Lettres de mon moulin (1887)
Alphonse Daudet
Bibliothèque Charpentier, Paris, 1895
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LA CHÈVRE DE M. SEGUIN
À M. Pierre Gringoire, poète lyrique à Paris.
Tu seras bien toujours le même, mon pauvre Gringoire !
Comment ! on t’offre une place de chroniqueur dans un
bon journal de Paris, et tu as l’aplomb de refuser… Mais
regarde-toi, malheureux garçon ! Regarde ce pourpoint
troué, ces chausses en déroute, cette face maigre qui crie la
faim. Voilà pourtant où t’a conduit la passion des belles
rimes ! Voilà ce que t’ont valu dix ans de loyaux services
dans les pages du sire Apollo… Est-ce que tu n’as pas
honte, à la fin ?
Fais-toi donc chroniqueur, imbécile ! fais-toi
chroniqueur ! Tu gagneras de beaux écus à la rose, tu auras
ton couvert chez Brébant, et tu pourras te montrer les jours
de première avec une plume neuve à ta barrette…
Non ? Tu ne veux pas ?… Tu prétends rester libre à ta
guise jusqu’au bout… Eh bien, écoute un peu l’histoire de
la chèvre de M. Seguin. Tu verras ce que l’on gagne à
vouloir vivre libre.
M. Seguin n’avait jamais eu de bonheur avec ses chèvres.
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Il les perdait toutes de la même façon : un beau matin,
elles cassaient leur corde, s’en allaient dans la montagne, et
là-haut le loup les mangeait. Ni les caresses de leur maître,
ni la peur du loup, rien ne les retenait. C’était, paraît-il, des
chèvres indépendantes, voulant à tout prix le grand air et la
liberté.
Le brave M. Seguin, qui ne comprenait rien au caractère
de ses bêtes, était consterné. Il disait :
— C’est fini ; les chèvres s’ennuient chez moi, je n’en
garderai pas une.
Cependant il ne se découragea pas, et, après avoir perdu
six chèvres de la même manière, il en acheta une septième ;
seulement, cette fois, il eut soin de la prendre toute jeune,
pour qu’elle s’habituât mieux à demeurer chez lui.
Ah ! Gringoire, qu’elle était jolie la petite chèvre de M.
Seguin ! qu’elle était jolie avec ses yeux doux, sa barbiche
de sous-officier, ses sabots noirs et luisants, ses cornes
zébrées et ses longs poils blancs qui lui faisaient une
houppelande ! C’était presque aussi charmant que le cabri
d’Esméralda, tu te rappelles, Gringoire ? — et puis, docile,
caressante, se laissant traire sans bouger, sans mettre son
pied dans l’écuelle. Un amour de petite chèvre…
M. Seguin avait derrière sa maison un clos entouré
d’aubépines. C’est là qu’il mit sa nouvelle pensionnaire. Il
l’attacha à un pieu, au plus bel endroit du pré, en ayant soin
de lui laisser beaucoup de corde, et de temps en temps il
venait voir si elle était bien. La chèvre se trouvait très
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heureuse et broutait l’herbe de si bon cœur que M. Seguin
était ravi.
— Enfin, pensait le pauvre homme, en voilà une qui ne
s’ennuiera pas chez moi !
M. Seguin se trompait, sa chèvre s’ennuya.
Un jour, elle se dit en regardant la montagne :
— Comme on doit être bien là-haut ! Quel plaisir de
gambader dans la bruyère, sans cette maudite longe qui
vous écorche le cou !… C’est bon pour l’âne ou pour le
bœuf de brouter dans un clos !… Les chèvres, il leur faut du
large.
À partir de ce moment, l’herbe du clos lui parut fade.
L’ennui lui vint. Elle maigrit, son lait se fit rare. C’était pitié
de la voir tirer tout le jour sur sa longe, la tête tournée du
côté de la montagne, la narine ouverte, en faisant Mê !…
tristement.
M. Seguin s’apercevait bien que sa chèvre avait quelque
chose, mais il ne savait pas ce que c’était… Un matin,
comme il achevait de la traire, la chèvre se retourna et lui
dit dans son patois :
— Écoutez, monsieur Seguin, je me languis chez vous,
laissez-moi aller dans la montagne.
— Ah ! mon Dieu !… Elle aussi ! cria M. Seguin
stupéfait, et du coup il laissa tomber son écuelle ; puis,
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s’asseyant dans l’herbe à côté de sa chèvre :
— Comment Blanquette, tu veux me quitter !
