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PASSAGÈRES DE NUIT

DE LA MÊME AUTRICE
CHEZ SABINE WESPIESER ÉDITEUR

LA COULEUR DE L’AUBE
roman, 2008 (prix RFO 2009)
FAILLES
récit, 2010
GUILLAUME ET NATHALIE
roman, 2013 ; Points, 2014
BAIN DE LUNE
roman, 2014 (prix Femina 2014) ; Points, 2015
DOUCES DÉROUTES
roman, 2018 ; Points, 2019
L’OISEAU PARKER DANS LA NUIT
nouvelles, 2019 ; Points, 2020
DANS LA MAISON DU PÈRE
roman, réédition 2025
PASSAGÈRES DE NUIT
roman, 2025
(bibliographie complète à la fin du volume)
YANICK LAHENS

PASSAGÈRES DE NUIT
roman

SABINE WESPIESER ÉDITEUR


13, RUE DE L’ABBÉ-GRÉGOIRE, PARIS VI
2025
Le lecteur trouvera en fin d’ouvrage un glossaire
donnant la définition des mots créoles en italique et non explicités dans le texte.

© Sabine Wespieser éditeur, 2025


Pour mon aïeule, Régina Jean-Baptiste.
Silencieuse. Totem puissant, partie trop tôt.
Sans m’avoir dit…
J’ai traversé ton absence, à pas lents,
des années durant.

Pour ma bisaïeule, Élizabeth Jacob,


arrivée de La Nouvelle-Orléans,
nimbée de ses secrets et de ses mystères.

Je vous ai inventées sur les sentiers du songe,


imaginant aussi toutes ces femmes
qui vous ont précédées,
celle qui vous ont entourées :
visages clair-obscur qui contemplaient les arbres,
les eaux, les chrétiens-vivants, les bêtes et les Esprits.
Première partie
L’organisation des négresses et des mulâtresses, propre au
climat de Saint-Domingue, y jouit de toute la perfection que
la nature accorde à leur espèce, tandis que celle des blanches s’y
altère en très peu de temps. On ne sera plus étonné d’apprendre
que le goût des Européens […] dicte leur préférence pour les
femmes de couleur. Impudiques, sans honte, elles ont acquis sans
peine une supériorité décidée dans le libertinage ; et les blanches,
souvent délaissées, se vengent ailleurs de leurs rivales.
Justin Girod-Chantrans
Voyage d’un Suisse dans différentes colonies d’Amérique

… ma grand-mère, pour éviter de se faire mutiler outre-


mesure par le planteur et sa suite, doit se créoliser. Son arme
usuelle demeure sa complaisance feinte et son silence ambigu,
sa conduite prête sans cesse à des interprétations contradictoires.
Jean Casimir
Latinité en question
Prologue

À la veille de partir, me voilà rassemblant mes


naissances. Voulant faire tenir en une seule coulée
mes vies dispersées, résolues, à vif. Trois fois des dés
lancés au hasard m’ont dessiné autant de chemins
sans sources, sans puits, que des tracés gorgés d’eau.
Le hasard peut s’avérer un gouffre abyssal ou une
avancée dans un ciel inconnu. Avancée éblouissante,
insoupçonnée. Il faut tout traverser. Tout prendre.
Le gouffre et le ciel. J’ai tout traversé. J’ai tout pris.
Je suis venue au monde à la tombée de la nuit, au
cœur du quartier du Nouveau Marigny, à La Nouvelle-
Orléans, dans une demeure achetée en partie par mon
père, Jean-Baptiste Duquette, un créole louisianais.
Un matin de l’an 1803, Florette Dubreuil, ma grand-
mère maternelle, est arrivée de l’île de Saint-Domingue
en proie aux flammes. Au premier coup d’œil, on aurait
pu ne pas croire affranchie cette négresse d’ébène pur.
Mais sa jupe de crinoline jaune soleil et son corsage
14   

de soie à larges manches, couleur azur tranchant


vivement sur son visage, ne laissaient aucun doute sur
son statut. Florette Dubreuil tenait d’une poigne ferme
Camille Dubreuil, ma mère, une petite mulâtresse
de cinq ans. Ce voyage avait été arrangé par Prosper
Verdun-Dubuisson, ancien maître de Florette Dubreuil
et père de Camille. Prosper Verdun-Dubuisson avait
posé un pied courroucé et tremblant à La Nouvelle-
Orléans une semaine plus tôt, fuyant, avec sa femme
et ses deux fils, un pays tout entier soumis à l’épreuve
du feu. Soulagé d’avoir échappé aux tueries perpétrées
par ceux dont lui et les siens avaient, durant trois siècles,
broyé l’âme et les os, Prosper Verdun-Dubuisson était
pourtant déterminé à faire couler à nouveau du sang.
De la canne, de l’indigo ou du coton, qu’importe,
pourvu qu’il en tirât des écus !
Dans mon enfance, j’ai souvent entendu grand-
mère dire, tout en prenant appui sur sa canne et
en penchant légèrement la tête en arrière, que jamais
elle ne jouirait du repos d’un lac. Qu’elle avait laissé
une île à commotions et catastrophes et traversé la mer
pour une ville bouillonnante constamment menacée
par les eaux. Dans cette ville aux peuples remuants,
aux viscères mouvantes, qu’est La Nouvelle-Orléans,
elle avait traversé d’autres remous, houles, inondations
premire partie ( prologue ) 15

et tempêtes pour devenir cette négresse affranchie


et aisée. Florette Dubreuil avait su se tirer d’affaire
entre les créoles nés en Louisiane, propriétaires des
plantations ou des bâtisses de la ville, tout comme
l’étaient quelques affranchis, les Blancs fraîchement
débarqués de Saint-Domingue ou refoulés de Cuba,
les esclaves de tous ces maîtres, les Amérindiens
Natchez, Apalaches et Houmas, les Acadiens, la cohorte
d’aventuriers, pirates et contrebandiers, arrivés de toute
l’Europe, et les quelques Noirs libres, tout aussi
avides d’aventures que les premiers. Quand, certains
soirs, nous étions réunies autour d’elle, à la cuisine,
son lieu préféré, grand-mère sortait une poignée de
cacahuètes des poches de son tablier et, à mesure
qu’elle les faisait craquer sous ses dents, elle égrenait
sans fin des anecdotes tout aussi croustillantes.
Ses lents pas me réveillaient quelquefois la nuit
et je me disais qu’elle traînait peut-être une vie trop
lourde. Lourde de combats, d’échecs et de victoires.
Parce que, dans cette guerre sans trêve qu’a été sa vie,
les victoires étaient aussi difficiles à porter que les
défaites et ne pouvaient tenir lieu de haltes. Elle allumait
une unique bougie et, entre la flamme vacillante et
les ombres alentour, elle fredonnait une incantation
qui partait de son ventre, s’enroulait jusqu’à sa gorge
16   

dans une plainte qui avait emporté sur son passage


tourments et souffrances et finissait par l’alléger.
Elle regagnait sa chambre d’un pas plus alerte et
je m’endormais toujours aussi intriguée, mais rassurée.
J’avais tout juste sept ans quand grand-mère me
confia dans un créole dont je ne comprenais pas
toujours le sens : « Mwen gen yon jipon sèt koulè sou mwen,
mwen pa jan m retire l, je porte un jupon de sept couleurs,
je ne l’enlève jamais. » J’écarquillai si grand les yeux
en me penchant pour examiner les dessous de sa jupe
qu’elle ajouta avec un sourire malicieux : « Ou paka
wè l, tu ne peux pas le voir. » Cette incapacité dont
j’étais frappée excitait ma curiosité et grand-mère
jouait habilement et à dessein de ma faim de savoir.
Longtemps, je l’ai imaginée agitant un pan coloré de
ce jupon selon l’obstacle qui se présentait, traversant
toutes les épreuves, même l’incendie de l’enfer, et
en sortir non point indemne, mais plus vaillante, l’âme
façonnée à mesure par le feu. Cette maison était
un royaume durement conquis. Avec ses lois, sa langue
et ses usages. Elle en était la souveraine. Malgré
l’insistance de père à vouloir faire de l’achat de notre
maison un point d’honneur, il n’en avait payé qu’une
partie. L’atelier de modiste de grand-mère à Tremé,
comme ses activités de guérisseuse, lui avait rapporté
premire partie ( prologue ) 17

assez d’argent pour être cette négresse accomplie,


capable de posséder une maison au Nouveau Marigny et
d’avoir une domestique nommée Antonine à son service.
Grand-mère me disait souvent : « Élizabeth ! Ma petite-
fille, pitit mwen, par la grâce de Dieu, je ne suis pas seule,
je ne suis pas seule », et quelquefois elle parlait à haute
et intelligible voix à Ifelowa et Ayomida, ses ancêtres,
et surtout à Ogou Badagri et à Ayizan, sa maîtresse-tête,
consolatrice et conseillère, la plus ancienne des divinités
arrivées dans la Caraïbe avec les premiers Fons, une
bougie allumée pour chacune. Et moi je me promenais
dans les grands espaces de son regard, guettant ces
femmes invisibles et si puissantes et Badagri, le grand
guérisseur comme elle l’appelait. J’aimais ce que j’avais
d’abord pris pour un grain de folie, sa ténacité,
ses secrets. J’aurais voulu pourtant que quelquefois
elle renonce à cette force qui me rassurait tant. Qu’elle
abatte les remparts, fasse sauter les digues et me noie
dans sa tendresse, au creux de ses bras. Mais l’amour
de grand-mère se tenait derrière des murailles forti-
fiées. Elle y régnait et c’était, chez elle, un labeur de
tous les instants, une besogne sans répit aucun.
Ma mère, la fillette de cinq ans devenue femme,
s’était mise en plaçage avec mon père, Jean-Baptiste
Duquette, héritier d’une plantation à Darrow, à
18   

quelques kilomètres de La Nouvelle-Orléans. À la mort


de son épouse et malgré les demandes répétées de
mon père, mère refusa de devenir sa femme légitime.
À grand-mère qui lui demandait quelquefois, avec
le ton de celle qui n’y attachait pas trop d’importance,
les raisons de cet entêtement, elle répondait avec
un détachement égal au sien : « Je n’épouserai pas le veuf
de madame Duquette. Je ne veux pas prendre sa place.
Je veux garder la mienne. » Toute sa vie, mère est restée
sur ses gardes, joyeuse, insoumise, bien au centre de
cette place choisie, conquise. Elle tenait de grand-mère
cette manière de tenir ferme sur ses deux jambes
contre vents et marées. Je me suis longtemps demandé
quel pouvoir lui procurait ce statut de la main gauche.
Moi, j’aimais ce père d’occasion, qui faisait de chaque
visite, de chaque séjour chez nous, une fête et mettait
fin à ses conversations, ses parties de cartes ou ses
apartés avec ma mère, cette femme attentionnée, vive
et sereine, comme s’il avait réussi une mise à l’épreuve,
comme s’il avait remporté un trophée. Père aimait
fondre dans sa bouche et mourir dans son ventre dans
le parfum des citronniers de la cour arrière et le vertige
des profondeurs-nuit. Père avait compris que la joie de
mère couvait une absence. Qu’il y avait en elle une terre
qui appelait quelque chose que mère ignorait elle-même,
premire partie ( prologue ) 19

qui était tout aussi étranger à lui-même. Il avait un jour


misé sa vie sur cette terre-là, sur leur ignorance com-
mune. Il m’a fallu grandir, trébucher, me relever et
beaucoup vivre pour faire face à ma propre part
d’imprévisible et d’irrésolu.
Dans cette maison où seule la vaillance était de mise,
mère savait souvent abdiquer, ne plus livrer combat et
entraîner Sarah-Jane et moi dans le petit jardin à l’arrière
de la maison, non loin des herbes médicinales plantées
par grand-mère sous la dictée de Badagri ou sous
le palmiste nain, l’arbre reposoir d’Ayizan, ou s’allonger
à côté de nous sur notre grand lit pour de longs fous
rires. Pour rien. Pour des mots légers comme une paille
dans la main du vent ou des mots-pierres, pour les rares
choses graves et lourdes de nos jeunes vies. Nous nous
entremêlions les unes aux autres. Dans ces moments-
là, mère déversait sur nous, ses enfants, une houle
impétueuse trop souvent retenue entre ces murs et qui
nous entraînait très loin dans les eaux de l’amour.
Mais on ne naît pas qu’une fois. À seize ans, j’étais
devenue une adolescente qui, contrairement à ma sœur
aînée, la sage Sarah-Jane, n’en faisait qu’à sa tête.
Il m’arrivait d’être silencieuse, d’écouter avec une atten-
tion soutenue et de parler peu. Sauf à moi-même.
Je me parlais sans entraves. Souvent. Très souvent.
20   

Et aux autres, juste quand c’était indispensable. À cause


de ce silence, grand-mère et mère ont cru que je
pouvais voir les Esprits. Moi, je ne faisais que poser
mes pas dans les rêves de grand-mère et la suivre à
la trace dans ses chemins mystérieux. Puis grand-mère
m’apprit les secrets des plantes. Trois années de suite.
Avec l’aide d’Antonine, son assistante, sa servante et
sa confidente.
Grand-mère m’a emmenée un après-midi dans
le Vieux Carré rencontrer Rosaline Grand-Jean,
une prêtresse dont le rayonnement avait largement
précédé l’autorisation officielle de 1817 à pratiquer
le vaudou en Louisiane. Sarah-Jane avait refusé de
nous accompagner. Dès sa plus tendre enfance,
Sarah-Jane avait toujours pris à la lettre ce que les
sœurs lui avaient enseigné à l’école : un Dieu en
trois personnes, Marie enfantant mystérieusement
un fils du nom de Jésus, qui n’est pas celui de Joseph
son époux, mais celui de Dieu qu’elle n’a jamais vu.
Sarah-Jane avait déserté nos légendes pour celles-là,
légitimes et faisant foi. Elle ne voulait plus s’embar-
rasser des complications des vaincus, de ceux et celles
destinés comme nous à une défaite que nous nous
acharnions à refuser. L’épuisement l’avait gagnée rien
que de penser à un combat aussi long. Sarah-Jane voulait
premire partie ( prologue ) 21

se contenter d’un bonheur sage, convenu. Feindre


d’ignorer la table-autel où grand-mère disposait les objets
favoris d’Ayizan et de Badagri était un exercice déjà
éprouvant pour Sarah-Jane, se rendre chez une diablesse
incarnée en la personne de Rosaline Grand-Jean était
au-dessus de ses forces.
Je suis née une deuxième fois dans cette grande pièce,
chez Rosaline Grand-Jean. Ce jour-là, je commençai
avec mes anges et moi-même une conversation infinie.
Et que dire de ce départ sur un bateau vers une
terre pas très étrangère. Je l’avais tant de fois dessinée
dans ma tête. Vers Haïti, île de naissance de ma grand-
mère maternelle, dont je rêvais la nuit. Saint-Domingue
française était devenue Haïti, « terre de montagnes ».
Ce fut ma troisième et dernière naissance. Je m’étais
mise à vouloir un avenir à moi. Dans ce lieu. De toutes
mes forces. Ce départ était d’abord un rêve. Puis, à
dix-huit ans, j’ai commis un acte terrible. Et, depuis,
il m’arrivait de regarder mes mains rougies de sang,
à croire qu’elles n’étaient plus miennes. Je devais
quitter au plus vite La Nouvelle-Orléans. Ce rêve
devint une fuite. Je suis aussi partie sur ce bateau
pour me déprendre. Pour être seule. Infiniment seule.
Cette déprise, ce rêve et cette fuite n’ont plus fait qu’un.
Confondus dans un seul et même mouvement.
22   

Mes pensées étaient de grandes vagabondes aux


yeux songeurs, aux jambes démesurément longues.
Je ne voulais renoncer à rien. Je voulais tout, la force
de grand-mère, l’amour de mère, la mélancolie de
Sarah-Jane. Mère, grand-mère et Sarah-Jane, j’ai emporté
dans mon voyage vos vies enfouies dans ma chair,
mon sang, mes muscles, bagages intimes et jusqu’à
vos blessures muettes telles des ondes invisibles.
Et toi, père, le magicien des jours heureux ! Je suis
née une troisième fois dans une autre terre, amassant
les morceaux brisés de vos vies, arrachant la mienne
des halliers qui lui ont fait des blessures-soleils. Je vous
aime. Je ne regrette rien.
1

Prétextant avoir oublié mon châle brodé de Chine à


l’atelier de mère, je lui annonçai que j’allais y retourner
pour le récupérer.
« Tu sais bien que je vais le réparer pour le porter
au concert de l’école de sœur Marthe Fontier.
– Mais tu as vu le temps qu’il fait dehors ? Cela fait
deux jours qu’il nous tombe des trombes d’eau.
– Oui, mais les eaux ont commencé à baisser et
je serai prudente. »
De l’autre bout de la pièce, j’ai entendu la voix
un peu chevrotante de grand-mère.
« Allez, elle est assez grande pour se débrouiller. »
Et d’ajouter à haute voix :
« Bien que tu sois instruite et éduquée et que tu
pourrais passer pour une Blanche, n’oublie pas ton
permis de circuler. As-tu mis ton tignon ? Tu restes
et demeures une femme de couleur. Même sous
cette pluie battante, il se trouvera un officier assez sot
24   

qui voudra jouer à l’important pour te causer des


ennuis.
– Oui, grand-mère, bien sûr. »
Je savais qu’il m’avait suffi de prononcer le nom
de sœur Marthe Fontier pour obtenir la bénédiction
immédiate de grand-mère. Elle vénérait Dieu et les
saints autant qu’Ayizan, Ogou Badagri ou Loko et
manifestait envers les religieuses le respect dû à ceux
et celles qui osent braver les interdictions et contourner
les codes injustes. De race, de classe, de sexe.
Camille Dubreuil, ma mère, mulâtresse de son état,
avait pu, comme beaucoup d’autres enfants de couleur,
bénéficier grâce à ces religieuses d’une éducation dont
grand-mère était tellement fière. Quand ma mère,
adolescente, lui lisait les journaux de La Nouvelle-
Orléans ou d’ailleurs, mais surtout ceux rapportés
d’Haïti par des voyageurs de passage, elle la regardait
intensément comme pour mesurer le chemin parcouru.
C’est la reconnaissance envers les religieuses qui me
valut cette autorisation inespérée. Je me précipitai
dehors, un sac dissimulé sous mon écharpe, sans
attendre la réaction de mère.
Malgré les dernières levées dressées le long du
Mississippi, dans la partie sud du quartier, par les
propriétaires les années précédentes, les inondations
premire partie 25

causées par les fortes averses rendaient souvent les


rues impraticables. Nous habitions, Dieu merci, vers
la partie nord, non loin de Good Children Street, et
étions davantage à l’abri des conséquences désastreuses
des inondations. Mais nous savions tous qu’il fallait être
sur nos gardes avec toute montée des eaux. En cette fin
d’après-midi, les rares passants avançaient avec peine
dans cette ville bouche ouverte, cernée par les marais,
menacée par les eaux. Mais si les habitants s’étaient
habitués à ces extravagances de la nature, dans la famille
Dubreuil, nous avions depuis longtemps appris que
les catastrophes faisaient partie de la vie. Dans son
enfance, grand-mère avait miraculeusement survécu
aux sévices et affres de l’esclavage à Saint-Domingue,
aux trois tremblements de terre du Cap-Français en
mai 1793, aux incendies, aux cyclones et aux massacres
des guerres d’indépendance. Elle disait que le malheur
la suivait, mais qu’elle ne se retournait jamais pour
le regarder. Que jamais elle ne le ferait. Qu’elle avait
toujours avancé. Je ne me suis pas non plus retournée
ce jour-là… Trois fois, je m’étais lavée pour que mon
odeur ne soit pas reconnaissable. On ne sait jamais. Tant
de détails peuvent trahir en pareille circonstance. J’avais
subtilisé un couteau de cuisine que j’avais glissé dans
mon sac. Je me suis cachée une heure dans l’embrasure
26   

d’une porte cochère, épiant l’arrivée de cet homme que


j’avais l’intention de tuer. Et c’est en fixant un point
au loin que je l’ai vu avancer dans ma direction.
Une silhouette vacillant dans la nuit encombrée de
formes enchevêtrées. Il évitait les obstacles sur son
chemin en marchant très lentement. Comme beaucoup
d’hommes blancs créoles, il avait une maîtresse, femme
de couleur qui logeait dans le quartier. Il connaissait
donc bien cette rue qui menait au prochain pâté
d’immeubles chez sa maîtresse. En le voyant arriver,
j’ai posé un masque de carnaval sur le visage, changé
mon tignon pour un foulard couleur brun jaunâtre et
me suis revêtue d’une veste achetée quelques jours
avant au marché français. Je l’ai précédé de quelques
pas. Malgré mon châle épais, mes vêtements étaient
trempés, mes pieds mouillés, et je commençais à
frissonner légèrement, à peine visible dans l’obscurité.
Ma volonté tenait tête à toutes ces souffrances. J’ai
attendu qu’il soit tout près de moi pour saisir le couteau
des deux mains et le lui planter dans la poitrine.
À regarder ses yeux, je me suis rendu compte à quel
point il a dû être stupéfait de voir une ombre surgie
du noir crépuscule s’abattre sur lui. Ses yeux disaient
son étonnement et son désarroi, puis s’étaient retournés.
On eût dit qu’il se regardait de l’intérieur. Peut-être que
premire partie 27

toute sa vie s’était déroulée comme une suite d’images


fugaces. Il se demandait ahuri et râlant de douleur
qui pouvait être la personne qui lui avait planté cette
lame dans le corps. Il a tenté d’avancer en prenant
appui sur le mur de l’immeuble au pied duquel je lui
avais enfoncé la lame dans le flanc, mais, au bout de
quelques mètres, il est tombé sur le côté. Il a scruté
l’obscurité de ses yeux hagards et, se tenant la poitrine,
a regardé mon ombre s’effacer à mesure. Dans mon
dos j’ai entendu le cri de frayeur qui s’est échappé deux
fois de sa gorge. Mais je ne voulais pas me retourner.
Je l’ai laissé à sa stupéfaction, à sa douleur, à son
impuissance. Qu’il plie le genou ! Qu’il goûte enfin
à un événement qui lui fasse courber l’échine !
Qu’il tombe face contre boue ! Pour une fois que
les choses s’étaient retournées contre lui. Que les
choses ne s’étaient pas passées comme il l’avait voulu.
Une telle idée me gonflait le cœur, donnait une force
inouïe à mes jambes, tandis que mes bras semblaient
me soulever de terre. J’ai enlevé le sang de la lame
de mes mains dans une flaque d’eau. Mon cœur dans
la gorge, je fus en proie à une forme de répulsion,
qui est montée de ma poitrine et a rempli ma bouche
jusqu’à vouloir me suffoquer. Deux fois, j’ai craché
dans une grimace de stupeur et me suis essuyé les
28   

lèvres contre la manche de ma robe. Ce que j’ai craché,


ce fut une écume blanche. Allez comprendre ! J’ai repris
ma course en pensant à Ayizan, à Ifelowa, à Ayomida,
et à toutes les autres. Encore un peu et je me voyais
m’élever dans les airs comme une grande chouette.
La chaleur alourdissait l’air malgré la pluie.
Le haut de ma robe collait à ma peau. J’ai bien cru
que j’allais perdre le souffle. Aveugle, je fendais la
nuit et j’entendais plus distinctement que d’habitude
les cris des oiseaux en quête de partenaires trouer
le silence, les craquements des insectes et oisillons
dans les fourrés, où les prédateurs poursuivaient leur
proie. Je ne m’arrêtais pas. J’avançais. J’ai toujours
aimé l’idée d’avancer contre ce qui faisait obstacle.
J’ai toujours misé sur mes jambes. Des hommes et
des femmes des peuples de mon aïeule, Florette
Dubreuil, avaient allumé un à un les villages, les villes,
les forêts et les habitations, debout sur leurs jambes.
Ils avaient brûlé des choses qui étaient précieu-
ses aux yeux des femmes et des hommes de mon
aïeul Prosper Verdun-Dubuisson. Des choses que
ces femmes et ces hommes avaient accumulées avec
leur droit de fouetter, torturer, écarteler ceux et celles
qui un jour ont incendié les abords de cet enfer.
Ce soir, je suis dans la témérité aveugle de ceux et
premire partie 29

celles qui ont brûlé. Et j’appelle à l’aide ces inconnus


qui habitent mes pas.
Les images piaffaient dans ma tête à une telle allure
que je ne savais plus, de ces arbustes le long de la
rue ou de ces visions, lesquels étaient les plus vrais.
La chose était faite et n’était plus à faire. Même après
avoir couru très vite et très longtemps, je n’ai pas
éprouvé de remords. Légère comme l’innocence !
Aucun doute, aucun repentir ne couvait sous la fraîche
incandescence de l’acte. En passant devant la demeure
d’Hélène, mon amie la plus proche, j’ai vu Martial,
son frère, qui rentrait et qui s’est retourné. Il a allongé
le cou et a cligné des yeux pour observer cette
silhouette à travers la pluie qui lui mouillait le visage
et lui brouillait la vue. Mais je l’ai regardé à mon tour
derrière mon masque et je l’ai approché d’un pas
menaçant. Il a dû prendre peur, parce qu’il a fermé
avec précipitation la porte cochère. Je l’ai imaginé
le dos appuyé contre le bois et respirant bruyam-
ment, une main posée sur sa poitrine. Parce que,
à La Nouvelle-Orléans, aucune frontière n’est établie
entre les mondes visible et invisible : on y jette
des sorts, on y fait disparaître des vivants et on y
ranime des morts, qui longent les rues par temps
sombre. La peur de Martial a un instant ravivé
30   

ce sentiment de toute-puissance qui était le mien à


ce moment-là. Élizabeth ! Élizabeth ! répétais-je en
moi-même. Pour m’assurer qu’il s’agissait bien de moi,
Constance Marguerite Élizabeth Dubreuil, fille de
Camille Dubreuil et petite-fille de Florette Dubreuil.
2

En arrivant à la maison ce dimanche-là, père avait


le visage un peu grave. J’ai tout de suite pensé que cette
inquiétude dans son regard avait quelque chose à voir
avec mon acte de l’avant-veille. Il me fallait garder mon
émoi pour moi seule et ne rien laisser paraître. Il a ôté
sa veste, l’a tendue à mère, ainsi que son chapeau.
Et, tout en brandissant son journal d’un geste théâtral
au-dessus de la tête, il nous a annoncé d’une voix grave
que Maurice Parmentier n’était pas rentré chez lui
l’avant-veille. Mère, qui s’apprêtait à accrocher veste et
chapeau au portemanteau, s’est retournée vers lui :
« Mais quelle nouvelle tu nous annonces là ?
Qu’est-ce qui s’est passé ? »
Et grand-mère, de la cuisine, leur demanda de
parler plus fort. Au son de leurs voix, elle avait perçu
toute l’appréhension de père et l’étonnement de mère.
Grand-mère ne voulait rater aucun détail du récit que
père s’apprêtait à faire. Quelques secondes plus tard,
32   

elle abandonna ses fourneaux à Antonine, s’essuya les


mains dans son tablier et nous rejoignit dans la grande
pièce. Père raconta les faits en tapant un journal sur
la paume de sa main gauche.
« Sa maîtresse, ne le voyant pas arriver vendredi
soir, est allée à sa rencontre et l’a retrouvé inconscient,
gisant au sol, se vidant de son sang, mais Dieu merci
encore en vie. Il a été conduit à l’hôpital. Sa famille
ne l’a su que tard dans la nuit. Hier après-midi, sur son
lit d’hôpital, il ne se souvenait même plus de ce qui
lui était arrivé. Il a comme perdu ses sens et divaguait. »
Et tendant le journal à mère il ajouta :
« Le Courrier de la Louisiane en parle ce matin. »
Cette nouvelle avait fait resurgir un événement que
je croyais révolu, accompli et qui n’était plus à faire.
Derrière mes prunelles, les images se mirent à défiler
lentement. Toujours les mêmes : la pluie, le sang et
le jour dévoré par les ombres. Curieusement, j’étais à
la fois soulagée de savoir que Maurice Parmentier n’était
pas mort, tout en regrettant que mon acte demeurât
inachevé, inaccompli. Je repassai le fil des événements
qui m’avaient conduite à cette volonté de tuer jusqu’à
passer à l’acte. Mais Maurice Parmentier n’avait pas
succombé à sa blessure et je ne me sentais plus à
la hauteur de cette opiniâtreté-là, celle de tenter de tuer
premire partie 33

à nouveau. Toute mon ardeur avait tenu une fois dans


mes deux mains jointes et s’était déversée par cette
lame que j’avais enfoncée dans la poitrine de Maurice
Parmentier. La décision de partir s’imposa d’emblée
à moi. J’étais soulagée à la fois que cet homme ait
survécu et de savoir qu’une telle décision me permettrait
d’échapper à un scandale, une condamnation publique.
Il me fallait partir. Partir vers le seul lieu qui me revenait
dans mes rêves, le pays de naissance de grand-mère.
Je devais au plus vite lui en faire part ainsi qu’à ma
mère. Et tout leur dire. Tout.
Ma mère ne sembla pas émue par l’annonce de mon
père. Grand-mère non plus. Elles ont toutes les deux
répondu d’un « An hannnnn ? » d’étonnement, mais
non point de compassion. Et pour cause. Maurice
Parmentier, ami de mon père, tentait depuis quelque
temps de le faire chanter. Père le leur avait caché ou
peut-être ne voulait-il pas se l’avouer à lui-même.
Mais elles l’avaient appris par l’une de leurs clientes,
plus bavarde et moins scrupuleuse que les autres.
Depuis la mort de mon grand-père paternel, père
traversait une passe difficile et Maurice Parmentier
faisait traîner les négociations pour conclure un prêt
que père avait sollicité. Tout compte fait, il voulait
acculer mon père et s’accaparer une partie de ses biens.
34   

Mon grand-père paternel portait en lui ce goût


d’anéantir et avait su faire toutes les choses pas
belles pour devenir riche. Il avait fait le métier de
ne croire en rien. Il vivait de ce qu’il prenait au monde.
De ce qu’il dévorait. Sans état d’âme aucun. Mon père
était un héritier. Il lui arrivait de s’arrêter pour sentir
le souffle du monde. Et ces pauses lui avaient fait
perdre la faim insatiable des loups. Il lui manquait cette
force pour assener les coups aux autres et encaisser
les leurs. À La Nouvelle-Orléans, la main-d’œuvre des
esclaves coûtait cher et les plantations étaient vulné-
rables à cause de toutes les intempéries de la région,
ouragans, sècheresses, inondations, sans compter
les rongeurs ou la variation des prix du sucre ou du
café sur les marchés internationaux. Père évoquait
souvent tous ces aléas et mère et grand-mère, habituées
aux combats d’un autre ordre et du monde d’en bas,
affichaient une ténacité à leur propre vie que je sentais
fléchir chez lui à mesure que le temps passait. Père
avait certes adouci la condition de vie des esclaves
sur la plantation. Cela, je le savais, mais un tel geste
ne changeait rien à son statut. J’ai mis des années à
comprendre que, en dépit de tout, père était un proprié-
taire d’esclaves et que nous étions des migrantes
clandestines, dans un même train où chacun gardait
premire partie 35

pourtant sa place. J’étais encore dans une ignorance,


une cécité sur le malheur renouvelé du monde. Sur la
capacité de ce malheur à tisser des liens inextricables
entre le cœur et la raison. À nicher la nuit dans ce
creux tout à l’intérieur. Toujours faire barrage à la nuit,
une torche tenue à bout de bras, serait-ce là la seule
mission ? La seule ?
Quand, durant l’hiver, mon père désertait la plan-
tation familiale de Darrow et séjournait dans sa
demeure du Vieux Carré, à La Nouvelle-Orléans,
il avait quelques fois invité Maurice Parmentier à
partager un repas sous notre toit à nous. Maurice
Parmentier n’avait pas tari d’éloges sur la qualité de
la cuisine de la maison, vantant le jambalaya unique
de grand-mère, comme les crevettes au mirliton ou les
pralines aux noix. Mais, à ses deux dernières visites,
nous avions eu le sentiment, nous les femmes de la
maison, qu’il se montrait soudainement fier et un
tantinet insolent. Depuis ces fameuses négociations
à cause des difficultés financières de père, je n’aimais
pas sa voix, son regard. Il ne pensait pas ce qu’il
disait, et moi, je ne croyais pas un seul mot qui sortait
de sa bouche. Et pour cause. Sur son visage, je pouvais
compter le nombre de vies qu’il avait broyées pour en
être là et il tentait d’ajouter mon père à sa liste macabre.
36   

Alors, je me suis appliquée à scruter cet homme,


mais à me faire aussi à ses regards insistants, à
ses yeux posés sur moi, à son sourire. C’est à ce
moment précis qu’il a commencé à m’examiner
comme une proie. Les déconvenues financières de
père m’avaient à ses yeux fait descendre quelques
marches dans l’échelle sociale. J’avais tout d’une prise
pour un chasseur : gazelle ou biche. De toute évidence,
femme, jeune, sang-mêlé et sans doute un vagin,
une bouche et deux seins de sauvage. Plus je me méfiais,
plus il guettait sa proie. À croire que ma méfiance
avait réveillé en lui ce mâle appétit de qui jouit à briser
une volonté, à plier une nuque, à enfoncer dans le bas
du ventre l’arme redoutable d’un sexe d’homme.
Un jour, père m’a demandé de porter au domicile
de Maurice Parmentier un pli important. Maurice
Parmentier lui-même avait suggéré que ce soit moi
qui le lui achemine, ne voulant pas confier un pli aussi
précieux à un coursier. J’avais accepté, me sentant
à même d’affronter cette arrogance attablée à nos
côtés. À mon arrivée, son majordome m’avait conduite
à son bureau. J’étais attendue. À peine la porte franchie,
Maurice Parmentier l’avait refermée derrière moi.
Et, dans un mouvement tout à fait brusque, inattendu,
il avait cherché ma bouche et tenté de défaire mon
premire partie 37

corsage. Je me suis débattue en me dirigeant vers la


porte. L’homme était aussi solide que moi récalcitrante.
Il a fait quelques pas pour se placer précisément
devant la porte et m’ôter toute possibilité de m’enfuir.
Il a défait son ceinturon et l’a enlevé d’un seul geste.
Le pantalon est tombé à ses chevilles. J’ai vu son
membre qui enflait doucement sous son caleçon
et sur son visage une mimique entre rire et colère.
Je ne savais plus s’il me menaçait de cette lanière
de cuir ou de cette arme qu’il allait brandir entre
ses cuisses ou des deux. Je me répétais en moi-même :
« Tu ne vas pas me voler ma première fois, tu ne
vas pas me voler ma première fois. » J’ai reculé et j’ai
saisi un énorme presse-papiers posé sur son bureau
pour lui fendre le crâne. Il m’a retenue de sa main
et m’a giflée de l’autre. Si un scandale éclatait, face
au pouvoir d’un propriétaire blanc, que pourrait peser
le témoignage d’une quarteronne, même affranchie
ou libre ? Cette pensée me traversa l’esprit tandis que
je le regardais droit dans les yeux. Peut-être est-ce
par pure appréhension d’un scandale inutile ou par
un reste d’amitié pour mon père qu’il s’en est tenu là.
Je ne sais pas.
« Tu as de la chance, d’être la fille de Jean-Baptiste
Duquette. »
38   

De retour à la maison, je n’en dis mot à personne.


