Pnud-Rapporto RDC
Pnud-Rapporto RDC
République Démocratique
du Congo
Le rôle des facteurs
économiques et leçons pour la
reconstruction
© PNUD 2004
v
La République
Démocratique du
Congo : d’immenses
ressources naturelles
…
des ressources forestières
abondantes
… des
infrastructures
économiques dans
un état de
dégradation
avancée des grumes sur une voie ferrée
presque à l’état d’abandon
… bilan humain
des conflits armés
très lourd
vii
Contributions
Ce document est une compilation éditée de quatre études financées avec des
ressources octoryées au Bureau du PNUD par le Human Development Innovation
Fund. Les études ont été réalisées par quatre consultants.
Consultants :
9
Abréviations
11
d’une part entre le gouvernement de la Les mesures ont produit des résultats
RDC et les pays voisins (le Rwanda et encourageants mais encore fragiles2.
l’Ouganda) et d’autre part, entre les
différentes composantes politiques Sur le plan social, la crise humanitaire
internes. Le dernier accord en date dans les régions touchées par les
conclu à Pretoria le 17 décembre 2002, conflits armés, ainsi que l’étendue des
au terme du Dialogue inter-congolais violations massives des droits de
organisé dans le contexte des Accords l’homme viennent aggraver un tableau
de cessez-le-feu de Lusaka (1999), a social plutôt sombre tel qu’attesté par
fixé le cadre institutionnel devant régir les chiffres ci-après3 : niveau de
l’organisation politique du pays malnutrition chronique (modérée ou
pendant une période de transition de sévère) chez les enfants de moins de 5
deux ans, avant l’organisation ans (38,2%) ; taux net d’admission en
d’élections libres. Cet accord, dit 1ère année d’enseignement primaire
Accord Global et Inclusif, répartit les (17%) ; taux net de scolarisation à
différents postes des branches l’école primaire pour les enfants de 6 à
législative et exécutive du 11 ans (51,7%) ; proportion de la
Gouvernement de manière population âgée de 6-14 ans n’ayant
relativement équitable entre les jamais fréquenté l’école (31,3%);
composantes politiques : quotient de mortalité infantile des
Gouvernement de Kinshasa, MLC, enfants de moins de 5 ans (213‰ );
RCD/Goma, Société civile, Opposition proportion des enfants de 12-23 mois
politique non armée, et différents vaccinés contre les maladies de
autres groupes signataires de l’Accord. l’enfance (22,8%) ; taux de mortalité
Après la mise en place de toutes ces maternelle (1.289 pour 100.000
institutions, il reste aux groupes naissances vivantes).
politiques congolais de traiter les
épineux problèmes de la création d’une Pour résoudre ces différents problèmes
armée nationale intégrant les épineux et immédiats, et jouer son rôle
combattants de plusieurs factions dans la Région de l’Afrique Centrale et
militaires et des milices, le programme dans la sous-région des Grands Lacs,
de désarmement, démobilisation, et la RDC se doit de refonder un Etat de
réinsertion des combattants non droit capable d’assurer la paix et la
retenus dans la nouvelle armée, et sécurité sur tout le territoire national et
l’organisation d’élections libres après le long de ses 10.000 km de frontières.
la mise en place de nouvelles C’est dans ce contexte que le thème
institutions politiques démocratiques. retenu pour le deuxième Rapport
National pour le Développement
Sur le plan économique, pour stabiliser Humain (Paix, Sécurité et
le cadre macro économique fort Reconstruction) exprime la nécessité
détérioré depuis le début de la de mieux analyser les causes et les
décennie 90, le gouvernement a pris en conséquences de la récurrence des
avril 2001, dans le cadre d’un crises politiques et des conflits armés
Programme Intérimaire Renforcé dans ce pays depuis l’indépendance.
(PIR), des mesures macro-
économiques dans le but principal de Le rapport devrait examiner les
mettre un terme au cycle de forte relations entre l’exploitation des
inflation qui minait l’économie ressources naturelles et les conflits
nationale. Ces mesures ont consisté
principalement à la libéralisation de
l’économie et à la consolidation de la 2 Le taux d’inflation a été réduit à 15,8% en
stabilité du cadre macro-économique. 2002, 4,4% en 2003 contre 511% en 2000.
3 RDC/UNICEF (2002), Enquête nationale sur
12
armés, jeter un éclairage sur les
mécanismes et modalités d’exercice du
pouvoir dans les parties contrôlées par
les factions rebelles, avant de Encadré 1: “The causes of civil war”
déterminer les prémisses de la paix et
de la sécurité du point de vue de « Some countries are more prone to civil war than others.
concepts émergents tels que la sécurité Of course, each civil war is different and has its own
humaine et la gouvernance locale. distinctive idiosyncratic triggers – a charismatic leader, a
Cette démarche devrait par la suite provocative government action. But beneath these chance
éclairer la formulation des programmes circumstances there are also patterns. Some social, political
pour un redressement économique et and economic characteristics systematically increase the
incidence of civil war. It is found that ethnicity and
social durable. religion are much less important than is commonly
believed. Indeed, societies that are diverse mixtures of
L’étude sur les causes économiques many ethnic and religious groups are usually safer than
des conflits en RDC prend toute son homogeneous societies. By contrast, economic
importance du fait de l’accroissement characteristics matter more than has usually been
du taux de risque qui caractérise toute recognised. If a country is in economic decline, is
période de sortie de crise à cause dependent upon primary commodity exports, and has low
principalement de la persistance per capita income, unequally distributed, it is at high risk
of civil war. There are several reasons why this
(souvent entretenue) des « griefs
combination raises the risk of civil wars. Low and
subjectifs » créés pendant le conflit declining incomes, badly distributed, create a pool of
(griefs ethniques, religieux, etc.) et de impoverished and disaffected young men who can be
l’existence de capacités militaires cheaply recruited by ‘entrepreneurs of violence’.In such
échappant au contrôle des autorités conditions the state is also likely to be weak and
nationales (surtout lorsque les activités incompetent, offering little impediment to the escalation
de DDR ne se réalisent pas avec le of rebel violence, and maybe even inadvertently provoking
rythme et l’intensité appropriés). it. Natural resource wealth provides a source of finance for
the rebel organisation, and encourages the local population
to support political demands for secession. It is also
commonly associated with poor governance.
13
2. Bilan humain des conflits armés
en RDC
Il est difficile de présenter un bilan ortalité.- International Rescue
humain4 fiable des conflits armés qui
ont émaillé l’histoire récente de la
M Committee (IRC) a réalisé des
études de mortalité dans 5
? ? 3.300.000 de
morts selon
République Démocratique du Congo. provinces de l’Est du pays en 2000 et International
Car, bien avant l’éclatement des 20015. En 2002, l’accès aux zones de Rescue
affrontements armés, le pays souffrait conflits s’étant amélioré à la suite de la Commitee
déjà d’une grave crise économique et mise en œ uvre effective des accords de
sociale dont le coût humain est cessez-le-feu, IRC a repris cette étude6 ? ? 3.400.000 de
certainement élevé. dans 20 zones de santé7 (10 zones à
déplacés
l’Est et 10 zones à l’Ouest).
Il est toutefois évident qu’à cause de internes
l’intensité et de la durée des L’étude a montré des taux bruts de
affrontements armés, du nombre des mortalité excessivement élevés dans ? ? La RDC est un
armées régulières engagées dans le l’ensemble du pays. Toutefois, le fait des pays avec le
conflit pendant près de trois ans, du le plus marquant de cette étude plus grand
nombre de milices et de combattants demeure la forte disparité des taux de nombre
irréguliers impliqués, de l’accès facile mortalité entre les provinces de l’Est et d’enfants-
aux armes légères, de l’étendue des les provinces de l’Ouest, les taux étant soldats (15.000 à
zones de combats et de nombres de plus élevés dans les provinces 30.000 selon
populations déplacées, et de la directement touchées par les conflits plusieurs
dégradation avancée des armés (Tableau 1). Utilisant ce
sources), les
infrastructures d’accueil et de soins différentiel de taux de mortalité, IRC a
médicaux, le coût humain des récents
plus jeunes
conflits armés en RDC est étant âgés d’à
certainement lourd. La compilation de 5 Roberts L, Mortality in Eastern DRC : Results peine 8 ans
plusieurs rapports permet d’estimer ce from Five Mortality Surveys. The IRC, May
coût humain, sous plusieurs rubriques: 2000; Roberts L, Hale C, Belyakdoumi F, et ? ? Selon des
al. Mortality in Eastern Democratic Republic of associations des
Congo: Results from Eleven Mortality Surveys.
? ? la mortalité ; IRC, New York, 2001. femmes,
6 IRC, Mortality in the DRC results from d’octobre 2002
? ? les personnes déplacées internes; Nationwide Survey, 2003. à février 2003,
7 La zone de santé représente, dans le
5.000 cas de viol
? ? l’impact des conflits armés sur les système de santé mis en place en RDC
ont été
enfants ; depuis 1974, le niveau d’intervention au
niveau local. Le pays a été « divisé en 306 zones enregistrés
de santé dotées chacune d’un hôpital général de dans la zone
? ? la situation des femmes et les
référence supervisant 10 à 20 centres de santé et d’Uvira, soit 40
violences sexuelles. couvrant une population comprise entre 100.000 et cas par jour.
150.000 habitants, selon les milieux. ». Les 20
zones couvertes dans l’étude de 2002 sont
les suivantes. A l’Est : Aketi, Butembo, Isiro,
4 Bien qu’il soit possible d’élargir la notion Kalemie, Kalima, Katana, Kayondo,
de bilan humain pour y inclure les Kisangani, Mweso, Pweto. A l’Ouest :
dommages faits à l’environnement, nous Bipemba, Gbadolite, Kabongo, Kahemba,
avons choisi de restreindre l’évaluation du Kimbanseke, Lukonga, Lukula, Panda-
coût humain des conflits armés aux seuls Kapolwe, Popokabaka, Lodja Sud.
aspects démographiques. L’échantillon dans chaque zone de santé
était composé de 225 ménages.
15
estimé le nombre de décès dus à la éplacés internes.- Selon OCHA,
guerre, à partir d’août 1998, à 1,7
millions de morts en juin 2000 et 2,5
D le nombre de personnes déplacées
internes s’élevait en août 2003 à
millions en mars 2001. Les deux 3,4 millions. Les provinces de Nord
premières études ont révélé que la Kivu, Sud Kivu, Nord Katanga et
plupart des décès sont dus aux Maniema comptent 1.435.000
maladies et à la sous-alimentation, une déplacés, dont 1.018.000 sont
faible proportion seulement étant accessibles et seulement 615.000
directement attribuable à la violence. bénéficient de l’assistance humanitaire
En 2001, le nombre de décès par nécessaire. Le nombre des déplacés a
violence était estimé à 350.000. évolué en fonction des différentes
L’étude réalisée en septembre- phases du conflit.
novembre 2002 a montré que le
nombre de décès par violence avait Phase I du conflit (août-décembre
sensiblement baissé. Sur la base des 1998) : 400.000.
données des deux premières enquêtes Phase II du conflit (janvier-juillet
et du différentiel de taux de mortalité, 1999) : 700.000.
le nombre de décès entre août 1998 et Phase III du conflit (de la signature des
septembre 2002 a été estimé à 3,3 Accords de Lusaka jusqu'en mai
millions de personnes. 2003) : 3,4 millions.
* L’intervalle de confiance à 95% est de 1,5 à 2,6 pour l’Ouest et 2,2 à 4,9 pour l’Est.
Source: IRC (2003), p.11.
