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Conflits armés en

République Démocratique
du Congo
Le rôle des facteurs
économiques et leçons pour la
reconstruction

Programme des Nations Unies pour le Développement


Kinshasa
République Démocratique du Congo
Couverture:

Combattants Mai-Mai rentrant à Kindu (décembre 2003, Photo MONUC)


Conflits armés en République
Démocratique du Congo
Le rôle des facteurs économiques et leçons pour la
reconstruction

Programme des Nations Unies pour le Développement


Les vues exprimées dans ce document sont celles des auteurs et ne représentent pas
nécessairement celles des Nations Unies ou du Programme des Nations Unies pour le
Développement.

© PNUD 2004

Programme des Nations Unies pour le Développement


Boîte Postale 7248
Kinshasa 1, République Démocratique du Congo
Table des matières

Table des matières ............................................................................................................................. v


Avant-propos....................................................................................................................................vii
Contributions......................................................................................................................................9
Abréviations .....................................................................................................................................10
1. Introduction ............................................................................................................................11
2. Bilan humain des conflits armés en République Démocratique du Congo.........................15
3. De l’effondrement de l’économie nationale à la violence ...................................................19
4. Conflits et exploitation des ressources naturelles.................................................................33
5. Ituri : enjeux économiques ....................................................................................................39
6. Conflits armés : conséquences et défis pour la réuninification et la reconstruction...........47
7. Leçons pour la reconstruction ...............................................................................................57
Bibliographie....................................................................................................................................61
Annexe: Le PNUD et le processus DDR ........................................................................................65

v
La République
Démocratique du
Congo : d’immenses
ressources naturelles

des ressources forestières
abondantes

… des
infrastructures
économiques dans
un état de
dégradation
avancée des grumes sur une voie ferrée
presque à l’état d’abandon

… bilan humain
des conflits armés
très lourd

une image des atrocités de


Bunia
Avant-propos
Le deuxième Rapport National sur le l’écrasement total pendant toutes ces
Développement Humain traite de la paix, années d’affaiblissement et de retrait
de la sécurité et de la reconstruction de la progressif de l’Etat. L’ancien, c’est une
République Démocratique du Congo. Ce économie de rente qui a enraciné des
thème avait été choisi par les participants rapports inégaux entre l’Etat et les
à un atelier organisé par le Ministère du citoyens et entretenu un pouvoir politique
Plan, avec l’assistance du PNUD en avril dispensateur de prébendes et fortement
2003, au moment où le pays venait de centralisé. Le provisoire, c’est une
franchir un pas majeur dans le processus économie fortement informalisée et dans
de paix. Le mois d’avril 2003 représente laquelle les piliers porteurs de croissance
en effet le début de la mise en place des sont progressivement entamés par les
institutions politiques de la transition, intérêts qui ont soutenu des groupes
selon les termes de l’Accord Global et politiques atomisés, chacun d’eux agissant
Inclusif dont la signature en décembre en dispensateur de privilèges et de
2002 avait redonné aux congolais l’espoir monopoles. Le nouveau, c’est une
de la paix et de la reconstruction du pays. économie diversifiée, capable de
mobiliser les énormes potentialités
En marge de travaux de production de ce disponibles dans le pays et des structures
rapport national, le PNUD avait lancé une politiques acquises aux principes et aux
étude sur les « causes économiques des pratiques de la bonne gouvernance.
conflits en RDC » pour répondre à la
nécessité d’analyse des causes profondes Il est utile de souligner que les intérêts des
des conflits armés dans ce pays. Cette rentiers de la guerre seront un obstacle
réflexion est importante, dans la mesure majeur sur la voie de la reconstruction de
où ce pays est confronté au grand défi de la RDC. Ces intérêts ont une capacité
la transformation de son économie, d’une certaine de résistance aux changements
économie de guerre qui trouve ses racines requis. Il reviendra aux institutions
dans plusieurs années d’instabilité publiques congolaises de les accommoder
générale en une économie de paix à l’aide de mécanismes acceptables tant
soutenue et entretenue par de bonnes du point de vue politique qu’économique.
pratiques de gouvernance.
Ce document ne fournit certes pas des
Une telle réflexion devrait permettre réponses à toutes les questions qu’il pose.
d’éviter que la reconstruction de la RDC Il a, au moins, le mérite de lever le voile
ne soit limitée à la simple réhabilitation sur des pans entiers des relations
des structures et d’une organisation économiques qui se sont avérées
économique qui ont montré leurs déterminantes dans l’effondrement de
faiblesses. Au Congo, il s’agit de l’Etat congolais et dans le déclenchement
construire une société réellement des conflits armés dont l’énorme coût
nouvelle, acquise à la production et à la humain est injustifiable.
distribution équitable des richesses,
dans la paix, la sécurité, et le strict
respect des droits de l’homme et de la
dignité humaine.

Il s’agit donc de construire du


Herbert P. M’cleod
« nouveau » sans reconstituer « l’ancien »
et toutes ses manifestations. Il s’agit aussi
Représentant Résident du PNUD
d’éviter de prolonger le « provisoire » qui
a permis à tout un peuple de « résister » à

vii
Contributions
Ce document est une compilation éditée de quatre études financées avec des
ressources octoryées au Bureau du PNUD par le Human Development Innovation
Fund. Les études ont été réalisées par quatre consultants.

Consultants :

? ? Andre, Catherine et Marysse, Stefaan, Causes économiques des


conflits armés en République Démocratique du Congo.

? ? Cuvelier, Jeroen et Marysse, Stefaan, Les enjeux économiques du


conflit en Ituri.

? ? Mbwebwa, Kalala Jean- Pierre, Problématique des crises politiques


en République Démocratique du Congo.

? ? Kabanga, Musau Donatien, Les transformations des relations


économiques dans les zones de conflit : Nord-Kivu et Maniema.

Les études ont été présentées dans un atelier technique (28


-29 janvier
2004) à Kinshasa. Remerciements sincères à Decky KIPUKA, Assistant au
Programme (PNUD) pour sa contribution à l’organisation

Rédaction de la synthèse et édition

Daniel MUKOKO Samba

Economiste, PNUD RDC

L’impression de ce document a été financée par le BCPR (Bureau for Crisis


Prevention and Recovery).

Quelques vues des participants à l’atelier technique

9
Abréviations

AFDL Alliance des Forces de Libération du Congo


CONADER Commission Nationale de Démobilisation et de
Réinsertion des ex-combattants
COHYDRO Congolaise des Hydrocarbures
DDR Désarmement, Démobilisation, Réinsertion
FAC Forces Armées Congolaises
FEC Fédération des Entreprises du Congo
F.H.I Food for the Hungry International
FMI Fonds Monétaire International
IDE Investissements Directs Etrangers
IRC International Rescue Committee
MDRP Multi-Country Demobilisation and Reintegration
Programme
MIBA Minière de Bakwanga
MICS Multiple Indicator Cluster Survey
MLC Mouvement de Libération du Congo
MONUC Mission d’Observation des Nations Unies au Congo
MSF Médecins Sans Frontières
OCHA (UN) Office for the Coordination of Humanitarian Affairs
ONG Organisation Non Gouvernementale
ONU Organisation des Nations Unies
PIB Produit Intérieur brut
PIR Programme Intérimaire Renforcé
PNUD Programme des Nations Unies pour le Développement
PPTE Pays Pauvres Très Endettés
RCD Rassemblement Congolais pour la Démocratie
RDC République Démocratique du Congo
RENATELSAT Régie Nationale de Télécommunication par Satellite
SIDA Syndrome Immuno-Déficitaire Acquis
SNCC Société Nationale de Chemins de fer du Congo
SOMIGL Société Minière des Grands Lacs
SOMINKI Société Minière du Kivu
STL Scories du Terril de Lubumbashi
UNICEF Fonds des Nations Unies pour l’Enfance
USAID United States Agency for International Development
1. Introduction
Le premier Rapport National sur le (iv) (… ) L’insécurité physique et juridique,
Développement Humain1 avait été manifestées par la non reconnaissance des
consacré à l’examen de la relation libertés d’opinion et d’association et par les
entre la gouvernance et le spoliations arbitraires de certains biens
développement humain en République d’investissements privés et par les
Démocratique du Congo. Examinant la arrestations pou cause d’opinion politique
responsabilité des pouvoirs publics par contraire à celle du pouvoir établi. »
rapport au développement humain, le
Rapport a interpellé la nature de l’Etat, Le diagnostic établi dans ce premier
son type d’organisation, son rôle dans rapport est sans nul doute insuffisant
le processus du développement, ses en ce qu’il n’identifie pas de manière
institutions, son mode de plus approfondie les causes profondes
fonctionnement, ses politiques et, le de ces crises violentes et récurrentes et
genre de rapports qu’il entretient avec n’explique pas les conditions
la société civile et le secteur privé. Le déterminantes de leur régularité.
rapport a notamment souligné (p.115) Pourtant, l’ampleur et la nature de la
que « [l]’instabilité institutionnelle plus récente de ces crises qui, selon
ainsi que la personnalisation du l’International Rescue Committee
pouvoir ont entraîné une situation de (IRC) est l’un des conflits les plus
violence chronique cataloguée en ces meurtriers depuis la deuxième Guerre
catégories : mondiale, la complexité des
arrangements politiques internes et
(i) Les guerres de sécession qui ont marqué le externes qui sont supposés mettre un
pays, de 1960 à 1963, notamment les terme à cette crise, ainsi que le nombre
sécessions du Katanga et du Sud-Kasaï. d’armées étrangères présentes sur le
territoire congolais au plus fort du
(ii) Les insurrections armées et les conflits conflit exigent une analyse plus
armés. Les insurrections mulélistes de approfondie de la fragilité de ce grand
1963 à 1965 avaient touché les trois pays doté d’immenses potentialités
quarts du pays. Sous la Deuxième économiques mais dont la population
République, le régime du président est l’une des plus pauvres au monde.
Mobutu eut à faire face à des rébellions Près de 80% de la population
armées en 1967, en 1977, en 1978, congolaise survivent à la limite de la
avant de tomber sous les coups de celle de dignité humaine, avec moins de 1$par
1996-1997. personne par jour.

(iii) Les mouvements sociaux de grèves et de Aujourd’hui, la plus grande


protestations, notamment les grands caractéristique de la RDC est la
mouvements des étudiants, en 1969, en fragilité de ses tissus politique,
1971, en 1986 et en 1990 ; les grandes économique, et social. Sur le plan
grèves des fonctionnaires et des enseignants politique, après une longue période de
qui ont fini par casser l’illusion de crise politique aggravée depuis 1996
tranquillité qui régnait pendant la par une série de conflits armés
Deuxième République. impliquant des troupes de plusieurs
pays africains, les chances pour
restaurer la paix, la sécurité et
1 PNUD (2000), Gouvernance pour le l’intégrité territoriale reposent sur
Développement Humain en République plusieurs accords politiques signés,
Démocratique du Congo.

11
d’une part entre le gouvernement de la Les mesures ont produit des résultats
RDC et les pays voisins (le Rwanda et encourageants mais encore fragiles2.
l’Ouganda) et d’autre part, entre les
différentes composantes politiques Sur le plan social, la crise humanitaire
internes. Le dernier accord en date dans les régions touchées par les
conclu à Pretoria le 17 décembre 2002, conflits armés, ainsi que l’étendue des
au terme du Dialogue inter-congolais violations massives des droits de
organisé dans le contexte des Accords l’homme viennent aggraver un tableau
de cessez-le-feu de Lusaka (1999), a social plutôt sombre tel qu’attesté par
fixé le cadre institutionnel devant régir les chiffres ci-après3 : niveau de
l’organisation politique du pays malnutrition chronique (modérée ou
pendant une période de transition de sévère) chez les enfants de moins de 5
deux ans, avant l’organisation ans (38,2%) ; taux net d’admission en
d’élections libres. Cet accord, dit 1ère année d’enseignement primaire
Accord Global et Inclusif, répartit les (17%) ; taux net de scolarisation à
différents postes des branches l’école primaire pour les enfants de 6 à
législative et exécutive du 11 ans (51,7%) ; proportion de la
Gouvernement de manière population âgée de 6-14 ans n’ayant
relativement équitable entre les jamais fréquenté l’école (31,3%);
composantes politiques : quotient de mortalité infantile des
Gouvernement de Kinshasa, MLC, enfants de moins de 5 ans (213‰ );
RCD/Goma, Société civile, Opposition proportion des enfants de 12-23 mois
politique non armée, et différents vaccinés contre les maladies de
autres groupes signataires de l’Accord. l’enfance (22,8%) ; taux de mortalité
Après la mise en place de toutes ces maternelle (1.289 pour 100.000
institutions, il reste aux groupes naissances vivantes).
politiques congolais de traiter les
épineux problèmes de la création d’une Pour résoudre ces différents problèmes
armée nationale intégrant les épineux et immédiats, et jouer son rôle
combattants de plusieurs factions dans la Région de l’Afrique Centrale et
militaires et des milices, le programme dans la sous-région des Grands Lacs,
de désarmement, démobilisation, et la RDC se doit de refonder un Etat de
réinsertion des combattants non droit capable d’assurer la paix et la
retenus dans la nouvelle armée, et sécurité sur tout le territoire national et
l’organisation d’élections libres après le long de ses 10.000 km de frontières.
la mise en place de nouvelles C’est dans ce contexte que le thème
institutions politiques démocratiques. retenu pour le deuxième Rapport
National pour le Développement
Sur le plan économique, pour stabiliser Humain (Paix, Sécurité et
le cadre macro économique fort Reconstruction) exprime la nécessité
détérioré depuis le début de la de mieux analyser les causes et les
décennie 90, le gouvernement a pris en conséquences de la récurrence des
avril 2001, dans le cadre d’un crises politiques et des conflits armés
Programme Intérimaire Renforcé dans ce pays depuis l’indépendance.
(PIR), des mesures macro-
économiques dans le but principal de Le rapport devrait examiner les
mettre un terme au cycle de forte relations entre l’exploitation des
inflation qui minait l’économie ressources naturelles et les conflits
nationale. Ces mesures ont consisté
principalement à la libéralisation de
l’économie et à la consolidation de la 2 Le taux d’inflation a été réduit à 15,8% en
stabilité du cadre macro-économique. 2002, 4,4% en 2003 contre 511% en 2000.
3 RDC/UNICEF (2002), Enquête nationale sur

la situation des enfants et des femmes


MICS2/2001. Rapport d’analyse.

12
armés, jeter un éclairage sur les
mécanismes et modalités d’exercice du
pouvoir dans les parties contrôlées par
les factions rebelles, avant de Encadré 1: “The causes of civil war”
déterminer les prémisses de la paix et
de la sécurité du point de vue de « Some countries are more prone to civil war than others.
concepts émergents tels que la sécurité Of course, each civil war is different and has its own
humaine et la gouvernance locale. distinctive idiosyncratic triggers – a charismatic leader, a
Cette démarche devrait par la suite provocative government action. But beneath these chance
éclairer la formulation des programmes circumstances there are also patterns. Some social, political
pour un redressement économique et and economic characteristics systematically increase the
incidence of civil war. It is found that ethnicity and
social durable. religion are much less important than is commonly
believed. Indeed, societies that are diverse mixtures of
L’étude sur les causes économiques many ethnic and religious groups are usually safer than
des conflits en RDC prend toute son homogeneous societies. By contrast, economic
importance du fait de l’accroissement characteristics matter more than has usually been
du taux de risque qui caractérise toute recognised. If a country is in economic decline, is
période de sortie de crise à cause dependent upon primary commodity exports, and has low
principalement de la persistance per capita income, unequally distributed, it is at high risk
of civil war. There are several reasons why this
(souvent entretenue) des « griefs
combination raises the risk of civil wars. Low and
subjectifs » créés pendant le conflit declining incomes, badly distributed, create a pool of
(griefs ethniques, religieux, etc.) et de impoverished and disaffected young men who can be
l’existence de capacités militaires cheaply recruited by ‘entrepreneurs of violence’.In such
échappant au contrôle des autorités conditions the state is also likely to be weak and
nationales (surtout lorsque les activités incompetent, offering little impediment to the escalation
de DDR ne se réalisent pas avec le of rebel violence, and maybe even inadvertently provoking
rythme et l’intensité appropriés). it. Natural resource wealth provides a source of finance for
the rebel organisation, and encourages the local population
to support political demands for secession. It is also
commonly associated with poor governance.

