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Livre Bourguiba - 241021 - 230841

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Bourguiba

Quinze ans déjà

Editions Leaders
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

Les auteurs des textes publiés dans ce livret


• Georges Adda
• Hédi Béhi
• Mohamed Larbi Bouguerra
• Amor Chadli
• Saïda Douki
• Ezzeddine Gueddiche
• Taoufik Habaieb
• Saïda Ghariani
• Mohamed Ali Mahjoub
• Mohamed Sayeh

2
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

S o m m a i r e

Préface 4
Comment Bourguiba a été déclaré dans l’incapacité d’exercer ses fonctions 6
Par le Pr Ezeddine Gueddiche

Bourguiba a bien porté plainte contre Ben Ali 12


Par Taoufik Habaieb

Quand Georges Adda adjurait Ben Ali de rendre la liberté à Bourguiba 18


Par Georges Adda

Séquestration de Bourguiba 24
Par Mohamed Sayah

Jean Daniel en soirée souvenir à l’ambassade de Tunisie à Paris 28


Par Mohamed Ali Mahjoub

Les dernières heures de Bourguiba 30


Par Dr Saida Douki

«Même mort, Bourguiba était encombrant pour Ben Ali» 38


Bourguiba, Ben Ali et les islamistes 40
Par Amor Chadli

Bourguiba, un homme de grande culture 52


Par Mohamed Larbi Bouguerra

Le périple de Bourguiba au Machrek comme je l’ai vécu 58


Par Saïda Ghariani Maherzi

Il y a 50 ans, le discours qui a failli changer le cours de l’histoire au Proche-Orient 64


Par Hédi Béhi

Pour un inventaire dépassionné du legs bourguibien 74


Par Hédi Béhi

Mériem Bourguiba Laouiti : Bourguiba construisait un Etat républicain


et non une dynastie 78

3
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

P r é f a c e
Habib Bourguiba
Le coup d’Etat médical,
la séquestration à Monastir
et les derniers jours

Quinze ans déjà ! Le jeudi 6 avril 2000, Habib Bourguiba nous quittait.
A ce jour, la Tunisie et les Tunisiens n’en ont pas encore fait leur deuil.
Si Béji Caïd Essebsi a été élu à la présidence de la République, il le doit
en grande partie à son héritage politique, aux valeurs incarnées, jusqu’au
style endossé. Orphelins de Bourguiba, les aînés le ressentent fortement.
Avides de bourguibisme, les plus jeunes s’en proclament. Loin de tout
culte de la personnalité, dans la conviction de la force des idées,
anticipatrices, visionnaires, ancrées dans le progrès et la modernité.

Culpabilisés de s’être tus face au sort qui était réservé au «Combattant


suprême», son limogeage et sa captivité à Monastir, les Tunisiens étaient
encore plus indignés par l’interruption de la retransmission télévisée
de ses obsèques. Aux erreurs se sont succédé les fautes, un crime d’Etat,
un crime contre l’Histoire.

Aujourd’hui, plus que jamais, Bourguiba et le bourguibisme reviennent


en force. Non pas que les gens aient une quelconque nostalgie d’un
combat héroïque pour l’indépendance de la Tunisie et la construction
de l’Etat moderne, mais beaucoup plus en référence à un leadership
politique et à la pérennité d’une vision avant-gardiste.

4
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

Dans ce grand retour, les Tunisiens cherchent à comprendre. Nombre


de séquences demeurent voilées. Comment a été établi ce fameux rapport
médical qui avait servi pour «justifier» le coup d’Etat médical du 7 novembre
1987 ? Dans quelles conditions Bourguiba avait-il été séquestré depuis
lors? Pourquoi sa plainte, dûment adressée par lui-même au procureur
de la République, pour recouvrer sa liberté, avait-elle été étouffée ? Comment
avait-il vécu les derniers jours de sa vie ? Et bien d’autres interrogations...

En commémoration du XVe anniversaire de la disparition du président


Bourguiba, nous avons cru utile de réunir dans ce livret les principaux
articles qui lui avait été consacrés dans Leaders Magazine, depuis son
lancement au lendemain de la révolution. Rédigés par de grands témoins
et à partir de documents historiques, ils gardent une valeur inépuisable.
Le tout dernier numéro de Leaders (N° 47 – Avril 2015) nous en fournit
une nouvelle révélation. En grande exclusivité, nous publions en effet
le témoignage exceptionnel du Pr Ezzedine Gueddiche, récemment
livré à la Fondation Temimi et ce grâce à leur aimable autorisation. Ce
dernier texte obtenu sera le premier dans ce livret.

La parution de ce livret coïncidant avec le 50e anniversaire du périple


de Bourguiba au Proche-Orient et son fameux discours à Ariha, nous
avons jugé utile de revenir sur cette page lumineuse des années Bourguiba
d’autant plus qu’elle est méconnue.

Quinze ans déjà ! Mais quinze ans seulement. Bourguiba et le


bourguibisme continueront à être fortement présents. Et à inspirer de
nouvelles générations.
Taoufik Habaieb

5
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

Comment Bourguiba a été


déclaré dans l’incapacité
d’exercer ses fonctions

n Par le Pr Ezeddine Gueddiche

C’est un document historique qui est publié pour la première fois, apportant
des révélations de première main sur le limogeage du président Habib
Bourguiba. Il nous éclaire sur les circonstances de l’établissement, le 7
novembre 1987, du fameux rapport médical mentionnant que son «état
de santé ne lui permet plus d’exercer les fonctions inhérentes à sa charge».
Ce témoignage et sa publication, nous les devons au Pr Ezeddine Gueddiche
et au Pr Abdeljélil Temimi. Médecin neuropsychiatre, le Pr Gueddiche
exerçait alors à l’Hôpital militaire de Tunis et avait été sollicité maintes
fois au chevet de Bourguiba, depuis longue date.

Ce soir-là, il obtempérait à une convocation officielle.


Historique. Soucieux de livrer son témoignage pour l’histoire,
il a choisi la Fondation Temimi, dont il apprécie les efforts
de l’initiateur, pour lui remettre un texte écrit d’une trentaine
de pages. Il y retrace les antécédents médicaux psychiatriques
de Bourguiba puis relate ce qu’il a vécu le 7 novembre 1987.

6
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

7
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

Face à ce trésor, le Pr Temimi lui proposera de participer


à un séminaire dédié auquel seraient conviés notamment
les Prs Amor Chadli et Abdelaziz Annabi ainsi que Rafik
Chelli, alors directeur général de la Sécurité présidentielle
et récemment nommé secrétaire d’Etat à la Sûreté
nationale. Animé par le Pr Rym Ghachem, psychiatre
à l’Hopital Razi, ce séminaire, tenu le samedi 6 septembre
2014, fut très instructif. Les témoignages et les débats
ont levé un coin de voile sur la maladie de Bourguiba et
ce qui a été qualifié de « coup d’Etat médical» pour le
destituer.

En attendant la publication du texte intégral du témoignage


du Pr Gueddiche et le verbatim du séminaire dans les
publications de la Fondation, l’auteur et le Pr Temimi ont
aimablement autorisé Leaders à en publier les extraits suivants,
se rapportant directement au rapport médical du 7 novembre
1987. Qu’ils en soient vivement remerciés.

«Le samedi 7 novembre vers 2 heures du matin, le téléphone


sonne, je ne dormais pas : inquiet, je m’attendais au pire,
ma mère étant gravement malade. C’est Abdallah Kallal
au téléphone, il me demande de rejoindre le ministère de
l’Intérieur sur ordre du général Ben Ali, Premier ministre.
Je traîne un peu, le général Youssef Ben Slimane, chef de
la sécurité militaire, me rappelle à l’ordre. Lorsqu’en 1979,
j’ai rendu visite à mon ami Azzedine M’barek, entre autres,
il m’a dit que lorsqu’il rendait visite au Président, il était
déguisé. J’ai pensé que cette convocation nocturne était
liée à la santé du Président qui continuait à se détériorer et

8
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

qu’une nouvelle crise avait éclaté ; l’intervention d’un psychiatre


était alors nécessaire. J’arrive devant le ministère de l’Intérieur.
En face de moi je vois arriver le Pr Mohamed Gueddiche.
J’ai tout de suite saisi de quoi il en retournait et en rentrant
dans le grand hall du ministère de l’Intérieur, je lui dis :
«Ecoute, maintenant ça passe ou ça casse». Etaient présents au
2ème étage :

Les professeurs
• Mohamed Ben Smail : cardiologue
• Hechemi Garoui : gastroentérologue et président du Conseil
de l’ordre des médecins
• Amara Zaïmi : pneumologue
• Mohamed Gueddiche : cardiologue
• Sadok Ouahchi : neuropsychiatre
• Ezzedine Gueddiche : neuropsychiatre
• Abdelaziz Annabi : neurologue, arrivé bien plus tard.

Amara Zaimi est décédé ainsi que Hechemi Garoui.


Quant à Sadok Ouahchi, contrairement à ce que rapporte
Jeune Afrique du 2 au 8 novembre 2008, il est toujours
vivant et se porte bien. Etait présente aussi Mme Souad
Yacoubi, ministre de la Santé. Abdallah Kallel nous informe
de l’objet de notre convocation, nous demandons à voir
le Président.

La réponse est négative : «La présidence est en état de siège,


personne ne peut y accéder». Alors, on prend tout notre temps,
on discute, on se concerte, on évalue (nos différents points
de vue).

9
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

Je dicte le rapport médical au Pr Mohamed Gueddiche.


Une fois approuvé, je demande la convocation du procureur
de la République pour nous requérir. Avant de signer, Hédi
Baccouche sort et me rappelle à mes devoirs citoyens en
m’informant que «dans le cas contraire, demain c’est un bain
de sang à Tunis et je serai tenu pour unique responsable».

J’ai rencontré le «Dr Amri» qui m’a informé qu’effectivement


il y avait un complot des islamistes pour le 08/11/1987 et
qu’il savait exactement ce qui se passait au ministère de
l’Intérieur parce qu’il disposait d’agents infiltrés. Le procureur
arrive, on est requis et on signe : on me demande de signer
le premier. Et voici le texte du rapport : «Nous soussignés
avoir été requis ce jour par le procureur de la République afin de
donner un avis médical autorisé sur l’évolution actuelle de l’état
de santé physique et mentale de M. Habib Bourguiba, président
de la République, après concertation et évaluation, nous constatons
que son état de santé ne lui permet plus d’exercer les fonctions
inhérentes à sa charge ».

Nous sommes médecins loin des intrigues de la cour et


nous avons agi en toute conscience. Le Président était en
otage de cette même cour, comme le dit si bien Bourguiba
Jr. Il fallait porter assistance à personne en danger ; malgré
tout, ce certificat ne fermait pas la porte aux ayants droit.
Tout certificat est contestable, une contre-expertise aurait
dû être demandée par les ayants droit sur les conseils de
son médecin traitant. Le mot générique santé a été utilisé
à souhait, aucune trace du mot démence ne figure dans le
certificat médical. Aucun d’entre nous n’a été menacé ni

10
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

par un revolver ni par des bombes lacrymogènes et personne


ne m’a dicté ce rapport ni ne m’a tenu la main.

Pour nous, enfants de Bourguiba, sa place est à côté de


ces génies bipolaires : Ernest Hemingway, Vincent van
Gogh, Charles Dickens, Napoléon, Isaac Newton… Je
voudrais, pour terminer, vous citer deux témoignages :
«Durant tout l’automne 1976, le Président a été frappé de
dépression qui l’affectait périodiquement, depuis cinq ans. Enfermé
au palais de Carthage, il ne recevait presque plus personne. J’étais
un des rares qu’il faisait appeler chaque après-midi. Et pour moi,
qui l’avais connu dans toute la plénitude de ses moyens, il offrait
un spectacle poignant … A ces phases de confusion succédaient
des moments de lucidité … ».

«Ce n’était pas facile, c’était le Président ! Personne n’osait


penser que c’était une dépression nerveuse. Il y avait encore ce
tabou social qui associe toute maladie nerveuse à la folie et impose
donc le silence. Il y a même un médecin de ma génération, encore
vivant, qui continue de penser, de bonne foi et par attachement à
mon père, qu’il n’a jamais eu de dépression nerveuse ! Il y avait
une sorte de blocage qui ne permettait pas de percevoir une réalité
plus que tangible… ».

C’est cet attachement qui pousse à une attitude de déni!

Le mot de la fin : Bourguiba n’était ni un dictateur ni un


démocrate, c’était un homme pressé et il l’a payé de sa santé!
E.G.

11
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

Bourguiba a bien porté


plainte contre Ben Ali

n Par Taoufik Habaieb

Exclusif. Le magazine mensuel Leaders a publié dans son numéro


d’avril 2013 un document exceptionnel. Le président Habib Bourguiba
avait bien porté plainte en bonne et due forme contre Ben Ali. Il
y demandait non seulement sa remise en liberté de sa résidence
surveillée à Monastir, mais aussi son jugement. Sa requête au
procureur de la République de Monastir vient d’être trouvée dans
les archives de la présidence de la République, avec beaucoup
d’autres documents importants.

Au moment où la Tunisie commémore ce 6 avril la


13ème année de sa disparition, un coin de voile commence
à être levé sur les dernières années de Bourguiba, son
enfermement, ses souffrances et son sens de la dignité,
gardé jusqu’au bout. A lire ces documents, à écouter les
rares confidences de ceux qui ont pu l’approcher durant
son calvaire, on ne peut s’empêcher de se demander où
étaient les bourguibistes? Comment avaient-ils accepté

12
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

13
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

ce sort infligé à leur leader, au Combattant suprême?


Quelle peur les avait muselés, mortifiés à ce point ?

