0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
24 vues402 pages

Karl Polanyi - La Subsistance de L'homme

Transféré par

Guerschom
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
24 vues402 pages

Karl Polanyi - La Subsistance de L'homme

Transféré par

Guerschom
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

Karl Polanyi

LA SUBSISTANCE
DE L'HOMME
La place de l'économie
dans l'histoire et la société

Traduit de l'anglais (États-Unis) et présenté


par Bernard Chavance

Ouvrage publié avec le concours


du Centre national du livre

Flammarion
Karl Polanyi

La Subsistance de l'homme

Flammarion

© Kari Polanyi Levitt


L’ouvrage a paru pour la première fois en 1977 aux éditions Academic Press, New York, sous
le titre The Livelihood of Man.
Traduction © Flammarion, 2011
Dépôt légal : octobre 2011

ISBN e-pub : 9782081278905


N° d'édition e-pub : N.01EHBN000382.N001

ISBN PDF web : 9782081278912


N° d'édition PDF web : N.01EHBN000383.N001

Le livre a été imprimé sous les références :


ISBN : 9782081229105
N° d'édition : L.01EHBN000262.N001

Ouvrage composé et converti par Meta-systems (59100 Roubaix)


Présentation de l'éditeur : Adaptation
Penseur majeur de l’économie de marché et historien du libéralisme, Studio
Karl Polanyi reste l’un des rares théoriciens capables de nous aider à Flammarion
comprendre la nature du libéralisme en économie et à reconnaître les Graphisme :
limites actuelles de nos démocraties. La Subsistance de l’homme – Atelier Michel
ouvrage inachevé paru aux États-Unis en 1977, et enfin disponible en Bouvet
français – prolonge et complète son oeuvre magistrale, La Grande
Transformation. Polanyi y formulait une critique de l’utopie libérale du
e
XIX siècle à l’origine du mouvement social d’autoprotection, de l’«
État providence », aujourd’hui encore fortement menacé.En prenant le
parti d’analyser la subsistance de l’homme sur une très longue période
historique, Polanyi offre ici une interprétation originale de la nature et
des racines de l’économisme contemporain. L’économie des sociétés
primitives, de la vieille Babylone, de l’Égypte ancienne et du royaume
du Dahomey au XVIIIe siècle permet de repenser l’universalité et la
spécificité des relations sociales et des modes d’« encastrement » de
l’économie au sein de la société.
Dans la Grèce antique, le commerce extérieur, les usages de la monnaie
et l’émergence de marchés à l’échelle locale ou méditerranéenne sont
autant d’exemples où l’échange était subordonné à la réciprocité et à la
redistribution et où l’économie était étroitement liée au
politique.Derrière ce travail de recherche, exigeant et exceptionnel, se
déploie l’une des grandes pensées humanistes du XXe siècle,
aujourd’hui indispensable pour desserrer l’emprise que la logique
libérale exerce sur notre représentation de l’économie et du monde.

Karl Polanyi (1886-1964), d’origine hongroise, est


à la fois historien, économiste, anthropologue et
politiste. Il est l’auteur de La Grande
Transformation. Aux origines politiques et
économiques de notre temps [1944] (Gallimard,
1983 ; rééd. 2009) et d’ Essais (Seuil, 2008).
DU MÊME AUTEUR

La Grande Transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, Paris,


Gallimard, 1983 ; rééd. 2009.
Essais, Paris, Seuil, 2008.
LA SUBSISTANCE
DE L'HOMME

La place de l'économie
dans l'histoire et la société
Karl Polanyi, l'économie et la société

Depuis les années 1980, la pensée de Karl Polanyi (1886-1964)


suscite un intérêt croissant. La Grande Transformation 1 (1944) est
devenu un classique : son analyse du changement économique et
politique intervenu au XIX e siècle en Europe, puis dans le reste du
monde, est en effet profondément originale. Des chercheurs de
nombreuses disciplines, anthropologues, politologues, historiens,
sociologues et économistes, y trouvent une inspiration ou y font
largement référence.
Dans son récit de l'émergence du « marché autorégulateur » en
Angleterre au XIX e siècle, Polanyi a mis en lumière le mouvement de
séparation de l'économie des autres dimensions de la société – les
relations de parenté, les pratiques religieuses, les rapports politiques, la
sphère culturelle. Il a défini ce processus comme le
« désencastrement » problématique de l'économie vis-à-vis de la
société. La formation révolutionnaire d'une économie de marché s'est
accompagnée de l'apparition d'une « société de marché » soumettant la
société entière au mouvement autonomisé de son économie. Polanyi a
développé une critique radicale de l'utopie libérale du XIX e siècle et de
ses effets déstabilisateurs, jusqu'à la grande dépression des années
1930. Le libéralisme économique visait à universaliser le marché, en
l'étendant du domaine des biens matériels au travail, à la terre et à la
monnaie. Mais ces « marchandises fictives », qui touchent
respectivement à l'homme, à la nature et au pouvoir, ne peuvent en
réalité être soumises entièrement à des mécanismes de marché sans
avoir de larges effets destructeurs sur la société. Polanyi a décrit le
contre-mouvement de protection suscité dans ladite société par cette
tentative libérale de marchandisation universelle, qui a été à l'origine
de la formation des syndicats, de la législation industrielle, des
assurances sociales. Les réactions aux cataclysmes sociaux du début du
e
XX siècle se sont manifestées sous des formes aussi contradictoires
que celles du New Deal américain, du fascisme allemand et du
soviétisme russe, jusqu'au second conflit mondial. Conjuguant
l'histoire des institutions et des idées avec une large palette de
disciplines, y compris la géopolitique, ce livre érudit s'est frayé une
place unique dans les sciences sociales contemporaines.
La Subsistance de l'homme peut être considéré, avec l'ouvrage
collectif Les Systèmes économiques dans l'histoire et dans la théorie
2
(1957), comme un complément et un approfondissement de
l'approche développée dans La Grande Transformation. C'est le fruit
de la large réflexion de Polanyi menée au cours de la période
américaine de son existence, au cours de laquelle, de 1947 à 1964, il se
consacre principalement à l'élaboration d'une « histoire économique
générale » comparative, un projet auquel se joignent de nombreux
chercheurs. Ouvrage inachevé, puis mis en forme par Harry Pearson,
ami et collègue, et publié en 1977, treize ans après la mort de Polanyi,
il prolonge La Grande Transformation en rassemblant les recherches
de l'auteur sur les sociétés antérieures à la « société de marché » qui est
la nôtre depuis près de deux siècles3. Adoptant une
« analyse institutionnelle », combinant histoire et réflexion théorique,
s'inspirant des fondateurs de l'anthropologie comme des grands
théoriciens de l'histoire économique, Karl Polanyi y déploie et précise
sa conception originale en l'appliquant aux économies de l'Antiquité.
Cette vaste entreprise peut sembler plus éloignée des
préoccupations de l'époque que ne l'était La Grande Transformation.
L'auteur précise qu'elle reste motivée par la recherche de formes
d'organisation de l'économie qui, face aux défis du temps présent,
demeurent compatibles avec l'intégrité vitale de la société et des
rapports de celle-ci avec la nature : « il est nécessaire de reconsidérer
entièrement le problème de la subsistance matérielle de l'homme, afin
d'accroître notre liberté d'adaptation créatrice et par là d'augmenter nos
chances de survie » (p. 15). Dans un article de 1947, « La mentalité de
marché est obsolète », il disait « plaider pour la réabsorption du
système économique dans la société4 », autrement dit son
réencastrement. Son idéal était en fait celui d'un socialisme
démocratique, où les activités économiques seraient soumises à une
réglementation politique de la société, conformément aux exigences de
la « liberté dans une société complexe5 ». Les marchés y auraient toute
leur place pour les produits, mais non pour la détermination des
revenus liés au travail et à la terre ; la prétendue autorégulation de
l'économie de marché serait remplacée par une combinaison plus
équilibrée de la redistribution, de la réciprocité et de l'échange.
Polanyi souligne dans son introduction le contexte international
dans lequel l'ouvrage a été élaboré, bien différent de celui du tournant
des années 1930 et 1940 où il avait écrit son magnum opus. Les années
1950 sont l'époque de la guerre froide, de la « coexistence »
conflictuelle entre les deux systèmes, capitaliste et socialiste, et de la
menace nucléaire conjointe. Polanyi mentionne le recul relatif qu'a
connu le marché dans le monde occidental, au regard de son point
culminant atteint avant la Première Guerre mondiale – ce qui évoque
pour nous la réglementation du système international, la politique
économique active des gouvernements occidentaux, influencés par le
keynésianisme, ainsi que la généralisation de la protection sociale à
cette époque. Il insiste sur la montée des anciens pays colonisés. Les
rapports entre le marché et la planification (ou les méthodes
« administratives » de direction de l'économie), deux pratiques qui
selon lui remontent aux anciens Grecs, constituent un thème important
dans les parties historiques de l'ouvrage. Dans les années 1950, la
question de la possibilité de combiner le marché et le plan est en train
d'émerger à l'Ouest comme à l'Est.

L'économie dans la société


La première partie du livre porte sur un thème central des
sciences sociales, entre le milieu du XIXe siècle et celui du XXe, « la
place de l'économie dans la société », un sujet marqué par deux
contributions majeures, celles de Marx et de Weber. Dans la
conception matérialiste de l'histoire, l'économie constitue pour Marx le
facteur qui détermine, directement ou indirectement, les domaines
juridique et politique ainsi que la sphère des idées. La base
économique conditionne et explique la « superstructure » de la
société ; selon Marx, ce schéma a une validité historique générale.
Pour Max Weber, dont le grand ouvrage s'intitule précisément
Économie et société, les diverses sphères de la vie sociale (économie,
droit, religion, pouvoir) entretiennent des relations caractérisées par
l'interdépendance et l'autonomie relatives, sans déterminisme
historique universel. Marx comme Weber voient dans le capitalisme
une fois établi la domination directe du domaine économique sur les
autres dimensions de la vie de la société.
La thèse de Polanyi est que l'économie constitue un domaine
d'activité inséré ou encastré dans les autres relations sociales (de
parenté, politiques, religieuses), et ce dès la préhistoire, et qu'elle s'en
émancipe lors du bouleversement qui instaure l'économie et la société
de marché, au XIXe siècle. Polanyi se distingue de Marx et de Weber
par l'idée que le commerce à distance, différents usages de la monnaie
et les « éléments de marché », dont les origines sont très lointaines,
demeuraient jusque-là subordonnés à la réciprocité et la redistribution,
en tant que « formes d'intégration » de l'économie humaine. Avec le
basculement vers l'hégémonie de l'échange, la troisième grande forme
d'intégration, se produisent une autonomisation et une désinsertion de
l'économie vis-à-vis des autres sphères sociales, et la subordination
déstabilisatrice de l'ensemble de la société à cette économie désormais
régentée par le marché.
Le projet de Polanyi n'est cependant pas tant de se démarquer des
grands récits de Marx ou de Weber que de réfuter le « sophisme
économiste », qu'il définit comme le fait de projeter rétrospectivement
les représentations issues de l'économie de marché sur toute l'histoire
humaine. Pour lui, la domination de la société par l'économie est un
phénomène unique et récent dans l'histoire, la conséquence de
politiques actives de l'État fondées sur le credo libéral. Les sociétés
humaines ont connu une grande diversité de relations entre l'économie
et la société, mais elles ont toujours été marquées par l'encastrement
des activités économiques dans les rapports ou les institutions non
économiques, empêchant l'autonomisation perverse de l'économie, et
soumettant la « subsistance » de la société à des motivations non
principalement lucratives.

Économie substantielle, économie formelle

L'idée moderne que la nature de l'homme est utilitariste et le


pousse spontanément à échanger, ou à chercher un gain matériel, est
réfutée par l'anthropologie et l'histoire. Ces dernières révèlent au
contraire une variété de motivations humaines, la solidarité, le devoir,
le statut, l'honneur, à côté de la recherche du profit. Jusqu'à
l'avènement du système de marché, le concept même de
l'« économique » n'avait pu véritablement se former ; Polanyi attribue
sa découverte aux physiocrates et à Adam Smith.
Le sophisme économiste repose sur la confusion de deux
significations du terme « économie ». L'économie au sens
« substantiel » est le processus institutionnalisé d'interaction entre
l'homme et son environnement, destiné à fournir à la société ses
moyens d'existence, sa « subsistance », au sens large du terme ; comme
c'est souvent le cas, Polanyi s'inspire ici d'Aristote. Toute société
possède une économie dans ce sens substantiel. Le « formalisme » ou
la représentation de l'« économie formelle » renvoie, selon Polanyi,
non à la mathématisation de la science économique, mais à sa
conception de la rationalité, comme ajustement individuel des moyens
aux fins, dans un univers supposé marqué par la rareté. Cette
conception n'est en fait qu'une rationalisation des comportements
correspondant à l'économie de marché. L'universalisation de cette
conception formelle, qui postule que le choix rationnel utilitariste est à
la base de toute « économie substantielle » historique, constitue un
aspect important du sophisme économiste. L'auteur développe une
critique originale des concepts mêmes de l'approche formelle, en
particulier ceux du choix et de la rareté.

L'histoire discontinue

Polanyi qualifie de « triade catallactique » le commerce, la


monnaie et le marché, qui sont considérés, selon l'économisme
prédominant, comme reliés dans un mouvement historique de
développement organique et progressif, culminant dans le système de
marché moderne. Il critique cette conception « évolutionniste » de
l'histoire économique : elle est « téléologique » ou finaliste, car elle
présente les changements passés comme de simples prémices de la
situation présente, qui n'en serait que la destination prédéterminée.
L'histoire humaine est faite, en réalité, d'un mélange de continuité
(comme dans le développement organique) et de discontinuités.
Polanyi se livre à une véritable déconstruction des notions
conventionnelles du commerce, de la monnaie et du marché. Il définit
le commerce comme l'acquisition de biens situés à distance,
distinguant – c'est un point central de son approche – le commerce non
fondé sur le marché (essentiellement le « commerce de don » et le
commerce administré) et le commerce de marché. Avant l'unification,
historiquement tardive, de la monnaie, différents « usages de la
monnaie » se sont développés séparément, concernant le paiement
(pour les obligations sociales), la comptabilité, la thésaurisation et
enfin l'échange proprement dit. Les objets monétaires correspondant à
ces différents usages étaient en général distincts. Enfin, la présence
d'« éléments de marché » est attestée dans l'histoire longue de
l'humanité : ce sont des biens à échanger, un groupe pour l'offre, un
groupe pour la demande, les règles de la coutume ou du droit et des
« équivalences ». À partir de ces éléments, des « marchés non faiseurs
de prix » ont ainsi longtemps existé avant l'apparition des premiers
« marchés faiseurs de prix », dans la Grèce des périodes classique et
hellénistique. Polanyi soutient que les composantes de la trinité
marchande ont des origines différentes et que « le commerce, les
divers usages de la monnaie, et les éléments de marché ont existé
séparément pendant la plus grande part de l'histoire économique »
(p. 28). Ce n'est que dans l'économie de marché moderne que ces
différents éléments se trouvent intimement reliés, et constituent un
système intégré, alors que dans les économies antérieures, en
particulier antiques, ils entraient dans des arrangements institutionnels
réglés principalement par la réciprocité ou la redistribution, ou
fortement articulés sur elles, qui ne remettaient pas en cause
l'imbrication des activités économiques dans les institutions non
économiques de la société. L'économie de marché moderne, où le
commerce est réglé par le marché et où les différents usages de la
monnaie sont intégrés sous l'hégémonie du moyen d'échange, est bien
le fruit d'une discontinuité historique, d'une rupture radicale, et non
l'aboutissement d'un processus millénaire d'évolution graduelle, fondé
sur la prétendue propension « naturelle » de l'homme à troquer et à
échanger.

