IAE Nancy 2 - CAAE EAD Environnement économique et social - A.
PEDON
Croissance économique
Daniel DELALANDE
Les Cahiers Français, Découverte de l'économie, 1. Concepts et mécanismes, La documentation
française, n°279, 1997, pp. 41-48 (Extraits).
(...) (6). Ainsi, les meilleurs taux de croissance du PIB
ont été observés au cours de la période 1950-1973
La dynamique cahotique de la croissance (tableau 3). Les deuxième et troisième périodes de
croissance ont été respectivement 1973-1992 et
Bien que l'approche quantitative de la croissance 1870-1913. Si on choisit l'indicateur du PIE par
à partir de l'évolution du PIB ou bien encore du habitant, le classement des deux dernières
PIB réel par habitant puisse sembler discutable, périodes s'inverse.
l'observation quantitative a le mérite de poser les Si l'on s'en tient au seul critère du taux de
questions de la croissance et de ses mécanismes. croissance, la dernière période (1973-1992) est
Les chiffres de la croissance permettent en effet de conforme à sa tendance de long terme (Asselain,
révéler un certain nombre de « faits stylisés ». 1996). Il paraît donc tout à fait abusif de parler de
crise. Certains vont même plus loin et la qualifient
La croissance dans une perspective historique de « vingt glorieuses » (Marseille, 1996) (7).
Depuis 1820, le PIB mondial a été multiplié par Toutefois, comme le montre le tableau 4 suivant
40, la population par 5, le produit par habitant par qui procède à un découpage plus fin : d'une part, le
8, et le commerce mondial par 540 (tableau 2). De taux de croissance au cours de la dernière période
1500 à 1820, la croissance moyenne du revenu par est instable et, d'autre part, il diminue
habitant a sans doute été 30 fois inférieure à celle tendanciellement. Au mieux, sans évoquer le
enregistrée depuis 1820 (Maddison, 1995). terme de crise, est-on tenté de parler de «
croissance molle » ou de « vingt médiocres »
(Fitoussi, 1996).
...et dans l'espace
C'est dans les pays initialement les plus
prospères que la croissance par habitant a
progressé le plus vite à partir de 1820. Elle a été
multipliée par 13 pour l'Europe occidentale et par
17 pour les « pays neufs » (au sens d'anciennes
colonies de peuplement occidental : Etats-Unis,
Canada, Australie et Nouvelle-Zélande). La mise
en relation du taux de croissance moyen annuel de
différents pays sur la période 1960-1992 avec le
PIB par habitant de ces pays en pourcentage de
celui des Etats-Unis en 1960 pour 56 pays entre
1960 et 1992, confirme cette divergence entre les
pays. Les pays qui étaient « pauvres » en 1960
Un processus inégal dans le temps... doivent obtenir des taux de croissance plus élevés.
L'étude de Maddison met en évidence un autre Or, tel n'est pas le cas. Les résultats auraient plutôt
fait à savoir que la croissance est un processus
inégal dans le temps, variant d'une phase à l'autre
IAE Nancy 2 - CAAE EAD Environnement économique et social - A. PEDON
tendance à suggérer l'inverse : les pays pauvres ont capital. pour déterminer la contribution du facteur
eu généralement une croissance plus lente. travail, on tient compte de la croissance de
l'emploi, de la variation de la durée du travail, de
Au cours du temps, les positions n'ont pas la qualité du travail (âge, éducation et intensité au
toujours été figées. Si la comparaison porte par travail). Pour mesurer la contribution du capital,
pays, l'écart entre le pays le plus prospère et le on procède de la même manière. On additionne les
moins prospère est passé de 3 contre 1 en 1820 à deux contributions et on observe si elles
72 contre 1 en 1992. Depuis 1950, l'écart entre les expliquent la totalité de la croissance du PIB.
États-Unis d'une part, et l'Europe Occidentale et Comme le montre le tableau 6 suivant, une part
l'Europe du Sud d'autre part, tend à se resserrer, la importante de la production et de sa croissance
plus grande partie du rattrapage s'étant effectuée n'est pas expliquée par la seule combinaison du «
durant la période 1950-1973. De même l'Asie, capital » et du « travail ». Reste une part, baptisée
après 130 années de croissance faible et de selon les auteurs « résidu », « progrès technique »,
disparités, connaît une convergence avec les Etats- ou bien de manière plus humble « part de notre
Unis, l'écart entre le revenu par habitant des Etats- ignorance » (8).