Ils étaient ses disciples, ses ministres, ses obligés, ses


admirateurs, ses serviteurs. Ils lui doivent beaucoup, sinon
tout. Mais, ils s’étaient presque tous tus, résignés et l’ont lâché
au moment où il avait le plus besoin de leur soutien dans cette
dernière épreuve. Presque tous, car quelques-uns seulement
n’avaient pas lâché prise. Tous les autres avaient flanché. Après
plus de 50 ans de lutte, de prison et de pouvoir, Bourguiba en
avait l’habitude, mais peut-être pas à ce point et à ce moment-
là. Les documents reproduits ci-après apportent un éclairage
exceptionnel sur cette période que l’ancien régime étouffait de
toutes ses forces. Une machination poussée jusqu’à préparer
dès 1995, c’est-à-dire cinq ans à l’avance, tout le déroulé du
cérémonial des funérailles de Bourguiba. Tout avait été prévu
d’avance, dans le moindre détail, pour ne laisser la place à
aucune improvisation de dernière minute qui aurait pu déplaire
à Ben Ali. Cette note a été retrouvée à Carthage et doit être
divulguée incessamment, nous dit-on. Lorsqu’effectivement
Bourguiba décéda, le programme a été appliqué à la lettre. Un
cynisme digne des grandes dictatures.

Une complainte poignante

Le vendredi 2 février 1990, un homme de près de 90 ans


prend lui-même sa plume pour déposer plainte, auprès du
procureur de la République, contre le président de la République.
Celui qui l’avait déposé et enfermé illégalement. Ce qu’il ne

14
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

comprend et n’accepte pas, c’est pourquoi ce sort qu’il lui inflige.


Ce qu’il demande, c’est d’être jugé pour toute accusation qui
lui serait imputée après tant de combats au service de la nation.
Pour appuyer sa requête, Bourguiba demande à être reçu afin
de soumettre de plus amples détails et fournir photos et documents
probants. En bon avocat, même s’il n’avait pas longtemps exercé,
Bourguiba garde, à 90 ans, la main pour la procédure. Pour
éviter tout vice de forme, il l’adresse bien au procureur général
près le tribunal de Monastir, territorialement compétent en
raison de son lieu de captivité, et prend soin de le répéter en
langue française afin que ce soit bien compris. Il commence
par décliner son identité complète : «Habib Ben Ali Ben Haj
Mohamed Bourguiba, premier président de République en Tunisie,
né à Monastir, le 3 août 1903». Puis, il expose sa plainte. Après
avoir rappelé brièvement sa lutte contre l’occupant, sans haine,
ce qui a permis à la Tunisie et à la France d’entretenir, après
l’indépendance, de bonnes relations, citant à ce propos le
témoignage du président François Mitterrand, il évoque sa
déposition préméditée par Ben Ali et son enfermement à Monastir.

Un traitement atroce

«Je suis retenu dans la résidence du gouverneur(…), ne


pouvant en sortir que sur son autorisation, et ne pouvant
recevoir les membres de ma famille (…). Certes, je bénéficie
des commodités d’hébergement et de restauration, mais je ne
peux même pas aller à notre maison, la maison de Bourguiba
construite par mon père, feu Ali Bourguiba, et la maison de
mon oncle (…)». Bourguiba se plaindra de ce statut de

15
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

prisonnier en se demandant quel acte avait-il commis


pour y être soumis et «traité avec toute cette atrocité ». Il
demande à quitter cette prison serrée et revendique son
droit à la liberté : «Je veux retrouver mes amis et tous les
habitants de Monastir». Et d’insister sur sa demande
d’audience, y voyant sans doute l’occasion de porter son
affaire devant l’opinion publique.

Bourguiba y reviendra en post-scriptum, rappelant


son combat et promettant des détails très utiles. Par
deux fois dans cette lettre, il mentionnera qu’en cas de
menace, la France sera toujours aux côtés de la Tunisie.
Certains y verront sans doute, loin de tout recours à
l’ancienne puissance coloniale, plutôt un clin d’œil très
bourguibien à la renonciation de la France à ses valeurs,
restée peu soucieuse de son cas, pourtant pays des libertés
et des droits de l’Homme. Ce document suscite beaucoup
d’interrogations. Etait-il parvenu effectivement à son
destinataire, le procureur de la République de Monastir?
Et si oui, pourquoi n’y avait-il pas donné suite, en recevant
Bourguiba ou en ouvrant une instruction ? Cette thèse
paraît peu probable, quand on connaît la surveillance
draconienne que Ben Ali exerçait sur son otage. L’un
des rares proches de Bourguiba autorisé à le rencontrer
avait été en effet interdit de visite pendant une longue
période pour le simple soupçon (infondé) d’avoir essayé
de sortir un document rédigé par «le Combattant suprême».
Le plus probable, c’est que la requête de Bourguiba avait
été interceptée à son insu et remise à Ben Ali. C’est ce

16
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

qui explique d’ailleurs qu’elle se soit trouvée à Carthage,


avec nombre d’autres lettres et documents qui feront le
bonheur des historiens.

Un musée Bourguiba : tout sera-t-il révélé ?

Il n’y a pas en fait que les chercheurs qui s’enthousiasment pour


le parcours et l’œuvre de Bourguiba. La capitale française vient de
lui rendre un nouvel hommage en installant son buste dans le
square qui porte déjà son nom, au VIIème Arrondissement. Et ce
fut pour le maire de Paris, Bertrand Delanoë, l’occasion de célébrer
les valeurs de modernité et d’ouverture de l’illustre président en
présence d’un grand nombre d’amis de la Tunisie (Jean Daniel,
Pierre Hunt, etc.) et de Tunisiens. Conscient de ce grand attachement
à Bourguiba, le président Moncef Marzouki a tenu à aménager,
dans l’ancien palais présidentiel de Skanès qui menaçait de tomber
en ruine, un musée qui lui sera dédié. Qu’en sera-t-il des documents
et objets personnels laissés jadis à Dar Bourguiba, Houmet Trablesia,
à Monastir ? On ne le sait pas avec précision, bien que des souches
de chéquiers de Bourguiba attestent que nombre d’objets qui y
figuraient avaient été payés par lui-même.

Conçu en «projet institutionnel de préservation de la mémoire


nationale», le musée comprend également un centre de
documentation pour les études bourguibiennes, enrichi notamment
par le fonds documentaire retrouvé dans les caves du palais de
Carthage ainsi qu’un espace dédié aux conférences. Une fois
les documents mis à la disposition du public, que de surprises
nous aurons à découvrir!

17
BOURGUIBA : LE 13e ANNIVERSAIRE DU DECES

Quand Georges Adda adjurait


Ben Ali de rendre la liberté
à Bourguiba

n Par Georges Adda

Grand militant respecté du Parti communiste, de la cause nationaliste


tunisienne sous l’occupation et des droits de l’Homme, après
l’Indépendance, George Adda (1916-2008) ne pouvait accepter de
voir Bourguiba, son «compagnon de gamelle de prisonniers», devenir,
presque centenaire, dans son pays qu’il a libéré, «le plus vieux interdit
de liberté du monde.» Dans une émouvante lettre datée du 4 novembre
1997, il adjurait Ben Ali de rendre à Bourguiba «sa pleine et entière
liberté de se déplacer et de recevoir.»

La révélation de ce document, Leaders la doit à


Hamed Zeghal qui nous précise : «J’ai connu Georges
Adda en prison en 1953. J’étais alors un simple étudiant

18
BOURGUIBA : LE 13e ANNIVERSAIRE DU DECES

19
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

néo-destourien, et il était un dirigeant bien connu du Parti


communiste tunisien. Nous avons sympathisé. Nos rencontres
après notre libération étaient cependant intermittentes mais
toujours amicales. Au mois de novembre 1997, Georges m’a
remis une copie de la lettre qu’il venait d’adresser à Ben
Ali, et dans laquelle il plaidait pour la libération de Bourguiba.
La lettre de Adda était émouvante. Elle traduisait la fidélité
de ce grand patriote à l’homme qui a conduit la lutte du
peuple pour l’indépendance, et qui a présidé par la suite à
l’édification de l’Etat. Il n’est pas superflu, à l’occasion du
onzième anniversaire du décès de notre héros national, de
publier le texte de Georges Adda.» Dont acte.

20
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

Tunis, le 4 novembre 1997

Monsieur le Président Zine El Abidine Ben Ali Carthage

Monsieur le Président,

C’est parce que je suis convaincu que vous accepterez


sans déplaisir qu’un simple citoyen comme moi vous
entretienne directement d’un problème qui lui tient à
cœur, que je me permets de vous écrire.

Après de multiples hésitations, je m’adresse à vous,


parce que je suis préoccupé de tout ce qui peut porter
ombrage à notre pays que nous chérissons et plaçons
au-dessus de tout et de tous.

Pour aller sans détour au sujet qui me rend tous


les jours plus soucieux, je vous prie, Monsieur le
Président, de rendre la pleine et entière liberté de se
déplacer et de recevoir à celui qui a conduit notre
peuple à l’indépendance nationale, à celui qui fut,
durant trente ans, le premier président de notre
République, à celui qui, entre 1934 et 1955, a passé
dix ans de sa vie en prison, en camp de concentration
ou en déportation, et qui, ces dernières années, vit
actuellement presque centenaire, interdit de liberté
dans notre Tunisie indépendante, suite à des vicissitudes
politiques dont certes il porte une grande responsabilité.

21
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

Vous savez, Monsieur le Président, que je n’ai


jamais été dans le parti de Bourguiba et que je n’ai
jamais profité ni quémandé ses largesses. Il a même
fait, injustement, interdire mon parti en janvier 1963
et il m’a fait, durant des mois, envoyer devant le juge
d’instruction, ainsi que beaucoup de responsables et
militants de mon parti et le très honorable et toujours
regretté le Dr Slimane Ben Slimane.
Dès la fin des années 70, je lui souhaitais un digne
départ et une retraite méritée accompagnée pour notre
pays de l’instauration d’une complète et réelle liberté
et d’une vraie et durable démocratie. Il aurait dû partir
alors avec panache pour laisser, malgré ses grandes
erreurs et le début des dérives de son pouvoir, l’image
d’un grand homme d’Etat.

Aujourd’hui, je suis affligé, lorsque je vois dans


mon pays un de mes vieux compagnons de camp de
concentration être le plus vieux interdit de liberté du
monde. Je suis attristé de voir que le grand dirigeant
qu’il fut ne vive pas libre à Tunis ou dans sa banlieue,
près de sa famille et au milieu de ses petits-enfants et
arrière-petits-enfants.

Je vous prie, Monsieur le Président, de rendre pleine


et entière liberté à Habib Bourguiba. Vous rendrez ainsi
un grand service à la Tunisie qui n’aura plus alors le
privilège d’être le pays où vit le plus vieux interdit de liberté.

22
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

Je suis convaincu, Monsieur le Président, que vous


comprendrez ma double motivation : d’une part,
l’aspiration de voir mon pays sans tache et sans reproche
et, d’autre part, remplir un devoir de solidarité avec
celui dont la dimension ne peut être diminuée et avec
lequel j’ai partagé la gamelle des prisonniers de
l’occupant étranger.

Je suis convaincu que vous répondrez favorablement


à l’homme que je suis et qui termine son chemin et
approche de la fin, qui, d’avance, vous remercie vivement
et sincèrement.

Je vous prie de croire, Monsieur le Président, en


ma parfaite et haute considération.
Georges Adda

23
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

Séquestration de Bourguiba

n Par Mohamed Sayah

Après la révélation par Leaders de la plainte pour séquestration


déposée par Bourguiba contre Ben Ali, nous poursuivons la publication
d’autres documents à ce sujet. Cette lettre adressée par Mohamed
Sayah à Ben Ali est bien significative.

«A ma connaissance, Mohamed Sayeh est l’une des


très rares personnes(*), pendant 13 ans, depuis la déposition
de Bourguiba jusqu’à sa disparition, à s’être battu avec
ténacité pour obtenir la levée de sa résidence surveillée».
Le témoignage de cet historien qui a accédé aux
archives de la présidence de la République est confirmé
par un document.

24
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

25
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

C’est une lettre que l’ancien historiographe de


Bourguiba avait adressée le 25 avril 1990 (le 29
ramadan 1410 et cette précision est importante)
à Ben Ali. Il saisit l’occasion de l’Aïd pour lui
présenter ses vœux et s’en ouvrir à lui du sort
de son prédécesseur.

Avec le style et l’habileté qu’on lui connaît,


Sayah écrit: «Est-il possible à un patriote sincère de
vous exprimer ses sentiments sans évoquer avec vous
le sort de votre prédécesseur, le président Bourguiba,
et vous dire toute son inquiétude pour sa situation et
les conséquences qu’elle peut avoir sur le moral de la
nation et sa cohésion à moyen et long terme. En plus
du fait que cette situation se trouve en contradiction
avec les dispositions d’un Etat de droit au service
duquel vous vous êtes engagé, pour en consolider les
fondements».

«C’est pourquoi, j’ose, avec votre permission, saisir


encore une fois pareille occasion pour vous adresser un
appel plein d’espoir pour donner vos instructions en vue
de mettre fin dans les plus brefs délais à l’isolement de
notre leader et lui permettre de revoir au moins tous
ceux avec qui il se sent à l’aise et souhaite personnellement
rencontrer».

Disciple de Bourguiba, familier de ses messages


codés, Sayah a dû peser chaque mot de sa lettre

26
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

recommandée adressée par voie postale. L’unique


sort qu’elle connaîtra après lecture par Ben Ali,
mais sans annotation : l’enregistrement au bureau
d’ordre de la Présidence, le 7 mai 1990, sous le N°
01/316 et son versement aux archives les plus
secrètes.
(*) Il faut mentionner également le grand militant Georges Adda qui avait
adressé à Ben Ali, le 4 novembre 1997, une lettre l’adjurant de rendre à
Bourguiba, «l’homme le plus vieux interdit de liberté du monde», «sa pleine
et entière liberté de se déplacer et de recevoir».

27
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

Jean Daniel en soirée


souvenir à l’ambassade
de Tunisie à Paris

n Par Mohamed Ali Mahjoub

Le président Bourguiba a été déposé illégalement par le Premier


ministre de l’époque, Ben Ali, aidé en cela par les Américains d’une
part, et les services secrets italiens, sur ordre de l’Otan, au cas où
l’opération rencontrerait des difficultés, d’autre part.

