Roland BICABA
DÉRIVATION ET DETERMINATION EN BUAMU (LANGUE GUR)
Roland BICABA
Université Joseph Ki-Zerbo, Burkina Faso
[email protected]
Résumé : Dans cet article, nous montrons qu’en buamu, la structure interne du nom
dérivé s’analyse comme une structure de détermination dans laquelle un dérivatif est
le support d’une entité caractérisée par une forme verbale qui est la base du nom
dérivé. Dans une construction déterminative, selon la modalité de restriction ou la
caractérisation que l’on veut apporter au signifié d’un nom, le terme déterminant peut
varier. Cela s’observe également dans la structure interne du substantif dérivé du
buamu dans laquelle, pour un même support de détermination (dérivatif/déterminé),
on peut avoir plusieurs formes de déterminants (verbes). Du reste, l’ordre des termes
du substantif dérivé (verbe-dérivatif) coïncide avec celui du syntagme génitival ou du
composé substantival (déterminant-déterminé).
Mots clés : caractérisation, détermination, dérivation, restriction.
DERIVATION AND DETERMINATION IN BUAMU (GUR LANGUAGE)
Abstract : In this article, we show that in buamu, the internal structure of the derived
name is analyzed as a structure of determination in which the derivative is the support
of an entity characterized by a verbal form which is the basis of the derived name. In
a determinative construction like the genital phrase or the epithetic phrase, the
determining term can be changed according to the semantic value of the restriction
modality that we want to bring to the signified of the determined term. It is even in
the structure of the noun derived from buamu. Indeed, for the same derivative which
is the support of a determined entity, one can change its verbal form (support of
determinant which brings a characterization to the first) according to the modality of
restriction (characterization) which one wants to bring.
Key words: characterization, determination, derivation, restriction.
Introduction
Dans la description des systèmes nominaux des langues, le terme composition
s’emploie avec un sens large, englobant les syntagmes dits de détermination. On peut
estimer que l’existence de plusieurs types de syntagmes de détermination est liée à
l’expression de divers types de relations de détermination au niveau conceptuel. Dans
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la description des constituants nominaux complexes formés par préfixation ou par
suffixation, on s’attelle généralement à l’inventaire des affixes dérivatifs qui
permettent de former ces constituants nominaux. Nous nous demandons, si l’existence
de plusieurs affixes dérivatifs n’est pas liée à l’expression de diverses relations
conceptuelles de détermination étant donné que la composition (au sens large), la
préfixation, l’infixation et la suffixation sont toutes des opérations d’un même procédé
dérivationnel. Le buamu atteste la création de nouveaux mots par composition et par
suffixation. Si le rapport entre les termes qui entrent dans la constitution d’un
constituant nominal composé est un rapport de détermination, qu’en est-il de la
relation entre un suffixe dérivatif et la base à laquelle il s’adjoint pour former un
nouveau substantif ? Ce questionnement nous inspire deux hypothèses : la structure
interne du nom formé par l’association d’un suffixe dérivatif à une base s’analyse
comme celle d’une construction déterminative. Chaque suffixe dérivatif est le support
d’un terme d’une relation déterminative particulière d’un point de vue conceptuel.
Notre objectif est de montrer qu’en buamu, chaque affixe dérivationnel et la base à
laquelle il s’adjoint pour former un nouveau nom entretiennent une relation similaire
à celle qu’entretiennent les termes d’un syntagme de détermination ou d’un composé
substantival. Pour vérifier ces hypothèses, nous présentons d’abord quelques
constructions déterminatives ainsi que les relations conceptuelles qu’elles sous-
tendent puis identifions les suffixes dérivatifs du buamu relativement aux relations
conceptuelles que chacun met en jeu dans la structure interne du substantif qu’il
permet de former.
Approche méthodologique
Les analyses faites dans cet écrit s’appuient sur l’observation d’un corpus linguistique.
Les données qui constituent ce matériau ont été collectées au moyen d’un
questionnaire grammatical auprès d’un locuteur natif du buamu « tē » (morphème qui
forme avec le pronom élocutif singulier sa forme emphatique). Le parler, ainsi désigné
par ses locuteurs forme, avec d’autres parlers, le dialecte central de l’espace
buamuphone situé dans la région de la Boucle du Mouhoun au Burkina Faso.
