REPUBLIQUE DE CÔTE D’IVOIRE
Union – Discipline – Travail
Ministère de l’Enseignement Supérieur
U.F.R. des Sciences de l’Homme et de la Société
Département de Philosophie
L’INITIATION ET L’OMERTA
(Cours Master Recherche "D")
Cours du Prof. EZOUA C. Thierry Armand
1
INTRODUCTION
La vie dans son déroulement atteste du jeu du dévoilement et du
voilement, du jeu des opposés. Cette contradiction, en tant qu’identité des
opposés est nécessaire pour que quelque chose de vivant existe, car n’est-il pas
essentiel que le jour et la nuit soient ? Au fond, le jour n’est aimé que si en sa
présence se trouve convoquée la nuit absente. Le crépuscule n’est en réalité utile
que si toujours est convoquée l’aurore. Le sens ne se dispense que dans le
retrait ; la lumière n’éclaire qu’à la condition de ne pas tout à fait éclairer et de
marquer des zones d’ombre. Trop de lumière, cela signifie pas de lumière du
tout avec le triste destin de pouvoir devenir soudainement aveugle. Ainsi, tout ne
doit pas platement s’ex-poser. Il faut qu’une certaine profondeur demeure
cachée pour témoigner de la surface d’une profondeur. Si soudain tout s’ex-
posait, la vie s’éteindrait par étreinte d’elle-même. Aussi est-il essentiel que tout
ne brille pas, que tout ne soit pas lumière y compris l’existence de la lumière
elle-même.
Or c’est le moment de l’initiation qui situe notre écoute là où les choses
nous " parlent " de la nécessité où elles sont de devenir vraies, et par là de nous
situer au-delà de tout ce que nous pourrons jamais savoir. Le parcours initiatique
est la voie donnée pour que les Hommes atteignent la vérité dans l’absolu et, par
là même, reçoivent le sens de l’existence. Il nous invite à accorder une réelle
importance au domaine de l’intériorité, à ce qui demeure caché, à tout ce qui
échappe au regard d’autrui et qui constitue la profondeur de tout Homme. Il
s’agit d’un dépassement de l’Homme tel qu’il se donne à voir.
Selon Le Petit Larousse illustré 2000, l’initiation s’entend comme l’action
de révéler, ou le fait de recevoir la connaissance d’une pratique, les premiers
rudiments d’une discipline. Cette notion renvoie également à une cérémonie
permettant aux individus d’accéder à un nouveau statut qui leur confère une
2
pleine appartenance à la société. En effet toute initiation est un passage d’une
condition première à une condition possible, seconde condition, entendu que la
seconde condition est meilleure que la première. L’étymologie nous enseigne
donc que le mot initiation suggère l’idée d’"entrée", de "commencement". « On
entend en général, par initiation, écrit Mircéa Eliade, un ensemble de rites et
d’enseignements oraux, qui poursuit la modification radicale du statut social et
religieux de l’homme à initier ». Et il ajoute : « Philosophiquement, l’initiation
équivaut à une modification ontologique du régime existentiel »1.
Le sens de l’initiation, ou si l’on veut le sens du projet initiatique, est de
provoquer une radicale et fondamentale modification de notre pensée et de notre
être, de notre manière de penser et de notre manière de vivre. Il s’agit, comme le
disent nos vieux rituels, « de passer des ténèbres à la lumière » et, par cette
lumière qui nous illumine, de changer notre être et notre vie. En effet, la finalité
de l’initiation n’est pas seulement « théorique », mais pratique, disons éthique. Il
ne s’agit pas seulement d’aller vers la lumière et de se reposer dans une vaine et
stérile contemplation, mais par cette lumière de nous entraîner à une action plus
efficace et plus juste. Souvenons-nous que le « Noûs » (mot grec signifiant
«esprit » ou « intelligence ») de Platon comme le « Logos » ou le « Verbe » de
l’Apôtre Jean, ce n’est pas seulement l’Esprit qui nous illumine, mais c’est
l’Esprit qui nous transforme (et qui nous transforme par cette illumination).