Bourguiba fut donc assigné à résidence surveillée et


gardé fortement par des troupes de choc pour le cas où un
commando viendrait un jour à tenter de le libérer et le
remettre à la tête du pouvoir, ce qui serait la perte certaine
du comploteur en chef, Ben Ali, et ses complices, à l’époque,
dans la garde nationale.

Quelques mois après son internement, Jean Daniel, un


grand de la presse française, demanda à la voir et en obtint
l’autorisation, avec date et heure fixées pour un rendez-vous
à Monastir, lieu de résidence de Bourguiba. Jean Daniel

28
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

arriva donc à l’heure convenue et fut reçu par le gouverneur,


geôlier officiel du président, qui l’introduisit auprès de
Bourguiba, et s’assit lui-même pour assister à l’entretien,
comme Jean Daniel en a été prévenu.

L’entretien a duré 20 minutes durant lesquelles le visiteur


et le Président n’ont pu échanger que quelques banalités.
Puis le gouverneur se leva, signifiant ainsi la fin de l’entretien.
Jean Daniel fit de même et se préparait à prendre congé du
Président quand ce dernier lui fit signe de l’accompagner
jusqu’à la porte de la résidence; parcours que le Président
utilisa pour chuchoter à l’oreille de Jean Daniel une adresse
parisienne, rue de l’Estrapade. Sur le chemin du retour vers
Tunis, puis en avion au retour vers Paris, Jean Daniel essaya
de percer le mystère de cette adresse. Arrivé dans la capitale
française, Jean Daniel se précipita vers l’adresse, il y trouva
une librairie où l’on ne vendait que des livres d’histoire et
où officiait un couple – sans doute un homme et sa femme
– qui, à la question du journaliste, répondait ne pas connaître,
ni de près ni de loin, Bourguiba.

Un peu désorienté, Jean Daniel se préparait à quitter


les lieux quand son regard fut attiré par un tableau célèbre
représentant Victor Hugo, exilé à l’époque à Guernesey.
Et Jean Daniel a soudain tout compris «Je suis prisonnier
de ce monstre Ben Ali, et je le suis illégalement. Dites-le à tout le
monde SVP !». Mais Jean Daniel, à raison, n’en fit rien.
Mitterrand, informé par ce dernier, s’y opposa.
Mohamed Ali Mahjoub
Universitaire, Monastir

29
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

Les dernières heures


de Bourguiba

n Par Dr Saida Douki

Psychiatre, alors chef de service à l’Hôpital Razi, le Dr Saida Douki était


appelée en urgence, fin mars 2000, au chevet de Bourguiba, transféré
de Monastir à l’Hôpital militaire de Tunis, pour une ultime tentative de
lui faire retrouver le sommeil. Elle y parviendra et se verra désignée pour
le raccompagner à Monastir et le suivre jusqu’au dernier soupir. Un
témoignage exceptionnel que le Dr Douki, aujourd’hui établie à Lyon,
a bien voulu livrer en exclusivité à Leaders.

La mémoire nous joue de drôles de tours. Je garde


un souvenir intact du jour où j’eus l’immense privilège
d’être appelée au chevet du Président Bourguiba mais
je ne peux me rappeler la date, ni celle de son décès
qui devait suivre quelques semaines plus tard, comme
si mon cerveau refusait d’enregistrer cette date. Il ne

30
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

vous étonnera guère d’apprendre que j’ai également


totalement oublié la date du décès de mon père.

Je me dirigeai vers la Coupole pour assister à une


cérémonie commémorative de je ne sais plus quoi (a
posteriori, il s’agissait du 20 mars) à laquelle j’avais
été conviée. Il était moins de huit heures, j’étais au
carrefour d’El Menzah VI quand mon portable sonna.
Mon collègue et ami le Pr Mohamed Gueddiche était
au bout du fil. «Saïda, me dit-il, où que tu sois, change
de destination et rends-toi à l’Hôpital militaire où le Zaim

31
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

(texto) est hospitalisé et il faudrait que tu le voies». Et me


voilà à Montfleury en moins de temps qu’il ne faut
pour le dire. J’étais totalement dépersonnalisée ! Moi,
aller voir le grand Bourguiba qui avait été ravi à la
vue de son peuple depuis tant d’années ?

Je suis attendue par le Pr Gueddiche dans son service,


introduite et mon regard se porte (pour la première
fois, en vrai) sur ce monument de mon histoire, de
notre histoire, allongé sur un lit d’hôpital. Mes premières
impressions furent : comme il est petit et comme il est
grand ! C’est curieux, mais il est vrai qu’autant son
corps était rapetissé, autant sa tête était toujours aussi
imposante que de coutume. Une tête d’empereur romain!
Un regard toujours perçant bien que voilé par la cataracte.
Il souffrait à l’évidence, il geignait, il grognait, il
grommelait, faute de pouvoir s’exprimer du fait de
l’évident effondrement de ses capacités cognitives. Il
ne dormait plus, ne s’alimentait plus, m’a-t-on dit, et
ne cessait de s’agiter, de crier, depuis qu’il avait contracté
une pleurésie. Il fallait impérativement le soulager, le
calmer.

Je m’enquis du traitement qu’il prenait et me contentai


de le prescrire, littéralement terrorisée par ma
responsabilité et en me croisant les doigts, par voie
parentérale en augmentant légèrement la posologie.
Et miracle, dans les minutes qui suivirent, les médicaments
firent leur effet. Il s’endormit paisiblement.

32
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

J’ai oublié de vous dire que j’avais essayé d’entrer


en contact avec lui en l’appelant avec un respect affectueux:
si El Habib, vous m’entendez ? Et je me fis rabrouer
par Mohamed Gueddiche, manifestement scandalisé
par ma «familiarité» : Appelle-le Saïd El Zaïm, Saïda!
Et je remarquai à ce moment que son dossier médical
portait ce titre en français: Le leader Bourguiba. Il
n’avait apparemment plus droit au titre de Président
(ce qui eut été légitime car tous les anciens présidents
y ont droit), mais personne ne pouvait lui ôter celui
qu’il affectionnait tout particulièrement d’ailleurs.

Je compris aussi rapidement qu’on attendait de mon


intervention la possibilité de le ramener au plus vite
à Monastir, de crainte probablement que la population,
informée de son séjour à l’hôpital, ne s’y précipitât.
J’ai quand même demandé et obtenu un sursis de 24
heures pour m’assurer de la stabilisation de son sommeil,
le problème de la pleurésie ayant été réglé.

Comme il avait passé une bonne nuit et était retombé


dans une stupeur tranquille, on procéda à son transfert
dès le lendemain, au grand dam de son fils. Mais il me
fut demandé (à mon grand bonheur) de l’y accompagner,
en toute discrétion. Ça tombait bien, nous étions à la
veille de l’Aïd El Kebir et d’un très long week-end.

Ainsi fut fait, et je débarquai, en voiture spéciale,


dans la fameuse villa du gouverneur local qui abritait

33
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

le Président depuis des années. Une villa moderne


sans prétention mais où j’eus l’agréable surprise de
découvrir une chambre à coucher parfaitement médicalisée,
un bureau totalement reconstitué avec meubles et photo
de Mendès France tels que vus à la TV, une équipe
(cuisiniers, valets, secrétaires, gouvernantes, etc.) tout
droit venue de Carthage en même temps que le Président.
C’était une marque indéniable d’égards mais que pesait-
elle face à l’isolement qui lui avait été imposé jusqu’à
ses derniers jours ? Certes, il est important, pour les
personnes âgées, de leur garantir des repères physiques.
Ce fut fait. Mais il est encore plus important de leur
offrir un environnement affectif, de continuer à les
solliciter à ce niveau où le cerveau ne s’use uniquement
que quand on ne s’en sert pas. Et on a infligé à l’avocat
la pire des sanctions, celle de ne pas parler.

Et mon séjour monastirien commença. Pourquoi


m’avait-on choisie plutôt qu’un psychiatre militaire
(tenu au secret), d’autant qu’il en existait d’éminents?
Probablement parce que j’étais une femme (hommage
à Bourguiba) et parce que j’étais originaire de Monastir
et donc aussi suspecte que tous mes concitoyens de
loyauté indéfectible envers le plus illustre des natifs
de la petite ville. Car l’heure était grave et la fin à
l’évidence approchait.

Je me joignis à l’équipe médicale locale en charge


de la santé du Président, mais j’avais l’avantage d’être

34
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

totalement disponible sur place. Je pus observer les


accès d’oscillations erratiques du moniteur cardiaque
et me résolus à faire part du pronostic fatal au
gouverneur qui nous rendait visite quotidiennement
et à la famille qui, avec une dignité exemplaire, approuva
ma proposition de mettre fin à l’acharnement
thérapeutique. Car ses médecins continuaient avec
un dévouement digne d’éloges à vouloir multiplier
les explorations et mettre en œuvre de nouveaux
protocoles thérapeutiques voués à l’échec. C’est alors
que la surveillance se relâcha et que de nombreux
proches, parents et amis furent autorisés à lui rendre
une dernière visite.

C’est ainsi que je reçus (car j’étais devenue l’hôtesse


de la demeure) mon maître, le Pr Amor Chadli, et
M. Mohamed Sayah et que je recueillis des confidences
émouvantes et historiques sur leur relation avec le
Président. C’est ainsi que le jour de l’Aïd et pour la
première fois depuis son exil, la table fut dressée pour
une vingtaine de personnes parentes, amies ou alliées.
Dans l’intervalle, je passais de longues heures seule
et en profitai pour remonter le cours de mon histoire.
Je m’asseyais à son chevet et le regardai longuement
pour me repaître de la vue de ce personnage qui avait
transformé mon destin de femme et de Tunisienne. Je
n’ai jamais vu un aussi beau vieillard, aussi dément
fût-il ! Je regretterai toujours de ne l’avoir jamais
rencontré de son «vivant».

35
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

Son magnifique visage aux yeux bleus étincelants et


au sourire ravageur se superposait au masque figé par
l’âge et la maladie. Je discutais aussi longuement avec le
personnel et fus confondue par leur dévotion envers le
Président Bourguiba, qu’eux appelaient d’ailleurs «El
Raïs». Il en était de même du personnel paramédical qui
se relayait pour lui prodiguer les soins nécessaires.

Je savais que Bourguiba n’avait laissé personne


indifférent, même après son éclipse involontaire, mais
je pris la mesure de l’attachement et du respect hors
normes qu’il avait inspirés. Je connus de grands moments
d’émotion. Quand le majordome me montra le cercueil
et surtout son épitaphe inscrite sur une petite plaque
dorée et rédigée par Si El Habib lui-même : «Habib
Bourguiba, Fondateur de la République Tunisienne,
Emancipateur de la Femme Tunisienne …», je ne pus
retenir mes larmes de gratitude, d’admiration, pour
l’Homme qui avait résumé en deux phrases l’ouvrage
accompli et qui est encore revendiqué par tant de nations.

Le moment le plus bouleversant fut la préparation


de ses funérailles alors qu’il gisait sur son lit d’agonie.
Je fus associée à la discussion entre Junior et le gouverneur
qui faisait part des instructions de Zine El Abidine
Ben Ali. Il était question d’organiser des funérailles
nationales auxquelles «tous les amis de Bourguiba»
pouvaient être conviés, y compris les grands de ce
monde qu’il avait côtoyés à leur égal. Il était également

36
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

question de faire porter le cercueil sur épaules d’hommes


jusqu’à sa dernière demeure.

Pendant que les deux hommes discutaient des détails,


je pleurai, bouleversée, en silence, pour ne pas les déranger.
C’est ainsi que j’appris que Bourguiba ne possédait aucun
bien et que son compte en banque n’avait jamais enregistré
que ses salaires de Président de la République. Conscient
de mon profond chagrin, Junior me promit de m’adresser
une invitation et nota immédiatement mon adresse. Quelle
ne fut pas ma déception attristée de ne rien recevoir !
Quelle ne fut pas ma consternation d’attendre en vain,
devant des documentaires animaliers tournant en boucle,
la retransmission télévisée de l’enterrement ! Et quelle
ne fut pas ma stupéfaction horrifiée d’apprendre par la
suite le traitement qui avait été réservé au Zaïm dont le
catafalque avait été transporté dans la soute d’un avion!
Je ne pardonnerai jamais à ceux qui ont commis ce suprême
outrage.

Et je compris dès lors que le sort de Ben Ali était


scellé à plus ou moins court terme car le peuple tunisien
ne pardonnerait jamais non plus l’offense faite au Père
révéré. La mort dans notre culture doit effacer tous les
griefs possibles. Et Bourguiba, qui reste le seul Président
de ce pays, puisque son successeur s’est déchu de ce titre
par ses multiples trahisons, sera toujours aussi grand
mort que vivant. Vive Bourguiba et vive la Tunisie.
S.D.

37
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

Même mort, Bourguiba était encombrant


pour Ben Ali
Samedi 8 avril, Il est quinze heures. Sur l’esplanade
noire de monde qui conduit au mausolée de Bourguiba
à Monastir, l’équipe de télévision est en place.
Dans quelques instants, elle assurera la retransmission
des funérailles du premier président de la République
tunisienne décédé deux jours auparavant à l’âge
de 99 ans, après une vie consacrée à son pays. Le
temps de donner ses instructions et de vérifier
l’emplacement des caméras et voilà le réalisateur
qui s’apprête à donner le signal vidéo. Soudain, le
téléphone sonne : à l’autre bout du fil, Abdelwahab
Abdallah «Coupez le signal, arrêtez tout», ordonne-
t-il, avant de raccrocher.

