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Nos Richesses

Le roman 'Nos Richesses' de Kaouther Adimi explore la ville d'Alger à travers les yeux de ses habitants, en mettant en lumière l'importance de la librairie Les Vraies Richesses, symbole de la culture et de l'histoire algérienne. À travers des descriptions poétiques et des réflexions sur la mémoire collective, l'auteur évoque les défis contemporains liés à la préservation de ces lieux culturels face à une société en mutation. Le récit souligne la valeur des livres et de la lecture dans un contexte où l'État semble privilégier d'autres priorités.

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Nos Richesses

Le roman 'Nos Richesses' de Kaouther Adimi explore la ville d'Alger à travers les yeux de ses habitants, en mettant en lumière l'importance de la librairie Les Vraies Richesses, symbole de la culture et de l'histoire algérienne. À travers des descriptions poétiques et des réflexions sur la mémoire collective, l'auteur évoque les défis contemporains liés à la préservation de ces lieux culturels face à une société en mutation. Le récit souligne la valeur des livres et de la lecture dans un contexte où l'État semble privilégier d'autres priorités.

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NOS RICHESSES

Du même auteur

L'Envers des autres


Actes Sud, 2011

Des pierres dans ma poche


Seuil, 2016
KAOUTHER ADIMI

NOS RICHESSES
roman

ÉDITIONS DU SEUIL
25, bd Romain-Rolland, Paris XIVe
En exergue :
Frédéric-Jacques Temple, « Paysages lointains »,
Phares, balises & feux brefs, © Bruno Doucey, 2012.
Jean Sénac, « Lettre d'un jeune poète algérien à tous ses frères »,
Pour une terre possible… Poèmes et autres textes inédits,
© Marsa Éditions, 1999.

Pour les citations au fil du texte :


Jean El Mouhoub Amrouche, Journal (1928-1962),
édité et présenté par Tassadit Yacine Titouh, © Non Lieu, 2009.
Edmond Charlot et Frédéric Jacques Temple,
Souvenirs d'Edmond Charlot, entretiens avec Frédéric Jacques Temple,
coll. « Méditerranée vivante/essais », © Domens, 2007.
Jean Giono, Les Vraies Richesses,
© Éditions Grasset & Fasquelle, 1937.
Fonds Armand Guibert, « Patrimoine méditerranéen »,
Bibliothèque interuniversitaire de Montpellier.
Jean Sénac, Carnet (14 mai 1945), cité par Hamir Nacer Khodja,
Sénac chez Charlot,
coll. « Méditerranée vivante/essais », © Domens, 2007.
Emmanuel Roblès, propos rapportés par Guy Dugas,
Roblès chez Charlot,
coll. « Méditerranée vivante/essais », © Domens, 2014.
Jules Roy, Mémoires barbares, © Albin Michel, 1989.
Henri Bosco, Le Mas Théotime, © Gallimard, 1945.

ISBN 978-2-02-137380-6

© Éditions du Seuil, août 2017,


à l'exception de la langue française en Algérie

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation
collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé
que ce soit, sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une
contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

www.seuil.com
« El Biar
je dévale vers le port
par le chemin du Télemly
qui flambe au soleil.
La rue Charras sent l'anisette.
Je feuillette un livre
aux Vraies richesses. »
Frédéric Jacques Temple,
Paysages lointains

« Un jour viendra où les pierres elles-


mêmes crieront pour la plus grande
injustice qui est faite aux hommes de
ce pays… »
Jean Sénac,
Lettre d'un jeune poète algérien
à tous ses frères
À ceux de la rue Hamani
Alger, 2017

