Chrino Texte 8 Eme
Chrino Texte 8 Eme
Une gourde, travaillée au fer chaud, a attiré l’attention d’Isabelle, une Maïmouna a quitté sa mère, Yaye Daro, et son village ; déçue par
blanche. Elle a décidé de l’acheter. Aussitôt sa belle-sœur Seynabou, la ville, elle regrette son pays natal.
une noire, a entrepris de marchander.
- Bonne dame, combien vas-tu cette gourde ? Son pays natal… un vieux point du Sénégal où l’on pouvait suivre
- Oh ! La fille, ce chef-d’œuvre là, cette mignonne petite calebasse, je te le soleil depuis son lever jusqu’à son coucher.
la donne à cent francs. Là-bas, les campagnes étaient vastes, il y avait des boqueteaux et
- Ah ! Là là ! C’est trop cher, bien trop cher. Et disant cela, Seynabou a des clairières, et les fillettes du bourg allaient cueillir des jujubes ridés
pris la gourde des mains de sa belle-sœur et l’a rendue. et des cerises roses gonflées de jus.
- Ecoute, ma fille, ce n’est pas pour toi, c’est pour ta patronne. Alors, si
Elles envahissaient des villages paisibles qu’elles remplissaient
on se fait d tort entre nous, que nous restera-t-il ? Demande-lui cent
un moment de gaieté et de leurs cris, allant chez l’un, chez l’autre,
cinquante francs, donne-moi cent et les cinquante seront pour toi.
demander à boire ; puis, de nouveau, elles s’égaillaient dans la brousse
- Ce n’est pas ma patronne, c’est ma belle-sœur.
à la recherche de fruits mûrs et de bois morts.
- Alors, pardon, et fais ton prix. Isabelle voyait la gourde aller des mains
de la marchande à celles de Seynabou et suivait des yeux la longue Le soir, on rentrait avec de gros fagots, le pagne relevé, la
palabre des deux femmes. démarche vive et régulière, en chantant des mélopées. Leurs mamans
- Cinquante francs, et je paye comptant. La marchande a pris un air les entendaient, anxieuses. Plus tard, au clair de lune, crépitaient des
fâché : touques sonores ; on s’attroupait, nombreux et bruyants, dans les
- Alors non, mon enfant laisse-là ; c’est que tu ne veux pas acheter. Ce ruelles et sur les places sableuses jusqu’à ce que la terre fût devenue
matin, j’ai refusé de la vendre pour soixante-quinze francs. Elles s’en « froide », vraiment « froide ». On rentrait dans sa case déjà assoupie,
allaient, la marchande a craché sur leurs pas, mais elle les a rappelées. et l’on dormait d’une seule traite.
- Allons, prends-la et donne-moi quatre-vingt-cinq francs. Pendant l’hivernage, les cours des concessions se couvraient de
- Cinquante ! La marchande a réfléchi, a compté sur ses doigts en gazon, des petites mares s’y creusaient, où les grenouilles coassaient et
faisant la moue, puis a fini par céder. où il était passionnant de suivre les évolutions si drôles des têtards.
- Donne-moi soixante-cinq francs. Je pourrais être ta mère, c’est pour Puis, quand le tonnerre grondait un peu trop fort et que la pluie
ça que je consens à faire cette perte. Peut-être me porteras-tu chance, tombait à verse, on restait chez soi, blottie dans des pagnes, à coté de
car je n’ai rien vendu depuis que je suis ici. sa mère.
D’après S. Ousmane, O Pays, mon beau peuple. Abdoulaye Sadji, Maïmouna (Présence africaine)
TENTATIVE DE CORRUPTION TENTATIVE DE CORRUPTION
ACTE II. SCENE 2
ACTE I. SCENE 1 Mapera : Bonjour, Citoyen Professeur.
Kakule : Bonjour. Le professeur n’est pas là ?
Kakule : Bonjour, Citoyen Professeur.
Mapera : Il est allé prendre un verre à Njapanda. Vous êtes devenu
Mapera : Bonjour, Mapera. Tu tombes bien, mais je suis très occupé.
invisible, citoyen professeur.
Kakule : Occupé à quoi ?
Kakule : C’est que nous avons du pain sur la planche, mon ami, avec
Mapera : Aux corrections. J’ai plus de six cent cinquante copies à
toutes les corrections que vous devez imaginer.
corriger. Imagine un peu : une classe de soixante-dix élèves ! Il faut
Mapera : Certainement avec treize classes, vous devez corriger au
corriger, inscrire les points, calculer les pourcentages, tout transcrire
moins 650 copies.
dans les registres… C’est un vrai travail d’esclave.