L’intercompréhension entre les dialectes buamu étant parfois inexistante, une
généralisation peut paraître hasardeuse. C’est pourquoi toute mention du terme
buamu, dans le présent article, est à corréler avec le parler « tē » dont le matériau est
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utilisé pour illustrer nos analyses. Ces données sont constituées de mots construits et
transcrits phonétiquement.
Dans la grammaire scolaire, la formation des mots par adjonction d’affixes et la
composition font l’objet d’une dichotomie qui est également observée dans la
description des langues. Ainsi, la dérivation nominale est la formation des noms
dérivés et la composition nominale, la formation des noms composés. Cette distinction
ne permet pas d’établir le lien entre dérivation (au sens restreint de préfixation,
d’infixation et de suffixation) et composition qui, selon des linguistes comme I. CHOI-
JONIN et C. DELHAY (1998), relèvent de la morphologie dérivationnelle. Dans la
morphologie fonctionnelle de A. MARTINET (1969) aussi, la dérivation et la
composition relèvent d’un même procédé de formation des mots qu’est la
« synthématique ». Par ailleurs, on désigne généralement comme noms composés, des
formes relativement figées dans lesquelles on distingue un élément lexical. C’est dans
ce sens que M. HOUIS (1977, p. 35) distingue dans l’opération de composition, une
« composition nominale productive » et une « composition nominale non productive »
dans les langues africaines. La première renvoie à la formation des syntagmes et la
deuxième à celle des composés substantivaux qui sont, selon CREISSELS (1991, p. 121),
[…] ceux parmi les substantifs complexes qui se caractérisent par un
signifié, ou bien imprévisible du fait d’une structure interne irrégulière,
ou bien qui s’écarte de ce que l’on prévoirait en appliquant à ce qui
semble être la structure interne du composé les règles qui déterminent
normalement l’interprétation des syntagmes et des phrases.
Les syntagmes de détermination et les composés substantivaux ont le même statut
syntaxique de constituant nominal. D’un point de vue morphologique, la distinction
entre les deux types de constituant nominaux est que les composés substantivaux
présentent des formes plus ou moins figées. Du point de vue de leur signifié, les
syntagmes expriment des modalités de restriction portant sur des bases. Autrement
dit, le signifié du syntagme est la somme des signifiés de ses éléments constitutifs
tandis que le composé substantival renvoie à un signifié unique. Cependant, D.
CREISSELS (1991) fait observer que le composé substantival se présente également
comme la forme réduite d’un syntagme de détermination. Ce qui fait que son signifié
n’est pas tout à fait affranchi des signifiés de ses éléments constitutifs. En d’autres
termes, les composés substantivaux peuvent aussi être considérés comme relevant de
l’ensemble des constructions déterminatives. En ce qui concerne les noms dérivés (par
l’adjonctif d’un morphème dérivatif), D. CREISSELS (199, p. 111) estime également
qu’ils sont des cas particuliers d’un même type de construction déterminative et
qu’« On fausse généralement le problème en voulant présenter comme s’opposant
l’une à l’autre les notions de base nominale complexe et syntagme nominal ». Nous
estimons qu’une telle approche permet de faire le lien entre la dérivation (au sens
strict) et la composition en tant qu’opérations mettant en œuvre des relations de
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détermination. Elle permet également de mettre en évidence les types conceptuels de
relations sous-jacentes à chacune de ces constructions déterminatives.
Cadre théorique
Notre réflexion a pour appuies théoriques les développements fonctionnalistes du
structuralisme, notamment en ses aspects morphologiques. Les concepts que nous
employons sont en effet du ressort de la grammaire et de la morphologie fonctionnelle.
En revanche, nous n’observons pas une dichotomie entre morphologie et syntaxe,
comme le veut A. MARTINET, mais nous nous situons dans une perspective qui les
fusionne, autrement dit dans une approche morphosyntaxique. On peut, en effet
reprocher à la délimitation de ces deux domaines de la grammaire de favoriser une
opposition entre dérivation au sens strict et composition d’une part et entre dérivation
au sens large et détermination d’autre part. Les analyses faites dans cette article font
aussi appellent à la sémantique en ce qu’elles tentent de mettre en évidence les
relations qu’entretiennent les formants des mots dérivés au plan conceptuel.
