qui étu-
die le français québécois, j'ai toujours apprécié arriver à la période
post-Conquête, pour la simple raison qu’à partir de cette période,
on a accès à des sources autres que seulement manuscrites. Sous
le Régime français, en effet, il n’y avait pas d’imprimeries. Elles
étaient perçues comme faisant concurrence à celles de la métro-
pole. L'administration anglaise a changé cet état de choses, et le
premier journal du Canada, un journal bilingue, La Gazette de
Québec, est apparu en 1764.
Entre 1763 et 1774, le serment du test, serment que devait prêter
toute personne désirant occuper une fonction militaire ou civile
dans la colonie maintenant devenue angJlaise, était en vigueur. Il
s'agissait de prêter serment au roi d'Angleterre, ce qui est plutôt
bénin, mais il s’agissait également de renoncer à la foi catholique
(le serment comportait des déclarations contre le pape et contre
certains dogmes catholiques, comme la transsubstantiation). Ce
serment avait évidemment pour but d’exclure les catholiques du
service public. Mais en 1774, l’Acte de Québec abolit ce serment”.
La proximité avec les États-Unis et leur guerre d’indépen-
dance n’est probablement pas étrangère à cette abolition. On ne
101
souhaitait pas voir une association avec ces indépendantistes du
Sud, on a donc adouci les conditions de vie canadiennes. Les lois
civiles françaises ont même été rétablies.
Le fait que la religion catholique soit permise et encouragée a
eu une répercussion sociale collatérale: on a eu besoin de col-
lèges pour former les prêtres. Sous le Régime français, on faisait
venir les prêtres et les missionnaires directement de France. Ce
n’est plus possible sous le Régime anglais, car les relations avec la
France sont très restreintes. Ces collèges, cependant, ne formeront
pas que des prêtres. Ils formeront également des notaires, des
médecins, des avocats. Au fil des ans, on verra naître une nouvelle
classe sociale en Nouvelle-France: la bourgeoisie libérale.
En 1791, l’Acte constitutionnel divisera la Province de Québec
en deux entités : le Haut-Canada, qui représente à peu près le ter-
ritoire de l'Ontario actuel et qui est constitué d’anglophones de
confession protestante, et le Bas-Canada, une partie du Québec
actuel, et constitué d’une majorité de francophones catholiques,
mais où il y a également des anglophones. Les deux possèdent un
conseil législatif et une assemblée législative qui leur sont propres.
L'assemblée législative est élue par le peuple, alors que le conseil
législatif est composé d’hommes nommés à vie.
Évidemment, c’est le conseil législatif qui a le dernier mot quant
aux lois à voter et aux décisions à prendre, et c’est lui qui contrôle
le budget. Et évidemment, l'assemblée législative du Bas-Canada
était formée par des francophones catholiques, puisqu’élue par
le peuple, lui-même composé d’une majorité de francophones
catholiques.
Ces politiciens n'étaient nuls autres que des représentants de la
nouvelle classe dont j'ai parlé plus haut, cette nouvelle bourgeoisie
libérale bas-canadienne, qui commençait à gravir les échelons de
la hiérarchie sociale. Cela déplaisait grandement à un groupe de
conservateurs anglais, pour certains des descendants des loyalistes
qui avaient fui les États-Unis lors de la guerre d'indépendance. Les
Canadiens étaient les perdants. Comment pouvaient-ils aspirer
aux mêmes droits et privilèges que les Anglais? On peut d’ail-
leurs lire cette idéologie conservatrice dans le Quebec Mercury, un
102
journal de l’époque: « Cette province est déjà beaucoup trop une
province française pour une colonie anglaise.» (The Canadian
Encyclopedia, traduction de l’autrice)
Ces conservateurs, minoritaires, mais puissants (ils avaient
le conseil législatif dans leur poche), influençaient les débats,
et faisaient en sorte que les décisions votées à l'assemblée qui
pourraient nuire à leurs intérêts ne voient pas le jour. Car contrai-
rement à ce qui se passait sur le vieux continent, et contrairement
à ce que le fait d’avoir une assemblée élue pouvait faire croire, la
colonie n'avait pas de gouvernement responsable. L’Angleterre,
berceau de notre système parlementaire moderne déjà à l’époque,
ne souhaitait pas que ses colonies jouissent d’une telle liberté. Le
rep by pop (la représentation par la population), ce n’était bon que
pour la métropole. Cette situation, qui ouvrait grand la porte à
la corruption, avait d’ailleurs également cours de l’autre côté de
la rivière Outaouais, dans le Haut-Canada.
103
une majorité accrue annuellement par une immigration
anglaise; et je ne doute guère que les Français, une fois pla-
cés en minorité par suite du cours naturel des événements,
abandonneraient leurs vaines espérances de nationalité.
(Rapport Durham, 1839)
L’Acte d'union fut promulgué en 1840. Il n’eut pas l'effet escompté.
La population canadienne ne fut pas assimilée. À preuve: il y a
encore des francophones d’ascendance catholique sur le terri-
toire. Mais l’Acte d'union a quand même eu des conséquences
considérables sur l’imaginaire. Car c’est à cette époque qu'est né
le faux sentiment d'appartenance à la France dont j'ai déjà parlé.
Pensons-y: si l’origine des gens n’était pas canadienne, mais
française, l’assimilation serait beaucoup plus difficile à faire. Si
les gens n'étaient pas un « peuple sans histoire et sans littéra-
ture », mais bien d’anciens Français déchus dont la gloire aurait
été ternie à la suite de la Conquête anglaise, ils ne pourraient
pas se faire assimiler.
Mais qu’en est-il de la langue? Nous sommes au xix* siècle. Le
français, en Europe, est encore la Hingua franca de prestige. Mais,
on l’a vu, le français d’ici n’est pas le même que cette lingua franca.
On parle français depuis le début de la colonie, certes, mais la
langue de la Nouvelle-France est différente de la langue de la
France. Et la langue du Canada, sous le régime anglais, l’est encore
plus. Les aristocrates anglais, baignés par le français européen des
classes supérieures, lorsqu'ils entrent en contact avec le français
canadien, qui a évolué en parallèle, qui a emprunté quelques
mots autochtones, qui a conservé des mots passés de mode dans
les salons huppés parisiens, qui a forgé ses propres expressions,
bref, qui est devenu autonome, comme toute bonne variété de
langue, ces aristocrates anglais, donc, le regardent de haut, comme
ils regardent de haut les gens eux-mêmes. Ils appellent le fran-
çais de ces gens le French Canadian Patois. Ce n’est même pas du
français. L'assimilation sera encore plus facile.
Qu’à cela ne tienne, pensèrent les lettrés canadiens. Si nous
sommes des Français, parlons comme des Français! Et c’est à
cette époque qu'on a commencé à systématiquement condamner
104
toutes les particularités du français d’ici. Les anglicismes, évi-
demment, mais aussi les archaïsmes, les barbarismes et tous les
autres affreux -ismes qui pouvaient mettre la langue en danger. Le
premier fut Thomas Maguire qui, en 1841, écrivit son Manuel des
difficultés les plus communes de la langue française adapté au jeune
âge et suivi d’un recueil de locution vicieuses. Dans la deuxième
partie de son ouvrage, celui des locutions vicieuses, il condamne
entre autres le mot étanche:
pour signifier qui ne coule pas, n’est pas français. Un baril
ETANCHE -— un navire ETANCHE, sont donc des locutions
vicieuses. (Maguire, 1841, s.v. étanche)
105
Lord Durham s’est manifestement trompé dans son analyse de la
société canadienne: elle n’a pas été assimilée après l’Acte d'union
de 1840. Mais cette volonté ouvertement avouée d’assimilation
a joué un rôle crucial dans la définition de l'identité linguis-
tique canadienne-française (qu’on appelle ainsi depuis que les
Britanniques qui habitent le Canada se sont approprié le mot
Canadien). Si l’on ajoute à cette identité l'idéologie sous-jacente
au français lui-même, issue de la période postrévolutionnaire,
qui veut que tout ce qui sort de l'ouvrage de référence est soit du
mauvais français, ou pas du français du tout, c’est devant une
insécurité pansociétale qu’on se trouve. Disons-le franchement:
le français québécois est la variation d’une langue qui n'accepte
pas la variation. Lourd bagage.