Once such a country experiences a civil war its risk of


further conflict soars. Conflict weakens the economy and
leaves a legacy of atrocities. It also creates leaders and
organisations who have invested in skills and equipment
that are only useful for violence. Disturbingly, while the
overwhelming majority of the population in a civil war-
affected country suffer from it, the leaders of military
organisations that are actually perpetrating the violence
often do well out of it. Rebellion is seldom motivated
predominantly by the prospect of financial gain, but for
some it can become a satisfactory way of life. There is
Bunia : Un camp de personnes déplacées some evidence that, decade by decade, civil wars have
internes been getting longer. While this may be due to
circumstances in individual countries, it is more likely to
reflect global changes that have made civil wars easier to
sustain »

Collier, P and Hoeffler, A, Civil wars and global


security challenges: A quantitative economic
perspective, in Centre for the Study of African
Economies, Research Summary 2003, pp. 46-47

13
2. Bilan humain des conflits armés
en RDC
Il est difficile de présenter un bilan ortalité.- International Rescue
humain4 fiable des conflits armés qui
ont émaillé l’histoire récente de la
M Committee (IRC) a réalisé des
études de mortalité dans 5
? ? 3.300.000 de
morts selon
République Démocratique du Congo. provinces de l’Est du pays en 2000 et International
Car, bien avant l’éclatement des 20015. En 2002, l’accès aux zones de Rescue
affrontements armés, le pays souffrait conflits s’étant amélioré à la suite de la Commitee
déjà d’une grave crise économique et mise en œ uvre effective des accords de
sociale dont le coût humain est cessez-le-feu, IRC a repris cette étude6 ? ? 3.400.000 de
certainement élevé. dans 20 zones de santé7 (10 zones à
déplacés
l’Est et 10 zones à l’Ouest).
Il est toutefois évident qu’à cause de internes
l’intensité et de la durée des L’étude a montré des taux bruts de
affrontements armés, du nombre des mortalité excessivement élevés dans ? ? La RDC est un
armées régulières engagées dans le l’ensemble du pays. Toutefois, le fait des pays avec le
conflit pendant près de trois ans, du le plus marquant de cette étude plus grand
nombre de milices et de combattants demeure la forte disparité des taux de nombre
irréguliers impliqués, de l’accès facile mortalité entre les provinces de l’Est et d’enfants-
aux armes légères, de l’étendue des les provinces de l’Ouest, les taux étant soldats (15.000 à
zones de combats et de nombres de plus élevés dans les provinces 30.000 selon
populations déplacées, et de la directement touchées par les conflits plusieurs
dégradation avancée des armés (Tableau 1). Utilisant ce
sources), les
infrastructures d’accueil et de soins différentiel de taux de mortalité, IRC a
médicaux, le coût humain des récents
plus jeunes
conflits armés en RDC est étant âgés d’à
certainement lourd. La compilation de 5 Roberts L, Mortality in Eastern DRC : Results peine 8 ans
plusieurs rapports permet d’estimer ce from Five Mortality Surveys. The IRC, May
coût humain, sous plusieurs rubriques: 2000; Roberts L, Hale C, Belyakdoumi F, et ? ? Selon des
al. Mortality in Eastern Democratic Republic of associations des
Congo: Results from Eleven Mortality Surveys.
? ? la mortalité ; IRC, New York, 2001. femmes,
6 IRC, Mortality in the DRC results from d’octobre 2002
? ? les personnes déplacées internes; Nationwide Survey, 2003. à février 2003,
7 La zone de santé représente, dans le
5.000 cas de viol
? ? l’impact des conflits armés sur les système de santé mis en place en RDC
ont été
enfants ; depuis 1974, le niveau d’intervention au
niveau local. Le pays a été « divisé en 306 zones enregistrés
de santé dotées chacune d’un hôpital général de dans la zone
? ? la situation des femmes et les
référence supervisant 10 à 20 centres de santé et d’Uvira, soit 40
violences sexuelles. couvrant une population comprise entre 100.000 et cas par jour.
150.000 habitants, selon les milieux. ». Les 20
zones couvertes dans l’étude de 2002 sont
les suivantes. A l’Est : Aketi, Butembo, Isiro,
4 Bien qu’il soit possible d’élargir la notion Kalemie, Kalima, Katana, Kayondo,
de bilan humain pour y inclure les Kisangani, Mweso, Pweto. A l’Ouest :
dommages faits à l’environnement, nous Bipemba, Gbadolite, Kabongo, Kahemba,
avons choisi de restreindre l’évaluation du Kimbanseke, Lukonga, Lukula, Panda-
coût humain des conflits armés aux seuls Kapolwe, Popokabaka, Lodja Sud.
aspects démographiques. L’échantillon dans chaque zone de santé
était composé de 225 ménages.

15
estimé le nombre de décès dus à la éplacés internes.- Selon OCHA,
guerre, à partir d’août 1998, à 1,7
millions de morts en juin 2000 et 2,5
D le nombre de personnes déplacées
internes s’élevait en août 2003 à
millions en mars 2001. Les deux 3,4 millions. Les provinces de Nord
premières études ont révélé que la Kivu, Sud Kivu, Nord Katanga et
plupart des décès sont dus aux Maniema comptent 1.435.000
maladies et à la sous-alimentation, une déplacés, dont 1.018.000 sont
faible proportion seulement étant accessibles et seulement 615.000
directement attribuable à la violence. bénéficient de l’assistance humanitaire
En 2001, le nombre de décès par nécessaire. Le nombre des déplacés a
violence était estimé à 350.000. évolué en fonction des différentes
L’étude réalisée en septembre- phases du conflit.
novembre 2002 a montré que le
nombre de décès par violence avait Phase I du conflit (août-décembre
sensiblement baissé. Sur la base des 1998) : 400.000.
données des deux premières enquêtes Phase II du conflit (janvier-juillet
et du différentiel de taux de mortalité, 1999) : 700.000.
le nombre de décès entre août 1998 et Phase III du conflit (de la signature des
septembre 2002 a été estimé à 3,3 Accords de Lusaka jusqu'en mai
millions de personnes. 2003) : 3,4 millions.

Tableau 1 : Comparaison des indicateurs de santé entre les zones de


santé de l’Est et celles de l’Ouest
Indicateurs Ouest Est
Taux de mortalité (pour 1000 par mois) 2.0* 3,5*
Taux de mortalité des enfants des moins de 11,6 21,0
5 ans (pour 1000 par mois)
Proportion de fausses couches 7,0% 21,0%
Décès par violence déclarés 0 sur 246 (0%) 7 sur 443 (1,6%)

* L’intervalle de confiance à 95% est de 1,5 à 2,6 pour l’Ouest et 2,2 à 4,9 pour l’Est.
Source: IRC (2003), p.11.

Figure 1. RDC : Répartition des personnes déplacées, par provinces


(août 2003)

Source : OCHA

16
La vaste étendue des zones dans l’inaccessibilité des soins médicaux.
lesquelles les personnes déplacées ont Beaucoup d'enfants sont certainement
trouvé refuge, les difficultés décédés dans les forêts où,
matérielles d’accès à ces zones, et les accompagnés de leurs parents ou
entraves à l’accès à ces populations laissés à eux-mêmes, ils avaient trouvé
vulnérables, de la part des groupes refuge après les attaques contre leurs
armés occupant les zones concernées, villages. Les enfants survivants ont
sont autant de problèmes qui ont privé souffert de traumatismes de divers
plusieurs centaines de milliers de ordres, à cause des scènes
personnes déplacées de l’assistance en épouvantables auxquelles ils ont
produits alimentaires, soins médicaux, assisté et/ou pris part contre leur gré.
et protection des droits de l’homme.
Les enfants soldats constituent une
Plusieurs mois après la signature des autre catégorie d’enfants victimes des
accords de paix, des mouvements de conflits. Le nombre exact d’enfants
populations sont régulièrement soldats ayant servi dans les différents
signalés à l'Est du pays, à cause de la groupes armés n’est pas connu. Selon
présence des groupes armés et de la certaines estimations, il s’agit de
persistance des affrontements et des dizaines de milliers d’enfants soldats.
épidémies. Ils ont constitué jusqu’à près de 50%
d’enrôlements de certaines milices.
nfants de la guerre.- Les enfants
E ont payé un énorme tribut de la
guerre en République
Démocratique du Congo. D’abord, il
est plus qu’évident que les enfants
représentent une importante proportion
des décès estimés par IRC. Les enfants

Jouet de guerre à Kindu (Photo MONUC)


ont particulièrement souffert de
privations leur imposées dans les zones
de conflits. Ainsi, par exemple, selon
MSF, en 2001 approximativement
25% des enfants de moins de 5 ans à
Basankusu (Province de l’Equateur)
étaient morts au cours d’une période de Un enfant soldat
12 mois, alors que le taux normal de
mortalité au cours de la même période Les sévices subis par les enfants-
et pour la même tranche d'âge était de soldats se rapportent au mode de leur
3,6%. Ce différentiel est largement recrutement et de formation militaire, à
expliqué par la sous-alimentation et la brutalité à laquelle ils sont soumis

17
pendant leur service, aux traitements
subis devant la « justice » militaire, et “C'est la première fois
à la violence sexuelle. que je raconte mon
histoire à cause du
emmes et violences sexuelles.- sentiment de honte et
F L’intensité et l’ampleur des
violences sexuelles et d’autres
de déshonneur que je
ressens en moi. Cet
actes répréhensibles sur les femmes incident a eu lieu au
dans les zones de conflits ont fait dire à moment où je vivais
plusieurs organisations qu’il se cachée dans la brousse.
déroulait au Congo une deuxième Un jour, j'étais allée
guerre (contre les femmes) dans la aux champs pour
guerre. Pour preuve, le nombre chercher un peu de
important de jeunes filles forcées de nourriture. Pendant
rejoindre les différents groupes armés que je cultivais, j'ai
comme combattants et/ou comme entendu quelqu’un
esclaves sexuels. crier et la minute
suivante, j’ai vu des
Les femmes et filles victimes de ces hommes armés devant
actes atroces souffriront longtemps des moi. J'ai essayé de
conséquences d’ordre médico- m'échapper, mais un
sanitaire, psychosocial, et économique des hommes m'a
des sévices qu’elles ont subis. La attrapé par la main et
quasi-totalité de ces actes sont restés m'a frappé. Il m'a dit
impunis, ce qui constitue un précédent que si je bougeais, il me
dangereux qui légitimise le recours à la tuerait. Il a pris les
violence aveugle sur des populations vêtements que je
vulnérables pour asseoir la puissance portais et il a
d’un groupe politico-militaire sur les commencé à me
communautés. frapper. Puis, il m'a
violé. (… ) Je suis rentré
la nuit, cachant ma
nudité dans l'obscurité.

Une femme de 70 ans


violée en janvier 2002

Extrait de MSF (2003),


« I have no joy, no
peace of mind ».
Medical, psychosocial,
and socio- economic
consequences of sexual
violence in Eastern
Femme, arme de guerre (Photo UNICEF) DRC. Traduction de
l’éditeur.

18
3. De l’effondrement de l’économie
nationale à la violence
Le registre des crises politiques en l’effritement de l’autorité de l’Etat. Au
République Démocratique du Congo début de la décennie 1990, la chute du
s’étale sur toute la période post- mur de Berlin signifie, pour le Congo,
coloniale du pays : crises son abandon politique à partir du
institutionnelles (les conflits entre le moment où, avec la fin de la guerre
Président Kasa-Vubu et les Premiers froide, le Congo ne constitue plus un
ministres Lumumba en 1960 et enjeu géopolitique. Face aux
Tshombe en 1964, la crise tergiversations du régime Mobutu, les
institutionnelle résultant de l’échec de puissances occidentales suspendent
la Conférence Nationale Souveraine en l’aide publique au développement. A la
1992-1996), sécessions (du Katanga de fin de la décennie, l’aide au Congo ne
juillet 1960 à janvier 1963, du Sud- constituait plus qu’un septième de
Kasaï en août 1960), rébellions armées l’aide versée en 1990 (132 millions de
(dans le Kwilu et dans l’Est du pays, dollars US en 1999 par rapport à 898
les deux guerres du Shaba en 1977 et millions de dollars US en 1990).
1978, la rébellion armée menée par
l’AFDL en 1996-97, et la série des La suspension de l’assistance au
mouvements rebelles d’août 1998 à développement a accru la pression sur
avril 2003)8. les recettes budgétaires de l’Etat. Face
à la contraction extrême du budget et à
Dans toutes les crises institutionnelles, l’effondrement du secteur productif
les textes juridiques en vigueur se sont formel, le recours généralisé à la
révélées inappropriés. Chaque fois, il a violence devient le mode privilégié de
fallu élaborer un nouveau cadre confiscation (et de prise) du pouvoir
juridique et constitutionnel ad hoc. Les politique et économique par tous les
deux exemples récents sont la groupes politiques et économiques
Conférence Nationale Souveraine et le dans le pays.
Dialogue intercongolais. D’autre part,

B
les conflits armés ont presque toujours oom économique ?.- La
trouvé solution grâce à l’intervention période faste de l’économie
des acteurs étrangers à la RDC, congolaise après 1960. Au
agissant tantôt comme Etat tiers tantôt cours de la période 1967-1974,
en tant que communauté internationale l’économie du Congo est fortement
matérialisée au travers de tournée vers l’extérieur mais elle satisfait
l’Organisation des Nations Unies. peu les besoins et les intérêts de la
population. Cette période est
Dans tous les cas, le recours à la caractérisée par une croissance liée aux
violence a été permanent dans tous ces importants investissements d’entreprises
épisodes. L’intensité de la violence est multinationales dans le secteur minier.
allée toutefois croissante avec Jouant sur la rivalité caractéristique de la
guerre froide, le président Mobutu attire
des capitaux étrangers, nationalise
8 Mbwebwa, K J P (2004), Problématique l’Union Minière du Haut Katanga qui
des crises politiques en République devient la Gécamines. La croissance
Démocratique du Congo. Document non économique s’élève à 7,6% par an.
publié. L’industrie manufacturière croît à un

19
taux annuel de 8,6%. L’économie l’augmentation des prix du pétrole et à
congolaise tirait sa puissance la fermeture de ses voies de sortie des
économique des revenus générés par produits miniers du Katanga vers le
l’extraction, le traitement et l’exportation sud (à la suite du déclenchement de la
des minerais. En 1974, la Gécamines guerre d’indépendance en Angola en
était la première entreprise du pays, la 1975).
troisième d’Afrique et la sixième
entreprise minière au niveau mondial. Il s’ensuivra une désorganisation totale
de l’économie nationale, touchant

E ffondrement
L’effondrement
de
de
l’Etat.-
l’Etat
congolais est intimement lié à
l’effondrement du secteur formel de
toutes les branches d’activité, mais
plus particulièrement le secteur
agricole « moderne » (Tableau 2). Au
même moment, la loi foncière de 1973
son économie. De la position d’une commençait également à avoir des
des principales puissances effets négatifs, particulièrement au
économiques de l’Afrique Centrale, le Kivu où, sur la base de la disposition
Congo devient, dès le milieu des légale selon laquelle le sol et le sous-
années 70 une place économique de sol appartiennent à l’Etat, quelques
moins en moins intéressante pour les personnes influentes procédaient, grâce
investisseurs étrangers. Les mesures de à leur position politique, d’importantes
zaïrianisation de 19739 ont porté un quantités de terres dans une région de
coup fatal à une économie qui devait fort peuplement. En 1984, la densité de
au même moment faire face à la population était de 325
habitants/km² dans le territoire de
Kabare et 329 habitants/km² dans le
9 Les mesures de zaïrianisation prises en territoire de Ntambuka dans le Sud-
novembre 1973 avaient consisté à Kivu. La densité moyenne au niveau
redistribuer les actifs économiques
national était de 12 habitants/km².
(entreprises, plantations, etc.) détenus par
des expatriés à l’élite politico-commerciale
proche du Président Mobutu.

Tableau 2 : Evolution de la production de quelques cultures


industrielles, 1959-2002 (en tonnes)
Années Coton- Huile de
graines palme
1968 37.450 176.715
1974 47.466 120.000
1978 16.738 97.761
1982 24.127 86.827
1992 9.190 33.411
1995 9.100 19.563
1997 9.142 16.781
Source : Ministère de l’Economie Nationale, Conjoncture Economique, éditions
1980 et 1983 ; Banque Centrale du Congo, différents rapports annuels.

Le secteur minier, longtemps encore l’entreprise10. En 1974, la Gécamines


soutenu par la rente de l’aide et les produisait 500.000 tonnes de cuivre.
crédits des institutions multilatérales, Cette seule entreprise comptait pour
résistera quelques années encore, avant 50% des exportations totales et 75%
de s’écrouler aussi au début des années
90, sous le poids des effets des deux
guerres du Shaba (1977, 1978) et de 10 Pour plus de details, lire Mabi, M (1998),
l’effondrement de la mine de Kamoto, Les dérives d’une gestion prédatrice. Le cas du Zaïre
résultant de la mauvaise gestion de devenu République Démocratique du Congo,
Kinshasa, CRP, Chapitre 1, pp. 14-34.