1. Composition nominale et relations déterminatives
Selon J. DUBOIS et al. (2001, p.104), « Par composition, on désigne la formation d’une
unité sémantique à partir d’éléments lexicaux susceptibles d’avoir par eux-mêmes une
autonomie dans la langue ». Les linguistes reconnaissent aussi comme résultant de la
composition, des suites d’unités contenant des éléments lexicaux et dont l’ensemble à
le statut de constituant syntaxique quoique n’ayant pas un signifié unique ; autrement
dit les syntagmes de détermination. A ce propos, M. HOUIS (1977, p. 35) soutient que
les syntagmes de détermination résultent d’une composition nominale non productive
dans les langues négro-africaines tandis que les constructions, généralement
identifiées aux noms composés, résultent d’une composition productive. Du reste,
pour D. CREISSELS (1991), les noms composés qu’il appelle composés substantivaux
sont des formes figées de syntagmes de détermination. Autrement dit, les composés
substantivaux ainsi que les syntagmes de détermination sont tous des constructions
déterminatives. Selon l’auteur, « Le terme de détermination peut être utilisé avec une
valeur large, englobant toutes sortes de modalités de restriction d’un signifié virtuel
[…] », D. CREISSELS (1991, p. 53).
Nous présentons, dans les paragraphes qui suivent quelques composés nominaux
ainsi que les relations déterminatives ou modalités de restriction qu’ils mettent en
œuvre.
1.1. Le syntagme génitival
Le syntagme génitival est « […] une structure de détermination dans laquelle le terme
déterminant est un constituant nominal, c’est-à-dire dans laquelle la fonction de
déterminant peut être occupée par un nom propre », D. CREISSELS (1991, p. 129).
L’ordre des termes dans le syntagme génitival du buamu est déterminant + déterminé
(A + E). Il peut, lui-même, être précédé d’un article. Il devient alors le terme déterminé
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(spécifié) d’un syntagme spécificatif. Le syntagme génitival se construit de deux façons
en buamu : une construction médiate et une construction médiate. Dans les
constructions immédiates, les termes du syntagme sont simplement juxtaposés.
(1)
A E
(ɓà) hã́ ɓā (ɓã̃̀ ) zīǹ « (la) maison des femmes »
//(les) femmes/(elles)/maison//
(lè) mã̀ nē (ɓã̃̀ )fānì « (le) manche de la pioche »
//(la) pioche/(elle)/manche//
Selon D. CREISSELS (op. cit.), le syntagme génitival « a pour valeur première de
fonder la relation déterminative sur la participation du référent du terme déterminé à
la “ sphère personnelle “ du référent du terme déterminant ». En buamu, l’absence de
déterminant spécificatif (article) à comme valeur, une restriction du signifié du terme
déterminé à celui du terme déterminant. La présence d’un article coïncide avec
l’expression d’une possession. Autrement, le signifié du déterminant est une
possession du signifié du terme déterminé. S’agissant des constructions médiates, elles
s’emploient dans le cadre de l’expression de la possession. Le cas échéant une
construction de ce type a pour effet de signifier que l’entité possédée n’est pas une
propriété exclusive du terme déterminé mais plutôt une propriété qu’il partage avec
d’autres entités. Les constructions déterminatives dont résultent les syntagmes
génitivaux, permettent donc une compréhension plus grande des signifiés des termes
déterminés.
1.2 Le composé substantival
En buamu, la structure interne d’un composé substantival s’analyse comme
l’association d’une base substantivale avec un substantif. La base substantivale est un
élément non autonome dans la mesure où il ne peut fonctionner comme constituant
nominal que s’il est affecté d’un morphème flexionnel, un suffixe classificateur pour
être précis. Dans les composés substantivaux du buamu, les formants manifestent une
telle solidarité qu’il est impossible d’insérer une autre unité entre eux. C’est cette
solidarité qui est matérialisée dans l’illustration suivante par les tirets (-).