L’accès à la ville de Monastir ayant été interdit aux


étrangers à la ville, la majorité des Tunisiens, cloués
devant leur poste de télévision, prennent leur mal en
patience en suivant un documentaire sur le braconnage
des éléphants en Tanzanie diffusé sur TV7, en attendant
la retransmission. Mais au fur et à mesure que le temps
passe, on commence à se poser des questions. On zappe.
Seule TV5 a prévu de retransmettre en direct les funérailles.
Sur le plateau de TV5 où ont pris place Jean Daniel, Guy
Sitbon, Helé Béji, Hamid Berrada, on commence à
s’inquiéter. Au bout d’une heure, la chaîne contacte
l’ambassade de Tunisie à Paris. Le fonctionnaire de

38
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

permanence se renseigne puis revient : «Il n’y aura


probablement pas de retransmission. Les Tunisiens sont déjà
très émus, nous ne voulons pas ajouter à leur peine». «Même
mort, Bourguiba était encombrant pour Ben Ali», écrira
son médecin personnel, Amor Chadli. Il a eu droit à des
funérailles officielles parce que le pouvoir ne pouvait
faire autrement. Mais tout a été fait pour que cet évènement
soit limité au minimum. Son cercueil sera transporté de
Tunis à Monastir dans les soutes d’un avion et des hommes
d’Etat prestigieux comme Nelson Mandela, qui n’a pas
oublié l’accueil que lui avait réservé Bourguiba en 1962
et l’aide qu’il lui avait fournie, ont été dissuadés de
participer à ses funérailles.

La célébration du quarantième jour de sa mort durera


quinze minutes et se limitera à un hommage de 5 minutes
de M. Chédli Klibi et à une intervention du secrétaire
général du RCD où il sera davantage question de «l’artisan
du changement» que de l’illustre disparu. Depuis, la
commémoration chaque année de la mort de Bourguiba
sera réduite au service minimum : la récitation de la
fatiha et le dépôt d’une gerbe sur sa tombe. Pendant les
23 années de règne de Ben Ali, le mot d’ordre sera : ne
parlez de Bourguiba ni en bien, ni en mal. Aujourd’hui,
il est adulé comme il ne l’a jamais été par les Tunisiens,
et sa mémoire saluée par toute la classe politique, y compris
ses anciens pires ennemis, alors que son successeur est
couvert d’opprobre et son nom honni pour l’éternité
après avoir rejoint les tyrans de la région dans les poubelles
de l’histoire.

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BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

Bourguiba, Ben Ali


et les islamistes

n Par Amor Chadli

Il y a 15 ans, le 6 avril 2000, nous quittait à jamais l’homme qui avait su


mobiliser le peuple dans sa quête de dignité, l’homme qui avait dirigé
la lutte nationale, qui avait fondé un État moderne et avait assuré à la
Tunisie une place de choix dans le concert des nations.

Je ne reviendrai pas, ici, sur les épreuves de force


qu’il a endurées avec courage et dignité, celle de 1936,
celle de 1938 puis celle de 1952, à l’issue desquelles le
Néo-Destour sortait toujours plus fort. Je ne reviendrai
pas non plus sur son sens politique et sur sa stratégie
de développement qui, en un quart de siècle, ont impulsé
à un pays spolié par 75 ans de colonisation un essor
exceptionnel. Je m’attarderai sur quelques points
récurrents, souvent repris dans les médias. Le premier

40
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

41
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

englobe les présidences de Bourguiba et de Ben Ali


désignées l’une et l’autre comme des dictatures.

En fait, Bourguiba considérait la démocratie, stade


suprême de l’évolution d’une société, comme le meilleur
des régimes. Il partageait cependant l’opinion de
l’astrophysicien chinois Fang Lizhi qui considérait
que «la démocratie venue d’en haut n’est pas la démocratie,
ce n’est qu’un relâchement de contrôle». Au journaliste
Roger Stéphane, il déclarait : «Vous savez, je suis
démocrate, mais pour un peuple qui n’a jamais connu
l’existence de la démocratie, c’est un risque de faire son
apprentissage dans une période de grande tension. La
porte est alors ouverte à toutes les démagogies et on ne sait
pas où ça peut mener». Face à une population comprenant
plus de 80% d’illettrés à l’époque, face aux pesanteurs
historiques, à la fragilité de la texture sociale qui
opposait citadins et nomades, à l’esprit de clan et au
tribalisme dans les campagnes, Bourguiba, pour
engager le pays dans la voie du développement, n’avait
pas d’autre choix que de tenir le gouvernail. Au vu
des événements que nous vivons depuis trois ans, il
est permis de s’interroger si le peuple tunisien était,
à l’époque, prêt à la démocratie.

Il n’est de richesse que d’hommes

Estimant que la richesse d’un pays réside dans la


valeur de ses hommes, une fois l’indépendance acquise,

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BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

il engagea la Tunisie dans un mouvement socioculturel


et économique sans précédent. Le leader, sans haine ni
faiblesse, se transforma en un véritable pédagogue,
dispensant dans ses discours et ses émissions radiophoniques
hebdomadaires des leçons de vie dans un langage clair
et facilement accessible à tous. Il qualifiait le combat
engagé pour l’édification de l’État de «grand combat»
(Jihad al akbar), l’opposant au «petit combat» (Jihad al
asghar) mené pour l’accès à l’indépendance. Son charisme,
sa légitimité historique et sa clairvoyance l’imposaient
comme chef incontestable.

Il était à la fois président de la République et chef de


gouvernement. Afin d’engager les secrétaires d’État —
triés sur le volet pour leur compétence, leur intégrité et
leur dévouement à la cause nationale — à ne pas réduire
leur rythme de travail, il leur servait d’exemple, convaincu
que la Tunisie ne pouvait s’imposer dans le monde
que par le travail et l’effort. Depuis quelques années
déjà, Bourguiba souffrait d’insomnies qu’il arrivait à
réguler avec une thérapeutique classique. Face à son
surmenage et à la crise consécutive à l’échec du système
des coopératives, cette thérapeutique était devenue
inopérante.

On fit alors appel à des psychiatres qui le soumirent


à une thérapeutique drastique et inadaptée qui provoqua
une véritable maladie iatrogène. La persistance de ses
insomnies et l’état de fatigue qui les accompagnait

43
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

l’amenèrent à réduire ses activités. Il remplaça en 1969


les secrétaires d’État par des ministres coiffés par un
Premier ministre, véritable chef du gouvernement,
et limita la fonction de président à la nomination du
Premier ministre, à la désignation des membres du
bureau politique parmi les élus du comité central du
PSD, au contrôle de la bonne marche du pays et à
l’exercice des fonctions de représentation. De ce fait,
l’année 1969 constitua une rupture avec le passé. Depuis,
les intrigues débutèrent.

Le premier gouvernement responsable fut celui de


Bahi Ladgham (7 novembre 1969 – 2 novembre 1970)
qui fut marqué par la condamnation de Ahmed Ben
Salah, accusé le 31 mars 1970 d’abus à l’égard du chef
de l’État. Bahi Ladgham devait déclarer plus tard que
son départ était dû surtout aux intrigues qui avaient
commencé à partir du moment où on avait vu en lui
le successeur du Président, l’héritier présomptif,
ajoutant: «Le Président était sous tutelle, son entourage
faisait tout».

Ces intrigues s’intensifièrent avec le gouvernement


Hédi Nouira (2 novembre 1970 – 26 février 1980) qui
connut deux événements graves ayant nécessité
l’intervention de l’armée pour rétablir l’ordre. Celui
du 26 janvier 1978 consécutif à la grève générale
décidée par le secrétaire général de l’Ugtt, Habib Achour,
et celui de l’attaque de Gafsa le 27 janvier 1980 fomentée

44
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

par un groupe d’opposants soutenus par la Libye et


l’Algérie. Notons que depuis 1969, Bourguiba n’avait
cessé de se ranger aux décisions de ses Premiers
ministres. C’est ainsi par exemple qu’il avait accepté
d’adopter la position de Hédi Nouira au sujet de l’accord
de Djerba du 12 janvier 1974 et de gracier, à la demande
de Mohamed Mzali, en 1984, les islamistes condamnés
en 1981 à 10 ans d’emprisonnement. Chedli Klibi, son
ministre directeur du cabinet présidentiel de 1974 à
1976, confirmait l’engagement de Bourguiba de confier
à son Premier ministre les décisions gouvernementales.
Dans son ouvrage Radioscopie d’un règne, il déclarait:
«Après 1969, le pouvoir sera exercé au nom de Bourguiba
par des Premiers ministres qui n’en réfèreront au chef de
l’Etat que de loin en loin, souvent pour l’informer, plus que
pour le consulter».

Le gouvernement Mohamed Mzali (23 avril 1980 – 8


juillet 1986) connut lui aussi un événement grave, celui
de la crise du pain de janvier 1984. Le gouvernement
Rachid Sfar (8 juillet 1986 – 30 septembre 1987) comptait
déjà Zine El Abidine Ben Ali comme ministre de
l’Intérieur. Ce dernier, aidé par son groupe de comploteurs
assoiffés de pouvoir, procéda à la provocation et à la
persécution des étudiants et des islamistes qu’il utilisa
comme pions avec l’enjeu de s’imposer, aux yeux du
Président, comme le seul capable de dompter les
islamistes et de venir à bout des grèves des étudiants
pour remettre l’Université sur les rails.

45
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

La responsabilité de Bourguiba dans la traque des islamistes

Un autre point que je voudrais évoquer ici concerne


la responsabilité présumée de Bourguiba dans la traque
des islamistes. Face à un sujet aussi délicat, il importe
de s’en tenir aux faits.

Un procès (27 août-27 septembre 1987) de 90


responsables du Mouvement de tendance islamique
(MTI), accusés de tentative de renversement du régime
tourna à la mascarade. La presse française soulignait
que «des dirigeants du MTI aussi importants que Salah
Karkar, Hamadi Jebali et Ali Laridh, tous trois condamnés
à mort par contumace le 27 septembre 1987, sont toujours
en Tunisie où ils se cachent dans une clandestinité pas
toujours aussi opaque qu’on pourrait se l’imaginer», que
«Hamadi Jebali et Ali Laridh étaient interviewés dans la
banlieue de Tunis». Hamadi Jebali, quant à lui, déclarait:
«Malgré la quarantaine hermétique imposée à notre
mouvement, j’ai pu établir des contacts avec des hommes
sages parmi les grands militants du parti au pouvoir qui
avaient pris le risque de me rencontrer, porté nos messages
et essayé de défendre courageusement notre cause… Auprès
du Dr Hamed Karoui, notamment, nous avons trouvé une
réelle écoute et une grande compréhension». Ailleurs, il
ajoutait : «Sachez qu’en tant qu’ancien militant condamné
à mort, je me promenais en plein centre-ville et je prenais
mes repas dans un restaurant mitoyen au ministère de
l’Intérieur».

46
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

Le fils de Hamed Karoui a reconnu «être le trait


d’union entre son père et Hamadi Jebali qui se connaissent
depuis les années 80. Les deux se voyaient secrètement et
l’ex-président Habib Bourguiba n’était pas informé,
contrairement à l’ancien Premier ministre Mohamed
Mzali». Les médias laissaient entendre que ce procès
avait été imposé par Bourguiba pour faire condamner
les islamistes à la peine capitale. En réalité, le seul
but de Bourguiba était de conserver le cap et non de
pendre haut et court les islamistes. En octobre 1987,
le Premier ministre français Raymond Barre, qui
faisait état de sa visite au Président, précisait qu’il
avait sa pleine lucidité, bien que physiquement affaibli.
«Il m’avait dit, le jour de cette visite : “ J’ai consacré ma
vie à l’indépendance de mon pays, mais aussi à ce qu’il
regarde vers l’Occident. Aujourd’hui, je suis inquiet de
voir certains éléments de notre population regarder dans
une autre direction. Je ferai tout ce que je pourrais pour
conserver le cap”».

Qui donc était à l’origine du procès ? Était-ce le


Président comme on l’avait prétendu ou était-ce le
gouvernement? La réponse est donnée par le Premier
ministre, Rachid Sfar : «Le mouvement intégriste en
Tunisie depuis le début de l’année 1987 a engagé le pays
dans une escalade de violence à telle enseigne que le
gouvernement était obligé de prendre les mesures de sauvegarde
contre lui pour éviter à la Tunisie de devenir un Liban…
Ce qu’a fait le gouvernement tunisien, c’est son strict devoir

47
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

pour protéger l’immense majorité des Tunisiens et des


Tunisiennes contre la barbarie et contre la violence qu’a
commencé à engager le mouvement islamiste, notamment
à l’université depuis 1980, mais à un rythme beaucoup
plus accru depuis 1987… Nous avons été contraints
d’arrêter ces responsables et de les traduire devant la justice.
Quand nous avons eu des preuves de la collusion avec une
puissance étrangère, l’Iran, il était de notre devoir d’informer
la justice» . Le Monde rapportait : «À l’ouverture du
procès, le Premier ministre, Rachid Sfar, assurait que
l’accusation apporterait la preuve de l’atteinte à la sûreté
de l’État. La démonstration n’a pas été probante» . Libération
précisait: «Zine Ben Ali porte la responsabilité du
démantèlement des réseaux du Mouvement de tendance
islamiste (MTI), des arrestations par milliers, mais aussi
des tortures dénoncées largement par les accusés au cours
du procès de Tunis».