Commerce, marché et monnaie dans la Grèce antique

La seconde partie de La Subsistance de l'homme est une étude du


commerce, de la monnaie et du marché dans la Grèce antique, en
particulier à Athènes. Elle s'insère dans un ensemble de recherches sur
les économies primitives et archaïques menées par Polanyi, où l'on
trouve les textes des chercheurs du projet interdisciplinaire de
l'université Columbia publiés dans Trade and Market in the Early
Empires 6 (1957), ainsi que deux ouvrages posthumes de l'auteur : une
monographie sur l'organisation économique du royaume du Dahomey
au XVIIIe siècle7, et un recueil de textes déjà publiés dans plusieurs
revues ou ouvrages collectifs8. Polanyi met ici en œuvre son approche
théorique, dans une analyse historique détaillée, reposant sur les
travaux des spécialistes de l'économie antique de la première moitié du
e
XX siècle et sur les récits de nombreux auteurs classiques grecs
(Hésiode, Hérodote, Thucydide, Aristote, Xénophon, Démosthène).
Les deux voies de développement des transactions, interne et
externe, sont caractérisées par des institutions, des objets et usages
monétaires, des « équivalences », des acteurs (commerçants) et des
comportements différents. La première voie est celle de l'agora avec
son marché local alimentaire, de détail ; la seconde est celle du
commerce extérieur, où l'objectif de l'approvisionnement céréalier de
la cité-État occupe une place centrale. S'il existe des relations
fortement réglementées entre les deux circuits, comme le montre le
rôle de l'emporium du Pirée en tant que « port de commerce », la
connexion moderne entre le marché et le commerce (extérieur) n'est ni
réalisée ni approchée. Les facteurs politiques jouent un rôle essentiel
tant à l'intérieur, avec les conflits autour des institutions
démocratiques, qu'à l'extérieur, dans les rapports de puissance que la
« thalassocratie » athénienne entretient avec les royaumes ou empires
voisins. Polanyi met en évidence l'imbrication des activités
économiques dans lesdits rapports, tout comme la préoccupation des
autorités politiques relative à l'approvisionnement de la population.
L'économie de la polis athénienne combinait en définitive trois
éléments, qui « coexistaient dans une totalité organique » : « une
redistribution au sein des unités domestiques du type manoir ; une
redistribution au niveau de l'État ; et des éléments de marché »
(p. 254).
La création d'un « marché mondial » des céréales en Méditerranée
orientale à la fin du IVe siècle av. J.-C. par Cléomène de Naucratis,
administrateur grec d'Alexandre le Grand, constitue pour Polanyi un
épisode remarquable de formation d'un « marché faiseur de prix sous
une stricte surveillance administrative » (p. 362). Il attribue cette
innovation aux « superplanificateurs de l'Égypte ptolémaïque, qui
avaient adapté les méthodes de commercialisation grecques aux
techniques redistributives traditionnelles des pharaons » (p. 336) ; elle
n'a pas engendré un « système de marché » intégré mais a permis une
rationalisation de la répartition des céréales à l'intérieur de la région.
Cependant, les deux grandes expériences de l'Antiquité, celle du
marché local primitif de l'agora athénienne, et celle du marché
méditerranéen du blé organisé par Cléomène en Égypte, outre leur
caractère strictement « régulé », pour employer une expression
contemporaine, et leur insertion dans des économies à dominante
redistributive, n'ont pas débouché sur une intégration du commerce et
du marché qui se rapproche de ce que l'Europe connaîtra au
e 9
XIX siècle .

Capitalisme et économie de marché

Dans le chapitre final (hélas très fragmentaire), « Le capitalisme


dans l'Antiquité », Polanyi critique l'interprétation de l'historien
Michael Rostovtzeff, pour qui un « capitalisme » antique était sur le
point de ressembler au capitalisme moderne, cette transformation ayant
été interrompue par l'intervention étatique puis par le déclin
de l'Empire romain. Il revient également sur la position de Max Weber
qui voyait un « capitalisme politique » à l'œuvre dans l'Antiquité,
qualitativement différent du capitalisme rationnel moderne puisque
fondé sur l'exploitation et la prédation, et qui disparut à la suite de
l'évolution politique et de l'expansion de l'Empire romain. Pour
Polanyi, le concept de capitalisme est inapproprié dans cette
discussion : « l'indéfinissable “capitalisme”, ce sont les marchés, rien
de plus » ; or, « dans le monde antique, l'activité économique – le
commerce et les usages de la monnaie – ne passe pas de manière
significative par les marchés » (p. 401-402).
Ce débat illustre une différence entre l'approche polanyienne,
centrée sur le marché, et les interprétations en termes de
« capitalisme ». Ce dernier concept, initialement d'inspiration marxiste,
a été employé dans des cadres théoriques divers, comme chez Weber
ou Keynes. De grands penseurs ont mis en lumière une opposition ou
un contraste entre l'économie de marché et le capitalisme. Marx voit un
renversement dialectique entre l'économie marchande simple et
l'économie capitaliste, où l'équivalence se retourne en exploitation ;
Schumpeter souligne une rupture entre l'« économie de circuit » et le
développement capitaliste, où l'innovation lance le processus de
destruction créatrice ; Braudel définit l'économie de marché par son
caractère local, concurrentiel et transparent, tandis que l'économie
capitaliste est marquée par la longue distance, le monopole et l'opacité
(il qualifie même cette dernière de « contre-marché »). Polanyi
exprime des réserves quant au terme capitalisme ; « le terme que
nous employons ici pour le capitalisme libéral », écrit-il, est « le
système autorégulateur des marchés faiseurs de prix » (p. 198-199). Le
marché est le centre de son analyse et de sa critique. Certaines
questions propres aux théories du « capitalisme » restent à l'arrière-
plan, comme l'exploitation et la lutte des classes marxiennes, ou bien la
tendance à la rationalisation et sa « cage de fer » webériennes. Pour
Polanyi, c'est le système de marché qui menace de détruire l'homme et
la nature, lorsqu'il incorpore les pseudo-marchandises que sont le
travail, la terre et la monnaie. La société ne peut que réagir par un
contre-mouvement spontané de protection.
Une autre singularité de la pensée de Polanyi est que sa
conception du marché faiseur de prix reste relativement proche de la
théorie économique « néoclassique », qu'il met en cause pour son
sophisme économiste. En effet, le « mécanisme offre-demande-prix »
auquel il se réfère s'apparente à une version stylisée de cette théorie, à
laquelle il concède une pertinence effective pour l'économie de marché
moderne – à la différence de son application rétrospective à l'histoire
antérieure. Il s'éloigne sur ce point des théories économiques
hétérodoxes, comme celles issues de la pensée de Marx, de Veblen ou
de Keynes, qui ont contesté de diverses manières la théorie
néoclassique des marchés modernes. Cela tient au fait que, comme
Weber d'ailleurs, Polanyi se réfère à la théorie de Carl Menger (dont il
reprend la distinction entre biens inférieurs et biens supérieurs), même
s'il s'est fortement opposé à ses successeurs de l'école autrichienne au
e
XX siècle, Ludwig von Mises et Friedrich Hayek, défenseurs radicaux
du libéralisme économique et adversaires de tout socialisme.

Un classique des sciences sociales ?


L'œuvre de Polanyi est l'objet d'interprétations diverses, ainsi que
de critiques émanant aussi bien d'opposants que de partisans de son
approche globale10. C'est le sort des grandes pensées dans les sciences
sociales. L'originalité de Polanyi est de proposer une vision novatrice
de l'histoire économique, qui remet en perspective les grandes
questions : la place de l'économie dans la société dans divers contextes
historiques, la nature du marché et la dynamique conflictuelle qui
caractérise la « société de marché ».
Notre époque contemporaine est marquée par ce qui s'apparente à
un second cycle polanyien. Les trois dernières décennies ont connu, à
l'échelle mondiale, un nouvel épisode d'utopie libérale caractérisé par
une réactivation de la croyance dans les vertus bénéfiques et
autorégulatrices du système de marché, un véritable culte de la
concurrence (sous la forme de la « compétitivité »), ainsi qu'une
poussée inédite de la marchandisation du monde. Les conséquences
déstabilisatrices, voire destructrices, de ce mouvement, tant pour les
sociétés humaines que pour leur environnement naturel, sont
aujourd'hui manifestes. Des contre-mouvements protecteurs, limités
mais effectifs, sont apparus sous diverses formes. Une seconde
« grande transformation » peut-elle encore se produire ? Pour penser
cette configuration historique inédite, les clés d'interprétation de
Polanyi gardent une grande force.
Dans sa préface à la récente réédition américaine de La Grande
Transformation, Joseph Stiglitz souligne qu'« on a souvent l'impression
que Karl Polanyi traite directement des problèmes actuels », ceux de la
mondialisation néolibérale11. La Subsistance de l'homme constitue un
ouvrage inachevé, marqué par les années 1950 et les débats sur la
planification et le marché ; il est consacré en majorité à l'Antiquité.
Mais, par la force de la pensée qui s'y déploie, il mérite à son tour de
devenir un classique des sciences sociales. Il représente, par les
questions fondamentales qu'il soulève, un livre théorique et historique
d'une réelle actualité.
Bernard CHAVANCE
1 Karl Polanyi, La Grande Transformation. Aux origines politiques et
économiques de notre temps, trad. par Catherine Malamoud et Maurice Angeno,
Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des sciences humaines », 1983 ; rééd. Paris,
Gallimard, coll. « Tel », 2009.
2 Karl Polanyi, Conrad Arensberg, Harry Pearson (dir.), Les Systèmes
économiques dans l'histoire et dans la théorie [Trade and Market in the Early
Empires. Economies in History and Theory, New York, The Free Press, 1957],
trad. de Anne et Claude Rivière, Paris, Larousse, 1975.
3 L'ouvrage porte le titre que lui avait donné Polanyi ; son plan était entièrement
élaboré, comme le précise Harry Pearson dans sa préface (voir plus loin), en
indiquant les matériaux avec lesquels a été constituée l'édition américaine : Karl
Polanyi, The Livelihood of Man, Harry W. Pearson (dir.), New York, Academic
Press, 1977. Cette édition est épuisée depuis longtemps.
4 Karl Polanyi, Essais, Textes réunis et présentés par Michele Cangiani et
Jérôme Maucourant, trad. de Françoise Laroche et Laurence Collaud, Paris, Seuil,
2008, p. 515. Il faut souligner l'importance de ce recueil pour la connaissance de
l'œuvre théorique comme de la pensée politique de Polanyi.
5 Titre du dernier chapitre de La Grande Transformation, op. cit.
6 Karl Polanyi, Conrad Arensberg, Harry Pearson (dir.), Les Systèmes
économiques dans l'histoire et dans la théorie, op. cit.
7 Karl Polanyi, en collaboration avec Abraham Rotstein, Dahomey and the
Slave Trade. An Analysis of an Archaic Economy, Seattle, University of
Washington Press, 1966. Le livre était pratiquement achevé au moment du décès
de Polanyi.
8 Karl Polanyi, Primitive, Archaic, and Modern Economies. Essays of Karl
Polanyi, George Dalton (dir.), New York, Anchor Books, 1968.
9 On trouve dans le livre de Philippe Clancier, Francis Joannès, Pierre Rouillard
et Aline Tenu (dir.), Autour de Polanyi. Vocabulaires, théories et modalités des
échanges, Paris, De Boccard, 2005, différentes évaluations contemporaines des
analyses polanyiennes concernant les économies primitives et archaïques.
10 Gareth Dale, Karl Polanyi. The Limits of the Market, Londres, Polity Press,
2010, présente une synthèse des débats sur l'œuvre de Polanyi et de leur impact
sur les sciences sociales ; voir aussi Jérôme Maucourant, Avez-vous lu Polanyi ?,
Paris, Flammarion, coll. « Champs », 2011, et Alain Caillé, Jean-Louis Laville,
« Actualité de Karl Polanyi », in Karl Polanyi, Essais, op. cit.
11 Joseph Stiglitz, « Foreword », in Karl Polanyi, The Great Transformation,
Boston, Beacon Press, 2001, p. vii.
Pour Charlie, George et Rosemary,
avec qui tout a commencé
Note sur la vie de Karl Polanyi

Si je devais évoquer l'image de Karl Polanyi d'un unique mot, j'en


choisirais un qu'il avait souvent à l'esprit : le skandalon, la pierre
d'achoppement, der Stein des Anstosses. Car il se battit toute sa vie
contre les idées reçues et poussa sans cesse autrui à regarder vers de
nouveaux horizons : d'abord comme jeune et fougueux orateur du
temps du Cercle Galilée12, durant la retraite apparente du début de sa
vie d'adulte, et pendant les dernières décennies de son existence par
son approche neuve des sciences sociales. « Socialiste toute sa vie »,
écrit sa fille dans une notice biographique, « il ne s'est jamais associé à
aucun parti politique. Pas plus qu'il n'a participé à un mouvement
politique. Jamais doctrinaire, il a dépassé à maintes reprises les
clivages traditionnels des mouvements socialistes européens. Bien qu'il
ne fût pas marxiste, il était encore moins social-démocrate. Bien qu'il
fût humaniste, il était éminemment réaliste. Bien qu'il fût conscient de
la réalité de la société et des contraintes qu'elle impose à l'action, aux
valeurs et à nos idées à tous, nous qui vivons inévitablement dans la
société, sa vie était guidée par la nécessité intérieure d'exercer sa
liberté d'agir et de penser, et de ne jamais céder au déterminisme et au
fatalisme13. »
J'ai rencontré Karl Polanyi pour la première fois en novembre
1920, en Autriche où nous vivions lui et moi en exil. Ce que j'ai écrit
en une autre occasion14 sur sa famille, son enfance, la personnalité de
ses parents, l'influence morale exercée par l'émigration révolutionnaire
russe au début du siècle sur son jeune esprit (par le biais de son ami et
mentor Samuel Klatschko), tout cela fut formé à partir des souvenirs
de Polanyi, tels qu'ils surgirent maintes et maintes fois au cours de nos
quarante années de mariage.
Je n'ai pas connu le Karl Polanyi du Cercle Galilée. Moins en
raison de notre différence d'âge de dix ans que d'une différence de
génération. La nouvelle génération (la mienne) n'entendait d'autres
arguments que l'action révolutionnaire, et n'utilisait que celui-ci. Entre
le petit groupe d'activistes auquel j'appartenais de 1917 à 1919 et le
groupe des « anciens galiléistes », aucune position commune ne
pouvait se dégager.
C'est seulement au soir de notre vie, en 1963, à Budapest,
entourée de personnes qui avaient connu Polanyi un demi-siècle
auparavant, que je fus touchée par le rayonnement du Cercle Galilée.
Plus pénétrants encore, en ce qu'ils me donnèrent une image plus
vivante du jeune Polanyi telle qu'elle est restée gravée dans mon esprit,
furent les mots de deux de ses amis proches, membres du Cercle
comme lui, Zsigmond Kende et Maurice Korach : « Il avait l'étoffe
d'un prophète et se sentait lui-même anachronique. Ce qu'il était en
1911. Mais pas dans les années qui allaient suivre. » Voilà pour Kende.
« C'était un génie à la pensée exubérante. Il voyait loin dans
l'avenir. Il a anticipé des problèmes qui n'émergèrent que bien plus tard
dans les champs de la sociologie et de la théorie de la connaissance. Il
n'était pas fait pour donner une ligne politique continue. Le plus
important était l'influence morale qu'il exerçait sur la jeunesse :
l'honnêteté, la véracité et la candeur. C'est ce que sentaient les jeunes.
Il était la source d'où jaillissait l'esprit du Cercle Galilée. Jamais froid
ou supérieur, avec des arguments pourtant tranchants. C'était notre
homme et nos cœurs étaient avec lui. » Tels furent les mots de Korach.
J'ai devant moi quelques vieilles feuilles jaunies, couvertes de la
ferme écriture de Polanyi, et préservées des caprices du destin. Le
début et la fin manquent malheureusement. Un simple éclat de la pierre
d'achoppement :

Il fut un temps où les sans-Dieu, les athées étaient appelés libre-penseurs. Nous
avons depuis longtemps dépassé ce stade. Les athées comptent aussi de nombreux esprits
étroits, paresseux et petits-bourgeois qui n'ont rien de libre en pensée, alors qu'un
penchant religieux peut annoncer chez un homme la plus audacieuse des révoltes
spirituelles. Au premier rang de ceux qui sont morts pour la liberté de pensée se trouvera
toujours Jésus de Nazareth.
Par liberté d'esprit nous n'entendons ni déni de la vérité, ni déni de l'éthique, de la
loi ou de l'autorité.
Nous entendons bien au contraire qu'un esprit libre soit en quête inlassable de
vérité, se conforme aux règles de la morale et agisse dans le respect de la loi et de
l'autorité. Inlassablement et constamment. Sans jamais battre en retraite devant des
considérations d'aucune sorte, sans jamais laisser la somnolence prendre le pas sur une
vigilance alerte. Chercher la vérité au-delà de toute vérité de classe ou de race, suivre le
chemin de l'éthique pure, dépasser les préceptes tout faits des « moralistes », prendre
appui sur les fondements de la justice, quitte à se méfier de la loi, pour ne s'incliner que
devant l'autorité de la bonté et de la vérité, et se retourner contre toute fausse autorité qui
repose sur un succès corrompu et l'étalage de la puissance.
Chercher ainsi la vérité, et quand les tabous de la tradition se dressent sur la route,
agir selon les postulats de l'éthique, quand bien même les adeptes des compromis ou les
opportunistes dénigreraient cette attitude en la taxant de « superidéalisme », de
« juvénilisme », de « donquichottisme » ou simplement de manque de maturité. Se battre
pour la justice, même contre la loi, et élever un autel à l'autorité des héros de la bonté et
de la vérité sur les ruines de l'autorité des conventions, du cynisme, de l'ignorance et de
la léthargie de l'âme15.