20
des recettes totales de l’Etat. Au début
des années 90, la production cuprifère
était tombée à 30.000 tonnes (Tableau
3).
Tableau 3 : Evolution de la production de cuivre de la Gécamines,
1967-2002
Années Production
(en tonnes) 500.000
1987 494.109 400.000
1989 440.848 300.000
1991 236.071 200.000
1993 48.312 100.000
1995 33.946 0
1997 38.341
1999 32.195
2002 27.359
Source : Banque Centrale du Congo, différents rapports annuels

L’année 1974 marque un tournant. La n’en produit plus que 3,8 milliards en
production nationale s’effondre : d’une 1990. Le taux de croissance
capacité à créer de la valeur ajoutée économique est négatif ; il restera
pour un montant de 10 milliards de inférieur à 0% jusqu’en 2002 (Figure
dollars US en 1974, le secteur moderne 2).
Figure 2. Evolution du taux de croissance du PIB, 1967 -
2002

Taux de croissance annuel moyen du PIB (en %)

0
1965-1974

1974-1983

1980-1984

1986

1990

1991

1992

1993

1994

1995

1996

1997

1998

1999

2000

2001

2002

-5

-10

-15

-20

Au cours de cette même période, le Le gouvernement, avec l’aide des


pays vit des épisodes d’inflation d’une institutions financières internationales,
intensité exceptionnelle (Figure 3). Le essaie tout l’arsenal des politiques
pouvoir d’achat de la population économiques classiques : dévaluation
s’effrite continuellement, malgré la de la monnaie nationale, contrôle des
mise en œ uvre de plusieurs prix, plafonnement du crédit à
programmes de stabilisation macro- l’économie, etc., sans aucun effet
économique à partir de 1975. durable tant sur le plan macro-
économique que sur la situation

21
économique des ménages et des nationale) finira plus tard à provoquer
communautés. L’instabilité chronique l’effondrement de l’Etat de plus en
des relations économiques sur le plan plus incapable de trouver les
interne (prix intérieurs) et sur le plan ressources nécessaires pour accomplir
externe (balance des paiements et ses missions.
valeur externe de la monnaie
Figure 3. Evolution du taux d’inflation entre 1970 et 2003

Evolution du taux d’inflation (%), 1970-2003

10000
9000
8000
7000
6000
5000
4000
3000
2000
1000
0
-1000
1971
1973
1975
1977

1979

1981

1983

1985

1987

1989

1991

1993

1995

1997

1999

2001

2003
La figure 4 montre qu’au cours des PIB) était tombée à 5% en 2000,
deux dernières décennies (entre 1980 illustrant ainsi non seulement le
et 2000), la production intérieure a rétrécissement de la base financière de
baissé de 69%, les revenus de l’Etat de l’Etat, mais aussi et surtout l’incapacité
81%, et les exportations de 67%. La de l’Etat à exercer son pouvoir régalien
capacité de prélèvement fiscal de l’Etat dans la vie économique nationale.
qui était déjà faible en 1980 (8% du

Figure 4. Indicateurs de l’effondrement de l’économie formelle de la


RDC, 1980-2000

16000

14000

12000

10000

8000
1980
6000
2000
4000

2000

0
Revenus de

Exportations
Importations
Production
intérieure

l’Etat

22
P ourquoi le Zaïre s’effondre-t- du sommet de la pyramide politique et
il ? Est-ce la simple redescendent d’échelon en échelon, de
conséquence logique de la chute relations personnalisées entre patrons
du mur de Berlin et de la et clients jusqu’à la base de la
recomposition géopolitique qui s’en est pyramide nationale, dans un système
suivie ? Cette explication est jugée d’échanges personnalisés, avec un
insuffisante, car bien d’autres pays rapport inégal de supérieur à
africains placés dans le même contexte inférieur. [… ]. Le clientélisme devient
ont résisté à la dégradation accélérée et un système de redistribution en
à la violence généralisée. Pour la cascade et il a réellement constitué les
plupart des analystes, un mouvement fondements du système politique
de déclin économique aussi rapide ne durant toute une période» 12.
peut être que partiellement attribué aux
facteurs économiques. La chute brutale Ce système permet et encourage les
de la « puissance » Zaïre s’explique attitudes et les pratiques de prédation,
donc mieux comme étant un échec de entendu comme la soustraction
gouvernance. organisée, tolérée et impunie des
circuits financiers normaux des
Les causes profondes reposent recettes publiques internes et externes
largement sur d’autres facteurs, dont par les responsables politiques et
des facteurs politiques. Selon Hyden11, économiques, à leurs fins propres. Le
l’évolution particulière de l’économie premier Rapport National sur le
politique au cours de ces 20 dernières Développement Humain constitue à cet
années et le déclin économique égard un cinglant diagnostic de la mal
peuvent être expliqués d’une part par gouvernance dans ce pays.
les caractéristiques institutionnelles
empreintes de néo-patrimonialisme et La structure politique s’est dégradée au
le fonctionnement particulier d’une rythme de l’effondrement de
« économie de l’affection » établie sur l’économie. Les chocs extérieurs,
base de réseaux et des liens combinés aux conséquences négatives
traditionnels paralysant le bon sur le secteur formel des pratiques de
fonctionnement intérieur du prédation de l’élite, ont provoqué
gouvernement et des marchés. l’effondrement de l’économie
formelle. La base financière de l’Etat
La société zaïroise a fonctionné se réduit, l’assiette budgétaire se
comme un système complètement rétrécit, et l’Etat doit faire face à des
inféodé, dans lequel les principes de difficultés pour financer sa propre
transparence dans la gestion (devoir structure et les biens publics de base.
pour les gouvernants de rendre compte Le secteur formel se rétrécit et ne
de leurs méthodes et de résultats permet plus d’assurer la subsistance
obtenus), de contrôle, de l’obligation des Congolais. L’effondrement de
pour les gouvernants de réaliser des l’économie formelle a entraîné la
résultats, de respect des droits et des baisse de l’emploi dans le secteur
libertés des citoyens, et de formel et le déclin de l’Etat13.
participation de tous les acteurs de
développement à la prise des décisions
ne sont pas respectés.

Au contraire, le système socio- 12 Bouvier, P., audition publique du 30


politique zaïrois est, selon Bouvier, novembre 2001, Sénat de Belgique,
« un ensemble de filières qui partent Commission d’enquête parlementaire, II. Rapport
d’expertise, p.15.
13 Marysse, S. (2003), «Regress and war : the

11Hyden, G (1984), No shortcuts to progress, case of RDCongo», European Journal for


Londres, Heinemann. Development Research, London, Frank Cass, p.
81.

23
Les pratiques de prédation se
caractérisent mieux par la recherche
des prébendes et des rentes (la rente
minière, la rente de l’aide, la rentedu
positionnement politique). La
diminution de la rente de l’aide,
subséquente à la modification de la
nature des conditionnalités dans les
programmes de stabilisation macro-
économique, au réalignement
géopolitique dès la fin des années 80 et
au réalignement géopolitique qui a
suivi la chute du mur de Berlin a
sensiblement réduit les ressources Le billet de 5.000.000 Zaïres lancé en
disponibles pour les prédateurs, alors 1992 fut rejeté par la population, sur
que le caractère clientéliste du système demande de leaders politiques de
suppose un accroissement continu de l’opposition : symbole de la décrépitude
« clients » et de « chefs de réseaux ». de l’économie et de l’Etat zaïrois

Réactions à l’effondrement de l’économie et de l’Etat :


développement du secteur informel et criminalisation de
l’Etat
Face à la crise économique profonde années 90, l’effondrement du secteur
caractérisée par une perte de pouvoir formel de l’économie nationale est
d’achat qui bat tous les records, les largement compensé (Figure 6) par le
populations et les communautés développement de la petite production
congolaises recourent à plusieurs marchande (qui, tout en acquérant une
stratégies de survie afin de subvenir à capacité d’accumulation, échappe peu
leurs besoins minimaux. Il s’ensuit un à peu au contrôle de l’Etat), des
développement exponentiel des activités de survie, et des activités
activités « informelles » et des illégales, surtout dans le secteur
organisations de la société civile qui minier.
deviennent à la fois les principaux
bénéficiaires de l’assistance L’économie informelle n’est que peu
humanitaire (devenue la modalité ou pas du tout réglementée. Les
dominante de l’aide étrangère) et une activités de ce secteur sont
composante essentielle des principalement des activités de survie
revendications politiques et sociales. et n’ont que peu de potentiel de
Dans tous les secteurs d’activité, la croissance comme le montre la Figure
forme d’exploitation industrielle 6 ci-dessous.
recule, au profit d’activités
informelles. Le secteur informel se compose de
trois sous-sections. La première

I nformalisation de l’économie.- catégorie regroupe d’abord des simples


Jusqu’au début des années 80, activités de survie, non contrôlées par
l’économie congolaise possède l’Etat et dont les revenus ne permettent
encore un secteur formel important, qu’une reproduction simple des
suffisamment contrôlé par l’Etat et activités. Ensuite, une seconde
encore doté d’une capacité suffisante catégorie concerne des activités que
d’accumulation (Figure 5). A la fin des l’on peut qualifier d’activités de
« capitalisme sauvage, non contrôlées

24
Figure 5. Structure de l’économie congolaise dans les années 80

Capacité d’accumulation

B A

C D Niveau de contrôle par l’Etat

Légende
A: Economie formelle
B: Capitalisme sauvage
C: Activités de survie
D: Petite production marchande

Figure 6. Structure de l’économie congolaise au début des années


2000
Capacité d’accumulation

B A
D
C D Niveau de contrôle par l’Etat

Légende
A: Economie formelle
B: Capitalisme sauvage
C: Activités de survie
D: Petite production marchande

25
par l’Etat mais qui ont un potentiel les groupes belges se sont retirés,
d'accumulation. Ainsi, en ce qui tandis que des intérêts canadiens se
concerne l’exploitation de différentes profilent par le biais de juniors. Mais
ressources du Congo telles que le aucune société n’a entrepris de grands
diamant, le cobalt, l’or ou le coltan, investissements ni n’a débuté de
celle-ci est en grande partie grands travaux, les conditions de
informalisée, non contrôlée par l’Etat sécurité juridique et de sécurité des
et également exportée en grande partie investissements à long terme n’étant
en fraude, illégalement. Enfin, la pas remplies.
troisième catégorie concerne les
petites activités de production Tableau 4 : Evolution des IDE
marchande, plus ou moins nets au Congo, 1970-1995
contrôlables par l’Etat et peu (millions $)
porteuses de croissance » 14. Congo Afrique sub-
Saharienne
L’autre fait marquant de cette période 1970 0 428
demeure le désintérêt grandissant du 1975 16 …
Congo pour les principaux
1980 0 33
investisseurs. Le tableau 4 ci-dessous
1985 69 …
montre le niveau quasi-nul des
investissements vers le Congo. Les 1990 -12 926
investissements étrangers diminuent 1991 15 1597
principalement à cause de l’instabilité 1992 1 816
politique et économique. Les grands 1993 1 1593
investisseurs laissent la place à des 1994 1 3113
juniors qui sont disposés à assumer les 1995 1 2157
risques de l’instabilité, se positionnent Source: World Bank (1996), Trends in
sur le marché et cherchent à réaliser, à Developing Economies 1996, Washington;
terme, une belle opération boursière en World Bank (1997), Global Development
revendant le projet à une plus grosse Finance 1997. Volume 2 Country Tables,
Washington.
entreprise, une major, capable de
réaliser l’exploitation. Ce mouvement Les multiples stratégies de survie
s’est surtout confirmé au cours des utilisées par les populations
années 90, période caractérisée par des congolaises n’ont pas permis d’éviter
coûts de transaction extrêmement une paupérisation de masse, accélérant
élevés. Ainsi, dans le secteur minier, la dégradation de la situation sociale
déjà fortement entamée par les
14 Marysse (2003), [Link]., p.83.
programmes d’ajustement structurel au
début des années 80.
Tableau 5 : Indicateurs sociaux, 1994-2001
Indicateurs 1994-95 2001

Niveau de malnutrition chronique sévère chez les 10,2% 20,3%


enfants de moins de 5 ans

Taux net d’admission en 1ère année 22,5% 17,0%


d’enseignement primaire

Proportion de la population âgée de 6-14 ans 28,6% 31,3%


n’ayant jamais fréquenté l’école

Quotient de mortalité infanto-juvénile (< 5 ans) 220‰ 213‰

Source : UNICEF, Enquêtes MICS/1 (1994-95) et MICS/2 (2001).

26
En 1990, le régime du président comme la différence entre les
Mobutu entame un processus de importations en Belgique et les
démocratisation. Les premiers ratés de exportations congolaises. Cette
ce processus justifieront la suspension méthode implique une sous-estimation
par la plupart des pays occidentaux de de la fraude parce que d’autres pays
la coopération au développement. destinataires ne publient pas les
L’aide publique au développement données des pays de provenance15.
s’en trouve brutalement réduite, sans
aucune compensation des Les comptoirs locaux à Kinshasa
investissements directs étrangers dont paient à leurs clients 80 à 85% de la
le mouvement régressif avait valeur des diamants offerte à Anvers
commencé beaucoup plus tôt, comme (une marge d’une quinzaine de
nous l’avons montré plus haut. pourcent sert à financer les coûts
d’exploitation des comptoirs et le
La pression sur les recettes budgétaires transport). 30% du prix reviennent aux
s’accroît, alors qu’au même moment la transporteurs, intermédiaires entre la
base fiscale se rétrécit, suite à la mine et les comptoirs, tandis que 50%
réduction des échanges extérieurs. Le reviennent à l’organisation autour de la
régime Mobutu opte alors pour la mine et au creuseur. Dans ce cas-ci, la
monétisation des déficits budgétaires, part de la valeur ajoutée restant au
tolérant de ce fait même des pratiques Congo s’élève à 80%. Et, l’on peut en
criminelles dans le secteur économique évaluer le « pillage économique » à un
(impression de la fausse monnaie, maximum de 20%16. Ceci s’explique
privatisation de la fonction fiscale, notamment par la structure du marché
généralisation de la corruption). Les où l’information circule davantage (les
activités de « capitalisme sauvage » se prix à Anvers sont largement connus
multiplient et se développent au au Congo), où la concurrence est
rythme de l’effondrement de l’Etat. relativement importante et où
Ces activités atteignent une ampleur l’exploitation et la commercialisation
importante au cours des années 90. du diamant sont peu monopolisables
Elles concernent toutes les ressources par des réseaux. Enfin, tout comme
exploitées dans le pays, telles que le l’or, le diamant est utilisé comme
diamant, le cobalt, l’or et le coltan. Par « monnaie forte » dans un contexte où
ailleurs, l’informalisation des activités le système monétaire s’est effondré et
et l’absence du contrôle de l’Etat dans un environnement hautement
tendent à rendre les marchés moins dollarisé. Dès lors, le diamant est
transparents. L’information circule utilisé pour obtenir des devises afin de
difficilement sur les marchés de financer d’autres importations de biens
différentes ressources, les exploitants commercialisés au Congo (c’est le cas
sont moins bien informés et cette de plusieurs comptoirs tenus par des
opacité profite, non pas aux Libanais, à Kinshasa ou Kisangani par
exploitants, mais aux intermédiaires, exemple). Ces particuliers ou sociétés
locaux ou étrangers. cherchent avant tout à acquérir des

En ce qui concerne le diamant, le tiers


de la production totale en valeur 15 André, C., «Enquête sénatoriale belge sur
provient, en 2000, du secteur formel le pillage au Congo: enjeux, limites et
contrôlé par la Miba, tandis que les éclairages», L’Afrique des Grands Lacs.
deux autres tiers proviennent de Annuaire 2002-2003, Paris, L’Harmattan,
2003, pp.269-270.
l’exploitation informelle sur différents 16 Marysse, S. et André, C. (2001), « Guerre
sites du pays. A partir du milieu des et pillage économique en République
années 90, les exportations de démocratique du Congo », op. cit., pp.318-
diamants de fraude sont équivalentes 321.
aux exportations officielles de diamant
(Tableau 6) : la fraude est ici évaluée

27
diamants pour leur contre-valeur en dollars pour financer des importations.
Tableau 6. Estimation de la fraude sur le diamant
Exportations de RDC Importations belges Estimation de
la fraude en
valeur
Carats USD Carats USD
(millions) (millions) (millions) (millions)
1995 21,8 377 18,6 646 269
1996 21,9 388 15,1 667 279
1997 21,7 386 15,8 553 167
1998 26,0 450 20,8 614 164
1999 20,1 289 23,4 758 469
2000 16,0 234 17,0 629 395
2001 17,1 273 19,6 495 222
Source : Gouvernement du Congo, statistiques officielles ; et données du Conseil
Supérieur du Diamant, Anvers.

L’Est du Congo produit environ 15


tonnes d’or par an. Une partie provient
de l’exploitation alluviale, artisanale,
au Nord et Sud-Kivu tandis que l’autre
partie provient d’une exploitation
artisanale dans les sites miniers, tels
que Kilo-Moto, dans la Province
Orientale. Avant la guerre de 1998, le
Burundi exportait environ 10 tonnes
d’or par an, entrées en fraude. Cette
exportation illégale vers le Burundi a Creuseurs d’or à Durba, dans le
toujours existé et aucune Haut Uele, à moins de 200 km du
réglementation n’a permis de limiter Soudan (Photo MONUC)
cette fraude. D’après les estimations de
Marysse et André17, 80% de la valeur
ajoutée sur l’or reste au Congo. Seuls Dans le cas du coltan, 2/3 à 3/4 entre
20% bénéficient aux intermédiaires en fraude au Rwanda, tandis que, dans
étrangers qui raffinent l’or (au le cas de l’or, c’est la majorité de la
Burundi) et l’exportent. Les marchés production (14 tonnes sur les 15
sont plus transparents et l’information environ que produit l’Est du pays)18. A
sur les prix de l’or sur le marché partir du moment où les profits
mondial est connue des creuseurs. Par monétaires de cette fraude sont placés
ailleurs, la concurrence joue davantage sur des comptes à l’étranger et ne sont
sur le marché local, sans doute peut- pas réinvestis au Congo, l’on peut
être aussi parce que l’or (comme le considérer que ces activités contribuent
diamant) est utilisé comme «monnaie à appauvrir le pays d’un montant
forte » pour les sociétés qui cherchent équivalent à la fraude et qu’elles
à financer l’importation des biens minent l’économie congolaise19. Avant
revendus sur le marché congolais. Le la forte hausse des prix du coltan
marché de l’or est, pour cette raison, jusqu’en 2000 et même après, l’on
beaucoup plus concurrentiel.

18 Sénat de Belgique, Commission sénatoriale, II.

Rapport d’expertise, op. Cit., p. 69.


17Marysse, S. et André, C. (2001), op. cit., 19 Marysse, S., «Regress and war : the case of
pp. 321-323. RDCongo», op. cit., p.83.

28
peut estimer que, comme dans le cas dispose du potentiel de produire un
de l’or ou du diamant, 80% de la cobalt à 99%, le Congo perd le profit
valeur ajoutée de l’exploitation et de la d’une transformation sur place d’un
commercialisation artisanale du coltan cobalt pur. D’autre part, ¼ de la
avant traitement restait au Congo. Les production de cobalt concerne de
marchés étant relativement l’hétérogénite, du minerai fortement
transparents, les exploitants étant au concentré en cobalt. Faute de pouvoir
courant des prix au plan international, être transformé davantage sur place, et
la majeure partie de la valeur ajoutée parce que, depuis l’année 2000, le
restait au Congo, même si celle-ci était gouvernement avalise l’exportation
répartie de manière très inégale au sein d’hétérogénite, ce minerai quitte le
des filières. territoire, souvent en fraude.