Dès votre arrivée à Alger, il vous faudra prendre les


rues en pente, les monter puis les descendre. Vous
tomberez sur Didouche-Mourad, traversée par de
nombreuses ruelles comme par une centaine d'his-
toires, à quelques pas d'un pont que se partagent sui-
cidés et amoureux.
Descendre encore, s'éloigner des cafés et bistrots,
boutiques de vêtements, marchés aux légumes, vite,
continuer, sans s'arrêter, tourner à gauche, sourire au
vieux fleuriste, s'adosser quelques instants contre un
palmier centenaire, ne pas croire le policier qui préten-
dra que c'est interdit, courir derrière un chardonneret
avec des gosses, et déboucher sur la place de l'Émir-
Abdelkader. Vous raterez peut-être le Milk Bar tant les
lettres de la façade rénovée récemment sont peu
visibles en plein jour : le bleu presque blanc du ciel et
le soleil aveuglant brouillent les lettres. Vous observe-
rez des enfants qui escaladent le socle de la statue de

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nos richesses

l'émir Abdelkader, souriant à pleines dents, posant


pour leurs parents qui les photographient avant de
s'empresser de poster les photos sur les réseaux sociaux.
Un homme fumera sur le pas d'une porte en lisant le
journal. Il faudra le saluer et échanger quelques poli-
tesses avant de rebrousser chemin, sans oublier de jeter
un coup d'œil sur le côté : la mer argentée qui pétille,
le cri des mouettes, le bleu toujours, presque blanc. Il
vous faudra suivre le ciel, oublier les immeubles hauss-
manniens et passer à côté de l'Aéro-habitat, barre de
béton au-dessus de la ville.
Vous serez seul, car il faut être seul pour se perdre
et tout voir. Il y a des villes, et celle-ci en fait partie, où
toute compagnie est un poids. On s'y balade comme
on divague, les mains dans les poches, le cœur serré.
Vous grimperez les rues, pousserez les lourdes
portes en bois qui ne sont jamais fermées à clé, cares-
serez l'impact laissé sur les murs par des balles qui ont
fauché syndicalistes, artistes, militaires, enseignants,
anonymes, enfants. Des siècles que le soleil se lève au-
dessus des terrasses d'Alger et des siècles que nous
assassinons sur ces mêmes terrasses.
Prenez le temps de vous asseoir sur une des marches
de la Casbah. Écoutez les jeunes musiciens jouer du
banjo, devinez les vieilles femmes derrière les fenêtres
fermées, regardez les enfants s'amuser avec un chat à la
queue coupée. Et le bleu au-dessus des têtes et à vos

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nos richesses

pieds, le bleu ciel qui plonge dans le bleu marine, tache


huileuse s'étirant à l'infini. Que nous ne voyons plus,
malgré les poètes qui veulent nous convaincre que le
ciel et la mer sont une palette de couleurs, prêts à se
parer de rose, de jaune, de noir.
Oubliez que les chemins sont imbibés de rouge, que
ce rouge n'a pas été lavé et que chaque jour, nos pas s'y
enfoncent un peu plus. À l'aube, lorsque les voitures
n'ont pas encore envahi chaque artère de la ville, nous
pouvons entendre l'éclat lointain des bombes.
Mais vous, vous emprunterez les ruelles qui font
face au soleil, n'est-ce pas ? Vous parviendrez enfin rue
Hamani, l'ex-rue Charras. Vous chercherez le 2 bis
que vous aurez du mal à trouver car certains numéros
n'existent plus. Vous serez face à une inscription sur
une vitrine : Un homme qui lit en vaut deux. Face à
l'Histoire, la grande, celle qui a bouleversé ce monde
mais aussi la petite, celle d'un homme, Edmond
Charlot, qui, en 1936, âgé de vingt et un ans, ouvrit
la librairie de prêt Les Vraies Richesses.
1

Le matin du dernier jour. La nuit s'est retirée,


inquiète. L'air est plus épais, le soleil plus gris, la ville
plus laide. Le ciel est chargé de gros nuages. Les chats
de gouttière sont aux aguets, les oreilles dressées. Le
matin d'un dernier jour, c'est comme un jour de
honte. Les moins courageux d'entre nous pressent le
pas, font mine de ne rien comprendre. Les parents
tirent par le bras leurs rejetons qui s'attardent, curieux.
Il y a d'abord eu un grand silence rue Hamani, l'ex-
rue Charras. C'est rare, un tel calme dans une ville
comme Alger, toujours agitée et bruyante, perpétuel-
lement en train de vibrer, de se plaindre, de gémir. Et
puis, le silence a fini par se briser lorsque des hommes
ont abaissé le grillage sur la vitrine de la librairie Les
Vraies Richesses. Oh, il ne s'agit plus d'une librairie
depuis les années 1990 et depuis sa reprise par l'État
algérien à madame Charlot, la belle-sœur de l'ancien
propriétaire. C'est une simple annexe de la Biblio-