106
CHAPITRE 11
TES VIEUX MOTS SONT AUSSI VIEUX QUE MES VIEUX MOTS
Je ferai encore une pause dans la chronologie de ce livre pour
m'attaquer à une idée très répandue, et très agaçante, qui circule
au sujet du français québécois. En effet, lorsque des journaux
étrangers parlent du français québécois, il est presque immanqua-
blement comparé au français du xvrr' siècle. Les commentaires
sont presque toujours les mêmes: le français québécois est un
français qui a gardé les vieux mots et les vieilles tournures. Même
les milieux supposément sérieux comme la traduction y vont de
ce genre d’affirmation:
À la fois fiers de leurs racines et proches de leurs voisins
américains, les québécois [sic] allient un français datant
du xvriè [sic] siècle à une pincée d’anglicismes francisés:
un mélange subtil qui paraît de prime abord étrange, mais
qui semble fonctionner. (Veille CFTTR)
En fait, à lire ces commentaires, on pourrait croire que la société
québécoise est très particulière. Car bien qu’elle soit à la fine
pointe de la technologie, à l’avant-scène de la recherche sur l’in-
telligence artificielle, bien qu’elle soit l’une des sociétés les plus
avancées sur le plan des droits humains, il semblerait qu’il y ait
une bulle linguisticotemporelle qui fasse que sa langue, elle, n'ait
pas évolué depuis le xvrr' siècle. C’est assez bizarre.
Analysons tout cela.
Qu’entendons-nous par «vieux mots »? Selon Le Petit Robert,
la date d’attestation du mot chat, par exemple, est le xx‘ siècle.
Celle du mot lune est de 1080. Celle du mot danser, de 1170.
Ce sont de très vieux mots. En fait, une très grande partie du
vocabulaire français peut être qualifié de «vieux ». Mais ce n'est
évidemment pas de cela qu’on parle. Je m'amuse un peu. C’est
pour démontrer l'absurde du raisonnement. Objectivement,
l'expression «vieux mot» devrait faire référence à un mot qui
est utilisé depuis longtemps. Mais ce n’est pas ce que les gens qui
disent que le français québécois utilise de vieux mots veulent
dire. Ce qu’ils veulent dire se rapproche plus du sens «passé de
mode », voire « périmé ».
107
Car ce qu’on veut dire, c’est qu’en français québécois, on utilise
encore des formes (des mots, des expressions, des prononcia-
tions) qui sont sorties de l’usage reconnu de ce qu’on appelle
le «français de France». Par exemple, on dit encore astheure,
au Québec. On dit encore itou. On dit encore dret, pour droit.
On a encore des traits de prononciation typiques du français du
xvri° siècle: le fait de prononcer les -oi- en «oé» ou «oè» (dire
moé pour moi, soèr pour soir, etc.), prononcer certains -er- en
«ar» (dire varte au lieu de verte, charcher au lieu de chercher,
marde au lieu de merde, etc.).
108
de cause, rendre compte de toutes les variations d’une langue.
En bref: rien ne prouve que ces formes qu’on dit disparues «du
français de France» le sont vraiment®.
Mais jouons le jeu. Imaginons que ces formes sont bel et bien
tombées en désuétude en France. Une question se pose tout de
même: pourquoi devrions-nous définir la variété de français
de toute une communauté — le français québécois — en fonc-
tion des formes qui ne sont plus utilisées dans une autre variété?
Evidemment, la raison est simple: c’est que la variété hexagonale
sert de norme, et que tout ce qui sort de cette norme est consi-
déré au mieux comme en marge de cette norme, au pire comme
complètement à côté.
Il ne viendrait à l’idée de personne, cependant, de dire la même
chose de l’anglais des États-Unis. Lorsqu'un journaliste étranger
va se promener à New York, il ne décrit pas la langue comme étant
un pittoresque anglais du xvir' siècle. Pourtant, les spécialistes en
histoire de la langue anglaise l’ont démontré depuis longtemps:
plusieurs des «américanismes » déplorés par les puristes britan-
niques sont en fait des mots de l’époque coloniale, conservés
en Amérique, mais «disparus» de l’usage en Europe. Il y a des
prononciations, aussi, la manière de prononcer les r en anglais
des États-Unis ressemble beaucoup plus à l'anglais shakespearien
qu’à l'anglais britannique moderne’. La situation est donc très
similaire à celle du Québec.
109
on considère «ses» mots comme lui appartenant, comme fai-
sant partie intégrante de sa variété de langue. Évidemment, il y a
aussi la différence d’attitude des anglophones devant la variation,
par rapport à celle des francophones. On l’a vu, depuis l’époque
postrévolutionnaire, les francophones ont de la difficulté à recon-
naître la légitimité de la variation.
Tentons, donc, maintenant, de décrire la situation de manière
objective. Nous l’avons vu, dès le début du Régime français, la
langue qu’on parlait dans la colonie de la Nouvelle-France possé-
dait ses propres caractéristiques, étant donné l’amalgame différent
de toutes les variations linguistiques. Certaines personnes ont
affirmé qu’on y parlait avec l'accent de Paris”, alors que tout ce
qu’on a comme commentaires d'époque, à ce sujet, sont ceux de
voyageurs qui disent, par exemple, que «l’accent est aussi bon qu’à
Paris» (Poirier, 2009, p. 399). C’est une bien mince donnée pour
faire une affirmation au sujet de l’accent de toute une colonie.
Par ailleurs, si certaines prononciations typiques du français qué-
bécois sont attribuables à l'influence parisienne (comme le moi
prononcé moé, pour ne nommer que celle-ci), il y en a plusieurs
autres qui ne le sont pas. Prenons comme exemple ce qu’on appelle
l'assibilation (ou l’affrication) des consonnes {t] et [d]. Je parle ici
de ce phénomène qui fait dire aux touristes qui viennent au Québec
qu’il y a toujours une espèce de sssszzzsss quand on parle. C’est que
lorsque que les consonnes [t] et [d] se trouvent devant un [i] ou un
[y], elles sont suivies respectivement d’un petit [s] et d’un petit [z].
Par exemple, si je dis «tu dis», on entendra [tsydzi] et non [tydi]. Ce
phénomène, s’il est caractéristique du français québécois, ne lui est
cependant pas exclusif. On le retrouve également en créole haïtien
et, Ô surprise, dans une moindre mesure, en français hexagonal‘.
62. On affirme même, sur le site Je parle québécois, qu’on parlait «exacte-
ment le même français qu’à Paris», affirmation à laquelle je me permets
sans vergogne d’accoler la caractéristique de bullshit, et ce, sans autre forme
de procès.
63. Ça, c’est le son que fait la voyelle dans le mot lu, en API.
64. Je tiens à saluer mes étudiantes et mes étudiants du cours de phoné-
tique de la session A-18 qui ont perçu les assibilations de Johnny Halliday
dans la chanson Ma gueule.
110
Il est assez élémentaire de dater du xvrn' siècle plusieurs formes
du français québécois, puisque c’est à cette époque que ce fran-
çais a concrètement commencé à exister, étant donné la date de
la colonisation. Mais rien ne dit, d’une part, que ces formes sont
apparues au xvir' siècle en France et, d’autre part, qu’elles ont cessé
d'être utilisées en France à cette époque! On ne les a pas enlevées
à la France en les emmenant en Nouvelle-France. Si une forme
est restée vivante jusqu'au milieu du x1x‘, ne devrions-nous pas,
logiquement, dire que le Québec parle le français du xrx° siècle?
Plusieurs de ces formes, si elles ne font plus aujourd’hui partie du
français parisien (qui est la source normative, depuis toujours),
sont d’ailleurs encore aujourd’hui présentes dans de nombreuses
régions. Peut-être pas exactement pareilles aux formes québé-
coises, évolution linguistique oblige, mais présentes quand même.
Si l’on accepte la variation linguistique, on l’accepte partout.
De plus, logiquement, il est normal de voir que la Nouvelle-
France a conservé des formes qui n’ont pas été conservées
ailleurs. C’est que dès son implantation en Amérique de Nord, le
français a évolué en parallèle avec celui de la France. Les gens qui
l'ont parlé n’ont pas vécu dans le même environnement, n’ont
pas subi les mêmes influences, n’ont pas eu la même histoire.
Ces gens, donc, ont conservé des mots qui sont probablement
passés de mode en France, et en ont changé d’autres qui ont été
conservés dans l'Hexagone.
Il y a très certainement des mots qui sont encore utilisés en France,
mais qui ne sont plus utilisés au Québec. Mais il ne vient à per-
sonne l’idée de dire que la France utilise de «vieux mots» ou qu’elle
parle un «vieux français », et ce, même si, pendant longtemps, elle
était caractérisée comme faisant partie des «vieux pays»! Non, il y
a fort à parier que si l’on trouve un mot qui est disparu au Québec,
mais qui demeure en France, ce qu’on dira, c’est que le Québec
manque de vocabulaire‘ ou qu’il a subi une mauvaise influence de
l'anglais. C’est encore une question de point de référence. Comme
65. Pensons par exemple à tout le vocabulaire des vêtements, qui est beau-
coup plus simple au Québec qu’en France, le français québécois ayant don-
né des sens génériques aux mots gilet et bas, qui désignent toutes sortes de
choses, au lieu de désigner un vêtement spécifique.