Source : OCHA
16
La vaste étendue des zones dans l’inaccessibilité des soins médicaux.
lesquelles les personnes déplacées ont Beaucoup d'enfants sont certainement
trouvé refuge, les difficultés décédés dans les forêts où,
matérielles d’accès à ces zones, et les accompagnés de leurs parents ou
entraves à l’accès à ces populations laissés à eux-mêmes, ils avaient trouvé
vulnérables, de la part des groupes refuge après les attaques contre leurs
armés occupant les zones concernées, villages. Les enfants survivants ont
sont autant de problèmes qui ont privé souffert de traumatismes de divers
plusieurs centaines de milliers de ordres, à cause des scènes
personnes déplacées de l’assistance en épouvantables auxquelles ils ont
produits alimentaires, soins médicaux, assisté et/ou pris part contre leur gré.
et protection des droits de l’homme.
Les enfants soldats constituent une
Plusieurs mois après la signature des autre catégorie d’enfants victimes des
accords de paix, des mouvements de conflits. Le nombre exact d’enfants
populations sont régulièrement soldats ayant servi dans les différents
signalés à l'Est du pays, à cause de la groupes armés n’est pas connu. Selon
présence des groupes armés et de la certaines estimations, il s’agit de
persistance des affrontements et des dizaines de milliers d’enfants soldats.
épidémies. Ils ont constitué jusqu’à près de 50%
d’enrôlements de certaines milices.
nfants de la guerre.- Les enfants
E ont payé un énorme tribut de la
guerre en République
Démocratique du Congo. D’abord, il
est plus qu’évident que les enfants
représentent une importante proportion
des décès estimés par IRC. Les enfants
17
pendant leur service, aux traitements
subis devant la « justice » militaire, et “C'est la première fois
à la violence sexuelle. que je raconte mon
histoire à cause du
emmes et violences sexuelles.- sentiment de honte et
F L’intensité et l’ampleur des
violences sexuelles et d’autres
de déshonneur que je
ressens en moi. Cet
actes répréhensibles sur les femmes incident a eu lieu au
dans les zones de conflits ont fait dire à moment où je vivais
plusieurs organisations qu’il se cachée dans la brousse.
déroulait au Congo une deuxième Un jour, j'étais allée
guerre (contre les femmes) dans la aux champs pour
guerre. Pour preuve, le nombre chercher un peu de
important de jeunes filles forcées de nourriture. Pendant
rejoindre les différents groupes armés que je cultivais, j'ai
comme combattants et/ou comme entendu quelqu’un
esclaves sexuels. crier et la minute
suivante, j’ai vu des
Les femmes et filles victimes de ces hommes armés devant
actes atroces souffriront longtemps des moi. J'ai essayé de
conséquences d’ordre médico- m'échapper, mais un
sanitaire, psychosocial, et économique des hommes m'a
des sévices qu’elles ont subis. La attrapé par la main et
quasi-totalité de ces actes sont restés m'a frappé. Il m'a dit
impunis, ce qui constitue un précédent que si je bougeais, il me
dangereux qui légitimise le recours à la tuerait. Il a pris les
violence aveugle sur des populations vêtements que je
vulnérables pour asseoir la puissance portais et il a
d’un groupe politico-militaire sur les commencé à me
communautés. frapper. Puis, il m'a
violé. (… ) Je suis rentré
la nuit, cachant ma
nudité dans l'obscurité.
18
3. De l’effondrement de l’économie
nationale à la violence
Le registre des crises politiques en l’effritement de l’autorité de l’Etat. Au
République Démocratique du Congo début de la décennie 1990, la chute du
s’étale sur toute la période post- mur de Berlin signifie, pour le Congo,
coloniale du pays : crises son abandon politique à partir du
institutionnelles (les conflits entre le moment où, avec la fin de la guerre
Président Kasa-Vubu et les Premiers froide, le Congo ne constitue plus un
ministres Lumumba en 1960 et enjeu géopolitique. Face aux
Tshombe en 1964, la crise tergiversations du régime Mobutu, les
institutionnelle résultant de l’échec de puissances occidentales suspendent
la Conférence Nationale Souveraine en l’aide publique au développement. A la
1992-1996), sécessions (du Katanga de fin de la décennie, l’aide au Congo ne
juillet 1960 à janvier 1963, du Sud- constituait plus qu’un septième de
Kasaï en août 1960), rébellions armées l’aide versée en 1990 (132 millions de
(dans le Kwilu et dans l’Est du pays, dollars US en 1999 par rapport à 898
les deux guerres du Shaba en 1977 et millions de dollars US en 1990).
1978, la rébellion armée menée par
l’AFDL en 1996-97, et la série des La suspension de l’assistance au
mouvements rebelles d’août 1998 à développement a accru la pression sur
avril 2003)8. les recettes budgétaires de l’Etat. Face
à la contraction extrême du budget et à
Dans toutes les crises institutionnelles, l’effondrement du secteur productif
les textes juridiques en vigueur se sont formel, le recours généralisé à la
révélées inappropriés. Chaque fois, il a violence devient le mode privilégié de
fallu élaborer un nouveau cadre confiscation (et de prise) du pouvoir
juridique et constitutionnel ad hoc. Les politique et économique par tous les
deux exemples récents sont la groupes politiques et économiques
Conférence Nationale Souveraine et le dans le pays.
Dialogue intercongolais. D’autre part,
B
les conflits armés ont presque toujours oom économique ?.- La
trouvé solution grâce à l’intervention période faste de l’économie
des acteurs étrangers à la RDC, congolaise après 1960. Au
agissant tantôt comme Etat tiers tantôt cours de la période 1967-1974,
en tant que communauté internationale l’économie du Congo est fortement
matérialisée au travers de tournée vers l’extérieur mais elle satisfait
l’Organisation des Nations Unies. peu les besoins et les intérêts de la
population. Cette période est
Dans tous les cas, le recours à la caractérisée par une croissance liée aux
violence a été permanent dans tous ces importants investissements d’entreprises
épisodes. L’intensité de la violence est multinationales dans le secteur minier.
allée toutefois croissante avec Jouant sur la rivalité caractéristique de la
guerre froide, le président Mobutu attire
des capitaux étrangers, nationalise
8 Mbwebwa, K J P (2004), Problématique l’Union Minière du Haut Katanga qui
des crises politiques en République devient la Gécamines. La croissance
Démocratique du Congo. Document non économique s’élève à 7,6% par an.
publié. L’industrie manufacturière croît à un
19
taux annuel de 8,6%. L’économie l’augmentation des prix du pétrole et à
congolaise tirait sa puissance la fermeture de ses voies de sortie des
économique des revenus générés par produits miniers du Katanga vers le
l’extraction, le traitement et l’exportation sud (à la suite du déclenchement de la
des minerais. En 1974, la Gécamines guerre d’indépendance en Angola en
était la première entreprise du pays, la 1975).
troisième d’Afrique et la sixième
entreprise minière au niveau mondial. Il s’ensuivra une désorganisation totale
de l’économie nationale, touchant
E ffondrement
L’effondrement
de
de
l’Etat.-
l’Etat
congolais est intimement lié à
l’effondrement du secteur formel de
toutes les branches d’activité, mais
plus particulièrement le secteur
agricole « moderne » (Tableau 2). Au
même moment, la loi foncière de 1973
son économie. De la position d’une commençait également à avoir des
des principales puissances effets négatifs, particulièrement au
économiques de l’Afrique Centrale, le Kivu où, sur la base de la disposition
Congo devient, dès le milieu des légale selon laquelle le sol et le sous-
années 70 une place économique de sol appartiennent à l’Etat, quelques
moins en moins intéressante pour les personnes influentes procédaient, grâce
investisseurs étrangers. Les mesures de à leur position politique, d’importantes
zaïrianisation de 19739 ont porté un quantités de terres dans une région de
coup fatal à une économie qui devait fort peuplement. En 1984, la densité de
au même moment faire face à la population était de 325
habitants/km² dans le territoire de
Kabare et 329 habitants/km² dans le
9 Les mesures de zaïrianisation prises en territoire de Ntambuka dans le Sud-
novembre 1973 avaient consisté à Kivu. La densité moyenne au niveau
redistribuer les actifs économiques
national était de 12 habitants/km².
(entreprises, plantations, etc.) détenus par
des expatriés à l’élite politico-commerciale
proche du Président Mobutu.
20
des recettes totales de l’Etat. Au début
des années 90, la production cuprifère
était tombée à 30.000 tonnes (Tableau
3).
Tableau 3 : Evolution de la production de cuivre de la Gécamines,
1967-2002
Années Production
(en tonnes) 500.000
1987 494.109 400.000
1989 440.848 300.000
1991 236.071 200.000
1993 48.312 100.000
1995 33.946 0
1997 38.341
1999 32.195
2002 27.359
Source : Banque Centrale du Congo, différents rapports annuels
L’année 1974 marque un tournant. La n’en produit plus que 3,8 milliards en
production nationale s’effondre : d’une 1990. Le taux de croissance
capacité à créer de la valeur ajoutée économique est négatif ; il restera
pour un montant de 10 milliards de inférieur à 0% jusqu’en 2002 (Figure
dollars US en 1974, le secteur moderne 2).
Figure 2. Evolution du taux de croissance du PIB, 1967 -
2002
0
1965-1974
1974-1983
1980-1984
1986
1990
1991
1992
1993
1994
1995
1996
1997
1998
1999
2000
2001
2002
-5
-10
-15
-20
21
économique des ménages et des nationale) finira plus tard à provoquer
communautés. L’instabilité chronique l’effondrement de l’Etat de plus en
des relations économiques sur le plan plus incapable de trouver les
interne (prix intérieurs) et sur le plan ressources nécessaires pour accomplir
externe (balance des paiements et ses missions.
valeur externe de la monnaie
Figure 3. Evolution du taux d’inflation entre 1970 et 2003
10000
9000
8000
7000
6000
5000
4000
3000
2000
1000
0
-1000
1971
1973
1975
1977
1979
1981
1983
1985
1987
1989
1991
1993
1995
1997
1999
2001
2003
La figure 4 montre qu’au cours des PIB) était tombée à 5% en 2000,
deux dernières décennies (entre 1980 illustrant ainsi non seulement le
et 2000), la production intérieure a rétrécissement de la base financière de
baissé de 69%, les revenus de l’Etat de l’Etat, mais aussi et surtout l’incapacité
81%, et les exportations de 67%. La de l’Etat à exercer son pouvoir régalien
capacité de prélèvement fiscal de l’Etat dans la vie économique nationale.
qui était déjà faible en 1980 (8% du
16000
14000
12000
10000
8000
1980
6000
2000
4000
2000
0
Revenus de
Exportations
Importations
Production
intérieure
l’Etat
22
P ourquoi le Zaïre s’effondre-t- du sommet de la pyramide politique et
il ? Est-ce la simple redescendent d’échelon en échelon, de
conséquence logique de la chute relations personnalisées entre patrons
du mur de Berlin et de la et clients jusqu’à la base de la
recomposition géopolitique qui s’en est pyramide nationale, dans un système
suivie ? Cette explication est jugée d’échanges personnalisés, avec un
insuffisante, car bien d’autres pays rapport inégal de supérieur à
africains placés dans le même contexte inférieur. [… ]. Le clientélisme devient
ont résisté à la dégradation accélérée et un système de redistribution en
à la violence généralisée. Pour la cascade et il a réellement constitué les
plupart des analystes, un mouvement fondements du système politique
de déclin économique aussi rapide ne durant toute une période» 12.
peut être que partiellement attribué aux
facteurs économiques. La chute brutale Ce système permet et encourage les
de la « puissance » Zaïre s’explique attitudes et les pratiques de prédation,
donc mieux comme étant un échec de entendu comme la soustraction
gouvernance. organisée, tolérée et impunie des
circuits financiers normaux des
Les causes profondes reposent recettes publiques internes et externes
largement sur d’autres facteurs, dont par les responsables politiques et
des facteurs politiques. Selon Hyden11, économiques, à leurs fins propres. Le
l’évolution particulière de l’économie premier Rapport National sur le
politique au cours de ces 20 dernières Développement Humain constitue à cet
années et le déclin économique égard un cinglant diagnostic de la mal
peuvent être expliqués d’une part par gouvernance dans ce pays.
les caractéristiques institutionnelles
empreintes de néo-patrimonialisme et La structure politique s’est dégradée au
le fonctionnement particulier d’une rythme de l’effondrement de
« économie de l’affection » établie sur l’économie. Les chocs extérieurs,
base de réseaux et des liens combinés aux conséquences négatives
traditionnels paralysant le bon sur le secteur formel des pratiques de
fonctionnement intérieur du prédation de l’élite, ont provoqué
gouvernement et des marchés. l’effondrement de l’économie
formelle. La base financière de l’Etat
La société zaïroise a fonctionné se réduit, l’assiette budgétaire se
comme un système complètement rétrécit, et l’Etat doit faire face à des
inféodé, dans lequel les principes de difficultés pour financer sa propre
transparence dans la gestion (devoir structure et les biens publics de base.
pour les gouvernants de rendre compte Le secteur formel se rétrécit et ne
de leurs méthodes et de résultats permet plus d’assurer la subsistance
obtenus), de contrôle, de l’obligation des Congolais. L’effondrement de
pour les gouvernants de réaliser des l’économie formelle a entraîné la
résultats, de respect des droits et des baisse de l’emploi dans le secteur
libertés des citoyens, et de formel et le déclin de l’Etat13.
participation de tous les acteurs de
développement à la prise des décisions
ne sont pas respectés.