Kakule : 67 exactement. Mais le comble, c’est qu’en plus de tout ça, je
Mapera : Citoyen Professeur, je ne veux pas vous déranger longtemps.
suis titulaire d’une classe de 70 élèves. Il y a des points à totaliser et à
C’est juste un petit problème.
transcrire, des pourcentages à calculer, des places à classer… un tas de
Kakule : Un problème ? Je ne comprends pas.
choses à faire…
Mapera : Si vous voulez, je peux passer demain chez vous, à l’heure que
Mapera : Si bien que je ne pourrais pas essayer de vous exposer un
vous fixerez, et nous discuterons tranquillement autour d’une tasse de
petit problème, très petit, pendant deux secondes, Citoyen.
thé.
Kakule : Passez chez moi demain à seize heures trente (il a consulté
Kakule : Soit ! Demain à seize heures.
un muni-agenda avant de dire l’heure).
Mapera : Bien. Mais je voulais d’abord savoir : avez-vous déjà corrigé
Mapera : Il me semble, Citoyen, qu’il pourrait être trop tard.
l’examen de philosophie ?
Kakule : Il n’est Jamais trop tard pour causer et demain, pour bavarder
Kakule : Pas encore, pourquoi ?
autour d’une tasse de thé, je serai très libre.
Mapera : Parce que, voyez-vous, j’ai remis une feuille blanche. Votre
Mapera : Parce que, Citoyen, c’est-à-dire que je voulais tout
question était trop compliquée… trop métaphysique ! Je ne sais pas si
simplement vous supplier de bien vouloir être gentil pour avoir
c’était vraiment la question prévue.
l’amabilité de me dire si notre examen est déjà corrigé, Citoyen
Kakule : Je ne vois pas où tu veux en venir, Mapera.
professeur.
Kakule : Si j’ai bonne souvenance, vous avez remis une feuille toute
blanche. N’est-ce pas ? (Il l’exhibe).
Mapera : C’est que, Citoyen, la question était supermétaphysique,
Citoyen, et je vous prie, Citoyen, de trouver, Citoyen, une solution, à ce
problème, Citoyen. Et puis, je me demande si c’était la question prévue.
Kakule : Je ne vois pas du tout ce que vous voulez dire.
VOL DES QUESTIONS D’EXAMEN (1re partie) VOL DES QUESTIONS D’EXAMEN (2e partie)
Chaque moissonneur mettait son honneur à faucher avec sûreté Il est plus ou moins midi. Zoao a faim. Il donne raison à son père qui
et avec la plus grande adresse ; il avançait un bouquet d’épis à la main, avait prévu un pique-nique pour lui. Il ouvre son sac, prend sa
et c’était au nombre et à l’importance des bouquets que les autres chikwangue et un peu de makayabu « capitaine ». L’odeur de la
l’appréciaient. chikwangue ainsi que celle du makayabu et surtout le gaz dégagé par
le pili-pili, font éternuer les voisins, tous les Blancs s’écrient :
Mon jeune oncle était merveilleux dans cette cueillette du riz : il
y devançait les meilleurs. Je le suivais pas à pas, fièrement, et je « Ça ne va pas ! »
recevais de ses mains les botes d’épis. « Qu’est-ce que c’est ? »…
Quand j’avais à mon tour la botte dans la main, je débarrassais les « Où sommes-nous ? »…
tiges de leurs feuilles et les égalisais, puis je mettais les épis en tas ; et
Une hôtesse se précipite vers Zoao et lui demande de donner tout son
je prenais grande attention à ne pas trop les secouer, car le riz se
paquet. Ce dernier proteste et s’exclame :
récolte très mûr et, étourdiment secoué, l’épi aurait abandonné une
partie de ses grains. Je ne liais pas les gerbes que je formais ainsi : « Jai faim, je dois manger. »
c’était là déjà du travail d’homme ; mais j’avais permission, la gerbe « Non, monsieur ; bientôt tout le monde va manger, nous sommes en
liée, de la porter au milieu du champ pour la dresser. train de préparer le dîner. Vous mangerez à votre faim. »
Camara Laye, L’Enfant noir « Dans ce cas, dit Zoao, vous pouvez prendre tout le paquet ; cependant,
mademoiselle, pourriez-vous m’assurer que là où je vais on ma
donnera à manger ? »
« N’ayez crainte, monsieur. »
UN COMMERCANT HABILE
Adieu chikwangue et makayabu. On les jette dans la poubelle, sans
plus. A Dakar pour les dames deux pôles d’attraction : chez Jim et la
L’hôtesse annonce qua dans quelques instants on sera en plein désert rue Vincent. Jim était un Sénégalais très au courant des goûts et de la
du Sahara. Soudain l’avion commence à faire des hauts et des bas. mode de son pays. Il tenait un superbe magasin de nouveautés où
toutes les femmes indigènes pouvaient satisfaire leurs rêves de
Zoao regarde à travers la fenêtre. Très loin en bas, il aperçoit des amas
toilettes : tissus de soie aux couleurs de l’arc-en-ciel, mousselines e
de sable, des montagnes, etc. « Si l’avion tombe, se dit le jeune homme,
gazes légères comme une toile d’araignée, babouches brodées
on ne retrouvera certainement pas un seul gramme de ma chair ». En
chargées de dorures, pagnes rayés, bijoux en or, colliers de verroterie.