Toute la nuit, j’ai rêvé à cette histoire, racontée
plusieurs fois par grand-mère, d’une esclave torturée
par sa maîtresse pour avoir cédé aux caprices de plus
puissant qu’elle, l’époux et maître de la plantation.
Sa maîtresse l’avait dénudée jusqu’à la taille et avait
enroulé son corsage de coton autour de ses hanches.
La rage avait durci la pointe de ses seins et la maî-
tresse les avait tordues comme pour les lui arracher.
Les narines de la jeune esclave frémissaient et l’épou-
vante pouvait se lire dans ses yeux. Mais aucun son
ne sortit de sa bouche. Elle avait déjà avalé sa peur
et faisait de la place pour la souffrance qui ne tarderait
pas à la saisir tout entière. Son dos de jais était
recouvert de cicatrices blanchâtres et encore puru-
lentes des corrections antérieures. De la main droite,
la maîtresse avait décroché du mur une cravache
faite de lanières de cuir tressées, de l’autre main elle
avait saisi le tissu enroulé à la taille de l’esclave et avait
abattu le fouet avec rage sur les cicatrices encore à vif
de son dos. Et elle avait fouetté, fouetté jusqu’à en
être épuisée, jusqu’à s’ensanglanter les mains. Car les
cris retenus de la pauvre femme lui semblaient un
nouvel avilissement, aussi terrible que les gémissements,
halètements et plaintes de son époux sur ce ventre noir
premire partie 39

qui le recevait. Sa nuit avait été pourrie. Elle voulait


entendre la jeune esclave hurler et supplier son pardon.
Pour toute réponse, celle-ci entama un chant venu
de loin. De très loin. Ce chant était d’une insoutenable
beauté. Une plainte qui montait, montait à mesure
de la souffrance dominée. Un air fredonné tout bas
comme un chant initiatique qui apprend aux enfants
perdus en forêt comment appeler leur mère dans une
langue secrète. La maîtresse reçut ce chant comme
un affront. Grand-mère nous a souvent raconté cette
histoire. Elle avait tout juste treize ans quand elle
avait assisté à cette scène et elle a su depuis à quoi
s’en tenir face à l’appétence des maîtres pour la chair
noire et son envers, la cruauté. Et j’ai compris ce
soir-là à quoi servaient les souvenirs d’une grand-mère
dans la Caraïbe américaine. À nous faire tenir debout
dans une épaisseur invisible, une durée longue, à tirer
les fils qui nous relient à des blessures anciennes cent fois
subies et cent fois traversées.
Un autre jour, sachant que mère et grand-mère
travaillaient à l’atelier et que Sarah-Jane était chez
les sœurs, Maurice Parmentier frappa à la porte. Il con-
naissait les habitudes de la maison et en avait déduit
qu’à cette heure, en ce jour, j’y serais seule. Quand
j’ouvris, j’ai tout de suite su à quoi m’en tenir. Avec
40   

un ricanement à peine contenu, il a glissé le pied


dans l’embrasure de la porte pour m’empêcher
de la fermer. Il a saisi mon poignet d’une main et
a allongé l’autre main pour toucher ma poitrine.
Je m’apprêtais à planter les dents dans cette main
quand Antonine, notre servante, que je pensais
absente, a surgi brusquement de la cuisine et mis fin
à cet assaut. S’était-elle doutée de quelque chose ?
Je ne sais pas.
« Faites entrer monsieur Parmentier. Offrez-lui des
pralines aux noix, mademoiselle Élizabeth. Je vais lui
préparer du café en attendant le retour de votre mère
et de votre grand-mère. »
Prétextant une grande fatigue, je me retirai dans
ma chambre sans regarder cet homme qui devait avoir
posé sur moi ses mêmes yeux affamés. Au départ
de monsieur Parmentier, j’entendis clairement sortir
de la poitrine d’Antonine une expression qui lui était
chère et qu’elle prolongea de façon démesurée cet
après-midi-là, « Anh ! Anh ». Expression qu’elle
employait toutes les fois qu’elle nous surprenait en
flagrant délit de désobéissance ou qu’elle s’apprêtait
à sévir contre tout contrevenant. Elle dit ensuite à haute
et intelligible voix en frappant quelque chose contre
la porte de la cuisine : « Wa gen tan konnen ! Ne t’avise
premire partie 41

surtout pas ! » Assez fort pour que je l’entende. Mais


jamais elle ne me mentionna l’incident, ni à ma mère
ni à ma grand-mère. Désormais cet incident était
le sien et elle en avait fait la cause d’une guerre silencieuse.
Dès ce jour, je me mis à rêver des nuits entières à
cet acte qui nous rendrait libres, père, moi et toutes
les autres. Et voilà que Maurice Parmentier n’était
pas mort. Puisqu’il était encore en vie, jamais je ne
cesserais de lui en vouloir. C’était à moi de partir.
C’était désormais mon départ qui nous libérerait.
Rien que d’y penser je me sentais déjà soulagée.

Père s’est assis à sa place habituelle et a réclamé son


verre de bourbon. Ma mère, qui aidait à la préparation
d’un jambalaya, avait quitté la cuisine pour s’asseoir
en face de lui un moment et mon père a souri comme
pour l’assurer qu’il allait bien. Il s’est retourné vers moi
en posant un baiser sur mon front :
« Tu es bien pensive, mon Élizabeth.
– Juste un peu fatiguée… Et impatiente de manger
surtout ! Je vais aider à la cuisine. »
M’emboîtant le pas, mère, qui avait fait tout
acheter pour la préparation du jambalaya au marché
de Pontchartrain, s’était emparée du couteau et avait
pressé des deux mains la lame sur les poivrons qu’elle
42   

coupait en lamelles presque égales. Avec un autre


couteau, je l’aidais à aller plus vite en préparant en autant
de fines lamelles les oignons et l’ail. Je l’ai taquinée en
lui disant d’aller rejoindre mon père au salon et j’ai
saisi les crevettes pour les nettoyer et les imprégner
d’un mélange de Cayenne, de poivre noir et de thym.
Antonine chauffa la cocotte et y ajouta de l’huile, l’ail,
l’oignon et le poivron vert, puis elle fit revenir l’andouille
et les crevettes dans leur mélange aromatisé. À peine
les crevettes avaient-elles pris cette couleur rose pastel
striée de rose plus foncé qu’elle ajouta le riz et le
bouillon et mit le tout à mijoter.
Nous sommes revenues à la grande salle. Père se
fit servir un deuxième verre de bourbon et, pris sans
doute d’une légère mélancolie, il a cru bon de nous
raconter la manière dont mon grand-père paternel,
que je n’avais jamais rencontré, avait fait fortune.
« Alors Sarah-Jane, Élizabeth, vous m’écoutez ? »
Je lui répondis d’une voix chantante, dans les aigus
de la joie, allégée d’un poids immense.
« Oui, qu’est-ce que tu vas encore nous raconter ?
– Quand Baptiste Duquette est arrivé à La Nouvelle-
Orléans… »
L’odeur arrivait déjà chaude et joyeuse de la cuisine.
Mère et grand-mère se servirent leur verre de bourbon
premire partie 43

du dimanche. Sarah-Jane et moi avions droit à une


gorgée, moi du verre de père et elle du verre de mère.
Le fumet et l’alcool nous mirent en appétit et d’une
humeur à tout accepter de père. Nous avions entendu
ces histoires par bribes, mais il voulait ce jour-là en
livrer un récit comme pour faire son propre examen
de conscience en notre présence.
Baptiste Duquette, son père, mon grand-père, je ne
l’avais aperçu qu’une fois au cours d’une promenade
sur les quais. Mère m’avait glissé son nom à l’oreille.
Jamais je n’avais vu sur un visage, inscrit avec une
telle évidence, le nombre de gens qu’un homme avait
dépouillés, le nombre de gens dont les souffrances,
les blessures ou la mort lui avaient rapporté des gains.
À le voir, j’ai tout de suite su que je ne l’aimais pas.
Que je ne l’aimerais jamais. J’ai vu la force du pionnier,
son appétit, sa rudesse aveugle qui écrase tout sur
son passage. Mais, dès l’adolescence de mon père,
tous ces crimes pour l’argent avaient déjà été commis.
Père a dû sentir la fatigue là où je n’ai vu que la brutalité
du monde. Les héritiers sont tout compte fait de deux
sortes. Ils ont l’arrogance de ceux qui, comme leur
père, n’ont que l’intelligence des affaires, ou le courage
étrange de celui que cette intelligence ne séduit pas,
ne convainc pas. De ces hommes-là, on dit qu’ils sont
44   

faibles. Qu’ils sont des perdants. Mais que perdent-ils


exactement et que gagnent les autres ? J’ai aimé père
pour cette faiblesse-là. Jamais je n’aurais supporté
de le voir humilié.
Cet après-midi-là, je m’en souviens comme si c’était
hier, nous avons mangé dans cette joie du présent,
sans passé, sans poids, sans nuit, et qui n’attend rien,
comme seule mère sait en créer. Mère est une fée et
je baigne dans l’innocence.
3

Entre les murs de cette maison, grand-mère et


moi avions quelquefois du mal à nous endormir.
Moi par faim du monde. Je n’étais jamais rassasiée.
Grand-mère, vigie, quant à elle, veillait, infatigable,
derrière les remparts. À croire que les fortifications
de ce royaume n’étaient pas encore assez solides.
Si mère les franchissait souvent pour éprouver sa
liberté, moi, je voulais les abattre une fois pour toutes
et me tenir debout au milieu des vents. Rêver à cette
unique place me tenait éveillée et curieuse. Moi, je
ne savais pas encore que, de grand-mère, je portais
inscrites en moi l’insomnie, la curiosité pour les gens,
pour les plantes, les rivières, les créatures mystérieuses,
comme pour contrer une connaissance très loin
enfouie en moi et que je savais inconsolable.
Au soir de sa vie, je crois que grand-mère avait
compris que ces hommes arrivés de l’autre côté de
l’océan, nos corps nus dans leurs cales, pour accomplir
46   

le travail d’extermination et de dévoration, nous ont


fait depuis un monde sans répit.
Je me suis épuisée à vouloir tenir une place mienne
dans la grande procession des humains.
Ce soir-là, je me suis mis une écharpe autour du
cou et me suis dirigée vers la cuisine pour y préparer
un lait chaud. Grand-mère a une foi inébranlable dans
les vertus de ce breuvage pour nous emmener douce-
ment vers le sommeil. Je me suis assoupie le bol posé
à mon côté. Une cascade enroulait les images dans
ses eaux. Je cherchais l’apaisement, l’oubli.
J’avais laissé un peu de lait sur le feu. Réveillée par
l’odeur du liquide qui avait brûlé et dont il ne restait
qu’un fond de casserole crémeux, grand-mère avait
éteint le feu et m’avait tapoté l’épaule.
« Que fais-tu là à cette heure, seule dans cette cuisine,
pitit mwen, mon enfant ?
– Je n’arrivais pas à m’endormir.
– Tu finiras par mettre le feu à cette maison. Je vais
refaire du lait. »
Elle saisit une nouvelle casserole. Une fois qu’elle
l’avait posée sur le four, elle s’était retournée, puis, s’avan-
çant de quelques pas, s’était plantée juste devant moi.
« Quelque chose te tracasse depuis quelques jours.
– Non, juste un peu de fatigue. »
premire partie 47

Mère, réveillée elle aussi par le bruit des casseroles et


des voix, nous rejoignit à la cuisine ainsi que Sarah-Jane.
Dans ces moments-là, je mesurais le voyage de chacune
de nous à la langue que nous parlions. Grand-mère
avait tout gardé du créole de Saint-Domingue. Les mots
en français et en anglais de La Nouvelle-Orléans
avaient à peine entamé le fond sonore et les références
saint-domingoises. Avec Antonine, elles entretenaient
nos sonorités originelles comme des eaux utérines.
Mère avait hérité de cette langue de son enfance.
Des années de scolarisation en français la recouvraient
d’un manteau social dont elle se défaisait en fran-
chissant les portes de la maison. J’ai hérité du fond
sonore comme du manteau et, Sarah-Jane et moi,
nous nous sommes fait notre propre langue avec les
mots anglais amenés par les Américains du Nord, de
plus en plus nombreux à venir chercher fortune dans
cette terre du Sud. Ici, entre ces murs, toutes les fron-
tières tombaient. Entre ces murs, les langues, fleuves
remuants, se rencontraient. Nous parlions à leur croise-
ment une langue à nous « pitit mwen, ma chérie, dear ».
Mais nous étions aussi dans l’entremêlement de
castes. Antonine vivait tout contre nous, mais n’était
pas nous. Elle avait encore quelque chose de la captive
fraîchement débarquée sur les côtes américaines.
48   

En sa présence, il nous arrivait d’oublier notre propre


chemin. Que d’efforts pour nous rappeler qu’on nous
a toujours voulus vaincus nous aussi. Au soir de ma
vie, je ne sais pas comment définir notre attachement
à Antonine. Le dos voûté, traînant ses savates, elle
avait pris place sur la chaise qu’elle s’était assignée à la
cuisine au coin à droite de la porte d’entrée. Antonine
était au service de grand-mère depuis son arrivée à
La Nouvelle-Orléans. Verdun-Dubuisson l’avait achetée
pour grand-mère d’un de ses associés de la Louisiane.
Quand j’ai atteint l’âge de raison, j’ai demandé à grand-
mère si Antonine était une esclave, elle m’a répondu
que non, qu’elle avait été affranchie et qu’elle recevait
des émoluments comme une vraie employée, qu’elle
la traitait comme un membre de la famille. Mais rien
ne pouvait m’enlever de l’esprit qu’on nous avait fait
un monde où cette servitude, qui n’a point de cran
d’arrêt, nous enchaîne tous.
Quelque chose de particulier dans cette nuit poussait
à la confidence. Antonine l’avait pressenti et se fit
invisible dans cet angle que la flamme du chandelier
n’éclairait pas.
À peine installée sur l’unique chaise à bascule de la
cuisine, la sienne, grand-mère lança ces mots avant
d’avaler une bonne gorgée de lait chaud :
premire partie 49

« Et dire que vous auriez pu ne pas exister. »


Nous nous étions retournées vers elles, surprises et
curieuses surtout.
« Comment ça ? », dit ma mère.
Je sentais grand-mère surprise de s’être laissée aller
à de telles paroles, mais soulagée. Je m’avançai et pris
un moment ses mains dans les miennes. Elle s’était
vite ressaisie.
« J’ai regretté une fois, une seule fois de t’avoir mise
au monde », dit-elle en regardant en direction de mère.
Nous étions stupéfaites et j’ai eu plus de courage
que mère pour lui demander : « Eh bien, raconte.
Dis-nous tout ce soir. D’abord comment as-tu connu
ce grand-père que je n’ai jamais rencontré ? »
Grand-mère rit. Je savais que c’était sa façon de
mettre la souffrance à distance. Comme si ce sourire
en coin et ces yeux fixant un point invisible au loin
lui permettaient de traverser le feu.
« Surtout, ne pense pas que les choses ont toujours
été comme tu les vis depuis ton enfance : mon atelier
à Tremé et notre maison ici au Nouveau Marigny.
Eh bien non ! J’ai trimé, j’ai été humiliée. Dans ma
chair, mon âme, mon sexe, mon être tout entier.
« Cette histoire que je vais vous raconter, votre mère
en a déjà entendu des bribes. On ne peut pas raconter
50   

le malheur comme dans un livre. Mais, ce soir, je vais en


dire davantage. Alors, ce sera pour elle aussi nouveau
que pour vous deux, Élizabeth et Sarah-Jane. Et puis,
le fait que vous soyez là, mes mots vont résonner
autrement. Je le crois. »
Elle croisa les mains sur ses genoux.
« Je suis arrivée avec ma mère au marché aux escla-
ves, non loin de Saint-Louis, dans le nord de Saint-
Domingue, à quelques kilomètres du Cap-Français.
Et aujourd’hui, Élizabeth, tu vas savoir pourquoi
je me réveille quelquefois la nuit et que je marche en
chantant tout bas. »
Je saisis la main de grand-mère et l’embrassai.
« Avant le bateau, les souvenirs sont flous, mais
inscrits sur ma peau, dans ma chair, chacun de mes
viscères. J’ai dû longtemps me battre contre la peur
de l’obscurité et des lieux fermés. Je suis dans les bras
de ma mère, poussée avec d’autres au fond d’une
cale. Je garde un souvenir très fort de ce trou noir.
À chaque conversation avec d’autres femmes autour
des cases de la plantation, au marché, sur les chemins,
sur notre couche à même le sol, ma mère m’a permis
de reconstituer un récit, de boucher des trous, de coudre
des morceaux d’un tissu. De mettre des mots sur ma
nuit. Elle me disait se souvenir du premier soir de
premire partie 51

la traversée. Je me suis endormie, disait-elle, au son


des vagues qui frappaient la poupe et au bruit de l’eau
des fonds qui se déplace d’un bord à l’autre. Je me
souviens de la voix lointaine de ma mère qui me répétait
des mots d’une douceur inouïe et qui tanguaient
comme le navire. Puis les mots se sont transformés en
chant. Elle a toujours fredonné cet air pendant toute
mon enfance. Une fois dans la cale et la trappe couverte,
j’ai le souvenir d’être rentrée dans une longue nuit.
Elle était tombée d’un seul coup, chassant le jour,
et voilà que, maintenant, même la nuit avait disparu
au regard, car seul régnait le noir le plus absolu, troué
à intervalles imprévisibles, rapides et violents, par
les hommes d’en haut avec la lueur vacillante de leur
lampe, leurs chiches paroles et leurs mouvements hâtifs
et brutaux. Quand les hommes étaient dans la cale,
leur lampe faisait éclater l’obscurité en mille morceaux,
l’endroit paraissait minuscule, étroit et, dès que les
hommes étaient repartis en emportant leur lumière,
tout semblait s’ouvrir et se gonfler, devenir aussi
énorme qu’une grande forêt noire. Plus de jour, plus
de nuit et donc plus de temps, hormis le temps méca-
nique qui s’égrenait en grinçant à chaque apparition
de l’un des trois hommes. Certains descendaient avec
une bouteille d’alcool ou avec les relents dans leur
52   

haleine, mais tous parlaient avec une impatience qui


leur faisait une respiration plus rapide. Et le grand
silence qui coïncidait avec leur arrivée.
« Ce n’est que bien des années après que j’ai compris
à quoi était due cette excitation, c’était celle du mâle
reniflant la chair de femelles. Je garde le souvenir d’un
homme qui descend, balaye de son regard le cheptel
et choisit ma mère. C’est un moment redouté par toutes
les femmes. Celui où ces hommes veulent se frayer
à violents coups de boutoir un chemin dans l’humidité
de leurs cuisses. »
Grand-mère ne sait pas, à ce moment précis de ma
vie, combien ces paroles résonnent en moi.
« J’avais été arrachée au giron de ma mère quand
deux hommes sont arrivés droit devant elle, son visage
éclairé par la lampe, je suppose qu’elle a dû me confier
à une voisine ou un voisin. Un grand silence. L’homme
tend la lampe à un autre, descend d’un seul coup
son pantalon et oblige ma mère à s’ouvrir pour lui,
la lampe braquée sur eux. Quand vient le tour du
deuxième, il passe la lampe au premier et baisse son
pantalon avec hâte. Voir son ami s’agiter sur le ventre
de ma mère l’avait surexcité. Il a alors pénétré ma mère
avec force avant de pousser un grognement sourd.
Une fois leur fornication terminée, ils sont repartis
premire partie 53

avec leur lampe, nous replongeant dans une obscurité


trouée par les pleurs plaintifs de ma mère, le chant
sourd venant de l’autre côté du bateau et des voix
égarées. Je me suis blottie contre elle et j’ai caressé
la blessure qu’elle s’était faite au bras au moment de
sa capture. Captive, elle ne s’était pas imaginé l’enfer
terrestre qui suivrait de l’autre côté des eaux. Aucun
captif ne pense tous les jours, du réveil au coucher,
à se donner la mort, l’esclave, oui. »
Grand-mère respire profondément, comme si
cette réflexion avait pris racine non pas dans sa tête,
mais dans son ventre, et était remontée jusqu’à sa
bouche.
« Contrairement à d’autres, ma mère n’est pas
tombée enceinte et n’a pas eu d’enfant de la pariade,
ces enfants des matelots qui faisaient dire aux femmes
des colons que nous étions de vraies chiennes en
chaleur qui, déchaînées, copulaient sans honte, même
dans la pestilence. La cale puait l’eau de mer croupie,
la toile de jute et la sueur. L’odeur enflait avec la
chaleur et l’humidité. Nous urinions et déféquions
dans l’eau du fond, entre les lattes d’une palette,
aussi loin que possible de notre place dans la poupe, et
l’odeur onctueuse et chaude de nos excréments nous
revenait lentement aux narines. Des rats énormes,
54   

enhardis par l’immobilité de ces humains qui nichaient


dans leurs miasmes, se faufilaient entre les corps.
« Je ne garde de la traversée que des odeurs, des images
floues, parce que je n’avais jamais vu la lumière, sauf
deux fois où nous avons eu droit de sortir, enchaînés,
par petits groupes sur le pont. Deux femmes et un
homme se sont jetés à la mer peu avant notre arrivée
à destination. Nous avons fait le reste du voyage sans
voir le jour.
« Une femme a souvent chanté durant la traversée.
Ce n’est pas une langue que je connais, mais je sais
du haut de mes sept ans que celle qui chante se lamente
sur son sort. Depuis, je me réveille toutes les nuits et
j’entends les soupirs de ceux et celles qui rendaient
leur dernier souffle, les raclements des agonisants,
les gémissements des malades… Je sens le tangage
et le bruit de l’eau clapotant d’un bord à l’autre,
le bruit des pas d’un homme en chaleur vers sa proie,
le couinement des rats prêts à dévorer, les berceuses
tristes d’une femme. Comme si je devais faire le tour de
la souffrance pour que la force me porte vers le sommeil
et que je convoque la joie pour le lendemain. »
Grand-mère venait de clarifier ce qui jusque-là
me semblait un mystère. « Pourquoi tu te réveilles
quelquefois la nuit ? Lui ai-je souvent demandé.
premire partie 55

– Parce que je vais me chercher à boire », me disait-


elle. Réponse qui ne m’avait jamais satisfaite. J’essayais
de retenir mes larmes. Deuxième tournée de lait.
Mais je voulais en savoir davantage. Je voulais tout savoir.
« Raconte-moi ce qui s’est passé à votre arrivée ?
– Nous sommes quelques-uns qui ne parlons pas
la même langue, mais nous sommes achetés par un
même maître, Verdun-Dubuisson, dont l’habitation
se situe à quinze kilomètres du Cap-Français. Son com-
mandeur examine nos dents, notre torse, nous tâte.
Ma mère, achetée sans être étampée, est envoyée aux
champs et moi je suis jugée encore trop jeune pour
garder les animaux de l’habitation.
– Comment les femmes font avec les enfants ?
– Mère partage sa case avec Grann Amisia, une vieille
dame originaire de la même région qu’elle, dans le
royaume du Dahomey. Grann Amisia avait perdu
l’usage d’une de ses jambes et ne pouvait plus travailler
aux champs. Elle me laisse avec elle. Mère l’aidait
un peu à s’occuper de son jardin potager quand elle
revenait des champs de canne le dimanche. Autour
de presque toutes les cases poussent quelques ignames,
des patates douces et des malangas. J’ai encore en
souvenir les disputes et drames autour de ces maigres
récoltes, comme les silences complices qui nous tenaient
56   

liés aux autres quand le commandeur venait nous inter-


roger sur la disparition de l’un d’entre nous, parti
se réfugier dans les montagnes. Parce que tu reproduis
tout ce qui fait que nous sommes des hommes et
des femmes, l’amitié, la jalousie, la colère, l’amour,
l’injustice, le découragement et le courage. Et tu oses
la joie. »
Elle dit ces derniers mots avec un léger sourire qui
donne la mesure du défi.
« La joie, c’est pour ton âme, ton corps, tes proches
et les calendas le dimanche.
– Ah, ah ! Je sais que les calendas te plaisaient beaucoup.
– Élizabeth, les calendas sont une école de la joie
et nous en remettons parce que les maîtres ont peur
de la joie. Nous faisons tourner nos hanches, agitons
nos fesses, bougeons nos épaules. Nous tourbillon-
nons dans la poussière, au milieu des arbres. Peut-être
qu’ils nous ont fait souffrir pour tuer la joie en nous,
mais ils n’y ont jamais réussi. Parce que tu demeures
le seul maître de ta joie. Toujours, ma fille ! »
Grand-mère se met debout à l’aide de sa canne et
esquisse quelques mouvements de danse. Antonine
entame un air. Nous rions aux éclats et nous nous
mettons nous aussi à bouger les pieds et les hanches
dans cette étroite cuisine. Nous suivons grand-mère
premire partie 57

qui, canne a la main, fait le tour de sa chaise en dode-


linant, mais qui, au bout d’un moment, s’assied et
réclame à nouveau notre attention : « Je n’ai pas fini.
Ce soir j’ai envie de parler. »
Elle demeure silencieuse un moment et sourit.
« Peut-être que je vais mourir bientôt et que je dois
laisser un témoignage, des traces.
– Mais non, tu ne vas pas mourir bientôt, avons-nous
répondu en chœur ! Alors, raconte !
– Il y a les services aux divinités, et là, tu apprends
la langue du tambour qui t’amène au feu, au mystère
et à la formule. Moi, j’ai tout de suite aimé Ayizan,
vieille et imposante comme Grann Amisia et habile
au commerce comme ma mère. Ayizan, elle, n’attend
rien hormis les offrandes qu’on lui présente. Elle est
patiente et n’a peur de rien. Et puis j’ai commencé
à apprendre le secret des plantes avec Ogou Badagri.
– Elle était comment, ta mère ? Dis-nous encore
une fois.
– Elle était robuste. Le rythme de son travail était
infernal. Quand elle revenait du champ, elle était épuisée.
Le traitement était inhumain. Rares sont les esclaves
qui n’ont pas le dos strié par les lanières du fouet.
Beaucoup perdent un bras au moulin à canne et sont
amputés sur place. Autour du crâne de ceux qui ont osé
58   

saisir un morceau de canne pour le porter à la bouche


parce qu’ils ont soif, parce qu’ils ont faim, on pose
une cage qui finit par leur déchiqueter le visage. Et puis
il y a les chiens au service de la maréchaussée et qui
chassent les fuyards, ceux qui rejoignent la montagne.
Ces chiens dressés à dévorer un nègre en moins de
temps qu’il ne faut pour le dire.
« Quand je suis assez grande pour marcher sans
faiblir, tous les dimanches, j’accompagne ma mère
au marché du petit bourg. Nous vendons les produits
de notre verger ou nous les échangeons contre d’autres
que nous ne cultivons pas. Ma mère était très habile
au commerce et parvenait toujours à tirer des sous
de ses ventes. Elle ne s’en glorifiait pas, de peur de
susciter la jalousie des autres. Mais elle était aussi
consciente qu’il fallait savoir donner ou ne pas
faire payer certains de ses services de guérisseuse.
Les vaincus partagent le peu. Pour que chacun ait
quelque chose. C’est une de nos façons d’être ensemble.
D’être vivants. Ne l’oublie jamais, Élizabeth. Jamais.
« Et puis, nous achetions des herbes et des plantes
et des racines. Mère offrait ses services de guérisseuse
dans un coin du marché. Parce qu’elle a appris auprès
de Grann Amisia les secrets des herbes et des plantes
qu’elles font pousser dans un coin de leur jardin :
premire partie 59

tibaum marron, medsiyen, deyè do, salsepareille, fèy lougarou.


Elles savent comment poser des cataplasmes, faire
des saignées, préparer des infusions pour faire baisser
la fièvre ou calmer les douleurs. Elles connaissent aussi
le secret des plantes qui peuvent tuer, comme celle
qui ressemble à l’absinthe bâtarde. Les maîtres des
habitations, leurs épouses et leurs enfants en avaient
une peur bleue. »
Comme nous étions pétrifiées par cet aveu, il s’est
écoulé des secondes qui me parurent interminables.
Mère a rompu un silence qui devenait de plus en plus
lourd à supporter :
« Vous l’avez utilisé ? »
Nos visages étaient suspendus aux lèvres de grand-
mère. Avant toute réponse d’elle, comme pour lui
laisser le temps de trouver ses mots, Antonine s’est levée
prestement de sa chaise pour nous proposer une
nouvelle tournée de lait chaud. Grand-mère a bien
hésité dix longues secondes avant de nous répondre
un non qui ne m’a pas convaincue.
« D’autres que je connaissais l’ont fait. »
Grand-mère épousseta sa robe d’un geste vif, comme
pour se débarrasser de miettes ou de poussières invi-
sibles. Elle fit un bond plus loin dans les années pour
ne pas revenir sur ce voisinage du mal qui force au mal.
60   

« Parlons plutôt de mon arrivée à La Nouvelle-


Orléans. Le père de Camille et sa famille avaient rejoint
La Nouvelle-Orléans une semaine avant notre arrivée.
Rochelin m’a même aidée à les faire fuir dans la nuit
au milieu des champs de canne infestés d’immenses rats,
parsemés de pièges placés par les insurgés. Rochelin l’a
fait pour Camille. Pas pour moi. En décidant de partir,
j’avais perdu toute estime à ses yeux. Mais Camille
ne devait pas payer pour ma lâcheté, m’a-t-il dit avec
un air de dépit. À l’intérieur, c’est un grand trou qui
saigne. Je laisse couler ce sang pour qu’il me rachète,
pour qu’il me permette de poser un pied après
l’autre. »
Grand-mère chercha ses mots, regardant au loin
ceux enfouis dans un creux à l’intérieur d’un autre
creux à l’infini. Et contre toute attente, elle évoqua à
nouveau le poison.
« Et pour le poison, même si nous l’avions fait, jamais
je ne l’aurais dit. C’était une manière, comment vous
dire. Une manière de détenir un pouvoir. Ce pouvoir
est la peur de celui qui te blesse, t’écrase, t’humilie jour
et nuit. J’ai connu des maîtres et des maîtresses qui ont
été empoisonnés. »
L’idée que grand-mère avait pu châtier quelqu’un ne
me déplaisait pas et me rapprochait d’elle à son insu.
premire partie 61

« Tu ne nous a toujours pas dit comment tu as


rencontré notre grand-père », demanda Sarah-Jane,
qui s’attendait sans doute à un conte de fées.
« Tu veux vraiment savoir ? Un jour, alors que j’étais
venue dans la cour derrière la grande case pour attraper
une poule qui s’était échappée du poulailler, la maîtresse
me remarque. Elle m’appelle alors qu’elle est assise
sur sa véranda, me jauge d’un rapide coup d’œil, appelle
monsieur Delvaux, le commandeur chargé des achats
d’esclaves, afin qu’il m’examine plus en profondeur.
J’ouvre la bouche. Il apprécie la blancheur de mes
dents. Il me soulève en me tenant par les aisselles et me
trouve trop maigrichonne pour les champs, mais assez
musclée pour servir dans la maison du maître. “Figurez-
vous, monsieur Delvaux, que j’aime bien son sourire.
Cela me fera du bien d’avoir cette jeune personne à
mon service. Qu’elle commence à la cuisine. Mathilde,
notre intendante, la confiera à Georgette, la cuisinière.”
« C’est dans cette habitation que j’ai appris comment
mettre un couvert, préparer du pain, des plats de porc
épicé, du ragoût de patates douces, du gibier, à servir
des fruits avec du miel. J’ai eu du mal les premiers
temps, en découvrant ce monde si éloigné du mien.
Mais les quelques réprimandes verbales de Mathilde
et les lanières du fouet assené par Georgette me firent
62   

très vite comprendre que je n’avais pas le choix.