23
Les pratiques de prédation se
caractérisent mieux par la recherche
des prébendes et des rentes (la rente
minière, la rente de l’aide, la rentedu
positionnement politique). La
diminution de la rente de l’aide,
subséquente à la modification de la
nature des conditionnalités dans les
programmes de stabilisation macro-
économique, au réalignement
géopolitique dès la fin des années 80 et
au réalignement géopolitique qui a
suivi la chute du mur de Berlin a
sensiblement réduit les ressources Le billet de 5.000.000 Zaïres lancé en
disponibles pour les prédateurs, alors 1992 fut rejeté par la population, sur
que le caractère clientéliste du système demande de leaders politiques de
suppose un accroissement continu de l’opposition : symbole de la décrépitude
« clients » et de « chefs de réseaux ». de l’économie et de l’Etat zaïrois
24
Figure 5. Structure de l’économie congolaise dans les années 80
Capacité d’accumulation
B A
Légende
A: Economie formelle
B: Capitalisme sauvage
C: Activités de survie
D: Petite production marchande
B A
D
C D Niveau de contrôle par l’Etat
Légende
A: Economie formelle
B: Capitalisme sauvage
C: Activités de survie
D: Petite production marchande
25
par l’Etat mais qui ont un potentiel les groupes belges se sont retirés,
d'accumulation. Ainsi, en ce qui tandis que des intérêts canadiens se
concerne l’exploitation de différentes profilent par le biais de juniors. Mais
ressources du Congo telles que le aucune société n’a entrepris de grands
diamant, le cobalt, l’or ou le coltan, investissements ni n’a débuté de
celle-ci est en grande partie grands travaux, les conditions de
informalisée, non contrôlée par l’Etat sécurité juridique et de sécurité des
et également exportée en grande partie investissements à long terme n’étant
en fraude, illégalement. Enfin, la pas remplies.
troisième catégorie concerne les
petites activités de production Tableau 4 : Evolution des IDE
marchande, plus ou moins nets au Congo, 1970-1995
contrôlables par l’Etat et peu (millions $)
porteuses de croissance » 14. Congo Afrique sub-
Saharienne
L’autre fait marquant de cette période 1970 0 428
demeure le désintérêt grandissant du 1975 16 …
Congo pour les principaux
1980 0 33
investisseurs. Le tableau 4 ci-dessous
1985 69 …
montre le niveau quasi-nul des
investissements vers le Congo. Les 1990 -12 926
investissements étrangers diminuent 1991 15 1597
principalement à cause de l’instabilité 1992 1 816
politique et économique. Les grands 1993 1 1593
investisseurs laissent la place à des 1994 1 3113
juniors qui sont disposés à assumer les 1995 1 2157
risques de l’instabilité, se positionnent Source: World Bank (1996), Trends in
sur le marché et cherchent à réaliser, à Developing Economies 1996, Washington;
terme, une belle opération boursière en World Bank (1997), Global Development
revendant le projet à une plus grosse Finance 1997. Volume 2 Country Tables,
Washington.
entreprise, une major, capable de
réaliser l’exploitation. Ce mouvement Les multiples stratégies de survie
s’est surtout confirmé au cours des utilisées par les populations
années 90, période caractérisée par des congolaises n’ont pas permis d’éviter
coûts de transaction extrêmement une paupérisation de masse, accélérant
élevés. Ainsi, dans le secteur minier, la dégradation de la situation sociale
déjà fortement entamée par les
14 Marysse (2003), [Link]., p.83.
programmes d’ajustement structurel au
début des années 80.
Tableau 5 : Indicateurs sociaux, 1994-2001
Indicateurs 1994-95 2001
26
En 1990, le régime du président comme la différence entre les
Mobutu entame un processus de importations en Belgique et les
démocratisation. Les premiers ratés de exportations congolaises. Cette
ce processus justifieront la suspension méthode implique une sous-estimation
par la plupart des pays occidentaux de de la fraude parce que d’autres pays
la coopération au développement. destinataires ne publient pas les
L’aide publique au développement données des pays de provenance15.
s’en trouve brutalement réduite, sans
aucune compensation des Les comptoirs locaux à Kinshasa
investissements directs étrangers dont paient à leurs clients 80 à 85% de la
le mouvement régressif avait valeur des diamants offerte à Anvers
commencé beaucoup plus tôt, comme (une marge d’une quinzaine de
nous l’avons montré plus haut. pourcent sert à financer les coûts
d’exploitation des comptoirs et le
La pression sur les recettes budgétaires transport). 30% du prix reviennent aux
s’accroît, alors qu’au même moment la transporteurs, intermédiaires entre la
base fiscale se rétrécit, suite à la mine et les comptoirs, tandis que 50%
réduction des échanges extérieurs. Le reviennent à l’organisation autour de la
régime Mobutu opte alors pour la mine et au creuseur. Dans ce cas-ci, la
monétisation des déficits budgétaires, part de la valeur ajoutée restant au
tolérant de ce fait même des pratiques Congo s’élève à 80%. Et, l’on peut en
criminelles dans le secteur économique évaluer le « pillage économique » à un
(impression de la fausse monnaie, maximum de 20%16. Ceci s’explique
privatisation de la fonction fiscale, notamment par la structure du marché
généralisation de la corruption). Les où l’information circule davantage (les
activités de « capitalisme sauvage » se prix à Anvers sont largement connus
multiplient et se développent au au Congo), où la concurrence est
rythme de l’effondrement de l’Etat. relativement importante et où
Ces activités atteignent une ampleur l’exploitation et la commercialisation
importante au cours des années 90. du diamant sont peu monopolisables
Elles concernent toutes les ressources par des réseaux. Enfin, tout comme
exploitées dans le pays, telles que le l’or, le diamant est utilisé comme
diamant, le cobalt, l’or et le coltan. Par « monnaie forte » dans un contexte où
ailleurs, l’informalisation des activités le système monétaire s’est effondré et
et l’absence du contrôle de l’Etat dans un environnement hautement
tendent à rendre les marchés moins dollarisé. Dès lors, le diamant est
transparents. L’information circule utilisé pour obtenir des devises afin de
difficilement sur les marchés de financer d’autres importations de biens
différentes ressources, les exploitants commercialisés au Congo (c’est le cas
sont moins bien informés et cette de plusieurs comptoirs tenus par des
opacité profite, non pas aux Libanais, à Kinshasa ou Kisangani par
exploitants, mais aux intermédiaires, exemple). Ces particuliers ou sociétés
locaux ou étrangers. cherchent avant tout à acquérir des
27
diamants pour leur contre-valeur en dollars pour financer des importations.
Tableau 6. Estimation de la fraude sur le diamant
Exportations de RDC Importations belges Estimation de
la fraude en
valeur
Carats USD Carats USD
(millions) (millions) (millions) (millions)
1995 21,8 377 18,6 646 269
1996 21,9 388 15,1 667 279
1997 21,7 386 15,8 553 167
1998 26,0 450 20,8 614 164
1999 20,1 289 23,4 758 469
2000 16,0 234 17,0 629 395
2001 17,1 273 19,6 495 222
Source : Gouvernement du Congo, statistiques officielles ; et données du Conseil
Supérieur du Diamant, Anvers.
28
peut estimer que, comme dans le cas dispose du potentiel de produire un
de l’or ou du diamant, 80% de la cobalt à 99%, le Congo perd le profit
valeur ajoutée de l’exploitation et de la d’une transformation sur place d’un
commercialisation artisanale du coltan cobalt pur. D’autre part, ¼ de la
avant traitement restait au Congo. Les production de cobalt concerne de
marchés étant relativement l’hétérogénite, du minerai fortement
transparents, les exploitants étant au concentré en cobalt. Faute de pouvoir
courant des prix au plan international, être transformé davantage sur place, et
la majeure partie de la valeur ajoutée parce que, depuis l’année 2000, le
restait au Congo, même si celle-ci était gouvernement avalise l’exportation
répartie de manière très inégale au sein d’hétérogénite, ce minerai quitte le
des filières. territoire, souvent en fraude.
C
de cobalt du Congo est un minerai riminalisation de l’Etat.-
traité sur place et concentré en cobalt
variant de 20 à 35%. A partir du Jean-François Bayart analyse
moment où techniquement, le Congo la criminalisation de l’Etat et
de l’économie comme la réaction
politico-commerciale violente qui agit
20 Bruyland, E., «Les principaux producteurs
de cobalt au Katanga», Trends, 2003.
21 La Société pour le Traitement du Terril de 22 Sénat de Belgique, Commission sénatoriale, II.
Lubumbashi est une joint venture entre la Rapport d’expertise, op. cit., pp.139-146 et
Gecamines, le groupe Forrest et une firme André, C., « Enquête sénatoriale belge sur le
américano-finlandaise pour l’extraction de pillage au Congo : enjeux, limites et
cobalt, de cuivre et de zinc, à partir de la éclairages », Marysse, S., Reyntjens, F.,
montagne de déchets de minerais dans les L’Afrique des Grands Lacs. Annuaire 2002-
environs de Lubumbashi. 2003, Paris, L’Harmattan, 2003, pp.277-279
29
en prédateur pour tenter de être taxée davantage, l’élite imprima
monopoliser la faible rente qui restait massivement de la monnaie, ce qui eut
dans le pays lorsque l’économie pour conséquence une forte
intérieure se contracte, que l’aide augmentation des prix. Le taux
extérieure se réduit drastiquement, que d’inflation atteignit 9797% en 1994.
l’Etat s’effondre et que des Les pauvres furent les plus taxés faute
mouvements de démocratisation se de pouvoir convertir leur monnaie
mettent en place. locale en dollars ou autre monnaie
étrangère.
En effet, à partir du moment où la
production formelle ne pouvait plus
30
blanchiment d’argent, l’utilisation de « criminelle » et de criminalisation de
la « planche à billets », l’émission de l’Etat. Lancé le 22 octobre 1993, le
la fausse monnaie et, déjà à la fin des Nouveau Zaïre (NZ) est échangé
années 90, la multiplication des ventes contre le Zaïre (Z) au taux de 1NZ=
de concessions. 3.000.000Z.