Par contre, en ce qui concerne En acceptant d’exporter de


l’exploitation et le traitement du l’hétérogénite, le Congo accepte de
cobalt, le Congo produit, en 2003, perdre le profit d’une concentration
18.000 tonnes de cobalt-métal sur partielle dans les différentes
35.000 tonnes consommées installations katangaises ou même les
mondialement. De 9 à 10.000 tonnes bénéfices de la production d’un cobalt
sont exploitées et partiellement traitées pur à 99%. Le Congo est en ce sens
par le secteur formel20 (Gécamines, pillé d’une partie de la valeur ajoutée
Luiswishi, STL21), tandis que l’autre qui pourrait être produite sur place et
moitié environ est exploitée de bénéficier aux Congolais. Mais le
manière informelle et souvent contexte actuel du Congo n’incite que
illégalement sur les sites parfois peu d’entreprises à investir étant donné
radioactifs de la Gécamines. Une partie les coûts de transaction élevés que
de cette production, (environ la moitié) représente l’insécurité juridique et
quitte le pays en fraude vers la Zambie politique. Tout comme dans le cas du
ou l’Afrique du Sud où le minerai coltan, le Congo devient un producteur
riche en cobalt (hétérogénite) est traité de minerai concentré mais non
tandis que le reste est partiellement transformé sur place. Il perd le profit
concentré sur place et exporté comme de sa transformation, tandis que les
minerai concentré à 30-40%. acheteurs étrangers et entreprises de
transformation (en Afrique du Sud, en
Dans le cas du cobalt, le pillage Chine, … ) en tirent les bénéfices, non
concerne la part de la valeur ajoutée réinvestis au Congo22. Le pillage sur le
produite à l’extérieur du pays alors que cobalt résulte davantage des politiques
le Congo dispose des capacités de favorisant la libéralisation de
production d’un cobalt quasiment pur à l’exportation de minerais non
99%. En effet, actuellement, trois transformés.
quarts environ de la production totale

C
de cobalt du Congo est un minerai riminalisation de l’Etat.-
traité sur place et concentré en cobalt
variant de 20 à 35%. A partir du Jean-François Bayart analyse
moment où techniquement, le Congo la criminalisation de l’Etat et
de l’économie comme la réaction
politico-commerciale violente qui agit
20 Bruyland, E., «Les principaux producteurs
de cobalt au Katanga», Trends, 2003.
21 La Société pour le Traitement du Terril de 22 Sénat de Belgique, Commission sénatoriale, II.
Lubumbashi est une joint venture entre la Rapport d’expertise, op. cit., pp.139-146 et
Gecamines, le groupe Forrest et une firme André, C., « Enquête sénatoriale belge sur le
américano-finlandaise pour l’extraction de pillage au Congo : enjeux, limites et
cobalt, de cuivre et de zinc, à partir de la éclairages », Marysse, S., Reyntjens, F.,
montagne de déchets de minerais dans les L’Afrique des Grands Lacs. Annuaire 2002-
environs de Lubumbashi. 2003, Paris, L’Harmattan, 2003, pp.277-279

29
en prédateur pour tenter de être taxée davantage, l’élite imprima
monopoliser la faible rente qui restait massivement de la monnaie, ce qui eut
dans le pays lorsque l’économie pour conséquence une forte
intérieure se contracte, que l’aide augmentation des prix. Le taux
extérieure se réduit drastiquement, que d’inflation atteignit 9797% en 1994.
l’Etat s’effondre et que des Les pauvres furent les plus taxés faute
mouvements de démocratisation se de pouvoir convertir leur monnaie
mettent en place. locale en dollars ou autre monnaie
étrangère.
En effet, à partir du moment où la
production formelle ne pouvait plus

Billet de 1.000.000 Zaïres (1993) Billet de 1 Nouveau Zaïre (1993)

L’Etat devient incapable de financer essentiel qui caractérise la


ses propres dépenses, de payer ses criminalisation de l'Etat, est que les
fonctionnaires et d’offrir les biens et hommes politiques et les militaires
les services publics de base. Un peu sont impliqués d'une manière
partout dans le pays, l’on assiste à une systématique et collective dans un
« privatisation de la fonction fiscale» : enrichissement illicite et non productif,
les fonctionnaires prélèvent des taxes au détriment de l'intérêt général.
et des impôts le long des routes, aux
barrières, à tous les postes de Etant donné la faiblesse de l’Etat et des
l’administration en échange de structures formelles de marché, la
services. La corruption est généralisée. baisse de l’aide extérieure et
L’Etat congolais ne finance plus son l’incapacité des élites à acquérir des
armée, il n’assure plus la fonction de fonds par le biais de l’aide qui diminue
maintien de la sécurité ni la fonction ou par le biais d’un système de taxe
de protection du territoire. efficace et productif, l’élite politique
réagit violemment au contre-coup, à la
Deux aspects sont donc à considérer perte de rente et à la démocratisation.
pour pouvoir parler de criminalisation Dans les années 90, l’élite politique
de l’Etat. Tout d’abord, les actes adopte la criminalisation de l’Etat et de
commis doivent revêtir un aspect l’économie comme stratégie pour
d'enrichissement personnel ou sécuriser des intérêts acquis.
factionnel. Ensuite, ils doivent
s’effectuer au détriment de la Les aspects de criminalisation de l’Etat
population, victime de la violence ou et de l’économie concernent avant tout
d’un appauvrissement. En bref, le trait la fraude et la corruption qui atteignent
des proportions élevées, le

30
blanchiment d’argent, l’utilisation de « criminelle » et de criminalisation de
la « planche à billets », l’émission de l’Etat. Lancé le 22 octobre 1993, le
la fausse monnaie et, déjà à la fin des Nouveau Zaïre (NZ) est échangé
années 90, la multiplication des ventes contre le Zaïre (Z) au taux de 1NZ=
de concessions. 3.000.000Z.

En 1993, le gouvernement monétaire23 Le but de la réforme était, pour le


dont le résultat a permis de servir les régime du président Mobutu arrivant à
intérêts de l’élite et de lui générer des sa fin, de réactiver l’inflation qui
sources de revenus qui dépassaient permettait à l’élite de faire des profits
largement les revenus ordinaires à court terme. Ainsi, une nouvelle
publics alors en baisse. Il s’agit là d’un émission de monnaie provoquait,
autre exemple de politique auprès de l’élite contrôlant l’économie
moderne, une demande accrue de
billets qu’elle transformait en monnaie
23 Lire MABI (1998), [Link]., Chapitre 4 La étrangère (dollars US), au prix d’une
manipulation monétaire et la prédation, pp. 154- forte inflation (Figure 7) et, à terme,
201. une perte de valeur des billets.

90 Figure 7. Evolution du taux d'inflation, 1990-1996


80
7010000
9000
608000
507000
6000 Est
40 5000
4000 Ouest
30 3000
Nord
20 2000
1000
10 0
0 1990 1991
1992 1993
1er 2e trim. 3e trim. 4e 1994trim.
1995 1996
trim.

Ce choc monétaire a provoqué, une dysfonctionnement économique sans


fois de plus, une redistribution des précédent. » 24
revenus de la population au profit de
l’élite politico-commerciale, bien
informée et au courant des émissions
de monnaie, et une paupérisation de la
population, victime parce qu’elle ne
disposait ni des moyens ni des
opportunités pour changer rapidement
de monnaie. Pour Mabi, « [L]e bilan Billet de 100.000 NZ en 1996, soit
de la réforme monétaire du 22 octobre l’équivalent de 300.000.000.000Z
1993 a été globalement négatif. Au lieu
d’aplanir les désarticulations de
l’économie, ce qu’elle s’était assigné 24 Mabi (1998), op. cit., p. 163.
comme objectif, elle a débouché sur un

31
Conflits et exploitation des ressources
naturelles
« Greed or grievance » d’opportunités économiques que de
griefs et, par conséquent, certains
Plusieurs rapports d’enquête25 et groupes rebelles sont avantagés par le
documents26 ont récemment établi le conflit et ont donc de puissants motifs
lien entre l’exploitation des ressources pour l’amorcer et l’entretenir. » 28
naturelles et les conflits armés en
République Démocratique du Congo. Par contre, les partisans de la thèse des
Ces relations ont également été mises griefs (‘grievance’) soulignent
en lumière par plusieurs études sur les l’importance d’autres facteurs comme
causes économiques des guerres les oppositions ethniques et
civiles. Cette dernière filière de religieuses, l’inégalité économique, le
recherche s’est particulièrement manque de droits politiques et la
intéressée au rôle comparé des griefs mauvaise gestion économique de la
objectifs contre l’inégalité, la part du gouvernement.
répression politique, ou l’exclusion des
minorités ethniques ou religieuses et Ballentine29 essaie de trouver le juste
les motivations économiques dans le milieu entre les deux hypothèses.
déclenchement des conflits armés. Karen Ballentine remarque que très
D’où la fameuse question : « Greed or peu de conflits contemporains peuvent
grievance ?” (rapacité ou griefs) 27. être pris comme des exemples clairs de
guerres de ressources caractérisées par
Les défenseurs de la thèse de l’avidité des pillages à grande échelle commis
(‘greed’) sont convaincus que la par des acteurs étatiques ou rebelles.
plupart des conflits armés sont causés Les motifs et les opportunités
par des facteurs économiques tels que économiques ne constituent presque
la lutte pour le contrôle sur les jamais la cause principale des conflits
ressources naturelles. C’est notamment armés. Au contraire, dans la plupart
la position de l’équipe de recherche de des cas il est question d’une interaction
la Banque mondiale dirigée par Paul entre des facteurs économiques et des
Collier pour qui, « [l]es guerres civiles facteurs politiques, socio-économiques
résultent beaucoup plus souvent et sécuritaires. C’est exactement cette
interaction qui donne lieu à
l’éclatement d’une guerre. Néanmoins,
25 Nations Unies (2002), Report of the Panel of Ballentine ajoute que dans certains cas
Experts on the Illegal Exploitation of Natural l’accès aux ressources économiques est
Resources and Other Forms of Wealth of the d’une importance significative pour la
Democratic Republic of the Congo. création d’une ‘structure
26 Dietrich, C (2002), L’ économie criminalisée des d’opportunités’ permettant aux
diamants dans la République Démocratique du
Congo et les pays voisins, Partenariat Afrique
Canada, International Peace Information 28 Banque mondiale, « Diamants et autres
Service, Document hors série n°4.
27 Collier, P (2000), Economic Causes of Civil produits précieux suscitent les convoitises et
provoquent les guerres civiles », Communiqué de
Conflict and their Implications for Policy, World
presse n° 2000/419/S, p.3.
Bank, Development Research Group; 29 Ballentine, K et Sherman, J (eds) (2003),
Humphreys, M (2003), Economics and Violent
Conflict, ‘The political economy of armed conflict : beyond
[Link] greed and grievance’ , Lynne Rienner
nomics. Publishers.

33
belligérants de prolonger le conflit et qui semble bien être confirmé dans le
de rester sur le champ de bataille. cas congolais.
Autrement dit, le degré d’accès aux
ressources économiques peut Si ces caractéristiques constituent les
influencer la durée, l’intensité et le véritables facteurs de risque, c’est sur
caractère d’un conflit30. elles que doivent se concentrer les
mesures de prévention pour éviter de
Il serait difficile de nier l’existence des nouveaux affrontements.
griefs dans des pays mal ou pas du tout
gouvernés pendant une très longue En République Démocratique du
période. Toutefois, l’identification Congo, la relation entre les ressources
d’autres causes qui favorisent le naturelles et les conflits armés a aussi
déclenchement des conflits offre un caractère régional. Dès le début des
d’énormes possibilités de prévention. années 90, l’instabilité politique et le
L’étude de Paul Collier a identifié les déclin économique caractérisent les
éléments ci-après comme étant les pays de la région, à savoir, le Rwanda,
principaux facteurs de risque de guerre le Burundi et le Congo. L’Est du
civile31 : Congo, incontrôlé militairement, est le
théâtre d’affrontements ethniques au
? ? les facteurs économiques : la Nord-Kivu en 1993 et devient le refuge
prépondérance des exportations de plusieurs groupes d’opposants et de
des produits primaires dans rebelles aux régimes ougandais,
l’économie nationale, la faiblesse burundais, et, à partir de 1994,
des revenus moyens, la lenteur de rwandais. L’instabilité régionale
la croissance, et la taille de la s’accroît après le génocide au Rwanda
diaspora ; en 1994 et avec l’exode à l’Est du
Congo de plus d’un million
? ? les facteurs géographiques : la d’habitants.
taille du territoire national et la
répartition inégale de la population En octobre 1996, le régime rwandais
sur ce territoire ; lance une vaste opération militaire
pour vider les camps de réfugiés
? ? les facteurs historiques : « Les rwandais et oblige ceux-ci à réintégrer
risques de conflit futur sont le Rwanda. Dans un premier temps,
beaucoup plus élevés dans les pays des enjeux d’ordre sécuritaire ont été
où une guerre civile vient de avancés pour justifier l’invasion de
prendre fin. » l’armée rwandaise au Congo. En
réalité, c’est le début d’une présence
? ? les facteurs sociaux : la faiblesse militaire à long terme des armées
du niveau d’éducation et la ougandaises, burundaises et
composition ethnique et religieuse rwandaises au Congo.
de la population.
Le Kivu est occupé militairement par
La plupart des auteurs s’accordent sur les armées gouvernementales de trois
la prééminence des ressources pays (Rwanda, Burundi et Ouganda)
naturelles comme facteur de risque, ce tandis que des groupes rebelles
d’origines et de types divers se sont
organisés dès 1993 et qu’apparaissent
30Ibidem, pp. 259-260. des milices et des mouvements de
31La combinaison de ces différents facteurs guérilla (burundais et ex-Far
en RDC peuvent expliquer que Collier ait rwandais). La chute du régime Mobutu
estimé, en 1995, à 75% (la plus forte ne stabilise que partiellement et
probabilité de l’échantillon) la probabilité de momentanément la situation à l’Est du
la RDC d’entrer en crise dans les cinq
Congo. Les armées étrangères
années suivantes.
s’installent à long terme, et, en 1998,

34
lancent une seconde guerre. ressources dont l’exploitation et la
Cependant, au fur et à mesure que la commercialisation illégales et le
situation perdure, l’absence d’Etat, la pillage permettent de financer la guerre
guerre et l’instabilité créent de (ou les intérêts privés de l’élite
nouvelles opportunités pour certaines politique et militaire) sont le coltan
factions des armées d’accéder à des (jusqu’en 2001), l’or et le diamant,
ressources minières, de contrôler des grâce au contrôle des taxes.
sites, de monopoliser des filières (or,
coltan), de mener des activités Le coltan
économiques qui financent la guerre.
A l’Est du Congo, l’exploitation du
Pour les armées étrangères, le contrôle coltan est artisanale et informelle.
politique et économique de zones Selon le Rapport du groupe d’experts
minières riches constitue un enjeu des Nations Unies, la société Great
majeur, mais seulement à long terme. Lakes Metals contrôlée par l’armée
Cela vaut pour les zones aurifères de rwandaise aurait exploité et importé
l’Est du Congo, extrêmement riches 1.200 tonnes de coltan32, soit 60% de
mais qui ne sont exploitables qu’à long la production totale de 2.000 tonnes
terme, car l’exploitation nécessite des produites cette année-là dans la région
investissements extrêmement et équivalant à un montant de 80 à 100
importants. C’est aussi le cas pour les millions de dollars américains. Le
zones pétrolifères. Cependant, les contrôle des sites d’exploitation a
enjeux à court terme des armées sont permis à l’armée rwandaise, qui
davantage le contrôle d’une partie ou utilisait ses propres prisonniers, de la
de la totalité de la valeur ajoutée des main-d’œ uvre forcée ou encore ses
ressources exploitées dans ce pays qui propres soldats ainsi que ses propres
permet un auto-financement de la moyens de transport et ne payant
guerre au Congo. aucune taxe, de bénéficier de
l’ensemble des profits que
En effet, les transactions économiques représentaient l’exploitation, le
de production et d’exportation de transport et l’exportation du minerai
certaines ressources du Congo vers les grandes sociétés de
génèrent une valeur ajoutée qui est transformation aux Etats-Unis, en
contrôlée par ceux qui financent Chine ou au Kazakhstan. L’armée
directement ou indirectement la guerre rwandaise monopolisait ainsi
en période d’insécurité. La question du l’ensemble de la valeur ajoutée réalisée
pillage du Congo et du financement de à chaque étape de la filière.
la guerre mais aussi du caractère
criminel de certaines activités se pose A la fin de l’année 2000, au sein de ces
principalement en termes de contrôle filières congolaises, allant de
et d’accaparement de la valeur ajoutée l’exploitation à l’exportation du
produite et de l’utilisation minerai pour transformation et
« criminelle » de ce surplus traitement, la valeur ajoutée de
économique à des fins de financement l’exploitation revenant aux creuseurs
de la guerre ou de profit personnel au s’élevait à 10% du prix mondial du
détriment de la population. minerai, tandis que les intermédiaires
commerciaux congolais en percevaient
L’enjeu de la guerre et de l’insécurité à
l’Est du Congo est le contrôle d’une
partie ou de la totalité de la valeur 32 Nations Unies, Conseil de Sécurité,
ajoutée qu’offrent l’exploitation et la Rapport du Groupe d’experts sur l’exploitation
commercialisation illégales des illégale des ressources naturelles et autres richesses de
ressources, soit par le contrôle des sites la République Démocratique du Congo, 12 avril
d’exploitation, soit par le contrôle des 2001, para 130.
filières commerciales. Les principales

35
entre 40 et 50%33. Ainsi, 50% de la réorientation des circuits d’exportation
valeur ajoutée du coltan bénéficie à des principalement vers l’Ouganda et le
filières congolaises locales. Les Rwanda. En effet, selon le premier
intermédiaires étrangers bénéficièrent rapport de l’ONU, l’Ouganda exportait
de 50% ou plus de la valeur ajoutée en 1999-2000 environ 11 tonnes d’or
produite à l’extérieur du pays. Les pour une valeur de 90 millions $ tandis
« traders » étrangers bénéficièrent le que le Rwanda en exportait à la même
plus de la flambée internationale des époque 3,5 tonnes pour une valeur de
prix et de l’opacité des marchés 30 millions $ environ.
provoquée par cette hausse brusque
des prix.