111
la langue de la France — et pas n'importe quelle France: celle qui
sert de modèle — est considérée comme le niveau zéro de français,
tout ce qui en déroge sera vu comme une altération, voire un
appauvrissement. Un aveulissement.
Mais le français québécois n’est pas plus fait de français du
xvir° siècle que ne l’est le français hexagonal. Le xvrr° siècle est
une période de l’histoire de tous les français. Dire que le français
québécois est du français du xvri°, c’est comme dire qu'il n’a pas
évolué, ce qui me ramène à mon image de la bulle linguistico-
temporelle du début de ce chapitre.
On pourrait se demander pourquoi cette idée est si populaire et
attrayante. C’est que, d’une part, elle est très simple. On l'aura
compris depuis le début de ce livre, décrire et analyser l’histoire
d’une langue n’est pas une mince affaire. Et si les spécialistes
ont appris à accepter les hypothèses, même incomplètes, faute
de données, la plupart des gens aiment les réponses assurées et
les certitudes. Par ailleurs, il y a un certain romantisme associé
à l’idée qu'au Québec, on parle le français du xvrr siècle. C’est
pourquoi, probablement, cette idée est populaire, même ici. C’est
que, comme on l’a vu, le xvrr' siècle, c’est le Grand siècle. Il consti-
tue donc une espèce de rempart contre les commentaires négatifs
que plusieurs peuvent exprimer au sujet du français québécois.
C’est le français du Roi-Soleil, voire le «vrai» français.
142
LE ROÉ, C'EST PEUT-ÊTRE TOÉ, MAIS T'ES QUI, TOÉ?
Si on parle de l’origine du français québécois, c’est presque certain
que, tôt ou tard, on entendra la phrase «le Roé c’est moé», pour
justifier le fait de prononcer le digraphe -oi- en [we] ou [we]. On
pourrait même dire que cette phrase fait en quelque sorte partie du
paysage culturel québécois (c’est d’ailleurs le titre d’une chanson
d’Alaclair Ensemble). Mais historiquement, qu’en est-il réellement ?
Contrairement à ce que plusieurs affirment, ce n’est pas Louis XIV
qui a dit cette phrase. Car on serait en droit de se demander pour-
quoi le Roi-Soleil aurait eu besoin d’affirmer que c’était lui, le Roi.
Aux dernières nouvelles, personne ne lui a jamais contesté ce titre.
Il aurait pu dire «l’État, c’est moi», et on se sert souvent en effet
de cette phrase pour expliquer l’absolutisme français, mais même
la véracité de cette phrase est contestée. Une autre hypothèse, qui
serait probablement plus plausible, serait que ce soit le frère de
Louis XVI, qui se faisait appeler Louis XVIII, de retour d’exil qui
aurait réclamé la couronne de France après la défaite de Napoléon
à Waterloo en affirmant «le Roé, c’est moé ». Il se serait alors fait
répondre que, maintenant, il ne faut plus dire Roé et moé, mais
Roi et moi (avec la prononciation [wa] qu’on a aujourd’hui), car
c’est ce qui est maintenant la norme, l’ancienne prononciation
étant considérée comme réactionnaire. Cette histoire est d’autant
plus plausible qu’elle fait directement référence à la prononciation.
Cependant, je n’en ai trouvé aucune trace, sauf dans un forum
obscur, en anglais. On n’en parle dans aucun traité de phonétique
historique, dans aucun ouvrage d’histoire de France, et Gallica, le
site d'archives numérisées de la Bibliothèque nationale de France,
n’a aucun texte qui en ferait mention. De nos jours, nous avons
la chance d’avoir accès à une quantité surprenante de documents
d’archives. Si cette anecdote était véridique, et si elle avait l’im-
portance qu’on lui accorde, on en aurait des traces quelque part.
Donc, jusqu’à preuve du contraire, je ne peux que conclure que
cette phrase n’est en fait qu'une histoire qui a été transmise au
fil du temps, et qu’on s’est racontée pour se faire du bien, pour
justifier un peu cette prononciation stigmatisée. Chose certaine,
ce n’est pas Louis XIV qui l'aura dite: il n’avait pas besoin de dire
qu’il était le Roé, il avait seulement à l'être.
113
CHAPITRE 12
ET SI ON REGARDAIT LA BRIDE DU JOUAL DONNÉ?
On remarquera que, jusqu'ici, j'ai parlé de français québécois, et
non de québécois. C’est un choix conscient. L'identité linguistique
québécoise est construite autour du français, surtout depuis la
Conquête. Parler du québécois, comme s’il s'agissait d’une autre
langue que le français, risque d’entacher cette identité, déjà lourde
d'insécurité. Certaines personnes justifient cet usage en disant
que c’est comme lorsqu’on parle du breton ou du normand. Mais
la situation est différente. Le breton et le normand sont des dia-
lectes qui, historiquement, ont été écrasés, voire éradiqués par
les autorités langagières françaises. Les gens qui les parlent, ou
qui descendent de ceux qui les ont parlés, ont ces dénominations
dans leur identité, par opposition au français. Ce qui n’est pas le
cas au Québec. Le québécois n’est pas un dialecte qui a été écrasé
par le français. Le français québécois est une variété de langue qui
a failli disparaître au profit de l’anglais. Nuance. Grosse nuance.
On remarquera aussi que je n'ai pas parlé de joual. Je parlerai
maintenant du joual.
Le mot joual, variante phonétique du mot cheval, est apparu pour
faire référence à une manière de parler sous la plume d'André
Laurendeau dans Le Devoir en 1959:
Faut-il expliquer ce que c’est que parler joual? Les parents
me comprennent. Ne scandalisons pas les autres. Ça les
prend dès qu’ils entrent à l’école. Ou bien ça les pénètre
peu à peu, par osmose, quand les aînés rapportent gaillar-
dement la bonne nouvelle à la maison. Les garçons vont
plus loin; linguistiquement, ils arborent leur veste de cuir.
Tout y passe: les syllabes mangées, le vocabulaire tronqué ou
élargi toujours dans le même sens, les phrases qui boîtent,
la vulgarité virile, la voix qui fait de son mieux pour être
canaille.… Mais les filles emboîtent le pas et se hâtent. Une
conversation de jeunes adolescents ressemble à des jappe-
ments gutturaux. De près cela s’harmonise, mais s'empâte:
leur langue est sans consonnes, sauf les privilégiées qu'ils
font claquer. (Laurendeau, 1959)
115
Elle a par la suite été reprise par Jean-Paul Desbiens, alias le frère
Untel, en 1960:
116
Notons que les «réalités spécifiquement nord-américaines » dont
il est question ici font principalement référence à la faune, à la
flore, et à des réalités faisant spécifiquement partie du paysage
culturel, telles que banc de neige ou ceinture fléchée.
De l’autre côté de la querelle, on avait des artistes, revendiquant
haut et fort la légitimité du joual. Parmi eux, évidemment, Michel
Tremblay:
On n’a plus besoin de défendre le joual, il se défend tout
seul. Cela ne sert à rien de se battre ainsi. Laissons les détrac-
teurs pour ce qu’ils sont: des complexés, des snobs ou des
colonisés culturels. Laissons-les brailler, leurs chiâlements
n'empêcheront pas notre destin de s’accomplir. Le joual
en tant que tel se porte à merveille; il est plus vivace que
jamais. Quelqu'un qui a honte du joual, c’est quelqu'un
qui a honte de ses origines, de sa race, qui a honte d’être
québécois. (Tremblay, 1973)
Le mouvement joualisant (c’est comme ça que s’est appelé le cou-
rant artistique), complètement à l'opposé des courants antérieurs
(la littérature du terroir, par exemple), qui exigeaient un français
épuré, dépourvu de toute particularité, a eu pour effet de donner
une légitimité artistique au français québécois.
Aujourd’hui, le mot joual est encore très utilisé. Mais il varie de
sens et de connotation, selon l’idéologie de la personne qui l’uti-
lise. Bien souvent, même, le mot est utilisé pour parler du français
québécois dans son ensemble, ce qui, en plus d’être réducteur,
peut même être méprisant, si on connaît le sens original du mot.
La question est complexe, et mérite d’être analysée avec le cadre
théorique de la sociolinguistique variationniste. Comme nous
l'avons vu à maintes reprises depuis le début de ce livre, la langue
ne s'articule pas selon un seul axe. Elle est en fait un (ou plusieurs)
ensemble de variations qui agissent simultanément (le temps,
l’âge des gens, leur provenance, leur degré d'éducation, leur classe
socioéconomique, le registre de langue qu’ils utilisent, le moyen
de communication, etc.). Le joual dont parle Michel Tremblay est
un des résultats possibles de l'addition de ces variations.