C’est ainsi que je suis devenue une esclave domestique
et que je me suis liée d’amitié avec Anise, la fille de
Mathilde, que nous appelions Zaza. Elle avait le don
de faire de chaque plat une fête et deviendrait la reine
de la cuisine. Elle était mon amie, ma confidente,
ma sœur. Ma mère me laisse partir contre son gré,
mais ne peut rien. Après quelque temps, la maîtresse,
décidément ravie de mon sourire, me commande de
faire désormais fonctionner son éventail sur la véranda.
J’ai appris rapidement à tirer sur la corde qui faisait
bouger les palmes et mettais toute la force de mes
frêles bras pour éventer le maître, la maîtresse et leurs
hôtes. Ce fut l’une des tâches les plus épuisantes que
j’ai eue à accomplir. Je craignais toujours que mes pieds
quittent le sol et que je me retrouve suspendue dans
les airs et sujette aux moqueries et réprimandes de
ma maîtresse. Quelque temps après, ma maîtresse a
décidé que je devais abandonner l’éventail et servir
à table. Quand ils mangeaient, quand ils avaient des
convives, je devais réagir rapidement au moindre
claquement de doigts du maître ou de sa femme.
Je montais dans l’échelon de la servilité. C’est Mathilde
qui m’enseigna tout : comment servir à table en me
plaçant derrière les invités, comment être attentive
premire partie 63

à leurs besoins sans les importuner. Et, le soir venu,


cette mulâtresse de grande taille, la tête toujours ceinte
de beaux turbans de madras, m’apprend comment
repriser des vêtements, coudre un ourlet, monter les
manches d’une robe. Là, je découvris enfin une activité
qui me plaisait et dont je me suis servie pour être
celle que je suis aujourd’hui.
« Mais franchir le seuil de la maison principale, celle
des maîtres, c’est ouvrir un immense sac dans sa tête.
Dans ce sac, tu as déjà tout ce que tu as appris de ta
mère, qui elle-même l’a appris de sa mère, et ce que
ta condition d’esclave t’a enseigné. Tu le caches
bien au fond du sac pour le recouvrir du savoir
du maître. Tu feins d’aimer dans ce savoir jusqu’à
ce qui t’humilie, te nie, t’efface. Parce que le maître
est persuadé que tu ne sais rien, que tu n’es rien. Alors
tu le laisses à sa foi trompeuse. Cette foi fait ton affaire.
Son ignorance est ta force. Parce que tu connais son
monde et le tien. Tu as cette longueur d’avance-là.
Et puis le savoir au fond du sac t’apprend à endurer,
à te taire et à obéir aux ordres, à offrir ton dos au
fouet et accumuler tout ce que les yeux peuvent voir,
les oreilles entendre et la chair subir. Parce que ta vie
peut dépendre d’une mimique, d’un rictus, d’un geste
involontaire, d’une parole de trop. À ces moments-là,
64   

tu envoies ton âme encore plus loin au fond du sac


pour qu’elle ne te trahisse pas. Seul ton masque doit
te servir. Alors, tu te conditionnes à être impassible.
Tu es un mur blanc sur lequel rien n’est écrit, donc
le maître ne peut y lire que ce qu’il croit savoir. »
Grand-mère s’arrêta pour apprécier ce qu’elle venait
de nous dire. Peut-être était-ce la première fois qu’elle
formulait la chose aussi clairement dans sa tête et pour
nous. Qu’elle nous laissait un testament, une leçon de vie.
« Derrière cette promotion, j’allais donc apprendre
à distinguer la menace de l’opportunité. Et, entre les
deux, comment toujours tirer mon parti. J’écoutais tout
et saisis des bribes de conversations où il était question
d’événements en France, du roi emprisonné puis
tué, de la guillotine, de la Société des amis des Noirs,
du soulèvement d’un nommé Ogé. C’est autour de
cette table que j’appris comment la mort de Makandal
avait été préparée. J’ai senti monter en moi un feu
à la mesure de la peur des maîtres.
« Dans ma tête a commencé non point la confusion
ou le mélange de sentiments, mais la détermination
de tenir. Ma mère ne semblait plus regretter mes
absences quand elle me voyait. Elle m’imaginait moins
malheureuse qu’elle et cela la soulageait, je crois, d’autant
plus que Grann Amisia était morte. Mais ma mère me
premire partie 65

manquait terriblement. Même vêtue de ses haillons, sa


chaleur me manquait. Si la peur avait changé jusqu’à
l’odeur des maîtres, celle de la canne n’a jamais quitté
ma mère. Il m’arrive de humer ce mélange de sueur
et de sucre jusqu’à aujourd’hui. Le dimanche, j’allais
la rejoindre. Je mangeais mieux, je m’étais remplumée.
Je baragouinais quelques mots en français et je pouvais
déchiffrer des lettres, leur agencement faisait sens pour
moi. Quand je lui ai dit que ma maîtresse avait jugé
bon de me faire enseigner le catéchisme, elle m’a confié
qu’elle écoutait d’une oreille attentive la vie de Marie, la
mère de Jésus, mais qu’elle lui préférait de loin Dantor,
capable de défendre ses enfants, coup pour coup.
Que Dantor me serait plus utile, mais qu’il me fallait
jouer le jeu de ma maîtresse en baissant les yeux pieu-
sement. Et, s’il fallait apprendre sans comprendre les
chants et les fredonner tout bas, je devais le faire. Pour
tromper ma maîtresse, même si je n’en comprenais pas
le sens. Pour la rassurer sur mon obéissance et celle de
tout un peuple et la conforter dans son pouvoir sur moi
et sur nous tous. Très vite, j’appris à revêtir, au besoin,
tous les masques. J’ai appris la dissimulation et le silence.
– Mais tu as bien été amoureuse de Rochelin, non ? »
Cette question venait de Sarah-Jane, qui raffolait des
histoires d’amour.
66   

« Tu as raison, Sarah-Jane. J’en étais là avec ma vie


quand, un dimanche, j’ai aperçu un jeune homme
que je n’avais jamais vu auparavant dans les parages.
Il se tenait en embuscade derrière la maison de la
voisine. Visiblement, il ne voulait pas être vu. Je ne suis
pas arrivée par la maison des maîtres, mais de l’autre
côté, d’où je venais de chercher des plantes médicinales.
Il entendit mes pas et se cacha derrière un acajou et,
quand je fus tout près de lui, il brandit sa machette.
Il ne savait pas qui j’étais, mais j’avais la certitude d’être
en présence d’un fugitif, un marron. C’était un homme
âgé d’à peine vingt ans, qui avait fui dans les montagnes.
Il se nommait Rochelin. Grand, tout en muscles parce
qu’il ne mangeait visiblement pas à sa faim dans les
bayahondes et les fourrés. Il rendait quelquefois visite, la
nuit, à la voisine de mère, qui l’avait protégé et sauvé
quand sa vie avait été en danger sur la plantation.
Il se hasardait le jour, quand il savait que tous les
esclaves étaient aux champs. La première chose que je
vis de lui, c’était son dos, marqué de cicatrices laissées
par le fouet. Il se tenait droit, à croire qu’il avait appris
à se dresser et à en faire une posture de sa détermination
d’homme. Quand il me vit, un sourire illumina sa
grande barbe de prophète, mais ses yeux logeaient
le feu d’un guerrier. Il me salue d’un geste bref de la
premire partie 67

tête et disparaît. Je demande à ma mère, à sa voisine.


Elles répondent en chœur comme si elles s’étaient donné
le mot : “Un jeune homme d’une autre plantation venu
apporter un message de son maître”. Je ne crois rien
de ce qu’elles disent. Elles le savent, mais savent aussi
que ce mensonge ira rejoindre tous les autres qui font
notre survie. Au détour d’une conversation, le dimanche
suivant, j’apprends qu’il est fougueux dans le corps-à-
corps et obstiné dans la traque. Je me mets à rêver de
lui. À avoir envie de sa force. J’ai seize ans. Un mois
plus tard, il revient et nous aide à retourner la terre de
notre petit jardin pour les semailles. Et puis, il revient
de plus en plus souvent. Je sais qu’une fois il s’est aven-
turé jusqu’au jardin du commandeur pour déterrer des
ignames avec des bâtons dont il entoure les pointes
d’un bout de métal. Je suis sous son charme. Il finit par
s’en apercevoir. Un jour, il me propose d’aller chercher
de l’eau avec lui. Nous sommes imprudents tous les
deux. Il est aux aguets et je sais pourquoi. Je le suis aussi.
Il connaît mon statut, je connais le sien. Nous savons
ce que nous risquons. Mais qu’importe ! Inutile de vous
raconter ce qui s’est passé après, vous le devinez. »
Sarah-Jane s’enfouit le visage dans les bras, troublée
par ce qu’elle considérait comme un péché de la
chair. Ce qui nous fit redoubler de rire, grand-mère,
68   

Antonine, mère et moi. Grand-mère réclama notre


attention pour poursuivre son récit.
« Tande byen ! Écoutez bien ! Ma vie allait prendre
un autre cours. Ma maîtresse, quelques semaines
plus tard, tout au début d’une grossesse qui la rendait
particulièrement nerveuse, chassa à coups de cravache
la jeune femme à son service personnel, qui avait brisé
deux tasses en porcelaine. Elle me fait chercher sur-
le-champ et me dit : “Florette, tu seras désormais la
seule à mon service.” Elle s’attendait à ce que j’exprime
ma reconnaissance en flatteries et minauderies, alors
que je mesurais déjà les dangers qui me guettaient.
Plus je suis dans l’intimité de la maîtresse, plus je risque
d’être la proie de son époux. “Comment, tu n’es pas
ravie d’avoir gagné ma confiance ? Il ne manquerait
plus que cela, me dit-elle. Allez, apporte-moi une mangue
et un jus de canne. – Bien sûr, madame. Bien sûr !
Je vous dis merci. Mille fois merci.” »
J’attrape les mains de grand-mère, je les embrasse.
Moi, je pense à Maurice Parmentier et à ses deux tenta-
tives de viol. Je la console et je me soigne moi-même.
« Tu ne nous as toujours raconté que des bribes de
cette histoire. Raconte-nous un peu plus, je t’en prie.
De ce Prosper Verdun-Dubuisson, notre grand-père.
Puisqu’il faut bien l’appeler ainsi. »
premire partie 69

Grand-mère se cale bien au fond de sa chaise à bas-


cule et pose sa tasse de lait sur une table à côté d’elle.
« Un soir que ma maîtresse dormait profondément
à cause de sa grossesse qui la fatiguait en plus des
rigueurs du climat, mon maître, qui prenait son bain,
m’appelle. Je tremblais, car toutes les femmes de couleur
savent que rien n’est plus obsédant à l’homme blanc
que ce qu’il a lui-même rabaissé et jeté dans la fosse.
Alors, il veut aller voir dans la fosse cette personne
qu’il y a jetée. Parce que, la fosse, elle est dans la tête
de monsieur Verdun-Dubuisson, dans son ventre, dans
son sexe. Je ne suis pas dans la fosse. Je la contemple
comme lui. Mes jambes semblent peser des tonnes.
Je ne veux pas tomber dans la fosse de monsieur
Verdun-Dubuisson. J’ai peur. Je tiens le chandelier avec
des mains tremblantes. Mais je ne peux me permettre
de désobéir à monsieur Verdun-Dubuisson. Monsieur
Verdun-Dubuisson peut raconter à sa femme, ma
maîtresse, que je suis comme toutes les négresses,
une jeune catin sans pudeur, et alors je recevrai une
punition corporelle mémorable qui pourrait aller
jusqu’à la mort. À mon arrivée, je reste debout derrière
la porte quelques secondes, mais il guettait et a aperçu
le rai de lumière. Il sort de sa baignoire, nu, et ouvre
brusquement la porte. Pour la première fois de ma vie,
70   

je vois un homme blanc nu. J’ai dix-sept ans. La peau


du ventre, des bras, me paraît transparente, et je vois
courir ses veines comme des petites couleuvres bleu
madeleine sous sa peau, la touffe de poils clairs sur le
pubis. Sous son ventre déjà proéminent, il soupèse son
membre en ricanant et me dit : “Rapproche-toi, ne sois
pas effrayée, voyons. Je ne te ferai rien. Pas maintenant.
J’attendais que tu sois à point comme une belle mangue.
Tu l’es. Ma faim ne tardera pas.” Et il ricane. Écarte
les jambes, attrape un tissu et s’essuie. “Touche, me dit-
il, touche. Touche, répète-t-il en tenant son sexe entre
les mains. Tu vas aimer.” Il attrape ma main gauche
et m’oblige à la poser sur son membre. Et il ricane
à gorge déployée. “Tu peux t’en aller, maintenant.
Va-t’en.” Cet ordre est donné avec brutalité, comme s’il
regrettait à la fois ce qu’il venait de faire et s’en voulait
de ne pas être allé jusqu’au bout. Il lui était difficile,
voire impossible, de mesurer la profondeur de la fosse
que lui et les siens avaient creusée en eux, pensant
pouvoir nous y engloutir. Un tel déchirement peut
rendre cruel.
« J’étais dans une telle frayeur que j’ai trébuché et failli
mettre le feu à la maison. J’en perdis le sommeil des nuits
durant. Il m’a obligée, quelques jours après, à dormir dans
la chambre des maîtres sous prétexte que son épouse
premire partie 71

pouvait ressentir un malaise à n’importe quel moment.


Et il a fait l’amour à cette épouse en ma présence. »
Puis grand-mère a hésité, cherchant ses mots :
« Présence n’est pas le mot exact. Je n’avais pas de
présence. Je n’étais rien. Au plus, un meuble, un animal
ou une catin, comme ces filles de la Salpêtrière embar-
quées sur des navires pour être l’objet de l’appétit et
des fantaisies sexuelles des colons. Et, comme je m’y
attendais, le jour fatal arriva où le maître me demanda
de lui apporter une tisane dans sa chambre à lui.
À entendre ces mots, je sus que mon sort était joué.
La tisanière, celle qui servait la tisane, c’était connu
dans toutes les habitations, se devait aussi de servir
son corps. Il m’a prise avec brutalité. Je n’étais qu’une
esclave. Pourquoi s’embarrasser pour une esclave.
Quand j’ai tenté de résister, de crier, il m’en a enlevé
toute envie avec une gifle bien appliquée. Ce geste a
mis le feu à son regard, la violence attisant sa faim.
« J’ai essuyé l’intérieur de mes cuisses, souillée et
hagarde, j’ai gardé les yeux ouverts sur cette offense
muette et j’ai pleuré jusqu’à l’aube. Peut-être espérais-je
que les choses s’effaceraient d’elles-mêmes. Ce miracle
n’a jamais eu lieu.
« Dans sa position de maître, vêtu des habits de
maître, assis sur son cheval de maître ou à sa table
72   

de maître, les désirs d’un maître sont de l’ordre des


choses en pleine lumière. Face à des gens comme moi,
ces désirs sont des ordres souterrains, nocturnes, impla-
cables. Pourtant, dans sa position d’homme sans
vêtements, nu comme Dieu l’a mis au monde,
il réclamait une chose que moi seule pouvais lui
donner à ma façon et il était alors le perdant, celui
qui quémandait, qui se soumettait malgré lui. Le piège
était dans sa tête de conquérant, dans son sexe de
vainqueur, dans la puissance de son ventre blanc.
Je descendais un abîme obscur, cherchant des parois
où m’accrocher et une lueur pour comprendre cette nuit
inconnue. Ce jeu a duré quelques semaines, avant qu’il
ne s’aperçoive qu’un retournement des événements
avait fait de lui ma proie, moi qui n’avais rien demandé.
Il a eu quelquefois recours à la violence. Pour se
défaire de sa faiblesse, il me frappait, me jetait sur
la couche. Je ne parlais pas. Je ne me plaignais pas.
Je suis devenue souveraine dans mon silence. Et, petit
à petit, il s’est établi dans mon silence, dans ma nuit,
comme dans une maison dont seule j’avais les clés.
« Mon désir allait désormais buter contre ce corps
d’homme qui avait le pouvoir de m’avilir, moi et toutes
celles qui me ressemblent. Il avait déjà fait partager sa
couche à tant d’esclaves domestiques, tant d’esclaves…
premire partie 73

Ce qui ne l’empêchait pas de me regarder comme


un objet encore inconnu, dont il ne savait pas au fond
s’il s’agissait tout à fait d’un être humain. J’avais deux
seins, un vagin, une odeur, mais les chiennes et les truies
aussi. Il devait descendre plus loin dans une fosse où
je n’étais pas. »
J’avais donc eu la même pensée que grand-mère face
à monsieur Parmentier.
« Moi, mon désir attendait la nuit et les rêves pour
s’en aller trouver Rochelin dans les fourrés, dans la
montagne ou au bord des rivières. Souvent, j’en ai
voulu jusqu’à en vomir, à ce corps, de jouer le jeu de
la chair avec mon maître. J’entrais dans une jouissance
malheureuse. Ce corps, il m’arrivait de le détester.
Très tôt, dans ma vie, j’ai dû apprendre à le mettre à
distance. À le regarder comme s’il n’était plus le mien.
Je ne le retrouvais que dans les calendas, les services aux
lwas et dans les étreintes de Rochelin. Deux fois, grâce
aux décoctions de Grann Amisia, j’ai tué la vie en moi,
recroquevillée sur une natte à même le sol ou me tordant
dans un puits de douleur trois jours durant, ne sachant
pas qui serait le père de l’enfant que j’allais porter.
Mais j’ai senti l’étau se resserrer inexorablement, car
Verdun-Dubuisson s’était attaché à moi. Pourquoi ?
Je n’en sais rien. Debout derrière la porte donnant sur
74   

la véranda, je l’ai entendu répondre à monsieur Beaufort,


un colon arrivé de Plaisance pour la nuit, et qui lui
demanda si je pouvais lui tenir compagnie, que j’étais
malade et que j’étais partie vers les cases des esclaves
me faire soigner. Je ne pus m’empêcher de penser
à ces matelots dans les cales, qui enfourchaient les
femmes pour grogner entre leurs cuisses. Contraire-
ment aux autres maîtresses, il ne tenait pas à me par-
tager avec d’autres hommes en vantant mes charmes.
Je lui fus reconnaissante de ne pas livrer mes cuisses,
mon sexe, ma bouche à des cuisses, des sexes, des
bouches d’hommes aux faims violentes. Mais je pris
peur. Cette faveur, loin de me libérer, scellait un lien.
M’enchaînait à lui.
« Ma maîtresse m’avait à l’œil, deux autres esclaves
de maison m’ont demandé, inquiètes, comment j’allais
m’en sortir. Quand j’apprends que j’attends encore
un enfant, je ne sais pas s’il est celui de l’homme
de la montagne et du sommeil ou celui du maître.
À mon troisième mois de grossesse, alors que mon
ventre commençait à ne plus pouvoir être caché,
ma maîtresse est heureusement partie en France pour
se faire soigner.
La plus âgée des servantes, celle aux doigts abîmés
à force de frotter le linge, me dit un soir que je n’avais
premire partie 75

que deux solutions, m’enfuir dans les bois et retrouver


Rochelin ou m’arranger pour garder tout enfant qui
naîtrait de ces étreintes forcées et lui obtenir l’affran-
chissement. Dans les deux cas, les risques sont là.
Et surtout, si tu te débarrasses encore une fois d’un
enfant, tu mets et ta vie et la sienne en danger.
« Ma fille, Camille, est venue au monde dans la case
à nègres de ma mère sur l’habitation Verdun-Dubuisson
le soir où monsieur de Rouchon, propriétaire de l’habi-
tation voisine, faisait subir à une esclave igbo un supplice
horrible. Et pourquoi ? Sa tentative d’avorter avait
échoué et le maître la mettait à mort sous les yeux
des autres pour que leur soit enlevée toute envie de
répéter son geste. Le maître possédait jusqu’au ventre
qui devait renouveler la main-d’œuvre.
« On raconte que ta mère a poussé son premier cri
au moment même où la jeune femme, les mains clouées
à un poteau, les yeux révulsés, les bras presque déboités
des épaules, expulsait le cadavre de son enfant, une
boule membraneuse ensanglantée. Les esclaves de
l’habitation ont assisté impassibles à son agonie jusqu’à
fort tard dans la nuit, toute colère, toute haine bridée
entre la gorge et le ventre. Les maîtres se trompaient
sur notre silence. Ils nous pensaient brisés, alors que
nous parlions tout bas à la haine et à la colère qui piaf-
76   

faient tout à l’intérieur, nous leur répétions sans bouger


les lèvres “Otan, otan, le moment n’est pas encore venu.
Patience, patience” ».
Grand-mère arrêta de raconter et avala une gorgée
de lait. On avait l’impression qu’elle reprenait de la
force pour regarder en face ce souvenir bien au-delà
de nos visages et de la fenêtre de la cuisine. Elle alla
chercher ses mots très loin dans la nuit.
« Après quelques jours, je confie ta mère à une
nourrice, ma mère étant trop vieille et malade. Dès
son retour, ma maîtresse demande à voir l’enfant.
J’avais anticipé la demande et m’étais déjà entendue
avec une femme qui avait mis au monde deux semaines
avant moi une petite fille, pour qu’elle me la confie.
Ma maîtresse fut rassurée à la vue de la couleur de
la peau du nourrisson. “Elle te ressemble. Elle a ton
sourire !” Et jamais plus elle ne me demanda des
nouvelles de Camille.
– Et le maître alors ?
– Ton grand-père m’a fait laisser la maison en
m’affranchissant à l’insu de son épouse : une courte
lettre écrite de sa main, dont il sèche l’encre avec du
talc et sur laquelle il pose le sceau de son anneau avec
de la cire. Un geste, des minutes, que je n’oublierai
jamais. À l’intérieur de moi un ciel se dégage si vite que
premire partie 77

j’en ai le vertige. Trop de bleu et trop vite. Je ne vois plus


l’épaisse couverture de nuages, mais des horizons à
n’en plus finir. Je m’installe dans la ville du Cap, non
loin du quai Saint-Louis, dans un quartier modeste.
Je n’étais pas une cocotte dont l’ami chanceux attendait
le tour, le soir venu, pour l’emmener au théâtre, à un
dîner puis à un bal pour finir la soirée dans ses draps.
Je ne pouvais pas l’être : je ne savais pas lire, je n’avais
pas la bonne couleur de peau. Je n’en ai jamais eu l’envie,
Dieu merci. Je suis restée une femme de l’ombre ne
recevant que les visites de Prosper Verdun-Dubuisson,
de Zaza et de Mathilde.
Trois fois, je me suis rendue clandestinement sur
la plantation pour voir ma mère et la gâter avec de
la nourriture, des baisers. Je lui racontais ma vie au
Cap-Français. J’étais devenue presque irréelle à ses
yeux, même quand mes anecdotes la faisaient rire, se
souvenir et rêver. Elle caressait Camille comme pour
l’imprimer dans ses yeux et l’emmener avec elle dans
sa traversée sous les eaux jusqu’en Guinée. Je sentais
qu’elle allait bientôt mourir. Elle le savait aussi.
J’ai donné libre cours à mon talent de couturière
en guettant l’arrivée des bateaux avec des étoffes
de France et je confectionnais des robes à Camille.
Quelques voisines placèrent des commandes. Je com-
78   

mençais enfin à respirer à hauteur d’un être humain


pour la première fois. Je m’offrais même l’illusion
d’oublier quelques heures les chaînes de Prosper
Verdun-Dubuisson. L’oubli comme un puits trompeur.
– Cela veut dire que tu l’aimais, lui qui avait été ton
maître ?
– Je ne l’aimais pas. Je n’ai aimé qu’un homme et il
se nomme Rochelin. Je reste parce que Prosper Verdun-
Dubuisson m’a affranchie. Parce que je veux enlever
halliers et rocailles sur le chemin de ma fille. Parce
que ma fille aime son père. Parce que ma fille est trop
jeune pour savoir. Pour tenter d’échapper à tout ce
qui fait tourner ce monde contre moi et tous ceux qui
me ressemblent. Je ne possède rien : juste quelques
vêtements, une paire de chaussures trop grandes
que ma maîtresse ne voulait plus porter, un bracelet
que j’ai moi-même confectionné avec un bout de
cuir trouvé derrière la case des maîtres et que j’ai
fait “monter” par une mambo. C’est ma protection,
ma garde, mon talisman. Je ne possède même pas
mon corps. Je n’ai rien, mais je veux tout pour Camille,
ta mère. Je veux tout ce que je n’ai pas eu et avant tout
la liberté. »
Elle fait tourner la cuillère dans le fond de la tasse de
lait, pensive.
premire partie 79

« Mon maître, lui, reste à cause de ma ténacité silen-


cieuse. Le silence a une puissance énorme. Insoupçon-
née. Il a toujours voulu me forcer à dire des mots que je ne
lui ai jamais dits. Quand ils se formaient dans ma tête,
une douleur me tordait si fort les tripes qu’aucun son ne
pouvait remonter jusqu’à la gorge. Verdun-Dubuisson
vivait au sein d’une population qu’il n’aimait pas, qu’il
avait vaincue, et j’appartenais à ce peuple de sa haine,
à ce peuple qu’il avait vaincu. Il lui arrivait peut-être
de croire que je n’étais pas réelle, mais juste un rêve
dont il se réveillerait un jour. Il reste aussi à cause de
Camille, sa fille, ta mère. Il n’a pas de fille avec sa femme
légitime. Camille devient un être unique à ses yeux.
« Dans mon silence je traverse la haine de moi-même
dans l’odeur d’un homme, sur la peau d’un homme que
je n’aimerai jamais, dans sa bouche sur mes seins, sur
mon sexe, dans la jouissance honteuse d’un corps qui
m’abandonne, et me laisse seule dans cette haine de
moi-même. Ce sont les moments les plus humiliants,
les plus terribles. La haine de soi y est comme un
marécage, une vase nauséeuse, un sable mouvant.
Tu dois décupler d’effort pour ne pas t’y laisser engloutir.
« Je traverse ce marécage, cette vase, avec un certain
mépris de moi-même. Je me suis éloignée de l’homme
du désir, de l’homme des bayahondes, de l’homme du
80   

courage. Mes regrets pèsent aussi lourd que ma haine


de moi-même. »
Un long silence suivit cette confidence de grand-mère.
Je posai la tête sur ses genoux.
« Quand il a senti que les choses se dégradaient au
Cap-Français, il a pris la décision de partir. Des maîtres
et maîtresses mouraient empoisonnés. La peur changeait
de camp. Une nuit, je suis retournée à la plantation.
Ce fut une nuit de terreur : tambours au loin, incendies et
la tête de monsieur Beaufort sur un piquet. Je me joins
à la foule. J’étais redevenue une enfant de cette foule ! »
Un long silence a suivi ce récit de grand-mère.
Mère sortit de sa rêverie. Elle voulait visiblement que
les histoires prennent une tournure moins sombre.
Elle lui demanda avec une pointe d’humour :
« Mais tu n’as rien dit d’Adama, ton chevalier servant,
celui qui t’a aimée ici à La Nouvelle-Orléans. »
Nous éclatons de rire toutes les quatre.
« Ah, celui-là ! Je l’ai congédié ou il n’est pas resté.
– Raconte quand même, grand-mère, supplie Sarah-
Jane.
– Adama était un Wolof du Sénégal, nègre libre,
contrebandier à bord d’un navire qui traversait régu-
lièrement l’Atlantique pour sillonner la mer des Caraïbes.
Il était en contact avec tout un réseau de flottilles et
premire partie 81

savait se faufiler dans tous les ports clandestins de


La Nouvelle-Orléans et particulièrement à Barataria,
il commerçait entre La Nouvelle-Orléans et les villes
intérieures le long du Mississippi. Il connaissait comme
le plat de sa main toutes ces petites criques qui servaient à
dissimuler les embarcations et les produits de contre-
bande. Et ce sont des Français, les frères Laffite, qui
furent les premiers à aménager un territoire hors
contrôle des autorités. J’aimais l’audace d’Adama,
sa bravoure, sa ruse, qui le rendaient capable de passer
au travers de toutes les lois commerciales et maritimes.
À chaque escale à La Nouvelle-Orléans, il avait des
tas d’histoires à raconter. Sur les Cubains, les tribus
indiennes, les Français, les Espagnols ou les Anglais.
Et puis il était drôle. Tellement drôle ! Toutes les fois
que je lui demandais comment allaient les affaires,
il me répondait invariablement : “Les Blancs mènent
le monde. Rien n’a changé.” Et invariablement je lui
répondais : “Ce n’est pas une nouvelle ! Mais encore ?
Tu tires bien ton épingle du jeu.” Et nous pouffions
de rire tous les deux. À chacun de ses séjours à
La Nouvelle-Orléans, nous nous réunissions souvent
avec Nahima, mon complice sioux dans la connais-
sance des plantes, d’Albert, de qui j’obtenais tout ce qui
se fabriquait en France, de Robert venu de la Nouvelle-
82   

France, vendeur de peaux de bêtes, et d’autres amis qu’il


amenait à la maison. Les mots que nous échangions
tournaient autour des affaires, dans cette langue créole
que La Nouvelle-Orléans avait inventée : “Koman to ye ?
Koman le zafè ? Konbyen lajan ti gen ?” ou autour de la
qualité du repas : “Eske tu te manjes du duri, du kabrit ?”
Et quand il était vraiment dans sa meilleure forme,
il jouait du banza et nous chantions et dansions jusqu’à
la tombée de la nuit.
« Mais Adama n’était pas homme à être auprès
d’une femme. Il revenait toujours avec un air d’habits
du dimanche et de femmes légères. Je ne voulais
pas passer ma vie à poser des chaînes inutiles à des
pieds vagabonds. J’avais trop à faire avec ma vie et
mes propres pieds, qui ne devaient en aucune façon
flancher. Alors, un jour, je lui ai demandé de ne plus
revenir. Il en a été ébranlé, a tenté deux ou trois fois
de renouer les liens, allant jusqu’à m’embrasser dans
le creux de la nuque, ce que j’aimais bien (il le savait),
ou à poser un baiser au creux de mon oreille (cela aussi,
il le savait). Mais rien n’y fit. Il disparut, dubitatif et
jaloux, persuadé qu’une femme comme moi, en aucun
cas, ne pouvait garder les cuisses vides et tranquilles et
en faire un choix de vie. “Toi, m’a-t-il répété, l’index
posé sur sa lèvre inférieure. – Moi, lui ai-je répondu,
premire partie 83

le regardant droit dans les yeux. Oui, moi”, ai-je répété.