Les filières congolaises locales


d’exploitation du coltan se sont vues
évincées du marché, d’une part, par les
filières rwandaises, mais également
suite à l’imposition du monopole de la
SOMIGL 34 en pleine période de
flambée des prix. Cette mise à l’écart
des filières congolaises a été renforcée
par l’application d’un régime
différencié de taxes, libre pour les
filières liées à l’arméerwandaise, mais
entier pour les autres.

L’exploitation et la commercialisation
du minerai par l’armée rwandaise ou
les filières liées à l’armée est illégale.
Et la fraude, importante vers le
Rwanda, libre de taxes, représente un
élément défavorable pour le Congo, Or : Action de la Société des Mines d’or
qui perd évidemment le montant des de Kilo-Moto
taxes sur l’exportation du minerai.
Par ailleurs, la monopolisation des
L’or filières ou des sites tels que celui de
Kilo-Moto par les armées devient un
Dans le cas de l’or, la guerre a enjeu pour financer la guerre ou
provoqué, d’une part, la financer des intérêts de groupes
monopolisation et le contrôle des militaro-commerciaux. En effet, au
filières d’exploitation ou commerciales sein des filières monopolisées par
par les différentes armées burundaise, l’armée, 50% au plus de la valeur
rwandaise et ougandaise et une ajoutée revient aux creuseurs, tandis
qu’au sein des filières non contrôlées
par l’armée, entre 50 et 80% de la
33 de Failly, D., « Coltan : pour valeur ajoutée totale revient aux
comprendre » ; Marysse, S., Reyntjens, F., creuseurs et au Congo.
L’Afrique des Grands Lacs. Annuaire 2000-
2001, Paris, L’Harmattan, 2001, pp. 279-306. Le diamant
Voir aussi Groupe de Recherche sur les
Activités Minières En Afrique (GRAMA,
[Link] [Link]/grama), La La production des diamants de
route commerciale du coltan congolais: Une enquête. Kisangani est principalement
informelle et dispersée autour de la
34 Société Minière des Grands Lacs, créée en ville sur des sites incontrôlables
novembre 2000 et jouissant du monopole de militairement. Cependant, afin de
l’exportation de coltan jusqu’en mars 2001. s’assurer le contrôle de la production,

36
les Ougandais et les Rwandais ont eu
recours à deux stratégies. Par la
première, ils ont tenté de monopoliser
des maillons des filières commerciales.
Par la seconde, les Rwandais ont tenté
de contrôler Kisangani et les taxes sur
les diamants en accordant des
monopoles de vente de diamant35.

Le diamant, comme le cobalt, sont


deux ressources dont l’exploitation, en Diamant : La drague de la MIBA
grande partie illégale, a également
permis de financer la guerre des
armées zimbabwéenne et congolaise. Le gouvernement congolais a financé
L’exploitation et la commercialisation la guerre de différentes manières:
illégale ainsi que le pillage de ces d’une part, par le biais des taxes, en
ressources contribuent aussi à accordant des monopoles d’exportation
alimenter la spirale de récession- (IDI Diamond pour le diamant),
pauvreté du Congo. ensuite, par des ponctions au sein des
entreprises para-publiques (Gécamines
mais surtout la MIBA qui s’est vue
désinvestie au cours des deux guerres)
mais aussi des sociétés privées, et,
enfin, en accordant des concessions
minières à des membres de l’élite
politique et militaire zimbabwéenne.

Diamant : L’usine centrale de la MIBA

35MARYSSE, S. et ANDRE, C., « Guerre et


pillage économique en République
démocratique du Congo », MARYSSE, S., Cuivre : La mine de Kambove de la
REYNTJENS, F., L’Afrique des grands Lacs. Gécamines
Annuaire 2000-2001, Paris-L’Harmattan,
2001, pp.321.

37
4. Ituri : enjeux économiques
La signature de l’Accord Global et 2003. On peut aussi citer l’imposition
Inclusif en décembre 2002 et sa mise d’un embargo sur les armes et
en œ uvre dès avril 2003 n’ont pas l’assistance militaire par l’ONU ainsi
spontanément mis un terme aux que la résolution 1493 du Conseil de
affrontements armés sur tout le Sécurité, adoptée le 28 juillet 2003 et
territoire national. Le district de l’Ituri la création au sein de la MONUC de la
est resté le théâtre des violences Brigade Ituri, conformément au
inouïes. Pourtant les initiatives locales renforcement du mandat de la
et internationales de pacification n’ont MONUC.
pas manqué. Au plus fort des scènes
des massacres en 2003, le Conseil de C’est pourquoi il est important de
Sécurité des Nations Unies décida le s’interroger sur les causes profondes
déploiement d’une force de la persistance des violences dans
multinationale d’urgence (ARTEMIS) cette zone.
sous commandement français en août

Figure 8. Carte administrative de l’It uri

L’Ituri millions de personnes. Si ces


projections se vérifient, la population
D’une superficie de 65.658 km², l’Ituri de l’Ituri s’est donc accrue de 157%,
(Figure 8) est l’un des quatre districts faisant passer la densité de la
de la Province orientale. Il est composé population de 27 habitants/km² à 69
de cinq territoires (Irumu, Mambasa, habitants/km².
Djugu, Mahagi, Aru). Bunia en est le
chef lieu. Au dernier recensement Le conflit en Ituri : ressources
scientifique de la population (juillet naturelles, question foncière,
1984), 1.749.256 personnes avaient été conflits interethniques
dénombrées en Ituri (359.750
ménages). Les dernières estimations Selon plusieurs estimations, le conflit
portent la population de l’Ituri à 4,5 en Ituri a depuis 1999 déjà coûté la vie
à environ 50.000 personnes. L’année l’accaparement de l’appareil
2003 a été marquée par une croissance administratif par les mouvements
spectaculaire du nombre de victimes. rebelles et les milices, des lacunes dans
Entre juillet 2002 et janvier 2003, plus la législation concernant la gestiondes
de 5.000 civils ont été tués par les ressources naturelles et un manque de
milices, un nombre qui a augmenté en moyens ou de volonté pour forcer le
flèche entre mai et septembre 2003, respect des lois en vigueur et
avec 1.000 victimes de plus. l’écroulement du secteur minier
formel, ce qui a stimulé l’exploitation
Les observateurs du conflit iturien se minière artisanale et la contrebande.
disputent sur les origines de la violence D’autres facteurs explicatifs ont trait à
et sur les causes de sa persistance. Est- l’exploitation par les acteurs politiques
ce simplement l’expression d’une locaux de griefs ethniques largement
nouvelle barbarie, résultant de la alimentés par la question foncière.
surpopulation et de la difficulté
grandissante pour certaines couches de Il y a lieu de considérer l’accès à la
la population d’accéder aux ressources terre, l’exploitation forestière et
économiques ? Est-ce le résultat de aurifère, le contrôle des importations et
vieux ressentiments ethniques entre les des exportations et l’exploration
Hema et les Lendu ? Enfin, est-ce un pétrolière comme les enjeux
exemple de la manière dont l’avidité économiques principaux.
est en train de devenir la motivation
primordiale des acteurs armés ? Il est
difficile de se prononcer de manière
exclusive en faveur de l’un ou l’autre
des ces trois paradigmes. La
complexité du drame iturien laisse
plutôt penser que les causes sont
multidimensionnelles.

En voulant percer la dynamique du


cycle de violence en Ituri, il nous est
Ituri : Un soldat sur les restes d’un
apparu qu’il existe dans cette région un
village brûlé
ensemble d’opportunités qui
permettent aux leaders des groupes
armés de soutenir l’effort de guerre et
aux élites locales de consolider leur
La question foncière
position de pouvoir politique et
L’explosion de violence de juin 1999
économique. Le degré d’accès de
traduisait le mécontentement profond
différents réseaux d’élite (officiers
parmi la population iturienne sur la
militaires des armées engagées dans la
façon dont les autorités locales et
région, entreprises multinationales,
nationales ont géré la question foncière
chefs rebelles locaux, officiels,
dans le passé.
politiciens et hommes d’affaires) aux
ressources économiques détermine la
Etant donné que depuis longtemps la
durée, l’intensité et le caractère du
majorité de la population iturienne
conflit iturien.
travaille dans l’agriculture ou
l’élevage, il est peu étonnant que
La seule présence des ressources
l’accès à la terre constitue toujours l’un
naturelles ne constitue pas en soi une
des enjeux économiques les plus
explication suffisante pour la
importants des conflits en Ituri.
persistance de la violence. Il apparaît
que l’accès des groupes armés à ces
Presque tous les observateurs
ressources est facilité par une
s’accordent à reconnaître que
combinaison de facteurs, notamment
l’intensification du conflit entre les

40
communautés hema et lendu est due à de ce nouveau système foncier,
un incident qui s’est produit en juin l’administration coloniale avait pris
1999. Selon les sources lendu, un petit une quantité nécessaire des terres
groupe de Hema aurait essayé de collectivement tenues par les
soudoyer les autorités locales pour communautés locales en déclarant les
qu’elles modifient les registres de terres vacantes propriété de l’Etat.
propriété foncière en leur faveur dans
la zone de Walendu Pitsu (Territoire de Au cours de la période après
Djugu). Ils auraient utilisé de faux l’indépendance, les Hema ont réussi à
papiers pour s’accaparer de leurs consolider leur position dominante en
terres. La situation s’est encore ce qui concerne l’accès à la terre. La
aggravée à cause de l’ingérence de loi foncière en vigueur depuis 1967
l’Ouganda, notamment la nomination stipulait que toutes les terres (y
par les autorités militaires ougandaises compris les terres coutumières)
d’une personnalité Hema, Adèle devenaient la propriété de l’Etat. Cette
Lotsove Mugisa, gouverneur des loi a fait en sorte que toutes les
districts d’Ituri et du Haut Uele dans la transactions de terre basées sur la loi
Province Orientale. Suite à cette coutumière soient illégales.
décision, la population lendu a eu Aujourd’hui, la seule manière
l’impression que l’armée ougandaise d’obtenir des terres auprès de l’Etat est
se rangeait du côté des propriétaires de parcourir une procédure
fonciers hema36. Par contre, les Hema administrative qui va de pair avec un
prétendent que la violence en juin 1999 enregistrement officiel et un système
était organisée par des milices de cadastre. Cette loi est devenue un
extrémistes lendu. Quoiqu’il en soit, instrument puissant entre les mains
d’après certaines sources, les chefs d’une nouvelle élite de propriétaires
lendu avaient déjà averti les Hema de terriens attirés dans le Nord-Est du
laisser leurs terres et cultures avant les pays par les cultures agricoles
premières attaques de juin 1999. Par la d’exportation. Ces élites, profitant de
suite, une partie de l’élite hema leur rôle de premier plan au niveau
(notamment les familles Kodjo Singa, politique ou économique, ont
Savo et Ugwaro) a commencé à facilement pu s’emparer de toutes les
engager des militaires ougandais terres pas encore attitrées. Pour les
comme gardiens privés pour protéger couches inférieures de la population
leurs biens immobiliers et fermes37. rurale, les conséquences de la loi
foncière ont été négatives, puisqu’ils
Ce problème foncier n’est pas ont dû accepter la redistribution des
nouveau. A l’exemple de la stratégie terres communes (traditionnelles)38.
de colonisation développée par les
Britanniques en Afrique du Sud, le En Ituri, l’élite hema a utilisé la loi
pouvoir colonial belge avait procédé à pour obtenir accès aux anciennes
un regroupement des communautés plantations de la période coloniale
ethniques locales en entités proto- ainsi que pour étendre leurs droits
politiques tout en introduisant un fonciers sur les terres supposées
système d’enregistrement des titres appartenir aux Lendu39. Il est à
fonciers et de la propriété individuelle craindre que la question foncière va
des terres. Pour réaliser l’introduction continuer à créer des problèmes dans
un futur proche, surtout à cause de la

36 Human Rights Watch (2003), ‘Democratic


Republic of Congo, Ituri: ‘Covered in blood: 38 Vlassenroot (2002), ‘The making of a new
ethnically targeted violence in Northeastern RDC, order : dynamics of conflict and dialectics of
p. 19. war in South Kivu’, thèse doctorale non
37 Vlassenroot & Raeymaekers, ‘ Le conflit en publiée, Université de Gand, 2002, p. 82.
Ituri’, L’annuaire des grands lacs, 2002-2003: 39 Vlassenroot & Raeymaekers, op. cit. : pp.

pp. 215-216. 213-214.

41
forte densité démographique dans cette chefs coutumiers de la région et les
contrée. Selon Alphonse Maindo mouvements et milices rebelles. Lors
Monga Ngonga, la population de l’Ituri de son témoignage devant la
est passée de 600.000 habitants en commission d’enquête du Sénat belge,
1946 à plus de 4.000.000 en 199940. Il l’homme d’affaires thaïlandais
va de soi que cette augmentation a Kotiram a admis avoir exporté environ
sérieusement réduit et raréfié les terres 48.000 mètres cubes de bûches
cultivables ainsi que les pâturages. congolaises vers l’Ouganda, mais il a
immédiatement ajouté que tous les
Selon l’anthropologue Johan Pottier accords d’achat avaient été conclus
une bonne compréhension de la avec les chefs coutumiers en place.
question foncière est indispensable si
l’on veut percer l’énigme de la spirale La déclaration de Kotiram semble
de la violence en Ituri. Pottier est confirmer que certains chefs
convaincu qu’il existe des rapports coutumiers joueraient toujours un rôle
directs entre la loi foncière, l’insécurité de premier plan dans la distribution de
foncière et alimentaire découlant de terres. Le comportement irresponsable
son introduction, le besoin de de certains chefs coutumiers pourrait
protection et la formation de milices. avoir de graves conséquences pour
D’après lui, une grande partie de la l’environnement ainsi que pour
population iturienne n’a pas d’autres l’agriculture locale. Chassés de leurs
alternatives pour assurer sa subsistance terres, les paysans se voient obligés de
que d’offrir ses services aux grands déplacer leurs activités agricoles plus
propriétaires fonciers et aux seigneurs au fond de la forêt. Ces flux
de guerre. A leur tour, ces élites se sont migratoires donnent lieu à un
bien trouvées d’encourager déboisement accéléré et à une pénurie
l’insécurité. Grâce à la dépendance et accrue de certains produits forestiers
la vulnérabilité de la population dues à comme le bois de feu. Bien qu’il soit
la persistance de l’insécurité, les encore trop tôt pour des conclusions
membres des élites ont pu s’assurer de définitives sur le rôle des chefs
l’adhérence de plusieurs bandes de coutumiers dans la vente des terres à
combattants facilement manipulables des entreprises d’exploitation
et prêtes à être engagées dans la lutte forestière, il serait intéressant de faire
armée pour le contrôle sur les des recherches sur les liens entre les
ressources économiques en Ituri41. expropriations foncières forcées, le
phénomène du déboisement et la
La question foncière prend toute son formation des milices en Ituri.
ampleur dans le secteur des
exploitations forestières. A cause de La lutte pour l’or iturien
déficiences dans la mise en œ uvre de
la législation forestière au Congo, La plupart des géologues sont d’accord
beaucoup d’entreprises forestières bien qu’en théorie les dépôts d’or congolais
établies ont décidé d’abandonner leurs sont suffisamment considérables et
opérations, laissant la place à des attrayants pour offrir à l’Etat congolais
juniors qui ont préféré traiter avec les plusieurs avantages.

La majorité des dépôts d’or congolais


40 Maindo (2003, p. 184) estime qu’entre se trouvent dans le Nord-Est et l’Est du
1999 et 2001, la population de Bunia a pays, et plus particulièrement dans le
augmenté de 90.000 à 250.000 âmes. Maniema et l’Ituri42. Si la production
41 Pottier, J (2003), ‘ Emergency in Ituri, DRC :
political complexity, land and other challenges in
restoring food security’, papier spécial écrit à 42 Report of the Panel of Experts on the
l’occasion de l’atelier international organisé
illegal exploitation of natural resources and
par la FAO à Tivoli, 23-25 septembre 2003,
pp. 10-11.