31
Conflits et exploitation des ressources
naturelles
« Greed or grievance » d’opportunités économiques que de
griefs et, par conséquent, certains
Plusieurs rapports d’enquête25 et groupes rebelles sont avantagés par le
documents26 ont récemment établi le conflit et ont donc de puissants motifs
lien entre l’exploitation des ressources pour l’amorcer et l’entretenir. » 28
naturelles et les conflits armés en
République Démocratique du Congo. Par contre, les partisans de la thèse des
Ces relations ont également été mises griefs (‘grievance’) soulignent
en lumière par plusieurs études sur les l’importance d’autres facteurs comme
causes économiques des guerres les oppositions ethniques et
civiles. Cette dernière filière de religieuses, l’inégalité économique, le
recherche s’est particulièrement manque de droits politiques et la
intéressée au rôle comparé des griefs mauvaise gestion économique de la
objectifs contre l’inégalité, la part du gouvernement.
répression politique, ou l’exclusion des
minorités ethniques ou religieuses et Ballentine29 essaie de trouver le juste
les motivations économiques dans le milieu entre les deux hypothèses.
déclenchement des conflits armés. Karen Ballentine remarque que très
D’où la fameuse question : « Greed or peu de conflits contemporains peuvent
grievance ?” (rapacité ou griefs) 27. être pris comme des exemples clairs de
guerres de ressources caractérisées par
Les défenseurs de la thèse de l’avidité des pillages à grande échelle commis
(‘greed’) sont convaincus que la par des acteurs étatiques ou rebelles.
plupart des conflits armés sont causés Les motifs et les opportunités
par des facteurs économiques tels que économiques ne constituent presque
la lutte pour le contrôle sur les jamais la cause principale des conflits
ressources naturelles. C’est notamment armés. Au contraire, dans la plupart
la position de l’équipe de recherche de des cas il est question d’une interaction
la Banque mondiale dirigée par Paul entre des facteurs économiques et des
Collier pour qui, « [l]es guerres civiles facteurs politiques, socio-économiques
résultent beaucoup plus souvent et sécuritaires. C’est exactement cette
interaction qui donne lieu à
l’éclatement d’une guerre. Néanmoins,
25 Nations Unies (2002), Report of the Panel of Ballentine ajoute que dans certains cas
Experts on the Illegal Exploitation of Natural l’accès aux ressources économiques est
Resources and Other Forms of Wealth of the d’une importance significative pour la
Democratic Republic of the Congo. création d’une ‘structure
26 Dietrich, C (2002), L’ économie criminalisée des d’opportunités’ permettant aux
diamants dans la République Démocratique du
Congo et les pays voisins, Partenariat Afrique
Canada, International Peace Information 28 Banque mondiale, « Diamants et autres
Service, Document hors série n°4.
27 Collier, P (2000), Economic Causes of Civil produits précieux suscitent les convoitises et
provoquent les guerres civiles », Communiqué de
Conflict and their Implications for Policy, World
presse n° 2000/419/S, p.3.
Bank, Development Research Group; 29 Ballentine, K et Sherman, J (eds) (2003),
Humphreys, M (2003), Economics and Violent
Conflict, ‘The political economy of armed conflict : beyond
[Link] greed and grievance’ , Lynne Rienner
nomics. Publishers.
33
belligérants de prolonger le conflit et qui semble bien être confirmé dans le
de rester sur le champ de bataille. cas congolais.
Autrement dit, le degré d’accès aux
ressources économiques peut Si ces caractéristiques constituent les
influencer la durée, l’intensité et le véritables facteurs de risque, c’est sur
caractère d’un conflit30. elles que doivent se concentrer les
mesures de prévention pour éviter de
Il serait difficile de nier l’existence des nouveaux affrontements.
griefs dans des pays mal ou pas du tout
gouvernés pendant une très longue En République Démocratique du
période. Toutefois, l’identification Congo, la relation entre les ressources
d’autres causes qui favorisent le naturelles et les conflits armés a aussi
déclenchement des conflits offre un caractère régional. Dès le début des
d’énormes possibilités de prévention. années 90, l’instabilité politique et le
L’étude de Paul Collier a identifié les déclin économique caractérisent les
éléments ci-après comme étant les pays de la région, à savoir, le Rwanda,
principaux facteurs de risque de guerre le Burundi et le Congo. L’Est du
civile31 : Congo, incontrôlé militairement, est le
théâtre d’affrontements ethniques au
? ? les facteurs économiques : la Nord-Kivu en 1993 et devient le refuge
prépondérance des exportations de plusieurs groupes d’opposants et de
des produits primaires dans rebelles aux régimes ougandais,
l’économie nationale, la faiblesse burundais, et, à partir de 1994,
des revenus moyens, la lenteur de rwandais. L’instabilité régionale
la croissance, et la taille de la s’accroît après le génocide au Rwanda
diaspora ; en 1994 et avec l’exode à l’Est du
Congo de plus d’un million
? ? les facteurs géographiques : la d’habitants.
taille du territoire national et la
répartition inégale de la population En octobre 1996, le régime rwandais
sur ce territoire ; lance une vaste opération militaire
pour vider les camps de réfugiés
? ? les facteurs historiques : « Les rwandais et oblige ceux-ci à réintégrer
risques de conflit futur sont le Rwanda. Dans un premier temps,
beaucoup plus élevés dans les pays des enjeux d’ordre sécuritaire ont été
où une guerre civile vient de avancés pour justifier l’invasion de
prendre fin. » l’armée rwandaise au Congo. En
réalité, c’est le début d’une présence
? ? les facteurs sociaux : la faiblesse militaire à long terme des armées
du niveau d’éducation et la ougandaises, burundaises et
composition ethnique et religieuse rwandaises au Congo.
de la population.
Le Kivu est occupé militairement par
La plupart des auteurs s’accordent sur les armées gouvernementales de trois
la prééminence des ressources pays (Rwanda, Burundi et Ouganda)
naturelles comme facteur de risque, ce tandis que des groupes rebelles
d’origines et de types divers se sont
organisés dès 1993 et qu’apparaissent
30Ibidem, pp. 259-260. des milices et des mouvements de
31La combinaison de ces différents facteurs guérilla (burundais et ex-Far
en RDC peuvent expliquer que Collier ait rwandais). La chute du régime Mobutu
estimé, en 1995, à 75% (la plus forte ne stabilise que partiellement et
probabilité de l’échantillon) la probabilité de momentanément la situation à l’Est du
la RDC d’entrer en crise dans les cinq
Congo. Les armées étrangères
années suivantes.
s’installent à long terme, et, en 1998,
34
lancent une seconde guerre. ressources dont l’exploitation et la
Cependant, au fur et à mesure que la commercialisation illégales et le
situation perdure, l’absence d’Etat, la pillage permettent de financer la guerre
guerre et l’instabilité créent de (ou les intérêts privés de l’élite
nouvelles opportunités pour certaines politique et militaire) sont le coltan
factions des armées d’accéder à des (jusqu’en 2001), l’or et le diamant,
ressources minières, de contrôler des grâce au contrôle des taxes.
sites, de monopoliser des filières (or,
coltan), de mener des activités Le coltan
économiques qui financent la guerre.
A l’Est du Congo, l’exploitation du
Pour les armées étrangères, le contrôle coltan est artisanale et informelle.
politique et économique de zones Selon le Rapport du groupe d’experts
minières riches constitue un enjeu des Nations Unies, la société Great
majeur, mais seulement à long terme. Lakes Metals contrôlée par l’armée
Cela vaut pour les zones aurifères de rwandaise aurait exploité et importé
l’Est du Congo, extrêmement riches 1.200 tonnes de coltan32, soit 60% de
mais qui ne sont exploitables qu’à long la production totale de 2.000 tonnes
terme, car l’exploitation nécessite des produites cette année-là dans la région
investissements extrêmement et équivalant à un montant de 80 à 100
importants. C’est aussi le cas pour les millions de dollars américains. Le
zones pétrolifères. Cependant, les contrôle des sites d’exploitation a
enjeux à court terme des armées sont permis à l’armée rwandaise, qui
davantage le contrôle d’une partie ou utilisait ses propres prisonniers, de la
de la totalité de la valeur ajoutée des main-d’œ uvre forcée ou encore ses
ressources exploitées dans ce pays qui propres soldats ainsi que ses propres
permet un auto-financement de la moyens de transport et ne payant
guerre au Congo. aucune taxe, de bénéficier de
l’ensemble des profits que
En effet, les transactions économiques représentaient l’exploitation, le
de production et d’exportation de transport et l’exportation du minerai
certaines ressources du Congo vers les grandes sociétés de
génèrent une valeur ajoutée qui est transformation aux Etats-Unis, en
contrôlée par ceux qui financent Chine ou au Kazakhstan. L’armée
directement ou indirectement la guerre rwandaise monopolisait ainsi
en période d’insécurité. La question du l’ensemble de la valeur ajoutée réalisée
pillage du Congo et du financement de à chaque étape de la filière.
la guerre mais aussi du caractère
criminel de certaines activités se pose A la fin de l’année 2000, au sein de ces
principalement en termes de contrôle filières congolaises, allant de
et d’accaparement de la valeur ajoutée l’exploitation à l’exportation du
produite et de l’utilisation minerai pour transformation et
« criminelle » de ce surplus traitement, la valeur ajoutée de
économique à des fins de financement l’exploitation revenant aux creuseurs
de la guerre ou de profit personnel au s’élevait à 10% du prix mondial du
détriment de la population. minerai, tandis que les intermédiaires
commerciaux congolais en percevaient
L’enjeu de la guerre et de l’insécurité à
l’Est du Congo est le contrôle d’une
partie ou de la totalité de la valeur 32 Nations Unies, Conseil de Sécurité,
ajoutée qu’offrent l’exploitation et la Rapport du Groupe d’experts sur l’exploitation
commercialisation illégales des illégale des ressources naturelles et autres richesses de
ressources, soit par le contrôle des sites la République Démocratique du Congo, 12 avril
d’exploitation, soit par le contrôle des 2001, para 130.
filières commerciales. Les principales
35
entre 40 et 50%33. Ainsi, 50% de la réorientation des circuits d’exportation
valeur ajoutée du coltan bénéficie à des principalement vers l’Ouganda et le
filières congolaises locales. Les Rwanda. En effet, selon le premier
intermédiaires étrangers bénéficièrent rapport de l’ONU, l’Ouganda exportait
de 50% ou plus de la valeur ajoutée en 1999-2000 environ 11 tonnes d’or
produite à l’extérieur du pays. Les pour une valeur de 90 millions $ tandis
« traders » étrangers bénéficièrent le que le Rwanda en exportait à la même
plus de la flambée internationale des époque 3,5 tonnes pour une valeur de
prix et de l’opacité des marchés 30 millions $ environ.
provoquée par cette hausse brusque
des prix.
L’exploitation et la commercialisation
du minerai par l’armée rwandaise ou
les filières liées à l’armée est illégale.
Et la fraude, importante vers le
Rwanda, libre de taxes, représente un
élément défavorable pour le Congo, Or : Action de la Société des Mines d’or
qui perd évidemment le montant des de Kilo-Moto
taxes sur l’exportation du minerai.
Par ailleurs, la monopolisation des
L’or filières ou des sites tels que celui de
Kilo-Moto par les armées devient un
Dans le cas de l’or, la guerre a enjeu pour financer la guerre ou
provoqué, d’une part, la financer des intérêts de groupes
monopolisation et le contrôle des militaro-commerciaux. En effet, au
filières d’exploitation ou commerciales sein des filières monopolisées par
par les différentes armées burundaise, l’armée, 50% au plus de la valeur
rwandaise et ougandaise et une ajoutée revient aux creuseurs, tandis
qu’au sein des filières non contrôlées
par l’armée, entre 50 et 80% de la
33 de Failly, D., « Coltan : pour valeur ajoutée totale revient aux
comprendre » ; Marysse, S., Reyntjens, F., creuseurs et au Congo.