Avec une assurance qui le déconcerta. Et j’ai continué
seule. Je ne suis pas une femme pour l’amour comme
dans les contes de fées ou les livres de Sarah-Jane.
Je prends trop de place. Alors, les hommes, cela les
effraie. Tous les hommes seraient partis. Depuis,
et il y a belle lurette, j’ai renoncé aux rires, bécotages
et petites agaceries coquines. Je lutte et je veille… »
4

Après le passage de la charrette qui, tous les matins,


distribuait l’eau et le bois, Antonine nous avait servi
un repas et nous nous étions très vite préparées pour
nous rendre à l’atelier. Mère et grand-mère devaient
livrer pour le surlendemain la commande importante
d’une quarteronne exigeante et fameuse de La Nouvelle-
Orléans. Elle souhaitait accompagner sa fille au fameux
bal des quarteronnes, où elle devait éblouir pour
trouver un époux ou un protecteur.
Antonine et moi devions faire un tour dans les
marchés de la ville, à la recherche des dernières
fournitures précises pour l’exécution de la commande.
Mère avait loué à une voisine les services d’une litière
pour se rendre directement à l’atelier de couture ce
matin-là. Sarah-Jane avait préféré aller aider les sœurs
au catéchisme.
À son arrivée à La Nouvelle-Orléans, Prosper
Verdun-Dubuisson avait installé grand-mère à Tremé,
86   

le quartier des Noirs, dans cette modeste maison qu’il


avait louée d’un créole arrivé une dizaine d’années plus
tôt de Saint-Domingue et qui avait amassé une fortune
conséquente dans la contrebande et le trafic de peaux
avec les Indiens Chitimachas. L’affaire fut négociée
lors du dernier passage du marchand au Cap-Français.
Sentant que les événements n’allaient pas tourner en
leur faveur, beaucoup de colons préparaient dans la
précipitation leur départ de Saint-Domingue. Verdun-
Dubuisson avait préalablement fait l’acquisition
d’une plantation entre la Laura Plantation et la plantation
de Saint-Joseph pour faire pousser le coton et maltraiter
à nouveau les Noirs. Puis celle d’une demeure non
loin du Garden District, où il séjournait une partie de
l’année, y prenant ses quartiers d’hiver avec sa femme
et ses deux fils. Il est mort l’année où ma mère a eu
ses dix ans.
Entre grand-mère et lui, il y eut certainement
un attachement sur lequel je ne pouvais pas mettre
de mots précis. Grand-mère et Verdun-Dubuisson
non plus. C’était plus qu’un maître cruel qui abusait
de son esclave sur ses plantations, c’était plus qu’une
esclave humiliée qui se soumettait à un maître.
Une lignée avait pris souche hors des tracés visibles,
dans leurs souffles mêlés, dans ce qu’ils ne s’étaient
premire partie 87

jamais dit, entre reniements et remords, trahisons et


attachement, abdications et force.
Antonine et moi avions traversé quelques rues
de la ville en tentant d’éviter les crottins de cheval,
les ordures et la boue laissée par les inondations des
dernières pluies. Antonine et moi nous frayions un
chemin dans la foule du Marché français. Grand-mère
connaissait les moindres coins et recoins de ce marché
et avait vu passer trois générations de commerçants
auxquels elle nous avait introduites, mère, Antonine
et moi. Dans ce marché, on trouvait de tout et toutes
les races s’y rencontraient grâce à la contrebande et
à toutes sortes de transactions hors la loi. Les flottilles
de pirogues, bateaux à fond plat et petits bricks ne
laissaient aucune trace administrative, mais déversaient
dans cette ville et dans toute la région et au-delà
les marchandises dont on rêvait. Les grandes Antilles,
les côtes d’Amérique centrale, d’Amérique du Sud,
de l’Amérique du Nord et du golfe du Mexique
s’y rencontrent, tandis que l’Atlantique et le Mississippi
s’y donnent la main. Les Européens y débarquaient
leurs marchandises : alcool, vaisselle, vêtements, produits
de toutes sortes et meubles, comme ceux d’Albert,
l’ami d’Adama, un Français venu de Mont-de-Marsan
et faisant commerce de tout ce qu’on pouvait imaginer.
88   

Les Amérindiens Natchez, Apalaches, Chitimachas,


vendaient des peaux de daim de Caroline du Nord, du
poisson frais, de la céramique, du gibier, de la graisse
d’ours, des herbes, du maïs, du pain, du fruit de l’arbre
à kaki et des plantes médicinales. Et les esclaves, tout
ce qu’ils faisaient pousser sur leurs lopins de terre
à l’intérieur. Toutes les routes terrestres et maritimes
se rencontraient dans ce grand marché agricole, où
les petits fermiers pouvaient écouler ou troquer du riz,
des légumes, et les grands planteurs commercialiser
le tabac, l’indigo et le riz. Les négociants du nord du
lac Pontchartrain vendaient la farine des colonies
françaises, le bétail du Texas. Grand-mère connaissait
les principaux vendeurs et surtout ceux qui fournis-
saient les tissus pour les guêtres, les plastrons, la crinoline,
les dentelles et la soie. Aux Amérindiens, elle achetait
des peaux de daim avec lesquelles nous fabriquions
des capes pour les soirées fraîches de décembre et
janvier. Mais elle s’était aussi liée d’amitié avec Nahima,
un Sioux dont le prénom signifiait « mystique » et qui
n’avait pas son pareil dans la connaissance des plantes.
Grand-mère et Nahima se parlaient à grand renfort
de gestes. Grand-mère avait invité quelques fois Nahima
à visiter son petit jardin dans la cour arrière. À sa science
africaine et saint-domingoise, elle avait ajouté celle
premire partie 89

des Amérindiens. Grand-mère, qui, au grand dam de


Sarah-Jane, continuait à mettre à profit ce qu’elle
avait appris de sa mère et de Grann Amisia, recevait
en fin de semaine et quelquefois en début de soirée
quelques clients pour les maladies naturelles et celles
dites surnaturelles. Grand-mère nous avait introduites
auprès de tous ses fournisseurs et de leurs descendants.
Tous l’appelaient dame Florette et la réclamaient dès
qu’ils l’apercevaient au loin. Dans ce marché, grand-
mère prenait son temps, à croire que seule la lenteur
tissait les liens et lui assurait une autorité.
Alors, comme elle, je ne voulais plus être trop
pressée. Ferme et lente. Je jubilais à m’entendre appeler
mamzelle. « Mamzelle Élizabeth, j’ai reçu de la belle
marchandise de France » ou « Des dentelles comme
celles-là, tu n’en trouveras nulle part ailleurs ». Je me
retourne, je souris. Ici se côtoyaient plusieurs mondes
et les Blancs arrivés du Nord voulaient nous faire tous
entrer dans le moule d’un seul, le leur. Grand-mère
aimait tant ce marché que, un jour où elle y avait fait des
affaires juteuses et ri à gorge déployée, elle nous dit en
rentrant à l’atelier que c’est ici, dans ce lieu où chacun
trouvait son bonheur, que l’arche de Noé avait fait escale.
Sur le coup de dix heures, Antonine et moi avions
rejoint mère et grand-mère à leur atelier de couture. Je
90   

revois la grande pièce au rez-de-chaussée, qui nous servait


de lieu de travail, la petite pièce contiguë où naguère
nous dormions toutes les trois et la minuscule cuisine.
Elle louait alors l’unique chambre à des pensionnaires
de passage et même quelquefois à des jeunes couples.
Très vite, la grande pièce du rez-de-chaussée s’était
transformée en une véritable boutique, où d’abord
les dames affranchies étaient venues se faire confec-
tionner des robes. La réputation de grand-mère alla
bien au-delà de ce quartier. Elle finit par connaître
les goûts des femmes de couleur et leur inventer des
tenues splendides. Et, comme elles ne pouvaient
traverser la frontière au-delà du canal que dans
des tenues modestes, elle transforma leurs tignons
avec le plus grand goût. Très vite, des créoles fran-
chirent le seuil de l’atelier avec discrétion, la tête
sous de grands chapeaux, accompagnées de leurs
servantes. La concurrence des femmes de couleur leur
était insupportable et elles réclamaient des colifichets
et des dentelles pour être à la hauteur. Les femmes
blanches envoyèrent leurs servantes en sentinelle, en
vue de placer des commandes anonymement, puis
elles se résignèrent au bout de quelque temps à cogner
contre la porte magique de grand-mère. Du corps
de la quarteronne à celui de la négresse, les hommes
premire partie 91

blancs avaient tracé des frontières légales que leurs


désirs franchissaient régulièrement. Loin de brouiller
les pistes, les contrevenants les éclairaient. Chacun
empruntait la sienne dans une clandestinité ouverte.
Un matin, grand-mère, sans doute inspirée par Ayizan,
protectrice des commerçantes, fit inscrire en lettres
couleur orange sur un grand carré en bois peint en
blanc Florette habille toutes les femmes.
J’aimais observer grand-mère et mère découper
les patrons dans des journaux avec leurs yeux qui
allaient sans cesse de leurs mains aux dessins que mère
avaient préalablement réalisés. Quand les commandes
étaient nombreuses, elles travaillaient à la lueur
de deux lampes à pétrole jusqu’à fort tard la nuit.
Dans l’atelier de grand-mère régnait un ordre qui
consistait en un classement des commandes dans des
boîtes de carton. Ce qui, disait-elle, tenait de l’exploit.
Dans notre unique chambre régnait un désordre joyeux.
Des journaux s’étalaient sur le sol, juste à côté de
la seule table où nous prenions nos repas, et il n’était
pas rare de découvrir sous le fauteuil rouge de la
chambre une pelure de banane ou des cacahuètes ou
un fond de tasse de café. En fin de journée, grand-
mère s’installait sur l’unique fauteuil de la pièce, prenait
des bains de pieds préparés par Antonine et racontait
92   

ses rêves. Je me souviens de ces rares moments de


tranquillité dans cette maison où l’on était sans cesse
bousculé par des gens, happé par des voix.
Pour la chambre mise en location à l’étage, grand-
mère veillait elle-même à l’ordre et à la propreté. Les
clients payaient, leur argent était précieux, elle leur
devait un service impeccable, répétait-elle à tout bout
de champ. Elle avait des attentions particulières pour
les voyageurs qui arrivaient de la Caraïbe et parti-
culièrement d’Haïti. Elle passait des heures à les
questionner et écarquillait les yeux à chaque infor-
mation : les revues, le théâtre, les écoles et les anciens
esclaves refugiés volontaires dans les montagnes pour
échapper à la plantation et aux nouveaux maîtres,
les incendies, les tremblements de terre et les ouragans.
Elle demandait toujours des nouvelles de Zaza, la fille
de Mathilde, la gouvernante qui l’avait aidée à son
arrivée chez les Verdun-Dubuisson. Monsieur Charléus,
un pensionnaire qui faisait souvent des allers-retours
entre Haïti et La Nouvelle-Orléans, lui promit de faire
des recherches pour la retrouver.
Ces jours-là, grand-mère, plusieurs fois dans
la journée, fredonnait Lizèt kite laplenn, laissant
remonter cette mélancolie qui fait qu’on emprunte
dans un affolement silencieux tous les chemins perdus,
premire partie 93

l’enfance, l’amour maternel, les amours passées, la


rudesse de toute naissance.

Lizèt kite la plenn


Mwen pèdi bonè a mwen
Je a mwen sanble fontèn
Lisette a quitté la plaine
J’ai perdu mon bonheur
Mes yeux ressemblent à une fontaine

Mère m’a raconté que, de retour de l’un de ses voyages,


le même pensionnaire s’approcha de grand-mère, lui
tenant les mains avec tendresse et respect comme un
fils à sa mère : « Patience, lui avait-il dit. Patience. »
Il s’assit en face d’elle et tira de son sac une coupure
de presse et lui lut, tout en lui expliquant chaque
phrase, la décision du président Boyer d’inviter des
Noirs américains à venir s’établir en Haïti.

Port-au-Prince, le 7 août 1824


Des sentiments d’humanité, liés à la prospérité future de
la République, m’ont porté, mon cher général, à envoyer
aux États-Unis d’Amérique, à la fin du mois de mai dernier,
une mission afin de diriger, autant que possible, l’émigration
94   

en Haïti d’une portion de la population libre noire et jaune


desdits États que la politique des Blancs américains est
décidée d’en faire sortir. C’est le citoyen Granville, substitut
du commissaire du gouvernement près le tribunal de cassation,
qui est chargé de cette mission.
D’après les dépêches que j’ai reçues de lui, j’ai lieu d’espérer
qu’il réussira dans l’entreprise qui lui est confiée, et que bientôt
nous verrons arriver de nos frères d’Amérique qui viendront
habiter notre territoire en se mettant sous la protection de
nos lois, et en s’adonnant à la culture des terres.

Grand-mère fut émue jusqu’aux larmes et lui demanda


de lire une deuxième fois. Elle n’en crut pas ses oreilles.
Mère l’entendit murmurer :
« Fò m al wè sa, fò m al wè sa ak zye m, je dois aller voir,
je dois aller voir de mes yeux.
– Mais il y a deux faces à cette médaille, madame
Florette, fit remarquer calmement monsieur Charléus.
– Explique-toi, lui répliqua grand-mère, qui ramenait
des deux mains les plis de sa robe entre les deux jambes.
– Ne vous emportez pas, madame Florette. C’est
une terre de femmes et d’hommes généreux. Sais-tu
qu’Haïti a accueilli Billaud-Varenne, le général espagnol
Mina, Miranda et Simón Bolívar ? C’est à partir d’Haïti
que ce dernier a lancé sa guerre de libération en
premire partie 95

Amérique latine. Mais vous ne devriez pas trop rêver


pour autant non plus !
– Qui sont ces personnes ? Et pourquoi ne devrions-
nous pas trop rêver ? » Grand-mère semblait prête
à bondir.
« Ne vous mettez pas dans tous ces états, madame
Florette. Ce sont des gens qui ont combattu pour la
liberté ailleurs. Et je n’ai jamais dit qu’il ne fallait pas
rêver. »
Alors monsieur Charléus lui raconta avec force
détails les événements qui entouraient ces personnages
et renchérit.
« Nous les accueillons, mais notre terre demeure
une terre à commotions.
– Et en quoi est-ce mauvais alors ? Je ne comprends
toujours pas. »
Grand-mère avait croisé les bras et attendait avec
un air de défi.
« Explique-toi.
– C’est une terre qui regarde ailleurs, alors qu’elle n’a
pas encore fini de mettre bas pour ses propres enfants.
Une terre qui a trop à porter. Alors son dos cède,
ses jambes flanchent sous le fracas des déflagrations ou
la lame des machettes, le bruit des bottes et des chevaux.
Et, le temps pour elle de retrouver son équilibre,
96   

c’est le sol qui se dérobe sous ses pieds ou les eaux qui
menacent de l’engloutir. »
Grand-mère reste pensive. Comme elle, mère n’est
pas convaincue par les propos de monsieur Charléus.
Elle choisit la fidélité aux récits de grand-mère, qu’elle
fait trotter jusque dans les rêves de Sarah-Jane et
moi. Et j’ai toujours voulu qu’ils restent tels quels.
Nous avons détourné les yeux de ces nuages sombres
et fixé côté soleil.
Grand-mère mit fin à la conversation en se levant.
« Monsieur Charléus, vous pensez ce que vous
voulez et ici nous pensons ce que nous voulons. »
Monsieur Charléus fut un pensionnaire fidèle
pendant une bonne dizaine d’années. Au retour d’un
autre de ses voyages, les yeux pétillants, il a brandi
une enveloppe en l’agitant sous nos yeux. Elle con-
tenait une missive de Zaza, racontant les dernières
années de sa mère, son décès et son envie de rencontrer
grand-mère. Elle termine sa lettre en l’invitant à revoir
sa terre natale. Grand-mère me fit écrire une réponse
à Zaza, pour lui dire son chagrin de n’avoir pas revu
Mathilde avant sa mort et son envie de revoir cette
terre toute nouvelle.
En quittant l’atelier, j’ai rendu visite à mon amie
Hélène, la tête pleine de mille questions. Assise sur
premire partie 97

un rocking-chair et dégustant une tarte à l’ananas


surmontée d’une crème à la vanille, j’ai évoqué Haïti,
le pays de ma grand-mère que j’aimerais voir un jour,
et elle, le bal des quarteronnes, où sa mère comptait
l’emmener, et les garçons qui faisaient bouillonner
nos hormones. Martial, son frère, nous rejoignit et
la conversation porta sur l’arrivée des Américains
protestants du Nord, le puritanisme et le froid qu’ils
emmenaient dans leurs bagages.
Martial proposa de me raccompagner chez moi.
J’acceptai sans hésiter. Cela faisait des mois que Martial
me courtisait. Qu’il voulait sentir le parfum de mon cou.
J’étais curieuse de connaître le goût de la bouche d’un
homme. Quand, sur la route, il se retourna vers moi
un peu intimidé de faire le premier pas, je l’entraînai
vers la première porte cochère et, le regardant droit
dans les yeux, j’ai posé mes lèvres sur les siennes.
Sa bouche avait le goût du consentement, du plaisir et
de cette tarte à l’ananas que nous venions de déguster
tous les trois. Trois fois, il me demanda si je me sentais
bien. Parce que lui était heureux de ce baiser qu’il
attendait depuis trop longtemps. Il m’a tenu fermement
la main jusqu’à l’entrée de ma maison et, prenant
mon visage entre ses mains, il m’embrassa avec douceur.
Seule, le dos appuyé à la porte d’entrée, je me surpris à
98   

sourire. La bouche de Martial m’avait réconciliée avec


une joie qui m’avait désertée depuis ma tentative de tuer
Maurice Parmentier. Avec ce baiser, je l’anéantissais
une deuxième fois. À ma façon.
5

Il y a tant de portes dans le monde qui donnent sur


un autre monde. Grand-mère, mère et moi, nous
nous frayons ce dimanche après-midi un passage
dans la foule dansante de Congo Square. C’était une
des promenades préférées de grand-mère. La gaieté y
était contagieuse. La houle dans nos hanches, la joie
tournant dans nos bras, nous avons esquissé quelques
pas de kalinda, de djouba et de krabiyen. Comme pour
renouer un pacte avec la vie.
Nous avons poursuivi notre chemin cet après-midi-
là. En me tenant par la main, grand-mère s’était arrêtée
de marcher et, prenant appui sur sa canne, elle s’était
penchée vers moi et m’avait simplement dit : « À l’instant
même de ta naissance, la mort est déjà là. Tu dois aller
au-devant de la vie tant que tu peux : traverse des
portails, franchis des limites, perce des murs. Ne dispa-
rais pas de ton vivant, la mort est là pour s’en charger.
Promets-le-moi. » Et elle m’embrassa sur le front.
100   

Rosaline Grand-Jean nous a reçues avec un large


sourire. C’était une griffe de forte corpulence, dont
la poitrine s’offrait comme deux demi-lunes de son
corsage blanc à dentelles. De ses yeux émanait une
joie qui venait de loin. Son port altier disait l’assurance
tranquille de qui, pour avoir tout vu, n’a peur de rien.
Grand-mère et elle étaient proches depuis quelques
années déjà et échangeaient conseils et recettes pour
guérir, éloigner les mauvais sorts et remercier les
divinités. Tout comme Marie Laveau, qui était devenue
la papesse de La Nouvelle-Orléans, Rosaline avait tout
appris de Sanite Dédé, arrivée de Saint-Domingue.
Grand-mère ne s’était jamais adressée à Marie Laveau,
lui préférant Rosaline Grand-Jean, à la réputation
moins sulfureuse, au savoir bien moins clinquant et
mondain. Décidément, grand-mère n’aimait rien faire
comme tout le monde. Souvent, quand on lui disait :
« Tout le monde porte ce modèle de chapeau »,
elle répondait : « Tout le monde, c’est qui ? » Et elle
demandait à mère d’ajouter au chapeau une touche
personnelle.
À la vue de la grande pièce où Rosaline nous installa,
une sarabande d’images me submergea. Rosaline avait
reconstitué un puissant concentré de l’univers dans ce
carré où des étoffes en cascades tapissaient les murs.
premire partie 101

Tous les éléments s’y rencontraient : la flamme d’une


mèche trempant dans une fiole d’huile, le sabre
d’Ogoun, une statuette en bois, une bouteille de
bourbon entourée d’un mouchoir rouge, le coutelas
d’Azaka, les fioles de Badagri, le couteau de Dantor,
des roses à Fréda dans un vase de cristal, un scarabée
dans un bocal bleu et les images pieuses de saint
Antoine de Padoue, de sainte Claire et de saint Jacques.
Quand elle ouvrit la fenêtre, une légère brise s’engouf-
fra dans la pièce et les étoffes se soulevèrent comme
dans un frôlement d’ailes. Je sentis tout bouger autour
de moi, les murs se rapprocher puis s’éloigner et
une conversation muette s’engagea entre les parfums,
la flamme, la fleur, les lames et la figurine en bois.
Je m’accrochai au bras de grand-mère pour ne pas
perdre pied.
Grand-mère et mère me confièrent trois jours à
Rosaline Grand-Jean. Trois jours durant lesquels je man-
geai peu, je bus beaucoup d’eau avec du basilic et de la
citronnelle. Et je fus installée dans une chambre étroite,
peu éclairée. Jamais Rosaline Grand-Jean ne m’adressa la
parole. Dans son salon, elle reçut des femmes et des
hommes venus chercher conseil et réconfort et de temps
en temps tapait elle-même contre un tambour. Au bout
du troisième jour, quand je pose un pied par terre,
102   

je ne suis pas certaine de marcher sur une terre ferme.


Le manque me grandit, m’épure. À l’appel des forces
venues de loin, j’avance dans un mystère qui se fait plus
proche sans jamais se laisser saisir.
Mère et grand-mère sont arrivées, elles ont salué
Rosaline Grand-Jean en faisant la génuflexion d’usage
et la poignée de main croisée. Nous nous sommes
regardées comme si nous avions ouvert les portes
d’un autre monde et nous nous y reconnaissions.
Rosaline Grand-Jean a placé un pilier en bois au
milieu de la salle en guise de poto-mitan, en entamant
un air que mère et grand-mère semblaient très bien
connaître. Elle a mélangé de la farine de maïs à de
la cendre et a tracé le vèvè d’Ayizan.
Pour la circonstance, grand-mère avait fait venir
un tambourineur arrivé de Saint-Domingue au
moment de la débâcle des colons. Malgré son âge
avancé, il frappa la peau du tambour dans une
langue qui me parut de plus en plus audible. Et puis,
soudain, j’ai ressenti un objet lourd dans la bouche
et je regardais de plus en plus au loin. Et puis je me
suis mise à bouger au rythme du tambour. Rosaline
Grand-Jean me prit par la main et nous avons tourné
autour de la grande pièce. Mère et grand-mère
fermaient la marche.
premire partie 103

Je dansais dans une vague montante et descendante.


Je n’avais à déployer aucun effort, c’est la vague elle-
même qui m’emportait. La vague passait par-dessus
ma tête, puis retombait. J’ai avancé le dos légèrement
courbé et je me suis mise à parler d’une voix qui n’était
pas la mienne, mais celle d’Ayizan.
Nous avons rejoint la maison sur un nuage, comblées,
rassasiées. Grand-mère fredonnait tout bas et mère
semblait sourire à des anges, et moi j’étais encore dans
l’incandescence de mon récent voyage.
À notre arrivée à la maison, Antonine se précipita
pour nous ouvrir. Visiblement elle nous attendait.
Elle avala trois fois sa salive, reprit son souffle avec
difficulté pour nous annoncer que Maurice Parmentier
était sorti de l’hôpital. Amoché, très amoché, mais vivant.
L’annonce de la sortie de l’hôpital de Maurice
Parmentier assombrit cette initiation. Nous décidâmes
toutes les trois d’un autre voyage qui fermerait une boucle,
avait dit ma mère, qui te ferait connaître la source,
avait renchéri grand-mère.
6

Mère et grand-mère ont organisé mon départ dès


que je leur eus avoué mon acte, ne leur épargnant
aucun détail depuis les regards de monsieur Parmentier.
« Gras la misèricòd ! Dieu de miséricorde ! avait dit
grand-mère en levant les bras au ciel. Toi, tu as le sang
trop chaud, ma petite. Mais trop chaud. Il faut quelque-
fois surprendre l’ennemi par le calme. Surtout quand
tu n’as pas la loi de ton côté. Toi, tu ne trouves rien
de mieux à faire que de foncer tête baissée et de
cogner ! »
De la bouche de mère, aucun son ne sortit pendant
deux minutes, qui me semblèrent interminables. Elle me
regarda droit dans les yeux :
« Il faut que tu partes. »
Grand-mère acquiesça et lui demanda d’écrire sur-
le-champ une lettre à Zaza. Comme moi, elles crai-
gnaient un retournement des événements.
Certains détails avaient été épargnés à Sarah-Jane.
106   

Une fois la lettre écrite, Grand-mère me l’a confiée,


« Zaza va t’accueillir à bras ouverts ».
« Je préviens ton père. »
Deux jours après, mon père a tenu à longer seul
avec moi pour une dernière fois la digue, cette longue
allée qui protégeait la ville des inondations. Il aimait
particulièrement s’y promener. C’est en se heurtant
accidentellement à une jeune femme qui s’était penchée
pour ramasser son mouchoir qu’il avait vu ma mère
pour la première fois. Il fut frappé par le regard franc
de ma mère, qui ne voulait pas baisser les yeux et
s’apprêtait à poursuivre son chemin. Elle n’était pas
une mulâtresse prête à offrir un sourire racoleur à qui
l’avait insultée. Il me rappela en riant cette rencontre
heureuse. « Je l’ai poursuivie et je la poursuis encore. »
Comme lui, j’avais appris à aimer ce lieu où tout
ce qui constituait le creuset de La Nouvelle-Orléans
se mélangeait, les familles créoles aristocratiques,
les réfugiés de Saint-Domingue, les esclaves, les
affranchis, les Amérindiens et les Américains arrivés
du nord. Sur cette allée du quai, Tremé se confondait
à Marigny, le Vieux Carré au Nouveau Marigny.
Dans le soleil couchant, toute mon enfance s’est
éteinte. Je me suis accrochée au bras de mon père pour
une dernière promenade. La tête brûlante, j’ai marché
premire partie 107

à ses côtés. Les odeurs connues, je les ai humées


comme une première fois. En passant près des jardins,
j’ai écouté les cris des enfants comme ceux de Sarah-Jane
et moi. Et j’ai imaginé leurs vêtements tachés de fruits
ou des restes des beignets qui nous faisaient tant saliver.
Je voulais déambuler dans Jackson Square, Bourbon
Street et Royal Street, humer le parfum des gardénias et
des lilas des Indes. Toute mon enfance a défilé derrière
mes paupières.
Ce bras était un réconfort qui m’assurait que l’avenir
pouvait être une terre promise. J’ai achevé la promenade
dans le silence de l’amour, la tête appuyée contre lui.
Sur le seuil de la maison, il s’est retourné : « Tu as bien
fait de partir. Les choses auraient pu se compliquer…
Rassure-toi, mes affaires iront mieux. Et surtout,
surtout ne change pas. »
Le lendemain, nous nous sommes réveillées à l’aube.
J’avais à peine fermé l’œil de la nuit. Grand-mère m’a
demandé de m’approcher avec un regard d’admiration,
presque comme si une odeur nouvelle émanait de moi,
qui disait ma vigueur, mon courage. Sa force à elle n’a
pas pu faire un barrage à cet amour qu’elle a déversé
sur moi ce soir-là. Une digue avait cédé. Elle m’a prise
dans ses bras et m’a embrassée. Je l’ai embrassée à mon
tour sur le front, là où elle ne sait pas que pousse
108   

un jasmin sur ses rides rondes et douces, qui disaient


qu’elle était vieille. Puis j’ai embrassé mère sur la joue,
là où, tous les matins, l’odeur du café s’invitait avec
le soleil. Et Sarah dans les cheveux pour la citronnelle
que nous aimions partager les soirs d’hiver. Nous nous
sommes rappelé les choses de l’enfance, les maladies
surmontées, les extravagances de grand-mère que
nous ne comprenions pas toujours, les frayeurs quand
la terre d’ici semblait boire toute l’eau du ciel, nos
premiers jours d’école chez sœur Marthe Fontier.
Mère a dû rappeler deux ou trois choses à grand-mère.
Elle commençait à oublier facilement. Nous avons
parlé de père et de mon amour pour lui.
Sur le pas de la porte, je ne me suis pas retournée.
Je ne voulais pas les voir pleurer. Dans la voiture cochère
qui m’emmenait jusqu’au port, je n’ai pas pu me retenir
de verser de chaudes larmes à la pensée de père, qui,
à sa prochaine visite, ne me reverrait pas. J’avais devancé
le jour et j’avançais dans cette lumière mauve qui
reposait sur les arbres. J’ai pleuré en regardant peut-
être pour la dernière fois le faubourg Marigny, la rue
Sainte-Anne, la rue de Chartres.
Accoudée au bastingage du bateau qui m’emmenait
au large, je humais l’odeur de la mer et les gouttelettes.
Plusieurs fois, j’ai passé la langue sur mes lèvres.
premire partie 109

C’étaient l’odeur et le goût des choses inconnues.


Le passé gisait en moi, désolé, et j’étais ivre de cette
liberté-là qui traçait un chemin. Je ne savais pas où elle
m’entraînerait, mais je lui faisais une confiance aveugle.
J’étais légère comme dans un rêve.
Seconde partie
[la question] implique une problématique de la couleur qui
rejaillit sur toute la société haïtienne, infiltrant, à des degrés
divers et selon des modalités diverses, l’ensemble des pratiques
et des discours.
Micheline Labelle
Idéologie de couleur et classes sociales en Haïti.

Lors nos ventres se tendent à l’arc des attentes et nous levons


de ce naufrage, un continent d’ivresses et d’espérance… Là, le
silence est clair. Immense. Et pilonne la parole de souffrance et
sa fréquentation…
Yanick Jean
La Fidélité non plus
Prologue

Mon général, mon amant, mon homme, tu me rejoin-


dras bientôt dans mon ciel !
C’est ma mère qui m’a appris ce qu’elle avait elle-
même appris de sa mère, qui elle-même l’avait appris
de sa mère, jusqu’à l’aïeule qui avait traversé les eaux
et le tumulte : « Toujours se faire le moins surprendre
par l’inconnu, la faim, les chamboulements inattendus,
les grandes décisions ou même l’appétit pour un homme.
Tu ouvres un grand ciel, plus grand que le fouet, que
la faim, plus grand que les grands charivaris, plus grand
que les incendies ravageurs, que la terre qui tremble et
culbute, que le désir de mains, de lèvres sur ta peau.
Et dans ce ciel, tu poses tes astres, tes soleils, tes eaux
profondes, tes divinités et ton nom vaillant, celui que
tu es seule à connaître. Et ton ciel, tu le noues avec ton
mouchoir, deux fois plutôt qu’une, autour de la tête.
Un mouchoir-ciel, ma fille. » Tu imagines, Léonard,
mon homme ! Un tel refuge, un tel lieu ! Et ma mère
116   

insistait : « Personne ne peut venir là les chercher


ou te les prendre. Personne. Pèsonn. » Pour marquer
l’importance de cette leçon de vie, elle soulevait le torse
et soulignait le mot pèsonn d’un large geste du bras
droit, comme elle aurait fait pour couper la canne ou
débroussailler un chemin d’une machette bien aiguisée.
J’ai toujours gardé, tout au fond de moi, l’idée de la
lame et celle du pas en avant, les yeux grands ouverts.
Sur les ténèbres. Sur la lumière. Sur la vie.
Mon général, mon amant, mon homme, mon ciel
à moi, il est sous les eaux ! Je te vois déjà fronçant
les sourcils avec cette moue de qui ne croit pas,
de qui doute, qui me faisait tant sourire. Oui, mon
ciel à moi, il est sous les eaux ! Ah que j’ai hâte
de t’expliquer, Léonard ! Mon ciel, il est sous le miroir
des étangs, l’éclat des lacs et le chatoiement des rivières,
depuis le jour où une irrésistible force m’a poussée
à vouloir m’enrouler dans la soie et les ombres des
profondeurs liquides. Ma mère m’a retenue à temps.
Je l’accompagnais, avec d’autres femmes du village,
Servancia ma tante, Elmane ma cousine, pour laver
le linge à la rivière Ti Gode non loin de notre hameau,
Nan Galèt. Elmane et moi inventions des jeux
qui n’appartenaient qu’à nous et, toutes les quatre,
nous chantions entre deux fous rires de ma mère et de
seconde partie ( prologue ) 117

tante Servancia, qui faisaient allusion aux histoires des


hommes, toujours prêts à désigner les chemins de la
vie et leurs droits sur nos cuisses, et elles, les femmes si
libres, seules sur les routes, dans les aurores du monde,
si habiles à vendre aux marchés alentour, les femmes si
maîtresses de ces lieux, de ces temps du monde.
Le lendemain de la nuit où, malgré les compresses
de Grann Sémise, Elmane a longtemps déliré à cause
d’une mauvaise fièvre, nous sommes allées sans elle au
bord de la rivière. Je fredonnais un air triste et effrayant
tout en frottant le linge contre la roche lisse.

Senk ti kana sòti yon jou


Nan larivyè y ale
Byen lwen, byen lwen
Manman an rele
Sèlman kat ti kanna tounen

Cinq canetons sont sortis un jour


Pour aller à la rivière
Loin, très loin
La mère a appelé
Seuls quatre canetons sont revenus
118   

Je regardais les rayons de lumière au-dessus de l’eau,


cherchant où pouvait bien se trouver ce petit canard
disparu. M’imaginant qu’un ogre qui reniflait les
chairs d’enfant l’avait englouti. Tout en me penchant
pour mieux voir, j’ai glissé sur une pierre. J’avais déjà
un pied dans l’eau et, dans ma chute, je ne m’étais pas
accrochée à une branche, mais je m’étais laissé porter
par un bercement irrésistible. Ma mère m’a tirée
avec une vigueur que je ne lui soupçonnais pas, elle
si menue. Aidée de tante Servancia, qu’elle a regardée
d’un air entendu, et tout en me tenant contre elle,
elle a ramassé le linge. Dans leur précipitation, je n’ai
pas perçu un quelconque affolement, mais le sentiment
qu’elles avaient saisi cette connivence entre l’eau et moi.
Une complicité que j’ignorais. Toutes les trois, nous
avons couru jusqu’à ce que la rivière de Ti Gode ne
fût plus visible. Ma mère et ma tante ont affirmé
avoir aperçu au-dessus de l’eau une étrange lueur se
déplaçant vers moi. Que c’était une divinité, maîtresse
des eaux, qui m’appelait. Que je n’étais pas prête à la
recevoir, mais que je n’y échapperais pas. Que je devais
désormais compter avec cette divinité des ruisseaux
et rivières, des fleuves et des étangs et du grand
ventre d’eau de la mer. Qu’on devait m’y préparer.
Qu’elles avaient négligé de le faire. Toute ma vie,
seconde partie ( prologue ) 119

Léonard, j’ai su que j’étais portée par plus grand que


moi, plus fort que moi, plus puissant que moi. À dater
de ce jour, il ne me fut plus permis de me rapprocher
seule d’un point d’eau. Je devais d’abord être dressée,
initiée, éveillée par tous ceux et toutes celles qui, avant
moi, savaient que les arbres comme les animaux, les eaux
comme les pierres et la terre comme le vent sont plus
que ce que tes yeux voient. Et apprendre petit à petit
à sentir quand l’invisible me frôle ou me murmure
au creux de l’oreille.
Mon général, mon amant, mon homme, je m’étais
taillé un cœur à cette mesure-là, entre ciel et eau, force
et foi. Ma mère, ma grand-mère et ma seconde mère
Man Jo m’ont patiemment modelée avec des onctions,
des prières, des chants et génuflexions face aux govis,
devant les autels des lwas de la famille, sans compter
la retraite dans le vacillement des balèn, derrière
des portes et fenêtres closes. Je suis sortie des murs
secrets avec un sentiment d’invincibilité qui m’a fait
traverser tous les tourments sans ciller. Pourtant je me
suis affaissée quand tu es entré dans ma vie. Pantan,
sezi, atteinte, éblouie… Mes genoux ont fléchi, mes
chevilles n’ont pas su me porter et j’ai touché terre.
Tu ne l’as jamais su. Tu ne m’as jamais vue que debout !
Je ne tenais pas non plus à ce que tu me voies autrement
120   

que le torse droit, le front haut. Je me suis vite redressée.