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nos richesses

thèque nationale d'Alger. Un lieu sans nom devant


lequel les passants s'arrêtent rarement. Nous conti-
nuons tout de même à l'appeler la librairie des Vraies
Richesses, comme nous avons longtemps continué à
dire la rue Charras au lieu de la rue Hamani. Nous
sommes les habitants de cette ville et notre mémoire
est la somme de nos histoires.
Quatre-vingts ans qu'elle résistait ! écrit sur un carnet
à la couverture noire un jeune journaliste plein de zèle
dépêché sur place. Il a des yeux de fouine, pensons-
nous, et cela ne nous rassure pas. Cette librairie mérite
mieux que ce garçon qui sent l'arriviste à plein nez.
Peu de monde, ciel triste, ville triste, rideau de fer triste
sur les livres, ajoute-t‑il dans son carnet avant de se
raviser et de barrer ville triste. Il réfléchit et son visage
se plisse presque douloureusement. Il débute dans la
profession. Son père, propriétaire d'une grosse entre-
prise de plastique, a passé un marché avec le rédac-
teur en chef : l'embauche de son fils contre l'achat
d'encarts publicitaires. Depuis nos fenêtres, nous sui-
vons des yeux ce journaliste un peu gauche. Coincée
entre une pizzeria et une épicerie, il y a l'ancienne librai-
rie des Vraies Richesses, qui fut fréquentée par d'illustres
écrivains. Il mâchouille son stylo, griffonne dans la
marge. (Il y avait Camus mais qui sont les autres dont
les photos sont punaisées à l'intérieur de la librairie ?
Edmond Charlot, Jean Sénac, Jules Roy, Jean Amrouche,

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nos richesses

Himoud Brahimi, Max-Pol Fouchet, Sauveur Galliéro,


Emmanuel Roblès… Aucune idée. Faire des recherches).
Dehors, sur la petite marche où s'installait le jeune
Albert Camus pour corriger des manuscrits, une plante
est posée. Personne ne pense à l'emporter. Ultime survi-
vante (ou ultime témoin ?). Cette librairie/bibliothèque
était parfaitement entretenue : sa belle façade vitrée
brille de mille feux (vérifier si briller de mille feux est un
cliché). Il met un point et va à la ligne : Le ministère de
la Culture a refusé de répondre à nos questions. Pourquoi
céder une bibliothèque municipale à un acheteur privé ?
Cela ne dérange donc personne que nous ne puissions
plus lire, plus nous instruire ? Un homme qui lit en vaut
deux. C'est ce qui est marqué en français et en arabe
sur la façade vitrée de la librairie, mais un homme qui
ne lit pas ne vaut rien. Il barre cette dernière phrase
et continue : En ces temps de crise économique, l'État
croit bon de vendre de tels lieux aux plus offrants. Depuis
des années, il dilapide l'argent du pétrole et maintenant,
les ministres crient : « c'est la crise », « nous n'avons pas
le choix », « ce n'est pas grave, le peuple a besoin de pain,
pas de livres, vendons les bibliothèques, les librairies ».
L'État brade la culture pour construire des mosquées à
tous les coins de rue ! Il y a un temps où les livres étaient
si précieux que nous les regardions avec respect, que nous
les promettions aux enfants, que nous les offrions aux
êtres aimés !