De cela il n'est pas sorti de ligne politique continue, et c'était en


vérité impossible. Quatre décennies plus tard, Polanyi écrivait à son
vieil ami Oscar Jászi ce qui est peut-être le document le plus sincère et
le plus révélateur sur le cours pris par son existence :

D'un point de vue éthique, le Cercle Galilée fut un succès fructueux. Pour la
première fois depuis 1848, probablement, les masses étudiantes se voyaient confrontées
à un engagement moral et le mettaient en pratique. Mais politiquement, un de mes
manques fut irrécupérable. […] C'est à cause de lui que le Cercle Galilée ne trouva pas
en 1918 une génération unie avec la paysannerie et les minorités nationales, prête pour
de longs et difficiles combats… Qui en porte la responsabilité ? Moi. J'ai conduit le
Cercle vers une direction antipolitique. Je n'ai essayé d'agir ni avec la classe ouvrière, ni
avec la paysannerie, ni avec les minorités nationales. Je n'ai pas même cherché une unité
fondée sur l'action. Je n'ai jamais été un homme politique, je n'avais pas le moindre talent
pour cela, ni le moindre goût16.

Cette lettre a été écrite en 1950, alors que Polanyi était devenu un
universitaire réputé en sciences sociales et en histoire économique.
Rétrospectivement, il juge amèrement le manque de réalisme dont il a
fait preuve au cours des précédentes décennies de sa vie et
qui m'a condamné à l'inefficacité tant sur un plan théorique que pratique. De 1909 à
1935, je n'ai rien accompli. Toutes mes forces tendues vers un pur et vain idéalisme se
sont perdues dans le vide.

Dans cette autoaccusation générale, les premières manifestations


– éparses, mais déjà en germe, de ce qui deviendrait le futur travail de
sa vie lui échappaient nécessairement.
L'une d'entre elles fut le nouveau tournant pris en 1922, dans
l'étude « Sozialistische Rechnungslegung17 » (« La comptabilité
socialiste »), en direction de l'aspect théorique du socialisme, à une
époque où les économistes bourgeois travaillaient assidûment à
prouver l'impossibilité d'une organisation socialiste de l'économie et
d'une compatibilité adaptée, et où la partie adverse n'avait rien de
mieux à montrer que les expériences de communisme de guerre en
Russie soviétique. Inutile de dire que cette étude attira le feu des deux
camps18. Les considérations sur lesquelles elle se fonde peuvent ne pas
être dénuées d'intérêt aujourd'hui encore, ou peut-être même
aujourd'hui particulièrement.
Une autre de ces manifestations fut à la fin des années 1920 son
attitude de sympathie à l'égard du socialisme d'une Union soviétique
tâtonnant dans sa recherche de solutions économiques et théoriques.
Une autre encore fut sa profonde solidarité avec le prolétariat viennois.
Le réalisme politique fit également son apparition. Voici ce que
Polanyi écrivait aux éditeurs de Láthatár (« Horizon »), une revue de
Budapest :

Vous avez raison, on a besoin de croire par-dessus tout en la démocratie. Mais


aujourd'hui, cela ne suffit pas. Suivez les leçons des réactionnaires. Ils vont toujours avec
leur temps. Si la démocratie est vraie – et elle l'est –, n'hésitez pas à la critiquer. Il faut
inlassablement dénoncer les erreurs du passé. Et si la plus grande erreur a été de marcher
la tête dans les nuages, de dédaigner la réalité – alors il faut s'ancrer dans la réalité…
Une idée abstraite de la démocratie, qui ignorait superbement la réalité de la structure de
classe, de la religion, de la guerre, de la violence, méritait d'être ignorée par les
réalités19.

Au cours de cette même période, à la fin des années 1920, dans


un manuscrit oublié intitulé « Über die Freiheit20 » (« Sur la liberté »),
Polanyi formula pour la première fois sa double critique philosophique
des religions et du socialisme contemporains. C'est avec ce texte que
prirent forme ses idées sur le dépassement de l'éthique individuelle
chrétienne, sur la réalité de la société, sur la nature ultime et
irrévocable de la société (« die Unaufhebbarkeit der Gesellschaft ») et
sur la prise de conscience de ce caractère irrévocable – des idées qui
formeraient les pierres angulaires de ses travaux ultérieurs et de sa
philosophie de l'existence.
L'émigration de Polanyi en Angleterre au milieu des années 1930
fut un vrai tournant de sa vie. Il trouva dans ce pays une communauté
d'esprits apparentés au sien et un cercle d'universitaires éminents qui
alliaient à leur vision chrétienne une sympathie enthousiaste, ou disons
une sympathie non critique, envers l'Union soviétique. Leurs efforts
communs aboutirent au symposium Christianity and the Social
Revolution 21 (« Le christianisme et la révolution sociale »).
Mais nulle influence intellectuelle ne fut plus forte que le choc de
la rencontre avec l'Angleterre elle-même : le capitalisme dans la pleine
possession de ses moyens. Nous avions imaginé que nous savions tout
ce qu'il fallait en savoir, mais les maisons décrites par Engels étaient
encore debout, et des hommes y vivaient. Les noirs terrils se dressaient
dans le vert paysage du pays de Galles, et, des zones touchées par la
crise, des jeunes qui n'avaient encore jamais vu leurs parents pourvus
d'un emploi partaient à la dérive vers Londres.
Les cours pour adultes conjointement organisés par la Workers
Education Association (« Association pour l'éducation des
travailleurs ») et les antennes des universités de Londres et d'Oxford
permirent à Polanyi d'acquérir une connaissance profonde de toutes les
strates et de toutes les nuances de la classe ouvrière anglaise. Il
enseignait et il apprenait. Il donnait des cours une fois par semaine
dans des bourgs et villages du Kent et du Sussex. Les occasions de
mieux se connaître étaient nombreuses, particulièrement quand il était
trop tard le soir pour rentrer et que l'enseignant trouvait l'hospitalité
dans la demeure de l'un ou l'autre de ses étudiants.
Parallèlement à l'amour qu'il développait à leur égard, Polanyi
conçut de la haine pour le spécimen classique de la société de classe
dans sa patrie classique. Il enseignait l'histoire économique, l'histoire
du début du capitalisme en Angleterre. Et il recueillait les souvenirs
dont ses étudiants étaient richement dotés grâce à la tradition orale en
vigueur dans leurs familles. Le souvenir des « dark, satanic mills »
(des « sombres fabriques diaboliques ») que dénonçait William Blake
se transmettait génération après génération, et la classe ouvrière
anglaise, en dépit de l'amélioration économique qu'elle avait connue,
portait encore les stigmates de sa naissance douloureuse.
Il est donné aux meilleurs d'entre les hommes de planter quelque
part dans le cours de leur vie les graines d'une haine sacrée. C'est ce
qui se produisit pour Polanyi en Angleterre. Ultérieurement, aux États-
Unis, elle gagna en intensité. Sa haine était dirigée contre la société de
marché qui par ses effets dépouillait l'homme de sa forme humaine.

J'avais cinquante ans, écrit-il à Jászi, quand les circonstances en Angleterre me


conduisirent à étudier l'histoire économique. C'est ainsi que je gagnais ma vie, comme
professeur. Car j'étais né pour être enseignant. Je n'imaginais guère alors qu'une autre
vocation m'attendait et que je m'y préparais. Quelque trois ans plus tard, apparemment
encore sous la pression des circonstances, j'ai écrit un livre22, par lequel j'essayais de
nouveau d'interpréter l'histoire récente… Mais cette fois-ci, j'ai soutenu le cours de mes
pensées par une perspective d'histoire économique23.

Ce qui deviendrait The Great Transformation (La Grande


Transformation), son esquisse et surtout les expériences dont découlait
le projet avaient pris forme dès 1940. Le livre fut publié à New York
en 1944 et à Londres en 1945.
Lors d'un congrès de sociologie qui se tint en Angleterre en 1946,
Polanyi formula ses thèses en trois points :

1. Le déterminisme économique était un phénomène prédominant au XIXe siècle qui


a maintenant cessé d'opérer dans la plus grande partie du monde. Il n'était efficace que
dans un système de marché, lequel disparaît rapidement en Europe.
2. Le système de marché a violemment déformé notre vision de l'homme et de la
société.
3. Cette vision déformée se révèle être l'un des principaux obstacles à la résolution
des problèmes de notre civilisation24.
À la fin de 1946, Polanyi fut invité à donner un cours d'histoire
économique générale à l'université Columbia (New York), en tant que
professeur associé d'économie.

La vraie surprise, continue-t-il dans sa lettre à Jászi, vint à moi ces quatre dernières
années. Ces quatre années ont passé dans la fièvre d'un unique jour de travail
ininterrompu. Le résultat, que je termine mon livre ou non, sera une interprétation des
économies des premières sociétés, et plus spécialement sur ce qui regarde le commerce,
la monnaie et les phénomènes de marché, ce qui posera les fondements d'une histoire
économique comparée25.

Après que Polanyi eut pris sa retraite universitaire, en 1953 à l'âge


de soixante-six ans, il continua ses travaux de recherche, avec la
collaboration active d'anciens étudiants et d'anciens collègues, dans le
cadre d'un projet interdisciplinaire de cinq ans qui portait sur les
aspects économiques de la croissance institutionnelle. Le résultat de
leurs travaux parut en 195726.
Les tout débuts de son étude approfondie du Dahomey au XVIII
e
siècle remontent à 1949 environ. Polanyi mit la dernière main à ce
Dahomey and the Slave Trade (« Le Dahomey et le commerce des
esclaves ») durant l'hiver 1962. Le livre parut après sa mort.
Dans les dernières années de sa vie, ses travaux de recherche se
mêlèrent de plus en plus à la perception aiguë et à la compréhension
des problèmes de l'humanité. Dans un court article intitulé « Notes
marginales sur le renversement du courant à l'égard du socialisme »
(écrit en hongrois pour une revue publiée à l'Ouest) – qui est resté
inédit, encore un éclat de la pierre d'achoppement –, il écrivit :

En Europe de l'Ouest, les intellectuels pensent d'une manière diffuse que le


refroidissement interne du mouvement ouvrier montre un déclin du socialisme, et ne
comprennent pas que c'est l'horreur des poisons atomiques, la révolte des gens de couleur
et l'anarchie de l'économie mondiale qui donnent la mesure du nouveau courant universel
vers le socialisme, qui s'exerce non pas dans le domaine de la politique intérieure, mais
dans celui de la politique étrangère. Le pouvoir du socialisme apparaît de nos jours dans
des domaines de l'existence auxquels les préoccupations politiques traditionnelles sont
étrangères. Des sphères de la géographie physique, de la démographie, de la biologie, de
l'astronomie, émergent ces situations et ces contraintes pour lesquelles nous devons
chercher – et nous le faisons – des réponses du côté d'une économie planifiée, d'une
pénétration de la démocratie ouvrière dans la production, et d'un style de vie qui
défendra consciencieusement l'objectif de la survie de l'humanité27.

Ne donner même que les grandes lignes des travaux de Polanyi en


histoire et en sociologie économiques me ferait sortir du cadre de ces
notes informelles. Mais il serait impossible d'esquisser le cours de sa
vie sans mentionner que ses dernières recherches et son constant souci
pour l'avenir de la destinée humaine découlaient d'une même et unique
source. Il s'opposait passionnément à une sociologie économique qui
tentait de plaquer sur les économies primitives et archaïques les
concepts d'une théorie économique uniquement valable à l'intérieur
d'un système de marché et nulle part ailleurs. Selon lui, procéder ainsi
revenait à entraver le développement autochtone des sociétés non
fondées sur le marché, et par là à devenir l'instrument du
néocolonialisme et à soutenir ses intérêts.
Polanyi prit « The changing place of economies in societies »
(« La place variable des économies dans les sociétés ») comme thème
de son cours d'histoire économique générale à Columbia, indiquant
ainsi dès le début qu'aux « exposés chronologiques désuets d'histoire
économique générale » il entendait substituer un sujet orienté vers la
sociologie économique.
« Si, dans le cours de l'histoire, l'économie change de place à
l'intérieur de la société, alors se pose nécessairement la question de
savoir d'où elle part et où elle va », affirme Polanyi dans une
conférence donnée en 1963 à Budapest. Une histoire économique à la
recherche de la place occupée par l'économie dans la société d'un point
de vue réellement universel ne peut utiliser une sociologie économique
de portée limitée construite entièrement sur le concept d'« échange ».
En effet :

Le phénomène de l'échange n'est universel que dans une société de marché… Le


socialisme, par exemple, a précisément besoin aujourd'hui de ce type d'élargissement des
expériences et des perspectives qui a cours sur ces zones où se rencontrent les frontières
de l'économie de marché et de l'économie sans marché. Parfois, ce serait le capitalisme
qui se verrait contraint d'introduire des éléments de planification en son royaume
surmercantilisé, parfois ce serait le socialisme qui envisagerait d'améliorer ses
réalisations en planification économique par l'introduction de certains éléments de
marché. Dans le monde sous-développé, ainsi que dans les nouvelles nations, les
éléments de marché et les éléments qui n'en sont pas sont en compétition. Le socialisme
devrait toujours tenir compte, avec une extrême ouverture d'esprit, des versions
sociologiquement modernisées de l'histoire économique28.

Sa visite à Budapest en 1963, ce retour en terre natale, alors qu'il


savait le tour mortel que prenait sa maladie, fut l'aboutissement de sa
vie : « […] dans les années de crise qui mettent en péril toute
l'humanité, je me suis pleinement tourné vers le socialisme, lequel n'est
plus simplement la cause de la classe ouvrière, mais une question de
vie ou de mort pour toute l'humanité. En cela, ma patrie la Hongrie a
joué un rôle qui n'est pas négligeable. Mes regards sont maintenant
rivés sur ma terre natale, à laquelle un homme dont la jeunesse a été
formée par un destin magyar doit tout », écrivait-il dans un message à
la nouvelle Hongrie des jeunes écrivains, des jeunes poètes et des
jeunes chercheurs29.
La dernière décennie de sa vie, le travail mené sans répit dans une
petite maison canadienne au milieu d'un bois surplombant la courbe de
la rivière, le sentiment de la vie qui s'ouvrait largement devant le
monde de l'homme trouvent peut-être leur reflet le plus intime dans le
fragment d'une lettre – regardant vers le passé et vers l'avenir – que
Polanyi écrivait en 1958 à l'amour de sa première jeunesse, Bé de
Waard :

Ma vie fut une vie « du monde » – j'ai vécu la vie du monde humain. Mais le monde
semble avoir arrêté de vivre pendant des décennies, pour rattraper un siècle en quelques
années. C'est ainsi que je ne finis par me reconnaître moi-même qu'aujourd'hui. Quelque
part sur la route, j'ai perdu trente années de ma vie ou à peu près – à attendre Godot –
avant que les choses ne s'équilibrent à nouveau, que le monde me rattrape dans sa course.
En regardant en arrière, tout cela semble assez drôle – ce supplice d'isolement n'était rien
de plus qu'un mirage – en vérité, je n'attendais que moi-même. Les dés sont maintenant
jetés contre nous (contre toi, contre moi). Une décennie de plus, et je pourrai considérer
ma vie comme justifiée. Mes travaux sont pour l'Asie, l'Afrique, les peuples nouveaux…
L'opposition que rencontrent enfin mes idées est au fond un bon signe. J'aurais aimé
durer et être présent au combat, mais l'homme est chose mortelle30.

Karl Polanyi est mort le 23 avril 1964. Il a travaillé jusqu'au


dernier soir de sa vie. Sur son son cercueil furent récités des vers
d'Attila József, des vers adressés à ce dieu obscur qu'il gardait caché au
loin, qu'il tenait à l'écart de toutes ses affaires :

Mon Dieu, je t'aime très tendrement.