Atteinte, mais debout. Accrochée à mon mouchoir-ciel.
Une vaincue de toutes les guerres du monde avec
sa victoire enfouie loin, très loin, et qui sait attendre
son heure. Toi, Léonard, tu es né riche et vainqueur.
Tout t’a été donné à ta naissance. Tu n’as eu ni à
prendre, encore moins à arracher ou à attendre. J’ai passé
ma vie à prévenir des chutes, à recueillir les pierres
des éboulements pour en faire des abris ou des chemins.
Tu es arrivé dans ma vie comme ces cyclones du mois
d’août qui, à grand renfort d’orages, de brassées d’eau et
de vent, déracinent les arbres, décoiffent les cheveux de
chaume des maisons et emportent vies, biens et meubles.
Tu ne m’as ni déracinée, ni décoiffée ni emportée. Je t’ai
laissé me traverser et j’en suis encore secouée.
Personne n’était allé aussi profond que toi dans mon
ciel et mes eaux à moi. Mon ciel et mes eaux ont vacillé
devant cet inconnu à leur porte. Mon ciel était à moi
et à moi seule. Avec mes mystères, mes esprits et
mes Invisibles ! Je n’y aurais jamais admis quiconque.
Pas même toi. Mon général, mon amant, mon homme,
il m’a donc fallu trouver un lieu où t’accueillir !
Je ne te l’ai jamais dit, mais, une nuit où j’étais seule,
je t’ai allongé sous mes paupières et, à te regarder,
j’ai compris qu’il me fallait te faire un ciel à toi seul,
seconde partie ( prologue ) 121

là, entre mes côtes ! À l’endroit même où mon souffle


prend naissance. Toutes les nuits, tu as dormi dans
mon sommeil. Et depuis ta mort, ton souffle me
manque ! Que j’ai du mal à respirer !
Aujourd’hui, c’est moi qui avance vers toi, pieds nus
dans l’eau glacée de ma propre mort. Je suis déjà vieille
et malade, mais il faut encore un peu de temps pour
que mon temps passe ! Pour qu’il déserte ces parages
du monde ! Sur ce lit de mon sommeil et de mon
plaisir, j’occupe encore ce peu de temps ! Alors écoute-
moi, veux-tu ?
Tu aimais quelquefois fouiller dans mes souvenirs
les plus anciens. Secrets et silences que tu voulais
à tout prix percer, de cette jeune femme qui n’avait
pas toujours habité la ville et qui avait vu le jour à
Nan Galèt, une localité perdue non loin d’une cascade,
lovée entre deux mornes. J’évoquais ma première
école : les mystères qui habitent les arbres alentour,
les plantes et les herbes tout contre les cases, les bêtes
dans l’enclos, les papillons et les abeilles, nos conver-
sations avec les étoiles, la rivière Ti Gode et jusqu’à nos
paroles dont il fallait connaître le poids et la mesure,
les services aux lwas, nos divinités du côté paternel
et celles du côté maternel. Et la dure vie à semer,
arroser, récolter. Puis, à la mort de mon père, parti
122   

trop tôt rejoindre les Invisibles, ma mère s’est laissé


convaincre par monsieur Daril, cet homme au casque
colonial, messager d’une femme inconnue, madame
Mérisier, que je pouvais jouir d’une vie meilleure chez
elle à Port-au-Prince. Nous sommes beaucoup à croire
que c’est toujours mieux en ville ou là-bas, lavil ou
lòt bò dlo. Je le crois aujourd’hui que j’ai hâte d’arriver
de l’autre côté de la vie, ce pays vers lequel on voyage
sans chapeau et les pieds nus.
Je suis arrivée par le portail sud de la ville, le portail
Léogâne, dont je n’apprendrai le nom que plus tard.
Plus j’approchais de Port-au-Prince, plus j’ouvrais
grand les yeux. Aux cahutes dispersées le long d’une route
en terre et par endroits boueuse, puis aux modestes
maisons au portail de bois, les unes serrées contre
les autres, succédaient des maisons toujours en bois,
plus grandes à mesure que nous approchions de la ville.
Les allées et venues incessantes des femmes et des
hommes aux vêtements crasseux, aux pieds crottés,
ces hommes et ces femmes qui « n’ont pas », qui
« n’ont rien » au cœur de la ville basse, les vêtements
plus chatoyants à mesure que nous avancions vers
les rues plus paisibles de la ville de « ceux qui ont un
peu » m’ont vite fait oublier les souffrances de la route
jusqu’à la demeure de monsieur et madame Mérisier.
seconde partie ( prologue ) 123

Le jour de notre arrivée, avant même la tombée de la


nuit, comme tous les habitants de la ville, madame Mérisier
avait fait fermer portes et fenêtres à double tour. Inquiets
mais avides de savoir, ils chuchotaient dans la faible
lueur d’une bougie, toutes lampes éteintes, guettant
la déflagration qui pulvériserait une caserne ou un fort
dans le lointain, les détonations des armes à feu ou
les sabots de chevaux piaffant dans les rues. Ma mère
et moi étions plus curieuses qu’effrayées, ne pouvant
pas mesurer ce que nous ignorions. Je ne savais pas
encore que j’allais passer de longues années à deviner
à tes côtés les complots qui se tramaient et à guetter
les insurrections qui, souvent, retournaient sens dessus
dessous toute une ville. Je me suis blottie tout contre
ma mère et nous nous sommes installées sur une natte
pouilleuse dans un débarras au fond de la cour, laissant
les citadins à leurs frayeurs, à leurs spéculations, à leurs
chambardements.
Une comète était apparue dans le ciel quelques jours
auparavant et les habitants furent certains que c’était
le signe d’une chute imminente de l’empereur Faustin Ier.
Les Mérisier, timorés et déçus, répétaient le mot
« anperè a, l’empereur » dans chacune de leurs phrases.
Ma mère et moi ne connaissions qu’une autorité, celle
du choukèt larouze, qui ne visitait Nan Galèt qu’une
124   

fois l’an. Chicanes, différends, conflits d’honneur, de


propriétés ou de sang, nous les réglions à notre façon,
murés dans un silence que le choukèt larouze ne cherchait
guère à percer. Alors ma mère et moi avions très vite
compris que l’empereur, anperè a, était l’appellation du
plus grand chef qui soit. Qui, lui, régissait la vie et
les rêves des hommes et des femmes de la ville, mais
nous ne le connaissions pas à Nan Galèt.
Trois jours après le départ de ce grand chef pour l’exil,
ma mère est repartie à Nan Galèt. Madame Mérisier
m’avait offert deux robes délavées de sa fille cadette
et des chaussures usées. À ma mère, elle tendit
une robe à l’ourlet effiloché et qui avait perdu tout
éclat. Le regard de ma mère alla de ces vêtements
offerts à ceux que nous portions. Les nôtres semblaient
si dépenaillés que ma mère avait été éblouie. Deux
jours durant, madame Mérisier lui avait fait voir
monts et merveilles. Ma mère, qui m’avait pourtant
montré mon ciel, la force de mon ciel, la crut sur
parole. Moi pas.
Mon général, mon amant, mon homme, le départ
de ma mère et la chute de l’empire signèrent aussi la
fin de ma première enfance. Une fois ma mère partie,
je me retrouvai seule, nez à nez face à l’amer du monde,
à portée du souffle haineux de madame Mérisier.
seconde partie ( prologue ) 125

Fouettée, affamée, méprisée. Il est dit que, quand on


frappe un corps, on frappe une conscience. Pourtant,
jamais cette âpreté et cette rudesse n’ont pu enraciner
la détresse en moi. Mon ciel l’attrapait par la gorge pour
la noyer dans un silence abyssal. Il y mettait la patience,
l’adresse et la force. Et mon ciel a dressé cet arbre
indestructible que Grann Sémise et ma mère avaient
planté en moi. Et le temps l’a mis à jamais debout.
Mère mourut sans savoir que je vivrais ce que la haine
de soi avait produit de plus réussi. De plus achevé.
Madame Mérisier n’aimait pas qui elle était. Elle portait
la couleur noire de sa peau comme un chagrin sans
nom, un désespoir, une humiliation. Les miens et moi-
même, nous n’avions toujours porté que cette couleur
d’ébène et d’acajou et elle nous convenait parfaitement.
Nous ne connaissions personne à qui nous comparer.
Mais elle ne convenait pas à madame Mérisier, qui,
en ville, regardait du côté des héritiers à peau claire
des anciens maîtres et lorgnait les grands commerçants
du Bodmè, bord de mer, allemands, français, américains
ou italiens, arrivés d’autres rives, auréolés des pouvoirs
de leur histoire de conquérants et de la couleur de
ces pouvoirs.
Je me suis enfuie en plein midi, le dernier dimanche
du carnaval, le dimanche gras. Avec les chaussures
126   

de Rosette, la fille cadette des Mérisier, une collerette


d’une des aristocrates de la cour de Faustin Ier,
volée trois années avant, dans un caniveau, le vieux
châle de madame Mérisier, quatre mangues, deux
cayimites et un morceau de pain rassis. J’ai erré trois
jours durant avant que madame Belfort ne me
recueille sous son toit. Dès les premiers jours, elle me
demanda de l’appeler Man Jo. Chez Man Jo, j’appris
les rudiments de la lecture : je pouvais dresser une
liste, signer mon nom ou écrire quelques mots.
Dans sa tête, c’était déjà quelque chose de pris à
l’ennemi.
« Tu sais quelque chose de lui, mais lui ne sait rien
de toi. »
Man Jo aimait qui elle était, cultivait une ruse acérée
comme des dents pour mordre ce monde d’en haut
qui méprisait sa langue illégitime, ses croyances
illégitimes, sa peau illégitime.
Elle chantait souvent ce chant comme une profes-
sion de foi :

Depi m soti nan Ginen y ape sonde mwen


Se mwen men o fro roch o
Mwen soti anba dlo, mwen vole dan leze
Le yo kwe yo pran mwen mwen tounen lafimen
seconde partie ( prologue ) 127

Depuis que je suis sortie de Guinée, ils me sondent


C’est moi-même, la grosse roche
Je suis sortie de sous l’eau, je me suis envolée dans les airs,
Quand ils pensent m’attraper, je me transforme en fumée

Ce fut ma troisième enfance. Elle ne dura pas


longtemps. Ici, il faut grandir vite. Je suis très tôt entrée
de plain-pied dans l’âge adulte, imbattable dans l’art
de négocier avec les clients de Man Jo, et volai quelques
années plus tard de mes propres ailes. Je n’étais ni
peureuse ni prudente. J’aimais forcer les événements
et attendre leur venue, les yeux ouverts.
C’est alors que tu as surgi dans ma vie, toi, Léonard
Corvaseau, pour ce voyage à mes côtés, moi, la passa-
gère de nuit. De cette obscurité, tu n’as saisi que des
lueurs furtives de ce qui pourtant fut pour moi un
voyage éblouissant.
Assise tout contre toi des années plus tard, avec
Marianne, notre fille, Lamentin, son époux, et Fanny,
notre petite-fille, je ne cessais de répéter ces mots en
silence : « Mon général, mon amant, mon homme,
tu n’en as plus pour très longtemps. » Un mois, deux
mois peut-être. Je ne saurais dire. Tu étais affaibli par
la maladie. Et dévoré par le remords. Si tous pleuraient
en silence ton départ, j’étais la seule à savoir que le
128   

remords avait prêté main-forte à la mort. C’est une


longue histoire. Et surtout, tu ne voulais rien laisser
paraître. Mais la mort t’avait déjà embarqué sur son
bateau qui file droit, tout droit, et ne revient pas.
Les dernières lueurs de tes yeux étaient déjà dévorées
par la nuit. Je me préparais à t’accueillir enfin dans mon
ciel, non loin de ma mère et de Grann Sémise. J’avais
noué mon grand mouchoir blanc autour de la tête.
Moi, je rangeais, par piles régulières, les vêtements
qui m’étaient confiés. Je les voulais impeccables malgré
les circonstances difficiles. C’était mon gagne-pain,
ma réputation et ma force. Je posais un instant mon
ouvrage et t’essuyais le front. Assis sur ta dodine, ton
fauteuil à bascule, tu fermais les yeux chaque fois
que je m’approchais de toi et tu me saisissais la main.
Je ne disais rien et te caressais doucement quand
je ne t’épongeais pas le front ou ne te servais pas ta
tisane préférée à la citronnelle et à la mélisse. Et puis,
quelquefois, je partais vers mon ciel te préparer en
silence ta route vers l’éternité. Mais tu réclamais de moi
une attention constante « Où étais-tu encore partie ?
Je ne te sens pas. Mwen pa santi w la. » Je te prenais
les mains et je les caressais. Le combattant fougueux
qui suscitait l’admiration de la ville n’était plus que
l’ombre d’une légende.
seconde partie ( prologue ) 129

Comme souvent, le nom de ta mère est venu au bout


de tes lèvres. Élizabeth Dubreuil, épouse d’Achille
Corvaseau, arrivée de La Nouvelle-Orléans un matin
de janvier 1842. Nul n’a jamais su exactement ce qui
l’avait conduite sur nos rives. Toi-même, tu n’as jamais
vraiment compris les raisons de ce voyage. Une fois
à quai, tout alla très vite. C’est Ninon Berthier,
la petite-fille de Mathilde, l’amie de sa grand-
mère, qui l’accueillit. Elle la conduisit chez sa mère,
Zaza Berthier, qui l’a hébergée et lui a mis le pied à
l’étrier dans cette capitale, où, quarteronne, belle et
si obstinée, Élizabeth Dubreuil réunissait toutes
les qualités, à commencer par celle de la couleur claire
de sa peau pour se faire très vite une place dans la
haute ville. Mais pourquoi avait-elle choisi de vivre
en Haïti ? me suis-je souvent demandé. Ce lieu de
naissance de sa grand-mère n’était pas à mes yeux
une raison suffisante. Je suis d’avis qu’on ne laisse
pas sans raison son lieu de naissance. Toujours est-
il qu’elle a gardé son secret par-devers elle. Et c’est
très bien ainsi. J’aime les gens qui ne se lâchent pas.
Qui prennent appui sur leurs secrets pour avancer.
Un après-midi, j’ai senti que la mort était parvenue
à débusquer la vie que tu avais longtemps tenue pressée
contre toi. J’ai fait chercher une calèche qui devait
130   

te conduire à ton domicile. Cela faisait trois jours que


Marianne et Fanny n’étaient pas retournées chez elles,
pour pouvoir te câliner, te caresser, tête posée sur la
tienne, mains serrées dans les tiennes, leurs lèvres sur
ta joue, sur ton front. Je savais que je te voyais pour la
dernière fois, mais je ne le leur avais pas dit. Jamais le
mot « mort » n’était arrivé jusqu’à mes lèvres. Le mot
« malade », oui, mais le mot « mort », jamais. Marianne
m’a dit un après-midi : « Il va mourir. » Comme pour
me demander ce que je comptais bien faire de ta mort.
J’ai juste acquiescé d’un geste de la tête. Je ne pouvais
pas me permettre de te laisser rendre le dernier
souffle là à mes côtés, sous mon toit. J’imaginais déjà
le scandale que ce serait dans la ville haute, la ville
de « ceux qui ont ». La nouvelle se répandrait comme
une traînée de poudre : « Léonard Corvaseau est mort
chez sa maîtresse, tu sais bien, sa maîtresse, la négresse
Régina », « la Noire noire », « celle aux cheveux
crépus, drus. Une vraie tèt kròt ». « Oh ! Pas possible !
La Régina ! » « Mais quel toupet que cette Régina ! »
Autour de mon lit de mort aujourd’hui, la même
scène à des années de distance. Fanny et Marianne
me tiennent la main comme elles ont tenu les tiennes
pour apaiser tes souffrances. Fanny est belle comme
le jour. Notre gendre, Lamentin, est encore fidèle
seconde partie ( prologue ) 131

au poste, Josué, notre petit-fils, né après ta mort, est


debout à ses côtés. Lamentin a gardé son sang-froid
de soldat. Vous vous entendiez bien à cause de ce même
penchant pour l’ordre et son contraire, les insurrections.
Mon général, mon amant, mon homme. Mwen
nonmen non w mwen pa detounen w, je dis ton nom sans
te détourner de ton chemin. La mort t’a mené vers
ce lieu où l’on sait tout. Où l’on voit tout. Patience !
Je te parlerai malgré tout, pour le plaisir de te le dire,
de mon vrai nom, mon nom vaillant, celui que j’ai reçu
du ventre bleu des étangs et rivières, celui avec lequel,
ma vie durant, j’ai traversé mon ciel.
Que voient-ils, ceux et celles qui meurent ? Certains
ici-bas disent qu’il fait tout juste noir en plein jour.
Je ne le crois pas. Et j’ai hâte de savoir moi aussi !
J’arrive pieds nus dans l’eau glacée de la mort. Je te
vois déjà au loin… M’entends-tu ? J’ai mis tant d’années
à comprendre la petite fille, l’adolescente et la femme !
J’ai tant de confidences à te faire !
1

« Nou pral fe plas, anpil plas, on va faire de la place,


beaucoup de place, toi et moi. » Ces mots, ma mère
me les a répétés plusieurs fois en me tenant
la main sur cette route cahoteuse quand nous avons
quitté Nan Galèt aux petites heures du matin.
Ce douvan jou, cette aube, était comme tous les autres
devant-jours que j’avais connus dans ma courte vie.
Nos cases sur le flanc doux d’un morne. Des herbes
et des plantes alentour. Plus loin, des cacaoyers et
des caféiers à l’ombre des branches des chênes.
Au haut du morne, la route de crête qui nous condui-
sait à Valineau, le bourg où nous allions vendre
des vivres, patates douces, ignames et des légumes,
carottes, mirlitons. Et quelquefois trois poules,
un porc ou un cabri quand les lwas avaient faim et
réclamaient des offrandes. Je suis née dans la rudesse.
Avec cette flamme vacillante, ténue, qu’aucun malheur
n’arrivait à éteindre.
134   

Cela faisait quelques semaines que j’avais entendu


ma mère, les tantes et oncles de notre lakou, ainsi
que ma grand-mère, évoquer mon départ. Monsieur
Daril avait fait miroiter monts et merveilles à toute
la famille, transmettant les promesses fausses d’une
madame Mérisier. Madame Mérisier avait dépêché
un assistant proche de feu son père, spéculateur
en café et qui venait régulièrement à Nan Galèt pour
négocier avec mon grand-père, mon père et mes deux
oncles. Monsieur Daril avait le visage de celui qui
achète à bon marché pour revendre cher. Un jour,
l’idée avait germé dans la tête de madame Mérisier
de faire venir une petite domestique à Port-au-Prince.
Mon père venait de mourir, et sa mort avait suivi
celle de trois de mes frères et sœurs, qui n’avaient
pas eu la force suffisante pour s’accrocher au monde.
Parce que la mort rôde très tôt autour des vies à peine
écloses et seuls les plus robustes résistent à son souffle.
Ma mère se retrouvait avec trois bouches à nourrir,
la mienne, celle de mon jeune frère et la sienne.
Dans ce lieu où je suis née, les adultes délibèrent,
le plus ancien décide et on ne s’oppose pas. Mon grand-
père, vieillissant et attendant la mort sur son grabat,
donna son accord pour mon départ, scellant sans appel
mon sort.
seconde partie 135

L’odeur du café montait du feu qu’avait allumé


Grann Sémise, ma grand-mère, une chemise de mon
grand-père recouvrant sa robe couleur bistre. Elle était
comme toujours accroupie, pieds nus pour ce rituel
matinal. Elle avait préparé sa pipe, enfonçant le tabac
dans le fourneau avec son index. Puis, se penchant
au-dessus du feu, elle avait saisi et rempli plus que
d’habitude une tasse qu’elle m’a tendue. « Ta route
sera longue, rout la ap long. Tu auras besoin de force.
De beaucoup de force. W ap bezwen fòs. Anpil fòs. Pour
la route, pour la vie. Pou wout la. Pou lavi. » Grann Sémise
avait posé la main sur mes joues. La pipe bougea entre
ses lèvres. Elle la rajusta et renifla, mais ne me laissa
pas voir les larmes couler sur ses joues. Elle s’essuya
le visage avec le bout du long mouchoir noué sur ses
cheveux. Je bus le café en fermant presque les yeux.
Grann Sémise préparait le meilleur café qui soit.
Et, la langue brûlante, je saluai la vie avec ce premier
goût du monde. Aucun autre café ma vie durant
n’a pu égaler le sien. Quand j’ouvris les yeux, je lui fis
un grand sourire. Je ne savais pas que je la voyais en
chair et en os pour la dernière fois. Je regrette encore
de n’avoir pas su, de n’avoir pas pu… Ses yeux sont
restés dans ma vie jusqu’au moment où je te parle là,
mon Léonard.
136   

J’embrassai tous les membres de la famille,


mon frère, les oncles, les tantes, mes cousins et
cousines. Tous debout autour du feu dans la cour
et entourant ma grand-mère. Et puis ma mère
et moi, nous avons donné dos à ma grand-mère,
à mes tantes, mes oncles et mes cousins. Ma mère
et tous les autres avaient cru en ce départ, ce
miracle qui allait me transformer en une citadine à
chaussures, à robe propre et soignée. Une citadine
respectée.
Ma mère plaça un baluchon sur mon dos. Tout ce
que nous possédions tenait dans cette sacoche en tissu
grossier accrochée à mon épaule, deux mouchoirs et
une protection faite d’une pièce de carolus, de feuilles
séchées de basilic et d’une pincée d’une préparation
secrète. Ma mère me prit par la main et nous avons
laissé ce lieu qui m’avait vue naître. Quand nous avons
emprunté la route de crête et que j’ai vu ma mère
pleurer, je me suis dit qu’il fallait que j’ouvre grand les
yeux pour bien saisir ce que je laissais. Les quelques
cases de la famille, tout en cercle sur ce terrain en terre
battue, furent recouvertes d’un voile à mesure que je
m’éloignais. Je m’imprégnais de cette vision dans la
brume cotonneuse du petit matin. Elle ne m’a jamais
quittée.
seconde partie 137

Mère marchait pieds nus, mais m’avait enveloppé


les pieds de bouts d’un coton grossier qu’elle avait
ramassés, Dieu seul sait où. Elle avait mis les bouts
l’un par-dessus l’autre et avait fait tenir en un nœud
au-dessus de mon pied cette chaussure improvisée.
Je n’avais franchi la butte que pour me rendre avec
les femmes à la rivière ou pour l’accompagner quelques
fois au marché de Valineau. Jamais je n’avais emprunté
la route dans la direction opposée. Je regardais ce
chemin que je découvrais pour la première fois sous
un ciel d’abord nuageux, puis ensoleillé par endroits,
jusqu’à ce que le soleil nous enveloppe tout entier.
Je regardais tout, la floraison rouge des flamboyants,
la générosité des manguiers, les acajous, les chadèques
à portée de main.
Au mitan de l’après-midi, après de longues heures de
marche, ma mère a demandé à un homme qui chevau-
chait tranquillement son âne s’il voulait bien nous céder
sa place moyennant une rétribution. Mère était épuisée.
Nos pieds avaient été mis à rude épreuve. Il accepta
volontiers. Nous avons fait une partie du chemin sur
cet âne. Elle avait offert trois chadèques et un corossol à
ce paysan qui se dirigeait lui aussi vers Port-au-Prince.
Sur le dos de l’âne, blottie contre ma mère, je venais
de traverser des terres que je ne connaissais pas, que
138   

je ne savais pas nommer. Ce qui retint mon attention,


c’est la végétation qui se faisait plus rare à mesure
que nous avancions vers la ville. J’accordai ma respi-
ration à celle de ma mère pour être certaine que le fil
de la vie ne céderait pas.
À l’approche de Port-au-Prince, ma mère m’avait dit :
« Tu regardes bien les gens, mais tu ne soutiens pas
leur regard. Tu fouilles dans leurs yeux à leur insu,
mais surtout, tu ne dis rien. Tu répondras toujours oui
à madame Mérisier, même quand tu penses non.
Contrairement au non qui t’oblige à t’expliquer, te mettre
à découvert, le oui ne t’expose pas, ne t’engage pas. »
Le spéculateur, monsieur Daril était venu nous
attendre à Gressier. Son regard n’était plus celui qu’il
posait sur nous quand il voulait acheter du café, mais
celui d’une arrogance des villes dont j’allais apprendre
toutes les inflexions et les modulations. Mère et moi
nous n’avions rien à vendre. Encore moins à acheter.
Nous étions à sa merci. Dans une vulnérabilité nue.
Nous suivions monsieur Daril à travers les rues de
Port-au-Prince. J’avais les pieds meurtris, le sang y
avait coulé chaud comme du lait. Je tenais à peine sur
mes jambes, m’accrochant à ce que mes yeux décou-
vraient. J’étais curieuse de ces décors de la ville et j’avais
peur que cette ville nous engloutisse dans sa grande
seconde partie 139

bouche. Nous étions deux apparitions d’un autre


monde. À leur regard, nous sentons que les hommes
et les femmes accroupis devant des étals ou déambulant
un panier sur la tête se souvenaient de leur propre
arrachement à leur terre. Leur regard allait de
monsieur Daril à nous pour retourner à monsieur
Daril et à nous à nouveau et il semblait nous dire qu’ici,
on perpétuait la douleur. Qu’ici, pour tenir debout
ou avancer un pied après l’autre, nous allions devoir
ouvrir les yeux, tenir les oreilles aux aguets et nous
rendre invisibles. Tout cela, je n’ai pu le comprendre
qu’après de longues années.
De toute façon, je suis impressionnée par la
ville, les bâtisses, les calèches de toutes les formes,
les vêtements, les chaussures, les ombrelles et les
chapeaux des femmes et des hommes, mais aussi
par la saleté des rues. Contrairement à la campagne
d’où je venais, les immondices étaient entassées
devant les portails des maisons. Je me suis demandé
pourquoi ils ne les utilisaient pas pour nourrir leurs
animaux. Mais des animaux, il n’y en avait point
autour de ces maisons sans enclos. Ma plus grande
surprise fut de constater que, dans un coin de la
ville, on laissait croupir une eau où l’on désaltérait et
baignait les chevaux.
140   

Madame Mérisier nous reçut sur le seuil de sa


maison. Une coquette petite maison en bois. Elle était
vêtue d’une robe d’un vert franc avec des manches
si amples qu’elle me fit l’impression d’un oiseau prêt
à prendre son envol. Je ne savais pas encore que j’allais
devenir la proie rêvée de cet oiseau lugubre.
« Bonjour, vous avez fait bon voyage ? »
Ma mère avait baissé la tête pour ne pas soutenir
le regard de madame Mérisier, mais répondit avec
un sourire de fausse soumission tout en faisant glisser
ses paumes sur sa jupe.
« Nou pa pi mal. Nou rive. Tout va bien. Nous sommes
arrivées. »
Nous étions fourbues, affamées, mais mère avait
laissé entendre que nous n’étions pas au plus mal.
Pas plus mal, pa pi mal, c’était une des nuances du
« oui » qui n’est pas un oui, mais une manière de garder
nos souffrances pour nous. « Oui ». Une dernière parade
de la dignité, un art du secret. Une manière pour nous
de tenir à distance ceux et celles qui nous infligent
le malheur. De toute façon, madame Mérisier n’écouta
pas sa réponse et nous fit signe d’un geste autoritaire
de longer le corridor à droite de la maison pour aller
vers la cour arrière. Le mépris ne pointait pas encore
dans ce geste. Ma mère devait la croire affable et
seconde partie 141

généreuse. Elle nous fit asseoir sur un petit muret


à côté de la cuisine. Elle s’empressa de rejoindre
son époux et nous avons entendu répéter plusieurs
fois le mot « empereur » et le mot « danger », suivis
de longs soupirs de madame Mérisier.
Quand elle nous rejoignit, la peur avait déjà défait
ses traits et elle ne tentait même pas de nous la
dissimuler. Des voisins avaient rejoint les Mérisier et
les voix chuchotées trahissaient un émoi, une frayeur
qu’ils avaient du mal à contenir. Moi, j’étais plutôt
intéressée à examiner, sous cape, les formes tout en
rondeurs de madame Mérisier, qui la faisaient marcher
avec une lenteur et même une grâce qui ne se sont
pourtant jamais traduites par une quelconque générosité
ou une joie sans tache. J’enviais ses hanches pleines,
ses seins lourds. Anguleuses, longilignes, à côté d’elle,
ma mère et moi semblions presque inexistantes.
Mais notre générosité cheminait dans nos os et notre
joie se balançait entre notre cœur et nos hanches
étroites. Notre maigreur était un condensé de l’essen-
tiel. Je ne m’aimais pas assez à ce moment-là pour
le savoir. Aujourd’hui je le sais.
« Imonise, du café et du pain. »
L’ordre avait été donné par madame Mérisier avec
autorité.
142   

La vieille cuisinière, le dos légèrement courbé,


fit une moue désagréable et traîna les pieds jusqu’à
la cuisine. Elle revint vers nous pour nous offrir
le café dans des gobelets émaillés et sur chaque
gobelet plaça un morceau de pain que nous avons
dévoré, tout en dissimulant la faim qui nous broyait
les entrailles. En goûtant ce café des villes, je pensai
si fort à Grann Sémise que j’eus envie de fondre
en larmes. Je retins mon chagrin et le fit aller tout en
haut sous mon mouchoir-ciel. Des larmes auraient
signifié un non, comme ma mère me l’avait expliqué.
Que pesaient la préférence et le chagrin d’une petite
paysanne, une abitan, face à l’évidente autorité de
madame Mérisier ?
Madame Mérisier nous indiqua de loin les différentes
pièces de la maison. À croire qu’elle craignait que nous
ne les souillions rien que par notre présence. Toute la
famille défila au seuil de la cuisine donnant sur l’arrière-
cour pour nous voir : Achille, le fils aîné, les deux filles,
Rosette et Idonia, à leur retour d’école, et monsieur
Mérisier. Tous nous regardaient comme des créatures
arrivées d’un monde qu’ils ne voulaient ni désirer ni
concevoir. Qui leur ressemblait trop et qu’ils voulaient
oublier. Madame Mérisier a maintenu un sourire figé
qui allait s’éteindre définitivement au départ de ma mère.
seconde partie 143

Léonard Corvaseau, mon amant, mon homme,


la dame ne m’aimait pas. Non, elle ne m’aimait pas.
Et j’ai mis des années à reconstituer ces événements,
comme des portes que j’ouvrais l’une après l’autre pour
faire le tour de l’enfer de cette maison de ma seconde
enfance. Oui. J’ai traversé le feu… Pieds nus sur
la braise, les flammes à même la peau, les yeux rougis.
Je suis depuis une femme brûlée jusqu’aux os.
Tout en madame Mérisier était faux. Sa bouche
s’enroulait autour des mots qu’elle prononçait et cela
ne la faisait paraître ni affable, ni belle. Elle ne croyait
pas ce qu’elle disait. Moi non plus. Tant que je fus
enchaînée à sa vie, je ne la regardais pas droit dans
les yeux. Ce que j’ai appris à faire par la suite, face
à tous et à toutes, une fois cher maître, chère maîtresse
de moi-même. Dès son premier regard, j’ai senti
le dard et l’aiguillon de la bête qui avait trouvé sa proie.
Elle souriait et, plus elle souriait, plus cette conviction
faisait son chemin en moi. Elle avait fait croire à ma
mère qu’elle voulait mon bien et qu’elle prendrait
soin de moi. J’ai écouté ses paroles d’une façon à la
fois attentionnée et distraite. Distraite parce que
mon opinion était faite et attentionnée pour lire
derrière chaque mot le vrai sort qui serait désormais
le mien. Je n’avais jamais connu et ne connaîtrais jamais
144   

un visage aussi ravagé que le sien par des catastrophes


intimes.
Son visage reflétait ce mal qui naît et grandit dans
les blessures profondes, ces eaux qui stagnent et
contaminent chaque pouce de chair. J’ai mis des années
à trouver quelques mots à mettre sur de telles blessures.
Tu m’y as aidée, Léonard, toi qui appartenais au monde
d’en haut, ainsi que Man Jo, qui, elle, se méfiait de ce
monde d’en haut. Beaucoup de ces mots m’échappent
encore. Mais je ne me penche plus comme au bord
de ce puits profond pour tenter de les attraper.
Ma vie est accomplie et, tout compte fait, elle me plaît.
Monsieur Mérisier en imposait par sa taille, mais
ce n’était qu’un trompe-l’œil. L’homme était soumis
à l’autorité de son épouse, qui régentait son monde
en imposant à tous ce qu’il fallait faire pour ressembler
aux gens de la haute ville et le mépris à infliger à
ceux d’en bas comme moi, qui lui ressemblaient trop.
Elle avait toujours le dernier mot et monsieur Mérisier
acquiesçait en tenant sa bretelle de la main gauche et
en enroulant sa moustache d’un geste délicat de la main
droite, comme pour avaler ses propres rêves et ses désirs.
À notre arrivée, monsieur Mérisier était visiblement
agité et avait très vite pris congé des siens avec les deux
voisins. Il n’était pas rentré chez lui pour le repas et
seconde partie 145

n’était réapparu qu’en fin d’après-midi. Il avait fait


un détour à la loge de l’Étoile. Monsieur Mérisier
était franc-maçon. Question de se frotter à quelques
puissants de la ville haute, la ville verte dans son écrin
d’arbres, et de se donner du relief. Ce soir-là, il était
revenu de la loge, le visage défait… Parce qu’à la loge,
la mine enjouée des partisans de Geffrard, l’adversaire
redoutable de l’empereur, l’avait plongé dans une
profonde inquiétude.
« Claire, nous devons nous préparer à de grands
événements.
– Lesquels ? Que veux-tu dire ?
– Un homme généralement bien informé m’a fait
comprendre que l’empereur Faustin n’en avait pas pour
très longtemps. C’est une question d’heures. »
Madame Mérisier s’était croisé les bras sur la poi-
trine, effondrée par cette nouvelle, et en s’asseyant avait
murmuré tout bas :
« Qu’allons-nous devenir ?
– Ne t’en fais pas, ne t’en fais pas… »
Monsieur Mérisier imaginait déjà comment retourner
sa veste dans cette île imprévisible, dans cette ville
aux constantes commotions. Madame Mérisier traîna
les pieds jusqu’à la cour arrière. Elle avait perdu de sa
superbe. Son sourire s’était complètement effacé de
146   

son visage quand elle nous a indiqué d’un doigt auto-


ritaire la remise où nous devions nous étendre pour
dormir sur des nattes usées, infestées de punaises.
Elle nous servit à la hâte une bouillie de farine de
maïs et nous conseilla de garder notre porte fermée.
De dangereux événements allaient immanquablement
se produire.
À cause de ce grand charivari, ma mère dut rester
trois jours de plus. Au cours de la semaine précédant
notre arrivée, une comète était apparue dans le ciel.
Ces événements en marche avaient délié les langues
et le mot « insurrection » était sur toutes les lèvres
des partisans de celui qui allait succéder à l’empereur
Faustin Ier. Monsieur et madame Mérisier avaient du
mal à cacher leur inquiétude. Je n’ai pas mis longtemps
à comprendre que monsieur Mérisier n’avait obtenu
une promotion au bureau des Douanes où il travaillait
que parce qu’il avait soutenu l’empereur Faustin Ier,
qui voulait opposer au pouvoir des hommes et femmes
à peau claire et de tous ces étrangers qui accaparaient
les richesses, celui d’une aristocratie noire créée de
toutes pièces. Monsieur Mérisier, madame Mérisier,
leur famille et leurs amis rêvaient tout simplement d’être
à leur place. Pour oublier la couleur noire de leur peau,
leurs cheveux en tire-bouchons serrés. Pour accaparer
seconde partie 147