L’isolement du chef de l’État et les manigances


ont atteint leur objectif. Le 1er octobre 1987, Bourguiba
désigna Ben Ali comme Premier ministre. Ce dernier,
quelques semaines plus tard, destitua Bourguiba et
accapara le pouvoir. Pour mieux convaincre l’opinion
nationale et internationale de la responsabilité de
Bourguiba dans le procès contre des islamistes, il
commence par libérer ces derniers. Par là même, il
acquiert leur faveur pour obtenir sa légitimité. Mais
après son élection, le 2 avril 1989, en tant que président
légitime, il se retourne contre eux à partir de 1990,
les impliquant dans de multiples complots. Le président

48
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

du MTI, Rached Ghannouchi, s’en est défendu:


«Complot islamiste, prétend-on. La réalité est autre et la
vérité ailleurs … Sait-on, par exemple, que depuis l’exécution
de ce plan, pas moins de 3 000 cadres et jeunes militants
de notre mouvement ont été arrêtés, que plus de 10 000
sont recherchés par la police, que depuis le début de cette
année, 8 étudiants et élèves ont été tués par balles, et que
la pratique de la torture est devenue systématique. Complot
islamiste annonce-t-on, alors que nous assistons à un
scénario qui rappelle, toutes conditions égales par ailleurs,
celui qui a permis l’éviction de Bourguiba en 1987 : c’était
Ben Ali qui poussait à la répression à cette époque pour
garantir le maximum de succès à son putsch».
Paradoxalement, pourquoi aujourd’hui fait-il volte-
face et met-il tous les maux de son mouvement sur
le compte de Bourguiba?

Après le 7 novembre, la campagne mensongère


de Ben Ali et la désinformation reprenaient de plus
belle. On a prétendu, par exemple, que «le 7 novembre,
à la place du valet qui lui apportait son petit déjeuner, deux
généraux et un colonel pénètrent dans sa chambre, ainsi
que le ministre de la Défense qui lui signifie qu’il est destitué».
La réalité est tout autre. Le 7 novembre, Bourguiba
avait refusé de quitter le palais de Carthage pour Dar
Al Hana à Sfax qu’on lui avait fixé. Le 9 novembre,
ayant accepté la résidence du Mornag, il s’y est rendu,
le 10 novembre, en hélicoptère, accompagné de Hamadi
Ghedira. Son fils et moi-même avons été autorisés le
12 novembre à lui rendre visite. J’étais donc la troisième

49
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

personne, après Hamadi Ghedira et son fils, à l’avoir


vu après sa destitution.

L’autorisation qui m’était attribuée se limitait à


deux visites par semaine, de 17 à 23 heures. Elle a été
maintenue jusqu’au 15 février 1988. Ce jour-là, je
trouvais Bourguiba furieux et irrité par la campagne
mensongère largement diffusée, même dans les journaux
étrangers. Il me demanda d’aller voir les ambassadeurs
de France, d’Angleterre et des USA et de dénoncer
ces mensonges. Lui ayant déclaré que j’effectuerai
cette mission, je fus, le 17 octobre, démis de mes
fonctions à l’Institut Pasteur et interdit de visite. De
son côté, Bourguiba fut privé de toute visite en dehors
de celle de sa famille directe.

C’est à partir de cette date qu’il adressa, d’une part,


des lettres à Ben Ali lui demandant de bénéficier de
certaines libertés et, d’autre part, une requête au
procureur de la République lui demandant à être jugé
pour répondre de ses actes. Son isolement s’est poursuivi
même après le 23 octobre 1988, date à laquelle Ben
Ali l’a autorisé à rejoindre Monastir. Il a fallu attendre
la visite de Ben Ali aux États-Unis et probablement
l’intervention du président Bush père pour voir sa
captivité s’adoucir. À partir de 1990, certaines personnes
ont été autorisées à lui rendre visite, parmi lesquelles
Bahi Ladgham, Hassen Ben Abdelaziz, Mohamed
Sayah, Ahmed Kallala et moi-même. Beaucoup de
demandes restaient cependant lettre morte. Cette

50
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

séquestration indigne allait durer jusqu’à son décès


en 2000.

Le comportement sadique de Ben Ali, à l’occasion


des funérailles du Père de la Nation, a suscité l’amertume
des Tunisiens qui ont été empêchés de lui rendre un
dernier hommage. Il a également suscité des commentaires
dans les médias étrangers. Libération écrivait : «Le
régime de Ben Ali a tout fait pour escamoter les obsèques
de son prédécesseur». Ailleurs, ce même quotidien déclarait:
«En enterrant le Combattant suprême presque en catimini,
Ben Ali n’a fait que souligner l’attachement du peuple tunisien
à son ancien leader» .
A.C.
Médecin personnel de Bourguiba

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BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

Bourguiba, un homme
de grande culture

n Par Mohamed Larbi Bouguerra

En cet anniversaire de sa disparition, nombreux sont les Tunisiens


qui se rappellent l’extraordinaire journée du 1er juin 1955 avec
émotion et nostalgie. Le peuple était alors uni, tel un roc. Cette
journée historique — au sens le plus complet du terme — vit le
retour triomphal de Bourguiba quand pratiquement tout le pays
se retrouva à Tunis.

Comme les Tunisiens se souviennent de ses


fameux (et souvent délicieux) discours, de sa
phénoménale mémoire lorsqu’il déclamait «La mort
du loup» d’Alfred de Vigny ou des passages entiers
d’Hernani de Victor Hugo. J’ai personnellement
très peu approché le Zaïm même si, à Bizerte, feu
mon père avait toujours de ses nouvelles par le
canal de son ami le leader Habib Bougatfa et de la

52
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

53
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

presse du Destour : Al Horriya, Mission… Il n’en demeure


pas moins que sa visite, le 15 janvier 1952, est gravée
dans la mémoire de tous les Bizertins… Comme, bien
entendu, la guerre de juillet 1961 contre le colonialisme
et ses bases militaires, guerre qui a fait tant de victimes
dans cette ville pourtant toujours au premier rang dans
les combats pour l’indépendance, sous la houlette de
Bouchoucha, de Bougatfa, de Ben Saber, de Nouri et de
tant d’autres.

Maître de conférences à l’Université, j’ai été nommé en


1973 professeur. Ce qui m’a valu une invitation à rencontrer
le Président à Carthage. Il suivait en effet de près les premiers
pas de l’Université récemment installée au Campus. J’ai été
frappé par sa petite taille. Je l’imaginais bien plus grand.
Affable et d’accès facile, Bourguiba me demanda dans quelle
spécialité j’avais obtenu, en 1967, mon doctorat. «Electrochimie
organique, M. le Président», répondis-je.

Il partit alors d’un grand éclat de rire et me dit: «Savez-


vous comment s’appelait mon professeur de chimie organique
à Sadiki?». Sur ma réponse négative, il dit, toujours en
riant : «M. Doubledent!». Puis, me prenant par le bras, il
me demanda le plus sérieusement du monde: «Si Larbi,
dites-moi, le carbone est-il toujours tétravalent ?». J’ai été
réellement éberlué. Voilà un homme qui a obtenu le
diplôme du Collège Sadiki(*) et le baccalauréat
vraisemblablement au début des années 1920, qui a étudié
par la suite à Paris le droit et fréquenté, rue Saint Guillaume,
l’Ecole des Sciences Politiques. Un demi-siècle plus tard,

54
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

il est capable de se souvenir du programme de chimie


organique de la Terminale! Par cette question, non
seulement il montrait une mémoire phénoménale mais
révélait en même temps l’«honnête homme» comme
aurait dit Montaigne.

Il faisait ainsi état d’une compréhension claire de


l’évolution de la science et des théories scientifiques pour
lesquelles rien n’est parole d’évangile et où nulle autorité
n’est acceptée pour l’éternité, fût-elle celle de Van’t Hoff
et Lebel, les pères, en 1874, de la tétravalence du carbone.

Je ne pus m’empêcher d’admirer cet homme… qui,


pourtant, m’a fait souffrir — ainsi que ma famille et de
nombreux camarades de lutte — quand en 1962, j’ai été
élu secrétaire général de la corporation des étudiants
tunisiens de l’Uget à Paris — la plus importante en
nombre d’étudiants hors Tunis — corporation qui avait
le tort énorme de ne comprendre aucun délégué étudiant
destourien. Elle fut promptement dissoute et ses membres
exclus de l’Uget sous le fallacieux prétexte d’un
télégramme envoyé au Chef de l’Etat au sujet du complot.
Nous, les étudiants tunisiens à Paris, avions eu, en
effet, le tort — aux yeux du pouvoir — de condamner
sans ambages et fort clairement, dans cette missive rédigée
suite à une AG, le complot de 1962. Mais, dans le même
temps, nous demandions le respect de la Constitution
quant à la séparation des pouvoirs, appelions en outre
le gouvernement à procéder à un examen de conscience
et à tirer les leçons de ce coup de tonnerre. Bourguiba

55
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

et les dirigeants de l’Uget à Tunis ne pouvaient admettre


une telle liberté de ton et un tel rappel à l’ordre.

L’autoritarisme du pouvoir s’exprimait une fois de


plus, cinq ans après l’Indépendance. Déjà, le périodique
de gauche Tribune du progrès était suspendu, L’Action
(quotidien du Néo-Destour) et Abdelaziz Laroui se
déchaînaient contre les étudiants….

Quoi qu’il en soit, Bourguiba, décédé le 6 avril 2000,


ne méritait ni cet odieux enfermement ni cet indigne
enterrement, lui qui aurait aimé déclamer face aux Ben
Ali, aux Trabelsi, à leurs comparses cette tirade de «Ruy
Blas» de Victor Hugo :

Ô ministres intègres !
Conseillers vertueux ! Voilà votre façon
De servir, serviteurs qui pillez la maison !
Donc vous n’avez pas honte et vous choisissez l’heure,
L’heure sombre où l’Espagne agonisante pleure !
Donc vous n’avez ici pas d’autres intérêts
Que remplir votre poche et vous enfuir après !
Soyez flétris, devant votre pays qui tombe,
Fossoyeurs qui venez le voler dans sa tombe !
M.L.B.

(*) Etonnamment, certains billets de 20 dinars portent la mention « Ecole


Sadiki », traduction littérale de « médersa » ?! Regrettable !

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BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

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BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

Le périple de Bourguiba au
Machrek comme je l’ai vécu

n Par Saïda Ghariani Maherzi(*)

Dès le départ, nous savions que le périple ne serait pas serein et que
la rencontre entre les deux géants de la politique ne serait pas facile.
L’un avait inventé l’arabisme pour dominer son monde, alors que
Bourguiba, son monde à lui se résumait en sa Tunisie, qu’il défendait
bec et ongles contre l’hégémonie de son adversaire.

Des mois durant, on a assisté à une campagne


ignominieuse de calomnies orchestrée par les médias
égyptiens contre le chef de l’Etat, sur laquelle s’étaient
greffées des tentatives d’assassinat. Elle ne cessa qu’à
la veille de la visite. Bourguiba avait décidé d’exposer
lui-même sa vision politique et son message de vérité
aux plus hauts responsables d’une dizaine de pays du
Moyen-Orient et d’Europe. Ce fut un voyage riche en
événements positifs qui sont entrés dans l’histoire. Je
souhaiterais y joindre une embellie et mettre en exergue

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BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

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BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

les faits inattendus et les impondérables peu connus,


inhérents à la personnalité et au charisme de Bourguiba.

L’accueil au Caire, en ce 16 février 1965, fut très chaleureux.


Les égards envers nous extrêmes… mais nous étions sur nos
gardes. On avait bien raison. Dans une interview qu’il avait
accordée à une revue française Réalités, Nasser déclarait qu’on
ne pouvait ignorer les résolutions de l’ONU et qu’il fallait en
tenir compte. Prenant connaissance de ce texte, Bourguiba,
découvrant que les idées du Raïs rejoignaient les siennes,
l’interrogea: «Au cas où j’exposerais mon opinion à ce sujet, votre
campagne médiatique contre moi reprendra-t-elle ? Pour toute réponse,
Nasser partit d’un éclat de rire retentissant». Les appréhensions de
Bourguiba étaient fondées…. Le président n’avait qu’effleurer
le sujet, mais une autre affaire allait assombrir la fin de la visite:
la RFA a décidé d’établir des relations diplomatiques avec Israël
et de lui fournir une aide financière à titre de dédommagements
de guerre. La réaction égyptienne ne s’est pas fait attendre.
Nasser rompt ses relations avec Bonn et appelle les autres pays
arabes à suivre son exemple. Bourguiba s’y refuse, «l’Allemagne
n’en mourra pas».

Le 22 février, alors que l’avion présidentiel mettait le


cap sur Djeddah, 2 Mig de l’armée égyptienne censés nous
servir d’escorte d’honneur se sont trop rapprochés de notre
avion, provoquant inquiétude et désarroi chez les passagers.
Seul Bourguiba gardait son calme et a tenu à nous rassurer:
«Le Roi Fayçal nous protège, il les a prévenus !». Une longue
et fraternelle amitié liait les deux hommes, bien antérieure
à l’indépendance. Fayçal était ministre des Affaires étrangères

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BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

et Bourguiba, un homme seul, en exil, un combattant acharné


pour la liberté de son pays, fut reçu avec beaucoup de respect
et de considération. Fayçal a tenu à recevoir, en personne,
le président à l’aéroport, ce qui constituait une entorse au
protocole saoudien.

Notre visite en Arabie Saoudite a été marquée par deux


gestes importants : d’abord, face à la Kaaba, le président
ordonna que les femmes prient à sa droite et non à l’arrière-
plan, sous les yeux médusés de la garde royale ! Deux jours
plus tard à Médine, sous les yeux ahuris des gardes saoudiens
et des fidèles, des femmes de toutes origines ont pu accéder
au sanctuaire qui abrite le tombeau du Prophète aux côtés
de Bourguiba et des membres de la délégation. Frôler le
tombeau, prier sur ses reliques furent les moments forts,
les plus intenses avec la visite de la Kaaba.

Amman, 27 février. Je n’évoquerai pas le discours historique


de Jéricho mais les sentiments de révolte et de pitié qui
n’ont cessé de nous habiter durant ce séjour en Jordanie.
Le président avait toujours exprimé ses regrets que la lutte
pour l’indépendance de la Tunisie n’ait pu être associée à
la délivrance du peuple palestinien. Il avait exprimé le
souhait de visiter les camps de réfugiés palestiniens dans
ce pays…Les années n’ont pu adoucir les souvenirs pénibles
de la neksa. Je ne suis pas près d’oublier ces appels déchirants
sollicitant l’aide de Bourguiba. «Tu as sauvé ton pays, délivre-
nous, ya zaïm». Mêlés les uns aux autres, nous n’étions plus
qu’un peuple, une mémoire, un seul cœur, et un Bourguiba
en larmes. Le message de Jéricho s’était répandu comme

61
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

une traînée de poudre non seulement dans le monde arabe,


mais sur toute la planète. Pendant des mois, ce discours fera
la Une de la presse internationale, éclipsant tous les autres
sujets de politique étrangère.