Si tu étais un jeune vendeur de journaux,
Je t'aiderais à les crier dans les rues.
Ilona DUCZYNSKA POLANYI
Pickering, Ontario, 1970

12 Le Cercle Galilée, fondé en 1908 avec Polanyi pour premier président, était
constitué d'étudiants progressistes de l'université de Budapest. Ilona Duczynska
eut ailleurs l'occasion de décrire les motivations du Cercle en ces termes : « Qu'il
soit libre d'esprit, qu'il se tienne à l'écart des partis politiques, qu'il soit dévoué,
honnête, qu'il attire la multitude des étudiants qui vivent dans la pauvreté. Qu'il
soit un mouvement dont le but est d'apprendre et d'enseigner. » Sa mission :
« Mobiliser contre le cléricalisme et la corruption, contre les privilégiés, contre la
bureaucratie – contre ce bourbier partout présent dans ce pays resté à demi
féodal. » [Note de H. Pearson.]
13 Kari Levitt, « Karl Polanyi and Co-Existence », Co-Existence, n° 2, 1964.
14 Ilona Duczynska, Karl Polanyi (1886-1964) – Quelques éléments
biographiques sur lui et sa famille (en hongrois).
15 Ms., coll. part. Ilona Duczynska.
16 Lettre de Karl Polanyi à Oscar Jászi du 27 octobre 1950, coll. part. Ilona
Duczynska.
17 Karl Polanyi, « Sozialistische Rechnungslegung », Archiv für
Sozialwissenschaft und Sozialpolitik, Band 49, Heft 2, 1922. [« La comptabilité
socialiste », in K. Polanyi, Essais, Paris, Seuil, 2008.]
18 L. von Mises, « Neue Beiträge zum Problem der sozialistischen
Wirtschaftsrechnung », Archiv für Sozialwissenschaft und Sozialpolitik, Band 1,
Heft 2 ; F. Weil, « Gildeneozialistische Rechnungslegung », Archiv, op. cit., Band
52, Heft 1, 1924 ; K. Polanyi, « Die funktionelle Theorie der Gesellschaft und das
Problem der sozialistischen Rechnungslegung. Eine Erwiderung », Archiv, op. cit.,
Band 52, Heft 1, 1924. [« La théorie fonctionnelle de la société et le problème de
la comptabilité socialiste », in Essais, op. cit.]
19 Karl Polanyi, « Sur les finalités d'une démocratie en Hongrie » (en
hongrois), A Láthatár, mars-avril 1927.
20 Ms., coll. part. Ilona Duczynska.
21 Donald Kitchen et Karl Polanyi (dir.), Christianity and the Social
Revolution, London, 1935 ; Left Book Club, 1937.
22 Karl Polanyi, The Great Transformation, New York, Rinehart and Co.,
1944. [La Grande Transformation, trad. Catherine Malamoud et Maurice Angeno,
Paris, Gallimard, 1983.]
23 Ibid.
24 Karl Polanyi, « On belief in economic determinism », The Sociological
Review, vol. XXXIX, section I, 1947. [« Faut-il croire au déterminisme
économique ? », in Essais, op. cit., p. 521.]
25 Ibid.
26 Karl Polanyi, C. M. Arensberg, and H. W. Pearson (dir.), Trade and Market
in the Early Empires, Glencoe, Ill., Free Press and Falcon's Wing Press, 1957. [Les
Systèmes économiques dans l'histoire et dans la théorie, trad. C. et A. Rivière,
Paris, Larousse, 1975.]
27 Ms., coll. part. Ilona Duczynska.
28 Karl Polanyi, « Economic sociology in the United States » (« La sociologie
économique aux États-Unis »), conférence donnée à l'Institut des relations
culturelles, Budapest, 9 octobre 1963.
29 Karl Polanyi, « Le devoir de notre patrie » (en hongrois), Kortárs, décembre
1963.
30 Lettre de Karl Polanyi à Bé de Waard, 6 janvier 1958, fragment
dactylographié, coll. part. Ilona Duczynska.
Note de l'éditeur

Éditer et publier les travaux inachevés d'un auteur qui n'est plus là
pour y faire objection constitue une entreprise présomptueuse. Il peut
s'agir d'une erreur complète, car comment peut-on rassembler des
formulations inachevées, ou bien effectuer une sélection entre
différentes versions de formulations achevées, et affirmer avec
assurance que cela représente bien ce que l'auteur voulait dire en
définitive ? Dans le cas des manuscrits de Karl Polanyi publiés ici,
l'hésitation était plus forte encore, car presque tous existaient en
différentes versions, parfois sous forme fragmentaire.
Cependant, lorsque Polanyi est mort, il laissait le plan explicite
d'un livre dont le titre devait être The Livelihood of Man. Il contenait
une table des matières, plusieurs versions d'une préface, une
introduction et les chapitres 1 et 4 tels qu'ils apparaissent pour
l'essentiel ici. Les chapitres 2, 3 et 8, qui existaient également en
plusieurs versions, ont été édités de façon à présenter l'état le plus
complet que Polanyi ait laissé sur les questions traitées. Il y avait en
outre plusieurs chapitres sur le commerce, la monnaie et les marchés
en Grèce antique (principalement consacrés à Athènes) ; ceux qui
correspondaient le mieux à la thèse de Polanyi ont été inclus sous la
forme qu'il comptait leur donner dans l'ouvrage en projet. Les autres
chapitres du livre qu'il avait prévu n'avaient pas été écrits, ou bien
existaient mais sous forme de fragments qu'il pensait finalement
compléter. Il y avait aussi des notes assez développées pour les cours
qu'il avait donnés à l'université Columbia durant les années 1947-1953,
et les sujets abordés dans nombre de ces notes étaient identiques à ceux
que devait explorer The Livelihood of Man. Pour le reste, il y avait un
grand nombre d'articles achevés ou inachevés, la plupart en plusieurs
versions, mais qui se rapportaient tous directement aux thèmes que
devait traiter le livre. Certains d'entre eux avaient été rassemblés et
publiés lorsqu'une occasion s'était présentée, mais aucune de ces
publications – pas même celles que l'on trouve dans Trade and Market
in the Early Empires 31 – ne possédait l'étendue ni ne suivait la
séquence qui apparaissaient dans les manuscrits.
La première question était évidemment de savoir s'il fallait ou non
publier The Livelihood of Man. Il est probable, je crois, que Polanyi,
même s'il avait vécu dix ans de plus, ne l'aurait pas publié ; il n'aurait
pas été capable de mener à son terme l'énorme entreprise dans laquelle
il s'était lancé, d'une manière qu'il aurait jugée satisfaisante. Après que
plusieurs d'entre nous – d'anciens étudiants devenus ses collaborateurs
les plus proches – eurent passé en revue la totalité des manuscrits avec
cette femme exceptionnelle, son épouse dévouée Ilona Polanyi, afin de
préparer le dépôt de ces manuscrits au département des donations
particulières de la bibliothèque de l'université Columbia, nous avons
estimé qu'il serait irresponsable de ne pas mettre à la disposition de la
communauté universitaire cette version, la plus complète disponible,
des idées originales de Polanyi, aussi imparfait et incomplet que fût
inévitablement le résultat.
Mme Polanyi m'a demandé d'entreprendre le travail de
préparation du manuscrit, et j'ai décidé de rassembler les textes de
façon à suivre d'aussi près que possible le plan de The Livelihood of
Man. Cette tâche a principalement consisté à couper, à coller et à
choisir entre différentes versions. Sinon, je n'ai changé des mots ou des
phrases que dans le but de la clarté, de la cohérence et de la continuité.
Polanyi, comme il l'admettait aisément, n'était pas un « chercheur
accompli » dans tous les domaines qu'il abordait, et les experts
trouveront sûrement matière à controverse et à contestation dans ce
livre. (Vingt et un classeurs de bureau, remplis à craquer de ses notes
provenant de centaines de sources, témoignent cependant de l'étendue
et de la profondeur de ses recherches, poursuivies durant de
nombreuses années.) Toutefois, son principal objectif était d'ouvrir les
esprits à des approches nouvelles. J'espère que cet ouvrage atteindra ce
but. Karl Polanyi y est présent, aussi fidèlement que je l'ai connu et
que j'ai pu le retrouver dans les textes sur lesquels j'ai travaillé pendant
plusieurs années.
Ma gratitude pour l'aide apportée à la préparation de ce manuscrit
va en premier lieu à Ilona Polanyi. Son soutien moral constant et ses
encouragements ont représenté une source d'énergie pour cette tâche
difficile à accomplir. Je dois aussi remercier celles qui par leur
collaboration dévouée pour les tâches de secrétariat ont rendu le livre
possible : Isabel Sherwood, Margaret Michaelsen et Laura Nowak. J'ai
enfin une dette envers ce petit établissement universitaire situé sur une
colline dans le sud-ouest du Vermont. Il m'a aidé financièrement, dans
la mesure de ses moyens, mais il m'a surtout offert un endroit convivial
pour travailler.
Harry W. PEARSON
Bennington College, 1977

31 Karl Polanyi, Conrad Arensberg, Harry Pearson (dir.), Les Systèmes


économiques dans l'histoire et dans la théorie, Paris, Larousse, 1975 (NdT).
« For the gods have hidden the livelihood of men. »
« C'est que les dieux ont caché ce qui fait vivre les
hommes. »
Hésiode, Les Travaux et les Jours
Préface

Le but de cet ouvrage est de partir de l'histoire économique


universelle32 pour repenser le problème des moyens de subsistance de
l'homme.
L'entreprise commencée il y a plus de dix ans dans La Grande
Transformation se trouve ainsi poursuivie. Ce livre montrait que, pour
parvenir à une conception plus réaliste de la place qu'occupe
l'économie dans la société humaine, il était nécessaire de refonder
l'histoire économique générale sur de larges bases conceptuelles.
Ce travail a nécessité plus de cinq années de recherche
systématique (1948-1952), avec l'aide du Columbia Council for
Research in the Social Sciences. Il fut interrompu durant plusieurs
années lorsque je participai, avec les professeurs C. M. Arensberg et
H. W. Pearson, à la coordination de l'ouvrage Trade and Market in the
Early Empires (1957), auquel nous avons aussi apporté plusieurs
contributions. Le présent ouvrage, intitulé The Livelihood of Man,
constitue donc un retour à l'entreprise initiale.
Sur le plan théorique, il s'agit d'une tentative pour développer des
concepts de commerce, de monnaie et d'institutions de marché qui
soient applicables à tous les types de société. Sur le plan historique, les
études de cas sont là pour donner vie à nos généralisations, au moyen
de parallèles et de contrastes. Au regard des politiques à suivre,
l'histoire devrait être mise à contribution afin de fournir des réponses à
certains problèmes brûlants de notre époque, tant moraux que
pratiques.
Dans quel univers de pensée invitons-nous le lecteur à pénétrer ?
Comment présenter les faits, les arguments et les perspectives ?

La théorie, l'histoire, et la politique

L'emploi du terme « économique » est entaché de nombreuses


ambiguïtés. La théorie économique lui a conféré une signification
restreinte dans le temps, qui lui ôte toute valeur en dehors des limites
étroites de nos sociétés dominées par le marché. Des expressions telles
que l'offre, la demande, le prix, devraient être remplacées par des
termes plus larges, tels que les ressources, les besoins et les
équivalences. L'historien sera alors en mesure de comparer les
institutions économiques de différentes périodes et de diverses régions,
sans courir le danger de plaquer sur les faits bruts la forme des choses
propre au marché.
Une fois émancipés des notions contradictoires, nous pouvons
nous confronter aux réalités. Dans nos économies organisées selon le
marché, le commerce et la monnaie se présentent comme de simples
fonctions du marché, ce qu'elles sont effectivement, dans une certaine
mesure. Mais cette apparence, si on la généralise, conduit à déformer
les faits du passé. Le commerce extérieur et certains usages de la
monnaie sont aussi vieux que l'humanité, tandis que les marchés
faiseurs de prix représentent une innovation comparativement récente.
La portée de cette thèse peut sembler limitée ; cependant, elle
débouche logiquement sur rien de moins qu'un réexamen de l'échelle
chronologique de la civilisation eurasienne. Après qu'on eut découvert,
en 1902, le Code des lois d'Hammourabi, gravé sur une stèle
d'obsidienne, le caractère entièrement commercial de la société
babylonienne a été considéré comme acquis. On estima que le niveau
élevé des activités de cet ordre et l'emploi fréquent de la monnaie, pour
effectuer les paiements et comme « étalon », constituaient des preuves
d'un commerce et de marchés florissants. Les origines de notre
civilisation commerciale semblaient désormais remonter aux
commencements même de l'histoire écrite. Pourtant le commerce et les
usages de la monnaie, nous l'avons dit, n'impliquent pas
nécessairement les marchés et, comme le montrent les recherches
archéologiques récentes, on ne trouvait pas de places de marché dans
toute la région. Dans l'avenir, il est possible qu'on attribue à Athènes,
et non à Babylone, le premier marché urbain important.
L'historiographie du commerce de marché semble déjà se déplacer,
d'au moins un millénaire dans le temps et de plusieurs degrés de
longitude dans l'espace.
Lorsque nous considérons les problèmes rencontrés par
l'humanité au cours des premiers millénaires, nous constatons que la
mentalité de marché interprète de manière abusive les politiques de
l'État. Les choix uniques et critiques qui se présentent à notre
génération – entre la liberté et la bureaucratie, entre les méthodes du
marché ou de la planification – se révèlent être des variantes
contemporaines de situations humaines récurrentes. L'économie
intégralement planifiée de l'Égypte grecque a lancé le premier marché
« mondial » des céréales en Méditerranée orientale. Dès les débuts du
IIe millénaire av. J.-C., un objectif des dirigeants assyriens était de
rendre compatibles l'initiative personnelle du commerçant et la
direction étatique du commerce. Ce ne fut pas sans un certain succès,
d'ailleurs, si l'on en juge par la façon ingénieuse dont leurs méthodes
de commerce colonial protégeaient la liberté du commerçant
individuel. La colonie commerciale « cappadocienne » à laquelle nous
pensons ici ne connaissait pas de marchés faiseurs de prix et pratiquait
un certain type de transactions dépourvues de risques, sous un régime
de prix fixés, le profit du commerçant étant fondé sur le paiement de
commissions. Cependant les protections de l'État de droit et de la
liberté personnelle du marchand étaient remarquables. De même, on
trouvait différentes façons de réconcilier la planification économique
et les exigences des marchés, dans des communautés aussi différentes
que l'Attique démocratique du ve siècle av. J.-C. et le royaume noir du
Dahomey en Afrique occidentale, deux mille ans plus tard. Dans ce
royaume, qui ne connaissait pas l'écriture, le commerce extérieur était
encore dirigé par l'organisation commerciale du palais royal, tandis que
la vie économique du village et des groupes de parenté était fondée sur
des marchés locaux et une authentique autonomie.
Quant aux modalités de sa subsistance, notre monde moderne
avec son système de marché est sans doute plus jeune que nous ne
l'avions pensé. Mais certains grands dilemmes qu'affronte l'espèce
humaine, entre liberté et centralisation ou entre initiative et
planification, se posent sur une échelle historique plus longue qu'on ne
le croyait auparavant.