L’initiation veut donc nous faire passer de l’homme de la nature à l’homme de la
culture, du vieil homme à l’homme nouveau. Elle veut susciter une nouvelle
naissance et la rendre possible.
1
Eliade (Mircéa). – Naissances mystiques,(Paris, éd. Gallimard, 1956).
3
Mais cette nouvelle naissance ne va pas sans certaines conditions. Et l’une
des exigences de l’initiation, c’est la disposition à l’écoute silencieuse et la
capacité à pouvoir conserver les secrets enseignés lors de l’initiation. C’est ce
que l’on appelle également la loi du silence ou l’omerta.
Notion d’origine italienne, l’omerta renvoie à la loi du silence, que
prétendent faire régner la Mafia, la Camora, etc., et dont l’injonction première
est de ne jamais révéler le nom de l’auteur d’un délit. Mais au-delà, l’idée que
couvre ce concept, c’est bien celle de la capacité du membre d’une « société
secrète » à conserver les secrets. C’est ce que désigne le vocable « loi du
silence », loi qui apparaît comme une exigence pour quiconque est admis
comme membre du « groupe ». Mais avant d’aborder spécifiquement
l’importance de l’omerta dans l’initiation, il nous apparaît impérieux de
répondre à ces préoccupations qui portent sur l’initiation, sur sa finalité, sa
nature, ses modalités et sur la signification qu’elle peut revêtir pour l’homme de
notre temps.
I – LA QUÊTE INITIATIQUE COMME CONVERSION
De l’initiation, Amadou Hampâté Bâ affirme qu’elle a pour but « de
donner à la personne psychique une puissance morale et mentale qui conditionne
et aide à la réalisation parfaite et totale de l’individu »2. C’est dire que par
l’initiation le néophyte atteint la maturité requise pour être considéré comme un
membre actif de la société.
En effet, le projet de l’initiation est de permettre à tout homme de devenir
un « autre homme », un homme véritable, c’est-à-dire de découvrir en lui ce qui
est sagesse, force et beauté, de découvrir sa propre spiritualité, ce qui en lui est
2
Amadou Hampâté Bâ, Aspect de la civilisation africaine, Paris, Présence Africaine, 1995, pp. 12-13.
4
amour et vérité. Cependant, nous ajouterions, tout de suite, que l’homme, tout
homme, ne peut devenir un homme véritable, s’il ne veut se dépasser dans une
recherche, une action et une œuvre qui sont à la fois la condition et la raison
d’être de ce dépassement. Il s’agit de savoir découvrir notre dimension
"verticale" ou spirituelle, et de vouloir l’accomplir et la réaliser.
L’initiation opère un passage d’un état à un autre, d’un stade de la vie à un
autre, à un nouveau genre de vie. Elle est à l’origine d’une série de mutations
qui introduisent le néophyte dans un monde de valeurs en vue d’une mission à
accomplir ou d’une existence parfaite. Ainsi le scénario du chemin initiatique
symbolise la mort de l’Homme ancien et la naissance d’un être nouveau, doté de
connaissance et de sagesse supérieure. La résurrection est le terme de l’initiation
où l’on voit qu’il y a véritablement transformation radicale de l’Homme ancien.
Dans cette perspective, Niamkey Koffi écrit : « L’initiation, (…) est un passage,
un mouvement de métamorphose opéré par le truchement d’une mort ou d’une
résurrection symboliques, de la nescience, spirituelle et intellectuelle »3.