117
Dans sa pièce Les belles-sœurs, par exemple, il fait parler ses person-
nages dans la langue que parlent les femmes de la classe ouvrière
du Plateau-Mont-Royal des années 1960. C’est très ciblé, comme
échantillon. La classe agricultrice beauceronne des années 1980
ne parlait pas comme ça, ni la classe estudiantine saguenéenne
des années 1970. On le constate d’ailleurs très bien: il suffit de
parler d’une expression typiquement québécoise sur les réseaux
sociaux pour se faire reprendre par des dizaines de personnes qui
disent non, ce n’est pas comme ça que cette expression est utilisée,
non, elle ne veut pas dire ça‘, etc. Pour avoir une illustration de
la variation linguistique, il suffit, en effet, de faire une affirmation
au sujet d’une expression sur Facebook.
Il faut rappeler que les années soixante marquent le début de la
Révolution tranquille, période durant laquelle la société qué-
bécoise a vu ses structures modifiées de manière draconienne.
L'une de ces structures a été le système d'éducation. C’est en effet
dans les années soixante que le système d’éducation tel qu’on le
connaît aujourd’hui a été bâti (notamment avec la formation
des cégeps), dont la principale caractéristique était l’accessibilité.
En effet, avant ces années, l’école n’était réservée qu’à une petite
partie de la population, l'élite, et à quelques personnes chanceuses
qui avaient réussi à sortir du lot et avaient été remarquées par les
sœurs (ou les frères) lors de leur primaire.
Avant cet avènement, donc, la distinction de classes était très
fortement perceptible dans la langue (c’est ce qu'on appelle la
variation diastratique). Les classes aisées parlaient une langue dia-
métralement opposée à celle des classes défavorisées, qui avaient
peu (ou pas) accès à l'éducation.
Le joual, donc, était la langue de ces classes défavorisées, qui
prenaient enfin la parole ailleurs que dans les domaines qui lui
étaient réservés. Les belles-sœurs de Michel Tremblay, pièce jouée
au Rideau Vert, un théâtre habitué aux pièces classiques, avait
traversé la frontière diastratique.
68. J'ai même déjà eu le commentaire selon lequel une expression n’existe-
rait pas étant donné que la personne ne l’avait jamais entendue!
118
Wilfrid Lemoine, qui a été journaliste à Radio-Canada de 1955
à 1975, exprime d’ailleurs cette prise de parole:
J'ai traversé cette fameuse révolution culturelle en parlant
aux gens d’ici et avec eux; j’ai vécu au micro et devant
les caméras cette période de bouleversements, notamment
dans l’usage de la langue. Je me souviens dans les années 50,
le Québécois moyen, l’homme de la rue, était paralysé par
le microphone que je lui tendais; il demeurait à peu près
muet, sauf exception plutôt rare. Tandis que les autres, les
«instruits », s'exprimaient surtout d’une façon emprun-
tée et avaient tendance à s’enfarger dans les fleurs du tapis
linguistique. Puis 60 arriva, ouvrant toutes les écluses, idéo-
logiques et linguistiques. |...]Le Québécois se mit à parler,
parfois correctement, mais surtout n'importe comment,
tout croche, en criant, en jurant, mais enfin il sexprimait !
Le joual prenait le mors aux dents, tant et si bien qu’au
début des années 60, quand j'allais faire des interviews dans
la rue, on ne me fuyait plus, on m’envahissait, on sollicitait
le micro, et on gueulait. Nous venions de trouver la parole.
(Lemoine, 1986, p. 87-91)
Aujourd’hui, le mot joual est encore utilisé. Mais il a changé de
paradigme. C’est que le rapport Parent® a porté ses fruits, et
l'éducation a été rendue accessible, donc, diffusée. C’est que les
différences de classes, bien qu’encore fortement perceptibles, le
sont quand même moins. C’est que les moyens de communi-
cation sont maintenant plus développés. Le joual ne fait plus
référence à la variation diastratique et diatopique (la langue des
classes ouvrières de Montréal). Il n’est plus le symbole de la prise
de parole des classes défavorisées. S’il est un symbole, il est celui
de la prise de parole des gens qui sont fatigués qu’on critique
leur manière de parler. Aujourd’hui, le joual fait référence à la
variation diaphasique, c’est-à-dire au registre de langue. C'est
le français québécois familier, et il n’est plus restreint à la seule
région de Montréal.
119
Il y a certes des racines identitaires reliées à la dénomination
joual, car elle représente une prise de pouvoir. Mais cette prise de
pouvoir est aujourd’hui anachronique. La lutte s’est déplacée. Ce
n’est plus contre l'élite qui méprise les petites gens qu’il faut se
battre, mais contre les gens qui ne reconnaissent pas la légitimité
du français québécois en tant que variété de langue à part entière.
Et pour faire reconnaître cette légitimité, le fait de nommer une
des composantes du français québécois par un autre nom que
français peut être dangereux. Car, comme je l’ai dit au début de
ce chapitre, l'identité linguistique québécoise est avant tout fran-
cophone. Et une variété de langue, c’est un système cohérent, avec
toutes les composantes, pas seulement celles qui obéissent à une
norme donnée. Pour que le français québécois puisse s'épanouir
et prospérer à sa juste valeur, il doit pouvoir posséder tous ces
éléments, et les personnes qui le parlent doivent s’y identifier avec
fierté. Nommer une partie de cette variété par un autre nom peut
bloquer cette identification.
120
FRANÇAIS INTERNATIONAL OU FRANÇAIS NON QUÉBÉCOIS NON
FAMILIER?
On justifie généralement le concept de français international par
le besoin d’intercompréhension. L'idée serait que ce français est
un français duquel on aurait enlevé toute trace de marques dites
régionales, pour ne conserver que le fond commun à «toute la
francophonie ». Pour la linguiste que je suis, c’est une déclaration
somme toute téméraire, dans la mesure où il n’existe aucune étude
qui puisse rendre compte objectivement de ce que serait ce fran-
çais commun à «toute la francophonie». Lorsque l'OQLE, dans
ses premières définitions, parlait du fait qu’«il est indispensable
de s'appuyer sur le monde francophone », on n’a jamais vraiment
su à quoi correspondaient vraiment les usages communs de ce
«monde francophone ». En fait, aussi surprenant que cela puisse
paraître, le concept de français international n’est pas internatio-
nal du tout. En France, il n’existe pas. Car en France, on n’a pas
le souci de se faire comprendre des autres francophones. On a
plutôt le souci de se faire accepter par la norme. Ce sera davantage
le français parisien qui sera adopté comme modèle, voire, pour
les gens plus à cheval sur les détails, le français du bourgeois 16e
arrondissement de Paris. Le français international, c’est en fait du
français parlé par des personnes non hexagonales qui essaient de
camoufler leur accent. Et ce français a une valeur sociale complexe.
Car si, au Québec, on pourra juger négativement une personne
qui utiliserait ce français dans sa vie quotidienne, on s’attendra
à ce qu’il soit utilisé systématiquement dans les doublages. Les
maisons de doublage, pour justifier ce fait, invoquent les exigences
du marché international, mais la situation est plus complexe: le
problème pour les doublages en français québécois familier est
son association avec le joual. C’est qu’on a eu des films doublés
en joual (Slap shot [1977] et Les Lavigueur déménagent [1986]).
Depuis, au Québec, on a une perception telle que rien ne peut
plus être doublé en français québécois familier sans qu’on pense .
que c'est doublé en joual. L'émission Les Simpsons est doublée
en français québécois familier et c’est une belle exception — elle
s’y prête, évidemment —, mais on ne pourrait pas accepter quoi
que ce soit d’autre (il y a bien eu une tentative, il y a quelques
années, de rendre Ally McBeal avec un tout petit trait de pronon-
ciation québécoise, même pas très marqué, ce qui a donné lieu
121
à beaucoup de critiques négatives). Disons-le franchement: les
doublages faits au Québec ne sonnent absolument pas québé-
cois. En fait, ils sont délocalisés et même défamiliarisés. Les films
qui sont dans une langue familière dans leur version originale
deviennent neutres, voire soutenus, lorsqu'ils sont doublés au
Québec. Il y a bien quelques expressions similifamilières par-ci
par-là, mais elles appartiennent évidemment au français hexagonal,
et elles sont assez bénignes, loin de rendre vraiment les mots crus
qu’on entend souvent dans les versions originales anglaises. La
syntaxe y goûte également. Je me souviens, par exemple, du film
d'animation The Croods (2013), dans lequel on entend la phrase
«Never not be afraid!»: dans la version doublée en France, elle
a été rendue par «On n’a jamais pas peur!», alors que dans la
version doublée au Québec, c’est «Il est interdit de ne pas avoir
peur !». Grande différence de registre. Selon Reinke et Ostiguy
(2016), il se pourrait que la raison pour laquelle, au Québec, on
accepte moins les doublages hexagonaux (qui utilisent le français
familier lorsque besoin est) pour les films américains, c’est qu'on
perçoit que les usages familiers de France ne correspondent pas
à la réalité nord-américaine. Mais on n'accepte pas non plus les
usages québécois. Finalement, cette attitude prive le Québec de
la saveur réelle des films, ce qui est malheureux. Deadpool, par
exemple, en familier québécois, ça aurait bien marché...