32 Cette préface a été établie à partir de deux versions différentes, l'une écrite
en 1954, l'autre non datée, mais manifestement rédigée quelque temps après 1957
[Note de H. W. Pearson].
Introduction

Le présent ouvrage est la contribution d'un historien de


l'économie aux affaires du monde, dans une époque de périlleuse
transformation. Son objectif est simple : il est nécessaire de
reconsidérer entièrement le problème de la subsistance matérielle de
l'homme, afin d'accroître notre liberté d'adaptation créatrice et
d'augmenter ainsi nos chances de survie.
Ce livre ne peut constituer qu'un point de départ. Nous tenterons
toutefois de nous défaire de certaines conceptions erronées,
profondément ancrées, qui sont à la base de la philosophie sociale de
notre temps et qui concernent la place qu'occupe l'économie dans notre
société. Cet effort portera principalement sur l'étude du commerce, de
la monnaie et des institutions de marché qui sont courantes à notre
époque, mais qui, peut-être pour cette raison même, sont la source
d'une appréciation gravement incomplète de la nature de l'économie
humaine.
Si une note personnelle s'est glissée ici ou là dans la froide
analyse factuelle, c'est que l'historien ne peut plus rester à l'écart des
besoins de l'époque. Il est vrai qu'en répondant à leur appel il peut
introduire des tensions inhabituelles dans le contenu traditionnel d'une
discipline académique. Néanmoins, la perspective adoptée dans cette
entreprise ne résulte pas d'une conception personnelle. On peut évaluer
objectivement la nature des dangers évoqués, et un rapide examen de
l'époque actuelle fait apparaître certains des facteurs constants pour la
période historique à venir. On peut cependant considérer que la façon
d'aborder la tâche est personnelle. Croire qu'un personnage aussi
académique et marginal que le chercheur en histoire économique doit
pouvoir se trouver un rôle déterminé au sein de ce processus séculier
recouvre inévitablement des raisons subjectives. Il en va ainsi, par
exemple, de l'idée qu'il pourrait contribuer à débarrasser nos esprits de
notions dépassées et qu'il pourrait même – dans la mesure où il
identifie correctement les maux de l'époque – proposer une manière de
juger les problèmes des politiques à mener dans le long terme.
En réalité, beaucoup considèrent les événements majeurs de la
conjoncture actuelle comme identiques à ceux d'hier. Il y a environ une
génération de cela, l'effondrement du système de l'économie mondiale
devint manifeste. Après la Première Guerre mondiale, des
changements, parfois brutaux, parfois graduels, subvertirent l'étalon-or
international, les marchés mondiaux des produits et des matières
premières, ainsi que la répartition universelle des crédits et des
investissements. Dans la même période, l'organisation politique des
peuples de la planète commença à se désintégrer. L'équilibre des
puissances, qui avait empêché de grandes guerres pendant près de cent
ans, disparut. De nouvelles formes dictatoriales de gouvernement
apparurent, puis disparurent. De nouvelles formes d'organisation de
l'économie furent expérimentées, avec des succès divers. À la suite de
la Seconde Guerre mondiale, les continents d'Asie et d'Afrique du
Nord ont vu leurs frontières bouger. Pendant une certaine période, la
Troisième Guerre mondiale a semblé imminente. Mais, contrairement
à cette probabilité, la vie semble l'emporter sur les perspectives de
mort. Quelle que soit l'issue de cette situation, une conclusion est déjà
certaine : des réarrangements du cadre institutionnel de la vie nationale
et internationale seront inévitables. Cette affirmation peut sembler un
lieu commun, car l'histoire ne s'interrompt jamais. Mais dans le
contexte actuel, cela revient à prédire des changements dans des
aspects essentiels de notre existence collective, même si – et cela
semble aujourd'hui possible – aucune crise majeure n'éclate, comme
celles qui se sont produites au cours de la dernière décennie. En effet,
il convient de souligner le fait, trop facilement ignoré, que les forces
idéologiques et politiques en conflit, qui se sont déjà manifestées sur la
scène internationale, sont destinées à s'affronter de manière destructive
ou à trouver une compatibilité constructive, ou peut-être les deux ;
cependant la nature institutionnelle de ces forces est telle que, même
pour qu'il ne se produise rien de spectaculaire, il faudra que s'opèrent
d'importants changements progressifs. Nous pouvons donc être
certains de ceci : quoi qu'il puisse arriver dans le futur, un certain degré
d'adaptation créatrice sera inévitable face à ces nouvelles
caractéristiques de l'environnement humain, destinées à durer. C'est le
minimum qu'exige logiquement une coexistence élémentaire.
Toutefois, au-delà des mécanismes institutionnels qu'implique
ladite coexistence, un autre type de changement du monde humain est
possible, plus profond, malgré son caractère peu spectaculaire, que
ceux que l'on a pu imaginer. L'énergie nucléaire, une fois libérée, n'en
finira pas de nous hanter. Les préoccupations dominantes qui touchent
à notre existence même peuvent changer de direction, passant de leur
axe économique actuel à ce qu'on pourrait appeler la morale et le
politique. Les finalités suprêmes de l'homme deviennent la paix et la
liberté, et non plus le progrès économique et le bien-être. La peur, cet
architecte du pouvoir, engendre déjà en silence des tendances
totalitaires d'une ampleur inconnue jusqu'ici. Pour le meilleur ou pour
le pire, le cadre même du changement est en train de se transformer.

Le changement et l'histoire économique

La contribution qu'un historien de l'économie peut secrètement


espérer apporter doit être, en quelque sorte, ésotérique. Il peut paraître
assurément étrange de choisir la question intemporelle de la
subsistance de l'homme, et de proposer qu'on la reconsidère à la
lumière des exigences pratiques. La question de savoir quelle place
occupe l'économie dans différentes sociétés constitue, au mieux, un
sujet peu attirant. Bien que toute société nécessite une économie de tel
ou tel type, le rapport entre l'économie et le reste de cette société peut
prendre des formes très différentes. Avec une même technologie, on
peut trouver des changements dans l'organisation économique aussi
considérables que ceux qui caractérisent les transitions du capitalisme
au socialisme. En outre, la même organisation de l'économie semble
compatible avec des changements majeurs dans le système politique,
comme par exemple quand une société organisée selon le marché passe
de la démocratie libérale au fascisme, ou vice versa. Ce phénomène est
encore plus probable si le changement a été produit par une force
extérieure, comme dans le cas des conquêtes, qui se retrouve
fréquemment dans l'histoire mondiale. Sous la pression extérieure, ou
dans le processus d'acculturation, toute sphère essentielle de la vie –
qu'elle soit politique, religieuse ou culturelle – est susceptible de
s'imposer face aux autres sphères, et de rester dominante durant une
période trop longue pour être qualifiée de temporaire. Cependant, bien
que l'économie puisse n'occuper que la seconde ou la troisième place,
elle ne manque pas de compliquer le problème de différentes façons
imprévisibles.
Si l'on a malgré tout choisi pour la présente recherche la question
épineuse de la subsistance de l'homme, c'est avec la conviction que
l'effort intellectuel peut permettre d'éviter au moins une partie des
erreurs les plus fréquentes, celles qui surgissent lorsque les hommes du
e
XX siècle tentent d'appréhender le problème de l'économie.
Cette conviction, qui n'est pas loin d'un engagement personnel,
résulte d'une forte intuition, qui est mienne depuis de nombreuses
années. Je suis convaincu que la faiblesse, en grande part inconsciente,
qui marque la civilisation occidentale vient précisément des conditions
spécifiques dans lesquelles elle organise sa destinée économique. Cette
thèse peut être développée, dans toute sa spécificité, de la façon qui
suit.
Notre pensée sociale, dans la mesure où elle est entièrement
concentrée sur la sphère économique, est mal équipée pour affronter
les exigences économiques de notre époque en pleine adaptation. Il est
difficile, sinon impossible, pour une société centrée sur le marché
comme la nôtre, d'évaluer les limites de l'importance de l'économique.
En effet, une fois que les activités quotidiennes de l'homme ont été
organisées par divers types de marchés, fondées sur les motivations du
profit, déterminées par des comportements concurrentiels, et orientées
selon une échelle de valeurs utilitariste, la société devient un
organisme qui, dans toutes ses dimensions essentielles, est soumis à
des objectifs lucratifs. Ayant ainsi absolutisé en pratique la motivation
du gain économique, l'homme perd la capacité de la relativiser
mentalement. Son imagination est bridée par des limites étouffantes.
Le terme même d'économie évoque pour lui, non pas l'image de la
subsistance de l'homme et de la technologie qui permet de l'assurer,
mais au contraire un ensemble de motivations particulières, d'attitudes
caractéristiques et d'objectifs très spécifiques, qu'il a l'habitude de
qualifier d'économiques bien qu'ils ne soient que des accessoires de
l'économie réelle, ne devant leur existence qu'à l'interaction éphémère
de traits culturels. Ce qui lui semble essentiel, ce ne sont pas les
caractéristiques permanentes et durables de toutes les économies
humaines, mais celles qui sont uniquement transitoires et contingentes.
Il est conduit à se créer lui-même des difficultés là où elles n'existent
pas autrement, et à buter sur des obstacles faciles à éviter mais dont il
ignore jusqu'à l'existence. Dans son ignorance, il ne peut saisir ni les
véritables prérequis de la survie, ni les façons moins évidentes
d'atteindre ce qui est possible. Cette mentalité dépassée du marché est,
à mon avis, l'obstacle principal à une approche réaliste des problèmes
économiques de l'époque qui s'ouvre devant nous.
Une telle thèse paraît presque contradictoire. Elle semble
impliquer cette même surestimation de l'importance de l'économie
contre laquelle elle souhaite visiblement lancer l'alerte. Mais ce n'est
pas du tout le cas. Affirmer que les habitudes centrées sur le marché
tendent à être accompagnées par un certain type de logique
économique est tout à fait compatible avec un refus complet de l'idée
erronée de la prédominance immuable du facteur économique dans les
affaires humaines. Le XIXe siècle, qui a universalisé le marché, était
naturellement voué à faire l'expérience du déterminisme économique
dans la vie quotidienne et prédisposé à considérer un tel déterminisme
comme général et immuable. Son dogmatisme matérialiste à l'égard
des hommes et de la société reflétait simplement les institutions qui
structuraient l'environnement. Affirmer que des notions
obsessionnelles, centrées sur l'économie, exprimant des conditions
temporelles déterminées, constituent nécessairement un obstacle à la
solution de problèmes plus vastes, y compris ceux qui concernent
l'ajustement de l'économie à un nouveau milieu social, ce n'est que
souligner l'évidence.
L'influence disproportionnée qu'exerce le système de marché sur
la société que nous connaissons est donc précisément la cause de notre
difficulté à comprendre le caractère limité et subordonné de
l'économie, telle qu'elle se présente en dehors d'un tel système. Mais
on doit aussi raisonnablement s'attendre à ce que, lorsque nous aurons
reconnu comme tel notre préjugé profondément ancré, il nous soit
facile de nous libérer de ses effets pernicieux. La connaissance plus
profonde des faits constitue le remède au préjugé réducteur. Si nous
voulons ramener à leurs véritables proportions les questions
émergentes de l'ajustement économique, il nous faut apprendre à voir
avec les yeux de l'historien.
L'histoire réduite à des slogans, toutefois, serait aussi fatale à
notre génération qu'une carte fautive pour un général à la veille d'une
bataille. En premier lieu, l'histoire mondiale n'est certainement pas
réductible à l'histoire économique. De même l'existence d'un groupe, la
sûreté de sa vie et son intégrité physique, l'ensemble de ses modes de
vie, ne le sont pas à un simple intérêt économique. Postuler la thèse
inverse présente cependant aussi des dangers. Dans le pur jeu du
pouvoir, celui qui peut offrir des solutions économiques aura toujours
un avantage sur celui qui n'est pas en mesure de le faire. La pratique
des affaires, quelque affection qu'on lui porte, ne peut être considérée
comme l'unique incarnation des valeurs transcendantes que sont, par
exemple, la personnalité et la liberté. Cela reviendrait à substituer la
croyance au crédit, et à gravement sous-estimer la force d'une religion
séculière qui ne met pas sa foi dans des comptes bancaires. Il ne faut
pas davantage faire du progrès technologique une idole, à laquelle la
morale et le bonheur humains devraient être aveuglément sacrifiés.
Élever le primitivisme au rang d'une morale, et chercher à se protéger
de l'ère des machines dans une grotte néolithique, est une solution
désespérée qui ignore l'irréversibilité du progrès.
Nous ne devons pas être réduits à un sentiment de scepticisme par
de telles généralisations contradictoires. Dans le récit des diverses
expériences vivantes qui concernent la subsistance de l'homme, il y
aura toujours une certaine exagération. Soyons plutôt vigilants face
aux généralisations abstraites concernant les objets économiques, qui
tendent à obscurcir ou à simplifier à l'excès les complexités des
situations réelles, car nous ne nous occupons que de ces réalités-là.
Notre tâche consiste à les débarrasser des généralités, et à les saisir
dans leur dimension concrète. Il n'est pas nécessaire de remonter très
loin dans le temps pour trouver l'origine historique de nos
complications actuelles.
Le XIXe siècle a donné naissance à deux séries d'événements d'une
ampleur très différente : l'ère des machines, une évolution de portée
millénaire, et le système de marché, une adaptation initiale à cette
évolution.
Avec l'ère des machines, nous observons les commencements
d'une de ces rares mutations qui ont marqué l'existence de l'espèce
humaine ; en effet, l'histoire de l'homme depuis le premier âge de
pierre ne compte que trois périodes de ce type : la première, le
néolithique, la seconde, celle de l'agriculture fondée sur la charrue,
durant laquelle s'est déroulée presque toute l'histoire de l'homme, la
troisième, la toute nouvelle ère de la machine. Tout au long de cette
histoire, le critère a été celui de la technologie. L'homme néolithique
n'a jamais été beaucoup plus loin que la collecte d'aliments et l'usage
de la houe pour se nourrir. La culture des céréales exigeait une charrue
ainsi qu'un grand animal pour la tirer ; son introduction a marqué les
débuts de la civilisation, il y a sept ou huit mille ans. L'emploi des
machines tirant leur énergie de forces autres que celle de l'homme ou
de l'animal est un événement assez récent. Il nous a lancés sur un
nouvel océan. Selon toutes les prévisions, on peut s'attendre à ce que
cette nouvelle civilisation, qui a déjà doublé la population du globe, se
maintienne pendant une longue période. Elle est vouée à durer. C'est
notre destinée. Il nous faut apprendre à vivre avec, si nous voulons
vivre tout court.