L’on conçoit l’initiation comme un voyage vers une révélation qui livre
une intelligibilité absolue, car elle est passage d’un lieu à un autre, d’une réalité
à une autre supposée supérieure à la première. Il est passage de la sensibilité à
l’intelligibilité. Ce voyage de nulle part vers nulle part, transforme l’initiation en
un voyage intérieur. C’est dire que, ce voyage, au lieu d’être un déplacement
physique, ou dans l’extériorité, est plutôt un déplacement intérieur. Au terme de
ce voyage symbolique, s’opère le triomphe de l’initié grâce à la transmission du
savoir secret, condition d’un changement irréversible. L’initiation éveille en
l’Homme le sens d’une profondeur des choses qui le dépasse et l’englobe, et
dont la pénétration se fait par une tension intérieure propre au cheminement
initiatique. Et Marcel Proust ne parle pas différemment lorsqu’il écrit ceci dans
3
Niamkey Koffi, "Une lecture de Kaydara de Amadou Hampaté Bâ" in Séminaire de méthodologie de recherche
et d’enseignement du conte africain, Université de Cocody, Abidjan, 1990, p. 111.
5
A la Recherche du Temps Perdu : « Le seul véritable voyage, ce ne serait pas
d’aller vers de nouveaux paysages, mais d’avoir d’autres yeux ». La vocation
profonde de l’initiation est de nous apprendre à voir "autrement", de nous
donner "d’autres yeux", de nous donner un autre regard sur l’Univers des choses
et des êtres. Ce nouveau regard, qui constitue une conversion de notre âme tout
entière, doit entraîner la mutation radicale de notre être profond et doit changer
notre vie.
Il faut considérer l’initiation donc comme une transformation lente de
l’individu, comme un passage progressif de l’extériorité à l’intériorité ; elle
permet à l’être humain de prendre conscience de son humanité. Dans le
processus initiatique, il s’agit en fait d’une quête « dont le but est la réalisation
plénière de l’individu parvenu à percer le mystère des choses et de la vie »4.
Dans cette quête de profondeur, l’initiation conduit à cette dimension
ontologique qui fait d’elle une source de mystère, à l’intériorisation des
moments vécus, des valeurs fondatrices, des secrets de l’existence.
A la vérité, l’initiation suppose une condition préalable que l’Homme
cherchera à dépasser pour améliorer sa vie afin de pouvoir accéder à la
connaissance. En effet, l’initiation se présente comme un effort personnel et un
apprentissage progressif vers la réalisation de soi. Ils donnent la possibilité
d’une transformation personnelle et l’accès à des vérités cachées et d’ordre
supérieur. Ces vérités consacrent un changement dans la vie d’un individu, et
notamment dans la vie de l’initié. L’initiation n’a de sens donc que parce qu’elle
nous permet d’appréhender une certaine idée de notre être et de la vérité qui le
constitue, et elle n’a de valeur que parce qu’elle est une découverte, liée à une
démarche elle-même vécue, nous dirons existentielle.
4
Amadou Hampâté Bâ, Kaïdara, Abidjan, NEI-EDICEF, 1994, p. 87.
6
Cependant l’initiation n’est qu’un commencement dans la vie d’un
Homme, dans le cheminement de celui qui la reçoit. Après, tout reste à faire :
aucune initiation ne peut dispenser d’un effort personnel et d’un apprentissage
progressif. Et ce, parce que l’initiation constitue avant tout un enseignement
progressif destiné à la familiarisation de la personne humaine avec toutes sortes
de significations, notamment celles de son propre corps, et elle doit se
familiariser avec le sens qu’elle doit donner à l’univers ambiant.
II – LES ÉPREUVES DE L’INITIATION
Selon Niamkey Koffi, « ce qu’on appelle l’initiation (…) coexiste à la
condition humaine et sociale qui se constitue par une série ininterrompue
d’épreuves, terme qui sert à traduire nos multiples expériences de mutations
historiques »5. C’est dire que l’initiation est un exercice constitué d’épreuves
tant physiques qu’intellectuelles. La souffrance est inscrite dans la conquête de
soi. Elle est condition pour l’accession au secret de la vie. Le chemin de
l’initiation est semé d’embûches, d’épreuves qui sont autant de sacrifices de soi
que doit accomplir l’initié afin de parvenir à l’extase comme expression de son
aliénation-désaliénante.