L’Afrique des Grands Lacs. Annuaire 2000-
2001, Paris, L’Harmattan, 2001, pp. 279-306. Le diamant
Voir aussi Groupe de Recherche sur les
Activités Minières En Afrique (GRAMA,
[Link] [Link]/grama), La La production des diamants de
route commerciale du coltan congolais: Une enquête. Kisangani est principalement
informelle et dispersée autour de la
34 Société Minière des Grands Lacs, créée en ville sur des sites incontrôlables
novembre 2000 et jouissant du monopole de militairement. Cependant, afin de
l’exportation de coltan jusqu’en mars 2001. s’assurer le contrôle de la production,
36
les Ougandais et les Rwandais ont eu
recours à deux stratégies. Par la
première, ils ont tenté de monopoliser
des maillons des filières commerciales.
Par la seconde, les Rwandais ont tenté
de contrôler Kisangani et les taxes sur
les diamants en accordant des
monopoles de vente de diamant35.
37
4. Ituri : enjeux économiques
La signature de l’Accord Global et 2003. On peut aussi citer l’imposition
Inclusif en décembre 2002 et sa mise d’un embargo sur les armes et
en œ uvre dès avril 2003 n’ont pas l’assistance militaire par l’ONU ainsi
spontanément mis un terme aux que la résolution 1493 du Conseil de
affrontements armés sur tout le Sécurité, adoptée le 28 juillet 2003 et
territoire national. Le district de l’Ituri la création au sein de la MONUC de la
est resté le théâtre des violences Brigade Ituri, conformément au
inouïes. Pourtant les initiatives locales renforcement du mandat de la
et internationales de pacification n’ont MONUC.
pas manqué. Au plus fort des scènes
des massacres en 2003, le Conseil de C’est pourquoi il est important de
Sécurité des Nations Unies décida le s’interroger sur les causes profondes
déploiement d’une force de la persistance des violences dans
multinationale d’urgence (ARTEMIS) cette zone.
sous commandement français en août
40
communautés hema et lendu est due à de ce nouveau système foncier,
un incident qui s’est produit en juin l’administration coloniale avait pris
1999. Selon les sources lendu, un petit une quantité nécessaire des terres
groupe de Hema aurait essayé de collectivement tenues par les
soudoyer les autorités locales pour communautés locales en déclarant les
qu’elles modifient les registres de terres vacantes propriété de l’Etat.
propriété foncière en leur faveur dans
la zone de Walendu Pitsu (Territoire de Au cours de la période après
Djugu). Ils auraient utilisé de faux l’indépendance, les Hema ont réussi à
papiers pour s’accaparer de leurs consolider leur position dominante en
terres. La situation s’est encore ce qui concerne l’accès à la terre. La
aggravée à cause de l’ingérence de loi foncière en vigueur depuis 1967
l’Ouganda, notamment la nomination stipulait que toutes les terres (y
par les autorités militaires ougandaises compris les terres coutumières)
d’une personnalité Hema, Adèle devenaient la propriété de l’Etat. Cette
Lotsove Mugisa, gouverneur des loi a fait en sorte que toutes les
districts d’Ituri et du Haut Uele dans la transactions de terre basées sur la loi
Province Orientale. Suite à cette coutumière soient illégales.
décision, la population lendu a eu Aujourd’hui, la seule manière
l’impression que l’armée ougandaise d’obtenir des terres auprès de l’Etat est
se rangeait du côté des propriétaires de parcourir une procédure
fonciers hema36. Par contre, les Hema administrative qui va de pair avec un
prétendent que la violence en juin 1999 enregistrement officiel et un système
était organisée par des milices de cadastre. Cette loi est devenue un
extrémistes lendu. Quoiqu’il en soit, instrument puissant entre les mains
d’après certaines sources, les chefs d’une nouvelle élite de propriétaires
lendu avaient déjà averti les Hema de terriens attirés dans le Nord-Est du
laisser leurs terres et cultures avant les pays par les cultures agricoles
premières attaques de juin 1999. Par la d’exportation. Ces élites, profitant de
suite, une partie de l’élite hema leur rôle de premier plan au niveau
(notamment les familles Kodjo Singa, politique ou économique, ont
Savo et Ugwaro) a commencé à facilement pu s’emparer de toutes les
engager des militaires ougandais terres pas encore attitrées. Pour les
comme gardiens privés pour protéger couches inférieures de la population
leurs biens immobiliers et fermes37. rurale, les conséquences de la loi
foncière ont été négatives, puisqu’ils
Ce problème foncier n’est pas ont dû accepter la redistribution des
nouveau. A l’exemple de la stratégie terres communes (traditionnelles)38.
de colonisation développée par les
Britanniques en Afrique du Sud, le En Ituri, l’élite hema a utilisé la loi
pouvoir colonial belge avait procédé à pour obtenir accès aux anciennes
un regroupement des communautés plantations de la période coloniale
ethniques locales en entités proto- ainsi que pour étendre leurs droits
politiques tout en introduisant un fonciers sur les terres supposées
système d’enregistrement des titres appartenir aux Lendu39. Il est à
fonciers et de la propriété individuelle craindre que la question foncière va
des terres. Pour réaliser l’introduction continuer à créer des problèmes dans
un futur proche, surtout à cause de la
41
forte densité démographique dans cette chefs coutumiers de la région et les
contrée. Selon Alphonse Maindo mouvements et milices rebelles. Lors
Monga Ngonga, la population de l’Ituri de son témoignage devant la
est passée de 600.000 habitants en commission d’enquête du Sénat belge,
1946 à plus de 4.000.000 en 199940. Il l’homme d’affaires thaïlandais
va de soi que cette augmentation a Kotiram a admis avoir exporté environ
sérieusement réduit et raréfié les terres 48.000 mètres cubes de bûches
cultivables ainsi que les pâturages. congolaises vers l’Ouganda, mais il a
immédiatement ajouté que tous les
Selon l’anthropologue Johan Pottier accords d’achat avaient été conclus
une bonne compréhension de la avec les chefs coutumiers en place.
question foncière est indispensable si
l’on veut percer l’énigme de la spirale La déclaration de Kotiram semble
de la violence en Ituri. Pottier est confirmer que certains chefs
convaincu qu’il existe des rapports coutumiers joueraient toujours un rôle
directs entre la loi foncière, l’insécurité de premier plan dans la distribution de
foncière et alimentaire découlant de terres. Le comportement irresponsable
son introduction, le besoin de de certains chefs coutumiers pourrait
protection et la formation de milices. avoir de graves conséquences pour
D’après lui, une grande partie de la l’environnement ainsi que pour
population iturienne n’a pas d’autres l’agriculture locale. Chassés de leurs
alternatives pour assurer sa subsistance terres, les paysans se voient obligés de
que d’offrir ses services aux grands déplacer leurs activités agricoles plus
propriétaires fonciers et aux seigneurs au fond de la forêt. Ces flux
de guerre. A leur tour, ces élites se sont migratoires donnent lieu à un
bien trouvées d’encourager déboisement accéléré et à une pénurie
l’insécurité. Grâce à la dépendance et accrue de certains produits forestiers
la vulnérabilité de la population dues à comme le bois de feu. Bien qu’il soit
la persistance de l’insécurité, les encore trop tôt pour des conclusions
membres des élites ont pu s’assurer de définitives sur le rôle des chefs
l’adhérence de plusieurs bandes de coutumiers dans la vente des terres à
combattants facilement manipulables des entreprises d’exploitation
et prêtes à être engagées dans la lutte forestière, il serait intéressant de faire
armée pour le contrôle sur les des recherches sur les liens entre les
ressources économiques en Ituri41. expropriations foncières forcées, le
phénomène du déboisement et la
La question foncière prend toute son formation des milices en Ituri.
ampleur dans le secteur des
exploitations forestières. A cause de La lutte pour l’or iturien
déficiences dans la mise en œ uvre de
la législation forestière au Congo, La plupart des géologues sont d’accord
beaucoup d’entreprises forestières bien qu’en théorie les dépôts d’or congolais
établies ont décidé d’abandonner leurs sont suffisamment considérables et
opérations, laissant la place à des attrayants pour offrir à l’Etat congolais
juniors qui ont préféré traiter avec les plusieurs avantages.
42
totale d’or au Congo était de 500 renforce la compétition économique en
tonnes pour la période entre 1905 et Ituri45.
1972, la part du lion provenait de
l’Ituri, où les mines produisaient 350
tonnes d’or43. La perturbation des rapports socio-économiques
à cause de l’exploitation forestière
Malheureusement, le secteur aurifère L’exploitation forestière hâtive et insuffisamment
formel congolais s’est écroulé, laissant supervisée par les administrations en place peut avoir des
ainsi le champ à l’exploitation minière conséquences négatives pour les groupes de la population
artisanale et à la contrebande. Le qui assurent leur subsistance par la chasse et par la
départ des grandes entreprises minières cueillette. Selon le World Rainforest Movement, la
était due à la baisse constante (en croissance rapide de certaines zones d’exploitation
termes réels) des métaux de base forestière en Ituri appartenant à des entreprises ougandaises
pendant les années 1980 et 1990. a sérieusement perturbé les rapports socio-économiques au
niveau micro. Pour les quelque 30.000 pygmées mbuti, qui
occupent une superficie de 18.930 km² de la forêt tropicale
Au début des années 90, le Burundi
aux alentours de Mambasa, il est de plus en plus difficile de
était la zone de transit la plus se maintenir. De plus, les relations d’échange avec les Bila,
importante pour les exportations d’or une communauté d’agriculteurs-pêcheurs, sont menacées
provenant du Congo. Depuis 1997, par l’arrivée d’orpailleurs. Les chercheurs d’or sont
cette fonction est remplie par généralement suivis par d’autres immigrés qui abattent la
l’Ouganda. D’après les chiffres du US forêt pour y établir de vastes cultures permanentes de
Geological Survey, les exportations produits vendus à des prix exorbitants sur les marchés
d’or ougandaises se sont élevées à locaux. Par conséquent, l’économie et l’écologie locale ainsi
6.819 kg en 1997, comparé aux 5.067 que la subsistance traditionnelle des Mbuti sont gravement
kg en 1996, 3.093 kg en 1995 et 225 bouleversées.
Toutefois, cette évolution n’est pas nouvelle.
kg en 199444. Ces chiffres montrent
L’anthropologue Michael Rösler a démontré que, déjà à la
que les exportations d’or de l’Ouganda fin des années 80, la crise économique zaïroise forçait la
ont plus que doublé après que son population de la zone forestière de l’Ituri à utiliser des
armée avait pénétré le territoire stratégies de survie. Face aux pillages et aux saisies de leurs
congolais, bien que la capacité de sa récoltes par le gouvernement zaïrois ou par des militaires,
production nationale n’ait pas les gens réduisaient la production agricole au niveau de la
augmenté. Les troupes ougandaises se subsistance pour se retirer de temps en temps au fond de la
sont déployées entre autres aux abords forêt où ils pouvaient s’occuper plus librement de la chasse
de Kilo Moto, décrit comme l’une des ou de la pêche. D’après Rösler, il s’agissait d’une coutume
mines d’or les plus productives du traditionnelle qui date de la période pré-coloniale.
Sources : Rösler, M (1997), ‘Shifting cultivation in the Ituri forest (Haut-
Congo. Zaire) : colonial intervention, present situation, economic and ecological
prospects’, Civilisations, vol. 44, n° 1-2 : pp. 44-61; // World Rainforest
Movement (2003), ‘Mbuti forest peoples’survival threatened’, Bulletin n°.
Le pétrole dans l’Ituri ? 67, février 2003.
43
pétrole. A l’heure actuelle, l’Afrique saharienne ayant produit 3,8 millions
fournit déjà 11% de la production de barils par jour au début de l’année
mondiale de pétrole, l’Afrique sub- 2002.