14
nos richesses

Content de son ébauche d'article, le journaliste


s'éloigne, carnet noir à la main, stylo dans la poche,
sans un regard pour Abdallah, le préposé au prêt
des Vraies Richesses que nous appelons le libraire. Ce
dernier est seul sur le trottoir, rue Charras. Il mesure
presque deux mètres, et même s'il doit prendre appui
sur une canne en bois, il reste imposant. Il porte une
chemise bleue et un pantalon gris. Un drap blanc,
en coton égyptien épais, propre quoiqu'un peu
jauni, est posé sur ses épaules. Le visage de l'homme
est ridé, son teint pâle, sa bouche bien dessinée. Il ne
dit rien. Il se contente de fixer la grande vitrine de ses
immenses yeux noirs, pénétrants. C'est un taiseux
Abdallah, un être plein de fierté qui a grandi en
Kabylie, à une époque et dans un pays où on ne parle
pas de ses sentiments. Pourtant, si le journaliste avait
pris le temps de l'interroger, le vieil homme lui aurait
peut-être raconté de sa voix à l'intonation grave, apai-
sante, ce que représente ce lieu pour lui et pourquoi il
a aujourd'hui le cœur brisé. Oh, il n'emploierait pas
cette expression de « cœur brisé », il utiliserait d'autres
mots. Il privilégierait des émotions teintées de colère,
tout en tenant bien serré autour de lui ce drap blanc
qu'il ne quitte jamais. Mais le journaliste est déjà
loin. Il sifflote dans son bureau et tape frénétique-
ment sur son clavier. Il ne se rend pas compte que ses

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nos richesses

sifflotements agacent ses collègues qui échangent des


regards entendus.

Rue Hamani, ex-rue Charras, la lumière grise du


soleil d'hiver peine à éclairer la rue. Les commerçants
ouvrent leurs magasins en prenant leur temps, rien ne
presse. Boutique de lingerie, épicerie, restaurant, bou-
cherie, salon de coiffure, pizzeria, café… Nous saluons
Abdallah d'un signe de tête ou d'une légère pression
sur le bras. Nous savons ce qu'il ressent. Qui n'a pas
vécu un dernier jour, ici ? Des enfants traversent la rue
sans respecter les passages piétons récemment
repeints, peu soucieux des conducteurs de grosses voi-
tures françaises, allemandes, japonaises – défilé inter-
national –, qui klaxonnent. Les lycéens portent des
sacs à dos tagués par les copains, fument, flirtent. Les
petits garçons sont vêtus de blouses bleues boutonnées
jusqu'au cou et les petites filles de tabliers roses. Ils
crient, s'interpellent, rient, chuchotent. Un écolier
bouscule Abdallah, bredouille des excuses en levant
bien haut la tête pour tenter de croiser le regard de cet
homme si grand, avant de filer vers sa sœur aînée qui
lui hurle de se dépêcher s'il ne veut pas une claque.
« Vous êtes de sales morveux », vocifère une femme
à la grosse tête et aux cheveux attachés à la va-vite sur
la nuque. Équipée d'un balai et d'un seau d'eau grise
à l'odeur chimique, elle frotte le trottoir. L'un des

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nos richesses

enfants lui fait un bras d'honneur. « Tu vas voir »,


répond-elle et vlan, elle lui balance son seau d'eau sale.
L'enfant tente de l'éviter mais le bas de son pantalon
en toile beige est tout de même éclaboussé. Il clame,
menaçant : « Je le répéterai à ma mère ! », et s'enfuit en
direction de l'école. La rue est de nouveau calme,
étrangement sombre. Les commerçants scrutent le
ciel, anxieux. Nous ne sommes pas habitués à
l'absence de soleil. « L'hiver sera dur, il emportera
beaucoup de miséreux avec lui », affirme Moussa, le
gérant de la pizzeria, voisin des Vraies Richesses. Il est
connu dans tout le quartier pour sa générosité et sa
tache de naissance en forme de continent africain sur
le visage.