42
totale d’or au Congo était de 500 renforce la compétition économique en
tonnes pour la période entre 1905 et Ituri45.
1972, la part du lion provenait de
l’Ituri, où les mines produisaient 350
tonnes d’or43. La perturbation des rapports socio-économiques
à cause de l’exploitation forestière
Malheureusement, le secteur aurifère L’exploitation forestière hâtive et insuffisamment
formel congolais s’est écroulé, laissant supervisée par les administrations en place peut avoir des
ainsi le champ à l’exploitation minière conséquences négatives pour les groupes de la population
artisanale et à la contrebande. Le qui assurent leur subsistance par la chasse et par la
départ des grandes entreprises minières cueillette. Selon le World Rainforest Movement, la
était due à la baisse constante (en croissance rapide de certaines zones d’exploitation
termes réels) des métaux de base forestière en Ituri appartenant à des entreprises ougandaises
pendant les années 1980 et 1990. a sérieusement perturbé les rapports socio-économiques au
niveau micro. Pour les quelque 30.000 pygmées mbuti, qui
occupent une superficie de 18.930 km² de la forêt tropicale
Au début des années 90, le Burundi
aux alentours de Mambasa, il est de plus en plus difficile de
était la zone de transit la plus se maintenir. De plus, les relations d’échange avec les Bila,
importante pour les exportations d’or une communauté d’agriculteurs-pêcheurs, sont menacées
provenant du Congo. Depuis 1997, par l’arrivée d’orpailleurs. Les chercheurs d’or sont
cette fonction est remplie par généralement suivis par d’autres immigrés qui abattent la
l’Ouganda. D’après les chiffres du US forêt pour y établir de vastes cultures permanentes de
Geological Survey, les exportations produits vendus à des prix exorbitants sur les marchés
d’or ougandaises se sont élevées à locaux. Par conséquent, l’économie et l’écologie locale ainsi
6.819 kg en 1997, comparé aux 5.067 que la subsistance traditionnelle des Mbuti sont gravement
kg en 1996, 3.093 kg en 1995 et 225 bouleversées.
Toutefois, cette évolution n’est pas nouvelle.
kg en 199444. Ces chiffres montrent
L’anthropologue Michael Rösler a démontré que, déjà à la
que les exportations d’or de l’Ouganda fin des années 80, la crise économique zaïroise forçait la
ont plus que doublé après que son population de la zone forestière de l’Ituri à utiliser des
armée avait pénétré le territoire stratégies de survie. Face aux pillages et aux saisies de leurs
congolais, bien que la capacité de sa récoltes par le gouvernement zaïrois ou par des militaires,
production nationale n’ait pas les gens réduisaient la production agricole au niveau de la
augmenté. Les troupes ougandaises se subsistance pour se retirer de temps en temps au fond de la
sont déployées entre autres aux abords forêt où ils pouvaient s’occuper plus librement de la chasse
de Kilo Moto, décrit comme l’une des ou de la pêche. D’après Rösler, il s’agissait d’une coutume
mines d’or les plus productives du traditionnelle qui date de la période pré-coloniale.
Sources : Rösler, M (1997), ‘Shifting cultivation in the Ituri forest (Haut-
Congo. Zaire) : colonial intervention, present situation, economic and ecological
prospects’, Civilisations, vol. 44, n° 1-2 : pp. 44-61; // World Rainforest
Movement (2003), ‘Mbuti forest peoples’survival threatened’, Bulletin n°.
Le pétrole dans l’Ituri ? 67, février 2003.

Selon Human Rights Watch, la


découverte de pétrole dans la vallée
Semliki, une zone qui enjambe la
frontière entre l’Ouganda et la RDC,
L’industrie pétrolière globale
other forms of wealth of the Democratic
s’intéresse de plus en plus à l’Afrique.
Republic of Congo, 10 novembre 2001: §26. Etant donné que la consommation
43 ‘Enkele basisbegrippen en kort overzicht mondiale de produits pétroliers passera
mbt de goudindustrie in de D.R. Congo’, de 70 millions de barils par jour
G.F. Consult, octobre 2002, papier remis à maintenant à 120 millions par jour en
la commission d’enquête du sénat belge: pp. 2030, les sociétés pétrolières sont à la
6-7. recherche de nouveaux gisements de
44 US Geological Survey 1997, ‘ The Mineral
Industry of Uganda’.
45Human Rights Watch, 2003, op. cit. : p.
14.

43
pétrole. A l’heure actuelle, l’Afrique saharienne ayant produit 3,8 millions
fournit déjà 11% de la production de barils par jour au début de l’année
mondiale de pétrole, l’Afrique sub- 2002.

Figure 9. Carte du Graben Albert

Selon plusieurs sources, il existe des acquis une zone d’exploration


réserves énormes de pétrole dans un exclusive en Ituri en juin 2001,
cercle passant par le Niger, le sud du Heritage Oil a conclu avec le
Tchad, la République Centrafricaine, le gouvernement congolais, le 2 juin
sud du Soudan et l’ouest de l’Ouganda, 2002, un protocole d’accord pour le
mais l’exploitation est onéreuse à développement de la production
cause de l’enclavement de la région potentielle du pétrole dans la vallée de
par rapport aux ports et aux raffineries. la rivière Semliki, sur une superficie
Toutefois, ce désavantage pourrait à d’environ 3,6 millions d’hectares47. La
terme être réduit. C’est ainsi que zone visée par Heritage est aussi
certaines entreprises ont commencé à connue sous le nom de ‘Graben Albert’
acquérir des permis d’exploration ainsi (Figure 9). Elle comprend le territoire
que des concessions dans l’espoir de près du Lac Albert à la frontière
les revendre à profit en cas de ougando-congolaise et est
découvertes de gisements pétroliers ou généralement considérée comme le
en cas d’augmentation continue de la secteur le plus prometteur pour
demande mondiale46. l’exploration pétrolière dans le
Graben48.
Une des entreprises impliquées dans la
prospection pétrolière en Afrique Bien qu’on ne puisse pas nier l’effet
Centrale est la société canadienne et psychologique de l’imbroglio autour
britannique Heritage Oil. Après avoir de la licence d’exploration de Heritage
Oil, il est important de se réaliser que

46 Johnson, D (2003), Les sables mouvants :

L’exploration du pétrole dans le Graben et le conflit 47 Johnson, op. cit.: pp. 22-23.
congolais, Pole Institute, pp. 4-6. 48 Ibidem: p. 11.

44
ce n’est pas la première fois que des et Pétro-Fina s’étaient retirées d’une
théories conspirationnelles circulent au convention pour l’exploitation de la
sujet des réserves pétrolières du partie sud du Graben signée le 30 mai
Graben. En effet, déjà au début de la 1987 avec le gouvernement zaïrois.
première guerre congolaise (1996- Les raisons officielles étaient les coûts
1997), certains auteurs ont suggéré que élevés de l’opération et les difficultés
l’opposition entre l’Ouganda, le logistiques.
Rwanda d’une part, et la RDC, la
Libye et le Soudan, d’autre part, serait Toutefois, ainsi que souligné par
moins idéologique qu’économique. Johnson (2003, p.4), « [l]a possible
Cela s’expliquerait par les réserves de arrivée d’investissements lourds dans
pétrole tout au long du Graben à une région secouée par des conflits
cheval sur les frontières de cinq pays complexes change radicalement les
(la RDC, la Tanzanie, le Burundi, le perspectives de la reconstruction
Rwanda, l’Ouganda et le Soudan). économique. » L’Est du Congo partage
avec les pays frontaliers un nombre
Marysse (1999) a déjà remarqué que important de caractéristiques
les coûts d’exploitation dans le Graben économiques. Tout investissement
sont encore trop élevés, en majeur dans cette région ne peut donc
comparaison avec les prix sur le ne pas avoir de répercussions de divers
marché mondial et ce, à cause des ordres à travers les frontières
coûts de transactions et d’exploitation. (transformation des circuits
Le Graben n’est donc peut-être pas commerciaux, exacerbation des
encore un enjeu de taille pour les conflits fonciers, etc.). Pour Johnson
grandes sociétés. Déjà, il faut se (2003), le conflit en Ituri est un signal
rappeler qu’en novembre 1990, Amoco d’alarme.

45
ENCADRE 2 : La crise d'énergie dans la Région des Grands Lacs

« L'économie de la Région des Grands Lacs est caractérisée par un manque de sources d'énergie indigènes et des
rapports de dépendance extrêmement biaisés en ce qui concerne les importations des carburants. La région est ainsi
lourdement dépendante du pétrole importé pour son développement..
Ceci dicte la structure des rapports de pouvoir et des affaires transfrontalières, car il existe une seule route principale
pour acheminer le pétrole: du port kenyan de Mombasa à l'Océan Indien, à travers le Kenya - un pipe-line passe de
Mombasa, par Nairobi à Eldoret - et continue en Ouganda, d'où les produits sont distribués vers le sud, au Rwanda
et au Burundi et aux parties orientales de la RDC, ou vers l'Ouest à d’autres parties de la RDC. Plus on s’éloigne de
Mombasa, plus la vulnérabilité et la dépendance augmentent. Le Rwanda, le Burundi et la RDC orientale sont
surtout vulnérables, dépendant de l’Ouganda pour le transit, et l’Ouganda à son tour dépend du Kenya. Ce
déséquilibre de pouvoir est valable non seulement pour l'énergie mais pour une grande partie du commerce
extérieur.
La capacité de transformation de pétrole dans la région est en théorie 104.900 barils par jour - 90.000 à Mombasa
(Kenya) et 14.900 à Dar es Salaam (Tanzanie). Toutefois, la raffinerie de Mombasa, pendant des années, a tourné
aux deux tiers en- dessous de sa capacité optimale, suite aux conflits autour de la modernisation et du
désinvestissement. La raffinerie de Dar es Salaam a été fermée en 1999, une mesure censée être temporaire. Ainsi la
capacité réelle reste en dessous de la demande. La situation est absurde surtout en République Démocratique du
Congo. Il y a une raffinerie de pétrole près du port de Matadi sur l’Atlantique avec une capacité théorique de 15.000
barils par jour, qui fonctionne actuellement à 50% de sa capacité. Elle appartient conjointement au gouvernement et
à Agip, la société pétrolière italienne, qui en 1999 a vendu ses actions à Sonangol, la société pétrolière étatique
angolaise. La raffinerie n’est pas appropriée pour le genre de pétrole brut trouvé en RDC et elle doit utiliser les
importations nigérianes, garantissant ainsi la dépendance permanente des importations qui profite aux
commerçants. Selon le Gouvernement, les exportations de pétrole de la RDC sont utilisées pour financer les
importations de brut pour la raffinerie.
A cause de la guerre, l’ancien système de distribution de produits finis - par la péniche le long du fleuve Congo - ne
fonctionne plus. Cependant, la réouverture du trafic fluvial encouragée par l’ONU pourrait changer ceci. Un pipe-
line abandonné passe de Kisangani à Walikale. En théorie il permettrait aux provisions de pétrole d’atteindre le
Congo oriental une fois que le trafic fluvial redeviendra normal, et la route de Walikale à Goma, actuellement en
reconstruction par l’organisation humanitaire allemande AAA (Agro Action Allemande), sera finie. Cependant, cette
région a été une « zone rouge » pendant des années. Les travaux sur la route ont été suspendus par AAA vers
l'ouest, au-delà de Masisi, suite aux attaques par les milices interahamwe rwandaises qui contrôlent aussi la ville de
Walikale et sa piste d'atterrissage, utilisée comme une base logistique pour les activités des milices ailleurs à l’est du
Congo. Aussi longtemps que cette situation continue, l’est de la RDC est entièrement dépendante de ses voisins de
l’Afrique orientale qui eux-mêmes souffrent d’une carence de pétrole. Le mauvais fonctionnement de la raffinerie de
Mombasa au Kenya crée des ruptures de stock répétées, qui sont régulièrement répercutées sur les pays à la fin de la
ligne de distribution ; ainsi, le Rwanda, ensuite le Burundi et la RDC encaissent la force du coup. Ils sont obligés
d’importer des produits raffinés plus chers, provoquant une hausse des prix et les importations clandestines. Une
extension proposée du pipe-line kenyan en Ouganda, consenti par les gouvernements kenyan et ougandais en 1999,
n’a pas encore dépassé l'étape de la planification. Il aurait une capacité de 16.500 barils par jour, qui serait suffisante
pour les besoins actuels de la région des Grands Lacs.
Il y a plusieurs options pour changer cette situation. Une option serait d’augmenter la capacité régionale de
production du courant électrique - actuellement l’Ouganda a la capacité de 280 MW, le Burundi a 49 MW et le
Rwanda a 30 MW. Une grande partie de ce courant provient des installations hydroélectriques. Dans ce domaine, il
y a le potentiel d’un développement significatif. Le barrage proposé à Bujagali en Ouganda sur le Nil près du Lac
Victoria, s’il est construit, sera le plus grand projet d'investissement de toute l'Afrique Orientale, avec une capacité
de production d'au moins 250 MW et vraisemblablement jusqu'à 2.000 MW. Actuellement il est en veilleuse à cause
des objections écologiques. Même dans les zones rouges du Nord Kivu, divers projets de production de courant
hydroélectrique sont en cours avec la capacité de quelques mégawatts chacun. Ils constituent les fondements de tout
programme intégré d’électrification future rurale ou urbaine. Une autre option serait l’exploitation des réserves de
pétrole indigènes, qui depuis l’époque coloniale ont été supposées exister dans le Graben le long des lacs Albert,
Édouard et probablement Kivu et Tanganyika, en plus des gisements en mer actuellement exploités le long de la
côte tanzanienne. Leur découverte et leur mise en valeur nécessiteraient, cependant, de grands investissements
initiaux et à long terme, et c'est peu probable qu’on y engage de l'argent à cette échelle sans la garantie de la stabilité
politique.» (Johnson, 2003, pp. 6-8)
5. Conflits armés : conséquences et
défis pour la réunification et la
reconstruction
L’analyse des conflits a tout son l’ancienne province du Kivu en trois
intérêt, non pas seulement pour établir provinces : Nord-Kivu, Sud-Kivu, et
le bilan des destructions des actifs Maniema.
humains et économiques, mais aussi et
surtout pour identifier les facteurs D’une superficie de 132.250 km², le
dotés d’une capacité préventive des Maniema est divisé en sept territoires
conflits futurs potentiels. (Kailo, Pangi, Punia, Kibombo,
Kasongo, Lubutu et Kabambare).
A ce titre, l’analyse détaillée de Kindu en est le chef-lieu. Le Maniema
transformations intervenues dans les est essentiellement une province
structures économiques et sociales agricole. On y trouve toutefois
dans les zones de conflit revêt un quelques grandes entreprises,
intérêt certain. A cet effet, une étude notamment la SOMINKI (Société
de cas a été réalisée dans le Maniema Minière du Kivu), la SNCC (Société
et le Nord-Kivu49. Cette étude Nationale de Chemin de Fer du
qualitative était basée sur l’interview Congo), et la Cotonnière de Kasongo.
semi-structurée des informateurs clés En 1984, le Maniema (alors district au
et sur des groupes focalisés de sein de la province du Kivu) comptait
discussion. La population-cible de 849.675 habitants. En 2002, la
l’étude qualitative était constituée de population du Maniema est estimée à
leaders communautaires et des chefs 1.609.100. Depuis plus d’une
d’entreprises interrogés dans les aires décennie, le développement
des conflits. Les groupes focalisés ont économique et social de la province est
été limités aux organisations bien confronté à de multiples entraves dues
structurées telles que les associations essentiellement à l’enclavement
des commerçants, les ONG nationales progressif, à la suite de la détérioration
et internationales, la Fédération des des voies terrestres et ferroviaires. La
Entreprises du Congo (FEC) et les production agricole (Figure 10) s’est
agents de l’Etat. beaucoup ressentie de la perturbation
des calendriers agricoles et du nombre
Pour le cas du Nord Kivu, les groupes important des déplacés internes
focalisés consultés étaient la (165.347 selon OCHA, Figure 11).
Commission de Relance Economique, L’exploitation frauduleuse des produits
la Commission de Mouvements de la miniers (coltan, or, wolfram,
population et la Commission de cassitérite, diamant) a élu domicile
Sécurité Alimentaire. dans certains sites du Maniema
(Kalima, Salambila, Punia).
Le Maniema, zone de conflit
L’approvisionnement en biens de
La province de Maniema a été créée en consommation courante est devenu un
1988 à la suite du découpage de problème épineux, malgré le
foisonnement des activités de survie
développées par des opérateurs
49 L’étude a eu lieu en octobre-novembre économiques regroupés en
2003. Kabanga, M D (2004), Les associations. Grâce à ces quelques
transformations des relations économiques opérateurs, la province a été ouverte au
dans les zones de conflit : Nord-Kivu et Nord-Kivu et à Kigali pour les
Maniema. Document non publié.
activités parallèles dans le secteur entreprises, de la production agricole,
minier. Mais les conflits armés ont eu et des circuits d’échanges qui se sont
un impact négatif visible au niveau des adaptés au contexte de la guerre.

Figure 10: Maniema: Evolution des productions agricoles (kgs),


1988-2000
Source: FEC Maniema, 2003

120.000
100.000
80.000
Riz Paddy
60.000
Maïs
40.000
Arachide
20.000
Banane
0
1988/89

1996

1997

1998

1999

2000
La SNCC a cessé ses activités depuis agences de transport aérien tenues par
199850. Sur un personnel de 525 certains commerçants regroupés en
personnes basées à Kindu avant la associations.
guerre, 200 seulement ont été
recensées en 2003. La désintégration En ce qui concerne les
de la voie ferrée a entraîné un communications téléphoniques, le
enclavement total de la province. En ce Maniema peut aujourd’hui
qui concerne la voie fluviale Kindu- communiquer avec le reste du pays
Ubundu, sur 3 bateaux opérationnels grâce à la société VODACOM à Kindu
avant la guerre, un seul sur trois est dont l’implantation a été largement
réhabilitable. facilitée par la demande de la MONUC
à Kindu (près de 80% de la demande
La réhabilitation de la voie ferrée a été totale de la province). Par ailleurs,
jusqu’à présent envisagée dans le cadre l’antenne de la RENATELSAT est
de la facilitation des interventions dans un état de délabrement total. Il
humanitaires. C’est ainsi que certaines n’y a pas de télévision à Kindu, seule
ONG internationales se sont occupées la radio OKAPI de la MONUC est
de la réhabilitation des tronçons opérationnelle.
Kindu-Kabalo, Kibombo-Nguena, la
SNCC s’occupant d’une partie des La province de Maniema manque
travaux techniques. actuellement de source d’énergie
électrique capable de favoriser la mise
Les routes de Maniema sont presque en valeur de son important potentiel. Il
toutes impraticables. Aucune route ne existe deux centrales thermiques à
permet la sortie vers d’autres centres Kindu et à Kasongo. Elles ne
d’approvisionnement provincial. La fonctionnent pas depuis le
province serait complètement enclavée déclenchement de la guerre en 1998 à
n’eut été la présence de quelques cause de manque de gasoil et de la
vétusté de réseaux de distribution. La
mise en fonction d’un groupe nécessite
50 Le premier train depuis 1998 est arrivé à 960 litres de gasoil par jour.
Kindu fin juin 2004.

48
COHYDRO est la seule société de à Goma et l’achemine à Kindu par
commercialisation des produits avion à raison de 0,55 $ le litre pour le
pétroliers installée à Kindu. Elle est revendre en plus des diverses charges 2
restée inactive depuis 1998. Le $ le litre.
carburant est fourni par les petits
commerçants qui achètent le carburant
Figure 11. Répartition des déplacés internes dans le Grand Kivu

Source : PNUD, Unité Post-Conflit (mai 2004).