La science économique et l'ère des machines


La machine a donc provoqué un événement majeur : l'émergence
d'une nouvelle civilisation. Si l'on attribue à l'agriculture utilisant la
charrue l'apparition de la première civilisation, la machine a créé la
seconde, la civilisation industrielle. Elle s'est étendue à toute la
planète, dévoilant la perspective des âges à venir. Un tel événement
dépasse, et de loin, le champ économique ; le temps seul révélera son
potentiel et ses menaces, et montrera ses répercussions sur l'existence
humaine. La civilisation de la machine a pénétré le fragile cadre de
l'homme avec la puissance de l'éclair et du tremblement de terre ; elle a
déplacé le centre de son être de l'intérieur vers l'extérieur ; elle a
conféré des dimensions jusque-là inconnues à l'étendue, à la structure
et à la fréquence des communications ; elle a transformé le sens de nos
contacts avec la nature ; enfin, plus important encore que tout le reste,
elle a créé de nouveaux rapports interpersonnels, qui reflètent des
forces, tant physiques que mentales, pouvant conduire à
l'autodestruction du genre humain.
Les commencements n'ont pas eu de caractère spectaculaire. À la
fin du XVIIIe siècle, si l'on excepte quelques rares penseurs, personne
n'imaginait qu'une nouvelle civilisation était sur le point de naître. On
n'avait pas encore inventé beaucoup de machines, et parmi celles qui
l'avaient été, quelques-unes, comme le métier à tisser mécanique,
n'avaient pas encore été utilisées. Certains cependant, bénéficiant de la
position des premiers observateurs, reconnurent les signes et prévirent
des changements d'une profondeur, d'une subtilité et d'une extension
inimaginables. Parmi leurs idées, quelques-unes suscitèrent
l'enthousiasme, mais, comme nous avons appris à le voir depuis, ce ne
sont pas les stricts réalistes mais les prophètes naïfs qui étaient plus
près de la vérité. De fait, les terribles questions de notre époque, tout
comme les espérances des siècles à venir, ne sont que des
conséquences de ces débuts mécaniques peu spectaculaires.
Robert Owen fut le premier à comprendre qu'un monde nouveau
était en train de submerger l'ancien. La machine allait imposer des
changements jusqu'aux aspects les plus minimes de la vie quotidienne
et de la vie collective. Owen a perçu non seulement les avantages qui
découlaient de la croissance exponentielle de la capacité de produire,
mais aussi l'éventualité qu'elle se transforme en un cadeau
empoisonné, à moins que le choc d'une vie organisée par la machine ne
soit absorbé par de nouvelles formes de peuplement et d'habitation, de
nouveaux lieux de travail, de nouveaux rapports entre les sexes, de
nouvelles formes de distraction et même de vêtements – toutes
questions sur lesquelles il concentra son attention. Il défendit une
réforme radicale du christianisme. Il évoqua l'économie quasiment
comme un post-scriptum, proposant une réforme de la monnaie et des
modalités coopératives de l'activité économique (le concept du
capitalisme n'existait pas encore). En France, l'imagination grotesque
de Fourier engendra des plans de phalanstères, où la division du travail
serait adaptée, par la vertu de mécanismes psychologiques, à la
spontanéité des hommes, des femmes et des enfants. Saint-Simon
déclara que son nouveau christianisme apporterait le salut à une
« société industrielle ». C'est ainsi que les « socialistes utopiques » ont
prévu le danger d'une évolution culturelle qui allait devenir familière
au monde entier un siècle plus tard, avec la fragmentation de l'homme,
la standardisation de l'effort, la domination du mécanisme sur
l'organisme et de l'organisation sur la spontanéité. Même la menace
pesant sur la personnalité et sur la liberté était présente, dès le début. À
la fin du siècle, Henry Adams prédit la date de la bombe atomique33.
Longtemps, toutefois, ces craintes initiales quant à ce qui allait se
produire dans le sillage de la machine demeurèrent latentes. Elles
furent éclipsées par les changements manifestes intervenus dans
l'organisation économique proprement dite, rendus de toute urgence
nécessaires pour que s'opèrent les miracles technologiques du moment.
Le système des fabriques qui, au premier abord, ne semblait pas
impliquer davantage que quelques établissements supplémentaires
outre-mer, provoqua bientôt un processus de changement institutionnel
d'une tout autre ampleur. Le résultat fut ce qui s'apparentait à un
système autorégulateur de marchés, révolutionnant la société
occidentale dans les premières décennies du XIXe siècle.
Comme nous le savons aujourd'hui, cela n'était que la première
tentative vigoureuse d'adaptation. Si prodigieux qu'apparût le succès de
cette tentative, malgré les grandes souffrances qu'elle infligea à toute
une génération, l'adaptation à la machine ne fut ni complète ni
définitive. Plus le système de marché se généralisait, plus il montrait
son incapacité à satisfaire les exigences de stabilité de la société. Des
millions de personnes firent l'expérience du chômage chronique, et
celles qui avaient un emploi vivaient dans l'incertitude permanente de
le conserver – c'étaient là des fléaux inconnus des sociétés
antérieures –, tandis que des perturbations perpétuelles
accompagnaient les affres d'un tel mouvement ; tout cela faisait du
processus d'industrialisation un tourment presque insupportable. Les
mouvements socialistes à l'intérieur et l'augmentation des droits de
douane sur les importations furent la traduction d'une tendance sociale
à l'autoprotection, déclenchée par les ravages des forces incontrôlées
du marché.
À notre époque, une autre phase du changement économique a
commencé. Elle représentait la suite logique de la précédente, mais
s'orientait dans une direction assez différente. L'effondrement de la
plus ambitieuse des institutions de marché, l'étalon-or international, un
demi-siècle seulement après sa création, a sonné la fin de l'utopie du
marché. On a réalisé des réformes économiques à peu près semblables,
sous des régimes politiques différents, dans tous les pays avancés de
l'Occident. Leurs principes étaient un emploi normal pour tous, un
commerce régulé avec l'étranger, le développement planifié des
ressources nationales à l'intérieur du pays. Même dans les pays où le
système de marché continuait à fonctionner pour l'essentiel selon les
modalités traditionnelles, un tournant important intervint dans les
motivations quotidiennes de la vie économique. La sécurité sociale et
une fiscalité plus juste atténuèrent l'incitation au profit pour le
propriétaire et la peur de la misère pour le travailleur, les remplaçant
par les motivations diversifiées du statut, de la sécurité du revenu, du
travail d'équipe et du rôle créateur de l'industrie.
Les tensions et les difficultés qui accompagnent cette seconde
adaptation de l'économie à la machine sont curieusement différentes de
celles de la technologie qui avait mis en péril la vie civilisée dans le
sillage de la révolution industrielle. Il avait fallu, il y a un siècle de
cela, contrer le jeu inexorable des marchés interdépendants du travail,
de la terre et du capital pour que la forme humaine de la vie puisse
perdurer. Aujourd'hui, les dangers ont une origine inattendue et ils sont
formidables. Et la nouvelle menace est partie intégrante de la
civilisation industrielle, tout autant que l'étaient l'usine insalubre, la
ville-champignon, ou la cruauté scientifique de la poorhouse dans
l'Angleterre du XIXe siècle, où elle est née. Aujourd'hui cependant, la
préoccupation sous-jacente n'est plus celle de l'égalité, de la justice, de
la charité, et d'une condition humaine pour le travailleur, mais celle de
la liberté et de la survie pour tous. La technologie industrielle se révèle
capable d'engendrer des tendances suicidaires, qui attaquent les racines
mêmes de la liberté et de la vie. En dehors de l'Europe, il y a la peur de
la domination étrangère et l'insistance résolue sur l'indépendance et
l'autarcie comme moyens de contrôler un processus d'industrialisation
que l'on souhaite et que l'on craint à la fois, et ce de manière
universelle. Cette contradiction apparente ne devrait pas surprendre.
L'industrialisme a représenté un compromis fragile entre l'homme et la
machine, dans lequel l'homme a perdu et la machine l'a emporté. Il est
bien possible qu'au début du XIXe siècle le système de marché ait
constitué le seul moyen d'utiliser des machines coûteuses et complexes
en vue de la production. Lorsqu'on inventa les machines, la volonté et
la capacité de prendre des risques, tout comme la connaissance des
produits et des consommateurs, faisaient défaut, sauf dans cette classe
marchande qui depuis des générations avait pratiqué le putting out 34
en faisant transformer des matières premières par l'industrie
domestique. Face aux conséquences de la machine, l'autoprotection de
la société, en partie au moyen de la législation des fabriques, mais
surtout par le mouvement des syndicats, fut longtemps à la traîne. Au
cours de l'expansion actuelle de l'industrialisation, l'ordre s'est inversé.
Les Asiatiques, les Latino-Américains, les Africains ont appris la
leçon. La nouvelle organisation économique place la sûreté de la
société au-dessus des exigences de l'efficacité technologique
maximale. L'accent s'est déplacé de la machine à l'homme.

Économie et société : commerce, monnaie et marchés


Un changement aussi important de la place de l'économie dans la
société doit ôter à l'économie ce qui lui est traditionnellement associé.
Les points de référence ne sont plus le profit, la concurrence et
l'avantage utilitaire. Plus nous serons habitués à l'image du monde tel
qu'il se présentait au XIXe siècle, moins nous serons préparés aux
réalités du vingtième. Si l'on veut pouvoir s'orienter dans les conditions
qui émergent aujourd'hui, une nouvelle carte est indispensable.
Pour avoir un cadre de référence à jour, il nous faut déterminer
une position stratégique. Le contraste le plus net entre la vieille carte et
la nouvelle concerne la place assignée aux institutions du commerce,
de la monnaie et du marché. Lorsque domine le marché, le commerce
n'est qu'une fonction du marché, et la monnaie qu'un moyen de faciliter
le commerce, les deux apparaissant comme des appendices du marché.
En réalité, certaines formes du commerce et divers usages de la
monnaie n'acquièrent une grande importance dans la vie économique
qu'indépendamment des marchés, et avant même qu'ils existent ; en
outre, même si des éléments de marché sont présents, ils n'impliquent
pas l'existence d'un mécanisme offre-demande-prix. À l'origine, les
prix sont établis par la tradition ou par l'autorité ; leur changement,
lorsqu'il intervient, résulte également de méthodes institutionnelles, et
non de méthodes de marché. Contrairement aux hypothèses actuelles,
le problème posé aux historiens de l'Antiquité porte sur l'origine des
prix variables, non sur celle des prix fixes.
L'idée que des actes individuels d'échange sont à la source du
commerce, de la monnaie, et même des institutions de marché n'est
guère défendable. En général, le commerce extérieur a précédé le
commerce domestique, l'usage de la monnaie pour l'échange a
commencé dans le cadre du commerce extérieur, et c'est dans le
commerce extérieur que se sont d'abord développés les marchés
organisés ; dans ces trois cas, l'action a eu un caractère davantage
collectif qu'individuel. Une fois cela admis, la question est de savoir
comment le commerce, la monnaie et les éléments de marché ont été
intégrés à l'économie, en l'absence de marchés faiseurs de prix.
Le postulat traditionnel de l'unité intangible du commerce, de la
monnaie et des marchés écartait une telle question du champ de la
recherche. Là où on trouvait le commerce, on supposait la présence des
marchés ; là où la monnaie était visible, on supposait l'existence du
commerce, et donc des marchés. En réalité, il faut considérer que le
commerce, les divers usages de la monnaie et les éléments de marché
ont existé séparément pendant la plus grande part de l'histoire
économique. Mais comment une économie peut-elle fonctionner sans
que le commerce devienne le commerce de marché et que la monnaie
se transforme en monnaie d'échange ? Comment, par exemple, se peut-
il que des objets monétaires soient utilisés pour le paiement, et que
d'autres objets monétaires le soient comme « étalon », dans des
circonstances où aucun volume significatif d'échange n'est effectué ?
Des questions encore plus épineuses surgissent si l'on considère le
fonctionnement à grande échelle du commerce et de la monnaie dans
les économies dites primitives, sans marché – questions qui ne
pouvaient évidemment pas être formulées tant que l'existence de telles
conditions était ignorée, ou leur signification déniée, au nom d'une
conception dogmatique du progrès. Nous étions ainsi conduits à nous
tromper sur le caractère général du développement économique, du
point de vue de la séquence des faits comme sur les faits eux-mêmes.

Les discontinuités et le changement

Croire que, dans tout développement, le spécimen de petite taille


a nécessairement été antérieur au spécimen de grande taille relève du
pur préjugé. Postuler une telle séquence dans l'histoire revient à opérer
une extension, sans esprit critique, de la loi de l'évolution organique.
Le commerce effectué sur de longues distances a généralement précédé
celui sur de courtes distances, de même que les colonies les plus
éloignées ont été fondées les premières, et les grands empires plus tôt
que les petits royaumes. Autre erreur du même type : considérer le
crédit et la finance comme des développements « tardifs » pour
l'unique raison que, dans la courte perspective des derniers siècles, ces
phénomènes sont redevenus prééminents avec l'émergence du système
de marché moderne. Cette erreur spécifique a été illustrée par l'une des
théories les plus populaires, dite des « étapes », qui caractérisait la
séquence « économie naturelle, économie monétaire, économie de
crédit » comme une prétendue loi de développement. En réalité, les
dettes et les obligations constituent des phénomènes primitifs qui ont
précédé l'existence des marchés ; les économies de stockage de
l'Antiquité ont pratiqué la planification financière à grande échelle
ainsi que la comptabilité, bien avant que l'usage de la monnaie comme
moyen d'échange ait gagné en importance.
La prédilection pour la continuité dont a souvent souffert
l'historiographie du XIXe siècle nous a conduits à interpréter faussement
la séquence des faits, mais aussi les faits eux-mêmes. La continuité que
l'on attribue aux processus organiques ne représente qu'une modalité
de ce qui se produit ; à côté d'elle on trouve les discontinuités
inhérentes au développement (l'ensemble du processus étant une
combinaison des deux). À côté de la croissance continue à partir
d'éléments originels de petite taille, il existe aussi un modèle très
différent, celui du développement discontinu à partir d'éléments
jusque-là déconnectés. Le « champ » au sein duquel se produit un
changement soudain tel que l'émergence d'une nouvelle totalité
complexe, c'est le groupe social considéré dans des conditions
déterminées. Ce changement discontinu détermine à la fois, en général
les idées et les concepts qui vont influencer les membres d'un groupe,
et la vitesse à laquelle ils le feront. Mais une fois répandus, ces idées et
concepts vont permettre un changement extrêmement rapide, puisque
les comportements individuels peuvent alors simplement s'aligner sur
le cadre général formé par ces idées et concepts. Des éléments de
comportement antérieurs, auparavant non liés entre eux, se trouvent
ainsi directement mis en relation au sein d'un ensemble complexe
nouveau, et ce sans aucune transition. Considérées sous cet angle, les
conceptions matérialistes et idéalistes de l'histoire apparaissent non pas
comme des contraires, mais comme le résultat de deux phases
différentes dans le processus global. L'idéaliste exprime, quoique sous
une forme mystifiée, le fait que les pensées et les idées humaines
jouent un rôle essentiel dans l'émergence des institutions et dans les
tournants de l'histoire. Le matérialiste souligne que les facteurs
objectifs conditionnent l'expansion de ces pensées et idées, qui ne
résultent donc pas, comme le supposaient les idéalistes hégéliens,
d'une dialectique abstraite.
À la différence de ce que voudraient les évolutionnistes, l'histoire
de l'humanité et la place qu'y tient l'économie ne sont pas caractérisées
par la croissance spontanée et par la continuité organique. Dans
l'actuelle phase de transition, voir les choses ainsi occulte des aspects
essentiels du développement économique humain. En dernière analyse,
le dogme de la continuité organique ne peut que réduire la faculté qu'a
l'homme de façonner sa propre histoire. Il ne fait pas de doute que le
recours de l'homme aux forces de la pensée et de l'esprit sera diminué
si l'on ignore le rôle du changement délibéré dans les institutions
humaines, de la même façon que la croyance mystique dans la logique
de la croissance spontanée sapera sa confiance dans sa capacité à
réinscrire les idéaux de la justice, du droit et de la liberté dans ses
institutions changeantes.
Le chercheur doit s'efforcer tout d'abord de clarifier et de préciser
nos concepts, afin que nous puissions formuler les problèmes de la
subsistance dans des termes qui correspondent le mieux possible aux
caractéristiques réelles de notre situation présente ; ensuite, par l'étude
des changements de la place qu'occupe l'économie dans la société
humaine, ainsi que des méthodes par lesquelles les grandes
civilisations du passé ont opéré avec succès leurs grandes transitions, il
doit tenter d'élargir le champ des principes et des politiques dont nous
pouvons disposer.
La tâche théorique est par conséquent d'asseoir l'étude de la
subsistance de l'homme sur des fondations institutionnelles et
historiques larges. C'est l'interdépendance de la pensée et de
l'expérience qui nous donne la méthode à suivre. Car les termes et les
définitions établis sans référence aux données seraient creux, tandis
qu'une simple collecte des faits sans réajustement de notre perspective
serait stérile. Pour éviter ce cercle vicieux, il faut mener de pair
recherche conceptuelle et recherche empirique. La recherche ne
connaît pas de raccourcis.
Le but de ce livre est d'apporter une contribution à une telle
conception des questions de l'économie humaine.
Karl POLANYI

33 La référence est ici celle d'une lettre qu'Adams écrivit à Henry Osborne
Taylor le 17 janvier 1905. Il affirmait : « [...] il ne se passera pas un siècle avant
que la pensée ne soit totalement bouleversée… Les explosifs pourraient alors
atteindre une violence cosmique. La désintégration l'emporterait sur l'intégration »
(voir Henry Dean Cater [dir.], Henry Adams and His Friends, New York,
Houghton Mifflin, 1947, p. 558-559).
34 Le putting out system était un processus de sous-traitance entre des donneurs
d'ordres, souvent marchands, et des paysans pratiquant l'industrie domestique avec
leur propre outillage, développé en Angleterre aux XVIIe et XVIIIe siècles (NdT).
I

LA PLACE DE L'ÉCONOMIE
DANS LA SOCIÉTÉ
A.