Unis et le revenu asiatique étant passé de 11
contre 1 en 1950 à 4 contre 1 en 1992. Dans Le rôle du progrès technique
d'autres régions, au contraire, les perspectives sont La nature de ce résidu est multiple. Cela peut-
moins réjouissantes. En Afrique, les écarts de être l'amélioration dans l'allocation des ressources,
revenus par rapport aux Etats-Unis se sont creusés. des économies d'échelle (au sens où
L'écart s'est également agrandi avec l'Europe de l'augmentation de la production est supérieure à
l'Est et pour les pays latino-américains. celle des quantités de facteurs utilisés), le progrès
des connaissances ou bien encore leur application
plus rapide. Carré, Dubois, Malinvaud pour la
France concluent « que la croissance française de
l'après-guerre résultait de la conjonction de
nombreux facteurs favorables qui ont cumulé leurs
effets. Attribuer la responsabilité première à un
seul facteur nous paraît relever d'un esprit de
système que l'examen objectif des faits ne justifie
pas » (1973, p. 256). Solow, pour sa part, identifie
le résidu à un « progrès technique exogène ». C'est
ce troisième facteur qui de l'extérieur (d'où le
terme d' « exogène » ) permet au résultat d'être
supérieur à la somme des parties ; il démultiplie le
travail en le rendant plus efficace. Le progrès
technique a, en outre, un caractère de bien public
auquel tout le monde, sous-entendu tous les pays,
peut avoir accès. Autrement dit, il en résultera à
court terme une convergence puisque les pays « en
retard » bénéficient des progrès des autres pays.
Cette explication n'était pourtant pas satisfaisante
et pour deux raisons :
- d'une part, elle attribue la croissance au hasard.
Les interprétations de la croissance Le progrès technique surgit spontanément, sans
économique investissement préalable d'aucune sorte et n'est
finalement lié qu'au passage du temps. Il apparaît
L'analyse de la croissance repose sur l'idée qu'il comme une sorte de « boîte noire » sans que le
existe une relation entre le volume du PIB et la contenu de celle-ci soit explicité en termes
quantité de facteurs mis en œuvre pour l'obtenir, à économiques;
savoir la quantité de travail et la quantité de
IAE Nancy 2 - CAAE EAD Environnement économique et social - A. PEDON
- d'autre part, si le progrès technique appartient à réduire. Or, comme on l'a vu précédemment, c'est
tous, les inégalités entre les nations devraient se plutôt la divergence qui domine.
Les nouvelles théories de la croissance technologique... C'est une théorie de la croissance
Dans les années 80, plusieurs études ont endogène au sens où la croissance ne dépend que
contribué à renouveler l'analyse de la croissance. des seuls comportements des agents et des
L'idée centrale est de supposer que le rendement variables macroéconomiques.
du capital est constant et non comme dans le Une des implications majeures et paradoxales de
modèle précédent décroissant. Cela signifie que ces nouvelles théories, puisqu'une partie des
plus on investit, plus la croissance tend à études viennent d'économistes issus du courant
augmenter, puisque l'efficacité de ce capital ne néoclassique, est de réhabiliter le rôle de l'État (9).
diminue pas. Si le rendement du capital est En effet, en présence d'externalités, le rendement
constant, c'est parce que le capital génère des privé par exemple de l'investissement est différent
externalités positives. On dit qu'il y a effet externe de son rendement social (10). Autrement dit,
ou externalité lorsque l'activité d'un agent a des l'entreprise n'est pas capable de récupérer la
répercussions sur l'utilité ou le profit des autres totalité des bénéfices engendrés par son activité,
agents, sans qu'il ait transaction sur un marché. elle n'est donc pas incitée à persévérer dans son
C'est notamment le cas lorsqu'une entreprise activité d'investissement et l'économie
procède à des investissements en recherche et fonctionnera à un niveau sous-optimal. L'État
développement. Ceux-ci ont un double effet : peut, par un système de subventions ou de détaxes,
d'une part, ils sont à l'origine de biens et de inciter les entreprises à investir et ainsi pallier
procédés nouveaux ; d'autre part, ils sont cette défaillance de marché. Il peut lui-même
pourvoyeurs d'idées qui servent à d'autres procéder à des investissements.
innovations.