Beyrouth, 7 mars. Pour le président, c’est une occasion


pour renouer les liens qu’il avait tissés avec les hommes
qui l’avaient soutenu et encouragé durant son exil. Mais
l’accueil exceptionnel que le Liban avait réservé au président
fut entaché d’une tentative de meurtre, en plein centre
de Beyrouth. L’individu, arme au poing, fut arrêté de
justesse. Seul Le Monde avait réservé quelques lignes à
l’incident. L’Irak et la Syrie, qui devaient recevoir le
président, se récusèrent, alléguant de leur incapacité à
assurer sa sécurité. L’Egypte s’empare du prétexte que
lui offre le discours de Jéricho pour déclencher une nouvelle
guerre des ondes. Les appels au meurtre contre le «traître»
Bourguiba étaient quotidiens. Au Koweït, nous échappons
de justesse à un lynchage n’était l’affection profonde qui
liait le président à l’Emir Sabah Salem Sabah, un ami des
jours difficiles.

En Iran, ce fut le rendez-vous avec l’histoire de ce grand


pays des sciences et de la culture, l’empire perse dans sa
diversité. Cyrus et Darius nous saluèrent de leur sceptre
d’or, Khawarezmi pointa son zéro, et Hafiz nous offrit une
rose de son jardin paradisiaque. La Turquie fut l’occasion
de rendre hommage à la mémoire de Kemal Atatürk, bien
que Bourguiba ne se soit pas privé d’émettre quelques critiques

62
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

sur son rejet de la civilisation arabo-musulmane. Evoquant


la décadence des musulmans et de la religion, il devait déclarer:
«La faute en incombe aux musulmans et non à l’Islam, à ceux qui
ont figé les croyances. Or l’Islam vaut par ses hommes». En Yougoslavie,
le Maréchal Tito a réservé un accueil grandiose au Combattant
suprême. Les deux hommes, qui avaient eu un même parcours,
s’admiraient réciproquement. Dernière étape : Athènes.
L’émotion de fouler cette terre célèbre depuis des millénaires.
Bourguiba nous semblait aller à la rencontre de toutes les
figures éminentes qui ont marqué sa brillante civilisation.
Diogène criant ses vérités du fond de son tonneau, Périclès
parcourant les rues de son pas martial. Ainsi prit fin, le 9 avril,
ce voyage surréaliste, riche en événements, en rebondissements,
en traîtrise et en amitié. Il fit un grand bruit à l’époque, et ses
échos perdurent jusqu’à aujourd’hui. Ce fut la victoire de la
sagesse et du courage émanant d’un grand visionnaire. Son
message rejoint celui des grands hommes qui ont tissé l’histoire
du monde, y laissant une trace indélébile.

Quelques années plus tard, alors que nous foulions le


territoire égyptien et passant devant le siège de la radio,
une multitude de souvenirs surgissent : la visite de Bourguiba,
ses conseils prémonitoires à Nasser : «Ne vous laissez pas
griser», «La guerre contre Israël doit être minutieusement préparée»;
les fanfaronnades de Nasser : «S’ils veulent la guerre, ils sont
les bienvenus», puis la voix du Raïs cassée par l’émotion,
reconnaissant la défaite de l’Egypte.
S.G.M.
(*) Journaliste, ex-directrice des programmes politico-socio-culturels à l’ex-RTT

63
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

Il y a 50 ans, le discours qui


a failli changer le cours de
l’histoire au Proche-Orient

n Par Hédi Béhi

Il y a 50 ans, Bourguiba entamait un périple historique et à maints


égards inimaginable aujourd’hui, par sa durée (8 semaines), le nombre
de pays visités (Egypte, Arabie Saoudite, Jordanie, Koweït, Liban,
Iran, Turquie, Grèce et Yougoslavie) et celui des personnalités tunisiennes
qui accompagnaient le président (une soixantaine).

Un épisode méconnu de notre histoire dont on a retenu


surtout le discours d’Ariha. Les jeunes générations que
le triste spectacle offert aujourd’hui par l’Assemblée des
représentants du Peuple et la classe politique d’une manière
générale désespère ont tout intérêt à s’acquitter de ce
devoir de mémoire, car ce périple peu commun constitue
une page de leur histoire dont ils n’ont pas à rougir, bien
au contraire. En 1965, Bourguiba avait 62 ans. Il avait
mené à bien le processus de décolonisation dans son pays.

64
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

65
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

L’autonomie interne, l’indépendance, la proclamation de


la République, l’évacuation militaire puis agricole. Après
le putsch manqué de décembre 1962, il a certes réduit au
silence l’opposition, «concentré entre ses mains autant sinon
davantage de pouvoirs que le Bey et la résidence générale réunis
n’en avaient», mais il a transfiguré son pays, consacré le
tiers du budget de l’Etat à l’enseignement, accordé leurs
droits aux femmes et mis le pays sur les rails du progrès.
Grâce à lui, notre pays jouit d’un prestige immense.

Léopold Sédar Senghor, le président-poète du Sénégal


a reconnu lors de l’une de ses visites en Tunisie qu’il
qualifiait de «pélérinage aux sources de l’africanité» : «Quand
un ministre vient me demander conseil à propos d’une question
épineuse, je lui reponds : voyez si les Tunisiens ont eu le même
problème et inspirez-vous de leur démarche». Neuf ans après
l’indépendance, Bourguiba commence à se sentir à l’étroit
dans sa petite Tunisie et pense que le temps est venu de
faire profiter les peuples arabes de ses conseils et de son
expérience. Le 16 février 1965, il s’envole vers ce Machrek
compliqué dont il n’avait jamais apprécié l’impulsivité
des dirigeants. N’avait-il pas reproché à plusieurs reprises
aux Arabes «leur propension à fuir devant les faits réels»,
d’où «le profond et large abîme entre ce qu’ils souhaitent et la
réalité dans laquelle ils vivent».

«L’Allemagne n’en mourra pas»

Première étape : Le Caire, cœur battant du monde


arabe, qui l’avait si mal reçu au lendemain de la Seconde

66
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

Guerre mondiale. Il faut dire que les rapports avec


l’Egypte depuis l’indépendance n’ont jamais été un
long fleuve tranquille. Nasser avait pris le parti de
Salah Ben Youssef dans son conflit avec Bourguiba.
Mais après les évènements de Bizerte, en 1961, les
relations entre les deux pays se sont nettement améliorées,
si bien que le président égyptien fut invité aux festivités
marquant l’évacuation de la base en 1963. Deux ans
plus tard, c’est au tour de Bourguiba de se rendre au
Caire. L’accueil est chaleureux, enthousiaste même.
On lui déroule le tapis rouge. Nasser ne le quittera
pas d’une semelle : il accompagne son hôte à l’université
du Caire où il est fait docteur honoris causa, lui rend
visite à l’ambassade de Tunisie au Caire, ce qu’il n’avait
jamais fait avec un président étranger avant de coprésider
avec lui un meeting à Assouan. La veille, on apprend
que l’Allemagne fédérale a reconnu Israël et lui a livré
des armes ainsi qu’une aide financière consistante. Le
discours de Nasser est entièrement consacré à cette
affaire.

Devant une foule hystérique, il annonce, en représailles,


la rupture des relations diplomatiques avec Bonn, appelle
les pays arabes à suivre son exemple et dénonce la
duplicité de l’Allemagne et sa pusillanimité face aux
Israéliens, avant de donner la parole à son hôte dans
l’espoir qu’il enchaînerait sur le même registre. C’était
mal connaître Bourguiba. Il a toujours pensé qu’«un
dirigeant ne devait jamais suivre son peuple, mais le précéder».
Il l’avait prouvé par le passé en appelant les Tunisiens,

67
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

pourtant favorables aux forces de l’axe, à appuyer les


Alliés pendant la Seconde Guerre mondiale, puis à se
contenter de l’autonomie interne pour ensuite réclamer
l’indépendance. De tous les leaders de ce qu’on appelait
alors le tiers-monde, il est le seul à n’avoir pas fait «le
pèlerinage» à Moscou, ni à sacrifier à l’anti-américanisme
ambiant, pressentant une fin sans gloire d’un système
qui portait en lui les germes de sa propre destruction.
Dans un silence de mort, il s’attachera à faire voler en
éclats l’argumentaire de son hôte : «Il faut comprendre
l’Allemagne, a-t-il déclaré en substance. Elle nourrit un
complexe de culpabilité vis-à-vis des juifs. Elle est soumise
à de très fortes pressions de la part des Etats-Unis et des
autres pays occidentaux. Pourquoi chercher à tout prix à
l’humilier. Quant aux relations diplomatiques, il y a une
centaine de pays qui ont reconnu et entretiennent des relations
avec Israël, allons-nous rompre avec eux. «De toutes les façons,
concluait-il, l’Allemagne n’en mourra pas».

Quelques heures plus tard, il s’envole pour Jeddah.


Mais les foules égyptiennes n’ont pas attendu son
départ pour mettre à sac l’ambassade de Tunisie au
Caire ainsi que la résidence de l’ambassadeur, Mohamed
Badra. Le quotidien Akhbar El Youm titre «Bouclez-la,
Bourguiba», alors que le propagandiste en chef du
régime, Ahmed Saïd, abreuve d’insultes Bourguiba, le
traitant de «fou dangereux», de «super espion» de «judas»,
sur les ondes de la radio Sawt El Arab, une station
dont on a peine à imaginer aujourd’hui l’influence
(néfaste) qu’elle a exercée sur « les masses arabes »

68
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

dans les années 50 et 60. Même le grand Heykal se


joint à la curée : «Soit il est fou, soit il a partie liée avec
l’Amérique». La lune de miel entre Tunis et Le Caire
aura été de courte durée. A peine quatre ans. Et c’est
de nouveau la guerre des ondes, les campagnes de
presse et la rupture des relations diplomatiques.

Bourguiba, un empêcheur de penser en rond

Si l’étape saoudienne s’est déroulée sans histoires,


celle de Jordanie est très mouvementée. Visitant un
camp de réfugiés à Jéricho (Ariha), le 3 mars 1965, il
découvre «un spectacle indescriptible» qui lui fait prendre
conscience des responsabilités que les pays arabes
n’avaient cessé d’assumer depuis la «nekba. Au sommet
de son art, «le Combattant suprême» improvise un
discours d’une cinquantaine de minutes qui met le
monde arabe sens dessus-dessous. On ne compte plus
les tentatives d’attenter à sa vie. Bagdad et Damas
refusent de le recevoir parce qu’ils ne pouvaient pas
assurer sa sécurité.

Qu’a dit Bourguiba de si grave pour mériter tout ce tollé ?

Il propose le retour à «la légalité onusienne», au plan


de partage de 1947-48, tout en mettant en garde son
auditoire contre les proclamations enflammées et
grandiloquentes. «S’il apparaît que nos forces ne sont pas
suffisantes pour anéantir l’ennemi ou le bouter hors de nos
terres, nous n’avons aucun intérêt à l’ignorer, ou à le cacher»,

69
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

ajoute-t-il. «Il faut le proclamer haut. Force nous est


alors de recourir, en même temps que se poursuit la
lutte, aux moyens qui nous permettent de renforcer notre
potentiel et de nous rapprocher de notre objectif par
étapes successives. La guerre est faite de ruse et de
finesse. L’art de la guerre s’appuie sur 1’intelligence,
il implique une stratégie, la mise en œuvre d’un processus
méticuleusement réglé».

«Peu importe que la voie menant à l’objectif soit


directe ou tortueuse. Le responsable de la bataille doit
s’assurer du meilleur itinéraire conduisant au but.
Parfois, l’exigence de la lutte impose contours et
détours.«Il est vrai que l’esprit s’accommode plus aisément
de la ligne droite. Mais lorsque le leader s’aperçoit que cette
ligne ne mène pas au but, il doit prendre un détour. Les
militants à courte vue pourraient penser qu’il a abandonné
la poursuite de 1’objectif.

Il lui revient alors de leur expliquer que ce détour est


destiné à éviter l’obstacle que ses moyens réduits ne pouvaient
lui permettre d’aborder de front. Une fois l’obstacle contourné,
la marche reprend sur la grande route qui mène à la victoire».
«Plus d’un leader arabe s’est trouvé dans l’impossibilité
d’agir de cette manière. Pourtant, notre défaite et l’arrêt de
nos troupes aux frontières de la Palestine prouvent la déficience
de notre commandement. L’impuissance des armées à arracher
la victoire malgré l’enthousiasme des combattants était due
à ce que les conditions de succès n’étaient pas réunies».

70
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

Israël, une Sparte des temps modernes

Bourguiba est tout entier dans ces propos : gradualisme,


réalisme, courage et clairvoyance. L’étape de Beyrouth lui
permet de préciser sa pensée lors d’une conférence de presse
mouvementée : «Les réfugiés sont entretenus à la fois dans des
espérances chimériques et des haines stériles. Si je suis mal à l’aise
dans la haine, ce n’est pas seulement parce que je méprise ce sentiment,
mais parce que chez les Arabes, il empêche toute action lucide. C’est
un alibi à l’inaction. On crie, on injurie, on lance des imprécations
et on a ensuite l’impression de s’être délivré d’avoir accompli sa
tâche». Il parle de pragmatisme, de réalisme. Un journaliste
l’apostrophe : «Le réalisme consiste à tenir compte du fanatisme
des foules». C’était aussi la position de la plupart des dirigeants
arabes de l’époque : «Je suis votre votre chef, donc je vous suis».
La politique consiste à suivre la foule : vox populi, vox dei. Le
peuple a toujours raison.