122
CHAPITRE 13
L'OGNON ET LE NÉNUFAR, POUR MÉNAGER LA CHÈVRE
ET LE CHOU
On a vu dans le chapitre 9 que la période postrévolutionnaire
a marqué le début de attitude de quasi-vénération des franco-
phones pour l’orthographe. En effet, c’est à cette période qu’on
a commencé à associer «connaissance de la langue » et «maitrise
des règles » et, par le fait même, à attribuer une valeur sociale
à la maitrise de ces règles. Mais ces règles, on n’a pas eu à les
inventer, puisquil a suffi d’aller consulter les ouvrages de réfé-
rence produits durant les époques antérieures. Il y avait déjà une
bonne réflexion métalinguistique faite sur le sujet, il était inutile
de réinventer la roue.
Les principales règles d'orthographe qu’on a encore aujourd’hui,
donc, sont issues du xvrr° siècle, et inventées par des hommes
soucieux de l’image de prestige de la langue française. On voulait
rendre compte de l’utilisation de tel Grand Auteur, on voulait
pressentir toute la Beauté et la Grandeur du Français dans la
graphie de tel ou tel mot.
Quand on se décida à adopter une orthographe, le lundi
8 mai 1673, sous l'influence de Bossuet, et malgré Corneille,
on voulut que cette orthographe distinguât «les gens
de lettres d’avec les ignorants et les simples femmes».
(Brunot, 1905)
Cette volonté que l’écrit soit réservé seulement aux gens qui le
méritaient, elle est demeurée même après la Révolution. Car le
français, encore langue de prestige, ne pouvait pas changer. On ne
pouvait pas réformer le système avant que tout le monde n'y ait
accès, pour en faire un plus simple”. Il fallait un système excep-
tionnel, et donc, bourré d’exceptions””.
70. Comme celui du finnois, par exemple, réputé pour être l'exemple ul-
time de rigueur orthographique.
71. Il y a évidemment d’autres langues dont l'orthographe est complexe;
l'anglais, par exemple, qui conserve généralement l'orthographe originale
des emprunts, mais qui en change la prononciation, n’a rien à envier au
français de ce côté.
123
Nous avons donc, encore aujourd’hui, des lettres qui sont muettes,
mais pas toujours (le «u» dans guide est muet, mais pas dans
aiguille), d’autres lettres qui se prononcent d’une manière dans
certains contextes, mais d’une autre manière dans d’autres (le «t»
dans gestion se prononce [t], mais se prononce [s] dans attention),
des sons qui peuvent s’écrire de plusieurs manières différentes (le
son [o] peut s’écrire «o», «eau», «au», etc.). En somme, la cor-
rélation graphie-phonie, en français, est bien loin d’être atteinte.
A
124
Car il y a eu une réforme orthographique en 1990. Je n’énumère-
rai évidemment pas la liste des mots touchés par les changements
proposés par cette réforme. Je me contenterai d’en expliquer cer-
taines grandes lignes. De toute façon, on peut très facilement
trouver cette liste sur Internet.
La réforme de l'orthographe de 1990 — ou, comme on peut aussi
l’appeler, l'orthographe rectifiée -, touche à plusieurs phéno-
mènes. Le plus évident est l’accent circonflexe. Selon les règles
de l'orthographe rectifiée, l’accent circonflexe est supprimé sur
le ï et Le u. Donc, boîte peut maintenant s’écrire boite; connaître,
connaitre; apparaître, apparaitre; flûte, flute; etc. Il est impor-
tant de noter, au passage, que les anciennes graphies sont encore
valides, et ce, pour toutes les rectifications. Personne ne peut,
donc, mettre de « faute » à quelqu'un qui aurait écrit connaître au
lieu de connaitre, puisque les deux orthographes sont acceptées.
Cependant, les rectifications ne touchent pas tous les accents cir-
conflexes. Ceux qui permettaient d'éviter les confusions ont été
conservés. L'accent sur le participe passé du verbe devoir, dû, a été
conservé, pour faire la distinction avec la préposition du. L'accent
sur le i de croître, dans je crois, par exemple, a été conservé, pour
éviter la confusion avec le verbe croire (je crois). Est conservé
également l’accent sur le y du mot jeûne, «privation de nourri-
ture», pour le distinguer du mot jeune. Tout cela est tout à fait
justifiable. Mais on voit déjà se dessiner une complication. Si l’on
veut créer un système plus simple, faire une règle «tous les accents
circonflexes, sauf ceux-ci», surtout pour le français, qui est fait de
beaucoup de règles construites en «tous les X, sauf ceux-ci», c’est
un peu mal parti quant à l’image générale de la chose.
Un autre point touché par la réforme orthographique est le pluriel
des mots composés. À mon avis, cette partie de la rectification est
un chef-d'œuvre. Avant, le pluriel des mots composés en français
était digne d’une mission d’Indiana Jones. On devait s'interroger
pour savoir lequel des composés méritait le pluriel. Par exemple,
si je dis des années-lumière, comme c’est le mot année qui varie,
je dois mettre le s sur le premier mot. Mais si je dis des garde-
robes, c’est le mot robe qui varie. Le s va donc sur le deuxième.
125
Cependant, ce sont des coffres-forts, avec un s sur les deux mots,
puisque le composé est fait d’un nom et d’un adjectif. En somme,
joie et allégresse.
Avec l'orthographe rectifiée, on n’a plus besoin de se casser la tête:
on met le s à la fin du mot, comme on le fait avec n'importe quel
mot français. On aura donc des année-lumières, des garde-robes,
des coffre-forts. On n’a plus besoin de s'interroger sur le sens du
mot pour en déterminer la morphologie du pluriel. Bravo.
Il y a évidemment d’autres rectifications. On a réglé certains illo-
gismes et accidents de parcours, comme celui qui voulait qu'on
écrive événement, alors qu'on prononçait évènement (on peut
maintenant écrire le mot de la deuxième manière), celui qui
voulait qu’imbécillité prenne deux L, alors qu’imbécile n’en prend
qu’un seul (on peut maintenant écrire imbécilité), ou celui qu'on
écrive nénuphar avec ph, alors qu'étymologiquement, il devrait
s’écrire nénufar (ce qu'on peut maintenant écrire).
On a aussi supprimé le ; d’oignon, étant donné que ce jest en fait
une ancienne manière de noter le son [n], qu'on note aujourd’hui
seulement par gn”°. Tous les mots contenant le son [n] s’écrivent
d’ailleurs aujourd’hui seulement avec la suite gn :montagne, cam-
pagne, agneau, cygne, gagner, etc. Les seuls qui restaient étaient
ceux dans poignet (et dérivés) et oignon. Il semble que la norme ait
accepté qu’on prononce maintenant le : de poignet”* (prononcé
[wa]), donc, il n’y a pas eu de réforme pour ce mot. Il restait seu-
lement le i d’oignon, auquel il fallait s'attaquer.
On peut aussi maintenant écrire les nombres en mettant des traits
d'union partout. On se souviendra que la règle, à l’origine, vou-
lait qu'on mette un trait d'union seulement si le nombre était
inférieur à cent. Par exemple, 3 864 s'écrit, selon la règle préré-
forme, trois mille huit cent soixante-quatre. Mais avec la réforme
de l'orthographe, on peut maintenant écrire trois-mille-huit-cent-
soixante-quatre. C’est une bonne idée, mais je me demande, au
126
passage, pourquoi on ne s’est pas également occupés du s de cent,
qu'on met seulement si le cent n’est pas immédiatement suivi
d'un autre chiffre (donc, trois cents) et qu’on ne met pas s’il l’est
(donc, trois cent un). Il me semble que ça aurait été une bonne
idée de s’y attaquer également.
Je n'énumèrerai pas tous les autres changements qui ont été pro-
posés dans cette réforme. Les gens qui désirent mieux la connaître
peuvent consulter le document complet et instructif” qui se
trouve sur le site de lOQLE.
Cette réforme, bien qu’elle ait été élaborée en 1990, n’a pas été
tout de suite instaurée, et elle ne l’est encore pas complètement,
d’ailleurs. Le pari que les personnes à l’origine de cette réforme
ont fait, donc, c’est qu’elle s’installe graduellement, et que l’an-
cien code finisse par disparaitre. Mais en attendant, étant donné
que cet ancien code est toujours valide, au lieu de simplifier le
code, la réforme l’a doublé. Et comme il y a des «sauf que», et
que les règles du français n’ont pas la réputation d’être simples,
la majorité des gens ne connaissent pas les nouvelles règles ni les
nouvelles permissions (témoin, la légende urbaine au sujet du
pluriel de cheval”).