(2)
A-E
ƙò-bɛ́ɛ́ « coq »
//poule-chef//
dáá-bīīrē « testicule »
//pénis-grain//
wȭ-zā « clé »
//porte-enfant//
Le composé substantival renvoie à un signifié unique, mais seulement en théorie dans
la mesure où ce signifié n’est interprétable que par rapport aux signifiés des formants
du composé. En fait, en buamu, il suffit de rétablir le suffixe classificateur du
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déterminant du composé substantival pour obtenir un syntagme génitival. Les
composés substantivaux sont autrement dit des formes réduites de syntagmes
génitivaux. Les relations déterminatives que les formants de chacun de ces composés
expriment sont des relations de restriction du signifié de l’un (analysable comme le
terme déterminé) par le signifié de l’autre qui est le terme déterminant.
1.3. Le syntagme épithétique
Le syntagme épithétique peut être défini comme une construction déterminative dans
laquelle le déterminant est une épithète. Selon R. BICABA (2020), il sied de parler de
syntagme épithétique en buamu plutôt que de syntagme qualificatif ; le dernier terme
impliquant que le déterminant est un adjectif (qualificatif) alors que celui-ci peut être
un nom dans la langue. Dans le syntagme épithétique du buamu, l’ordre des termes
est déterminé-déterminant. Dans l’association des termes dans le syntagme
épithétique, le déterminé est amputé de son suffixe classificateur.
(3)
E-A
hã́ -sēnì « belle femme »
//femme-belle//
nã̃̀ -bírí « bovin blanc »
//bovin-noir//
Le syntagme épithétique est aussi une construction servant à l’expression d’une
modalité de restriction, en l’occurrence, il permet de restreindre le signifier d’un nom
(terme déterminé) au moyen du signifié d’un terme épithète (déterminant) qui apporte
un sème supplémentaire au premier.
Après ce survol de quelques constructions déterminatives du buamu, nous montrons
dans les paragraphes qui suivent que la relation qui s’établit, dans le nom dérivé, entre
une base et le dérivatif qu’on lui adjoint est similaires à celle entre les termes d’un
syntagme de détermination.
2. Dérivation nominale et relations déterminatives
Il s’agit ici de la dérivation au sens restreint d’une opération de création de nouveaux
mots par l’adjonction d’un morphème dérivatif à une base, autrement dit de la
dérivation nominale affixale. En buamu, la dérivation nominale affixale est
exclusivement suffixale. Le dialecte (buamu) dont nous exploitons les données atteste
six suffixes dérivatifs de structure syllabique CV : -ló, -lō, -ní, -mū, -mù et -lè. Les
dérivatifs sont impliqués dans l’expression de relations déterminatives en tant que
supports de termes déterminés et éventuellement de déterminants. Le dérivatif est
précisément le support d’un terme déterminé « […] lorsque le morphème usuellement
considéré comme “dérivatif“ a pour effet de modifier le statut du lexème auquel il
s’ajoute », D. CREISSELS (1991, p. 57). En buamu, les dérivatifs s’adjoignent
uniquement à des bases verbales qu’ils transforment en substantifs. Trois des
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dérivatifs, ci-avant listés, s’adjoignent uniquement à des verbes de procès tandis que
les trois autres s’adjoignent eux, à des verbes de description. A travers les valeurs des
morphèmes dérivatifs, nous explicitons du point de vue de la détermination, le type
de relations que ces dérivatifs entretiennent avec les verbes auxquels ils s’adjoignent.
2.1. Les dérivatifs s’adjoignant à des verbes de procès
Les verbes de procès ont un sens dynamique contrairement aux verbes de description,
qui ont un sens statif. Ces dérivatifs sont : -ló, -lō, -ní.
Le dérivatif -ló : de ton haut, il a une forme alternante -ró. Ce dérivatif
permet de former des noms d’action, c’est-à-dire des substantifs exprimant
l’action ou la manière du procès exprimé par la base verbale.