Appuyé sur sa canne, Abdallah pense que c'est le


premier matin depuis vingt ans où Moussa ne le rejoin-
dra pas avec un café noir. Abdallah lui a toujours inter-
dit l'accès aux Vraies Richesses avec une boisson, effrayé
à l'idée qu'il puisse tacher les livres. Il sait qu'en fin de
journée une petite fille accompagnée de sa mère viendra
choisir des livres pour la semaine. Jupe rose, gilet blanc,
chaussures vernies, une couette sur le côté. Elle trouvera
porte close.
Avant, nous pouvions apercevoir Abdallah, à travers
la vitrine éclatante de propreté, s'affairant, se battant
contre des fourmis rouges. Parfois, des adolescents du

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nos richesses

quartier attendaient qu'il ait le dos tourné pour lui


chaparder des livres, mettant le bazar dans son range-
ment. Il laissait faire, déclarant à Moussa en haussant
les épaules : « Bah, si ça leur permet de lire, ces
gamins… » Son ami savait que les jeunes revendaient
les livres sur un marché aux alentours mais n'osait pas
en parler à Abdallah.

Dans le quartier, nous aimons bien ce vieil homme


solitaire. Que pouvons-nous raconter sur lui ? Nous
ignorons son âge. Il ne le sait pas lui-même. Il est
présumé né. Lorsque Abdallah est venu au monde,
son père était en France où il travaillait comme
ouvrier dans une usine du Nord. Personne n'est allé
déclarer sa naissance. Depuis, le libraire trimballe des
papiers avec « présumé né » en guise de date d'anni-
versaire. Son âge, on le devine à sa canne, à ses mains
qui tremblent plus qu'avant, à sa manière de tendre
l'oreille, à sa voix qui est devenue plus forte.
Sa femme est morte, pendant la décennie noire,
juste avant l'arrivée d'Abdallah rue Hamani. Quand ?
Où ? Nul ne peut répondre à ces questions. Il n'est pas
d'usage, ici, d'interroger un homme sur sa femme
qu'elle soit vivante ou morte, belle ou laide, aimée ou
haïe, voilée ou non. À notre connaissance, il n'a qu'un
enfant, une fille qui s'est mariée en Kabylie.

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nos richesses

Quand Abdallah a commencé à travailler aux


Vraies Richesses, nous avons mesuré pour lui la librai-
rie : sept mètres de largeur sur quatre de longueur.
Il s'amusait à tendre les bras et disait qu'il pouvait
presque toucher les murs. À l'étage, auquel on accé-
dait grâce à un escalier raide, il a installé un matelas
de fortune et deux couvertures bien chaudes car les
lieux n'ont jamais été chauffés. Il a aussi fait l'acquisi-
tion d'un réchaud électrique, d'un minuscule réfri-
gérateur et d'une lampe d'appoint. Il faisait ses
ablutions et lavait ses vêtements dans le cabinet de
toilette de la librairie.
Avant, il avait travaillé dans l'annexe d'une mairie
où il était chargé de tamponner des papiers. Il y avait
toutes sortes de documents sur lesquels il lui fallait
apposer un cachet, toute la journée. Heureusement,
les gens l'appréciaient et prenaient le temps de discuter
avec lui. En 1997, après le décès de sa femme, il a été
muté à sa demande dans cette librairie et on lui a remis
un courrier lui indiquant qu'il n'en bougerait pas jus-
qu'à sa retraite. Qui finit par arriver. Mais on l'avait
oublié là. Personne ne vint le remplacer. Incapable
d'abandonner les lieux et n'ayant ni projet ni endroit
où aller, il est resté sans se plaindre ni rien dire à
personne.
Voilà tout ce que nous savons sur cet homme.