Dans toutes les sociétés initiatiques, la souffrance physique est l’apanage
de l’Homme spirituel. Partout et toujours, une seule règle gouverne l’éducation
de l’être humain : le support stoïque de la lourdeur senti comme le meilleur
entraînement à la maîtrise de soi. Et cette maîtrise de soi « est un véritable
facteur d’intégration sociale de l’individu qui n’est accepté par le groupe que
dans la mesure où il acquiert un grand pouvoir d’inhibition des réflexes relatifs à
la sensibilité affective »6.
5
Niamkey Koffi, Op. Cit., p. 111.
6
Dominique Zahan, Religion, spiritualité et pensée africaines, Paris, Pbb, 1970, p. 174.
7
En effet, la souffrance est le passage obligé pour l’éclosion de vies
nouvelles. Par elle, l’Homme change de condition et donne ainsi un sens à sa
vie. « Celui qui n’a pas souffert, que sait-il ? »7. Le poète a donc raison de dire
que « nul ne se connaît tant qu’il n’a pas souffert »8. Par la souffrance, est
exprimé tout le sens de la vie où l’on voit et comprend qu’« il ne s’agit pas de
tuer l’enthousiasme à la vie, ni de devenir blasé sur l’existence … mais de bien
voir la vie en face avec tout ce qu’elle comporte de grand et de sérieux »9.
On voit par-là que l’on ne saurait recevoir la Lumière, si d’abord on n’a
pas su franchir certains obstacles, surmonter certaines épreuves, si ensuite on n’a
pas suivi un itinéraire. Or n’est-ce pas ce que veut nous montrer Goethe dans
son roman Les années d’apprentissage de Wilhelm Meister dont le seul titre est
déjà significatif ? Le héros de ce roman, Wilhelm Meister, dont on peut penser
qu’il est Goethe lui-même, se cherche par des chemins obscurs, s’égare en de
vaines poursuites, se perd même dans des routes sans issues, et comprend
seulement à la fin qu’il a poursuivi des chimères et qu’il ne peut se retrouver lui-
même, et s’accomplir, qu’en retrouvant l’action et la vie réelle.
La persévérance, étant la constance dans l’effort, prépare intérieurement à
la révélation, car l’initiation comme cheminement nécessite des efforts. Il faut
pouvoir surmonter, dompter les obstacles qui se dressent sur le parcours
initiatique. La persévérance, inévitablement, est étroitement liée à la patience,
vertu très importante dans l’initiation.
C’est bien cette patience et cette souffrance que veut nous montrer Hegel.
Dans La Phénoménologie de l’Esprit. Dans cet ouvrage, le philosophe décrit une
sorte d’odyssée de la conscience, à la recherche de soi et du savoir absolu :
cheminement long et difficile, marqué par des arrêts, des étapes, qui sont
7
Paul Thivollier, Toi qui cherches ! … Toi qui doutes !… Paris, Ed de l’Oasis, 1965, p. 44.
8
Paul Thivollier, Op. Cit., p. 206.
9
Paul Thivollier, Op. Cit., p. 206.
8
nécessaires à sa progression, ces arrêts et ces étapes étant des figures ou des
moments de la vérité. Et peu à peu se dégage cette idée que « la vérité de l’esprit
c’est son action », que la vérité de l’esprit c’est l’histoire de l’esprit lui-même en
train de se faire et de se conquérir.
C’est donc dire que l’initiation délivre, dégage en l’homme ce qui est
esprit, mais elle ne peut le faire qu’en le confrontant à des obstacles et à des
épreuves, selon un long et difficile chemin. C’est dire que « le franchissement de
la distance entre le monde profane et le monde sacré ne peut qu’être pénible.
Une initiation facile équivaudrait à une supercherie et l’on ne reconnaîtrait
aucune force ni aucune puissance à l’homme qui n’aurait pas fait la preuve qu’il
était capable de surmonter de grandes souffrances pour franchir les obstacles
dressés devant lui »10.