(4)
và-ró « action de cultiver »
//cultiver-DER//
ɲū-ró « action de boire »
//boire-DER//
sā-ró « lutte »
//lutter-DER//
hɛ́ɛ́-ró « promenade »
//promener-DER//
Dans les substantifs de cet exemple, les dérivatifs peuvent s’analyser comme les
supports de déterminations apportées par les formes verbales. Dans le premier
substantif, le dérivatif représente une action. Cette action est caractérisée par un
événement qui est « cultiver ». Autrement dit, le dérivatif est le support d’un terme
déterminé et le verbe qui caractérise (une action), le terme déterminant.
Le dérivatif -lō : il est de ton moyen et a aussi une forme alternante -rō. Il
sert à former des noms désignant l’agent ou le patient du sens de la base
verbale.
(5)
và-rō-ɓà « cultivateurs »
//cultiver-DER-PL//
kéé-rō « fou »
//être fou-DER//
dì-rō-ɓà « semeurs »
//manger-DER-PL//
jō-rō « danseur »
//danser-DER//
En analysant chaque substantif comme une construction déterminative, on peut dire
que le dérivatif représente un agent caractérisé comme celui qui réalise l’événement
dénoté par le verbe. Autrement dit, le dérivatif représente le support d’une
détermination (terme déterminé) apportée par la base verbale (déterminant). Le
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support de la détermination (agent) fait donc l’objet d’une caractérisation au moyen
d’une forme verbale (déterminant).
Le dérivatif -ní : ce dérivatif de ton haut sert à former des noms
d’instrument ou de lieu. En tant que construction déterminative, le
substantif qu’il permet de former s’analyse comme ayant une structure
déterminant-déterminé (verbe-dérivatif). En d’autres termes, une
construction dans laquelle la base verbale apporte une caractérisation à
une entité dont on se sert (pour réaliser le sens du verbe) et dont le support
est le dérivatif.
(6)
pɛ̃̀ɛ̃̀-ní-ì « éventail »
//éventer-DER-SG//
tóó-ní-á « douches »
//laver-DER-PL//
cɛ̄ɛ̄-ní-ì « attache »
//attacher-DER-SG//
líí-ní-ì « filtre »
//filtrer-DER-SG//
2.2. Les dérivatifs s’adjoignant à des verbes de procès ou de description
Contrairement aux verbes de procès, les verbes de description du buamu expriment des
propriétés. Les dérivatifs compatibles avec les deux types de verbes sont -mū, -mù et -lè.
Le dérivatif mū : de ton moyen, ce dérivatif suffixé sert à former des noms
désignant la condition ou la situation. Dans la structure interne des substantifs qu’il
permet de former, il représente une condition ou une situation caractérisée par le
sens d’un verbe. Autrement dit, en tant que structure de détermination, le dérivatif
est le support du déterminé et le verbe, le déterminant.
jāā-mū « mariage »
//marier-DER//
jàà-mū « coût »
//acheter-DER//
ƙō-mū « égalité »
//égal-DER//
sàá-mū « bêtise »
//bête-DER//
Le dérivatif -mù : de ton bas, ce dérivatif sert à former des noms de qualité ou de
procès, décrits ou exprimés par le procès de la base verbale. Les substantifs formés
au moyen de ce dérivatif s’analysent comme des constructions déterminatives
dans lesquelles le dérivatif est un support (déterminé) d’une entité caractérisée
comme ayant la propriété ou la qualité exprimée par la base verbale (déterminant).
(8)
sē-mù « beauté »
//beau-DER//
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cē-mù « propreté »
//propre-DER//
kē-mù « pauvreté »
//manquer-DER//
hã̄-mù « don »
//donner-DER//
Le dérivatif -lè : de ton bas, il a une forme alternante -rè (-nè avant un son nasal).
Il permet de former des noms d’état. Le dérivatif matérialise une entité (déterminé)
caractérisée comme ayant la propriété exprimée par le sens du mot verbal
(déterminant).
(9)
bàà-rè « grosseur »
//gros-DER//
hɛ̄ɛ̄-rè « colère »
//amer-DER//
fùã̃̀ -nè « sueur »
//suer-DER//
Dans le corpus ci-dessus, chaque dérivatif représente le support d’une détermination
et la variation paradigmatique des verbes pour un même support a pour effet de
caractériser d’une façon différente le signifié de ce support.