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nos richesses

Et un jour, les premiers courriers officiels sont


arrivés, l'informant de la vente du local du 2 bis rue
Hamani au profit d'un industriel et de la fermeture
prochaine des Vraies Richesses. Il a pensé naïvement
pouvoir convaincre les représentants de l'État de
l'importance de maintenir ce lieu ouvert. Il a télé-
phoné au ministère de la Culture mais personne ne
lui a répondu. Le numéro de téléphone était occupé
en permanence et il n'y avait pas moyen de laisser un
message car le répondeur était saturé. Il s'est déplacé
pour entendre le gardien lui rire au nez. À la biblio-
thèque nationale, on l'écouta longuement avant de
le raccompagner à la porte sans un mot, sans une
promesse. Lorsque le nouveau propriétaire est venu
visiter Les Vraies Richesses, Abdallah lui a demandé ce
qu'il comptait faire de la librairie. « La vider entière-
ment, virer ces vieilles étagères, repeindre les murs
pour permettre à l'un de mes neveux d'y vendre des
beignets. Il y aura tous les types de beignets pos-
sibles : au sucre, à la pomme, au chocolat. Nous
sommes proches de l'université, il y a un gros poten-
tiel. J'espère que vous serez l'un de nos premiers
clients. »
Nous avons accouru, alertés par les cris, pour trou-
ver le propriétaire en train de se relever et d'épousseter
son costume. Abdallah tonnait, en brandissant le

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nos richesses

poing, qu'il ne laisserait pas détruire la librairie


de Charlot. Le propriétaire a ricané : « C'est toi le
Charlot. » Il ne revint pas mais les courriers conti-
nuèrent d'affluer, rappelant à Abdallah qu'il devrait
bientôt s'en aller. Il les montrait aux jeunes avocats
du quartier, ceux qui, le midi, mangeaient des pizzas
de forme carrée dans le restaurant de Moussa. Ces
derniers secouaient la tête et tapotaient l'épaule du
libraire. « On ne peut rien contre l'État, tu le sais bien,
el hadj, et puis ce n'est pas une librairie, juste une
petite annexe de la Bibliothèque nationale. Tu recon-
nais toi-même que personne n'y vient. Combien as-tu
d'adhérents ? Deux ou trois, n'est-ce pas ? Pourquoi
veux-tu te battre pour si peu ? Tu es vieux, aban-
donne. Laisse-les prendre ce minuscule local, tu ne peux
pas t'y opposer », affirmaient-ils. « Alors, ils peuvent
tout vendre ? Une librairie aujourd'hui, un hôpital
demain ? Et moi, je dois juste me taire ? » Les jeunes
avocats, mal à l'aise, ne répondaient pas et se conten-
taient de commander une autre pizza accompagnée
d'une limonade.

La veille de la fermeture, Abdallah a fait un malaise.


Son cœur battait fort et semblait prêt à sortir de
son torse, c'était certain. L'homme a réussi à ouvrir
la porte de la librairie avant de tomber sur le seuil. Il
avait un voile devant les yeux. Il a entendu des bruits

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nos richesses

de pas qui couraient. Des pas qui s'éloignaient.


D'autres qui s'approchaient. Il pensa à la casserole
d'eau qui se mettrait bientôt à frémir à l'étage. Il a levé
les yeux vers la grande photo du créateur des lieux
accrochée au plafond, Edmond Charlot. Abdallah s'est
imaginé être en train de mourir. Des enfants l'entou-
raient et, à en juger par la lueur tremblotante dans
leurs yeux, eux aussi pensaient la même chose.
Moussa n'avait pas le téléphone, il s'était toujours
méfié de la technologie. Quand il a entendu des cris,
il a posé la cafetière chaude sur la table sans se préoc-
cuper de la trace qu'elle laisserait sur la toile cirée. Il a
saisi sa canne et est sorti pour découvrir l'attroupe-
ment. L'ambulance n'arrivait pas assez vite. Des jeunes
du quartier ont porté Abdallah dans la fourgonnette de
l'épicier et l'ont conduit à l'hôpital. Ils retenaient
comme ils pouvaient ce vieux gardien des livres en
invoquant Dieu, le premier et le dernier vers qui on se
tourne ici. Abdallah ne réussissait pas à reprendre son
souffle. Il était agité par des convulsions et semblait
chercher de l'air, les yeux exorbités. La fourgonnette
bringuebalante filait à toute allure sur les routes
d'Alger, évitant les trous, les dos-d'âne et les chiens
errants. Le médecin a soigné le vieil homme comme
on le ferait d'un animal qu'on ne va pas tarder à piquer
et lui a conseillé de quitter Alger. « Cette ville a ses
propres règles, vous ne pouvez pas vous y opposer, cela

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