En ce qui concerne le secteur du Kinshasa), un sac de sel de 50 kg coûte


commerce général du Maniema, la également 35$, une bouteille de bière
plupart des maisons commerciales sont 3$ (0,79$ à Kinshasa). Le tableau 7
devenues des bureaux et des églises. donne une indication sur le coût de
L’approvisionnement est difficile et transport supporté par un commerçant
coûteux, à cause du coût très élevé de de Kindu pour expédier les produits
transport aérien. Les produits manufacturés de Goma à Kindu par
manufacturés sont trop chers à Kindu à avion.
cause du coût de transport. Un sac de
ciment de 50 kg coûte 35$ (10$ à

49
Tableau 7 : Coût réel de En 1994, après le déclenchement du
transport aérien d’1 kg de génocide au Rwanda, plusieurs
marchandise* centaines de milliers de réfugiés
Nature de taxe Tarif en $ rwandais franchissent la frontière et
Transport 0,55 s’installent dans plusieurs camps dans
RVA 0,009 et autour de Goma.
Taxe de transfert des 0,02
produits manufacturés Depuis lors, le Nord-Kivu vit en
FPI 0,01 permanence une situation caractérisée
OCC 0,01 par des tensions interethniques, et
Source : Kabanga, M D (2004) l’émergence de plusieurs mouvements
*Pour les produits miniers, il y a une taxe rebelles et de milices.
supplémentaire de la Commission Nationale
d’Expertise (0,03 $/Kg) et la taxe de mine (0,10
$/Kg).
Malgré ce contexte particulier, le
Nord-Kivu a conservé sa capacité de
production agricole et animale (Figures
12 et 13). Toutefois, cette situation
Nord-Kivu : zone de conflit moins alarmante au niveau de toute la
province ne reflète pas les
La province du Nord-Kivu est aussi
particularités des zones les plus
issue du découpage territorial de 1988.
touchées par les affrontements
Elle a une superficie de 59.631 km² et
interethniques qui remontent au début
comprend six territoires (Masisi,
des années 90 et les mouvements
Rutshuru, Lubero, Beni, Walikale et
massifs des populations. C’est le cas
Nyiragongo), à part la ville de Goma.
du Masisi.
La population est estimée en 2000 à
3.596.833 habitants.

Depuis le début des années 90, cette


province vit une situation désastreuse.
Figure 12, Evolution des productions agricoles au Nord-Kivu,
1990-2000
Source: SNSA

60.000
50.000
40.000
Riz paddy
30.000
Maïs
20.000
Arachides
10.000
0
1990
1991
1992
1993
1994
1995
1996
1997
1998
1999
2000

une grande présence d’hommes armés


La transformation des dans les territoires de Masisi et de
structures économiques Rutshuru. De plus, la province n’est
pas encore stabilisée car les
D’une manière générale, malgré la mouvements de populations se
signature de plusieurs accords de paix, poursuivent. Par exemple, Goma abrite
la situation sécuritaire au Nord-Kivu encore un nombre important
comme au Maniema reste très d’habitants de Masisi.
préoccupante. Elle est caractérisée par

50
Figure 13, Evolution des productions animales au Nord-Kivu
(nombre de têtes; Source: SNSA)

400.000
350.000
300.000
250.000 Bovins
200.000 Caprins
150.000 Ovins
100.000 Porcins
50.000
0
1990

1991

1992

1993

1994

1995

1996

1997

1998

1999

2000
Aucune solution durable n’a été
La transformation des trouvée à ce jour. Dans le Masisi, trois
structures économiques quarts de la superficie sont occupés par
les fermes, dont huit familles
D’une manière générale, malgré la possèdent à titre privatif d’importantes
signature de plusieurs accords de paix, quantités de terre, limitant ainsi l’accès
la situation sécuritaire au Nord-Kivu à la terre à la population autochtone.
comme au Maniema reste très Rappelons que la densité de la
préoccupante. Elle est caractérisée par population à Masisi est de 188
la présence d’un nombre important habitants au km². Il ne sera pas aisé de
d’hommes armés dans les territoires de résoudre le problème des conflits
Masisi et de Rutshuru. De plus, la interethniques à Masisi tant que ce
province n’est pas encore stabilisée car problème de terre ne sera pas résolu.
les mouvements de populations se Les figures 14 et 15 permettent de
poursuivent. Par exemple, Goma abrite montrer les perturbations des activités
encore un nombre important agricoles dans le territoire de Masisi au
d’habitants de Masisi. cours de la dernière décennie. Ces
perturbations sont en partie expliquées
Au Nord-Kivu la question d’accès à la par l’émergence des activités minières
terre a déjà fait l’objet d’un conflit artisanales.
interethnique au début des années 90.

Figure 14. Evolution des productions agricoles dans le


Masisi

35.000
30.000
25.000
20.000 1992
15.000 2002
10.000
5.000
0
Haricot Maïs Sorgho

Source: SNSA, Goma pour 1992. Pour 2002, données de l’Administration territoriale de
Masisi. Pour le sorgho il s’agit de la production de 1993.
Figure 15. Evolution des productions animales dans le Masisi
Source: SNSA, Goma pour 1992. Pour 2002, données de l’administration territoriale
de Masisi

250.000
200.000 1992
150.000 2002
100.000
50.000
0
Bovins Ovins Caprins Volailles

Source: SNSA, Goma pour 1992. Pour 2002, données de l’administration territoriale de
Masisi

Dans le Masisi trois mines de coltan et pays, le changement intervenu dans les
de cassitérite ont été découvertes en structures de production ainsi que la
2000 à Kibabi, Mumba et Ngungu. nécessité de s’approvisionner en
Suite à cette découverte, les hommes produits de première nécessité ont
valides et les jeunes ont abandonné significativement joué sur le
respectivement les champs et l’école à changement d’orientation des circuits
la recherche de l’argent rapide. de commercialisation et des échanges
D’autres habitants de Masisi sont dans les provinces du Nord-Kivu et du
partis dans le Kalehe pour des activités Maniema.
minières. Presque un tiers de la
population de Masisi ayant déjà atteint Avant la guerre, les circuits de
l’âge de 18 ans, se trouve dans les commercialisation du Nord-Kivu et du
mines. Les champs sont abandonnés. Maniema étaient intégrés au sein du
territoire national. Plus de 90% des
En conclusion, si les déplacements des échanges étaient réalisés avec les villes
populations fuyant les combats ont et provinces congolaises surtout par
perturbé les travaux agricoles et voie routière, fluviale et ferrée et
d’élevage, et exposé les populations à rarement par avion. Les échanges
la famine et aux maladies, concernaient aussi bien les produits
l’exploitation artisanale et illégale des vivriers, agricoles et miniers que les
ressources minières a déstructuré le produits manufacturés divers (Figure
secteur de production et de 16 pour le Maniema et Figure 18 pour
commercialisation. le Nord-Kivu).

Les circuits commerciaux Ces provinces ne dépendaient que très


avant et pendant les peu des pays frontaliers (Rwanda,
Ouganda et Tanzanie). Au contraire les
conflits armés Congolais vendaient les produits
vivriers (haricots, pommes de terre,
Les circuits commerciaux dans les
etc.) au Rwanda et en Ouganda. Mais,
zones de conflit de l’Est de la RDC ne
suite à la guerre, un grand changement
sont pas restés en marge des
est intervenu. De nouveaux circuits
perturbations engendrées par les
commerciaux ont été développés avec
conflits. L’occupation territoriale de
comme caractéristique principale
l’Est par le Rwanda et l’Ouganda, le
l’extraversion des échanges
blocage des voies de communication
commerciaux.
avec Kinshasa et d’autres provinces du

52
Au Nord-Kivu, par exemple, on Peuple » a été créée à Goma. Cette
constate que le Nord est divisé en deux association a pour mission d’assurer
zones : le Grand Nord et le Petit l’encadrement de petites activités de
Nord 51. Le Petit Nord qui regroupe les survie développées par ses membres.
territoires de Masisi, Rutshuru, Le Collectif regroupe plusieurs
Nyirangongo, Walikale et la ville de associations de vendeurs de viande,
Goma a orienté principalement ses tomates, poissons, commissionnaires,
échanges vers le Rwanda par voie transporteurs, etc.
routière. Les échanges avec le
Maniema, le Nord-Kasaï et le Sud- Avant la guerre, le Collectif assurait la
Kivu sont faibles. Il s’agit d’ailleurs en production elle-même. Mais depuis le
général de produits miniers et agricoles conflit armé, elle n’exerce que l’achat
qui transitent par Goma vers le de la production des membres qu’il
Rwanda. commercialise localement ou au
Rwanda et en Ouganda. Ces activités
Le Grand Nord (Beni et Lubero) est se sont fortement intensifiées avec la
tourné ouvertement vers l’Ouganda. Il guerre au point où plusieurs antennes
exporte les produits miniers, le bois, la ont été installées au Rwanda et en
papaïne, le café, le thé et les produits Ouganda.
vivriers en contrepartie des produits
manufacturés, des matériaux de Le Collectif est devenu un acteur
construction et produits alimentaires de important dans l’amélioration des
consommation courante. Avec la conditions de vie des ménages au
Province Orientale, les échanges ne Nord-Kivu et plusieurs ménages se
sont que symboliques. sont impliqués dans cette association
qui leur offre des produits à vendre,
En ce qui concerne le Maniema, le voire même à crédit. Ces mécanismes
nouveau circuit commercial développé de survie ne sont pas faciles à
est essentiellement triangulaire réorienter surtout lorsque que le
(Maniema-Nord Kivu-Kigali), dominé secteur public et le secteur privé
par le transport aérien, compte tenu de formel n’ont pas d’autre alternative à
la vétusté des voies de communication offrir.
routière et de l’absence des flottes. Il
s’agit principalement d’un circuit de
sortie des matières premières (or,
diamant, coltan, cassitérite, wolfram)
en échange des produits manufacturés.
C’est ce qui ressort du schéma de la
Figure 17.

Les mécanismes de survie


développés par les
populations locales
Tshukudu, le mode populaire de
La pauvreté croissante en RDC a transport des marchandises à Goma
(Photo MONUC)
favorisé l’essor des initiatives privées
de développement. Dans le Nord-Kivu Il est utile de s’interroger sur les
une association « Collectif de Bas-
possibilités de persistance des circuits
commerciaux développés pendant la
guerre après la réunification du pays.
51Pendant la guerre, la fiscalité pratiquée au
Grand Nord était différente de celle qui était Plusieurs facteurs peuvent expliquer
en vigueur au Petit Nord. Une barrière cette persistance. Parmi ces facteurs, il
douanière était érigée à l’intérieur de la convient d’évoquer le coût de
même province, à Rwindi. transport, le mode d’exploitation des

53
produits miniers, et la persistance mieux contrôler le commerce, les
des mécanismes de survie développés finances et l’économie sont
par les populations locales. essentiellement tournés vers
l’extérieur. Leur réorientation ne sera
Le coût de transport possible qu’au prix de l’extension
effective et renforcée de l’autorité de
Les circuits commerciaux tournés vers l’Etat dans les territoires concernés.
le Rwanda et l’Ouganda bénéficient Tout développement dans le sens de la
d’un avantage comparatif en termes de stabilisation des circuits existant
coût de transport des biens et des actuellement doit être considéré
marchandises par rapport à ceux de comme allant dans le sens contraire à
l’intérieur du pays (Kinshasa, la restauration de l’autorité de l’Etat.
Lubumbashi, Kasaï). Le différentiel de
coût de transport en faveur des pays
limitrophes est un facteur susceptible,
pour les populations rurales, de
maintenir les échanges commerciaux
avec les opérateurs économiques des
pays frontaliers pour profiter des coûts
de transport moins élevés tant pour
leurs productions (produits vivriers,
café) que pour l’approvisionnement en
produits manufacturés.

Le mode d’exploitation des


produits miniers

Route en or
(Photo: John Hart/ Wildlife
Conservation Society) Un chercheur d'or
tente sa chance dans les flaques d'eau de ce
qui reste de la route Beni-Mambasa

Les nouveaux circuits développés sont


fortement corrélés avec les circuits
d’exploitation et d’expédition des
produits miniers (diamant, or,
cassitérite, coltan, wolfram)
développés pendant la guerre aussi
bien par les opérateurs économiques
que par les acteurs politiques tant au
plan local qu’au plan régional et
national. Les circuits militaro-
financiers mis en place en vue de

54
Figure 16 : Circuit commercial au Maniema avant la guerre

R : Route ; A : Avion ; L : Voie Lacustre ;


Kinshasa F :Voie Ferrée

Manufactures
2 Kasaïs

Produits
F F

coton
Huile de palme,
banane, arachide, riz,
haricot, poisson
Produits manufacturés Produits Manufacturés
F Maniema
Katanga F, L Province Orientale
Riz, banane, huile de ( Kindu )
palme, arachide, bois Riz, arachide, coton

Viande, Poissons salés,


produit Manufactures

Huile de palme, or,


Kalemie F
A

Cassitérite.
( Nord-Katanga)
Produits miniers
L

Tanzanie Sud-Kivu
Dar-es-salem Bukavu

Figure 17 : Circuit commercial au Maniema pendant la guerre

MANIEMA (2) NORD-KIVU


Produits miniers, huile
(Kindu) de palme, arachide (GOMA )

Produits manufacturés
Coltan, cassitérite
Manufactures

Coltan,
A (1)
Produits

Cassitérite, etc.
Produits vivriers
R
A : Avion ; R : Route
(1) Circuit mafieux d’exploitation et
d’expédition de cassitérite, de Coltan, de
Wolfram , de l’or, etc.
(2) L’or, en provenance de Saramabila,
RWANDA Kampene et Kama. Il y a également
(KIGALI) Cassitérite, Coltan Wolfram, etc de
Kalima, Kibombo, Punia, Kailo.

55
Figure 18 : Circuit commercial du Nord-Kivu avant la guerre

2 Kasaïs Kinshasa Ouganda


Poissons salés, haricot,

pharmaceutiques, pagnes,
viande, etc

Véhicules, matériels de
Produits vivriers et

construction, produits
Produit vivriers et

cigarettes, produits
A
R autres

manufacturés.
d’élevage
A L

Matériels de construction, Huile de palme, pagnes, savon, riz,


fretins, capitaines etc. poissons salés

Katanga
A.L.R.F NORD-KIVU A. R Province Orientale
Produits vivriers, légumes,
Produits manufacturés, la bière, viandes, poissons, haricots,

Cigarettes, bière, quinine (produits


pomme de terre, etc.

pharmaceutiques) ciment, sucre.

Produit vivriers, etc.


R
L
A Produits vivriers, légumes,
viandes, poissons, haricots,
Riz, huile de palme, arachides pomme de terre, etc.
Produits manufacturés

Maniema Sud-Kivu Rwanda

R : Route ; A : Avion ; L : Voie lacustre ; F : Voie ferrée

Figure 19 : Circuit commercial au Nord Kivu pendant la guerre

Maniema Nord Kasaï


Produits manufacturés Ouganda
A
Produits manufacturés
Produit miniers

Produit manufacturé,
A matériels de R Produit miniers, bois,
Riz, huile de palmes, R papaïnes, café thé,
arachides, produits construction, Produit manufacturé, produits vivriers
miniers véhicule, poisson Bois, huile matériels de construction
de palme, produits vivriers
café

NORD-KIVU
PETIT- NORD GRAND NORD

R Produits viviers, R
Viande, produits

Produits vivriers,
produits manufacturés,

manufactures
manufacturés

produits
R, L matériels de
construction, Produits miniers,
Poisson véhicule bois, huile de palme,
A café, thé
Produits
pharmaceutiques,
cigarettes

Sud Kivu Province Orientale


Rwanda

56
6. Leçons pour la reconstruction

R
econstruction post-conflit.-
Les études récentes révèlent
que la reconstruction post-
conflit52 est un défi de loin plus
R estauration des relations de
confiance.- Comment
restaurer des relations de
confiance entre groupes traumatisés
difficile à relever que celui du par les affres des massacres et d’autres
développement en temps normal. En horreurs lorsque les institutions
période post-conflit, il faut faire face transitoires sont fragiles ? Comment
aux conséquences immédiates des consolider ces institutions lorsque les
conflits (destructions physiques, relations entre les populations et les
fragilité des institutions dont institutions sont elles-mêmes fragiles ?
l’existence dans plusieurs cas repose Tels sont les défis majeurs en période
sur l’architecture complexe des post-conflit. La restauration d’ un
accords de paix, traumatismes divers, climat de sécurité et de paix en dépend.
etc.), et à l’urgence de satisfaire les Le succès des élections post-conflit est
besoins humanitaires et de sécurité. aussi largement dépendant de la
Ces problèmes sont amplifiés par restauration de ce « pont » entre les
d’autres facteurs non-économiques aux populations et les institutions censées
contours moins précis, mais aux effets les représenter.
plus que pernicieux. Ces facteurs sont
à eux seuls capables de perturber la L’ampleur et la complexité des récents
mise en œ uvre des accords de paix les conflits armés en RDC laissent
mieux élaborés et de faire déraper les supposer qu’il y a encore plusieurs
programmes de reconstruction les cases à remplir avant de constituer le
mieux soutenus politiquement et triangle « paix – sécurité -
financièrement, avec le risque de développement ». Réconcilier les
relancer les conflits armés. populations entre elles, reconnecter les
populations avec les institutions sont
Parmi ces facteurs non-économiques, quelques-unes unes de ces cases
l’on peut citer la restauration des encore vides. Mais, qui devraient être
relations de confiance entre les les « artisans de la réconciliation » ?
principaux groupes, au niveau local et Quels sont les espaces de dialogue qui
au niveau national. Ces relations de sont disponibles ?
confiance sont déterminantes,

P
particulièrement lorsque la fin du istes de solution.- Il existe une
conflit est le fruit d’un accord négocié. piste de solution qui découle de
La mise en œ uvre de tels accords la nature même du défi que
suppose, de la part des groupes sociaux représente la reconstruction post-
ou politico-militaires ayant pris part au conflit. En effet, ainsi que bien
conflit, la reddition de certains de leurs souligné par Stiefel (1999) « la
« acquis » au profit de la paix. Le reconstruction post-conflit est
meilleur exemple de telles concessions essentiellement un défi de
est offert par les programmes DDR développement dans des conditions
(Désarmement- Démobilisation- spéciales d’une société sortant de
Réinsertion). conflit. » C’est dans cette perspective
que la présente étude s’est focalisée sur
les aspects économiques des conflits
en République Démocratique du
52 Stiefel, M (1999), Rebuilding after war. Congo.
Lessons from the warn-torn societies Project,
UNRISD-PSIS. Si nous définissons la reconstruction
du Congo comme étant un défi de

57
développement, il en découle que les économique a été posé dès 2001, grâce
problèmes à résoudre sont : croissance à l’ouverture du Congo au monde et la
économique, stabilité politique et reprise de certaines relations
économique, pérennité des internationales multi- et bi-latérales,
institutions et des actifs permettant la mise en œ uvre d’un
économiques. Il est, par conséquent, programme d’assainissement du cadre
utile de s’interroger sur les capacités macro-économique avec le soutien
du système socio-économique financier des institutions de Bretton
congolais à générer ces trois éléments Woods.
(croissance, stabilité, pérennité).