Les noms dérivés peuvent être paraphrasées au moyen de constructions contenant des
propositions subordonnées relatives comme le seraient des syntagmes épithétiques.
Or, une même structure de relativisation peut s’interpréter comme l’expression d’une
restriction du signifié du nom relativisé ou comme une simple caractérisation de ce
signifié. Dans tous les cas, la restriction et la caractérisation sont des modalités de
restriction, au sens large, dans la mesure où elles permettent une meilleure
compréhension du signifié du terme relativisé. Dans le cas d’une paraphrase d’un nom
dérivé au moyen d’une subordonnée relative, il apparait en position d’antécédent un
nom auquel on peut identifier le support du dérivatif tandis que la forme verbale qui
est la base du nom dérivé apparait dans la relative comme prédicat. Notons qu’en
buamu, les relatives avec antécédents sont introduites par le morphème relativiseur
(REL) invariable « nā ».
(10)
Noms dérivés Phrases à relatives
và-ró « cultivateur » nùpúè nā jī ī vā « personne qui cultive »
//cultiver-DER// //personne//REL/PROG/INACP/cultiver//
pɛ̃̀ɛ̃̀-ní.ì « éventail » dɛ̀ɛ̀ nā jī ì pā nã́ « chose avec laquelle on évente »
//éventer-DER.SG// //chose/REL/PROG/INACP/éventer/avec//
hã̄-mù « don » bòò nā ɓá hā « chose qu’on a donnée »
//donner-DER// //chose/REL/on/donner//
Dans les structures phrastiques de cet exemple, les relatives comportent les verbes qui
sont les bases des noms dérivés. Il y apparait aussi en position d’antécédent, des
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nominaux. Etant donné que la relation entre une relative et son antécédent est une
relation de détermination, on peut dire que les relatives sont les équivalents des termes
déterminants (verbes) des noms dérivés et leurs antécédents (nominaux), les
équivalents des termes déterminés (dérivatifs, supports de détermination).
Conclusion
Dans cet article, nous avons montré qu’en buamu, la structure interne du nom
dérivé s’analyse comme une structure de détermination dans laquelle un dérivatif est
le support d’une entité caractérisée par une forme verbale qui est la base du nom
dérivé. Dans une construction déterminative, selon la caractérisation que l’on veut
apporter au signifié d’un nom, le terme déterminant peut varier. Cela s’observe
également dans la structure du substantif dérivé du buamu dans laquelle, pour un
même support de détermination (dérivatif/déterminé), on peut avoir plusieurs formes
de déterminants (verbes). Du reste, l’ordre des termes du substantif dérivé (verbe-
dérivatif) coïncide avec celui du syntagme génitival ou du composé substantival
(déterminant-déterminé).
Références bibliographiques
BICABA Roland, 2020, Phonologie et morphosyntaxe du buamu (Parler de Ouakara), Thèse
de Doctorat unique, Université Joseph KI- ZERBO.
CHOI-JONIN INJOO et DELHAY Corinne, 1998, Introduction à la méthodologie en
linguistique, Strasbourg, Presse universitaire.
CREISSELS Denis, 1991, Description des langues négro-africaines et théorie syntaxique,
Grenoble, ELLUG.
DUBOIS Jean, GIACOMO Mathée, GUESPIN Louis, MARCELLESI Christiane, MARCELLESI
Jean-Baptiste et MEVEL Jean-Pierre, 2002, Dictionnaire de linguistique, Paris,
Librairie Larousse-Bordas/HER.
HOUIS Maurice, 1977, « Plan de description systématique des langues négro-africaines »,
Afrique et Langage, n°7, p.5-65.
MARTINET André, 1969, « Qu’est-ce que la morphologie ? », Cahiers Ferdinand de Saussure,
n° 26, p. 85-90.
Abréviations
- A : déterminant
- ACP : accompli
- DER : dérivatif
- E : déterminé
- INACP : inaccompli
- PL : pluriel
- PROG : progressif
- REL : relativiseur
- SG : singulier
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