eux aussi les richesses. Monsieur et madame Mérisier


avaient guetté la chance qui passe pour commettre
eux aussi tous les forfaits inavouables, pour accumuler.
Comme si la richesse pouvait cacher une peau et
des cheveux qu’ils n’aimaient pas. La chance avait hélas
suivi son chemin sans leur jeter le moindre regard.
Les crimes leur étaient passés sous le nez. Monsieur
et madame Mérisier étaient effondrés. Dans une totale
confusion. À la mesure de leurs regrets. À la mesure
de leurs blessures.
Tandis que la famille Mérisier s’était terrée, toutes
portes et toutes fenêtres closes, j’avais insisté auprès
de ma mère pour qu’on aille épier derrière le portail.
Elle avait fini par céder à ma demande, se disant peut-
être que, contrairement à la campagne, les esprits
errants ne se promenaient pas la nuit dans les villes.
Nous avons marché sur la pointe des pieds comme
deux rôdeuses dans le noir. Debout derrière le portail,
nous avons suivi d’abord les détonations des pistolets
et des canons, entrecoupées de cris, de cavalcades
affolées de chevaux. Juste après deux tirs de carabine,
une femme a hurlé deux rues plus loin. Dans cette
nuit mouvementée, les soldats, partisans de l’empereur,
et les membres de la cour, mise en déroute par celui
qui allait devenir le nouveau chef, s’étaient dispersés
148   

dans la ville et des courtisans cherchaient à se mettre


à l’abri. Ils tiraient dans toutes les directions pour
couvrir leur fuite. Après une longue accalmie, des
badauds piaffaient de joie dans la rue et ramassaient
les habits et chaussures que les marquis, ducs et baronnes
avaient abandonnés dans leur fuite précipitée. Ils
faisaient provision de bâtons de maréchaux, d’habits
de velours à la française, de culottes de casimir blanc
et de bas de soie pour colorer le prochain carnaval.
D’autres s’amusaient à improviser déjà des couplets
de chants pour la circonstance. Profitant d’un moment
d’inattention de ma mère, emportée par le sommeil,
j’avais escaladé le portail et saisi une collerette en
organza bleue abandonnée à même la chaussée.
Je l’avais placée autour de mon cou en riant, avant
de la dissimuler sous ma robe. La maison Mérisier
ne devait en aucun cas avoir connaissance de l’exis-
tence de mon butin. Ma mère a ouvert les yeux et a
souri. Comme s’il s’agissait d’un signe du destin.
Ma fille, tu seras une grande dame toi aussi, se disait-
elle. Je pouvais le deviner à son sourire. La scène
visiblement lui a plu. Elle a dû retourner à Nan Galèt,
rassurée et la tête pleine de rêves. Je n’ai jamais été
une grande dame. Juste une femme que rien n’a pu
défaire. Rien. Je suis une femme rapiécée, raccommodée,
seconde partie 149

rafistolée. J’ai recollé les morceaux à mesure des coups


reçus, mon mouchoir-ciel noué deux fois plutôt qu’une
autour de mes nattes. Je n’ai jamais rien espéré. L’espoir
ne m’a jamais convaincue. Nous, femmes des quatre
chemins, nous sommes patientes. Je le suis. Au-delà
de tout espoir. C’est notre façon de déjouer les pièges
du temps. L’espoir n’est pas la seule réponse au
malheur, mon Léonard. Il nous a souvent tellement
décus. J’ai avancé avec ma constellation d’astres et
de divinités sous mon mouchoir-ciel. Ce fut ma seule
vaillance, mon unique foi.
Le soir du départ de ma mère, je me suis endormie
très vite sur la natte dans la remise derrière la cuisine.
J’ai rêvé de ma mère. Le rêve était terrible. Elle avait
glissé sur une pierre au bord d’un précipice et avait
chuté jusqu’au fond. J’avais accouru à son secours,
dévalant une pente raide, quand je fus réveillée par
les cris stridents de madame Mérisier :
« Régina, Régina, réveille-toi, leve, leve, tu n’es pas
venue ici pour te reposer, ou pa vini isit pou kale wès… »
À entendre la voix de haine de madame Mérisier,
j’eus la certitude que, désormais, je me tenais seule
au bord du précipice. Que jamais je ne rejoindrais
ma mère. Que j’étais prisonnière entre ces murs.
Je nouai mon mouchoir là où toutes les espérances
150   

d’une fillette de dix ans avaient pris racine et je me mis


à vouloir un avenir de toutes mes forces. Je récitai
la première leçon de ma mère en répondant un oui
qui jaillit de ma poitrine comme si quelqu’un m’avait
frappée violemment dans le dos :
« Oui, madame Mérisier. Oui. »
À peine avais-je franchi la porte que madame Mérisier
me mit un balai dans les mains et m’ordonna de remplir
une cuvette d’eau. Trouvant que je ne bougeais pas assez
vite, elle m’avait tenue par les épaules et secouée avec
brutalité. Venant de la rue, j’entendis distinctement
le tintement d’une clochette et une voix qui claironnait
« Balayez, arrosez, bale rouze », sommant les habitants
de nettoyer l’entrée de leur demeure. En s’approchant
de moi, madame Mérisier m’avait dit, en se tenant
les narines et en clignant des yeux :
« Mais que tu sens mauvais, ma fille, que tu sens
mauvais ! Va vite balayer devant le portail, remplis
une bassine d’eau et verse-la où tu as balayé. Allez, vite,
vite ! »
Je reçus les ordres intempestifs et les insultes comme
une mise en joue, une arme contre ma poitrine.
Je me souviens du cri strident de cette femme deux
rues plus loin de la demeure des Mérisier et des
détonations dans la nuit. Je reçus les mots de madame
seconde partie 151

Mérisier comme des projectiles. Je tremblais, le regard en


chemin vers ma mère, vers le lieu qui m’avait vue naître.
Si je devais mourir devant ces étrangers, je voulais
le faire sans crier, sans laisser couler une seule larme.
« Tu vas te verser un peu d’eau et tu changes de
robe avant de servir le repas à monsieur Mérisier
et d’entamer le ménage. Autrement, toute la maison
va empester. »
Achille, le fils aîné, et Rosette, la cadette, avaient ri
à gorge déployée et s’amusaient à m’éviter quand
je les croisais. Je surpris Rosette qui disait à sa mère :
« Comme elle est laide, maman. Tu as vu ses
cheveux ? »
Elle et son frère aîné refusèrent que je les aide à
se préparer pour l’école ce jour-là, en se pinçant les
narines. Idonia, la benjamine, fut la seule à me regarder
avec curiosité, mais sans animosité, un discret sourire
aux coins des lèvres. Idonia aimait la vie, elle aimait
les gens, elle aimait les chats et les fleurs.
La robe de Rosette était bien trop grande pour ma
frêle silhouette et je fus la cible de leurs moqueries
des jours durant. À l’arrivée d’Imonise, la cuisinière,
je l’aidai à préparer le repas, puis je lavai le linge
de toute la famille dans un petit bassin construit
à cet usage au fond de la cour, pensant à ma mère,
152   

à ma cousine Elmane et à ma tante Servancia, fredon-


nant tout bas ces airs qui nous faisaient un unique cœur
au bord de l’eau, sous la bienveillance de grands arbres.
Je me revis sur les routes où j’accompagnais ma mère
et toutes les femmes des environs au marché du bourg.
Je retrouvais les rires et les voix criardes, les chants
et les querelles des femmes aux pieds calleux que
j’avais laissées derrière moi. Dans l’après-midi, Idonia
s’approcha de moi, tandis que j’empilais le linge.
Elle me toucha l’avant-bras, me sourit, puis s’enfuit
très vite vers la maison.
Tous les autres jours de mon existence chez les
Mérisier, j’ai posé les habits des deux filles et du fils
de la maison sur leur lit, vidé les pots de chambre,
rempli une cuvette d’eau à chacun, préparé les lits,
posé les plats sur la table, balayé la maison, la cour et
aidé à la cuisine.
Très vite, je goûtai le fouet. La première fois, ce fut
un dimanche. J’avais renversé par mégarde le pot
contenant le jus de grenadine que je m’apprêtais à
servir à la famille attablée. Sans dire un seul mot,
madame Mérisier, qui, à la Grande Cathédrale, venait
à peine de prier Dieu pour être une meilleure chré-
tienne, m’a attrapée par l’oreille et m’a traînée jusqu’à
la cour arrière. La rigwaz, ce long nerf de bœuf torsadé,
seconde partie 153

était toujours accrochée au mur de la cuisine comme


un avertissement, une menace. Elle la saisit et me
frappa avec rage jusqu’à ce que des filets douloureux,
sanguinolents, se dessinent sur mes jambes et mes
bras. Les enfants, debout dans l’embrasure de la porte,
regardaient la scène. « Maman, arrête, cria Idonia en
mettant les mains devant ses yeux, tu es méchante ! »
Madame Mérisier la menaça du fouet. Idonia se tut et
courut vers sa chambre. J’ai pensé à ma grand-mère,
qui me voulait forte comme ses cafés si noirs du petit
matin. À ma mère, qui m’indiqua mon ciel comme
le seul lieu sûr. Je me répétais tout bas : « Mon ciel,
tu existes plus fort que le monde entier. Plus fort
que ces filets sanguinolents sur ma peau. Plus fort que
madame Mérisier. Plus fort que tout. »
Je n’ai pas crié, je n’ai pas gémi en présence de
madame Mérisier. Les larmes ont juste coulé sur ma
joue. Sans que je pousse le moindre cri, le plus infime
gémissement. Absorber la douleur est un apprentissage
patient que j’ai entamé très tôt. Plier sans rompre
exige souvent davantage que lutter. Quand la douleur
approche, tu feins de ne pas la reconnaitre. C’est une
inconnue qui passe son chemin. Mon impassibilité
a exaspéré madame Mérisier, l’a mise en furie. Elle
s’était heurtée à mon mur et m’a alors frappée avec
154   

une rage décuplée une dernière fois : « Impertinente


en plus ». Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai regardé
ses pieds. Je les ai trouvés bien trop petits pour son
corps. Ce détail éloigna la souffrance et la honte.
Je regardai mes pieds que je trouvais, malgré la boue
et les égratignures, bien plus beaux que les siens.
Et tout à fait proportionnés à ma taille. Je décidai
d’aimer, en moi, mes pieds. Ce fut ma première
déclaration d’amour à moi-même.
Les Mérisier parlaient à leurs filles en français,
dans cette langue que je ne comprenais pas et qui
désignait des choses que je n’avais jamais vues ou
dont j’ignorais à quoi elles pouvaient bien servir :
une spatule, des guêtres, une montre à gousset.
Il m’a fallu du temps et quelques gifles bien placées
pour connaître le nom des vêtements, des couverts et
autres objets de tous les jours. L’humiliation a souvent
frappé à ma porte, la forçant toutes les fois où je n’avais
pas eu le temps de rejoindre mon mouchoir-ciel.
Alors, l’humiliation s’installait, me retournait l’estomac,
les larmes me piquaient les yeux, kè plen, dlo nan je,
le cœur plein, les larmes aux yeux.
Je ne percevais que des tonalités aériennes qui
voyageaient loin au-dessus de ma tête et des mots
sifflants comme des chants d’oiseau. Certains d’entre
seconde partie 155

eux, comme le mot « hibiscus », me parurent à la fois


beaux mais tellement hors d’atteinte que je passais
de longs moments debout devant la fleur et essayais
tout bas d’accomplir un exploit en bougeant les lèvres
et la langue. Jamais je n’y suis arrivée. La lettre u était
un mur infranchissable qui se dressait devant moi
pour me cacher le soleil. J’ai rogné ce mur comme
une termite, la reine des termites. Pierre après pierre.
Et me voilà depuis des années debout dans mon soleil
à moi. J’ai prononcé toutes les lettres que je voulais
comme je le voulais.
Mon général, mon amant, mon homme, toi tu as
appris de moi comme j’ai appris de toi. Nous étions
égaux dans cette konesans qui est plus grande que
les livres, plus profonde que les mots. Cette konesans
des corps, des cœurs et de l’esprit. C’est pourquoi,
à ta mort, j’ai gémi comme si des mains me coupaient
le souffle, m’arrachaient les poumons.
Tandis que, dans l’aînée de ses filles, madame Mérisier
avait réussi à tuer et à enfouir très loin sous terre tout
élan, tout enthousiasme, toute jubilation, la benjamine,
coulée dans la douceur et la joie, me rejoignait quel-
quefois en cachette dans ma chambre, esquissant
un pas de danse ou pour me poser des questions :
« Comment va ta mère ? Où est-elle ? Comment
156   

est l’endroit d’où tu viens ? » Je l’aidais à arroser son


hibiscus dans le petit parterre à l’entrée de la maison
et je dérobais quelquefois à la cuisine de quoi nourrir
son chat. Le jour anniversaire de ses huit ans, les
Mérisier réunirent quelques-unes de ses cousines et
amies. On m’avait obligée à enfiler une nouvelle robe
et des chaussures que Rosette avait portées jusqu’à
l’usure. Dans cet accoutrement de carnaval, que je revois
encore, j’aidais à la cuisine, je répondais aux ordres
de madame Mérisier et je servais les invitées. Profitant
d’un moment où sa mère s’était éloignée, Idonia me
glissa à l’oreille :
« J’ai quelque chose pour toi. »
Et elle disparut aussitôt, se retournant pour me
faire un grand sourire. Elle avait enveloppé une mince
tranche de gâteau dans une serviette de table et l’avait
cachée dans une boîte sous son lit. Quand les invitées
prirent congé et que sa famille se fut attardée sur la
galerie, elle a sorti la tranche de gâteau de sa cachette,
l’a glissée dans la poche de ma robe et m’a embrassée
sur les deux joues :
« Tu vas aimer. »
Sur ma natte, dans l’obscurité, je me souviens m’être
assise, les jambes allongées, et avoir saisi cette douceur
à pleines dents. Fermant les yeux pour la dévorer.
seconde partie 157

J’ai salivé de plaisir, oubliant ces tâches mises bout


à bout, jour après jour. Le temps s’était arrêté sur
cette douceur et la nuit eut un goût de canne à sucre,
de cannelle et de gingembrette.
Si ses filles avaient droit à quelques remontrances et
un coup de sandale au passage, j’ai résisté à la brûlure
du fouet et à la douleur des genoux posés sur des pierres
au soleil. Et j’ai mangé tous les restes de la famille,
quand on ne m’acculait pas certains jours à la faim.
Et j’ai volé. Peu et mal. Des croutes de pain, des restes
de banane plantain, deux ou trois quénèpes abandonnés
sur une nappe, un petit mouchoir brodé de Rosette
dont je rêvais.
À toutes ces peines, j’opposais une souffrance
à bas bruit. Non, l’espoir n’était pas une réponse.
Je n’espérais rien. Je m’accroupissais dans mon refuge-
ciel, mon unique pays, les jambes pliées, les bras
entourant mes genoux, et je reprenais des forces.
Une fois que les ombres avaient avalé le soleil,
je me demandais comment entrer de plain-pied dans
la nuit sans trébucher. Souvent le sommeil s’abattait
pour effacer mon corps de dix ans que le travail
avait déjà malmené. Et puis l’absence d’espoir se trans-
forma en une force inimaginable par les Mérisier,
inconnue même de moi. Je ne me demandais pas
158   

combien de temps durerait encore cette épreuve.


À quoi bon poser une question dont je n’avais pas la
réponse ? J’ai gardé cette porte fermée. Je me réfugiais
dans mon ciel, m’asseyais sur un nuage et je regardais
le monde de si haut que madame Mérisier n’était
qu’un minuscule point perdu au loin. J’ai vécu deux
longues années chez les Mérisier avant qu’un jour
Grann Sémise apparaisse dans mon ciel et me dise :
« Ne reste pas dans cette maison, ne reste pas, Sove. Pa
rete nan kay sa a. »
Madame Mérisier m’assenait le fouet, les brimades,
m’acculait à la faim et à la soif pour s’assurer un droit,
un motif de fierté face à ceux et à celles qui l’avait
convaincue qu’elle était moins que le ver de terre qu’on
écrase sous sa chaussure. J’étais sa preuve, sa pièce
à conviction. Qu’elle valait mieux que moi. La souf-
france qu’elle m’infligeait était une manière d’apaiser
ses propres souffrances. Elle voulait en imposer,
se faire passer pour ce qu’elle n’était pas. Elle se rabat-
tait sur les familles du quartier, qu’elle regardait en
haussant les sourcils et en faisant une moue dubi-
tative pour mettre en doute leurs propos, leurs
façons. Elle avait toujours à raconter une histoire
d’une amie imaginaire qui habitait tout là-haut.
Et regardait sans cesse de l’autre côté de la ville dans
seconde partie 159

la direction des beaux quartiers, comme pour désigner


ses relations à elle. Autour d’elle, beaucoup s’étaient
laissé impressionner par ses manières et sa chevelure
épaisse, qu’elle ramassait dans un chignon sévère sur
la nuque. Pour se donner « un air de ». Tout compte
fait, monsieur Mérisier, ce gratte-papier au service
des Douanes, s’était lui aussi laissé impressionner par
cette femme « qui voulait être », mais qui n’était pas,
appelée à élever à ses côtés un garçon et une fille, qui,
eux non plus, jamais n’aimeraient qui ils étaient. Je la
soupçonne d’en avoir voulu à ses enfants d’être ceux
qu’ils étaient et je la rassurais, moi, la petite domestique,
d’être moins qu’eux tous. Bourreaux en herbe qui exer-
çaient leur talent sur ma personne, sa fille cadette
m’avait une fois giflée pour une robe mal repassée et
son fils tentait de toucher mes seins à peine éclos dans
le couloir menant aux chambres. Il souleva ma robe
un soir pour s’assurer, entre les jambes de la petite
domestique noire, qu’il était devenu un homme.
Je le mordis jusqu’au sang. Il me tordit le bras, mais
rien n’y fit. Il s’éloigna en me menaçant : « Je t’aurai,
m ap pran w kanmenm. » Tout en courant pour m’enfermer
dans le réduit qui me tenait lieu de chambre, je ne
cessais de me répéter : « Pourquoi vouloir autant
mon sexe ? » Je retournai cette question dans ma tête
160   

des mois durant. Faisant remonter les conversations


chuchotées de ma mère, de Grann Sémise et de tante
Servancia, celles de la vieille cuisinière avec sa fille,
qui évoquaient les joies et les inquiétudes de ce que
nous appelions la « foufoune ». Je n’étais pas un homme,
je n’avais pas la peau claire des puissants de ce monde,
je ne possédais rien. Dans ce monde tel qu’il tournait,
je n’étais rien. De quel pouvoir un sexe de femme était-
il donc investi ? Quelle malédiction pesait sur ce sexe
voué à souffrir ? J’étais à la fois confiante comme une
impératrice et effrayée comme un oiseau blessé.
Un matin, madame Mérisier m’a posé sur la tête
un panier de fruits qu’elle avait préparé avec soin.
« Madame Friedman est une personne importante.
Elle a épousé un Allemand », m’avait-elle précisé.
Ce détail rehaussait madame Friedman au rang de
demi-déesse. Nous avons pris la direction du haut
de la ville. Les dames semblaient sortir d’un conte
avec leur chapeau bergère, leur robe à crinoline et
leurs larges manches pagodes. Elles ressemblaient
à des reines dans leurs calèches. Quand nous sommes
arrivées à la demeure de madame Friedman, je vis
au sourire forcé de celle-ci que madame Mérisier
n’était pas vraiment la bienvenue. Elle la reçut sur
sa galerie et ne l’invita pas à entrer dans son salon.
seconde partie 161

Madame Mérisier mourait d’envie d’y être reçue.


Elle s’humecta les lèvres et porta son regard au-delà
de madame Friedman comme pour formuler sa
demande. Madame Friedman, debout, parla de tout et
de rien. Avec l’assurance et l’autorité que lui conférait
son statut. Madame Friedman, mûlatresse ayant épousé
un Allemand, avait toujours raison. Cela la faisait
paraître hospitalière et enjouée, mais elle ne l’était pas.
Mais pas du tout. Tu sais, Léonard, cette même autorité
et cette même assurance qui émanaient quelquefois
de toi, Léonard Corvaseau, fils de la haute ville.
« Alors, madame Mérisier, vous êtes bien élégante.
Et vos enfants ? Et monsieur Mérisier ? »
Madame Mérisier s’était laissé prendre à ce jeu,
souriant, fermant les yeux et miaulant presque ses
réponses. Au bout d’un moment, elle se rendit à l’évi-
dence : madame Friedman ne l’inviterait pas à s’asseoir
dans son salon. Madame Mérisier se résigna à partir
à contre-cœur, comme un chien à qui on refuse un os
et qu’on chasse à coups de pied. Il y avait là deux mépris.
Je portais mon regard de l’un à l’autre. Ces deux mépris
ne se faisaient pas face. Madame Friedman méprisait
madame Mérisier et madame Mérisier se méprisait
elle-même. Assise à même le sol au bas de l’escalier,
je n’ai pas perdu une seule seconde de cette scène.
162   

Madame Friedman ferma sa porte le cœur léger, tandis


que madame Mérisier croulait sous le poids de ces
deux mépris. Elle, si arrogante avec ses voisins, cruelle
envers moi, était, devant cette femme, réduite à un ver
de terre qu’on pouvait écraser du pied. Impassible,
les yeux fermés quelques secondes, je l’ai écrasée dans
ma tête moi aussi. Avais-je aidé le mal à s’accomplir ?
Je ne sais pas. Toujours est-il que, si je jubilais tout au fond
de moi de cette blessure infligée à madame Mérisier,
je me suis juré qu’à aucun moment de ma vie je ne lais-
serais personne me blesser comme cette mulâtresse
avait blessé madame Mérisier. Pas même toi. Surtout
pas toi, Léonard, et tu le sais. Cela fait longtemps,
très longtemps qu’avec moi il ne faut plus jouer au
maître. Tu as été mon homme, mon amant, jamais
mon maître.
J’ai vécu mon passage à l’adolescence sans amour,
hormis l’affection d’Idonia. Je n’ai jamais oublié
ses sourires. Ils me reviennent quelquefois intacts.
Et comme il n’est pas bon de vivre sans amour,
j’ai fait le compte de mes griefs et de mes envies et
j’ai décidé d’aimer plus fort en moi tout ce qui offensait
les autres. En plus de mes pieds, je me mis à aimer
ma large bouche, cette fleur éclose au milieu de mon
visage, mes seins qui pointaient sous mon corsage
seconde partie 163

comme deux mangues baptistes, mes cheveux crépus


et drus, mon sexe de femme dont je commençais
à saisir à la fois la force porteuse et le danger qui le
menaçait. Et, par-dessus tout, mes yeux, qui fixaient
mon silence, qui, lui-même, couvait tous les non que
je ne prononçais jamais. Je fis de mon silence une arme
et rejoignais mon ciel, apaisée.
Je me suis enfuie de la maison Mérisier avant que
la souffrance de madame Mérisier ne m’anéantisse,
avant que son fils, qui reluquait mes seins et mon corps
tout entier, ne me fasse porter le fruit d’un enfant
de la haine. Quand le coupable est le maître, c’est la
victime qui paie la faute. J’ai commencé à écouter mon
corps, ce qu’il me disait. M’asseoir quelques minutes
et l’écouter gémir sa fatigue. Avant de m’endormir,
le surprendre qui me murmure des rêves. Et quand
Idonia esquisse un sourire ou m’apporte un morceau
de pain en cachette, laisser le cœur cogner très fort
dans la poitrine et laisser le rire jaillir, tête renversée,
bouche ouverte…
Grann Sémise m’était apparue une dernière fois.
Debout, la pipe entre les lèvres, les mains sur les
hanches : « Qu’est-ce que tu attends ? Sa w ap tann ? »
Quand je lui demandai des nouvelles de ma mère,
elle enleva la pipe et posa un doigt sur ses lèvres.
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Comme pour me dire de faire silence. Qu’elle était


désormais dans mes silences, dans mon ciel, et que
je ne la reverrais jamais, là devant moi.
Pendant quelques jours, je me suis cru un corps
sans force. Affaibli. Perdu même. Et puis j’ai compris
que, désormais, je devais puiser dans mon mouchoir-
ciel.
2

Je me suis enfuie de la maison Mérisier en plein midi.


C’était le Dimanche gras. Le carnaval battait son plein.
Peu de calèches sillonnaient les rues de la ville pour
laisser la place à la foule à pied. La bande des Prussiens
du Morne à Tuf allait affronter la bande Brillant Soleil
du Bel-Air. J’avais déjà choisi mon camp. Celui de la
bande Brillant Soleil. Je connaissais déjà les paroles
et la musique carnavalesque et la fredonnais depuis
des semaines tout à l’intérieur et je dansais sous
mon mouchoir-ciel en frottant le linge, en balayant,
en aidant à la cuisine. Je dansais seule tous les soirs,
me déhanchant, bougeant les pieds dans le noir avant
de m’écrouler sur ma natte pour rêver de l’effet que
ferait ma collerette bleue dans cette jubilation qui
serpenterait les rues de la ville.
Partir !
Une fois le portail franchi sans faire de bruit, j’avais
rejoint la foule en liesse et dansé tout mon saoul en
166   

arpentant la ville avec la bande Brillant Soleil, les chaus-


sures de Rosette aux pieds, ma collerette, le vieux châle
de madame Mérisier, quatre mangues, deux cayimites et
un morceau de pain rassis.
Partir !
Cet événement était le mien. J’habitais tout entière et
tout à la fois la désobéissance aux Mérisier, la bravade
à tous ceux qui leur ressemblaient, l’affront au monde
tel qu’il tournait contre moi. Et je riais toute seule,
très fort ! Et je dansais, tantôt les bras levés au ciel,
tantôt les mains relevant le bas de ma jupe, ma joie
comme une goutte d’eau dans un immense fleuve
de toutes les autres joies qui me soulevait, m’empor-
tait. J’ai pensé aux Mérisier et j’ai ri à m’en déchirer
la poitrine. Ils pouvaient bien courir après moi,
ils ne m’attraperaient pas dans cette foule compacte,
sentant la sueur des pauvres et l’alcool des jours
de fête ! Je crois très fort que même la mort ne peut pas
m’attraper.
Léonard, mon général, mon amant, mon homme,
une fois que tu as traversé un cyclone ou que tu as
survécu à un tremblement de terre, tu n’es plus la même
personne. C’est peut-être cela, la leçon des cyclones
et des tremblements de terre ; faire de toi quelqu’un
d’autre. Peut-être as-tu connu ce même sentiment
seconde partie 167

après des combats éprouvants. Tu reviens fourbu


d’avoir affronté la mort. Et tu découvres une tout autre
saveur à la vie.
Les clameurs du carnaval remplissaient les rues
d’une humeur chaude, terrienne, comme les tirs des
baïonnettes et les déflagrations des canons qui déchi-
raient le ciel en morceaux pour annoncer des jours
bénis ! Jours qui ne manqueraient pas de se défaire.
Pour de nouvelles déflagrations et de nouveaux tirs !
Comme une roue tournant sans fin !
Dans l’après-midi, j’ai vendu mes deux cayimites et
trois de mes quatre mangues et j’ai mordu à pleines
dents dans la quatrième, la plus pulpeuse. Avec l’argent
de cette première vente, j’ai acheté quelques citrons
que j’ai vendus dans un quartier éloigné du marché
le troisième jour, le Mardi gras. Puis je me suis mêlée
à la foule jusqu’à fort tard. Quand je me retrouvais seule,
nez à nez avec des hommes regroupés en meute,
je rejoignais des filles, amazones que les meutes
n’effrayaient pas. Je ne savais pas exactement où
j’allais aboutir ni dans quel état, mais je me disais que
je devais avancer. Que c’était cela, ma vraie vaillance,
mon seul courage. Avancer ! Avais-je peur ? Tu m’as
posé cette question chaque fois que je reprenais le
récit de cette fuite. Et je te répondais invariablement :
168   

« Certainement ». Mais tu le sais bien que, depuis que


j’avais quitté mon lieu de naissance, je ne me suis jamais
sentie à l’abri. Et qu’arrive-t-il quand on ne se sent
plus protégé, qu’on ne se sent plus à l’abri ? On laisse
la peur nous emmener dans les mâchoires de la mort
ou on s’abandonne au courage pour les desserrer.
Mon courage était mon ciel. J’ai gravi les nuages pour
avancer. J’étais aux commandes de ma vie.
Dans la nuit, j’ai rejoint les femmes au marché.
Elles m’ont fait une place à leurs côtés et m’ont offert
de la tisane à l’anis et du pain. Puisque les citrons
m’avaient rapporté des sous, j’en achetai encore
au réveil. Je n’ai pas mis longtemps à vendre ma
marchandise tout en suivant la bande de Brillant Soleil.
Je posais sur les passants un regard obstiné que
mon sourire atténuait, mais n’effaçait pas. J’ai caché
mon maigre pécule dans un nœud que j’ai fabriqué
au bout de ma jupe. Des questions tournaient dans
ma petite tête de douze ans. Quoi acheter pour
revendre ? J’ai erré dans les rues avoisinantes, puis
je suis revenue au marché tout près des femmes.
Je me sentais bien, assise tout près d’elles comme
je l’aurais fait avec ma mère, tante Servancia ou Grann
Sémise. Quand la faim et la soif m’ont fait ce regard
qu’elles connaissaient bien, elles m’ont donné à boire
seconde partie 169

et à manger. « Viens manger, toi. On voit tes os sous


ta peau », « Avale-moi ce bout d’igname et ce morceau
de hareng ».
Le lendemain du Mardi gras, la marchande la plus
opulente, la reine des lieux, qui tenait le plus grand
commerce de détail, s’est approchée de moi et m’a dit :
« Toi, tu viens vivre chez moi et tu me raconteras ce qui
t’est arrivé. Tu as les yeux qui cachent quelque chose. »
C’était un mercredi des Cendres et, comme beaucoup
des femmes au marché, elle affichait de la cendre sur
son front comme une décoration.
« Viens, approche-toi. »
Et elle m’en a mis un peu sur le front.
« Cela te portera chance. Suis-moi. »
D’instinct je la suivis. Tentant d’accorder mon pas
au sien, bougeant la tête de droite à gauche au rythme
d’un chant intérieur. Et puis, tout en poursuivant sa
marche, elle se présenta :
« Je m’appelle madame Belfort. Tu m’appelleras
Man Jo. »
Léonard, Man Jo était une maîtresse femme que
tu as connue quelques années plus tard. Une reine.
Dans mes haillons, j’ai marché à côté d’elle comme
une princesse, les pieds touchant à peine le sol dans
mes chaussures usées.
170   

J’avais déjà pris la mesure de mes doléances et


de mes douleurs. Par défi. Pour attraper le désespoir et
lui tordre le cou. Je me suis endormie avec ces pensées
dès le premier soir sur mon premier matelas chez
madame Belfort. Pour accueillir le sommeil et l’oubli et
toute la joie qui m’envahissait, je m’endormis jambes
et bras ouverts. Je crois avoir ri toute seule dans le noir.
Quand elle a épousé monsieur Belfort, madame
Belfort était déjà mère de deux fils qui vivaient, l’un
à Saint-Marc, l’autre à l’Arcahaie. Le premier était un
cordonnier réputé et l’autre un professeur de musique.
Man Jo n’avait pas eu de fille. Ses fils devenus grands,
elle voulait rattraper en moi tout ce qu’elle estimait
avoir raté avec eux. Et puis elle me disait : « Avec toi,
je vais rajeunir », et elle riait… « Man Jo va te faire du
bien. »
Le mariage de Man Jo et monsieur Belfort était
un béni péché, tard venu. Les deux concédaient à des
convenances, à des croyances légales et sociales, qui
étaient profondément ancrées en eux. Cela faisait
longtemps qu’ils vivaient placés sous le même toit.
Monsieur Belfort était très vieux et madame Belfort
était encore jeune. Cela leur convenait à tous les deux.
Madame Belfort ne voulait plus répondre aux assauts
fastidieux et répétés d’un homme dans sa vigueur et
seconde partie 171

avait gagné le respect des voisins avec son titre de


femme épousée. Monsieur Belfort était assuré de ne
pas mourir sans les soins que son âge exigerait bientôt.
Mes hormones bouillonnantes et le regard que les
garçons posaient sur moi m’avaient déjà convaincue,
après quelques années passées sous le toit des Belfort,
que ce n’était pas le genre d’arrangement que je voulais
pour moi-même. Mais je suis certaine que madame
Belfort avait beaucoup réfléchi à ce qu’elle évoquait
souvent comme sa paix d’esprit. Moi je voulais plus
que la paix d’esprit. Je voulais beaucoup. Je voulais tout.
« Tu veux trop, ma fille, tu veux toujours trop… »,
me disait-elle. Je fermais les yeux et rejoignais mon
ciel à l’horizon sans fin.
Elle m’annonça un jour que j’allais apprendre à lire et
à écrire avec une voisine, madame Irma, une Française
arrivée au pays avec son époux, qui, lui, professait
à notre première école de médecine. Madame Irma
dispensait son enseignement dans notre quartier,
pour des filles comme moi, anonymes, modestes.
Moi qui, médusée, écoutais les enfants Mérisier lire
et les regardais écrire, je sautai de joie et enroulai
mes bras autour du cou de Man Jo. L’école n’était
pas mon monde, mais c’était une clé que je tenais
par-devers moi pour ouvrir les portes de ce monde.
172   

J’y entrais par effraction. Je n’y avais pas ma place.