Ces études ont donné naissance à un ensemble
de théories appelées nouvelles théories de la Les régimes de croissance
croissance ou théorie de la croissance endogène. Une autre approche de la dynamique de la
Nouvelles théories de la croissance parce que croissance vise non à découvrir des déterminants
plusieurs facteurs peuvent faire apparaître des invariants, dans le temps, et universels mais, au
externalités positives et, par conséquent, être contraire, à souligner sa diversité dans le temps et
source de croissance pour la collectivité: dans l'espace. On n'analyse pas la croissance mais
investissement en capital physique, investissement les régimes de croissance. Ceux-ci dépendent
en capital public, investissement en capital humain schématiquement, d'une part, d'un régime de
(entendu au sens de l'ensemble des capacités productivité c'est-à-dire de l'ensemble des
apprises par les individus et qui accroissent leur déterminants de la progression de l'efficacité
efficacité productive), apprentissage par la pra- économique (organisation du travail et des
tique, division du travail, recherche et innovation entreprises, degré de concentration des entreprises,
IAE Nancy 2 - CAAE EAD Environnement économique et social - A. PEDON
degré de mécanisation, type d'innovation...) et, confiance et de coopérer dans la formation de
d'autre part, d'un régime de demande, c'est-à-dire nouveaux groupes ou associations.
de l'ensemble des mécanismes de répartition des
gains de productivité entre salaires, profits, prix
relatifs qui alimentent la demande. Ainsi, la Les doutes sur la croissance : croissance,
croissance fordiste que les pays industrialisés ont emploi et chômage, un lien de plus en plus
connu après la Seconde Guerre mondiale se distendu
caractérise-t-elle par, d'un côté, la mise en place
d'une nouvelle organisation du travail combinant A priori, une accélération de la croissance
les principes de Taylor et de Ford, d'une forte entraîne une création d'emplois, qui elle-même
concentration des entreprises, d'une production de suscite une baisse du chômage. Toutefois,
biens de consommation de masse et, de l'autre, l'expérience de ces dernières années tend à
d'une croissance rapide et régulière des salaires, remettre en cause une telle relation.
d'un développement du crédit, d'une croissance A court terme, une croissance plus élevée peut
des revenus de transfert alimentant une forte ne pas entraîner une augmentation de l'emploi. Les
demande. La conjonction entre une production de employeurs peuvent considérer le surcroît
masse et une demande de masse crée un cercle d'activité comme temporaire et donc jouer sur les
vertueux de la croissance. heures supplémentaires ou sur une réorganisation
de l'entreprise afin d'y pallier. Or, fait nouveau
Le rôle des institutions même à long terme, et ce serait le principal
Le contexte politico-institutionnel est parfois mis enseignement de la dernière période, la croissance
en avant pour expliquer les résultats de certains demeure faiblement créatrice d'emplois. Entre
pays. Ainsi, le miracle asiatique s'expliquerait 1974 et 1990, en France, l'emploi ne commence à
moins par les quantités de ressources que par une augmenter que lorsque la croissance de l'activité
utilisation efficace de ces ressources (11). Cette dépasse 2,3 % par an. Paradoxalement, pourtant,
explication est optimiste puisqu'il suffit (!) que les aux Etats-Unis, le même taux de croissance génère
pays définissent les « bonnes » institutions et une augmentation de l'emploi de 1,5,%. Il suffit
politiques publiques pour obtenir plus de que l'activité augmente de 0,5 % aux. Etats-Unis
croissance. Elle est même doublement optimiste pour que l'emploi s'accroisse. L'explication réside
puisque les pays qui adopteront ces « bonnes » gans la relation entre productivité et emploi. Aux
institutions rattraperont d'autant plus vite les autres Etats-Unis, la hausse de la productivité a été faible
pays, que l'écart s'est creusé. Ainsi, Olson (1996) et donc la croissance plus favorable à l'emploi. En
remarque que, dans les années 80, les quatre pays, revanche, en France, la croissance a résulté de
dont la croissance du revenu par tête a été la plus gains importants de productivité. Freiner la
rapide, ont obtenu un taux de croissance supérieur productivité pour obtenir une croissance plus riche
de 5,3 points de pourcentage à celui des Etats- en emplois est une solution potentielle. Toutefois,
Unis. Un siècle auparavant, les quatre pays les elle repose sur une vision malthusienne de
plus rapides de l'époque n'obtenaient qu'un taux l'économie, c'est-à-dire sur l'hypothèse non
supérieur de 0,3 point de pourcentage à celui de la démontrée que le développement de la demande
Grande- Bretagne. serait insuffisant pour absorber le surcroît de
Cette explication a fait l'objet d'une double production qu'autorise l'évolution de la
critique : d'une part, le contenu des institutions et productivité. C'est pourquoi certains expliquent
des politiques publiques n'est pas précisément que les gains de productivitése soient transformés
défini, d'autre part, l'explication de la croissance en chômage par le fait que les politiques
demeure monocausale et oublierait, pour certains macroéconomiques (budgétaire et monétaire) n'ont
(Putnam, Leonardi et Nanetti, 1993; Fukuyama, pas suffisamment soutenu, et ce au cours des
1995 ; Peyrefitte, 1996), un facteur immatériel, à années 80 comme des années 90, la demande.