Dans les écoles du Québec, les rectifications orthographiques
sont enseignées au bon gré du personnel enseignant”?. J'ai d’ail-
leurs vu des listes de vocabulaire du primaire qui contenaient
deux versions possibles d’un même mot. Je me demande bien
ce que les parents qui faisaient étudier les leçons à leurs enfants
en ont fait. Fait-on apprendre les deux? Fait-on un choix d’une
version aux dépens d’une autre ?Une chose est certaine, c’est que
si on reconnait le mérite théorique de cette réforme, force est de
constater que, dans les faits, il faudra beaucoup de patience avant
qu’on en ressente concrètement les résultats.
127
C’est en 2016 qu’en France, on a commencé à enseigner l’ortho-
graphe rectifiée. Il s’en est suivi tout un mouvement de résistance,
on a même créé le hashtag #jesuiscirconflexe, hurlant au nivel-
lement par le bas, comme si on avait soudainement découvert
que toute l’identité française résidait dans le ; d’oignon et le ph
de nénuphar.
Bien que ce genre de réaction me dérange profondément, je
n'irais pas affirmer, comme Brunot, qu’elle vient de l'ignorance.
Je pense qu’elle est le résultat d’un long processus. On ne peut pas
s'attendre, après avoir enseigné un système pendant des années,
après lui avoir accordé une telle importance qu’on en a fait des
concours, après avoir affirmé haut et fort que les gens qui ne le
maitrisent pas sont réputés ne pas maitriser la langue elle-même,
on ne peut pas s'attendre, donc, à vouloir faire des changements
dans ce système sans qu'il y ait des réactions négatives.
C’est que la question est délicate. On ne peut pas, en toute
connaissance de cause, abolir l’ancien code au profit du nouveau.
On ne pourrait pas, du jour au lendemain, considérer qu’écrire
connaître ou oignon est maintenant fautif, et qu’il faut maintenant
écrire connaitre et ognon. Ce serait un peu problématique éga-
lement pour toute la littérature pré-1990, qui serait maintenant
bourrée de fautes. Mais en même temps, le fait que l’ancien code
soit encore valide bloque l’adhésion au nouveau. C’est comme si
on changeait une loi au Code de la route, mais que l’ancienne loi
était toujours en vigueur. La loi interdit d’utiliser le cellulaire en
conduisant, mais tu peux encore choisir de le prendre.
Par ailleurs, même s’il est logique, par rapport aux autres mots en
gn, qu'oignon s’écrive ognon, la majorité des gens ne voient hon-
nêtement pas où serait le problème avec ce 1. C’est que la majorité
des gens qui font des «fautes » en français ne font pas de fautes à
cause du 1 d’oignon. Ou du moins, s'ils font des fautes à cause de
cela, c’est probablement plus à cause d’un vaste mouvement de
laisser-aller, de je-m’en-foutisme, de cynisme devant toutes les
règles du français écrit, dans son ensemble. Ou une tout autre
situation plus complexe. Toujours est-il que les règles auxquelles
128
s’est attaquée la réforme de 1990 sont minimes par rapport à
celles qui posent vraiment problème, comme les règles d’accord
des participes passés ou la règle de tout.
Mais quand on voit le mouvement de résistance devant toutes les
réformes, on ne peut pas ne pas constater, un peu avec tristesse,
que les hommes qui ont construit le système au x1x° siècle se sont
vraiment plantés. Car c’est à cette époque qu’on aurait dû faire
la réforme. Avant que tout le monde sache lire et écrire. Avant
que tout le monde ait souffert et en ait fait un point identitaire.
Aujourd’hui, pour qu’une réforme des règles puisse vraiment
être acceptée, il faudra un changement profond d’attitude par
rapport à ces règles. Sinon, on est partis pour un bal de hashtags.
LA LÉGENDE DES CHEVALS PLURIELS
C’est cyclique. Régulièrement, la légende revient. «Il paraît qu'avec
la nouvelle orthographe, on a le droit d’écrire des chevals.» Je
l’entendais quand j'étais au baccalauréat en linguistique à la fin
des années 1990, et je l’entends encore aujourd’hui. On pourrait
croire qu'aujourd'hui, avec l’accès facile à l’information, cette
légende serait maintenant éteinte. Mais non. Elle galope encore
avec vigueur, tellement que je me permets un jeu de mots douteux.
Redisons-le donc, sans ambiguïté: la nouvelle orthographe ne
permet pas d’écrire des chevals. En fait, la nouvelle orthographe
n’a absolument pas touché au pluriel des mots en -al. La seule fois
où on aura tenté de faire une réforme de cette règle, c’est en 1939,
avec la réforme orthographique proposée par Albert Dauzat, qui
n'aura pas marché. Mais sinon, comme bien des légendes urbaines,
on ignore l’origine de celle-ci. Peut-être est-ce parce qu’il y a des
mots en -al qui, parce qu'ils ont été introduits tardivement dans
la langue, prennent un -s (comme des festivals; on ne dira pas *des
festivaux) ?Toujours est-il que cela démontre bien à quel point
les règles du français, et les outils qu’on peut consulter pour les
connaître, appartiennent à un domaine obscur pour bien des
francophones. Même si, officiellement, il faudrait savoir écrire
sans fautes pour être accepté socialement, les règles de l’écrit sont
tellement compliquées aux yeux de plusieurs que les profanes ne
peuvent y avoir accès, même par une simple recherche Google.
Mais on se permettra un «il paraît que » à la première occasion,
car les légendes, elles, sont bien plus attrayantes.
78. Je parle ici autant des communications par texto que par clavardage.
De toute façon, la technologie, de plus en plus, ne permet pas tant que ça
de faire la différence entre les deux.
197
aujourd’hui les nouvelles technologies ne sont plus vraiment
«nouvelles », on a la chance d’avoir à notre disposition les résul-
tats de plusieurs recherches menées sur le sujet. Par exemple, dans
son mémoire de maîtrise, déposé en 2014 à l’École d’orthophonie
de l’Université de Nice Sophia Antipolis, Aude Minne affirme que
Notre expérimentation a mis en évidence que les enfants qui
utilisent le langage SMS ont les mêmes compétences ortho-
graphiques que leurs pairs sur les textes avec contraintes
(dictée) et sur les textes sans contraintes (récit suggéré).
Nous avons aussi observé que les enfants utilisateurs du
langage SMS et les enfants ne l’employant pas usent du
lexique avec la même diversité. (Minne, 2014, p. 118)
C’est donc dire que, selon les résultats de cette recherche, non
seulement le langage SMS (le code utilisé dans les textos) n’in-
fluence pas l’orthographe des jeunes, mais en plus, il ninfluence
pas non plus l'étendue du vocabulaire de ces jeunes.
C’est compréhensible. Car pour savoir écrire, il faut écrire. Et
ce n’est pas parce qu'une jeune écrira sans accent, ni point, ni
apostrophe sur son cellulaire qu’elle sera incapable d’écrire tous
ces signes dans une rédaction scolaire. Il ne faut pas non plus
croire que nos jeunes ont maintenant perdu toute capacité de
réflexion et de cognition à cause de l’invention des téléphones
intelligents. Mais évidemment, comme cette manière d'utiliser la
langue peut sembler obscure pour les personnes qui ny seraient
pas initiées””, de prime abord, on peut y voir une dégénérescence
et une décadence.
C’est ici qu’une citation de l’auteur de science-fiction Douglas
Adams s'impose:
1. Tout ce qui était dans le monde à votre naissance est nor-
mal et ordinaire, et n’est qu’une partie naturelle de la manière
dont le monde fonctionne.
79. Remarquons que je ne parle pas de nouvelle langue, mais bien d’une
nouvelle manière d’utiliser la langue. Personnellement, d’ailleurs, à la place
de Minne 2014, j'aurais parlé de code SMS et non de langage SMS.
133
2. Tout ce qui a été inventé entre vos quinze ans et vos trente-
cinq ans est nouveau et excitant et révolutionnaire, et vous
pouvez probablement faire carrière dans ce domaine.
3. Tout ce qui a été inventé après vos trente-cinq ans est contre
l'ordre naturel des choses. (Adams, 2003, p. 95, traduction
de l’autrice)
Adams parle évidemment des nouvelles technologies, mais je me
permets d'élargir son propos à la langue. On pourrait peut-être
même changer l’âge de trente-cinq ans pour vingt-cinq ans dans
certains milieux.