On ne m’y attendait pas. Je devais d’autant plus forcer
ses portes. Je ne me suis pas contentée d’épeler les
mots, je voulais coûte que coûte prononcer le mot
« hibiscus » et, après bien des tentatives face à l’unique
miroir dans la chambre de Man Jo, j’y étais parvenue
quelquefois. Mais cette victoire m’importa peu. Il y avait
plus important que la lettre u.
Je voulais aussi rattraper l’enfance que j’avais perdue.
J’épuisai ce qui en restait avec les enfants du quartier,
en formant des rondes où je chantais à tue-tête,
et criais à m’ouvrir la poitrine dans les jeux de
cache-cache. Nous roulions sur le sol, entremêlés
les uns aux autres, nos rires nous étouffant presque.
Je suis la plus âgée. Je distribue les rôles. J’interviens
auprès de Man Jo pour que deux petites domestiques
du quartier nous rejoignent. Leurs regards me
rappelaient trop le mien derrière le grillage chez
les Mérisier.
Je m’acharnai à déchiffrer le monde à travers les
journaux que monsieur Belfort rapportait régulière-
ment chez lui. L’exercice fut toujours laborieux et long.
Alors, ma grande école ouvrait ses portes quand, dans
l’après-midi du samedi, il recevait ses amis pour deviser
sur les choses d’Haïti et d’ailleurs.
seconde partie 173

Il m’a fallu venir en ville, apprendre les mots


« Christophe Colomb », « plantation », « esclave »,
« Rochambeau », « Makandal », « Toussaint », « Napoléon »,
« Dessalines » pour apprendre qu’une couleur de peau,
la mienne, pouvait être un fardeau. Que quelque chose
faisait donc tourner le monde contre moi et tous ceux
qui me ressemblent. Jamais je n’ai voulu porter ce
fardeau-là. Toujours j’ai empêché cette roue de tourner
exactement comme elle aurait voulu le faire. Posant
des pierres sur son chemin, déboîtant la manivelle,
faisant crisser ses essieux. Man Jo participait à toutes
les protestations, chantant quelquefois La Marseillaise
avec la foule ou conspuant les paquebots qui empor-
taient le café devant payer notre indemnisation indue à
la France. Ces jours-là, elle s’habillait en conséquence,
d’une robe en tissu grossier, un foulard à la taille, et
je l’accompagnais, la poitrine en feu, la gorge prête à
hurler jusqu’à la déchirure. Man Jo m’a appris à être
dehors vent debout ! À aimer la foule et la rue ! Pour
le carnaval comme pour la colère !
Man Jo avait une hantise des incendies dans une
ville qui consumait régulièrement ses poumons.
Elle ne s’est jamais remise de celui du 15 août 1820.
Sa mère venait à peine d’affermer un local au bas
de la ville. Elle n’y avait pas encore déposé tout
174   

le fonds de commerce dont elle disposait, quand


le feu prit dans l’oratoire d’une dame qui célébrait
l’Assomption. Trois cents bâtisses disparurent dans
les flammes. Deux années plus tard, un autre incendie
éclata dans la zone voisine du grand commerce, dans
une pharmacie appartenant à un Français. Le local
de sa mère fut épargné. Jamais elle n’a oublié cet homme,
dans un costume impeccable en alpaga blanc, debout
au coin d’une rue, qui lisait à haute voix un article du
journal Le Télégraphe, relatant l’événement en latin.
Les passants médusés écoutaient sans rien comprendre,
mais s’arrêtaient quand même. Ce n’était plus des mots
inconnus, mais une longue plainte chantée. Quand il
eut la gorge nouée par l’émotion, certains versèrent
des larmes, toujours sans rien comprendre. Man Jo
arrêta son récit pour réfléchir tout haut : « Seules les
catastrophes font battre cette ville d’un même cœur
qui saigne. Seules les catastrophes ! » La mère de Man Jo
mit patiemment de côté pièce après pièce, s’offrit
une parcelle de terre et y construisit une bâtisse en
pierre. C’est à cet endroit que Man Jo m’initia au
commerce.
« Tu as un prix en tête, mais il doit varier selon
le client. S’il est riche, tu l’augmentes, s’il est pauvre,
tu acceptes de négocier et tu cèdes vite. Quant à ceux
seconde partie 175

qui viendront t’appeler ma belle ou ma charmante,


tu ne bronches pas. C’est pour faire baisser les prix.
Tu as compris. Après, tu fais ce que bon te semble
de ton argent. Mais n’oublie jamais d’être généreuse !
De prendre des risques avec ce que tu donnes et à qui
tu donnes. La seule façon d’être dans le flot de la vie. »
Madame Belfort était bonne sans autre justification
que la bonté elle-même. Elle rapportait des fruits ou
des légumes à chacun de ses voisins quand elle revenait
du marché, s’inquiétait de l’état de santé ou des
mauvaises passes des uns et des autres. Et ils le lui ren-
daient bien. Les femmes du quartier, tous les dimanches
après la messe, se réunissaient en cercle, assises sur leur
dodine sur la galerie de Man Jo, et passaient en revue
les événements de la semaine. La galerie de Man Jo
était tout à la fois un tribunal, le cabinet d’un médecin,
une église et un salon. Et souvent les gourmandises
partagées avaient une aura de fête. Monsieur Belfort
rejoignait les hommes réunis chez un voisin autour
d’un jeu de cartes ou de dominos pour ne pas troubler
ces retrouvailles féminines dominicales et devisait avec
eux sur les événements politiques dans un pays qui
n’a jamais connu des jours tièdes.
Nous habitions non loin du quartier des Américains.
Certains, Noirs d’Amérique séduits par l’idée de vivre
176   

dans un pays de Noirs, dirigé par des Noirs, s’installèrent


dans une partie de la ville. J’aimais les écouter parler.
J’avais l’impression d’entendre des wa ou des ings
dansant au cœur des mots. J’observais leur démarche
comme un déhanchement tranquille. Et Man Jo m’avait
raconté comment elle avait pleuré la mort de John
Brown et assisté avec eux, mêlée à la foule immense, à
la messe officielle pour honorer la mémoire du célèbre
abolitionniste à la cathédrale de Port-au-Prince.
Ma curiosité me rapprocha d’une voisine, madame
Wright, qui m’initia au repassage impeccable des vête-
ments. Madame Wright était arrivée avec des fers à
repasser de toutes les dimensions et nous étions tous
médusés de son savoir-faire. Les militaires, soucieux
de la présentation impeccable de leurs uniformes,
fréquentaient assidûment son atelier. Indépassable dans
l’art de rendre leur éclat à la veste à revers fermée sur toute
la longueur par une rangée de boutons, au col qui enser-
rait le cou du dolman, la veste plus courte des cavaliers.
Nombreux étaient, dans cette ville belliqueuse, ceux qui
rêvaient de porter des galons ou de se faire attribuer
un grade. À croire que ce sont les uniformes qui font
les hommes, avant même leurs exploits sur les champs
de bataille. L’atelier de madame Wright ne désemplissait
pas. Elle devint la blanchisseuse attitrée des plus grands
seconde partie 177

de la ville. Les femmes lui confièrent bientôt elles aussi


leurs vêtements. J’appris tout d’elle et j’en fis un métier.
Si j’allais à l’église avec Man Jo, très vite je l’ai
accompagnée à un service tous les ans chez un hougan
du côté de la rivière de Mariani. Je refaisais dans l’autre
sens une partie du chemin qui m’avait amenée jusqu’à
Port-au-Prince. La première fois que je me rendis à
ce péristyle, les images de la route sont remontées,
fraîches, claires, de leur nuit en moi. J’ai emmené mon
chagrin dans mon mouchoir-ciel pour que l’on soit
seuls tous les deux.
La première visite à ce hougan me renoua aussi à
mon pacte ancien avec les divinités de l’eau. J’avais
été choisie et je l’avais oublié. Une fois au bord de
cette rivière, la même irrésistible force m’a attirée vers
ce bleu de l’eau, cette grâce humide, désordonnée.
Mon ciel ouvrait ses portes à un infini bien plus grand,
bien plus ancien. Je m’en allais heureuse et émerveillée
de ce que je voyais. J’entendis résonner mon nom
vaillant. J’eus l’impression de vivre de brèves éternités,
à croire que j’avais déverrouillé le temps.
Je ne fus ramenée à moi-même que quand je sentis
le bras vigoureux d’un homme me saisir par la hanche
et me traîner jusqu’au bord de la rivière. Mais il fit plus
que me ramener. Il a voulu sentir mes seins et le haut
178   

de mes cuisses sous ses doigts. J’étais déjà très loin


du lieu où se tenaient Man Jo et les trois hounsis.
Je regardais Man Jo comme si je revenais d’un voyage
de quelques semaines dans un pays lointain.
« Man Jo, j’ai fait un long et magnifique voyage.
Et j’ai rencontré… »
Elle m’a prise presque de force des mains du hougan
et m’a embrassée et bercée.
« Tu n’es que plus forte. Retiens tout ce que tu as vu,
tout ce que tu as entendu. Retiens pour toi-même. »
Nous étions d’accord que des événements arrivent
par les quatre points cardinaux. Qu’il y a des chemins
sous les eaux, dans les airs, au cœur du feu, dans le sein
de la terre. Que les dieux veulent autant nous approcher
que nous voulons, nous aussi, le faire. Nous le croyions
et regardions avec peine ceux et celles étrangers à cette
connaissance-là.
Quelques jours plus tard, je dis à Man Jo :
« Man Jo, est-ce que tu sais que ce monsieur, tout
hougan qu’il est, m’a touché les seins et l’entrejambe
avec insistance ? »
Man Jo a gardé un profond silence, puis a parlé
des ventes du jour. J’ai compris plus tard qu’il y avait
toujours dans ce monde une robe de femme jeune ou
moins jeune à retrousser. Et, de son poids immense,
seconde partie 179

le silence recouvrait tout. Et le monde reprenait sa


course.
Quelques mois plus tard, elle se fit livrer une belle et
imposante armoire qu’elle plaça dans le couloir menant
à sa chambre. Quand je lui demandai à quoi elle allait
servir, elle me répondit que désormais nous allions
régler seules nos affaires avec nos divinités. Et depuis,
nous leur avons fait une belle place sur les étagères de
cette armoire dont nous avions seules la clé.
Avec Man Jo, j’ai appris à être moi-même. À aimer
mon rire qu’elle s’amusait à provoquer à la moindre
occasion. À ne pas laisser crucifier mon âme ! J’appris
Port-au-Prince, ses croyances et ses codes. De pouvoir
et d’argent, de couleur de peau de « ceux qui ont » et
de « ceux qui n’ont pas », ses convulsions, ses clameurs
et tout ce qu’elle taisait. Et puis Man Jo m’a appris à
parer les coups, à en assener au besoin. Souvent elle me
répétait : « Ta vraie force est que tu sais rester silen-
cieuse. De longues heures. C’est ta force. C’est ta
royauté secrète. Ta souveraineté. Et c’est très bien.
Mais n’exagère pas ! »
Man Jo me trouvait trop secrète, trop souvent
silencieuse. Elle me disait que c’était tout de même
un atout, car nous, les petites, les toutes petites gens,
devions savoir jouer de tout. Des croyances légitimes
180   

pour assumer celles illégitimes. Des codes pour les


détourner. Du silence pour faire un nid à ces mots qui
ne doivent jamais voir le jour.
Je l’ai regardée et j’ai ri en lui répondant :
« Oui. Parce que, quand tu parles trop, ta bouche
te trahit.
– Mais souvent, quand tu sors de ton silence, tu es
bien trop impertinente. Ménage ta bouche.
– Je ne peux pas, Man Jo.
– Je t’aurai prévenue. »
Elle réfléchit un moment avant de me mettre en
garde contre les hommes :
« Tu vois le coq, dans le poulailler ? Derrière la maison.
– Oui, je le vois.
– Eh bien, les hommes, c’est pareil.
– Oui, je sais, Man Jo. »
Toujours aussi impertinente et silencieuse, ce qui
me conférait une autorité auprès des jeunes hommes
inexpérimentés, je tenais obstinément à en savoir
davantage sur cette force et cette malédiction nichées
en moi. Un jeune homme voulut jouer au coq fringant,
alors que je n’étais que simplement curieuse. J’avais
tout juste dix-sept ans et je m’engageai dans un acte
qui ne me révéla ni ma force ni une quelconque
malédiction et me laissa dubitative des jours durant.
seconde partie 181

Il revint à la charge et, à mon regard, il comprit


qu’il ne fallait pas insister. Que même des insultes
publiques devant le commerce de Man Jo n’y chan-
geraient rien. Je me promis d’attendre une rencontre.
Une vraie.
Étais-je pour autant prête à accueillir ce qui allait
venir et m’emporter comme une houle ? Toi, mon
général, mon amant, mon homme ! Cela faisait quelques
mois que Man Jo écoutait avec attention évoquer
les exploits d’un certain Sylvain Salnave, défenseur de
« ceux qui n’ont pas », bravant au Cap-Haïtien la flotte
anglaise venue prêter main-forte au président Geffrard,
l’occupant du Palais à Port-au-Prince, défenseur de
« ceux qui ont ». Très vite, il lui parut évident que
Salnave serait son héros et son messie. Elle rejoignit
la cohorte des femmes prêtes à livrer bataille pour celui
qui enfin allait renverser l’ordre des choses.
« Il parle une langue que nous comprenons. Il parle
de nous et pour nous », aimait-elle répéter.
La population des faubourgs était en liesse. Je ne me
voulais pas en reste et me mêlai aux conversations
des clients et clientes à la boutique de Man Jo, aux
conciliabules sur la galerie avec les voisins. Salnave
n’était pas qu’un chef de plus. Nous qui n’avions jamais
espéré, voilà que nous avancions dans une exaltation
182   

qui allait grandissant, persuadés que nous existerions


enfin aux yeux de ce chef-là. Au point d’être prêtes
à mettre la ville sens dessus dessous pour l’accueillir.
Cette ville n’était pas encore la nôtre, mais celle de
« ceux qui ont ».
Nous étions en 1867 et ma vie allait de nouveau
basculer. L’arrivée de Sylvain Salnave, l’idole des
faubourgs populaires, dans la ville fut aussi la tienne
dans ma vie, toi, son général fougueux, toi mon amant
pour toujours, mon homme du proche et du lointain.
Ton arrivée scella la fin de mon adolescence. Je suis
très vite entrée de plain-pied dans l’âge adulte.
3

Si la nouvelle de l’arrivée imminente de Salnave


à l’entrée nord de Port-au-Prince avait du mal à
escalader les rues entourées d’arbres vers la haute
ville, nous, dans les quartiers plus modestes, étions
chauffés à blanc. Man Jo et les femmes du quartier se
voyaient déjà en amazones qui veilleraient sur ce héros.
Dans son magasin en ville, au seuil des maisons du
quartier ou sur les galeries, elles avaient toutes ce seul
nom à la bouche : Salnave ! Salnave ! L’exaltation de
Man Jo était contagieuse et je l’écoutais, comme je l’ai
toujours fait, cœur ouvert, oreilles aux aguets. Elle
affirmait que cet homme allait empêcher le monde de
tourner contre nous et tous ceux et toutes celles qui
nous ressemblent. Je me voyais déjà retenant les roues
de cette immense machine à broyer nos vies, brisant
ses essieux et plaçant des cailloux sur son chemin.
J’allais pour la première fois provoquer moi aussi
les commotions de ma ville et j’étais impatiente de le faire !
184   

Le lendemain, la nouvelle se répandit comme une


traînée de poudre. Quelques soldats fidèles à Geffrard
résistaient encore. Nous ne savions pas très bien à quoi
nous en tenir quand, sur leurs chevaux, sabre à la main,
ils ont parcouru les rues. Nous étions parties, Man Jo
et moi, du côté de sa boutique pour nous assurer que
tout allait bien. Nous fûmes emportées par une houle
si puissante que je ne retrouvai plus Man Jo. D’instinct,
j’avais saisi une pierre dans chaque main. La pierre,
arme redoutable, quelquefois mortelle, si on savait en
faire bon usage. Les pierres ramassées au bord d’une
route ou à même la chaussée constituaient la première
défense de ceux qui, comme moi, sont toujours prêts
à les lancer ou à prendre leurs jambes à leur cou pour
échapper aux tirs des carabines ou à la machette des
insurgés arrivés des campagnes ou surgis de recoins
de la ville, à braver les flammes ou à garder l’équilibre
pour sauver leur peau ou leur peu de biens quand
la terre danse. Dans la cohue, je n’ai pas pu m’em-
pêcher de remarquer cet homme sur son cheval noir.
Je te voyais pour la première fois et je t’ai regardé,
médusée. Comment ne pas remarquer tes yeux gris
comme une aube et tes cheveux très frisés, couleur d’épis
de maïs, qui marquaient si curieusement le mélange de
races. Dieu, que tu étais beau !
seconde partie 185

Oui, Léonard, mon homme, tu es arrivé dans ma


vie dans un tumulte comme tout ce qui m’est toujours
tombé dessus dans cette ville : les insurrections, les
incendies, les tremblements de terre et les cyclones.
À la tête d’une colonne de soldats, les mains sur
le harnais d’un cheval imposant, toi, le général, tu
avais arpenté les rues de Port-au-Prince, créant un
tintamarre pas possible, une débandade, un kouri
général, chacun essayant soit de regagner son logis,
soit de trouver un abri. Nous ne savions pas encore
à quel camp appartenait cette audacieuse cavalerie,
si cet homme décidé sur sa monture et à la tête d’un
groupe de sept soldats fougueux qui avançaient faisait
partie des insurgés de Sylvain Salnave ou des partisans
du président déchu.
Sylvain Salnave, un héros des vaincus de toujours,
notre héros, mon héros, devait faire son entrée
triomphale dans Port-au-Prince et s’installer au Palais
national. Une foule l’accompagnait, les femmes en tête.
Au cœur du fracas et de la poussière soulevée par cette
cavalcade inattendue, je suis restée figée sur place.
Dans ta course effrénée, sabre à la main, tu as jeté
un regard amusé sur une jeune femme farouche, une
pierre à la main, prête à la lancer. Moi je te vois et brave
ton regard, décidée à te faire payer cette insolence.
186   

Une passante m’a tirée par la manche de ma robe et


m’a obligée à fuir. « Tu ne sais pas qui c’est, mais tu es
folle ! » Ta bravoure et ton courage avaient fait de toi
une légende. Je n’avais toujours pas retrouvé Man Jo
dans la terrible bousculade qui accompagnait ton passage
et, voulant bifurquer vers une rue que je connaissais
bien, je suis de nouveau tombée nez à nez devant toi.
Tu m’as regardée et tu as ri à gorge déployée. Je t’ai
trouvé d’une arrogance rare, à vouloir ainsi te moquer
de moi à nouveau. Pour toute réponse, j’ai soulevé
un pan de ma jupe, la main gauche sur ma hanche,
une pierre dans la main droite, prête à être lancée, et
j’ai soutenu ton regard. Et puis j’ai couru en me retour-
nant deux ou trois fois, la pierre solidement tenue
dans ma paume fermée. Une autre passante m’a tirée
par le bras. Je me suis retournée et j’ai croisé à nouveau
ton regard. La passante m’a entraînée dans un corridor
obscur où nous nous sommes entassés avec des
inconnus. Dans l’odeur de transpiration, de pelures de
fruits et de légumes et de crottin de cheval. Certains,
dans le corridor où nous étions souffle contre souffle,
peau contre peau, m’ont reproché cette attitude d’ef-
frontée. « Tu te prends pour qui ? » Deux femmes au
fond du corridor ont tchipé en me toisant : « Mais tu
es folle. Tu nous mets tous en danger », « Tu ne sais
seconde partie 187

pas qui c’est ? Eh bien, c’est Léonard Corvaseau, l’un


des généraux les plus aguerris qui soient ». J’ai soulevé
les épaules dans un mouvement brusque pour cacher
ma peur et feindre celle qui ne craignait ni Dieu ni
diable. J’ai cru que j’allais cracher mon cœur, qui cognait
comme un tambour assotor, une cloche d’église, mais
j’ai respiré très fort et secoué la tête pour reprendre
mes esprits. Des gouttes de sueur perlaient à mon
front et mon corsage était trempé. Tout en jouant
des coudes, je me suis retournée et j’ai posé le visage
contre un mur tout à côté de moi. J’avais repéré un
trou creusé à même la muraille. J’ai regardé la ville, qui,
comme moi, retrouvait lentement un calme fragile,
précaire. Dans d’autres corridors, derrière des portes
ou des fenêtres, des yeux épiaient. La ville était sale
comme un peigne à dents serrées. Je pouvais à peine
respirer dans ce trou à rats. J’ai rangé mes nattes et
serré très fort mon mouchoir autour de ma tête.
Et puis nous avons entendu le grondement d’une
houle. Nous avons compris que Salnave entrait dans
la ville. Le cavalier fougueux était venu l’accueillir
après avoir bravé les derniers soldats et partisans du
président déchu. Il était donc un des nôtres.
4

C’est un éclaireur, un de tes soldats, que tu as envoyé


rôder dans le quartier, qui a fini par me repérer, moi,
la fille qui avait osé vouloir te lancer des pierres.
Tu m’as approchée comme s’il s’agissait de s’attaquer
à un camp ennemi. Ton éclaireur, qui avait fait le guet
durant deux jours, s’aventura dans la boutique de Man Jo
pour acheter des choses aussi futiles qu’un quart de
livre de sucre ou deux avocats posés dans un panier
à l’entrée. Il te rapportait tous les détails qu’il avait pu
saisir de Man Jo et de moi. Il profita d’un moment où
Man Jo s’était absentée en vue de négocier avec un
fournisseur, pour s’approcher de moi. L’éclaireur avait
aussi appris que je n’aidais plus autant Man Jo qu’avant
puisque j’avais aménagé un atelier dans une pièce juste
à côté du magasin. Il s’en approcha discrètement, tenant
son chapeau d’une main, et dit sans hésitation :
« Bonjour. Vous êtes Régina, n’est-ce pas ?
– Oui, et qu’est-ce que je peux faire pour vous servir ? »
190   

Je m’attendais à ce qu’il place une commande pour


le repassage de vêtements et surtout des uniformes
de soldats. Je commençais à peine à faire valoir mes
talents de blanchisseuse en suivant consciencieusement
les leçons de madame Wright. Ma réputation était
à faire. Je transpirais sous la chaleur et m’épongeai
le visage, puis je posai une main sur la hanche en le
regardant droit dans les yeux.
« Quelqu’un d’important voudrait vous voir.
– Monsieur, si vous n’apportez pas de vêtements à
faire préparer, circulez, je suis très occupée. »
Je me remis à mon ouvrage. Et sans même retourner
la tête, j’ajoutai :
« Cette personne n’a qu’à se présenter elle-même. »
Il est reparti bredouille. Sur le coup, je n’ai pas pensé
à toi, Léonard. Tu me semblais si lointain, si hors de
mon monde que de toi ne persistait qu’une image
fugace. Mais je ne savais pas encore que le désir pût
sommeiller, faire son nid et ses nœuds en nous.
L’éclaireur est revenu à la charge, t’ayant assuré
m’avoir parlé. Que j’étais bien cette négresse.
« Effrontée », avait-il ajouté. Je l’accueillis avec ces
mots :
« Ou tounen ! Encore vous ! »
Il fut bien plus direct et récita l’ordre d’un soldat :
seconde partie 191

« Le général est impatient de vous revoir, made-


moiselle. »
Je lui donnais dos jusque-là, tout à mon travail. Je me
retournai et lui fis face :
« Quel général ?
– Celui sur lequel vous avez tenté de lancer des
pierres.
– Ah bon, parce que, tout général qu’il est, il a peur
de venir tout seul. Qu’est-ce qu’il me veut ? »
Et je ris ! Mon rire a jailli pour masquer ma curiosité
de toi et l’apaiser. Mon rire était une parade. Il sonna
faux à mes oreilles et je ne savais pas encore que cette
douleur dans mon ventre était déjà la faim de toi.
Toutes ces allées-venues éveillèrent les soupçons de
Man Jo, mais elle ne dit rien.
Le messager est passé tous les jours durant une
semaine. Quand, au bout du huitième jour, il s’est
approché de moi, le « oui » est déjà sur mes lèvres.
Je comprends qu’il s’agit de toi. Il précède ma volonté.
Je ne peux prononcer aucun autre mot. Je pense à
la grande leçon de ma mère et je me dis : « Régina, tu
n’as plus la force d’un non. »
Le lendemain matin, je trouve une excuse pour
m’absenter. J’évoque un client. Man Jo n’est pas dupe.
Elle me glisse à l’oreille :
192   

« Les hommes sont comme les malfinis qui attaquent


les poulaillers.
– Je sais, Man Jo. Tu me l’as dit plusieurs fois.
– C’est tout. Je ne te dirai rien de plus. Tu es assez
grande pour te défendre. »
Je me souviens encore de cet après-midi, dans
cette maison discrète, lovée dans une impasse fleurie,
prêtée par un de tes compagnons d’armes, où sans
rien dire nous avons scellé un pacte silencieux.
Nous nous étions compris dans ce silence comme si
nous avions crié de toute la force de nos poumons.
J’avais cette envie de connaître de plus près l’odeur
de ta force, le goût de ta bouche, la douceur de tes
mains. Moi seule pouvais t’aimer de cette façon-là
à ce moment-là et pour toujours. Je voulais savoir
ce que ce corps que je désirais tant pouvait me faire
ressentir. Ce que moi je lui dirais. Pour la première fois,
ma peau comprenait une langue farouche, inconnue,
douce. Et je t’ai suivi très loin dans mon vertige,
comme j’avais suivi cette divinité au bord de la rivière
Ti Godet ou à la rivière de Mariani. Et j’ai touché
jusqu’à ta sève, là où tu gardes ce qui n’appartient qu’à
toi. Dans ces profondeurs que j’ignorais, je frôlais
les astres, le feu, la glace. J’étais astre, feu et glace.
Et puis, mon homme, tu es revenu de très loin pour
seconde partie 193

goûter avec moi le sommeil des amants. À mon réveil,


j’ai ri en fermant les yeux.
Tu m’as demandé mon prénom et je t’ai demandé
le tien, que je connaissais déjà. Mais, pour te taquiner,
je t’ai toujours appelé « mon général » et tu avais décidé
que le surnom « Reine », plus doux que le prénom
Régina, me conviendrait tout à fait.
Tu m’as tenue pas le bras pour que je reste encore
un peu. J’ai levé l’index et t’ai répondu sans broncher
que je partais.
« Non, je m’en vais. »
Toi, habitué à donner des ordres, tu fus surpris.
Je n’étais ni un soldat de ta garnison, ni une domestique.
Pas encore ta maîtresse, encore moins ta femme placée.
J’étais femme, jeune et libre. Je crois avoir aperçu
Grann Sémise debout aux portes de mon ciel, qui me
fixait avec attention, sa pipe entre les lèvres, et ma mère
médusée assise sur un nuage à son côté, les plis de
sa robe entre les jambes. Je leur souris, les yeux perdus
au loin. Quand tu me demandas à quoi je pensais, je t’ai
répondu :
« Je ne pense pas, je souris. »
Ton désir était plus qu’une faim. À chaque rencontre,
tu m’as accablée de douceurs. Je chutais dans le puits
lumineux du plaisir. Il m’est arrivé les premiers jours
194   

de m’endormir là contre toi, la tête posée sur ton torse,


et ne rien voir au-delà de tes cheveux. Et faire taire
toutes mes colères, toutes mes douleurs, mon ventre
contre le tien. Mais je gardais mes rêves par-devers moi.
Comment aurais-je pu résister à tant de force ?
Je n’ai pas su résister. Avec toi, j’ai toujours été dans
l’étonnement de te découvrir si près de moi et je le
suis encore. Avec toi, je n’ai jamais pu m’habituer.
Ni prendre la bonne distance. Pourtant, je t’ai toujours
donné le change ! Je te l’avoue en riant. Moi, taillée
dans l’invincibilité des pauvres. Vaincue qui refuse de
se rendre malgré blessures, humiliations et souffrances,
je n’ai jamais voulu que tu éprouves avec moi la
puissance du vainqueur. Et tu n’as jamais pu le faire.
Que le doute t’habite, me répétais-je avant chaque
rencontre. Avec la certitude de mon attachement
ébloui, tu m’aurais vaincue deux fois.
Après quelques mois, Man Jo m’a trouvé une maison
non loin de chez elle.
« Tu es assez grande pour te débrouiller seule,
m’avait-elle dit. Tu es une femme maintenant. Je serai
toujours là pour toi. »
Je l’ai embrassée. Je l’ai tenue dans mes bras.
Et j’ai ri et elle aussi. Au fil du temps, mon abandon
fut total, mais je ne t’en dévoilais qu’une partie.
seconde partie 195

Quand tu t’en allais, il m’arrivait de m’attarder dans


le désordre des draps, là où le plaisir avait fait une
halte. Jamais je ne t’ai parlé de ces contrées en moi que
ta voix atteignait. Je ne disais rien, l’œil quelquefois
farouche. Même quand je parlais, tu disais qu’il y avait
du silence dans mes mots. Je retenais mes larmes,
mes gémissements de plaisir jusqu’à ma jouissance
elle-même. Ce que je retenais était ma victoire. Ce que
je retenais était ce que tu n’as jamais cessé de chercher.
Je ne me lassais jamais de te raconter mon départ
de ce lieu qui m’a vue naître. Ma mère et moi, qui avions
quitté la campagne où j’avais toujours vécu jusqu’à
mes dix ans, mon séjour chez les Mérisier et ma renais-
sance chez Man Jo.
Tu évoquais parfois tes enfants et souvent ta mère.
Je me suis toujours gardée de toute remarque. Tes deux
filles légitimes étaient la prunelle de tes yeux, ainsi que
ce fils que tu as eu avant le mariage. Les soldats en
campagne ne manquent pas d’appétit. J’écoutais les rares
évocations de ton épouse légitime. Tu le faisais sans
crainte, car je n’ai jamais été une femme à aimer les
mièvreries. J’étais ta femme à côté, sou kote, ta femme
placée, ta maîtresse. Elle était une dame et moi une femme.
J’ai pensé à la collerette en gaze bleue que j’avais
ramassée dans la rue et qui avait fait rêver ma mère.
196   

À cette question : « Pourquoi étais-tu devenu un


soldat ? », tu m’as répondu que tu avais toujours aimé
dès ton plus jeune âge prendre la mesure de ce dont
tu es capable.
« J’aime vivre dans cette frange étroite et dangereuse
entre la vie et la mort. Alors, la voie militaire me parut
toute désignée pour me recevoir. Ma mère est la seule
à m’avoir soutenu. Mon père me voyait médecin,
comme mon frère cadet, ou comptable et commerçant,
comme le benjamin de la famille. Il n’avançait que sur
des chemins sûrs. J’ai toujours emprunté des sentiers,
il craignait ce danger qui, toujours, m’appelait. Il a pris
peur les premières années où j’ai rejoint des troupes,
pour ce fils qu’il aimait, qui l’intriguait. »
Et puis tu as évoqué tes premiers engagements
dans les troupes du président Geffrard et la campagne
dominicaine.
« J’ai entendu un discours de Geffrard au peuple
dominicain », m’as-tu dit et ton sang n’a fait qu’un tour.
Tu as décidé sur-le-champ de rejoindre la campagne
chez les voisins.

En cette année 1861, je me tiens debout devant vous en tant


que président de notre belle république, non seulement pour
affirmer notre fierté nationale, mais aussi pour vous rappeler
seconde partie 197

à un devoir sacré qui transcende nos frontières. L’ombre de


l’oppression se profile à nouveau sur notre voisin, la République
dominicaine. Les menaces d’annexion espagnole augmentent
comme un nuage sombre…

Et je te regardais fascinée. Ta force et ta bravoure


m’impressionnaient. Mais j’ai sorti une boutade pour
me protéger :
« Finalement, tu es toujours partant pour le champ
de bataille. »
Je me suis mise debout en faisant le geste de brandir
un sabre.
« Tu te moques de moi, Régina. »
Et nous avons ri tous les deux. J’ai senti à ce
moment-là que je te plaisais, c’est tout. Puis l’inconnu
entre nous se transforma lentement. Nous l’écoutions
se dissoudre et se changer en un silence qui nous liait
davantage que toutes les paroles bavardes, savantes,
criées des autres. Et, très vite, j’ai su que désormais
je te plairais chaque jour davantage.
La légende qui entourait ta mère m’intéressait plus
que tout. Beaucoup jasaient sur son extravagance.
Elle ne respectait pas toujours les bienséances de la
haute ville. J’étais intriguée par cette bourgeoise qui
ne se pliait pas aux convenances et cela me plaisait.
198   

Son arrivée dans cette ville était entourée de mystère,


d’autant plus qu’elle était belle à faire pâlir le jour.
Et il n’était un secret pour personne qu’elle visitait
régulièrement un péristyle du côté de l’Artibonite.
Certains ont même affirmé qu’elle n’était pas arrivée
comme une passagère d’un navire, mais qu’elle
avait fait le voyage sous l’eau, aidée par Aida Wèdo.
Cette obscurité de ses origines me la rendait proche.
Tellement proche. Élizabeth Dubreuil, magnifique
quarteronne arrivée de La Nouvelle-Orléans, et
Régina Jean-Baptiste, ayant vu le jour dans cette
bourgade reculée entre la plaine de Léogane et la ville
de Petit-Goave.
Lorsque tu ne venais pas, je n’imaginais rien.
Absolument rien. Nous ne vivions pas sous le même
toit. Pourtant, nous étions ensemble. Tes amis n’ont
jamais vraiment compris tes sentiments envers moi.
Ton attachement à moi. Certains s’étaient même
éloignés de toi, arguant que tu avais le san sal, le sang
de ceux qui ne respectent pas leur rang et se souillent
avec des femmes comme moi. Je ne manquais pas
d’éveiller la curiosité sur toute ma personne.
Dans mon entourage, on évoqua mon pouvoir
occulte et mon aura avait grandi aux yeux des
proches, qui admiraient mon butin. Chacun inventa
seconde partie 199

la composition d’un philtre dont j’avais le secret.