L’exploration du pétrole dans le Graben et le conflit 47 Johnson, op. cit.: pp. 22-23.
congolais, Pole Institute, pp. 4-6. 48 Ibidem: p. 11.
44
ce n’est pas la première fois que des et Pétro-Fina s’étaient retirées d’une
théories conspirationnelles circulent au convention pour l’exploitation de la
sujet des réserves pétrolières du partie sud du Graben signée le 30 mai
Graben. En effet, déjà au début de la 1987 avec le gouvernement zaïrois.
première guerre congolaise (1996- Les raisons officielles étaient les coûts
1997), certains auteurs ont suggéré que élevés de l’opération et les difficultés
l’opposition entre l’Ouganda, le logistiques.
Rwanda d’une part, et la RDC, la
Libye et le Soudan, d’autre part, serait Toutefois, ainsi que souligné par
moins idéologique qu’économique. Johnson (2003, p.4), « [l]a possible
Cela s’expliquerait par les réserves de arrivée d’investissements lourds dans
pétrole tout au long du Graben à une région secouée par des conflits
cheval sur les frontières de cinq pays complexes change radicalement les
(la RDC, la Tanzanie, le Burundi, le perspectives de la reconstruction
Rwanda, l’Ouganda et le Soudan). économique. » L’Est du Congo partage
avec les pays frontaliers un nombre
Marysse (1999) a déjà remarqué que important de caractéristiques
les coûts d’exploitation dans le Graben économiques. Tout investissement
sont encore trop élevés, en majeur dans cette région ne peut donc
comparaison avec les prix sur le ne pas avoir de répercussions de divers
marché mondial et ce, à cause des ordres à travers les frontières
coûts de transactions et d’exploitation. (transformation des circuits
Le Graben n’est donc peut-être pas commerciaux, exacerbation des
encore un enjeu de taille pour les conflits fonciers, etc.). Pour Johnson
grandes sociétés. Déjà, il faut se (2003), le conflit en Ituri est un signal
rappeler qu’en novembre 1990, Amoco d’alarme.
45
ENCADRE 2 : La crise d'énergie dans la Région des Grands Lacs
« L'économie de la Région des Grands Lacs est caractérisée par un manque de sources d'énergie indigènes et des
rapports de dépendance extrêmement biaisés en ce qui concerne les importations des carburants. La région est ainsi
lourdement dépendante du pétrole importé pour son développement..
Ceci dicte la structure des rapports de pouvoir et des affaires transfrontalières, car il existe une seule route principale
pour acheminer le pétrole: du port kenyan de Mombasa à l'Océan Indien, à travers le Kenya - un pipe-line passe de
Mombasa, par Nairobi à Eldoret - et continue en Ouganda, d'où les produits sont distribués vers le sud, au Rwanda
et au Burundi et aux parties orientales de la RDC, ou vers l'Ouest à d’autres parties de la RDC. Plus on s’éloigne de
Mombasa, plus la vulnérabilité et la dépendance augmentent. Le Rwanda, le Burundi et la RDC orientale sont
surtout vulnérables, dépendant de l’Ouganda pour le transit, et l’Ouganda à son tour dépend du Kenya. Ce
déséquilibre de pouvoir est valable non seulement pour l'énergie mais pour une grande partie du commerce
extérieur.
La capacité de transformation de pétrole dans la région est en théorie 104.900 barils par jour - 90.000 à Mombasa
(Kenya) et 14.900 à Dar es Salaam (Tanzanie). Toutefois, la raffinerie de Mombasa, pendant des années, a tourné
aux deux tiers en- dessous de sa capacité optimale, suite aux conflits autour de la modernisation et du
désinvestissement. La raffinerie de Dar es Salaam a été fermée en 1999, une mesure censée être temporaire. Ainsi la
capacité réelle reste en dessous de la demande. La situation est absurde surtout en République Démocratique du
Congo. Il y a une raffinerie de pétrole près du port de Matadi sur l’Atlantique avec une capacité théorique de 15.000
barils par jour, qui fonctionne actuellement à 50% de sa capacité. Elle appartient conjointement au gouvernement et
à Agip, la société pétrolière italienne, qui en 1999 a vendu ses actions à Sonangol, la société pétrolière étatique
angolaise. La raffinerie n’est pas appropriée pour le genre de pétrole brut trouvé en RDC et elle doit utiliser les
importations nigérianes, garantissant ainsi la dépendance permanente des importations qui profite aux
commerçants. Selon le Gouvernement, les exportations de pétrole de la RDC sont utilisées pour financer les
importations de brut pour la raffinerie.
A cause de la guerre, l’ancien système de distribution de produits finis - par la péniche le long du fleuve Congo - ne
fonctionne plus. Cependant, la réouverture du trafic fluvial encouragée par l’ONU pourrait changer ceci. Un pipe-
line abandonné passe de Kisangani à Walikale. En théorie il permettrait aux provisions de pétrole d’atteindre le
Congo oriental une fois que le trafic fluvial redeviendra normal, et la route de Walikale à Goma, actuellement en
reconstruction par l’organisation humanitaire allemande AAA (Agro Action Allemande), sera finie. Cependant, cette
région a été une « zone rouge » pendant des années. Les travaux sur la route ont été suspendus par AAA vers
l'ouest, au-delà de Masisi, suite aux attaques par les milices interahamwe rwandaises qui contrôlent aussi la ville de
Walikale et sa piste d'atterrissage, utilisée comme une base logistique pour les activités des milices ailleurs à l’est du
Congo. Aussi longtemps que cette situation continue, l’est de la RDC est entièrement dépendante de ses voisins de
l’Afrique orientale qui eux-mêmes souffrent d’une carence de pétrole. Le mauvais fonctionnement de la raffinerie de
Mombasa au Kenya crée des ruptures de stock répétées, qui sont régulièrement répercutées sur les pays à la fin de la
ligne de distribution ; ainsi, le Rwanda, ensuite le Burundi et la RDC encaissent la force du coup. Ils sont obligés
d’importer des produits raffinés plus chers, provoquant une hausse des prix et les importations clandestines. Une
extension proposée du pipe-line kenyan en Ouganda, consenti par les gouvernements kenyan et ougandais en 1999,
n’a pas encore dépassé l'étape de la planification. Il aurait une capacité de 16.500 barils par jour, qui serait suffisante
pour les besoins actuels de la région des Grands Lacs.
Il y a plusieurs options pour changer cette situation. Une option serait d’augmenter la capacité régionale de
production du courant électrique - actuellement l’Ouganda a la capacité de 280 MW, le Burundi a 49 MW et le
Rwanda a 30 MW. Une grande partie de ce courant provient des installations hydroélectriques. Dans ce domaine, il
y a le potentiel d’un développement significatif. Le barrage proposé à Bujagali en Ouganda sur le Nil près du Lac
Victoria, s’il est construit, sera le plus grand projet d'investissement de toute l'Afrique Orientale, avec une capacité
de production d'au moins 250 MW et vraisemblablement jusqu'à 2.000 MW. Actuellement il est en veilleuse à cause
des objections écologiques. Même dans les zones rouges du Nord Kivu, divers projets de production de courant
hydroélectrique sont en cours avec la capacité de quelques mégawatts chacun. Ils constituent les fondements de tout
programme intégré d’électrification future rurale ou urbaine. Une autre option serait l’exploitation des réserves de
pétrole indigènes, qui depuis l’époque coloniale ont été supposées exister dans le Graben le long des lacs Albert,
Édouard et probablement Kivu et Tanganyika, en plus des gisements en mer actuellement exploités le long de la
côte tanzanienne. Leur découverte et leur mise en valeur nécessiteraient, cependant, de grands investissements
initiaux et à long terme, et c'est peu probable qu’on y engage de l'argent à cette échelle sans la garantie de la stabilité
politique.» (Johnson, 2003, pp. 6-8)
5. Conflits armés : conséquences et
défis pour la réunification et la
reconstruction
L’analyse des conflits a tout son l’ancienne province du Kivu en trois
intérêt, non pas seulement pour établir provinces : Nord-Kivu, Sud-Kivu, et
le bilan des destructions des actifs Maniema.
humains et économiques, mais aussi et
surtout pour identifier les facteurs D’une superficie de 132.250 km², le
dotés d’une capacité préventive des Maniema est divisé en sept territoires
conflits futurs potentiels. (Kailo, Pangi, Punia, Kibombo,
Kasongo, Lubutu et Kabambare).
A ce titre, l’analyse détaillée de Kindu en est le chef-lieu. Le Maniema
transformations intervenues dans les est essentiellement une province
structures économiques et sociales agricole. On y trouve toutefois
dans les zones de conflit revêt un quelques grandes entreprises,
intérêt certain. A cet effet, une étude notamment la SOMINKI (Société
de cas a été réalisée dans le Maniema Minière du Kivu), la SNCC (Société
et le Nord-Kivu49. Cette étude Nationale de Chemin de Fer du
qualitative était basée sur l’interview Congo), et la Cotonnière de Kasongo.
semi-structurée des informateurs clés En 1984, le Maniema (alors district au
et sur des groupes focalisés de sein de la province du Kivu) comptait
discussion. La population-cible de 849.675 habitants. En 2002, la
l’étude qualitative était constituée de population du Maniema est estimée à
leaders communautaires et des chefs 1.609.100. Depuis plus d’une
d’entreprises interrogés dans les aires décennie, le développement
des conflits. Les groupes focalisés ont économique et social de la province est
été limités aux organisations bien confronté à de multiples entraves dues
structurées telles que les associations essentiellement à l’enclavement
des commerçants, les ONG nationales progressif, à la suite de la détérioration
et internationales, la Fédération des des voies terrestres et ferroviaires. La
Entreprises du Congo (FEC) et les production agricole (Figure 10) s’est
agents de l’Etat. beaucoup ressentie de la perturbation
des calendriers agricoles et du nombre
Pour le cas du Nord Kivu, les groupes important des déplacés internes
focalisés consultés étaient la (165.347 selon OCHA, Figure 11).
Commission de Relance Economique, L’exploitation frauduleuse des produits
la Commission de Mouvements de la miniers (coltan, or, wolfram,
population et la Commission de cassitérite, diamant) a élu domicile
Sécurité Alimentaire. dans certains sites du Maniema
(Kalima, Salambila, Punia).
Le Maniema, zone de conflit
L’approvisionnement en biens de
La province de Maniema a été créée en consommation courante est devenu un
1988 à la suite du découpage de problème épineux, malgré le
foisonnement des activités de survie
développées par des opérateurs
49 L’étude a eu lieu en octobre-novembre économiques regroupés en
2003. Kabanga, M D (2004), Les associations. Grâce à ces quelques
transformations des relations économiques opérateurs, la province a été ouverte au
dans les zones de conflit : Nord-Kivu et Nord-Kivu et à Kigali pour les
Maniema. Document non publié.
activités parallèles dans le secteur entreprises, de la production agricole,
minier. Mais les conflits armés ont eu et des circuits d’échanges qui se sont
un impact négatif visible au niveau des adaptés au contexte de la guerre.
120.000
100.000
80.000
Riz Paddy
60.000
Maïs
40.000
Arachide
20.000
Banane
0
1988/89
1996
1997
1998
1999
2000
La SNCC a cessé ses activités depuis agences de transport aérien tenues par
199850. Sur un personnel de 525 certains commerçants regroupés en
personnes basées à Kindu avant la associations.
guerre, 200 seulement ont été
recensées en 2003. La désintégration En ce qui concerne les
de la voie ferrée a entraîné un communications téléphoniques, le
enclavement total de la province. En ce Maniema peut aujourd’hui
qui concerne la voie fluviale Kindu- communiquer avec le reste du pays
Ubundu, sur 3 bateaux opérationnels grâce à la société VODACOM à Kindu
avant la guerre, un seul sur trois est dont l’implantation a été largement
réhabilitable. facilitée par la demande de la MONUC
à Kindu (près de 80% de la demande
La réhabilitation de la voie ferrée a été totale de la province). Par ailleurs,
jusqu’à présent envisagée dans le cadre l’antenne de la RENATELSAT est
de la facilitation des interventions dans un état de délabrement total. Il
humanitaires. C’est ainsi que certaines n’y a pas de télévision à Kindu, seule
ONG internationales se sont occupées la radio OKAPI de la MONUC est
de la réhabilitation des tronçons opérationnelle.