entrant dans les nuages il espère voir le Bon Dieu dont on lui disait,
D’un bout à l’autre du magasin, ce n’étaient que merveilles et, dans les
dans les leçons de religion, qu’il était au ciel…
vitrines, des objets rares d’un luxe inutile mais combien fascinants.
« Nous sommes en plein Sahara », dit l’hôtesse. Les montées et les
Jim se tenait derrière son immense comptoir, le sourire aux
descentes de l’avion commencent.
lèvres, la main habile à faire valoir sa marchandise. Nul ne savait
C’est l’heure du plus grand drame ; l’avion monte d’abord puis descend comme lui donner du « chic » aux pièces de tissus et de pagnes. Il les
brusquement. soulevait comme gros bébés, les posait avantageusement sur le
« Au secours ! » s’écrie Zoao. comptoir lisse et brillant et se mettait à les caresser avant de
commencer le vrai travail d’exhibition. Puis il les crevait du doigt, les
D’après Zamenga Batukezanga, Carte postale. étalait, vantant la beauté du tissu, sa solidité, la qualité de ses couleurs,
etc. ses mains palpaient l’étoffe, la pressaient doucement, l’étendaient,
la froissaient. Elles dépliaient un mouchoir de tête à contre-jour pour
mettre en relief les dessins. C’étaient des vraies mains de magicien,
petites, effilées, souples comme une paire de gants. Jim savait encore
persuader les femmes, que tel ou tel coloris, telle mosaïque de dessins,
telles arabesques se mariaient admirablement avec les peaux claires
ou chocolat, ou noir terreux, noir d’ébène. Il savait enfin décider les
clients à l’achat en invoquant la vogue d’un tissu nouveau : on n’en
aurait bientôt plus, « ce sont mes derniers mètres ». Aidé de deux
employés, il menait comme il l’entendait le peuple naïf des femmes
coquettes et rendait en somme un immense service à la société en
comblant quelques-uns et les moins dangereux de leurs désirs.
D’après Sadji, Maïmouna (Présence africaine)
UNE USINE MODERNE LA VENDEUSE DES JOURNAUX
De nos jours, les usines modernes jouent un rôle très important dans Maman ! Maman !
Elle me jetait dehors, me claquait la porte sur le dos… Combien de fois
la vie de l’homme. Elles transforment les matières premières en
avais-je reçu cet accueil quand je revenais avec mes journaux invendus
produits finis que nous utilisons chaque jour : les habits, les ? Mon cœur, pourtant courageux, se serrait. Moi, j’avais honte…
chaussures, le pain, les médicaments, les voitures et bien d’autres
choses encore. Je me souviens d’un soir où je rentrai à la maison avec presque tous
Une usine moderne est un grand bâtiment bien organisé. Elle est mes journaux. Il avait plu dessus. Ils étaient détrempés et en bouillie.
divisée en plusieurs parties. À l’entrée se trouve l’aire de réception où Je montais l’escalier, priant pour ne pas subir de colère.
l’on dépose les matières premières. Celles-ci arrivent des champs, des
Ma mère vit immédiatement ma gibecière pleine.
mines, des forêts ou même de l’étranger. Après avoir été pesées et « Et les journaux ? » demanda-t-elle.
classées, elles sont envoyées dans les ateliers de production. « Je n’ai pas su vendre beaucoup… » répondis-je timidement.
Dans ces ateliers, les ouvriers travaillent avec des machines puissantes « Combien ? »
et rapides. Ces machines, commandées par l’électricité ou par des « Trois ou quatre francs seulement… »
ordinateurs, découpent, broient, mélangent, assemblent et fabriquent Elle me lança un regard sévère, mais ne me frappa pas.
toutes sortes d’objets. L’homme reste indispensable : il règle les « Va vendre tes journaux ! » ordonna-t-elle.