III – L’EXIGENCE DU SILENCE
Ecouter et méditer sont des épreuves pour l’Homme qui est habitué à
vivre dans le bruit et le folklore. En fait, les Hommes, dans leur quotidien, sont
abrutis par les bruits des choses et des événements. Ils n’écoutent plus parce que
ne sachant quoi écouter et parce qu’en réalité il y n’a rien d’important à écouter.
Par contre, le chemin offert par l’initiation dispose à l’écoute qui en
s’approfondissant devient méditation qui conduit de l’ignorance, caractéristique
de l’enfance, à la connaissance, caractéristique de la maturité. Or, la maturité est
reconnaissance de sa faiblesse et acceptation d’être guidé. Le chemin de
l’initiation exige donc une très grande humilité de la part des néophytes. La
révélation, en effet, ne s’accorde qu’avec celui qui a en lui la fibre de l’humilité.
C’est dire que, l’humilité est la plus grande notion indispensable pour acquérir le
10
Alassane N’Daw, La pensée africaine, Dakar, NEA, 1983, p. 112.
9
savoir. Quiconque veut accueillir la révélation divine doit faire preuve
d’humilité.
La prise de conscience de l’ignorance, en effet, est déjà le début de la
connaissance, ce que Niamkey Koffi appelle la "nescience". « La nescience, ce
n’est pas l’ignorance, mais la conscience de l’ignorance qui fait accéder au stade
d’une connaissance négative : stade où l’on découvre que ce que l’on sait c’est
que l’on ne sait rien »11.
La reconnaissance de son ignorance signe de l’humilité, rend possible le
parcours initiatique qui mène à la connaissance. Un Homme qui, en effet, parle
trop est un individu qui croit tout savoir alors qu’il ignore tout ; ou pire, c’est un
individu qui ne sait pas garder le secret, et donc un individu sans valeur. Le
fondement essentiel, pour ainsi dire de l’empire de l’Homme, de ses actes, de sa
conduite, est le contrôle qu’il peut exercer sur son verbe. Contrôler son verbe,
c’est savoir quand parler et par là-même valoriser le silence.
Cette exigence du silence est nécessaire pour tout candidat à l’initiation.
En effet, le néophyte doit s’exercer à la discrétion et développer jusqu’au terme
de l’initiation l’obéissance envers son maître, la modestie et le sens de la
discipline. Car en initiation celui qui a le contrôle parfait de ses membres montre
qu’il a atteint un certain degré d’initiation, une certaine profondeur. Dans
Kaïdara, ce qui est important à travers les épreuves vécues et les symboles
rencontrés, c’est la disposition à l’écoute et la méditation dans le silence : « Suis
ton chemin ô fils d’Adam si observer est une qualité, savoir se taire préserve de
la calamité »12.
Les épreuves ici constituent une concession au visible, concession
destinée à frapper les esprits des néophytes et à leur dissimuler momentanément
11
Niamkey Koffi, Op. Cit., p. 112.
12
Amadou Hampâté Bâ, Op. Cit., p. 17.
10
la réalité du savoir. Ils marquent le sceau du secret qu’ils préservent. La pratique
du secret présente dans toute forme d’initiation constitue une réelle dimension
qui alimente l’emploi des symboles. La mort dont il s’agit, à ce niveau, est mort
à l’Homme aliéné, condition de l’accès au secret.
Outre cette exigence du secret qui se manifeste avant et pendant
l’initiation, il y a une autre exigence du silence, qui, elle, est impérativement
demandée à celui qui a franchi toute les étapes du parcours initiatiques et a eu
accès au secret, à la vérité des choses. Dans l’initiation, en effet, la valeur
accordée au secret est immense puisqu’elle est source de vie. Apprendre ou
plutôt acquérir un secret, creuset du savoir est nécessaire car « seule l’initiation
(…) peut leur révéler la réalité profonde de l’univers »13. Et c’est parce que, en
elle, ne peuvent être dissociés le pensé et le vécu, que toute initiation est au sens
propre indicible, intraduisible. La dire, la raconter, c’est toujours la dénaturer,
c’est en trahir l’esprit. Et c’est en ce sens que par définition toute initiation est
secrète. Nous venons de dire qu’il n’y a pas d’initiation sans épreuves et sans
voyages. N’est-ce pas affirmer que la maîtrise elle-même est l’aboutissement
d’un long et difficile cheminement ? N’est-ce pas comprendre que l’homme
n’est que dans la mesure où il se fait ?