Kindu-Kabalo, Kibombo-Nguena, la
SNCC s’occupant d’une partie des La province de Maniema manque
travaux techniques. actuellement de source d’énergie
électrique capable de favoriser la mise
Les routes de Maniema sont presque en valeur de son important potentiel. Il
toutes impraticables. Aucune route ne existe deux centrales thermiques à
permet la sortie vers d’autres centres Kindu et à Kasongo. Elles ne
d’approvisionnement provincial. La fonctionnent pas depuis le
province serait complètement enclavée déclenchement de la guerre en 1998 à
n’eut été la présence de quelques cause de manque de gasoil et de la
vétusté de réseaux de distribution. La
mise en fonction d’un groupe nécessite
50 Le premier train depuis 1998 est arrivé à 960 litres de gasoil par jour.
Kindu fin juin 2004.
48
COHYDRO est la seule société de à Goma et l’achemine à Kindu par
commercialisation des produits avion à raison de 0,55 $ le litre pour le
pétroliers installée à Kindu. Elle est revendre en plus des diverses charges 2
restée inactive depuis 1998. Le $ le litre.
carburant est fourni par les petits
commerçants qui achètent le carburant
Figure 11. Répartition des déplacés internes dans le Grand Kivu
49
Tableau 7 : Coût réel de En 1994, après le déclenchement du
transport aérien d’1 kg de génocide au Rwanda, plusieurs
marchandise* centaines de milliers de réfugiés
Nature de taxe Tarif en $ rwandais franchissent la frontière et
Transport 0,55 s’installent dans plusieurs camps dans
RVA 0,009 et autour de Goma.
Taxe de transfert des 0,02
produits manufacturés Depuis lors, le Nord-Kivu vit en
FPI 0,01 permanence une situation caractérisée
OCC 0,01 par des tensions interethniques, et
Source : Kabanga, M D (2004) l’émergence de plusieurs mouvements
*Pour les produits miniers, il y a une taxe rebelles et de milices.
supplémentaire de la Commission Nationale
d’Expertise (0,03 $/Kg) et la taxe de mine (0,10
$/Kg).
Malgré ce contexte particulier, le
Nord-Kivu a conservé sa capacité de
production agricole et animale (Figures
12 et 13). Toutefois, cette situation
Nord-Kivu : zone de conflit moins alarmante au niveau de toute la
province ne reflète pas les
La province du Nord-Kivu est aussi
particularités des zones les plus
issue du découpage territorial de 1988.
touchées par les affrontements
Elle a une superficie de 59.631 km² et
interethniques qui remontent au début
comprend six territoires (Masisi,
des années 90 et les mouvements
Rutshuru, Lubero, Beni, Walikale et
massifs des populations. C’est le cas
Nyiragongo), à part la ville de Goma.
du Masisi.
La population est estimée en 2000 à
3.596.833 habitants.
60.000
50.000
40.000
Riz paddy
30.000
Maïs
20.000
Arachides
10.000
0
1990
1991
1992
1993
1994
1995
1996
1997
1998
1999
2000
50
Figure 13, Evolution des productions animales au Nord-Kivu
(nombre de têtes; Source: SNSA)
400.000
350.000
300.000
250.000 Bovins
200.000 Caprins
150.000 Ovins
100.000 Porcins
50.000
0
1990
1991
1992
1993
1994
1995
1996
1997
1998
1999
2000
Aucune solution durable n’a été
La transformation des trouvée à ce jour. Dans le Masisi, trois
structures économiques quarts de la superficie sont occupés par
les fermes, dont huit familles
D’une manière générale, malgré la possèdent à titre privatif d’importantes
signature de plusieurs accords de paix, quantités de terre, limitant ainsi l’accès
la situation sécuritaire au Nord-Kivu à la terre à la population autochtone.
comme au Maniema reste très Rappelons que la densité de la
préoccupante. Elle est caractérisée par population à Masisi est de 188
la présence d’un nombre important habitants au km². Il ne sera pas aisé de
d’hommes armés dans les territoires de résoudre le problème des conflits
Masisi et de Rutshuru. De plus, la interethniques à Masisi tant que ce
province n’est pas encore stabilisée car problème de terre ne sera pas résolu.
les mouvements de populations se Les figures 14 et 15 permettent de
poursuivent. Par exemple, Goma abrite montrer les perturbations des activités
encore un nombre important agricoles dans le territoire de Masisi au
d’habitants de Masisi. cours de la dernière décennie. Ces
perturbations sont en partie expliquées
Au Nord-Kivu la question d’accès à la par l’émergence des activités minières
terre a déjà fait l’objet d’un conflit artisanales.
interethnique au début des années 90.
35.000
30.000
25.000
20.000 1992
15.000 2002
10.000
5.000
0
Haricot Maïs Sorgho
Source: SNSA, Goma pour 1992. Pour 2002, données de l’Administration territoriale de
Masisi. Pour le sorgho il s’agit de la production de 1993.
Figure 15. Evolution des productions animales dans le Masisi
Source: SNSA, Goma pour 1992. Pour 2002, données de l’administration territoriale
de Masisi
250.000
200.000 1992
150.000 2002
100.000
50.000
0
Bovins Ovins Caprins Volailles
Source: SNSA, Goma pour 1992. Pour 2002, données de l’administration territoriale de
Masisi
Dans le Masisi trois mines de coltan et pays, le changement intervenu dans les
de cassitérite ont été découvertes en structures de production ainsi que la
2000 à Kibabi, Mumba et Ngungu. nécessité de s’approvisionner en
Suite à cette découverte, les hommes produits de première nécessité ont
valides et les jeunes ont abandonné significativement joué sur le
respectivement les champs et l’école à changement d’orientation des circuits
la recherche de l’argent rapide. de commercialisation et des échanges
D’autres habitants de Masisi sont dans les provinces du Nord-Kivu et du
partis dans le Kalehe pour des activités Maniema.
minières. Presque un tiers de la
population de Masisi ayant déjà atteint Avant la guerre, les circuits de
l’âge de 18 ans, se trouve dans les commercialisation du Nord-Kivu et du
mines. Les champs sont abandonnés. Maniema étaient intégrés au sein du
territoire national. Plus de 90% des
En conclusion, si les déplacements des échanges étaient réalisés avec les villes
populations fuyant les combats ont et provinces congolaises surtout par
perturbé les travaux agricoles et voie routière, fluviale et ferrée et
d’élevage, et exposé les populations à rarement par avion. Les échanges
la famine et aux maladies, concernaient aussi bien les produits
l’exploitation artisanale et illégale des vivriers, agricoles et miniers que les
ressources minières a déstructuré le produits manufacturés divers (Figure
secteur de production et de 16 pour le Maniema et Figure 18 pour
commercialisation. le Nord-Kivu).
52
Au Nord-Kivu, par exemple, on Peuple » a été créée à Goma. Cette
constate que le Nord est divisé en deux association a pour mission d’assurer
zones : le Grand Nord et le Petit l’encadrement de petites activités de
Nord 51. Le Petit Nord qui regroupe les survie développées par ses membres.
territoires de Masisi, Rutshuru, Le Collectif regroupe plusieurs
Nyirangongo, Walikale et la ville de associations de vendeurs de viande,
Goma a orienté principalement ses tomates, poissons, commissionnaires,
échanges vers le Rwanda par voie transporteurs, etc.
routière. Les échanges avec le
Maniema, le Nord-Kasaï et le Sud- Avant la guerre, le Collectif assurait la
Kivu sont faibles. Il s’agit d’ailleurs en production elle-même. Mais depuis le
général de produits miniers et agricoles conflit armé, elle n’exerce que l’achat
qui transitent par Goma vers le de la production des membres qu’il
Rwanda. commercialise localement ou au
Rwanda et en Ouganda. Ces activités
Le Grand Nord (Beni et Lubero) est se sont fortement intensifiées avec la
tourné ouvertement vers l’Ouganda. Il guerre au point où plusieurs antennes
exporte les produits miniers, le bois, la ont été installées au Rwanda et en
papaïne, le café, le thé et les produits Ouganda.
vivriers en contrepartie des produits
manufacturés, des matériaux de Le Collectif est devenu un acteur
construction et produits alimentaires de important dans l’amélioration des
consommation courante. Avec la conditions de vie des ménages au
Province Orientale, les échanges ne Nord-Kivu et plusieurs ménages se
sont que symboliques. sont impliqués dans cette association
qui leur offre des produits à vendre,
En ce qui concerne le Maniema, le voire même à crédit. Ces mécanismes
nouveau circuit commercial développé de survie ne sont pas faciles à
est essentiellement triangulaire réorienter surtout lorsque que le
(Maniema-Nord Kivu-Kigali), dominé secteur public et le secteur privé
par le transport aérien, compte tenu de formel n’ont pas d’autre alternative à
la vétusté des voies de communication offrir.
routière et de l’absence des flottes. Il
s’agit principalement d’un circuit de
sortie des matières premières (or,
diamant, coltan, cassitérite, wolfram)
en échange des produits manufacturés.
C’est ce qui ressort du schéma de la
Figure 17.
53
produits miniers, et la persistance mieux contrôler le commerce, les
des mécanismes de survie développés finances et l’économie sont
par les populations locales. essentiellement tournés vers
l’extérieur. Leur réorientation ne sera
Le coût de transport possible qu’au prix de l’extension
effective et renforcée de l’autorité de
Les circuits commerciaux tournés vers l’Etat dans les territoires concernés.
le Rwanda et l’Ouganda bénéficient Tout développement dans le sens de la
d’un avantage comparatif en termes de stabilisation des circuits existant
coût de transport des biens et des actuellement doit être considéré
marchandises par rapport à ceux de comme allant dans le sens contraire à
l’intérieur du pays (Kinshasa, la restauration de l’autorité de l’Etat.
Lubumbashi, Kasaï). Le différentiel de
coût de transport en faveur des pays
limitrophes est un facteur susceptible,
pour les populations rurales, de
maintenir les échanges commerciaux
avec les opérateurs économiques des
pays frontaliers pour profiter des coûts
de transport moins élevés tant pour
leurs productions (produits vivriers,
café) que pour l’approvisionnement en
produits manufacturés.
Route en or
(Photo: John Hart/ Wildlife
Conservation Society) Un chercheur d'or
tente sa chance dans les flaques d'eau de ce
qui reste de la route Beni-Mambasa
54
Figure 16 : Circuit commercial au Maniema avant la guerre
Manufactures
2 Kasaïs
Produits
F F
coton
Huile de palme,
banane, arachide, riz,
haricot, poisson
Produits manufacturés Produits Manufacturés
F Maniema
Katanga F, L Province Orientale
Riz, banane, huile de ( Kindu )
palme, arachide, bois Riz, arachide, coton
Cassitérite.
( Nord-Katanga)
Produits miniers
L
Tanzanie Sud-Kivu
Dar-es-salem Bukavu
Produits manufacturés
Coltan, cassitérite
Manufactures
Coltan,
A (1)
Produits
Cassitérite, etc.
Produits vivriers
R
A : Avion ; R : Route
(1) Circuit mafieux d’exploitation et
d’expédition de cassitérite, de Coltan, de
Wolfram , de l’or, etc.
