Les marchés publics au Maroc représentent un instrument juridique et économique central à
travers lequel l’État met en œuvre ses politiques et assure la satisfaction des besoins collectifs.
Ils mobilisent entre 15 et 20 % du PIB et atteignent annuellement des montants dépassant 160
milliards de dirhams, ce qui en fait l’un des leviers majeurs de la dépense publique, de la
croissance économique et du développement social. Ils constituent également un espace
privilégié d’activité pour les entreprises nationales, en particulier les petites et moyennes
entreprises, qui trouvent dans la commande publique une part essentielle de leur chiffre
d’affaires. De ce fait, la régulation des marchés publics ne se limite pas à une dimension
financière, elle engage aussi la confiance des citoyens, la transparence de l’action publique et
l’efficacité de l’administration dans l’utilisation des ressources de la collectivité.
L’évolution historique du cadre juridique démontre une dynamique continue de modernisation
et d’adaptation. Dès l’indépendance, le dahir du 6 août 1958 a introduit des règles modernes
inspirées du droit français pour encadrer les premières opérations de passation. Le décret du 19
mai 1965 a marqué l’autonomie progressive du droit des marchés publics en précisant les
conditions et formes de conclusion. Celui du 14 octobre 1976 a accompagné l’accroissement
des commandes publiques en redéfinissant les responsabilités des acteurs de la passation. La
fin des années 1990 a été marquée par une réforme substantielle avec le décret de 1998 qui a
renforcé la transparence et simplifié les procédures pour rapprocher le système marocain des
standards internationaux. Le décret du 5 février 2007 s’inscrivait dans la même logique, alors
que le décret du 20 mars 2013, pierre angulaire du dispositif actuel, a consacré les principes
constitutionnels de liberté d’accès, d’égalité de traitement, de mise en concurrence et de
transparence, en introduisant de nouvelles procédures comme les marchés conception-
réalisation, les enchères électroniques inversées, ou encore le renforcement du système de
qualification des opérateurs économiques. Enfin, le décret du 8 mars 2023 a consolidé ces
acquis en plaçant la digitalisation et la recherche de performance au cœur du système,
conformément aux recommandations internationales et aux impératifs de bonne gouvernance.
La définition des marchés publics s’est également clarifiée au fil des réformes. Alors que le
décret de 1976 se contentait d’une formule succincte, le Code de 2013, en son article 4, a établi
qu’il s’agit d’un contrat à titre onéreux conclu entre une personne publique – État, collectivité
territoriale ou établissement public – et une personne physique ou morale appelée entrepreneur,
fournisseur ou prestataire de services. Ce contrat est qualifié d’administratif et répond à des
éléments constitutifs essentiels : il doit être écrit, synallagmatique, commutatif et onéreux.
L’écrit constitue la pierre angulaire du système, car il matérialise l’accord de volonté et sert de
preuve en cas de litige, tout en garantissant la publicité et la transparence par l’obligation de
publier les appels d’offres. Même si la dématérialisation a été introduite par les articles 147 et
151 du Code à travers les enchères électroniques inversées, la valeur probante de l’écrit
électronique demeure limitée, ce qui montre que le système marocain progresse vers la
digitalisation tout en restant attaché à la sécurité juridique du support papier.
La nature synallagmatique du contrat illustre la réciprocité des obligations : le maître d’ouvrage
s’engage à rémunérer le prestataire qui, en contrepartie, exécute des travaux, fournit des biens
ou réalise des prestations de services. Ce caractère onéreux est une condition essentielle qui
distingue les marchés publics de toute prestation gratuite. En outre, la qualification
administrative du contrat repose sur la présence de clauses exorbitantes du droit commun, telles
que le pouvoir de modification unilatérale des conditions ou la faculté de résiliation unilatérale
par l’administration, qui confèrent à la personne publique une supériorité justifiée par la
protection de l’intérêt général. La jurisprudence marocaine a confirmé cette spécificité en
reconnaissant comme contrats administratifs certains bons de commande, dès lors qu’ils
comportent ou supposent de telles prérogatives. L’administration bénéficie également du
pouvoir d’approbation, condition de l’entrée en vigueur du contrat, ce qui montre que
l’équilibre contractuel demeure encadré par la primauté des règles de droit public.