CONCLUSION
Pour la plupart des Hommes, la richesse matérielle avec tout ce qui
l’accompagne comme vanité, orgueil démesuré, cupidité, passion, égoïsme est la
voie par laquelle ils pourront se retrouver et jouir des instants de bonheur qu’ils
peuvent tirer de leur présence dans le monde. Cependant, le parcours initiatique
et les épreuves qui le jonchent ont pour but de détourner le regard des hommes
de toute futilité et de toute vanité.
13
Amadou Hampâté Bâ, Op. Cit., p.25 (note 33, bas de page).
11
Nous l’avons dit, l’initiation conduit à l’intériorisation. Or, il faut le dire
clairement, l’intériorisation est une importante dimension dans la spiritualité :
intériorisation des moments forts vécus, intériorisation des valeurs fondatrices ;
intériorisation des secrets de l’existence. En effet, l’initiation aux profondeurs
cachées est destinée à faire sortir l’Homme de sa condition aliénée et lui permet
de dépasser l’expérience immédiate pour accéder à une compréhension du réel,
de l’univers. Un initié est celui qui ne se limite pas à l’apparence mais va bien
au-delà.
Dans l’initiation, toute souffrance bien méditée est une épreuve à travers
laquelle le néophyte fond pour donner naissance à un mode d’être spirituel.
Mourir, pour lui, constitue la purification de son corps pour le disposer au
voyage initiatique. Cette purification qui passe par la mort a pour finalité la
métamorphose de l’Homme.
Cet itinéraire ne peut être accompli qu’à la première personne, nous
voulons dire que nul autre que nous-même ne saurait l’accomplir. La recherche
initiatique est une expérience personnelle dans laquelle on ne peut dissocier le
pensé et le vécu, le conceptuel et l’existentiel. La patience, la persévérance,
l’observation attentive, l’humilité, le respect d’autrui, l’amour du prochain sont
des dispositions à l’accomplissement du néophyte.
Par ailleurs, la "loi du silence" n'est en fait que l'omerta. Certes, à partir du
moment où vous êtes initié, vous avez l'obligation de ne pas révéler les secrets
de l'initiation. Pour notre part, nous trouvons cela pertinent, puisque révéler ces
"secrets"14, dénature la joie de les découvrir par soi-même lors de l’initiation.
14
Le secret, rappelons-le, est une information que son détenteur rend délibérément inaccessible. Il n’est ni
l’invisible, ni l’ineffable, ni l’incompréhensible ni l’inconnu même s’il en adopte les apparences. L’essence du
secret, suivant son étymologie latine – secernere –, est d’être séparé, exclu, choisi, mis à part.
12
BIBLIOGRAPHIE
Eliade (Mircéa).– Naissances mystiques, (Paris, éd. Gallimard, 1956).
Hampâté Bâ (Amadou).– Aspect de la civilisation africaine, (Paris, Présence
Africaine, 1995).
Hampâté Bâ (Amadou).– Kaïdara, (Abidjan, NEI-EDICEF, 1994).
Koffi (Niamkey).– "Une lecture de Kaydara de Amadou Hampaté Bâ" in
Séminaire de méthodologie de recherche et d’enseignement du conte africain,
Université de Cocody, Abidjan, 1990.
N’Daw (Alassane).– La pensée africaine, (Dakar, NEA, 1983).
Thivollier (Paul).– Toi qui cherches ! … Toi qui doutes !… (Paris, Ed de l’Oasis,
1965).
Zahan (Dominique).– Religion, spiritualité et pensée africaines, (Paris, Pbb,
1970).
13