(2) L’or, en provenance de Saramabila,
RWANDA Kampene et Kama. Il y a également
(KIGALI) Cassitérite, Coltan Wolfram, etc de
Kalima, Kibombo, Punia, Kailo.
55
Figure 18 : Circuit commercial du Nord-Kivu avant la guerre
pharmaceutiques, pagnes,
viande, etc
Véhicules, matériels de
Produits vivriers et
construction, produits
Produit vivriers et
cigarettes, produits
A
R autres
manufacturés.
d’élevage
A L
Katanga
A.L.R.F NORD-KIVU A. R Province Orientale
Produits vivriers, légumes,
Produits manufacturés, la bière, viandes, poissons, haricots,
Produit manufacturé,
A matériels de R Produit miniers, bois,
Riz, huile de palmes, R papaïnes, café thé,
arachides, produits construction, Produit manufacturé, produits vivriers
miniers véhicule, poisson Bois, huile matériels de construction
de palme, produits vivriers
café
NORD-KIVU
PETIT- NORD GRAND NORD
R Produits viviers, R
Viande, produits
Produits vivriers,
produits manufacturés,
manufactures
manufacturés
produits
R, L matériels de
construction, Produits miniers,
Poisson véhicule bois, huile de palme,
A café, thé
Produits
pharmaceutiques,
cigarettes
56
6. Leçons pour la reconstruction
R
econstruction post-conflit.-
Les études récentes révèlent
que la reconstruction post-
conflit52 est un défi de loin plus
R estauration des relations de
confiance.- Comment
restaurer des relations de
confiance entre groupes traumatisés
difficile à relever que celui du par les affres des massacres et d’autres
développement en temps normal. En horreurs lorsque les institutions
période post-conflit, il faut faire face transitoires sont fragiles ? Comment
aux conséquences immédiates des consolider ces institutions lorsque les
conflits (destructions physiques, relations entre les populations et les
fragilité des institutions dont institutions sont elles-mêmes fragiles ?
l’existence dans plusieurs cas repose Tels sont les défis majeurs en période
sur l’architecture complexe des post-conflit. La restauration d’ un
accords de paix, traumatismes divers, climat de sécurité et de paix en dépend.
etc.), et à l’urgence de satisfaire les Le succès des élections post-conflit est
besoins humanitaires et de sécurité. aussi largement dépendant de la
Ces problèmes sont amplifiés par restauration de ce « pont » entre les
d’autres facteurs non-économiques aux populations et les institutions censées
contours moins précis, mais aux effets les représenter.
plus que pernicieux. Ces facteurs sont
à eux seuls capables de perturber la L’ampleur et la complexité des récents
mise en œ uvre des accords de paix les conflits armés en RDC laissent
mieux élaborés et de faire déraper les supposer qu’il y a encore plusieurs
programmes de reconstruction les cases à remplir avant de constituer le
mieux soutenus politiquement et triangle « paix – sécurité -
financièrement, avec le risque de développement ». Réconcilier les
relancer les conflits armés. populations entre elles, reconnecter les
populations avec les institutions sont
Parmi ces facteurs non-économiques, quelques-unes unes de ces cases
l’on peut citer la restauration des encore vides. Mais, qui devraient être
relations de confiance entre les les « artisans de la réconciliation » ?
principaux groupes, au niveau local et Quels sont les espaces de dialogue qui
au niveau national. Ces relations de sont disponibles ?
confiance sont déterminantes,
P
particulièrement lorsque la fin du istes de solution.- Il existe une
conflit est le fruit d’un accord négocié. piste de solution qui découle de
La mise en œ uvre de tels accords la nature même du défi que
suppose, de la part des groupes sociaux représente la reconstruction post-
ou politico-militaires ayant pris part au conflit. En effet, ainsi que bien
conflit, la reddition de certains de leurs souligné par Stiefel (1999) « la
« acquis » au profit de la paix. Le reconstruction post-conflit est
meilleur exemple de telles concessions essentiellement un défi de
est offert par les programmes DDR développement dans des conditions
(Désarmement- Démobilisation- spéciales d’une société sortant de
Réinsertion). conflit. » C’est dans cette perspective
que la présente étude s’est focalisée sur
les aspects économiques des conflits
en République Démocratique du
52 Stiefel, M (1999), Rebuilding after war. Congo.
Lessons from the warn-torn societies Project,
UNRISD-PSIS. Si nous définissons la reconstruction
du Congo comme étant un défi de
57
développement, il en découle que les économique a été posé dès 2001, grâce
problèmes à résoudre sont : croissance à l’ouverture du Congo au monde et la
économique, stabilité politique et reprise de certaines relations
économique, pérennité des internationales multi- et bi-latérales,
institutions et des actifs permettant la mise en œ uvre d’un
économiques. Il est, par conséquent, programme d’assainissement du cadre
utile de s’interroger sur les capacités macro-économique avec le soutien
du système socio-économique financier des institutions de Bretton
congolais à générer ces trois éléments Woods.
(croissance, stabilité, pérennité).
C
roissance économique.- Le
premier pas dans la direction
de la relance de la croissance
L’impact des mesures monétaires (taux taux d’inflation en deçà de 10% par an
de change flottant) et la gestion et stabilisation de la monnaie.
contrôlée du budget de l’Etat semblent Toutefois, la restauration des
annoncer la fin de la spirale récession- équilibres macroéconomiques ne
pauvreté-violence. En effet, les suffira pas à elle seule pour produire la
indicateurs économiques récents croissance et la stabilité, dans la
semblent indiquer « la fin du triangle pérennité. A court terme, la relance
maléfique de l’hyperinflation, de économique sera gênée par l’étroitesse
l’hyper-dépréciation et de l’hyper- de la marge de manœ uvre de la
récession » 53. politique économique.
58
dette, même au-delà du point entre les ressources extérieures et la
d’achèvement, il est prévu que les dons relance de la croissance est assuré,
seraient la principale modalité d’une part, par les exportations des
d’assistance financière (62% de produits traditionnels et, d’autre part,
l’assistance totale en 2003, 49% en par l’accroissement des importations
moyenne entre 2004 et 2015, 34% en dans le cadre des programmes de
moyenne entre 2016 et 2022). Le lien réhabilitation et de reconstruction.
400
350
300
250
Service sur dette nouvelle
200
Service sur ancienne dette, sous
PPTE
150
100
50
0
2003 2005 2007 2009 2011 2013 2015 2017 2019 2021
59
réussir la transition d’une économie car l’efficacité des attitudes prédatrices
rentière vers une économie de de la part des acteurs internes et
production diversifiée. Cette transition externes (notamment, leur capacité à
entraînera nécessairement un nouveau entreprendre des guerres de prédation)
type de rapports entre l’Etat et la dépend de l’affaiblissement des
société. Le principal outil de cette normes sociales contre les pratiques de
transition sera un régime fiscal qui soit corruption, d’enrichissement illicite, et
en faveur de l’économie privée. La de dilapidation des ressources
transformation à opérer devrait publiques ; de la détérioration des
éloigner le régime fiscal congolais capacités militaires de défense du
d’une économie qui taxe lourdement la territoire national ; et de la baisse de la
production pour la rapprocher d’un productivité du travail dans les
système économique qui favorise la secteurs d’extraction58. Ces trois
production des richesses et taxe leur facteurs sont intimement liés aux
utilisation. Cette transformation est la structures économiques.
voie obligée pour permettre au Congo
de faire face à l’énorme pression Ainsi, les incessants appels à la
démographique dont les effets étaient restauration de l’autorité de l’Etat en
déjà perceptibles à la fin de l’ère République Démocratique du Congo,
coloniale. En voulant répondre aux au sortir des conflits armés et des
énormes besoins économiques crises politiques des dernières années,
résultant de l’urbanisation de la société ne doivent pas se limiter au simple
congolaise et de la croissance redéploiement territorial des
démographique, le Plan décennal instruments institutionnels d’un
1948-1958 avait mis à nu les pouvoir politique légitimé par les
insuffisances financières du système accords de paix, et plus tard, par les
économique colonial. élections. De plus, la restauration des
équilibres macroéconomiques ne
L’instabilité permanente de l’après- devrait ni voiler ni retarder la rupture
indépendance n’a pas permis de de cette grande contradiction entre la
réaliser les transformations politiques dynamique sociale (démographique) et
nécessaires à l’émergence, à travers les politique et l’inertie des structures
instruments fiscaux et la législation économiques et politiques. Au
économique et sociale, de rapports contraire, les développements
entre l’Etat et les citoyens qui politiques et économiques actuels
découragent les attitudes de prédation doivent préparer la transition de
et favorisent la production. Comme l’économie congolaise, d’une
dans la plupart des économies économie de la prédation vers une
rentières, le mode rentier de production économie de la production. A cet
et de distribution impose son inertie effet, il est plus que temps que les
aux structures économiques et à la instances nationales accordent une
structure politique, alors même que attention particulière à la résolution
l’évolution démographique et les des énormes contradictions qui
revendications politiques des entravent la relance des économies
populations exigent un changement des locales : la question foncière et
structures57. l’exploitation des ressources naturelles.
E
n conclusion.- La propension
de la société congolaise à la
violence, devrions-nous
conclure, a des causes économiques
58 Olsson, O et Congdon, H (2003), Congo :
60
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63
Le PNUD et le processus DDR
(Désarmement, Démobilisation,
Réintégration
65
communautaire pour l’Ituri (Plan DRC sous-contractées. Parmi ces
Ituri). Ce plan a été adopté le 20 janvier activités, on compte
2004 et a reçu le soutien financier du MRR l’identification et
et du COMREC. La stabilisation de la l’enregistrement, des séances de
situation en Ituri et la pacification sont les sensibilisation et d’orientation,
objectifs principaux du Plan, qui commence l’octroi de kits et l’acte de
avec le désarmement des combattants dans démobilisation à la sortie. Par
le district et leur réinsertion subséquente ailleurs, dans le cadre de ce Plan,
dans la société civile. La MONUC, le PNUD fournit au
l'UNICEF, le PNUD, et le Gouvernement Gouvernement de la RDC une
ont établi un Comité de Pilotage pour la banque de données biométriques
coordination du Plan DRC. Cinq sites de dans laquelle sont enregistrés tous
transit (Mahagi, Kpandroma, Iga Barrière, les ex-combattants passant par le
Kasenyi, Aveba) ont été identifiés. Après site. Cette banque de données
avoir été désarmés, les ex-combattants se devrait également être proposée
rendront dans ces sites où ils bénéficieront dans le cadre du Programme
des services civils et humanitaires fournis National de DDR.
par le PNUD par le biais des ONG qu’il a
66
COMREC
Reconstruction communautaire, Réintégration des ex-combattants et réduction des
armes légères en RDC
Groupes-cibles : Communautés
de retour des ex-combattants ; les
ex-combattants déplacés ainsi que
leurs familles (près de 20.000
familles, soit 80.000 personnes).
Projet ITURI
Appui à la réconciliation et au développement communautaire en Ituri
67
Projet « Blessés de guerre »
Appui aux ex-combattants blessés de guerre
MMR
Mécanisme de Réponse Rapide
68
1.060.000), Japon (US$ 500.000), Suède PNUD (US$ 350.000).
(US$ 270.000), Espagne (EUR 300.000),
69
Le PNUD est le réseau mondial de développement dont dispose le système des Nations
Unies. Il prône le changement, et relie les pays aux connaissances, expériences et
ressources dont leurs populations ont besoin pour améliorer leur vie. Nous sommes
présents sur le terrain dans 166 pays, les aidant à identifier leurs propres solutions aux
défis nationaux et mondiaux auxquels ils sont confrontés en matière de développement.
Pour renforcer leurs capacités, ces pays peuvent s'appuyer à tout moment sur le
personnel du PNUD et son large éventail de partenaires.
[Link] 72