CONCEPTS ET THÉORIE
1

Le sophisme économiste

Notre génération est confrontée au problème général de la


subsistance de l'homme. Les tentatives pour élaborer une approche
réaliste de ce problème se heurtent d'emblée à un obstacle
considérable, celui d'une habitude de pensée fortement ancrée,
représentative du type d'économie produit par le XIX e siècle et des
conditions de vie qu'il a engendrées dans toutes les sociétés
industrialisées. Cette mentalité est personnifiée par l'esprit de marché.
Dans ce chapitre, notre objectif sera d'abord d'identifier les
illusions qu'a répandues l'esprit de marché puis, au passage, d'exposer
certaines raisons qui expliquent pourquoi elles ont à ce point pénétré
l'opinion publique.
Nous définirons en premier lieu la nature de cet anachronisme
conceptuel, puis nous décrirons l'évolution institutionnelle qui lui a
donné naissance, nous préciserons enfin son influence sur l'ensemble
de notre vision morale et philosophique. Nous examinerons l'effet de
cette disposition d'esprit sur les champs organisés du savoir dans les
sciences sociales, comme la théorie économique, l'histoire
économique, l'anthropologie, la sociologie, la psychologie et
l'épistémologie.
À la suite de cet examen, il ne devrait subsister aucun doute quant
à l'influence de l'économisme sur les questions qui se posent à nous,
sous presque tous leurs aspects, en particulier la nature des institutions,
des politiques et des principes économiques, tels qu'ils apparaissent
dans les formes d'organisation de la vie matérielle du passé.
Il n'est guère pertinent de réduire l'illusion centrale d'une époque à
une erreur de logique. D'un point de vue conceptuel, les choses étant
ce qu'elles sont, il est pourtant impossible de caractériser autrement le
sophisme économiste. Il s'est agi d'une erreur de logique, banale et
bénigne : un vaste phénomène générique a été, dans une certaine
mesure, identifié à une espèce qui nous est familière. L'erreur a ainsi
consisté à assimiler l'économie humaine en général à sa forme de
marché (erreur qui a peut-être été facilitée par l'ambiguïté
fondamentale du terme économique, sur laquelle nous reviendrons plus
loin). Le sophisme est flagrant : la dimension physique des besoins de
l'homme appartient à la condition humaine ; aucune société ne peut
exister sans une forme quelconque d'économie substantielle. D'un autre
côté, le mécanisme d'offre-demande-prix (que nous appelons
communément le marché) est une institution relativement moderne,
dotée d'une structure spécifique, qu'il n'est facile ni d'établir ni de
maintenir en état de marche. Restreindre exclusivement le domaine du
genre économique aux phénomènes de marché revient à gommer du
paysage la plus grande part de l'histoire humaine. En outre, élargir le
concept du marché jusqu'à y incorporer la totalité des phénomènes
économiques conduit à attribuer à toute chose économique les
caractéristiques spécifiques qui accompagnent le phénomène du
marché. La précision du raisonnement s'en trouve nécessairement
réduite.
Certains penseurs plus réalistes ont vainement précisé la
distinction entre l'économie en général et ses formes de marché ; cette
distinction fut invariablement occultée par l'économisme qui
caractérisait l'esprit du temps. Lesdits penseurs ont mis l'accent sur la
signification substantielle du terme économique. Ils ont identifié
l'économie à l'industrie plutôt qu'au business, à la technologie plutôt
qu'au cérémonialisme, aux moyens de production plutôt qu'aux titres
de propriété, au capital productif plutôt qu'à la finance, aux biens
capitaux plutôt qu'au capital, en un mot, à la substance de l'économie
plutôt qu'à sa forme et à sa terminologie de marché35. Mais les
circonstances l'emportèrent sur la logique, et les forces irrépressibles
de l'histoire firent leur œuvre en fusionnant deux concepts hétérogènes
en un seul.

L'ÉCONOMIE ET LE MARCHÉ

Le concept d'économie est né chez les physiocrates français, au


moment où apparaissait l'institution du marché en tant que mécanisme
d'offre-demande-prix. Le phénomène nouveau, jamais observé
auparavant, était celui de prix interdépendants et variables, affectant de
grandes masses humaines. Ce monde émergent des prix était l'effet,
dans les rapports de la vie quotidienne, de l'extension relativement
récente d'une institution bien plus ancienne que les marchés, et
indépendante de ces derniers – le commerce.
Il existait bien sûr des prix auparavant, mais ils n'avaient jamais
constitué un système qui leur soit propre. Comme seuls les marchands
et les banquiers employaient couramment la monnaie, le domaine des
prix était, par nature, confiné au commerce et à la finance, tandis
qu'une part bien plus grande de l'économie demeurait rurale et
pratiquement non commerciale ; ce domaine ressemblait à un maigre
ruisseau de biens au milieu de l'immense masse inerte de la vie de
voisinage, dans le cadre du manoir ou de la maisonnée. Il est vrai que
les marchés urbains connaissaient la monnaie et les prix, mais la
logique qui présidait au contrôle de ces prix était celle de leur stabilité.
Leur importance croissante comme facteur déterminant des profits tirés
du commerce ne venait pas de leur fluctuation occasionnelle, mais de
leur stabilité fondamentale ; en effet, ces profits résultaient des
différentiels relativement stables de prix entre des lieux éloignés,
plutôt que de fluctuations exceptionnelles de prix sur les marchés
locaux.
Cependant la simple pénétration du commerce dans la vie
quotidienne ne pouvait par elle-même donner naissance à une
économie, dans le sens nouveau et spécifique de ce terme, sans que se
produise un ensemble d'autres changements institutionnels. Le premier
fut la pénétration du commerce extérieur dans les marchés,
transformant progressivement ces derniers de marchés locaux
strictement contrôlés en marchés faiseurs de prix, accompagnés de prix
fluctuant plus ou moins librement. Avec le temps apparut alors une
innovation révolutionnaire : des marchés à prix variables pour les
facteurs de production, le travail et la terre. Par sa nature comme par
ses conséquences, ce changement fut le plus radical de tous.
Cependant, il fallut qu'il se poursuive pendant un certain temps avant
que les différents prix, comprenant désormais les salaires, les prix des
biens alimentaires et la rente, ne fassent preuve d'une interdépendance
manifeste, et n'engendrent les conditions qui firent accepter aux
hommes l'existence d'une réalité substantielle, jusque-là ignorée. Ce
champ nouveau de l'activité, c'était l'économie ; sa découverte – l'une
des expériences émotionnelles et intellectuelles constitutives de notre
monde moderne – fut une révélation pour les physiocrates, et les
transforma en secte philosophique. Adam Smith en reçut la leçon de la
« main invisible », mais il ne suivit pas Quesnay sur la voie du
mysticisme. Tandis que son maître français n'avait fait qu'observer
l'interdépendance de certains revenus, et leur corrélation générale avec
le prix du blé, le disciple de plus grande stature, vivant dans une
Angleterre moins féodale et davantage monétarisée, parvint à inclure
les salaires et la rente dans le groupe des « prix » et, par ce biais, à
dresser le premier tableau de la richesse des nations où celle-ci
apparaît comme l'intégration des diverses manifestations d'un système
fondamental de marchés. Adam Smith fut le fondateur de l'économie
politique car il identifia, certes encore approximativement,
l'interdépendance tendancielle de ces différents types de prix, qui
résultait de leur détermination par des marchés concurrentiels.
L'interprétation de l'économie dans les termes du marché n'était
au départ qu'une manière, faisant appel au bon sens, de relier de
nouveaux concepts à de nouveaux faits. Il nous est toutefois difficile
de comprendre pourquoi il a fallu des générations pour qu'on se rende
compte que la véritable découverte de Quesnay et de Smith était un
ensemble de phénomènes fondamentalement indépendants de
l'institution du marché, à travers laquelle ils se manifestaient à
l'époque. Toutefois, ni Quesnay ni Smith ne cherchaient à fonder
l'économie comme une sphère sociale qui transcenderait le marché, la
monnaie ou le prix ; et pour autant qu'ils l'aient tenté, ils ont échoué.
Ils ont abouti non pas à l'universalité de l'économie, mais à la
spécificité du marché. En effet, leur pensée était encore marquée par
l'idée de l'unité traditionnelle de toutes les activités humaines, ce qui
les opposait à la conception d'une sphère économique séparée au sein
de la société, sans toutefois les empêcher d'attribuer à l'économie les
caractéristiques du marché. Adam Smith fit pénétrer la pratique des
affaires dans le territoire de l'homme primitif, projetant même son
fameux penchant à trafiquer, troquer et échanger jusqu'aux arrière-
cours du paradis. La conception que se faisait Quesnay de l'économie
n'était pas moins catallactique36. Sa théorie de l'économie était celle du
produit net, une quantité tangible pour la comptabilité du propriétaire
foncier, mais un pur fantôme dans le processus établi entre l'homme et
la nature, dont l'économie représente un aspect. Le prétendu
« surplus » dont il attribuait la création à la terre et aux forces de la
nature n'était rien d'autre qu'un transfert à l'« Ordre naturel » de l'écart
qu'on attend que manifeste le prix de vente vis-à-vis du coût. La
question posée était celle des revenus de la classe féodale dirigeante,
l'agriculture occupait donc le centre de la scène, mais par la suite la
notion du surplus ne cessa de hanter les écrits des économistes
classiques. Le produit net est le père de la notion de survaleur (plus-
value) de Marx et de ses dérivés. L'économie fut ainsi pénétrée par une
notion étrangère au processus d'ensemble dont elle participe, un
processus qui ne connaît ni coût ni profit et ne constitue pas une
séquence d'actions productrices de surplus. Les forces physiologiques
et psychologiques ne sont pas davantage guidées par la nécessité
d'engendrer un surplus au-delà d'elles-mêmes. Ni les lys des champs,
ni les oiseaux dans les airs, ni les hommes dans les pâturages, les
champs ou les usines – élevant du bétail, cultivant la terre ou
fabriquant des avions sur une chaîne de montage – ne produisent de
surplus au-delà de leur propre existence. Le travail, comme le loisir ou
le repos, est un moment de la vie de l'homme, qui se suffit à elle-
même. La construction d'une notion de surplus n'était que la projection
de l'ordre du marché sur un aspect essentiel de cette existence humaine
– autrement dit, l'économie37.
Si l'identification logiquement fallacieuse des « phénomènes
économiques » et des phénomènes de marché était initialement
compréhensible, elle devint presque une exigence pratique avec la
nouvelle société et le mode de vie correspondant, qui naquirent dans
les douleurs de la révolution industrielle. Le mécanisme offre-
demande-prix, dont la première apparition avait engendré le concept
prophétique de « loi économique », s'élargit rapidement jusqu'à devenir
une des forces les plus puissantes jamais apparues sur la scène
humaine. En une génération – disons de 1815 à 1845, la « paix de
trente ans » de Harriet Martineau –, le marché faiseur de prix, qui
n'avait jusque-là existé que sous la forme de quelques spécimens dans
divers ports de commerce ou bourses des valeurs, fit la preuve de sa
capacité stupéfiante à organiser les êtres humains comme s'ils n'étaient
que des morceaux de matières premières, et à les combiner entre eux
(ainsi qu'avec la surface de la terre mère, que l'on pouvait désormais
librement traiter comme une marchandise) ; cette combinaison était
opérée dans des unités industrielles sous les ordres de personnes
privées, qui s'employaient essentiellement à acheter et vendre pour
faire du profit. En un temps extrêmement bref, la fiction de la
marchandise, appliquée au travail et à la terre, bouleversa le fondement
même de la société humaine. On avait là, en pratique, l'identification
de l'économie et du marché. La dépendance ultime où se trouve
l'homme vis-à-vis de la nature et de ses semblables pour se procurer
les moyens de sa survie fut soumise au contrôle de cette création
institutionnelle dernier cri, dotée d'une puissance exceptionnelle : le
marché, qui, ayant connu de modestes débuts, prospéra à grande
vitesse. Ce nouvel appareil institutionnel se transforma en force
dominante de l'économie, désormais justement qualifiée d'économie de
marché ; il produisit alors un autre changement, plus radical encore,
celui d'une société entièrement encastrée dans le mécanisme de sa
propre économie – une société de marché.
De ce point de vue, il n'est pas difficile de comprendre que ce que
nous avons qualifié de sophisme économiste constituait une erreur
essentiellement théorique. Fondamentalement, l'économie était
désormais effectivement constituée de marchés, et le marché
enveloppait effectivement la société.
Voilà qui devrait montrer sans ambiguïté que ce qui est
significatif dans l'économisme, c'est précisément sa capacité à intégrer
un ensemble de motivations et d'évaluations pour faire advenir dans la
pratique ce qu'il avait préconisé comme un idéal : l'identification du
marché et de la société. Ce n'est en effet que lorsqu'un mode de vie se
trouve organisé dans toutes ses dimensions pertinentes, ce qui inclut
une certaine image de la nature de l'homme et de la société – une
philosophie de la vie quotidienne comprenant des critères de
comportement sensé, de risque raisonnable et de moralité réaliste –,
que nous trouvons devant nous un tel abrégé de doctrines théoriques et
pratiques, seul capable de produire une société ou, ce qui revient au
même, de transformer une société donnée en l'espace d'une génération
ou deux. Une telle transformation fut bel et bien accomplie, pour le
meilleur ou pour le pire, par les pionniers de l'économisme. C'est dire à
quel point l'esprit de marché contenait les germes de toute une culture
– avec l'ensemble de ses possibilités et de ses limites ; la représentation
de l'homme dans ce qu'il a de plus profond, et de la société
qu'engendrait la vie dans une économie de marché résulta
inévitablement de la structure de base de la communauté humaine
organisée par l'intermédiaire du marché.

LA TRANSFORMATION ÉCONOMISTE

La constitution de cette structure a représenté une rupture violente


avec les conditions antérieures. Ce qui n'était auparavant qu'une mince
couche de marchés isolés était désormais métamorphosé en un système
autorégulé de marchés.
Le changement décisif fut la transformation du travail et de la
terre en marchandises ; plus précisément, on les traita comme s'ils
avaient été produits pour être vendus. Naturellement, ce n'étaient pas
d'authentiques marchandises, puisque soit ils n'avaient pas été produits
du tout (comme la terre), soit ils avaient été produits, mais pas pour
être vendus (comme le travail).
Pourtant, jamais fiction plus puissante ne fut imaginée. Comme
on pouvait acheter ou vendre librement le travail et la terre, on fit en
sorte de leur appliquer le mécanisme du marché. Il y eut désormais une
offre et une demande pour le travail, une offre et une demande pour la
terre. Il y avait en conséquence un prix de marché pour l'usage de la
force de travail, appelé salaire, et un prix de marché pour l'usage de la
terre, appelé rente. Terre et travail furent dotés de leurs propres
marchés, semblables à ceux des marchandises authentiques que l'on
produisait grâce à eux.
On peut estimer la véritable portée d'un tel changement si l'on se
rappelle que le travail n'est qu'un autre nom pour l'homme, et la terre
un autre nom pour la nature. Par la fiction de la marchandise, la
destinée de l'homme et de la nature fut soumise au jeu d'un automate,
qui actionnait ses propres rouages et était régi par ses propres lois. Cet
instrument de la prospérité matérielle n'était dirigé que par les
motivations de la faim et du gain – plus précisément, par la peur de
manquer des biens nécessaires à la vie, ou par la perspective d'un
profit. Aussi longtemps qu'aucun non-propriétaire ne pourrait satisfaire
ses besoins alimentaires sans avoir d'abord vendu son travail sur le
marché, et aussi longtemps qu'on ne pourrait empêcher tout
propriétaire d'acheter au prix le plus bas et de vendre au prix le plus
élevé sur les marchés, cette machine aveugle allait recracher des
quantités toujours croissantes de marchandises au bénéfice de l'espèce
humaine. La crainte de mourir de faim des travailleurs et l'appât du
gain des employeurs maintiendraient cet immense mécanisme en
marche.
Cette pratique utilitariste, une fois imposée, allait pervertir de
façon désastreuse la vision que l'homme occidental avait de lui-même
et de sa société.
En ce qui concerne l'homme, nous avons été conduits à admettre
que ses motivations peuvent être décrites comme « matérielles » ou
« idéales », et que les incitations sur lesquelles repose l'organisation de
la vie quotidienne découlent inévitablement des motivations
matérielles. Il est évident que, dans ces conditions, le monde humain
doit effectivement se présenter comme déterminé par des motivations
matérielles. Imaginons par exemple qu'on isole une motivation
quelconque, et qu'on organise la production de telle façon qu'on fasse
de cette motivation l'incitation de l'individu à produire ; on aura alors
engendré l'image d'un homme entièrement soumis à cette motivation.
Supposons que cette motivation soit religieuse, politique ou esthétique,
qu'elle soit fondée sur l'orgueil, le préjugé, l'amour ou l'envie –
l'homme apparaîtra alors comme essentiellement religieux, politique,
esthète, orgueilleux, partial, plein d'amour ou d'envie. Les autres
motivations sembleront, au contraire, lointaines et brumeuses –
autrement dit, idéales – puisqu'on ne pourra compter sur elles pour
intervenir dans les affaires vitales de la production. La motivation que
l'on aura sélectionnée représentera l'homme « réel ».
En fait, tant que les êtres humains appartiendront à un groupe
social déterminé, ils seront prêts à travailler pour un grand nombre de
raisons. Les moines pratiquaient le commerce pour des raisons
religieuses, les monastères n'en devinrent pas moins les plus grands
établissements commerciaux d'Europe. La kula des insulaires
trobriandais, qui figure parmi les procédures de troc les plus
complexes que l'on connaisse, est surtout une quête esthétique.
L'économie féodale s'appuyait avant tout sur la coutume et la tradition.
Chez les Kwakiutl, l'objectif principal de la production semble être de
satisfaire un point d'honneur. Sous le despotisme du mercantilisme,
l'industrie était souvent planifiée afin de servir la puissance et la gloire.
En conséquence, nous avons tendance à croire que les moines, les
Mélanésiens occidentaux, les vilains, les Kwakiutl ou les hommes
d'État du XVIIe siècle étaient respectivement animés par la religion,
l'esthétique, la coutume, l'honneur ou la politique de puissance. La
société du XIXe siècle a été organisée de telle manière que l'on a fait de
la faim et du gain les seuls mobiles effectifs de la participation de
l'individu à la vie économique. Il en résulta l'image totalement
arbitraire d'un homme mû exclusivement par des incitations
matérialistes.
En ce qui concerne la société, une doctrine apparentée fut
proposée, selon laquelle le système économique « déterminait » les
institutions. Le mécanisme de marché créait par là l'illusion que le
déterminisme économique constitue une loi générale pour toute société
humaine. Dans une économie de marché, cette loi est effectivement
valable. Le fonctionnement du système économique ne se limite pas,
dans ce cas, à « influencer » le reste de la société, il le détermine – de
même que dans un triangle les côtés ne font pas qu'influencer les
angles, ils les déterminent.
Du point de vue de la stratification en classes, l'offre et la
demande sur le marché du travail correspondaient aux classes
respectives des travailleurs et des employeurs. Les classes sociales des
capitalistes, des propriétaires fonciers, des fermiers, des agents de
change, des marchands, des professions libérales, etc., étaient définies
par les marchés respectifs de la terre, de la monnaie, du capital et de
leur usage, ou bien par les marchés pour divers services. Le marché
déterminait les revenus de ces classes, tandis que leur rang et leur
position dépendaient de leur revenu.
Si le mécanisme du marché déterminait directement les classes
sociales, il agissait indirectement sur d'autres institutions. L'État et le
gouvernement, le mariage et l'éducation des enfants, l'organisation de
la science et de l'enseignement ou celle de la religion et des arts, le
choix de la profession, les formes de l'habitat, les configurations des
lieux de résidence, l'esthétique même de la vie privée – tout devait se
conformer au système utilitariste, ou tout au moins ne pas interférer
avec le fonctionnement du mécanisme de marché. Mais comme il
existe très peu d'activités humaines susceptibles de se déployer dans le
vide (même au stylite, il faut une colonne), les effets indirects du
marché aboutirent à déterminer la presque totalité de la société. Il
devint pratiquement impossible d'éviter la conclusion fallacieuse que,
puisque l'homme « économique » était l'homme « réel », de la même
façon le système économique constituait « réellement » la société.