savoir la confiance. Les sociétés qui réussiraient Quand bien même l'emploi redémarrerait, le
seraient celles ayant un degré élevé de capital recul du chômage pourrait s'avérer modeste. En
social, c'est-à-dire de capital humain permettant effet, cela suppose qu'il n'ait pas d'arrivée massive
aux membres d'une société donnée de se faire sur le marché du travail ou une flexion des taux
IAE Nancy 2 - CAAE EAD Environnement économique et social - A. PEDON
d'activité. Toutefois, comme l'a montré la reprise (7) Par référence à l'ouvrage devenu désormais
de la seconde moitié des années 80, la mise en classique de Jean Fourastié et décrivant la période
place d'un cercle vertueux croissance-emplois 1950-1973.
pourrait à tout le moins permettre un taux de (8) Mathématiquement, on utilise une fonction de
production appelée fonction Cobb-Douglas. Sa
chômage « acceptable ».
formulation mathématique a une signification
économique forte puisqu'elle repose sur l'hypothèse de
(...) rendements d'échelle constants. Autrement dit le
doublement des quantités de facteurs de production
Notes conduit au doublement de la production. Cette
(6) Pour Maddison, la phase de croissance mise en hypothèse est importante pour une autre raison à savoir
évidence doit avoir une dynamique distincte des autres, la répartition des revenus. Si on admet que le résidu ou
les changements observés au cours de cette période progrès technique est un facteur, il doit être rémunéré.
doivent toucher la grande majoritédes pays et se Dans ce cas, le partage de la valeur ajoutée ne se fait
maintenir pendant une période plus longue qu'un cycle pas seulement entre profit et salaire. On retrouve à
conjoncturel. La notion de phase de croissance ne se travers la rémunération du progrès technique le
confond pas avec celle des étapes de la croissance de problème soulevé par Ricardo de la rente et de ses
Rostow (1960). Celui-ci décrit la croissance implications pour les investissements via les profits.
économique comme un processus en cinq étapes par (9) Toutefois, la critique des néoclassiques sur le rôle
lequel tout pays doit passer: la sociététraditionnelle, la de l'État en tant que stabilisateur de la conjoncture
phase de transition vers le démarrage, le démarrage demeure.
(take-off), la marche vers la maturité, l'ère de (10) Romer (1987) estime au double du rendement
consommation de masse, phase ultime. Pour une privé le rendement social de l'investissement (« Crazy
critique de ce faux évolutionnisme, voir Race et explanatlons for the productivity slowdown », in
histoire de C. Lévi-Strauss. La phase de croissance se Stanley Fisher, NBER Macroeconomics annua/).
distingue également de l'expansion au sens où si cette (11) Si on compare l'évolution économique des pays
dernière se caractérise aussi par une augmentation de la divisés après la Seconde Guerre mondiale (Allemagne,
production, elle est de courte durée et s'insère dans un Chine, Corée), ni le facteur culturel, ni la dotation des
cycle. facteurs ne peuvent expliquer des différences aussi
nettes dans les performances.