« Maman ! » m’écriai-je, la voix tremblante.
appareils, surveille la production, vérifie la sécurité et entretient les
machines. Elle m’ouvrit la porte grande, et je descendis à nouveau dans Paris,
Une usine moderne possède aussi des laboratoires. Là, les ingénieurs seule sous la pluie fine. Ce qui m’effrayait le plus, c’était l’immensité de
et les techniciens contrôlent la qualité des produits fabriqués. Ils la ville et le silence qui pesait dans mon cœur.
s’assurent que les articles sont solides, propres et sans danger pour les
consommateurs. Ils cherchent aussi de nouvelles méthodes pour Il était dix heures du soir. Je marchai sans direction précise : par le
améliorer la production. boulevard Rochechouart, la rue des Martyrs, la rue Laffitte… Je traînais
la jambe, sous une pluie légère. Paris vivait autour de moi : les vitrines
Lorsque les objets sont prêts, ils passent à l’emballage. Ils sont rangés
des cafés brillaient, les lampadaires éclairaient les rues, et l’asphalte
dans des boîtes, des sacs ou des caisses, puis transportés par camions, humide reflétait toutes ces lumières.
trains ou bateaux vers les marchés, les magasins et les familles.
J’offrais mes journaux aux passants, mais peu s’arrêtaient. Déçue, je
Les usines modernes apportent beaucoup d’avantages : elles finis par me résigner. Je suivis le boulevard des Italiens jusqu’à l’Opéra
produisent rapidement et en grande quantité. Elles créent aussi du et m’assis sur une marche, trempée et frigorifiée. Ma robe trop courte
laissait le vent mordre mes jambes, mes souliers trempés laissaient
travail pour de nombreux ouvriers et techniciens. Mais elles exigent
l’eau bouillonner entre mes orteils à chaque pas.
discipline, propreté et respect des règles de sécurité, car les machines
peuvent être dangereuses si l’on n’y prend pas garde. Assise là, je regardais défiler les taxis et les passants, perdue dans la
nuit et la pluie, rêvant d’un monde plus doux et plus juste.
LA PART DU LION LE BOUC ET L’ANGLAIS
Un jour le lion, le loup et le renard s’en allèrent chasser ensemble. Ils Un Anglais dessinait un charmant paysage. Il s’était assis sur un tronc
attrapèrent un âne sauvage, une gazelle et un lièvre. Le lion dit alors au d’arbre abattu, et avait déployé le gigantesque parasol gris des
loup : « Loup, c’est toi, aujourd’hui, qui feras le partage. » Le loup dit : touristes peintres… Le sommeil le tenta et alourdit ses paupières… Il
« Il me semble équitable, sire, que vous receviez l’âne sauvage et que referma son carton, et, les bras appuyés sur sa canne, le parasol lui
mon ami le renard prenne le lièvre. Quant à moi, je me contenterai de faisant ombre et fond, il s’endormit.
la gazelle. » Un bouc vint à passer en tour de promenade. Ce spectacle le surprit. Il
A ces mots, le lion se mit en rage. Il souleva sa grosse patte puissante s’arrêta et contempla l’Anglais… Le brave homme dormait de tout son
et l’abattit sur la tête du loup. Le loup eut le crâne brisé et mourut cœur. Sa tête lentement s’inclinait et tombait sur sa poitrine ; puis,
presque aussitôt. brusquement se relevait, pour s’incliner encore et retomber… Ce
manège involontaire fut mal compris du bouc… Il recula, pencha lui
Alors le lion s’adressa au renard :
« A ton tour, maintenant, d’effectuer le partage ; et tâcher de mieux t’y aussi sa tête sur la poitrine et… attendit de pied ferme…
prendre. » L’Anglais restant en place, le bouc après quelques temps leva les yeux
et le regarda de nouveau… le front de l’Anglais pendait toujours…
Le renard dit solennellement :
Alors, décidément froissé, mon bouc se remet en garde et, avec un
« L’âne sera pour votre déjeuner, Sire, la gazelle sera pour le souper de
grand élan, fond sur l’Anglais ! Le malheureux tourna comme une aile
Votre Majesté et le lièvre vous revient, pour votre petit déjeuner de
de moulin autour de son arbre, et la tête en bas, les jambes en haut,
demain. »
pêle-mêle avec le parasol, les cartons et les pinceaux, roula dans l’eau
Le lion, surpris, lui demanda : du fossé… Je vous laisse à deviner les cris, la colère, la honte, l’embarras
« Et depuis quand es-tu aussi sage ? » du pauvre homme se débattant dans la vase. Le bouc, lui, les pattes de
Le renard répondit : devant sur le tronc, contemplait d’en haut sa victime empêtrée, il bêlait,
« Depuis que j’ai entendu craquer le crâne du loup, Majesté. » et son bêlement faisait rire tous les échos de la montagne.