Tenus aujourd’hui, les propos de Bourguiba auraient


été l’évidence même. En 1965, c’est un pavé dans la mare
des certitudes. Bourguiba est ici parfaitement dans le rôle
qui a toujours été le sien : un agitateur d’idées, un empêcheur
de penser en rond, n’hésitant pas à prendre son auditoire
à rebrousse poil , à fâcher, à désespérer même. Il a bien
saisi la psychologie des foules arabes. Elles aiment les
gens qui les font rêver, non ceux qui les font réfléchir.
C’est la civilisation du verbe, le verbe qui tient lieu d’alibi
à l’inaction, pour reprendre son expression. C’est cette
mentalité qu’il a cherché à combattre au cours de son

71
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

périple. Son objectif étant de provoquer un sursaut chez


des Palestiniens dorlotés par des années de promesses
jamais tenues.

Ce périple aurait pu marquer un tournant dans le


conflit arabo-israélien. Mais Israël qui faisait figure de
victime s’est révélé sous son vrai jour : un pays belliqueux,
une sorte de Sparte des temps modernes. Après un temps
de latence, les dirigeants israéliens minimisent la portée
du discours de Bourguiba, expriment leurs doutes sur
sa sincérité. Mais Abba Eban, son ministre des affaires
étrangères, finira par jeter le masque : «Mettre en œuvre
les résolutions de 47-48 reviendrait à essayer de reconstituer
un œuf dont on a fait une omelette il y a 18 ans». C’est un
non catégorique aux propositions de Bourguiba. Mis en
danger de paix, Israël s’en sort sans trop de dégâts. Il
sera sauvé par les Arabes par leur refus des propositions
qu’ils n’ont même pas pris la peine d’examiner, alors que
le monde s’est montré plus réceptif à ses vues (en deux
mois, Bourguiba aura accordé quarante interviews aux
journaux occidentaux). Un journaliste israélien commente:
«Une fois de plus Israël a été tiré d’une situation délicate grâce
au manque de finesse politique des Arabes».

Ah, si on avait écouté Bourguiba !

«Ah, si on avait suivi Bourguiba, s’est écrié un jour


Loti Kaddoumi, compagnon de lutte de Yasser Arafat,
on aurait sans doute fait l’économie de tant de guerres et de
malheurs». Mais l’histoire ne se fait pas avec des «si».

72
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

Curieusement, 50 ans après, aucune étude sérieuse sur


ce pan de notre histoire n’a encore vu le jour en Tunisie.
Seul un journaliste... israélien, Samuel Merlin lui a
consacré un livre de 500 pages, aujourd’hui épuisé(*).

En quittant la Cisjordanie, Bourguiba avait averti


les Palestiniens : si vous continez dans cette voie, vous
en serez dans vingt ans au même point. Il était trop
optimiste. Cinquante ans et deux guerres meurtrières
après, les Arabes en sont à revendiquer non plus le
retour aux frontières de 47, de 67 ou de 73, mais celles
des accords d’Oslo en 93, sans grand espoir d’être
entendus.
(*) Samuel Merlin, Guerre et paix au Moyen-Orient, édition Denoël Paris
1969
H.B.

73
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

Pour un inventaire
dépassionné du legs
bourguibien

n Par Hédi Béhi

Le 13e anniversaire du décès de Bourguiba a donné lieu à des effusions


qu’on n’avait pas connues depuis belle lurette. Avec le temps, les
vieilles rancunes se sont estompées pour laisser la place au mythe.
Dans une belle unanimité, les hommes politiques, y compris ses plus
farouches contempteurs, se sont répandus en louanges sur le premier
président de la République Tunisienne.

C’est le cas de Moncef Marzouki qui parle de «Père


de la nation», alors que des dirigeants nahdhaouis lui
reconnaissent des qualités de «grand homme d’Etat».
Pourtant l’occasion était propice pour procéder à un
inventaire dépassionné du legs bourguibien, sans tomber
dans l’hagiographie, ni dans le dénigrement comme
on le fait si souvent. Mis à part les islamistes, tout le
monde reconnaît à Bourguiba des qualités de grand

74
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

75
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

homme d’Etat. Ne compte-t-il pas à son actif de très


belles réalisations : le Code du statut personnel qui a
libéré la moitié de la population jusque-là marginalisée;
la démocratisation de l’enseignement qui a favorisé
l’ascension sociale; le planning familial qui nous a fait
éviter, en l’espace d’une génération, une dizaine de
millions de bouches à nourrir, l’éradication des endémies:
variole, trachome, paludisme, poliomyélite, en permettant
à des millions de Tunisiens l’accès gratuit aux soins
de santé de base.

Mais son bilan, aussi brillant soit-il, laissera un


goût d’inachevé. Pourquoi cet homme d’exception,
dont l’esprit s’est formé au contact des écrits des
philosophes des Lumières (Montesquieu, Diderot,
Rousseau, Voltaire) s’était-il toujours refusé à «injecter»
la démocratie, même à doses homéopathiques, comme
le lui proposait le célèbre juriste français Maurice
Duverger ? Bourguiba aimait à dire que la démocratie
ne se décrétait pas mais se méritait. Sous son long
règne, les Tunisiens ont eu droit à l’instruction, à la
santé, à la mobilité sociale, mais jamais à la démocratie
tout simplement parce qu’il pensait, sincèrement, qu’ils
ne la méritaient pas.

Les grands hommes d’Etat ont ceci de commun


qu’ils ne tiennent pas en haute estime leurs peuples.
De Gaulle qualifiait les Français de veaux. Plus méprisante
était l’attitude de Bourguiba envers les Tunisiens. Voici

76
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

ce qu’il déclarait à Jean Lacouture, le 21 mars 1969 :


«Des siècles de décadence, de misère, engendrant le nomadisme,
avaient effrité les villages, les hommes, en faisant ce qu’un
publiciste français appelait une poussière d’individus. C’est
cette poussière d’individus que j’ai commencé à réunir, en
lui parlant son propre langage»(*). De Gaulle était démocrate,
même après son retour aux affaires en 1958 avec l’appui
de l’armée française d’Algérie et des pieds noirs.
Bourguiba ne l’a jamais été. Pourtant, deux grandes
occasions s’étaient offertes à lui : d’abord, au lendemain
de l’échec de l’expérience des coopératives en 1969-70
lorsqu’il a lancé la consultation nationale. Un grand
défouloir qu’il a dû interrompre, lorsqu’on a commencé
à critiquer le monopole du PSD. Ensuite, après
l’instauration du multipartisme, en 1980-81. L’expérience
s’est terminée en queue de poisson avec des élections
truquées, comme elles ne l’ont jamais été. Sa volonté
irrépressible d’humilier Ahmed Mestiri avait pris le
pas sur la nécessité de répondre aux aspirations de
son peuple à la démocratie.

Cette tradition totalitaire s’est perpétuée pendant


les trente premières années de l’indépendance, puis
poussée sous Ben Ali jusqu’à ses ultimes conséquences,
en parfait décalage avec le niveau social et culturel
atteint par les Tunisiens. Il aurait fallu que Bourguiba
soit plus à l’écoute de son peuple.
H.B.
(*) Jean Lacouture, «4 hommes et leurs peuples», pp.187 le Seuil, 1969

77
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

Mériem Bourguiba Laouiti


Bourguiba construisait un Etat
républicain et non une
dynastie
Née aux États-Unis, son père, Habib Bourguiba Jr, était alors ambassadeur
de Tunisie à Washington du temps de John F. Kennedy. Anglaise
«d’adoption» et de formation universitaire, ayant vécu 30 ans à
Londres, également Française de sang par ses deux grands-mères,
mais profondément Tunisienne, de souche, de culture, de tempérament
et d’engagement, Mériem Bourguiba, l’unique petite-fille de Habib
Bourguiba, et aussi le seul des Bourguiba à s’engager depuis la
révolution dans l’action politique, est sans doute un témoin privilégié
de toute une époque.

Y compris la révolution qu’elle a vécue dès les premières


heures et qu’elle continue à vivre en première ligne.
Toujours murée dans sa discrétion naturelle, ne se pliant
que rarement aux demandes d’interview, elle a accepté,

78
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

79
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

cette fois, de s’épancher à Leaders. Son récit est poignant.


Il nous fait découvrir une réalité que beaucoup ignorent.
En fait, Habib Bourguiba Jr, son épouse et leurs enfants
n’avaient pas avec Habib Bourguiba père les rapports
d’intimité et de proximité qu’on peut imaginer. Du temps
où il était à Carthage, ils n’y allaient que lors de cérémonies
officielles, parmi les invités. En captivité à Monastir, il
n’était accessible que parcimonieusement et surtout les
dernières années de sa vie. Pour Mériem, Bourguiba
n’était pas son papy, mais Monsieur le Président.

Dérangée par les premiers signes de dérives qui


ont commencé avec la présidence à vie, Mériem avait
choisi, à 17 ans, de partir pour Londres poursuivre ses
études mais aussi prendre ses distances vis-à-vis de
ce qu’elle ne pouvait accepter: le 7 novembre 1987 la
confirmera dans ses convictions. Son «émigration»,
depuis 1980, se prolongera jusqu’à la veille de la
révolution. Longtemps «détunisifiée» comme beaucoup
de Tunisiens qui ont vu leur identité usurpée et leur
pays dévoyé, elle revendique le 14 janvier sa citoyenneté
à part entière, encore plus que jamais. En participant
immédiatement à la fondation d’Afek Tounès (qui
fusionnera avec le PDP entre autres, dans Al Joumhouri),
se portant candidate à Monastir aux élections du 23
octobre (manquant de quelques dizaines de voix seulement
son siège au Bardo), et s’investissant dans l’action
politique, elle accomplit son devoir d’humble néo-
citoyenne. Sans aucune autre ambition, encore moins
se prévaloir de l’héritage politique ou historique de

80
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

son illustre grand-père Habib Bourguiba. «Bien que


source de fierté personnelle et familiale, l’œuvre, la pensée,
le combat et tout ce qui concerne Bourguiba, l’homme public,
dit-elle à Leaders, c’est l’affaire des spécialistes et non de
la famille. A eux de s’en charger. En revanche, la famille
reste vigilante et enregistre les régulières attaques diffamatoires
et de désinformation le concernant».

Entre ses activités associatives (diverses ONG sociales)


et militantes (bureau politique et groupes d’Al Joumhouri)
et ses engagements familiaux, Mériem s’arrange pour
s’occuper de son jardin où elle cultive différentes plantes,
fleurs et … céréales. Chose inhabituelle dans la zone,
elle a en effet semé du blé Mahmoudi (qui fit de Carthage
le grenier de Rome) et se sert de sa récolte pour faire
pain, couscous et autres mhammes, comme au bon vieux
temps. Décidément, elle ne cesse d’étonner. Interview.

Quels sont vos premiers souvenirs avec Bourguiba ?

En fouillant dans ma mémoire, je ne retrouve pas


de premiers souvenirs avec Bourguiba, plutôt des scènes
qui reviennent de temps à autre. Il faut dire que nous
n’entretenions pas avec lui une vie familiale intime et
assidue et nous n’allions pas le voir spontanément au
palais de Carthage. C’était surtout les jours d’Aïd que
nous y allions, parmi la cour. Mais, comme on allait tous
les dimanches déjeuner chez ma grand-mère Moufida,
on avait plus de chance de le rencontrer dans un contexte
plus intime, même s’il restait assez distant. Il vivait le

81
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

pays. Physiquement, il était avec nous, mais souvent son


esprit était ailleurs. Il n’était présent que pour Moufida
avec qui il avait de vraies conversations, et qu’il écoutait
avec respect et attention. Pour moi, il n’était pas Baba
Azizi, mais Monsieur le Président. Il laissait cependant
toujours en nous quelque chose de lui.

Etait-ce le cas aussi avec votre père?

Mon père, par contre, c’était mon Papa. Avec maman,


Neila Zouiten, ils ont formé un couple fusionnel, le rocher
de l’un pour l’autre. De sa maman Moufida, de son lointain
père et de son présent oncle Si Mahmoud, il avait hérité
de nobles valeurs, veillant toujours à la droiture, dans
l’abnégation totale. Je vous laisse imaginer l’enfance puis
la jeunesse qu’il a eues de fils de prisonnier baladé de
bagne en exil et de leader courant les meetings et parcourant
le pays, puis après l’indépendance de tout ce que vous
savez. Il reste la personne qui m’a le plus marquée dans
ma vie avec ma mère et mes deux grands-mères, le héros
de ma jeunesse et jusqu’à très tard dans ma vie pour qui
je n’ai pas seulement amour filial mais aussi respect,
admiration et fierté sans cesse renouvelés.

Revenons à Bourguiba…

Quand j’ai eu mon bac, Bourguiba m’a fait venir


pour me féliciter et m’offrir un petit cadeau. Le jour
de mes fiançailles avec Kais (le fils de son fidèle compagnon

82
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

Allala Laouiti), il était très heureux. Mais, nous n’avions


pas beaucoup de conversations avec lui. La politique,
c’était quelque chose de personnel et non une question
de famille. Bourguiba était en train de construire un
Etat républicain et non une dynastie. Quand j’entends
certains parler de la dictature de Bourguiba, je ris de
l’ignorance pathétique des uns et méprise la mesquinerie
vindicative des autres. Si dictature il y avait, ce serait
celle de son gouvernement. Le Premier ministre avait
tous les pouvoirs, le régime était celui de Bourguiba,
mais la gouvernance du Premier ministre. Beaucoup
de vérités demeurent encore cachées et il serait
grandement utile d’ouvrir aujourd’hui les archives de
l’Etat. Remettons tout à plat. Regardons la vérité en
face. La justice transitionnelle, nécessaire, impérative,
est faite pour ça.

Alors je suis la première à revendiquer haut et fort


qu’on ouvre tous les dossiers. Je suis sûre que nous
aurons les surprises qu’on nous a cachées et qu’on
nous cache encore… Il y a eu des dérives, surtout les
dernières années. Dommage que certains s’y soient
concentrés et n’aient retenu que cette dernière période
pour déformer tout ce qui l’avait précédée.