Léonard Corvaseau, nous avons occupé leur esprit et
nourri leurs conversations durant de longues années.
Je m’accommodais de mes contradictions. Je ne
voulais pas gaspiller mes forces à réduire ce qui ne
pouvait l’être. J’ai avancé dans ce trouble de mon bon
anj. Ce qui me liait à toi ne tenait ni du calcul ni de la
faiblesse. Je traitais avec toi d’égal à égal dans le désir,
dans la joie, dans les épreuves. Quelquefois je me
disais qu’avec toi j’avais baissé les bras. Que je n’avais
pas mesuré la puissance des éruptions de la chair.
Que j’avais renoncé à empêcher la machine du monde
d’avancer comme elle voulait contre moi et tous ceux
qui me ressemblent. Qu’à part les saints et les héros,
peut-être que tous et toutes, nous voulons appartenir
au monde des vainqueurs. Que, au fond de nous, nous
croyons à leurs merveilles inventées. Que tu étais peut-
être une de ces inventions et que j’étais tombée dans
le piège. As-tu été un mirage, Léonard ?
Toute ma personne avait toujours été un refus.
Mais peut-être n’ai-je pas été capable de porter sur
le dos, à moi seule, le poids d’un peuple, le destin
d’une nation. Peut-être avais-je abdiqué ?
Quand il m’arrivait de me rendre chez des clients
de la haute ville, je savais que, derrière des persiennes,
200   

des yeux collaient à ma peau. Je promenais ma nuit en


plein midi et je me découvrais plus éclatante que tous
les soleils avec mes hanches à leur place, mes yeux qui
ne cillaient pas et mes lèvres gourmandes, généreuses.
Tranquille, je ne marchais que plus lentement. Quelque-
fois, l’envie me saisissait de soulever légèrement le bas
de ma robe sur ma jambe luisante et noire pour enlever
mes chaussures et marcher pieds nus. Question de leur
rappeler d’où je venais. Pour leur donner le temps
de faire monter leur mépris ou leur colère de leur
ventre à leur bouche ou d’enflammer leurs pupilles.
J’ai même vu des doigts pointés vers moi. À l’intérieur
de moi jaillissait un grand rire. J’étais une sorcière et
je me répétais tout bas : « Allez, ma Régina, tu avances,
tu avances ! Emmène ta joie prendre l’air. »
Avant la naissance de Marianne, notre fille, j’ai démé-
nagé dans une maison plus grande. Tu tenais à ce que
ton enfant grandisse dans ce quartier de « ni riches,
ni pauvres ». Et puis tu as posé l’oreille contre mon
ventre et tu as écouté remuer cette créature fragile,
avant de la voir le faire sous tes yeux. Attentif à ses
premiers balbutiements inarticulés, inquiet et heureux
de regarder ses premiers pas maladroits, tu as veillé
sur ses premières fièvres et veillé à son apprentissage
du français à l’école. À chaque fois que tu arrivais,
seconde partie 201

Marianne s’élançait et tu la pressais contre toi, la tenant


à bout de bras au-dessus de toi et tu la faisais tourner
et elle riait jusqu’à s’étouffer quelquefois.
Avec la naissance de ta fille, tu as abandonné la
rudesse de celui qui commande, les ruses de l’amant
qui séduit, il y avait désormais une flamme qui tremblait
dans ton regard quand tu attendais ses notes à l’école ou
que tu l’interrogeais quand elle couvait un chagrin que
tu devinais. Quand tu cachais, les deux mains derrière
le dos, des sucreries ou un jouet. Marianne est d’une
douceur infinie et toute en rondeurs. Je la voulais ainsi.
Plus apaisée que moi. Elle n’avait pas été touchée par
les rugosités du monde, qui m’avaient obligée à serrer
les dents et laissé peu d’échappées vers la douceur.
Et je contemplais cette enfance qui oubliait la
rudesse du monde, cette première enfance que je n’ai
pas connue. Et je mesurais la chance de Marianne.
5

J’ai croisé ta mère, Élizabeth Dubreuil Corvaseau,


pour la première fois à la rue Courbe. Elle a tourné
les yeux dans ma direction. À examiner son regard,
j’en ai déduit qu’elle savait que son fils avait une
femme placée. La femme placée que je suis l’a regardée
à son tour. Sans effronterie. Mais sans honte. Et avec
assez d’assurance pour qu’elle ne franchisse pas ce trait
de feu que j’avais depuis longtemps tracé autour
de moi. En deçà de ce trait, je me suis toujours tenue
seule. C’est là, dans ce cercle, que je promène ma joie
comme mes douleurs, mes prières aux invisibles, comme
mes interrogations, comme ma faim de toi. Je sais
que tu as tracé ton cercle à ta façon et que tu fréquentes
un péristyle non loin de l’habitation Jumécourt, dans
la plaine du Cul-de-Sac. Élizabeth Dubreuil Corvaseau
a peut-être vu en moi ce jour-là une semblable,
une sœur échappée de la prison des conventions.
Qui, même quand elle est adossée à l’enfer, ne se
204   

retourne pas et provoque la vie comme dans un jeu.


Qui bifurque de nuit comme une rôdeuse et le jour
prend des chemins de traverse, s’aventure là où on ne
l’attend pas.
J’ai continué mon chemin et, à quelques pas, je me
suis penchée sur l’étal d’une marchande de fruits
comme à l’accoutumée. J’ai acheté tes fruits préférés,
corossol, papaye et mangue. Elle a dû comprendre ce
jour-là que son fils n’était pas tombé dans un piège,
mais qu’il venait pour franchir ce trait de feu, pour
tenter de se promener sur mes terres. Et que je l’y
accueillais comme un visiteur qui ne s’annonce pas et
qui vous enchante.
Jamais je n’ai évoqué cette rencontre ou les quelques
autres avec toi. Toi, tu me tenais au courant de tant
de choses la concernant. Et comme pour donner une
assise à tes propos sur elle, quelques mois après sa
mort, tu m’as lu la première lettre que sa mère lui avait
écrite après son arrivée dans notre île. Tu as gardé
ces lettres comme des reliques précieuses.
Un après-midi, tu m’as priée de m’asseoir sur la galerie
et tu m’as demandé de t’écouter avec attention.
« Je vais te lire une lettre envoyée à ma mère par ma
grand-mère, Camille Dubreuil, que je n’ai pas connue.
Écoute, et tu comprendras mieux. »
seconde partie 205

La Nouvelle-Orléans, le 18 octobre 1838

Chère Élizabeth,
Ta lettre m’a fait un effet qui dure encore. Tu nous as soulagés,
ton père, ta grand-mère, ta sœur et moi. Nous avons lu et relu
ta lettre. Nous avons le sentiment que tu es ravie d’avoir pris
cette décision de partir t’installer sur cette terre qui a vu naître
ta grand-mère. On entre dans cette baie comme dans la bouche
ouverte d’un animal marin. Le débarcadère grouillait de
monde, nous as-tu dit. Mais, pour qui vient de La Nouvelle-
Orléans, il n’y avait pas de quoi être effrayée. Nous avons
bien ri en lisant ces mots de toi. Le cocher, à qui tu as indiqué
l’adresse inscrite sur le papier, t’a conduite à travers des rues
plus sales que celles de chez nous. Les hommes et les femmes,
arrivés de la campagne pieds nus, mouchoir noué autour de
la tête, occupent les rues avec des étals grossièrement installés,
tandis que des dames se promènent sous leurs ombrelles
avec des robes de gaze d’Italie, de mousseline anglaise ou
d’étoffe de Lyon et des pèlerines de satin. Les messieurs
déambulent en pantalon de casimir et veste de velours. Dans
les maisons bourgeoises et étrangères s’est développé le goût
pour un ameublement des plus raffinés. Mais ce que tu
as vécu ces jours derniers sur cette terre soulève de grandes
interrogations, tu as la certitude que le code colonial règne
encore, mais avec de nouveaux maîtres. Il y a dans cette ville,
206   

dans cette île, quelque chose à la fois de grandiose et d’inachevé.


On y respire un air unique de liberté, mais l’inachevé nourrira
des luttes à venir. Pas moins de quatre présidents, nous
dis-tu, se sont succédé, tandis que le Cap-Haïtien et Port-au-
Prince ont été secoués par cinq incendies et deux explosions de
forteresses. Les désastres naturels ne sont pas en reste entre
tremblements de terre et inondations. Grand-mère est restée
très pensive en nous entendant lire ta description si minutieuse
de la ville, des habitants et de leurs mœurs.
Zaza, l’amie de grand-mère, et sa fille Ninon t’attendaient,
comme elles l’auraient fait d’une parente qui revenait
à la maison. Mathilde avait dû elle aussi entretenir
le souvenir. Cela fit chaud au cœur de grand-mère de
l’apprendre. Elles t’avaient préparé des pâtisseries délicieuses.
Des vendeurs ambulants les vendent en arpentant les rues.
Nous ne sommes guère étonnés d’apprendre que tu as tout
de suite voulu te prendre en main en confectionnant des pralines
et que tu as repéré un restaurant réputé, celui de l’Américain
Hepburn, qui, très vite, a placé des commandes non seulement
de pralines, mais aussi des plats louisianais. Ceux et celles
qui fréquentent ce lieu sont les mêmes qui vont au théâtre,
lisent les journaux, se font photographier au daguerréotype et
pratiquent l’escrime, dis-tu. Et puis il y a ceux et celles arrivés
de la campagne et qui, d’après toi, ressemblent à ta grand-
mère, n’est-ce pas ?
seconde partie 207

De notre côté, la vie suit son cours. Le rhumatisme de grand-


mère la paralyse presque. Elle ne se défait plus de sa canne. Elle
ne se plaint pas et pense déjà à la fanfare qui l’accompagnera
au cimetière en musique. Elle est suivie par un médecin, mais
a une foi aveugle dans les tisanes que lui prépare Antonine et
ses massages avec des décoctions de toutes sortes.
Ta sœur, Sarah-Jane, convolera bientôt en justes noces avec
un jeune créole, médecin de profession. Sarah-Jane a toujours
rêvé d’une vie tranquille et est en train de se construire un abri
familial. Cela lui plaît beaucoup d’entrer dans la danse et
de suivre la cadence qu’il faut. Qu’elle soit heureuse ! Tu lui
manques beaucoup.
Ton père vieillit et a décidé qu’il ne vieillirait pas seul.
Une fois Sarah-Jane mariée, il viendra vivre chez nous.
Quant à moi, je tiens l’atelier la tête hors de l’eau avec deux
employés, jeunes et très habiles. Antonine vieillit elle aussi.
Mais je voudrais revenir à tes impressions finales. Tu dis aimer
cette ville où, à force d’insurrections, de tremblements de terre
et d’incendies, on se fait à l’idée d’une vie qui se vit aux abords
de la mort. L’intensité des journées, la joie intacte des cœurs,
le calme orange et mauve de crépuscules dont la beauté ne dure
que le temps de céder la place aux mystères qui enveloppent
les nuits. Tout acquiert une épaisseur.
Il y a dans cette île une chose qui n’est pas encore dite, écris-tu.
On ne sait pas exactement quoi, mais on a la certitude qu’elle
208   

doit être dite. Et cette chose nous traverse tous. Pourquoi écris-tu
ces mots si sombres ? Et tu poursuis : « Suis-je perdue dans
la nuit du monde ? Trouverai-je un jour ma patrie ? De toute
façon je ne laisserai pas cette terre. »
Tu fais bien de ne pas vouloir la laisser. Cette terre te
ressemble. Mais je n’ai pas pu m’empêcher d’être inquiète en
lisant ta lettre.

Nous t’aimons fort. Surtout, donne souvent de tes nouvelles.


On voudrait un jour lire que tu as trouvé un homme qui
t’épousera et te rendra heureuse.

Nous t’embrassons très fort et je signe au nom de tous,


Ta mère,
Camille
6

Malgré le soutien des populations des faubourgs et


celui de paysans venus du sud, cerné de toutes parts
par les insurrections de « ceux qui ont », Salnave fut
chassé du pouvoir et exécuté. Mais ses erreurs ont
aussi entraîné sa chute. Pourquoi faire trop et trop
vite ? Nous avons tenu fidélité à Salnave jusqu’à sa fin
brutale. Geffrard te semblait avoir trahi ses idéaux et
tu avais rejoint la cause de Salnave, le cœur bondissant,
ton cheval piaffant vers de nouveaux champs de bataille.
Ta bravoure n’a pas pu le sauver. Et tu as dû prendre
le chemin de l’exil vers la Jamaïque. Le lendemain de
ton départ, j’ai gardé les portes de la maison fermées.
Pas de jour, pas de soleil, pas de toi. Je ne les ai ouvertes
qu’à la tombée de la nuit en quête du réconfort des
ombres. Ton silence a été long, au point que je me
suis dit que, finalement, tu n’avais aimé que ta mère
et les champs de bataille. Oui, Léonard, pour la toute
première fois, j’ai vacillé, m’accrochant à ce portrait
210   

de toi les mains posées sur le pommeau du sabre. J’ai


douté sans jamais rien laisser paraître, m’installant
sous mon mouchoir-ciel quand ce doute menaçait de
prendre toute la place. Un exil de deux années durant
lesquelles je n’ai eu que de rares nouvelles de toi.
Rares, mais fortes. Je ne me suis jamais inquiétée outre
mesure. Tu m’as fait prévenir un après-midi d’avril
que tu serais de retour. Dès que je t’ai vu, j’ai senti
que tu avais laissé un bout de ton âme en chemin.
Mon général, mon amant, mon homme était un être
affaibli.
La mort de cet adolescent t’avait donc contaminé.
Tu en es tombé malade, comme frappé par la maladie
de la mort. Jamais tu ne m’avais raconté tes batailles.
Mais, curieusement, cette fois-ci, tu l’as fait et j’ai senti
que jamais tu ne serais le même.
Tu avais enfoncé ton sabre dans le tas après avoir
lancé l’assaut. Ce n’est qu’après la débâcle que tu as
découvert ce jeune corps agonisant dans le caniveau.
Il se tenait le flanc droit pour retenir le sang qui coulait
autour des lèvres de la blessure. Tu pouvais entendre
distinctement ses plaintes. En te voyant, ce jeune soldat
s’est tu et, réunissant tout ce qui lui restait de force et
d’orgueil, il s’est relevé d’un bond. Puis il a avancé par
zigzag comme un ivrogne. Mais, au bout de quelques
seconde partie 211

mètres, la douleur était telle qu’il a secoué violemment


la tête. Puis il a regardé le ciel. Et là, il a poussé de vrais
hurlements tout en essayant d’avancer encore. Même les
bruits de la ville avaient du mal à se frayer un passage
entre ces hurlements. Tu as regardé à ton tour ce ciel
qu’il voyait pour la dernière fois, puis tu l’as regardé
disparaître au coin de la rue. Un de tes soldats a brandi
son sabre et tu vis s’envoler son visage.
Je ne sais pas pourquoi tu m’as raconté cet événement
avec tant de détails.
Je t’ai posé la question du remords.
« Ou regrèt zanmi ? Tu regrettes, mon ami ? »
Tu as esquivé d’un revers de la main.
Je t’ai proposé un bain de pieds comme tu les aimais.
Tu as acquiescé de la tête. Tout en te massant les pieds,
je me suis dit que peut-être tu pensais à tes propres
fils. Peut-être, mais cette mort de toute façon t’a
contaminé. Tu avais toujours été ce soldat à la bravoure
exceptionnelle. Légende vivante. À la mort de ce jeune
homme, je me suis dit pour la première fois que
je dormais avec un homme qui avait tué et que le
remords rongeait à petit feu. Une manière de porter
moi aussi le fardeau de ce remords que tu ne nommais
pas. Et, depuis, le visage de ce jeune homme que j’ai
inventé a souvent traversé mes rêves.
212   

Nous, les petites gens, les vaincus de toujours,


n’avons pas été sauvés par Salnave. Nous avons vécu
le retour des mêmes événements : des liesses eupho-
riques que des insurrections violentes faisaient taire
par le bruit des armes. Des guerres se livraient, mais il
n’y avait pas de vraies victoires. Ceux qui se croyaient
les vainqueurs ne l’étaient pas vraiment et vivaient
dans la crainte des vaincus. Il y avait juste une trêve.
Une trêve jusqu’à la prochaine fois. Le courage des
vaincus prend racine dans l’invisible, l’humide, le noir
de la terre. Tu as beau vouloir couper des branches,
brûler le tronc, l’arbre trouve toujours la brèche entre
deux pierres, au cœur d’un terreau oublié pour renaître
et te narguer par sa ténacité. Ma vie entière a été un
pied de nez aux vainqueurs.
Ta souffrance cheminait avec opiniâtreté et sans
fléchir dans le silence et le rouge de ta chair et tu y prêtais
une attention muette, calme. À croire que tu pourrais
lui tendre une embuscade, la surprendre ou la dévier
de son chemin comme tu l’as fait avec les ennemis
que tu affrontais. Tu savais pourtant tout au fond
de toi, hélas, qu’elle aurait le dessus. Je le voyais à cette
lumière de départ et d’absence dans tes yeux. La mort
t’avait déjà embarqué. Tu retenais tes soupirs dans
un mouvement de ta gorge comme si tu les avalais.
seconde partie 213

Tu disais que cela ne concernait que toi. Tu ne te plaignais


pas. D’ailleurs, durant ces trente années passées à tes
côtés, je ne t’ai jamais entendu te plaindre, toi qui as
maté tant d’insurrections et gagné tant de batailles.
Tu as toujours estimé que la plainte était une distraction
inutile. Qui ferme la route, cache l’horizon et aveugle.
Mais cette ultime bataille, tu ne l’as pas gagnée.
Jusqu’au dernier soupir, tu as voulu être celui devant
qui l’ennemi bat en retraite. Au pire, la mort avançait
vers toi, mais elle devait te trouver debout à l’attendre.
Ton corps se rendait peu à peu, mais tu restais debout.
Debout dans ta tête. Que d’orgueil, mon général !
Que d’orgueil, mon homme !
Et c’est cet orgueil qui m’avait séduite. Cet orgueil
que je m’étais juré de dompter, moi la petite fille
arrivée de la campagne, pieds poussiéreux, une robe
d’un coton grossier et délavé, nattes en broussaille,
avec ma mère.
À la mort de Man Jo, il me sembla que tous les murs
qui me protégeaient avaient disparu : mon père il y
a si longtemps, ma mère, ma grand-mère et Man Jo.
Je devais avancer seule et être à mon tour ces murs
qui protègent mon enfant. Jamais je n’ai autant pleuré.
Seule. Loin de tous les regards. Même du tien. J’ai pleuré
pour tous les chagrins et les malheurs : les coups de
214   

madame Mérisier, la faim, les propos blessants comme


un couteau. Les joies se sont mêlées aux chagrins, aux
malheurs, et je les ai pleurées dans cette eau bienfaitrice
que les nuages déversaient de mon mouchoir-ciel.
La semaine précédant ta mort, j’ai fait venir une
mambo et elle m’a confié que la mort rôdait, qu’elle
n’était pas loin et qu’il fallait que je me prépare.
Le diagnostic du médecin quelques jours auparavant
n’était pas très rassurant non plus. J’avais confiance
en sa science, mais je voulais l’avis d’une personne qui
voyage dans les mystères du corps. J’ai toujours foi en
mes croyances illégitimes.
Depuis ta mort, je ne suis plus la même, mon général.
Plus du tout la même.
Aujourd’hui, c’est moi qui attends la mort. Tout est
déjà tombé dans le gouffre des jours. Entre la vie et
la mort, il n’y a qu’un rideau de nuages. Mon gro bon
anj a déjà ouvert le chemin dans ses battements d’ailes.
Me voilà légère et nue face à la mort qui ne tardera pas.
Notre petite-fille, Fanny, debout au pied du lit, te
regardait avec intensité. Les enfants gardent de cette
éternité qu’ils viennent à peine de quitter un savoir du
monde et des êtres comme des anges. Tu la regardais
à ton tour et te laissais aller tel un noyé dans l’eau
de son regard. Elle gardait contre sa poitrine la poupée
seconde partie 215

en porcelaine que tu lui avais achetée de ce commerçant


français de la rue du Port. Il t’en avait montré un
modèle dans un catalogue et tu avais tout de suite
voulu lui faire ce cadeau. Une fois ta commande placée,
tu as attendu fébrilement que le bateau livre ton achat.
Elle m’a confié un jour qu’elle aimait ce cadeau autant
qu’elle le redoutait. Comment jouer vraiment avec de
la porcelaine, m’avait-elle demandé un jour.
Notre petite-fille a grandi. Elle est une femme ac-
complie. Belle comme le jour. Elle m’a dit qu’elle
cherchait le bonheur. Je n’ai jamais cherché le bonheur.
Je ne sais pas ce que c’est. Peut-être l’a-t-elle appris
dans les livres ou à l’école. Je meurs sans l’avoir connu
et ne regrette rien. J’ai connu la vie boiteuse, dansante,
chevauchée par les divinités, souffrante, jouissante. Et j’ai
goûté des instants de rien. Suspendus.
La poupée en porcelaine est encore là sur une étagère
dans sa chambre. Mais Fanny est aujourd’hui une
étrangère qui parle français, a mangé très tôt avec des
couverts et joue au piano. Fanny est policée. Je ne l’ai
jamais été. Elle l’était déjà à ton chevet. J’en étais fière
à l’époque et ne ressentais pas encore comme aujour-
d’hui la distance, cette pointe acérée. Marianne habite
une maison non loin de celle de madame Mérisier.
Fanny a épousé un jeune homme qui est aussi ambitieux
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que monsieur Mérisier et plein d’avenir, comme on dit.


Il est voué à aller encore plus près de la haute ville.
Quelle ironie ! Marianne m’aime, mais sait. Fanny
m’aime, mais ne sait plus. Elle est déjà trop loin de moi.
Je ne joue pas au piano. Je mange avec une cuillère pour
ne rien perdre de mes bouchées pleines. J’ai encore
bon appétit, Léonard. Peut-être a-t-elle honte de moi !
Qui sait ? Une fois la progéniture des vaincues projetée
dans la lumière, même trompeuse, s’arrête le voyage
des passagères de nuit. Je ne souhaite pas poursuivre
le voyage. Je n’ai pas ma place dans les paysages
de Fanny.
Fanny entre en pleine lumière. Y verra-t-elle plus
clair pour autant ? Je ne sais pas. Dans cette lumière du
monde, il n’y a pas d’échappatoire. La nuit reviendra,
j’en suis certaine ! Pour que le regard à nouveau
s’aiguise. Pour que du monde on saisisse ce qui le fait
frémir et vibrer et non point avancer sans pitié dans
son éclat si cruel.
Le monde continue de tourner contre moi et ceux
qui me ressemblent. Nous sommes nombreuses à
traverser la nuit. Le flot est immense. Inimaginable.
La houle attend son heure. Je reste dans ma nuit et
je regarde Fanny avancer dans le lointain d’un pas
léger !
7

J’ai à peine fermé l’œil de la nuit. Marianne a entrouvert


la fenêtre pour faire entrer un peu d’air frais. J’ai tourné
la tête et offert mon visage à cette caresse matinale.
De la brume bleue repose entre les arbres. Mes forces
m’abandonnent. Je ferme les yeux pour ne pas crier
de douleur. Je me surprends à vouloir partir comme
toi. Sans faire de bruit. Sur la pointe des pieds. Avec
l’orgueil en moins. La mort, je ne la connais que trop
bien. Je suis une femme qui a toujours vécu tout à
côté d’elle. Pas de la même façon que toi. Nous n’avons
pas livré les mêmes batailles. La mort tient la main
des vaincus pour qu’ils ne soient jamais pris de court.
C’est une voisine, une amie. Je lui ai donc toujours tenu
la main, attendant le moment ou mon ban anj m’aidera
à traverser sous les eaux. Dans ce grand lit à baldaquin,
couchée sous mes draps, je lui ai déjà laissé une place.
Ce lit que tu avais fait venir de France par bateau.
Tu l’avais toi-même choisi à la rue du Port, chez le
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commerçant français le plus réputé, monsieur Imbert.


Derrière les persiennes des maisons avoisinantes et
sur le pas des portes, ce lit avait fait jaser plus d’un :
« La négresse Régina a bien de la chance ! »
« La négresse Régina tient le grand général par
une décoction magique qui fait le sexe unique » et
que sais-je encore ! J’ai laissé jaser tout ce monde.
J’ai construit un barrage solide contre toute personne
qui voulait me définir, me figer dans des mots. Je les ai
laissés dire.
Je suis décidément une ogresse silencieuse de la vie.
Je suis vieille aujourd’hui. On n’arrive pas à cet âge
sans avoir perdu. Beaucoup perdu. Mais j’ai dévoré
les jours avec appétit et patience. J’ai tout englouti,
l’accablant, le terrible, en versant par-dessus la
jouissance ensoleillée, la joie d’un repas, le sourire
d’une amie me contant une bonne vente, le regard
de ma fille, celui de ma petite-fille, la force d’être entre
ces murs, cher maître, chère maîtresse, et toi. Je me suis
défaite de mon mouchoir-ciel, je vais vers le ciel.
Je ferme les yeux. Je vais te revoir, toi mon homme,
mon amant, mon général. Il n’y a plus qu’un rideau de
nuage entre nous. Je l’ouvrirai sous peu.
Mes mains traînent, oubliées au bord du lit. Marianne
et Fanny en tiennent chacune une. Tantôt la caressent,
seconde partie 219

tantôt y posent leurs lèvres. Marianne et Fanny pleurent


en silence. Je respire difficilement. La douleur du côté
droit se fait de plus en plus insupportable. Lèvres
entrouvertes, je râle. Une vomissure noire coule de mes
lèvres. Je ferme les yeux sous le regard d’effroi de mes
proches. Je ne les ouvrirai plus. Je n’en ai plus la force.
Je ne cherche plus les preuves de ta présence dans
cette chambre. Ton odeur dans ces draps, le passage
si ancien du plaisir. Il fait noir.
Tout est déjà tombé dans le gouffre des jours. Là où
il n’y a ni avant ni après, ni ici ni là-bas. Me voilà sans
âge, légère, nue face à la mort qui ne tardera pas…
Mon général, mon amant, mon homme !
glossaire

Assotor : gros tambour en peau de bœuf utilisé lors des cérémonies


vaudous.
Balèn : bougie faite à partir de graisse de baleine.
Banza : luth à caisse de résonnance en gourde et à quatre cordes.
Bayahonde : hallier.
Béni péché : mariage catholique religieux, après de longues années de
vie commune.
Bon anj : dans le vaudou haïtien, l’âme est divisée en deux parties ;
le ti bon anj définit le caractère et la volonté, alors que le gro bon anj
dirige les fonctions biologiques.
Calenda : danse rapportée d’Afrique par les esclaves noirs, pratiquée
dans les colonies françaises d’Amérique et bannie pour indécence, au
xixe siècle, en Louisiane et aux Antilles françaises.

Carolus : monnaie frappée sous Charles viii.


Cayimite : fruit tropical de couleur mauve.
Chadèque : variété de pamplemousse.
Cher maître, chère maîtresse : qui fait acte de propriété et n’a de comptes
à rendre à personne.
222   

Chevauchée : être possédée par une divinité, un loa.


Choukèt larouze : plus petite autorité dans les campagnes.
Chrétien-vivant : être humain.
Deyè do : phyllanthus niruri.
Dodine : fauteuil à bascule.
Fey Lougarou : feuille loup-garou.
Govi : poterie en terre cuite utilisée pour les rituels, elle contient les
esprits vénérés.
Grann : grand-mère.
Griffe : une variante des peaux à couleur claire.
Hougan : prêtre vaudou.
Hounsi : initié dans le vaudou.
Kouri : débandade.
Lakou : espace d’habitation de la famille élargie.
Lwa : divinité de la religion vaudou.
Malanga : chou caraïbe.
Maîtresse-tête : divinité qui domine dans un panthéon personnel.
Malfini : oiseau de proie.
Mambo : prêtresse vaudou.
Medsiyen : plante médicinale utilisée dans les rituels vaudous, aussi
connue sous le nom de médecinier purgatif.
Mirliton : christophine ou chayote.
glossaire 223

Nom vaillant : nom rituel donné à un hougan ou à une mambo à la fin


de son initiation.
Plaçage : forme d’union matrimoniale.
Poto-mitan : pilier central du péristyle vaudou, par où descendent les
divinités.
Quénèpe : fruit rappelant le lychee.
Tibaum marron : plante.
Tignon : coiffe nouée en turban autour de la tête.
Vèvè : dessin représentant une divinité.
DE LA MÊME AUTRICE
BIBLIOGRAPHIE COMPLÈTE

L’EXIL, ENTRE L’ANCRAGE ET LA FUITE : L’ÉCRIVAIN HAÏTIEN


essai, Éditions Henri Deschamps, Port-au-Prince, 1990
TANTE RÉSIA ET LES DIEUX
nouvelles, L’Harmattan, Paris, 1994
repris dans L’Oiseau Parker dans la nuit, et autres nouvelles, Sabine Wespieser éditeur,
2019
LA PETITE CORRUPTION
nouvelles, Éditions Mémoire, Port-au-Prince, 1999 ;
Mémoire d’encrier, Montréal, 2003 ; Legs édition, Port-au-Prince, 2014
repris dans L’Oiseau Parker dans la nuit, et autres nouvelles, Sabine Wespieser éditeur,
2019
DANS LA MAISON DU PÈRE
roman, Le Serpent à plumes, Paris, 2000 ; sw poche, 2015
Sabine Wespieser éditeur, 2025
LA FOLIE ÉTAIT VENUE AVEC LA PLUIE
nouvelles, Presses nationales d’Haïti, Port-au-Prince, 2006 ;
Legs édition, Port-au-Prince, 2015
repris dans L’Oiseau Parker dans la nuit, et autres nouvelles, Sabine Wespieser éditeur,
2019
LA COULEUR DE L’AUBE
roman, Sabine Wespieser éditeur, 2008 (prix RFO 2009) ; sw poche, 2016
FAILLES
récit, Sabine Wespieser éditeur, 2010 ; Sabine Wespieser, sw poche, 2017
GUILLAUME ET NATHALIE
roman, Sabine Wespieser éditeur, 2013 ; Points, 2014
BAIN DE LUNE
roman, Sabine Wespieser éditeur, 2014 (prix Femina 2014) ; Points, 2015
DOUCES DÉROUTES
roman, Sabine Wespieser éditeur, 2018 ; Points, 2019
L’OISEAU PARKER DANS LA NUIT
nouvelles, Sabine Wespieser éditeur, 2019 ; Points, 2020
LITTÉRATURE HAÏTIENNE : URGENCE(S) D’ÉCRIRE, RÊVE(S) D’HABITER
« Leçons inaugurales », Collège de France/Fayard, 2019
PASSAGÈRES DE NUIT
roman, Sabine Wespieser éditeur, 2025
CATALOGUE

189. MICHÈLE LESBRE


Tableau noir
190. DIMA ABDALLAH
Mauvaises herbes
191. DIANE MEUR
Sous le ciel des hommes
192. TIFFANY TAVERNIER
L’Ami
193. FIONA KIDMAN
Albert Black
194. CLAIRE KEEGAN
Ce genre de petites choses
195. BEYROUK
Parias
196. JEAN MATTERN
Suite en do mineur
197. EDNA O’BRIEN
James & Nora
198. CATHERINE MAVRIKAKIS
L’Absente de tous bouquets
199. LOUIS-PHILIPPE DALEMBERT
Milwaukee blues
200. MARIE RICHEUX
Sages femmes
201. JAN CARSON
Les Lanceurs de feu
202. VINCENT BOREL
Vertige de l’hélice
203. DIMA ABDALLAH
Bleu nuit
204. ROBERT SEETHALER
Le Dernier Mouvement
205. CONOR O’CALLAGHAN
Personne ne nous verra
206. JOHN MCGAHERN
Entre toutes les femmes
207. CLAIRE KEEGAN
Misogynie
208. GABRIEL BYRNE
Mes fantômes et moi
209. SARAH JOLLIEN-FARDEL
Sa préférée
210. KÉTHÉVANE DAVRICHEWY
Nous nous aimions
211. JOHN MCGAHERN
L’Obscur
212. CAMILLE FROIDEVAUX-METTERIE
Pleine et douce
213. JAN CARSON
Les Ravissements
214. MICHÈLE LESBRE
La Furieuse
215. MARYLINE DESBIOLLES
Il n’y aura pas de sang versé
216. RINNY GREMAUD
Generator
217. EDNA O’BRIEN
Femmes de Joyce
218. MARIE RICHEUX
Jours de naissance
219. LOUIS-PHILIPPE DALEMBERT
Une histoire romaine
220. MARTINE VAN WOERKENS
Les Faiseurs d’anges
221. ROBERT SEETHALER
Le Café sans nom
222. JOHN MC GAHERN
Pour qu’ils soient face au soleil levant
223. TIFFANY TAVERNIER
En vérité Alice
224. FRANÇOIS JONQUET
De plomb et d’or
225. JEAN MATTERN
Les Eaux du Danube
226. ARIÈLE BUTAUX
Le Cratère
227. MARYLINE DESBIOLLES
Paysage au hangar
228. YASMINA LIASSINE
L’Oiseau des Français
229. JOHN MCGAHERN
Le Pornographe
230. MARYLINE DESBIOLLES
L’Agrafe
231. JAN CARSON
Le Fantôme de la banquette arrière
232. EDNA O’BRIEN
Country girls
233. SARAH JOLLIEN-FARDEL
La Longe
234. JOHN MCGAHERN
Journée d’adieu
235. DIMA ABDALLAH
D’une rive l’autre
236. YASSAMAN MONTAZAMI
Dans une autre vie
237. YANICK LAHENS
Dans la maison du père
238. YANICK LAHENS
Passagères de nuit
239. MARIE RICHEUX
Officier radio
240. KATRIONA O’SULLIVAN
Pauvre
 ’
 avril 2025
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© 2025 - 8350

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   : 978-2-84805-570-1
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