C
roissance économique.- Le
premier pas dans la direction
de la relance de la croissance

Tableau 8. Indicateurs macroéconomiques, 2000 -2003


2000 2001 2002 2003)
Taux de croissance -4,3% -6,9% 3,5% 5,6%
du PIB
Taux d’inflation 511% 135% 15,8% 4,4%
Banque Centrale du Congo, Evolution économique et financière récente, divers numéros.

L’impact des mesures monétaires (taux taux d’inflation en deçà de 10% par an
de change flottant) et la gestion et stabilisation de la monnaie.
contrôlée du budget de l’Etat semblent Toutefois, la restauration des
annoncer la fin de la spirale récession- équilibres macroéconomiques ne
pauvreté-violence. En effet, les suffira pas à elle seule pour produire la
indicateurs économiques récents croissance et la stabilité, dans la
semblent indiquer « la fin du triangle pérennité. A court terme, la relance
maléfique de l’hyperinflation, de économique sera gênée par l’étroitesse
l’hyper-dépréciation et de l’hyper- de la marge de manœ uvre de la
récession » 53. politique économique.

Pendant la guerre, la « planche à Le programme économique mis en


billet » a été largement utilisée pour œ uvre par le Gouvernement depuis
financer les dépenses publiques dans 2002 prévoit 54 une relance économique
un contexte marqué par la faiblesse (avec des taux de croissance de 3% en
extrême des recettes fiscales. Plusieurs 2002 à 7% en 2005 et 2006) soutenue
réformes institutionnelles ont permis par des ressources extérieures (crédits
aux institutions en charge du budget et et dons) qui, en valeur brute, devraient
de la monnaie d’acquérir une certaine atteindre 16,3% du PIB en 200555. La
indépendance pour réaliser les relance des investissements, publics
priorités qui devenaient communes d’abord, dépendra largement du
pour le gouvernement et la Banque volume de ces ressources. Et, pour ne
centrale. pas alourdir le poids du service de al

Les résultats obtenus sont résumés


dans le Tableau 8 : retour à des taux de 54 La RDC a accédé au point de décision de
croissance positifs, stabilisation du l’initiative PPTE en juillet 2003. L’accès au
point d’achèvement est prévu pour le
quatrième trimestre 2006. Lire IMF (2003),
53 TSHIUNZA MBIYE, « Vers la fin du Democratic Republic of Congo : Enhanced Initiative
triangle maléfique de l’hyper-inflation, de for HIPCs- Decision Point Document, IMF
l’hyper-dépréciation et de l’hyper- Country Report No. 03/267 (August).
55 Cette proportion est supposée décroître
récession », Le Potentiel, n°2965, 4 novembre
2003. jusqu’à 3% en 2022.

58
dette, même au-delà du point entre les ressources extérieures et la
d’achèvement, il est prévu que les dons relance de la croissance est assuré,
seraient la principale modalité d’une part, par les exportations des
d’assistance financière (62% de produits traditionnels et, d’autre part,
l’assistance totale en 2003, 49% en par l’accroissement des importations
moyenne entre 2004 et 2015, 34% en dans le cadre des programmes de
moyenne entre 2016 et 2022). Le lien réhabilitation et de reconstruction.

Figure 20. Evolution du service de la dette, 2003 -20022

400

350

300

250
Service sur dette nouvelle
200
Service sur ancienne dette, sous
PPTE
150

100

50

0
2003 2005 2007 2009 2011 2013 2015 2017 2019 2021

des implications sur les relations entre


Ce schéma traduit une approche l’Etat et les citoyens. Ces derniers
habituelle d’ajustement macro- subissent une faible contrainte fiscale,
économique. Il ne sera valide que si le les recettes sur les échanges extérieurs
service de la dette (Figure 20) demeure étant, pour l’Etat, plus faciles à
soutenable et si ce résultat est atteint imposer.
en évitant de retarder le retour à des
niveaux de liquidité et de solvabilité Ainsi que suggéré par Devaux56,
internes acceptables. Cependant, même « d’une part, l’absence d’imposition de
dans l’hypothèse qu’un tel scénario la population avantage une politique
s’accomplissait, la grande question de redistribution discrétionnaire,
posée dans ce document (le lien entre entretenant une logique clientéliste,
la gestion de l’économie nationale et la d’autre part, l’étendue de cette
violence) ne sera pas réglée. La distribution parmi la population (sous
résolution de cette question exige une forme de subventions, d’emplois
transformation profonde de l’économie publics, de gratuité des services
congolaise. Cette économie est restée sociaux) est un facteur de modération
une économie de rente, dominée par des revendications politiques. »
le secteur minier depuis que
l’économie des plantations a été
ravagée par les effets pervers de la
zaïrianisation et des conflits armés.
Comme toute économie rentière, sa
T ransformer l’économie
congolaise.- Le grand défi de
l’économie congolaise est de

caractéristique principale est la


56 Devaux, P (2003), Iran : l’ avenir du système
prédominance des revenus des secteurs
d’extraction. Cette caractéristique a rentier en question, Conjoncture, octobre, p.18.

59
réussir la transition d’une économie car l’efficacité des attitudes prédatrices
rentière vers une économie de de la part des acteurs internes et
production diversifiée. Cette transition externes (notamment, leur capacité à
entraînera nécessairement un nouveau entreprendre des guerres de prédation)
type de rapports entre l’Etat et la dépend de l’affaiblissement des
société. Le principal outil de cette normes sociales contre les pratiques de
transition sera un régime fiscal qui soit corruption, d’enrichissement illicite, et
en faveur de l’économie privée. La de dilapidation des ressources
transformation à opérer devrait publiques ; de la détérioration des
éloigner le régime fiscal congolais capacités militaires de défense du
d’une économie qui taxe lourdement la territoire national ; et de la baisse de la
production pour la rapprocher d’un productivité du travail dans les
système économique qui favorise la secteurs d’extraction58. Ces trois
production des richesses et taxe leur facteurs sont intimement liés aux
utilisation. Cette transformation est la structures économiques.
voie obligée pour permettre au Congo
de faire face à l’énorme pression Ainsi, les incessants appels à la
démographique dont les effets étaient restauration de l’autorité de l’Etat en
déjà perceptibles à la fin de l’ère République Démocratique du Congo,
coloniale. En voulant répondre aux au sortir des conflits armés et des
énormes besoins économiques crises politiques des dernières années,
résultant de l’urbanisation de la société ne doivent pas se limiter au simple
congolaise et de la croissance redéploiement territorial des
démographique, le Plan décennal instruments institutionnels d’un
1948-1958 avait mis à nu les pouvoir politique légitimé par les
insuffisances financières du système accords de paix, et plus tard, par les
économique colonial. élections. De plus, la restauration des
équilibres macroéconomiques ne
L’instabilité permanente de l’après- devrait ni voiler ni retarder la rupture
indépendance n’a pas permis de de cette grande contradiction entre la
réaliser les transformations politiques dynamique sociale (démographique) et
nécessaires à l’émergence, à travers les politique et l’inertie des structures
instruments fiscaux et la législation économiques et politiques. Au
économique et sociale, de rapports contraire, les développements
entre l’Etat et les citoyens qui politiques et économiques actuels
découragent les attitudes de prédation doivent préparer la transition de
et favorisent la production. Comme l’économie congolaise, d’une
dans la plupart des économies économie de la prédation vers une
rentières, le mode rentier de production économie de la production. A cet
et de distribution impose son inertie effet, il est plus que temps que les
aux structures économiques et à la instances nationales accordent une
structure politique, alors même que attention particulière à la résolution
l’évolution démographique et les des énormes contradictions qui
revendications politiques des entravent la relance des économies
populations exigent un changement des locales : la question foncière et
structures57. l’exploitation des ressources naturelles.

E
n conclusion.- La propension
de la société congolaise à la
violence, devrions-nous
conclure, a des causes économiques
58 Olsson, O et Congdon, H (2003), Congo :

The Prize of Predation, Göteborg University,


57 Lire Devaux (2003) pour une analyse School of Economics and Commercial Law,
similaire du cas iranien. Working Papers in Economics, N. 97, 25 p.

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63
Le PNUD et le processus DDR
(Désarmement, Démobilisation,
Réintégration

Le processus post conflit de Désarmement, Désarmement, Démobilisation et


Démobilisation, Réintégration (DDR) est Réinsertion (CONADER),
l’un des éléments les plus critiques pour la appuyée par le Comité de Gestion
réussite de la transition politique en des Fonds de DDR (CGFDR), a
République Démocratique du Congo. pris la relève sur le plan
opérationnel, alors qu’un Comité
Jusqu’en avril 2004, le rôle d’agence chef Interministériel chargé de la
de file de ce processus était assuré par le conception et de l’orientation en
PNUD. Cette coordination a été faite dans matière de DDR tranche sur les
le cadre de la stratégie intérimairequi avait aspects politico-stratégiques. Le
pour objet d’élaborer un Programme PNUD poursuit son appui au
National DDR, y compris son cadre Gouvernement de la RDC, entre
institutionnel et une esquisse de stratégie. autres par le biais de ses projets
La stratégie intérimaire offrait aussi un spéciaux.
cadre opérationnel intérimaire et cohérent
pour les activités spéciales de DDR, Dans le cadre de la stratégie
notamment l’appui aux enfants soldats, aux intérimaire, le PNUD avait initié
groupes vulnérables, aux ex-combattants un certain nombre de projets
congolais à rapatrier et aux communautés. spéciaux :

Au cours de cette période, le PNUD a aidé Projet « Blessés de guerre »


à mettre en place des mécanismes de (Appui aux ex-combattants
concertation Gouvernement – Communauté blessés de guerre)
internationale qui ontpermis l’élaboration du
Programme National de DDR (PN-DDR). Le Projet ITURI (Appui à la
Conseil des Ministres a adopté le PN-DDR, réconciliation et au
ce cadre qui définit le statut des développement communautaire en
combattants et les groupes-cibles, et fournit Ituri)
un schéma de réintégration des ex-
combattants. Par ailleurs, le PNUD a COMREC (Reconstruction
appuyé le développement des cadres communautaire, réintégration des
d’opérations ad hoc adoptés par le ex-combattants et réduction des
Gouvernement (entre autres pour l’Ituri ou armes légères en RDC)
le désarmement volontaire). Pour faire face
aux autres urgences et contingences du MRR (Mécanisme de
DDR, le PNUD a introduit un Mécanisme Réponse Rapide)
de Réponse Rapide aux contingences du
DDR qui constitue aujourd’hui le seul Etant donné la persistance des
dispositif de gestion de contingences DDR et affrontements armés entre groupes
d’appui au Gouvernement en matière de ethniques en Ituri, le
renforcement institutionnel. Gouvernement avait préparé, avec
l’appui du PNUD, de la MONUC,
Depuis mars 2004, la structure et de l’UNICEF un Plan de
institutionnelle nationale pour le DDR est Désarmement et de Réinsertion
en place : la Commission Nationale de

65
communautaire pour l’Ituri (Plan DRC sous-contractées. Parmi ces
Ituri). Ce plan a été adopté le 20 janvier activités, on compte
2004 et a reçu le soutien financier du MRR l’identification et
et du COMREC. La stabilisation de la l’enregistrement, des séances de
situation en Ituri et la pacification sont les sensibilisation et d’orientation,
objectifs principaux du Plan, qui commence l’octroi de kits et l’acte de
avec le désarmement des combattants dans démobilisation à la sortie. Par
le district et leur réinsertion subséquente ailleurs, dans le cadre de ce Plan,
dans la société civile. La MONUC, le PNUD fournit au
l'UNICEF, le PNUD, et le Gouvernement Gouvernement de la RDC une
ont établi un Comité de Pilotage pour la banque de données biométriques
coordination du Plan DRC. Cinq sites de dans laquelle sont enregistrés tous
transit (Mahagi, Kpandroma, Iga Barrière, les ex-combattants passant par le
Kasenyi, Aveba) ont été identifiés. Après site. Cette banque de données
avoir été désarmés, les ex-combattants se devrait également être proposée
rendront dans ces sites où ils bénéficieront dans le cadre du Programme
des services civils et humanitaires fournis National de DDR.
par le PNUD par le biais des ONG qu’il a

66
COMREC
Reconstruction communautaire, Réintégration des ex-combattants et réduction des
armes légères en RDC

Groupes-cibles : Communautés
de retour des ex-combattants ; les
ex-combattants déplacés ainsi que
leurs familles (près de 20.000
familles, soit 80.000 personnes).

Donateurs : MDRP (US$


5.000.000), la Belgique (US$
3.000.000), le Japon (US$
2.000.000), PNUD (US$
1.600.000).

Objectifs : Sensibiliser et appuyer les


communautés au sein desquelles les ex-
combattants désarmés et démobilisés seront
réintégrés/ Créer des opportunités
économiques dans ces communautés/
Améliorer les services sociaux de base. Le
tout, dans le but de faciliter la réinsertion
économique et sociale des ex-combattants. Réhabilitation des routes

Projet ITURI
Appui à la réconciliation et au développement communautaire en Ituri

Objectifs : Ce projet vise à soutenir les


initiatives locales en promouvant la
réconciliation entre communautés,
améliorant l'accès et la qualité des
infrastructures et des services sociaux,
relançant le développement communautaire
et en renforçant les capacités des
organisations communautaires.

Groupes-cibles : Personnes déplacées


internes, réfugiés/ Groupes vulnérables, y
compris les personnes handicapées et celles
vivant avec le SIDA/ Les structures en
charge de la réconciliation au niveau local.

Donateurs : NORAD (US$ 3.000.000),


PNUD (US$ 100.000) La réconciliation intercommunautaire, à
travers ce club des jeunes, est au cœur du
projet Ituri

67
Projet « Blessés de guerre »
Appui aux ex-combattants blessés de guerre

Il y a environ 7.000 blessés de guerre et une formation afin de faciliter leur


infirmes ayant servi au sein des Forces réinsertion dans les communautés.
Armées Congolaises (FAC). Le nombre
d'ex-combattants blessés de guerre ayant
appartenu aux milices et aux groupes armés
et qui ont besoin d’assistance est inconnu.

Quelques soldats blessés de guerre à


l’hôpital du Camp CETA

L’hôpital du Camp CETA à Kinshasa réhabilité pour


Donateurs : PNUD (US$
accueillir les blessés de guerre 1.600.000), CELTEL Congo (US$
250.000), Japon (US$ 1.000.000).
Le projet « Blessés de guerre » a ciblé près Le projet a reçu le soutien
2000 de ces ex-combattants. Deux hôpitaux matériel du Canada sous forme
ont été réhabilités, l'hôpital du Camp d'équipement d'hôpital pour une
militaire CETA avec 50 lits pour blessés de valeur de US$ 700.000.
guerre et l'hôpital de Ruashi à Lubumbashi
avec 120 lits pour blessés de guerre. Après
le traitement, les ex-combattants suivent

MMR
Mécanisme de Réponse Rapide

Objectifs : Répondre aux événements


inattendus et aux urgences du processus
DDR par le déploiement rapide des
ressources humaines et techniques, des
équipements, et des autres facteurs dans les
zones d’intervention.

Groupes-cibles : Ex-combattants congolais


et les personnes à leur charge/ Combattants
d'autres nationalités/ Populations civiles des MRR : Ex-combattants mineurs dans une
communautés dans lesquelles les ex- opération de désarmement dans la
combattants seront réintégrés. province de Maniema (avril 2004)
Donateurs : MDRP (US$
4.629.870), France (US$

68
1.060.000), Japon (US$ 500.000), Suède PNUD (US$ 350.000).
(US$ 270.000), Espagne (EUR 300.000),

69
Le PNUD est le réseau mondial de développement dont dispose le système des Nations
Unies. Il prône le changement, et relie les pays aux connaissances, expériences et
ressources dont leurs populations ont besoin pour améliorer leur vie. Nous sommes
présents sur le terrain dans 166 pays, les aidant à identifier leurs propres solutions aux
défis nationaux et mondiaux auxquels ils sont confrontés en matière de développement.
Pour renforcer leurs capacités, ces pays peuvent s'appuyer à tout moment sur le
personnel du PNUD et son large éventail de partenaires.

Programme des Nations Unies pour le Développement


Boîte Postale 7248
Kinshasa 1, République Démocratique du Congo

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