Et Blanquette répondit :
— Oui, monsieur Seguin.
— Est-ce que l’herbe te manque ici ?
— Oh ! non ! monsieur Seguin.
— Tu es peut-être attachée de trop court ; veux-tu que
j’allonge la corde !
— Ce n’est pas la peine, monsieur Seguin.
— Alors, qu’est-ce qu’il te faut ! qu’est-ce que tu veux ?
— Je veux aller dans la montagne, monsieur Seguin.
— Mais, malheureuse, tu ne sais pas qu’il y a le loup
dans la montagne… Que feras-tu quand il viendra ?…
— Je lui donnerai des coups de corne, monsieur Seguin.
— Le loup se moque bien de tes cornes. Il m’a mangé
des biques autrement encornées que toi… Tu sais bien, la
pauvre vieille Renaude qui était ici l’an dernier ? une
maîtresse chèvre, forte et méchante comme un bouc. Elle
s’est battue avec le loup toute la nuit… puis, le matin, le
loup l’a mangée.
— Pécaïre ! Pauvre Renaude !… Ça ne fait rien,
monsieur Seguin, laissez-moi aller dans la montagne.
— Bonté divine !… dit M. Seguin ; mais qu’est-ce qu’on
leur fait donc à mes chèvres ? Encore une que le loup va me
manger… Eh bien, non… je te sauverai malgré toi,
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coquine ! et de peur que tu ne rompes ta corde, je vais
t’enfermer dans l’étable, et tu y resteras toujours.
Là-dessus, M. Seguin emporta la chèvre dans une étable
toute noire, dont il ferma la porte à double tour.
Malheureusement, il avait oublié la fenêtre, et à peine eut-il
le dos tourné, que la petite s’en alla…
Tu ris, Gringoire ? Parbleu ! je crois bien ; tu es du parti
des chèvres, toi, contre ce bon M. Seguin… Nous allons
voir si tu riras tout à l’heure.
Quand la chèvre blanche arriva dans la montagne, ce fut
un ravissement général. Jamais les vieux sapins n’avaient
rien vu d’aussi joli. On la reçut comme une petite reine. Les
châtaigniers se baissaient jusqu’à terre pour la caresser du
bout de leurs branches. Les genêts d’or s’ouvraient sur son
passage, et sentaient bon tant qu’ils pouvaient. Toute la
montagne lui fit fête.
Tu penses, Gringoire, si notre chèvre était heureuse ! Plus
de corde, plus de pieu… rien qui l’empêchât de gambader,
de brouter à sa guise… C’est là qu’il y en avait de l’herbe !
jusque par-dessus les cornes, mon cher !… Et quelle herbe !
Savoureuse, fine, dentelée, faite de mille plantes… C’était
bien autre chose que le gazon du clos. Et les fleurs donc !…
De grandes campanules bleues, des digitales de pourpre à
longs calices, toute une forêt de fleurs sauvages débordant
de sucs capiteux !…
La chèvre blanche, à moitié soûle, se vautrait là dedans
les jambes en l’air et roulait le long des talus, pêle-mêle
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avec les feuilles tombées et les châtaignes… Puis, tout à
coup, elle se redressait d’un bond sur ses pattes. Hop ! la
voilà partie, la tête en avant, à travers les maquis et les
buissières, tantôt sur un pic, tantôt au fond d’un ravin, là-
haut, en bas, partout… On aurait dit qu’il y avait dix
chèvres de M. Seguin dans la montagne.
C’est qu’elle n’avait peur de rien la Blanquette.
Elle franchissait d’un saut de grands torrents qui
l’éclaboussaient au passage de poussière humide et
d’écume. Alors, toute ruisselante, elle allait s’étendre sur
quelque roche plate et se faisait sécher par le soleil… Une
fois, s’avançant au bord d’un plateau, une fleur de cytise
aux dents, elle aperçut en bas, tout en bas dans la plaine, la
maison de M. Seguin avec le clos derrière. Cela la fit rire
aux larmes.
— Que c’est petit ! dit-elle ; comment ai-je pu tenir là
dedans ?