Cette évolution traduit une volonté constante de concilier les impératifs de rigueur budgétaire,
de transparence et de performance avec les exigences de la concurrence et de l’ouverture
économique. Les réformes successives ont permis d’introduire des principes de gouvernance
moderne et d’aligner progressivement le système marocain sur les standards internationaux.
Toutefois, des défis persistent, en particulier l’accès des petites et moyennes entreprises aux
marchés publics, qui se heurtent encore à des obstacles liés à la complexité administrative, aux
exigences de qualification financière et à la concentration des marchés au profit d’opérateurs
établis. De plus, la digitalisation, bien qu’annoncée, nécessite encore des efforts de déploiement
et de reconnaissance juridique pour garantir son efficacité. La lutte contre la fraude, la
prévention de la corruption et l’intégration des principes du développement durable constituent
également des axes prioritaires pour renforcer la confiance dans la commande publique.
La recherche doctorale envisagée se propose d’analyser ce cadre juridique et institutionnel dans
toute sa profondeur historique, en mettant en lumière les apports et les limites des réformes, et
en confrontant le système marocain aux standards internationaux. Elle s’appuiera sur une
méthodologie combinant l’analyse juridique et doctrinale des textes, l’étude comparative avec
les normes internationales, et l’exploitation des données institutionnelles produites par la Cour
des comptes, la Trésorerie générale du Royaume et le ministère de l’Économie et des Finances.
Elle intégrera également une approche prospective, en réfléchissant aux améliorations
nécessaires pour renforcer l’efficacité, l’équité et la transparence des marchés publics.
La problématique centrale se résume dans l’interrogation suivante : dans quelle mesure le cadre
juridique et institutionnel des marchés publics au Maroc, à travers son évolution historique et
ses réformes successives, a-t-il permis d’assurer une transparence effective, une performance
accrue et un accès équitable pour l’ensemble des acteurs économiques, et quels sont les défis à
relever pour parachever sa modernisation ? Cette question principale peut être déclinée en
plusieurs sous-interrogations : le système actuel garantit-il réellement l’égalité d’accès et la
mise en concurrence ? Les innovations introduites par le décret de 2013 et consolidées par celui
de 2023 répondent-elles aux standards internationaux en matière de gouvernance publique ?
Les dispositifs de digitalisation et de dématérialisation peuvent-ils constituer une réponse
durable aux enjeux de transparence et d’efficacité ? Enfin, quels mécanismes institutionnels
restent à consolider pour assurer une participation effective des PME et une meilleure
valorisation des deniers publics ?
L’intérêt théorique de ce travail réside dans sa contribution à la compréhension d’un droit
administratif en constante évolution, marqué par la rencontre entre traditions nationales et
influences internationales. Son intérêt pratique se mesure par les recommandations qu’il pourra
formuler à destination des décideurs publics pour améliorer la gestion des marchés et renforcer
la gouvernance économique. La recherche s’articulera en deux grandes parties : la première
examinera l’évolution et le contenu juridique du droit des marchés publics marocains, en
retraçant son histoire et en détaillant ses sources et procédures ; la seconde analysera la
dimension institutionnelle et les enjeux contemporains, en étudiant le rôle des organes de
contrôle, les défis de transparence et d’inclusion, ainsi que les perspectives de digitalisation et
de durabilité.
Références bibliographiques :
I. Ouvrages généraux :
1. Richer Laurent, Droit des contrats administratifs, LGDJ, 5ème édition, 2006
II. Ouvrages spéciaux :
1. Emery Cyrille, Passer un marché public, le Moniteur, 2ème édition, Paris,
2004
2. Mohamed Nabih, Droit des marchés publics : Aspects juridiques,
financiers et contentieux, Crossmedia Communication, Maroc, 2022.