Il est évident, par exemple, que tous les gens de ma génération
(qu’on appelle X) qui se permettent de critiquer ce que les jeunes
d’aujourd’hui font à la langue française ont eux aussi subi les
mêmes critiques® à l’époque où ils étaient encore «jeunes ». Mon
amie Nadia Seraiocco®! m'a d’ailleurs raconté l’époque où on
critiquait son utilisation du mot cool, qu’il aurait apparemment
fallu remplacer par magnanime. Et je me souviens d’anecdotes
concernant la génération de mes parents dont on critiquait le tic
de langage fsais veux dire, qui, ma foi, n’est pas vraiment diffé-
rent du dans l’fond des jeunes d’aujourd’hui. Et les jeunes qu’on
critique aujourd’hui critiqueront à leur tour les jeunes dans une
quinzaine d'années, ayant oublié à quel point c'était magnanime
[sic] de ne pas écouter les autres générations.
Mais l’ère des communications de masse n’a pas seulement pour
effet de permettre à l’Usage de régner sur l'écrit des jeunes. Il y a
aussi un intéressant phénomène de diffusion des variations. On
a vu que le développement des moyens de communication, dans
l’histoire, a permis une uniformisation de la langue. On le constate
aujourd’hui: les «accents » régionaux du Québec sont beaucoup
moins prononcés qu’ils ne l’étaient il y a 75 ans, par exemple‘.
134
Evidemment, le degré de rencontre que permettent les moyens
modernes montre que cette uniformisation a ses limites. Mais
le simple fait que toutes les variétés de français puissent théo-
riquement être en contact les unes avec les autres est en soi très
intéressant, et donne lieu à des phénomènes jusqu'ici impro-
bables. Comme celui de voir des jeunes du niveau primaire au
Québec commencer à utiliser des expressions du français hexa-
gonal familier, telles que chelou, de ouf, wesh, etc. On me dit
que ça se rend jusque dans les écoles de Chicoutimi‘ ! On a
aussi l'influence inverse, c’est-à-dire des jeunes de France qui
commencent à utiliser tfabarnak ou d’autres sacres, à la grande
surprise de leurs parents. Le mot caractéristique du français qué-
bécois malaisant a d’ailleurs fait son entrée en France, poussant
même certains linguistes français à essayer de lui trouver une
origine médiévale (comme si on n’était pas capables de créer
des adjectifs en -ant).
Et on ne parle pas ici de la relation avec l'anglais, qui est la Hngua
franca la plus puissante qu’on connaisse. En effet, contrairement
aux lingua franca antérieures, qui n'étaient utilisées que par les
Grands, à des fins de commerce et de diplomatie, l’anglais est
aussi utilisé par la population générale, en plus d’être la langue du
divertissement. Des scientifiques commencent même à constater
que, pour améliorer l'apprentissage machine, il est plus efficace
de faire des bases de données avec des phrases construites par des
gens dont l’anglais n’est pas la langue maternelle:
La plupart des technologies de reconnaissance de la voix
(natural language processing, NLP) sont basées sur l’ap-
prentissage machine, où les ordinateurs identifient les
récurrences à travers de larges échantillons de données. Le
problème, cependant, est que ces systèmes sont basés sur
l'anglais standard, et donc peuvent ne pas être capables de
comprendre les subtilités des gens dont l’anglais n'est pas
la langue maternelle. (Toor, 2016, traduction de l’autrice)
135
Il y a même des linguistes qui vont jusqu’à poser l’hypothèse
qu'avant longtemps, l’anglais lingua franca se sera tellement éloi-
gné de l’anglais langue maternelle qu’il pourra être considéré
comme une langue distincte. Ce qui serait positif, car cela permet-
trait un rééquilibre des forces. En effet, on constate aujourd’hui
que les communautés anglophones ont une longueur d’avance
sur les autres communautés, sur le plan scientifique et culturel.
Le traitement automatique de la parole permet d’ailleurs de
mettre en évidence toute la dimension variationnelle du langage.
Comprendre: il fait prendre conscience du fait qu’on a beau avoir
une image de ce que la langue « devrait » être, si elle n’«est» pas
comme cela, les ordinateurs ne la comprendront pas. Par exemple,
même si je prends l'intégralité de tous les dictionnaires français
et que je la téléverse dans une application de traduction, dans
l'espoir qu’elle fasse de la traduction automatique, elle ne com-
prendra pas la phrase québécoise «je l’sais-tu moé?», prononcée
avec force assibilations® sur le «tu ». Pourtant, cette phrase aura
été prononcée par une bouche francophone. L'application de
traduction, donc, doit être nourrie de phrases réelles, et non de
phrases «qui devraient être comme ça».
C’est d’ailleurs pourquoi, de plus en plus, les applications de trai-
tement automatique de la parole d'Apple, Amazon et Google (Siri,
Alexa et l'Assistant de Google, qui n’a pas de prénom) tiennent
compte des variétés de langue. Ces assistants doivent non seu-
lement pouvoir prononcer les noms de lieux correctement (les
gens qui habitent Pohénégamook, par exemple, en sont très heu-
reux), mais également comprendre les différentes manières de
prononcer. Lorsqu'une petite Québécoise demande la photo d’un
«gâteau de fête», avec une belle diphtongue sur le mot fête, il ne
faut pas que Siri comprenne le mot anglais fight. Par ailleurs,
étant donné que ces applications apprennent à mesure qu'on
les utilise, il faut éviter que le français québécois «contamine »
136
les bases hexagonales, et que, par exemple, un usager français
cherche l’image d’un char en ayant en tête un char allégorique,
et se retrouve avec une image de voiture.
C’est donc dire que si le développement des communications per-
met l’uniformisation linguistique, il permet également la mise en
valeur des variétés distinctes, lorsque ce développement est à très
grande échelle. Car si, par exemple, la radio et la télévision avaient
permis la diffusion d’une variété normée de français, Internet
et les moyens de communication qui y sont reliés permettent la
diffusion du français familier. Ce ne sont plus seulement des com-
munications officielles, et donc contrôlées, qui sont transmises.
Ce sont maintenant également des communications personnelles,
à l’état brut et vernaculaire. Pour plusieurs, c’est comme la décou-
verte d’une nouvelle langue, mais en fait, c’est comme quand
Christophe Colomb est arrivé en Amérique: elle a toujours été
là. Et on ne peut pas la dé-découvrir.
137
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CONCLUSION
TOUT S’AVEULIT, MAIS POUR QUI?
En 2004, feu Maurice Druon (1918-2009), qui a été Secrétaire
perpétuel de l’Académie française de 1985 à 1999, publiait le texte
Le franc-parler. Non-assistance à langue en danger, sur le blogue
Défense de la langue française. Dans ce texte, il faisait l’affirma-
tion suivante:
Hélas, hélas, trois fois hélas, nous n’avons pas seulement
perdu notre imperium linguistique sur la diplomatie, les
sciences, les techniques, l’économie, mais, parallèlement
ou consécutivement, nous sommes descendus, dans l’oral
comme dans l'écrit, de plusieurs niveaux de langage.
Vocabulaire et syntaxe se sont dégradés, désastreusement,
ignoblement. Tout s’aveulit. De même qu'après l’effondre-
ment de l’Empire romain s'installa un bas-latin, de même,
on dirait que la disparition de notre empire colonial a favo-
risé l'apparition d’un bas-français.
La cause en est profonde; elle siège dans l’âme collective. Le
langage est le meilleur, le plus immédiat révélateur du carac-
tère des individus. C’est à son parler que l’on reconnaît,
tout de suite, le timide, l’autoritaire, le vantard, le généreux,
l’égoïste. Mais le langage est tout aussi révélateur de la men-
talité générale d’un peuple. Les Français ne respectent plus
leur langue parce qu’ils ne sont plus fiers d'eux-mêmes ni de
leur pays. Ils ne s’aiment plus, et ne s’aimant plus, ils n’ai-
ment plus ce qui était l’outil de leur gloire. (Druon, 2004)
Cet extrait est très révélateur. Car même s’il traduit une position
extrême par rapport à la langue (et par rapport à bien d’autres
choses, d’ailleurs), il est l'illustration parfaite de l’image qu'a
le français aujourd’hui, et ce, depuis le Grand siècle. L'«impe-
rium linguistique» dont il est question ici n’est nulle autre que
la période où le français était lingua franca. Et «nous» l'avons
perdue. Il y a lieu de s'interroger sur le référent de ce «nous ».
Car ici, Druon ne parle certainement pas des gens ordinaires, et
encore moins de tous ceux qui parlent une variété de langue non
139
hexagonale*. Non. On est presque encore dans la dynamique vau-
gelesque, où le «bon usage » était la manière de parler de la «plus
saine partie de la Cour », sauf que, de Cour, il n’en reste plus rien.
Il n’y a que des nostalgiques du bon vieux temps, ce temps où
des hommes s’assoyaient autour d’une table et péroraient pour
savoir si l’on devait, dans le dictionnaire de l’Académie, traiter
le a comme une préposition ou comme une simple lettre (cela
leur aura apparemment pris cinq semaines à prendre la décision
de faire les deux).