Pauvrette ! de se voir si haut perchée, elle se croyait au
moins aussi grande que le monde…
En somme, ce fut une bonne journée pour la chèvre de
M. Seguin. Vers le milieu du jour, en courant de droite et de
gauche, elle tomba dans une troupe de chamois en train de
croquer une lambrusque à belles dents. Notre petite
coureuse en robe blanche fit sensation. On lui donna la
meilleure place à la lambrusque, et tous ces messieurs
furent très galants… Il paraît même, — ceci doit rester entre
nous, Gringoire, — qu’un jeune chamois à pelage noir, eut
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la bonne fortune de plaire à Blanquette. Les deux amoureux
s’égarèrent parmi le bois une heure ou deux, et si tu veux
savoir ce qu’ils se dirent, va le demander aux sources
bavardes qui courent invisibles dans la mousse.
Tout à coup le vent fraîchit. La montagne devint violette ;
c’était le soir…
— Déjà ! dit la petite chèvre ; et elle s’arrêta fort étonnée.
En bas, les champs étaient noyés de brume. Le clos de M.
Seguin disparaissait dans le brouillard, et de la maisonnette
on ne voyait plus que le toit avec un peu de fumée. Elle
écouta les clochettes d’un troupeau qu’on ramenait, et se
sentit l’âme toute triste… Un gerfaut, qui rentrait, la frôla
de ses ailes en passant. Elle tressaillit… puis ce fut un
hurlement dans la montagne :
— Hou ! hou !
Elle pensa au loup ; de tout le jour la folle n’y avait pas
pensé… Au même moment une trompe sonna bien loin
dans la vallée. C’était ce bon M. Seguin qui tentait un
dernier effort.
— Hou ! hou !… faisait le loup.
— Reviens ! reviens !… criait la trompe.
Blanquette eut envie de revenir ; mais en se rappelant le
pieu, la corde, la haie du clos, elle pensa que maintenant
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elle ne pouvait plus se faire à cette vie, et qu’il valait mieux
rester.
La trompe ne sonnait plus…
La chèvre entendit derrière elle un bruit de feuilles. Elle
se retourna et vit dans l’ombre deux oreilles courtes, toutes
droites, avec deux yeux qui reluisaient… C’était le loup.
Énorme, immobile, assis sur son train de derrière, il était
là regardant la petite chèvre blanche et la dégustant par
avance. Comme il savait bien qu’il la mangerait, le loup ne
se pressait pas ; seulement, quand elle se retourna, il se mit
à rire méchamment.
— Ha ! ha ! la petite chèvre de M. Seguin ! et il passa sa
grosse langue rouge sur ses babines d’amadou.
Blanquette se sentit perdue… Un moment en se rappelant
l’histoire de la vieille Renaude, qui s’était battue toute la
nuit pour être mangée le matin, elle se dit qu’il vaudrait
peut-être mieux se laisser manger tout de suite ; puis,
s’étant ravisée, elle tomba en garde, la tête basse et la corne
en avant, comme une brave chèvre de M. Seguin qu’elle
était… Non pas qu’elle eût l’espoir de tuer le loup, — les
chèvres ne tuent pas le loup, — mais seulement pour voir si
elle pourrait tenir aussi longtemps que la Renaude…
Alors le monstre s’avança, et les petites cornes entrèrent
en danse.
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Ah ! la brave chevrette, comme elle y allait de bon cœur !
Plus de dix fois, je ne mens pas, Gringoire, elle força le
loup à reculer pour reprendre haleine. Pendant ces trêves
d’une minute, la gourmande cueillait en hâte encore un brin
de sa chère herbe ; puis elle retournait au combat, la bouche
pleine… Cela dura toute la nuit. De temps en temps la
chèvre de M. Seguin regardait les étoiles danser dans le ciel
clair, et elle se disait :
— Oh ! pourvu que je tienne jusqu’à l’aube…
L’une après l’autre, les étoiles s’éteignirent. Blanquette
redoubla de coups de cornes, le loup de coups de dents…
Une lueur pâle parut dans l’horizon… Le chant d’un coq
enroué monta d’une métairie.
— Enfin ! dit la pauvre bête, qui n’attendait plus que le
jour pour mourir ; et elle s’allongea par terre dans sa belle
fourrure blanche toute tachée de sang…
Alors le loup se jeta sur la petite chèvre et la mangea.
Adieu, Gringoire !
L’histoire que tu as entendue n’est pas un conte de mon
invention. Si jamais tu viens en Provence, nos ménagers te
parleront souvent de la cabro de moussu Seguin, que se
battégue touto la neui emé lou loup, e piei lou matin lou
loup la mangé. [1]
Tu m’entends bien, Gringoire :
10
E piei lou matin lou loup la mangé.
1. ↑ La chèvre de monsieur Seguin, qui se battit toute la nuit avec le loup, et
puis, le matin, le loup la mangea.
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