Comment s’est produite en vous la rupture?

A 11 ans, j’étais très gênée d’apprendre l’acceptation


par Bourguiba de la présidence à vie. C’était pour moi

83
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

une grave décision qui allait à l’encontre des valeurs


républicaines qu’on m’avait enseignées. Je l’ai gardé
pour moi, et pris le large dès mon Bac en poche. À 17
ans, fille, et qui plus est petite-fille de Bourguiba, je
ne pouvais pas lui faire de la résistance, ça n’avait pas
de sens. Alors autant aller poursuivre mes études à
l’étranger. Je pensais pouvoir tourner la page ; c’était
en fait un long chapitre de 30 ans. J’avais choisi Londres
pour y suivre des cours de danse. Puis, je me suis
inscrite à l’université SOAS (The School of Oriental
and African Studies), pour faire de l’arabe et, en option,
l’hébreu moderne. Après de premiers petits boulots,
comme tous les étudiants, j’ai pu obtenir un travail
intéressant dans des firmes financières américaines
installées à la City. Pendant sept ans, je me suis donnée
à fond à mon travail, parmi les golden boys et golden
girls. Quand je m’embarque, j’essaye d’être la meilleure
de moi-même.

Vous vous êtes mariée…

Oui, entre-temps, je m’étais liée à Kais, nos familles


se connaissaient de très longue date, puisque son père
Allala Laouiti était le compagnon de toujours. Nous
étions voisins à un moment et partagions les quelques
jours que nous passions l’été à Monastir. En vacances,
les enfants des deux familles, étudiants à l’étranger,
se retrouvaient tous ensemble. Kais poursuivait ses
études aux Etats-Unis, au Minnesota, et voulait s’installer

84
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

à New York. Je l’avais convaincu d’essayer Londres,


puis quand on s’est mariés en 1984, nous avons convenu
d’y rester 5 ans, établissant une sorte de plan quinquennal.
On a fini par boucler cinq plans, soit 25 ans, jalonnés
de la naissance de nos trois enfants. J’ai voulu alors
m’arrêter de travailler pour me consacrer à eux, toujours
par souci d’être la meilleure de moi-même, pour assurer
l’éducation de mes enfants, ordinaire ou «extra-ordinaire»
puisque mon aînée est trisomique 21. Plus tard, j’ai
repris les études et je suis devenue praticienne
d’homéopathie, fleurs de Bach, Reiki, méditation
transcendantale et yoga.

Comment avez-vous vécu la destitution de Bourguiba?

Ce qui s’est passé le 7 novembre 1987 me confirmait


dans ma décision de prendre mes distances par rapport
à la Tunisie et à tout ce qui s’y passait. Je me sentais
bien étrangère dans mon propre pays, et bien à l’aise
à Londres. Ce jour-là, un samedi et jour de repos, je
me préparais à partir le lendemain en mission à New
York, quand l’appel d’un ami de mon père me réveilla
tôt le matin. Ne soupçonnant rien dans ma voix, il
m’avait juste dit qu’il s’enquérait de mes nouvelles,
me demandant de reprendre contact plus tard dans
la matinée, si quelque chose n’allait pas. C’était suffisant
pour susciter ma curiosité, je me suis alors précipitée
sur les infos. C’était à la une, sur les radios et les télés.
Mon premier réflexe était d’appeler mon père. Sa

85
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

réponse résonne encore dans ma tête. Pour toute réponse,


il me dit : «Je ne suis plus fils du Président !», comme s’il
se délivrait d’un boulet qu’il avait assumé très
honorablement.

Vous avez continué à vous rendre auprès de Bourguiba à Monastir?

Tous les mardis et jeudis, mon père allait rendre


visite à Bourguiba, dans sa résidence surveillée, à
Monastir. J’en profitais pour l’y accompagner lors de
mes séjours à Tunis. C’était assez éprouvant de frustration.
Privé de téléphone et de correspondance, interdit de
visites, sauf pour les quelques proches et sur autorisation,
avec pour nous l’obligation de ne rien amener avec
nous et de ne rien sortir de chez lui, Bourguiba était
bel et bien en captivité et se sentait épié, ayant conscience
des micros incrustés pour l’écouter. On lui amenait
des journaux tunisiens, mais il s’en détournait, il lisait
par contre les hebdomadaires étrangers que lui amenait
mon père. De même qu’il refusait d’écouter la radio
ou de regarder la télé, officielles, se contentant de suivre
la deuxième chaîne française. D’ailleurs, un jour d’août
1991, et alors qu’il était en train de déjeuner, il apprit
par la télé que Boris Eltsine avait rétabli Mikhaïl
Gorbatchev au pouvoir. Doucement, il glissera: «Lui,
il a trouvé des hommes dans son pays!». De plus et tout
«sénile» qu’il avait été déclaré, sa réaction aux accords
d’Oslo était : «Trop peu, trop tard, et des extrémistes des
deux côtés»

86
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

Ne voulant pas comprendre les raisons de son


emprisonnement à Monastir, Bourguiba avait plusieurs
fois réclamé qu’on le traduise devant la justice, multipliant
ses lettres à Ben Ali et au procureur de la République
pour les mettre devant leurs responsabilités. En vain.
Exaspéré par leur silence, il s’était un jour emporté
devant mon frère Mahdi qui lui rendait visite, en disant:
«Mais pourquoi ils ne me jugent pas ? Je ne comprends
pas». Ironiquement, Mahdi lui dit : «Ils ont peur de toi».
Sans la moindre hésitation, Bourguiba répliqua
immédiatement : «Suis-je un âne pour répéter une erreur?».

Il n’était pas sans humour pourtant. Tous les 3 août,


il recevait de Ben Ali un bouquet de roses rouges du
nombre de ses années, accompagné d’une carte signée
«Votre fils, Zine Abidine Ben Ali». À la question de mon
père d’où venait le bouquet, il répondait : «De ton frère!»
C’était la blague annuelle !

Comment avez-vous vécu son décès ?

Lorsque Bourguiba avait amorcé son syndrome


de glissement, deux mois avant son décès, mes parents
avaient élu résidence à Monastir pour se tenir près
de lui. Pour ma part, je faisais la navette deux fois par
semaine et la famille se retrouvait le plus longtemps
possible à son chevet. On ne croyait pas lors de sa
mort qu’après la guerre de nerfs menée par les valets
de Ben Ali, on allait subir, pour ses funérailles,

87
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

l’humiliation du choix du chemin des parias pour le


cortège funèbre, et la mascarade de la retransmission
télévisée réduite au strict minimum, ce que le monde
entier a désapprouvé.

Après 30 ans d’exil, vous avez décidé de rentrer au pays…

L’année 2009 fut particulièrement éprouvante pour


moi. Mon mari décida de rentrer s’installer au pays.
Le suivre n’était pas facile à faire, tant il y avait des
dispositions à prendre à Londres et des préparatifs
nécessaires à Tunis. La plus rude épreuve fut la maladie
de mon père, puis son décès, en décembre de la même
année. J’ai fini par débarquer en octobre 2010, comme
si on avait pris rendez-vous avec ce qui allait se passer.
D’ailleurs, on sentait quelque chose dans l’air, sans
rien savoir au juste, et un sentiment profond nous
incitait à retourner, de peur de rater un tournant.

…Et ce fut la révolution !

Evidemment, vendredi 14 janvier, j’étais avec mon


mari sur l’avenue Bourguiba. De toutes nos énergies,
nous réclamions notre citoyenneté. Pendant longtemps,
je me sentais détunisifiée, comme beaucoup d’autres.
Mais, ce jour-là, à 48 ans, je suis redevenue Tunisienne,
citoyenne. C’était long à attendre, pénible à endurer,
mais heureuse d’être rétablie dans ce que je suis, et ce
que je partage avec mes concitoyens.

88
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

Qu’avez-vous fait alors ?

Lorsqu’une fenêtre d’opportunité s’ouvre, il faut s’y


engouffrer, avec le plus grand nombre de personnes possible.
Cet élan magnifique de l’action associative, que j’avais
longtemps pratiquée à Londres, nous emporta tous. D’emblée,
j’étais convaincue que c’était nécessaire, mais pas suffisant.
Quand on veut changer le cours des choses, créer tout un
courant, il faut faire de la politique. Lors des élections, c’est
aux partis de prendre le relais de la société civile, en suscitant
des synergies utiles… Je suis déçue de voir parfois l’associatif
se déclarer apolitique et rompre les ponts avec les partis.
Face à la paupérisation de la classe moyenne, à la fracture
sociale et identitaire si profonde, à la désertification éducative
et culturelle et à toutes ces menaces si lourdes de conséquences,
on ne peut pas se réfugier derrière l’indépendance vis-à-vis
des partis. Il faut s’engager, agir. C’est à ce moment et plus
que jamais que l’associatif doit servir de moteur et de guide
au politique. Pour moi, la complémentarité et les synergies
sont non seulement évidentes, mais aussi impératives.

Dès les premiers jours, des amis m’ont contactée pour


qu’on se réunisse et voyions ce qu’on peut faire ensemble.
C’est ainsi que je me suis retrouvée avec Neila Charchour,
puis Ali Kooli, Yassine Brahim, que j’avais connu à Londres,
Slim Zeghal, Sami Zaoui et d’autres, à approfondir nos
débats pour aboutir à la fondation d’Afek Tounès qui fusionnera
avec le PDP dans Al Joumhouri. Les élections du 23 octobre
2011 étaient pour nous un premier exercice important de

89
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

la démocratie. Portée tête de liste à Monastir, je savais que


ma tâche n’était pas facile. Je suis certes la petite-fille de
Bourguiba, mais rien que dans le camp des destouriens, il
y avait déjà plusieurs listes en compétition. J’ai raté mon
siège de quelques dizaines de votes. D’ailleurs, pendant 48
heures, et selon les premiers dépouillements, j’étais déclarée
élue, mais c’est finalement un autre concurrent qui l’a emporté.

Quel est votre rôle au sein du parti?

Je suis membre du bureau politique et je m’active


principalement dans deux groupes: la commission
coordination femmes et le bureau national de la formation,
sans autre ambition que de servir. Il est vrai que je fais
de la politique, mais je ne suis pas politicienne. Pour
l’être, il faut la vocation et elle commence tôt. Et puis,
l’arène politique n’est pas la mienne. J’aime échanger
mes points de vue et les partager avec les autres et rester
libre de ne pas entretenir d’ambition de postes à briguer.
Je sais écouter également, ce qui me sert beaucoup dans
nos multiples déplacements à travers le pays.

Pourquoi pensez-vous que les Tunisiens n’arrivent pas encore


à se relancer?

En essayant de réfléchir à la situation générale qui prévaut


deux ans après le déclenchement général, je me rends compte
que nous sommes tous atteints d’un même syndrome :
chacun cherche à accuser l’autre et l’accabler. Personne n’a

90
BOURGUIBA : QUINZE ANS DÉJÀ!

encore fait son mea-culpa et nous n’avons pas toujours fait


notre mea-culpa collectif. Tant que nous n’avons pas exorcisé
ce grand monstre, notre thérapie générale n’est pas terminée
et nous ne pourrons pas rebondir pour reconstruire la
transition si nous continuons à ignorer l’impératif d’une
réelle justice transitionnelle.

La famille de Bourguiba a-t-elle été associée à l’aménagement


du musée qui lui sera consacré à Skanès?

Nous n’avons pas été sollicités. On nous a invités une


fois au palais de Carthage pour nous montrer ce qui avait
été trouvé dans ses caves, mais sans plus. D’ailleurs, nous
n’avons même pas récupéré tout ce qui se trouvait dans
la maison familiale, à Monastir, spolié par Ben Ali, pourtant
propriété de Bourguiba, payé de ses propres deniers au
sujet duquel une lettre datée d’octobre 2012 est restée
sans réponse. Pour le reste, je considère cependant que
l’héritage de Bourguiba, conceptuel, spirituel, historique,
militant, c’est le devoir et la responsabilité des spécialistes
et non de la famille. A eux de faire le travail et je suis
persuadée que si on leur donnait l’occasion et les moyens,
historiens, analystes, chercheurs, documentalistes,
muséologues et autres s’en acquitteraient à merveille.
Par contre, les valeurs, l’humanisme et l’esprit de Bourguiba,
c’est l’affaire de chacun de nous. A chacun sa manière de
les perpétuer, comme j’essaye de m’en acquitter avec
l’humilité, la dignité et l’intégrité qui sont nos valeurs
familiales, et l’héritage dont je reste fière.

91
n Premier anniversaire
de l’indépendance
20 mars 1957. A gauche le vice-président
Nixon
n Discours de Bourguiba à l’Assemblée
nationale en 1954

n Visite de Bourguiba n Avec Giscard d’Estaing


à New York 3 - 5 mai1961
n Avec le Roi Hussein lors de la visite
à Amman en février 1965

n Avec le Chah d’Iran et la Re ine Farah


n Avec Pierre Mendès France

n Bourguiba et Eisenhower, en 1959


n Avec Indira Gandhi, Premier ministre
indien. A gauche Béji Caïd Essebsi, alors
ministre des Affaires étrangères.
n Avec le Président syrien Hafedh El Assad

n Avec Yasser Arafat n La rencontre de Rambouillet


avec de Gaulle, 27 février 1961
n Avec John Kennedy, Président des Etats-Unis, mai 1961

n Bourguiba et Hassan II
au centre le futur Mohamed VI
n Avec Saddam Hussein en 1979

n Avec Nasser 16-17-18 février 1965


n Sommet arabe à Tunis en 1979

n Avec Georges Pompidou, Président


n Avec Kadhafi en 1969 de la République française 1969 - 1974

n Bourguiba - Bouteflika
à l’ambasade de Tunisie à Paris
n Bourguiba et Habib Achour

n Avec Béji Caïd Essebsi

n Avec Mohamed Sayah à Genève


n Bourguiba & les Femmes

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