III Textes législatifs :
- Décret n° n° 2-22-431 du 15 chaabane 1444 (8 mars 2023) relatif aux marchés publics
- Arrêté du ministre délégué auprès de la ministre de l’économie et des finances, chargé du
budget n° 1692-23 du 4 hija 1444 (23 juin 2023) relatif à la dématérialisation des procédures,
des documents et des pièces relatifs aux marchés publics
- Dahir n° 1-14-192 du 24-12-2014 portant promulgation de la loi n° 86-12 relative aux contrats
de partenariat public-privé. B.O. n° 6332 du 05-02-2015.
- Décret n° 2-15-45 du 13-05-2015 pris pour l’application de la loi n° 86-12 relative aux contrats
de partenariat public-privé. B.O. n° 6366 du 04-06-2015.
- Décret n° 2-01-2332 du 04-06-2002 approuvant le cahier des clauses administratives générales
applicables aux marchés de services portant sur les prestations d’études et de maîtrise d’œuvre
passés pour le compte de l’Etat. B.O. n° 5010 du 06-06-2002.
- Rectificatif du décret n° 2-01-2332 du 4 juin 2002 approuvant le cahier des clauses
administratives générales applicables aux marchés de services portant sur les prestations
d’études et de maîtrise d’œuvre passés pour le compte de l’Etat). B.O. n° 5040 du 19-09-2002.
- Arrêté n° 3574-13 du 10-12-2013 fixant les cahiers des prescriptions communes applicables
aux marchés des régions, des préfectures, des provinces et des communes. B.O. n° 6214 du 19-
12-2013.
- Arrêté du ministre de l’intérieur n° 3573-13 du 10-12-2013 fixant les cahiers des clauses
administratives générales applicables aux marchés des régions, des préfectures, des provinces
et des communes. B.O. n° 6214 du 19-12-2013.
- Arrêté n° 1485-14 du 25-04-2014 fixant les cahiers des clauses administratives générales
applicables aux marchés des régions, des préfectures, des provinces et des communes. B.O. n°
6269 du 30-06-2014.
- Décret n° 2-14-394 du 13-05-2016 approuvant le cahier des clauses administratives générales
applicables aux marchés de travaux. B.O. n° 6470 du 02-06-2016.
- Décret n° 2-16-344 du 22-07-2016 fixant les délais de paiement et les intérêts moratoires
relatifs aux commandes publiques. B.O. n° 6488 du 02-06-2016.
- Arrêté n° 3155-14 du 30-09-2014 fixant la nomenclature des pièces justificatives des
propositions d’engagement et de paiement des dépenses de l’Etat. B.O. n° 6332 du 05-02-2015.
- Décret n° 2-14-272 du 14-05-2014 relatif aux avances en matière de marchés publics. B.O.
n°6262 du 05-06-2014.
- Décret n° 2-98-984 du 22-03-1999 instituant, pour la passation de certains marchés de services
pour le compte de l’Etat, un système d’agrément des personnes physiques ou morales exécutant
des prestations d’études et de maîtrise d’œuvre. B.O. n° 4678 du 01-04-1999.
- Décret n° 2-01-437 du 19-09-2001 instituant, pour la passation des marchés pour le compte
de l’Etat, un système de qualification et de classification des laboratoires de bâtiment et de
travaux publics. B.O. n° 4962 du 20-12-2001.
- Arrêté du Chef du gouvernement n° 3-205-14 du 9 juin 2014 fixant les règles et les conditions
de révision des prix des marchés publics. B.O. n° 6266 du 19-06-2014.
- Dahir n° 1-15-05 du 19-02-2015 portant exécution de la loi 112-13 relative au nantissement
des marchés publics. B.O. n° 6344 du 19 mars 2015.
- Décret n° 2-14-867 du 21 septembre 2015 relatif à la Commission nationale de la commande
publique. B.O. n° 6400 du 01-10-2015.