Cette idée qu’il faudrait «respecter sa langue», sinon on ne se
respecte pas soi-même, donne l’image d’un paternalisme linguis-
tique anachronique. Comme dans les anciennes familles, où on
avait le patriarche, qui régnait sur toute la maisonnée, et qui avait
un pouvoir absolu sur tous ses membres. Respecte-moi, ou je te
punirai. Moi, je n'ai pas à te respecter, cependant. On pourrait se
dire qu'étant donné que Maurice Druon est né en 1918, il est un
peu normal qu’il ait cette vision vétuste, mais l’idée qu’il amène
est pourtant encore bien vivante.
Tout s’aveulit, donc. La Langue se désagrège. Comme si elle
avait atteint un niveau optimum (probablement à l’époque de
l«imperium linguistique », mais ce n’est pas spécifié), et que tout
changement depuis est un affaiblissement, voire une corruption.
Oh, on admet bien qu’il faille « être de son temps ». Il faut bien de
nouveaux mots pour nommer les nouvelles réalités. On va même
aller jusqu’à accepter quelques jolis régionalismes pittoresques,
histoire de contenter la populace. On pourrait aussi permettre
aux artistes de s'amuser un peu. Après tout, depuis longtemps,
les artistes (triés sur le volet, évidemment) servent à transmettre
la Gloire du français.
140
Cela exige une forme particulière de prétention pour pouvoir
admettre qu'une langue a évolué sur tous les plans (lexical,
syntaxique, morphologique, phonétique) durant des siècles,
mais qu'elle ne le fera plus aujourd’hui. C’est donc dire qu’elle
aurait atteint le niveau souhaité? Que nous, francophones d’au-
jourd'huïi, ne pouvons plus agir sur cette langue, comme tous
les autres francophones d’antan l’ont fait, car ce serait la briser?
Comment justifier que, d’une manière très objective, on constate
l’évolution de l’ancien français vers le moyen français, en notant
la disparition du système bicasuel*, mais que, du même souffle,
on déplore aujourd’hui la disparition du ne de négation ou un
autre trait du français familier*”?
Disons-le sans ambages: la langue changera. Et elle ne changera
fort probablement pas dans le sens où on le souhaite (je devrais
peut-être dire «où nous le souhaitons », en empruntant le nous
de la citation de Druon). Elle changera dans le sens que l’Usage
lui donnera. Car là-dessus, Vaugelas avait raison: l’'Usage est le
roi des langues, et aujourd’hui plus que jamais. Un mot devient
à la mode parce qu’une célébrité l'utilise. Une formule com-
mence à être utilisée parce que des jeunes l’ont entendue dans
une série, et l’ont faite leur. Des jeunes du primaire au Québec
ont commencé à dire chelou. Des jeunes de France se sont mis
à dire tabarnak.
Depuis que le français est devenu une matière scolaire, on l’a
décrit comme un objet scolaire. On en a parlé comme d’une
matière fermée, qu’il faut maîtriser sous la menace du crayon
rouge. Et quand on veut le fêter, encore aujourd’hui, on fait
des dictées, on fait des capsules sur ses «particularités », qui
ne sont en fait que des exceptions à des règles établies jadis par
de vieux bonzes à perruques. Et lorsqu'on remarque que plus
personne ne se préoccupe ou ne connaît ces règles, on déplore
que tout s’aveulit.
141
Tout s’aveulit, Monsieur Druon. Peut-être. Mais c’est votre tout à
vous qui s’aveulit. Pas le mien, et pas celui des millions de gens qui
parlent français, et dont je viens de raconter l’histoire. Le français
n’est pas seulement la langue de Molière. Il n’est pas seulement la
lingua franca du xvur' siècle, et il n’est pas seulement des règles,
une orthographe, des exceptions. Le français est aussi une identité,
un soi. À l’ère des communications de masse, les francophones
se sont approprié leur langue. Et il n’y a plus de retour en arrière,
car une fois que le mouvement est lancé, on ne peut plus l'arrêter.
Le Roi-Usage régnera bientôt à sa juste place.
142
POSTFACE
VALÉRIE LESSARD®
#TOUTS’ AVEULIT
ça sert à rien de te traçailler si tu t’tracailles avec les règles de ppa quand l’complément d’objet
direct est placé avant on l’accorde c’est jute un poète du seizième hashtag clément marot qui a
décidé ça parce que vive l’italien pis après les ti révolutionnaires de 1789 ont balancé des
grammaires l’peuple ça pleuvait ça poulaillait d’partout pis si t’es pas bon avec tes règles de pp
oh pardieu t’es t’un ennemi de la France rien d’moins rien d’plus vive la France hashtag tout
s’aveulit attention aux règles de vois pis après tu penses être sauvé mais non t'as le pp suivi
d’l’infinitif mais personne connaît la règle hashtag tout s’aveulit sérieux te traçaille
pas pu personne utilise le subjonctif plus-qu’parfait crissement pas parfait mais oh batinse si tu
suis pas ces inquisitions langagières sorcières tu vas t’retrouver au bûcher d’FB avec dix millions
de «t'as pas accordé ton adj lol déhonneur sur to» ÉOUE S’aveuliE attention
BEWARE tout s’aveulit « peux même pas écrire tracailler dans un
traçail d’uni politically correct parce que oh mon dieu ça blesse la laaaaaangue française elle va
pleurer dans un coin si tu lui enlèves ses virgules ses points pauvre p'tite pis si tu dis faisez pis tu
lui enlèves son accent sur le ou pis yolo lâche-toi lousse tu veux pas mettre d’accent mets-en pas
c’est ton choix aime ta langue aime-la joue avec ta langue embrasse-la frenche-la metspasdesnace
ou dapostrofquandsatechente lovisixivecriait comm x
voulait pourquoipastoyahnoncestvrai tou tsaveuli Ë et tu vas t'tracailler toute ta
fucking de vie oh shit j’ai utilisé d'l’anglais aussi appelez le 911 y’a des tites lignes rouges
partout anyway l’set de thé en porcelaine tu l'tabarnes en morceaux tu l'sacres à poubeile pis tu
bois dans des pots d’fleurs
#touts’'aveulit
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Achevé d'imprimer en août 2019
sur les presses de imprimerie Marquis.
Cet ouvrage est entièrement produit au Québec.
Linguiste multidisciplinaire,
mais avant tout spécialisée en
sociolinguistique historique
du français québécois, Anne-
Marie Beaudoin-Bégin a été
chargée de cours à l'Université
Laval pendant 20 ans. Ses deux
Premiers essais, La langue
rapaillée, Combattre l'insécurité
linguistique des Québécois
et La langue affranchie, Se
raccommoder avec l’évolution
linguistique, sont non seulement
des succès de librairie, mais ils
sont également utilisés comme
ouvrages de référence aux
niveaux collégial et universitaire.
Celle qui est également
connue sous le pseudonyme
de l’Insolente linguiste, sur
Facebook et ailleurs, tend
de plus en plus à faire sa
marque comme référence en
linguistique au Québec.
LA LANGUE
RACONTÉE
Faire l’histoire d’une langue, c’est faire l’histoire des gens qui
l'ont parlée, écrite, chantée, vécue. Un mot seul ne peut changer
de sens comme par génération spontanée. Ce sont les personnes
qui lutilisent dans différents contextes qui, lui accordant de
nouvelles connotations, ou le rattachant à une nouvelle réalité,
inconsciemment ou non, lui donnent un nouveau sens. L'histoire
de la langue française est faite de ces décisions arbitraires, de ces
accidents de parcours, de ces concours de circonstances. Si le :
français a été la lingua franca de prestige pendant longtemps, ce
qui fait qu'il en garde encore les rubans et les paillettes, il n’est
pas que ça, et il n'a pas été que ça. Il a été aussi la langue des gens
ordinaires, des gens dont on ne parle pas dans les livres. Mais
ce sont ces gens qui ont contribué à faire du français ce qu'il est
aujourd'hui. L'histoire du français, c’est aussi leur histoire. C’est
notre histoire. Il est temps de nous l’approprier.
Dans La langue rapaillée, Anne-Marie Beaudoin-Bégin détri-
cotait le sentiment d’insécurité linguistique. Dans La langue
affranchie, elle ouvrait la porte à l’idée de pouvoir se libérer du
carcan trop serré de la norme prescriptive. Dans ce dernier livre
de la trilogie, l’autrice nous enjoint de prendre possession de
l’histoire du français, de nous l’approprier. Les trois ouvrages
ont tous un message commun: la langue appartient aux ge
qui la parlent, et nul ne devrait se sentir lésé dans son identité
cause de sa manière de parler.
16,95 $ - 12,50 €
ISBN 978-2-89794-067-6
82S-
Renaissanc
|
9 182891 940676 [Link] identité