LE RATIONALISME ÉCONOMIQUE
Au premier abord, la Weltanschauung de l'économisme a pu
sembler posséder, avec ses concepts jumeaux du rationalisme et de
l'atomisme, tout ce qui était nécessaire aux fondations d'une société de
marché. Le terme significatif était le rationalisme. En effet, qu'est-ce
qu'une telle société aurait pu constituer d'autre qu'un agglomérat
d'atomes humains, agissant selon les règles d'un certain type de
rationalité ? L'action rationnelle, en tant que telle, consiste à mettre en
relation des fins et des moyens ; la rationalité économique,
particulièrement, suppose la rareté les moyens d'y parvenir. La société
humaine implique toutefois davantage. Quelle fin l'homme devrait-il
élire, et comment choisir les moyens d'y parvenir ? Le rationalisme
économique, au sens strict, n'a pas de réponse à ces questions. Elles
impliquent en effet des motivations et des évaluations d'ordre moral et
pratique, qui dépassent l'injonction – irrésistible d'un point de vue
logique mais sinon tout à fait vide – de se comporter
« économiquement ». C'est ainsi que la vacuité était occultée par une
expression familière ambiguë, de caractère philosophique.
Afin de conserver une unité de façade, deux significations
supplémentaires furent attachées au terme rationnel. Pour les fins, on
postula le caractère rationnel d'une échelle de valeurs utilitariste ;
concernant les moyens, une échelle d'estimation de l'efficacité fut
appliquée par la science. La première échelle faisait de la rationalité
l'antithèse de l'esthétique, de l'éthique ou du philosophique ; la seconde
en faisait l'antithèse de la magie, de la superstition ou de la pure
ignorance. Dans le premier cas, il est rationnel de préférer le pain
quotidien aux idéaux héroïques ; dans le second, il est rationnel pour
un homme malade de consulter son médecin plutôt qu'une voyante et
sa boule de cristal. Aucun des deux sens de rationnel n'est applicable
au principe du rationalisme, encore que l'un des deux serait
susceptible, en lui-même, d'avoir une plus grande validité que l'autre.
Si l'utilitarisme brut, avec son équilibre pseudo-philosophique des
plaisirs et des peines, a perdu son influence sur l'esprit des gens
éduqués, l'échelle de valeur scientifique règne toujours en maître, dans
les limites qui sont les siennes. L'utilitarisme, qui est toujours l'opium
des masses commercialisées, a ainsi été détrôné en tant qu'éthique,
tandis que la méthode scientifique, à juste titre, tient bon.
Cependant, tant que l'on emploie le terme rationnel, non pas
comme une expression élogieuse à la mode mais dans le sens strict de
ce qui se rapporte à la raison, la validation du test scientifique de la
rationalité des moyens n'est pas moins arbitraire que la tentative visant
à justifier des fins utilitaristes. En bref : la variante économique du
rationalisme introduit l'élément de rareté dans tous les rapports entre
les moyens et les fins ; davantage, elle postule le caractère rationnel, au
regard des fins et des moyens eux-mêmes, de deux échelles différentes
de valeurs, particulièrement adaptées aux situations de marché, mais
qui autrement ne peuvent être qualifiées de rationnelles à aucun titre
ayant valeur universelle. C'est ainsi qu'on affirme que le choix des fins
et celui des moyens sont subordonnés à l'autorité suprême de la
rationalité. Il apparaît donc que le rationalisme économique limite
systématiquement la raison aux situations de rareté, et en même temps
l'élargit systématiquement à toutes les fins et tous les moyens humains,
confortant ainsi une culture économiste avec toutes les apparences
d'une implacable logique.
La philosophie sociale édifiée sur de tels fondements était aussi
radicale qu'extravagante. Atomiser la société et faire que chaque atome
se comporte selon les principes du rationalisme économique, ce serait,
dans un certain sens, soumettre l'existence humaine tout entière, dans
son étendue comme dans sa richesse, au cadre de référence du marché.
Mais, bien entendu, cela n'est pas possible – les individus ont une
personnalité et la société a une histoire. La personnalité s'épanouit
grâce à l'expérience et à l'éducation ; l'action implique risque et
passion ; la vie exige foi et conviction ; l'histoire est lutte et défaite,
victoire et rédemption. Afin de combler le fossé, le rationalisme
économique a introduit l'harmonie et le conflit comme modalités des
rapports interindividuels. Les conflits et les alliances de ces atomes
mus par leurs intérêts individuels, qui s'étaient constitués en nations et
en classes, expliquaient désormais l'histoire sociale et universelle.
Aucun auteur n'a jamais mis en avant l'intégralité de la doctrine.
Bentham croyait encore à l'État et était hésitant sur la théorie
économique ; Spencer maudissait l'État et le gouvernement et avait des
connaissances limitées en économie ; quant à von Mises, qui était
économiste, il lui manquait les connaissances encyclopédiques des
deux autres. Ils n'en créèrent pas moins ensemble un mythe qui devint
le rêve des masses éduquées au cours de la paix de cent ans, de 1815 à
la Première Guerre mondiale, et même après, jusqu'à la guerre
provoquée par Hitler. Sur le plan intellectuel, ce mythe représentait le
triomphe du rationalisme économique et, inévitablement, une éclipse
de la pensée politique.
Le rationalisme économique du XIXe siècle était l'héritier direct du
rationalisme politique du XVIIIe siècle. Il était dépourvu de réalisme,
comme son prédécesseur, sinon davantage. Les faits historiques et la
nature des institutions étaient également étrangers aux deux variantes
du rationalisme. Les utopistes politiques ignoraient l'économie, alors
que les utopistes du marché ne tenaient pas compte de la politique.
Tout bien considéré, s'il est connu que les penseurs des Lumières ne se
préoccupaient pas de certains faits économiques, leurs successeurs au
e
XIX siècle étaient totalement aveugles quand il s'agissait de l'État, de
la nation et du pouvoir, au point de douter de leur existence.

LE SOLIPSISME ÉCONOMIQUE

Ce « solipsisme économique », comme on pourrait l'appeler,


représentait un caractère essentiel de la mentalité de marché. On
considérait que l'action économique était « naturelle » pour les
hommes, et donc qu'elle s'expliquait d'elle-même. À moins qu'on ne le
leur interdise, les hommes étaient voués à troquer, et les marchés
allaient par conséquent apparaître, à moins qu'on ne fît là aussi quelque
chose pour s'y opposer. Le commerce commencerait à s'écouler,
comme s'il était poussé par la force de la gravité, et il formerait des
bassins de biens, organisés en marchés, sauf si les États se liguaient
pour interrompre le flot et vider les bassins. Le troc s'intensifiant, la
monnaie apparaîtrait et toutes les choses seraient emportées dans le
tourbillon de l'échange, sauf si quelques moralistes attardés lançaient
un cri d'alarme contre le lucre ou si d'obscurantistes tyrans dépréciaient
la monnaie.
L'éclipse de la pensée politique constitua la faiblesse intellectuelle
de cette époque. Elle prenait sa source dans la sphère économique,
mais elle détruisit finalement toute approche objective de l'économie
elle-même, laquelle possédait un cadre institutionnel autre que le
mécanisme offre-demande-prix. Les économistes se sentaient tellement
en confiance à l'intérieur des frontières de ce système de marché
purement théorique qu'ils ne concédèrent à la nation qu'une certaine
capacité de nuire. On considérait qu'un auteur politique anglais des
années 1910 avait prouvé l'inutilité des guerres, en montrant qu'elles
n'étaient pas économiquement rentables ; à Genève, la Société des
Nations demeura aveugle, jusqu'à ses derniers instants, aux réalités
politiques qui faisaient de l'étalon-or un anachronisme. L'ignorance de
la politique s'étendit des illusions libre-échangistes de Cobden et de
Bright à la vogue que connut la sociologie des « systèmes industriels
contre les systèmes militaires » de Spencer. Dans les années 1930, il ne
restait presque aucune trace, parmi les gens éduqués, de la culture
politique d'un David Hume ou d'un Adam Smith.
L'éclipse de la politique eut pour effet de profondément brouiller
les dimensions morales de la philosophie de l'histoire. La discipline de
l'économie investit la place laissée vacante, et l'on vit s'imposer une
attitude hypercritique à l'égard de la justification morale des actions
politiques. Dans le domaine de l'historiographie, il en découla un rejet
radical du rôle de toutes les forces non économiques. On étendit la
psychologie du marché, qui ne considère comme réels que les mobiles
« matériels » et relègue les mobiles « idéaux » dans les limbes de la
non-effectivité, non seulement aux sociétés non fondées sur le marché,
mais encore à toute l'histoire passée. L'essentiel de l'histoire ancienne
était désormais réduit à un ensemble de slogans sur la justice et le
droit, que les pharaons et les monarques de droit divin avaient
répandus dans le seul but d'abuser leurs sujets ployant sous le joug.
Mais toute cette posture était contradictoire. Pourquoi berner une
population d'esclaves ? Et s'il était nécessaire de les berner, quelle
logique y avait-il à le faire par des promesses qui n'avaient aucun sens
pour ceux qui étaient bernés ? En réalité, si les promesses avaient une
signification quelconque, la justice et le droit devaient être davantage
que de simples mots. Qu'il ne fût pas nécessaire de berner une
population d'authentiques esclaves, et que la justice et la liberté eussent
certainement été reconnues par tous comme de véritables idéaux avant
de pouvoir être utilisées comme leurre par les puissants, l'appareil
critique d'un public hypercritique ne pouvait l'admettre. Sous l'empire
de la démocratie de masse moderne, les slogans devinrent une sorte de
force organisatrice, ce qu'ils n'auraient jamais pu être dans l'Égypte
ancienne ou à Babylone. D'un autre côté, la justice et le droit,
incorporés dans la structure institutionnelle des sociétés antérieures,
avaient été usés jusqu'à la trame dans l'organisation marchande de la
société. La propriété d'un homme, son revenu et ses ressources, le prix
de ses marchandises n'étaient désormais « justes » que s'ils résultaient
du marché ; quant au droit, aucune loi n'était vraiment valable à
l'exception de celles qui concernaient la propriété et le contrat. Les
anciennes institutions de la propriété ainsi que les lois substantielles
qui avaient fait la constitution de la polis idéale n'avaient désormais
plus de base sur laquelle s'appuyer.
Le solipsisme économique conduisit à une conception erronée de
la justice, du droit et de la liberté, au nom de laquelle l'historiographie
moderne refusa toute crédibilité aux innombrables textes anciens qui
proclamaient que les buts de l'État antique étaient l'établissement de la
rectitude, le respect du droit, la préservation d'une économie
centralisée dépourvue d'oppression bureaucratique.
La situation réelle est tellement différente de ce qui séduit la
mentalité de marché qu'il n'est pas facile de l'expliquer en termes
simples. En fait, la justice, le droit et la liberté, en tant que valeurs
institutionnalisées, apparaissent d'abord dans la sphère économique
comme une conséquence de l'action de l'État. Dans les conditions
tribales, ce sont la coutume et la tradition qui protègent la solidarité ; la
vie économique est encastrée dans l'organisation sociale et politique de
la société ; aucune transaction économique n'a lieu ; des actes isolés de
troc sont découragés car ils menacent la solidarité tribale. Quand
apparaît le pouvoir territorial, le dieu-roi constitue le centre de la vie
commune dont le relâchement du clan menace de priver le groupe. En
même temps, un progrès économique considérable devient possible, et
a effectivement lieu, grâce à l'État : les transactions économiques,
jusque-là bannies comme activités lucratives et antisociales, sont
rendues non bénéficiaires, et par conséquent justes et conformes au
droit, par l'action du dieu-roi, qui est source de toute justice. Cette
justice est institutionnalisée dans des équivalences, proclamée dans des
règlements, et assurée par l'intermédiaire de dizaines de milliers
d'affaires traitées par les organes du palais ou du temple qui
administrent l'appareil d'imposition et de redistribution de l'État
territorial. Le règne de la loi est institutionnalisé dans la vie
économique par les clauses administratives qui réglementent le
comportement des membres des guildes dans leurs activités
commerciales. La liberté leur parvient par la loi ; il n'y a pas de maître
auquel ils doivent obéir ; tant qu'ils sont fidèles à leur serment au dieu-
roi et loyaux à l'égard de la guilde, ils sont libres d'agir selon leurs
intérêts économiques, sans responsabilité vis-à-vis d'un supérieur.
Toutes ces avancées en direction d'un monde de justice, de droit et de
liberté pour l'homme furent, à l'origine, la conséquence de l'action
organisatrice de l'État dans le champ économique. Mais le solipsisme
économique faisait barrage à toute reconnaissance du rôle originel de
l'État. C'est ainsi que la domination de la mentalité de marché
s'imposa. Les concepts du marché engloutirent si complètement
l'économie qu'aucune des disciplines sociales ne put échapper à leurs
effets. Inconsciemment, elles devinrent des bastions des modes de
pensée économistes.

35 Karl Polanyi fait ici allusion à l'école institutionnaliste américaine :


l'opposition entre industrie et business est de Thorstein Veblen (1857-1929), la
distinction entre technologie et cérémonialisme est développée chez Clarence
Ayres (1891-1972) [NdT].
36 La « catallactique » (catallactics) est un terme introduit par Richard Whately
en 1831, signifiant la « science des échanges » ; il fut repris par Ludwig von Mises
(1881-1973) dans son livre Human action : A Treatise on economics (1949), pour
décrire le processus par lequel le marché engendre des taux d'échange et des prix.
Ultérieurement Friedrich Hayek (1899-1992) développera le concept de
« catallaxie » pour désigner l'ordre spontané du marché (Droit, législation, liberté,
vol. II, 1976) [NdT].
37 Voir Harry W. Pearson, « L'économie n'a pas de surplus : critique d'une
théorie du développement », in Karl Polanyi et al. (dir.), Les Systèmes
économiques dans l'histoire et dans la théorie, op. cit.
2

Les deux significations du terme


économique

LES DÉFINITIONS FORMELLE ET SUBSTANTIELLE

Toute tentative visant à expliquer la place qu'occupe l'économie


dans la société doit partir de l'idée que le terme économique,
habituellement employé pour décrire un certain type d'activité
humaine, combine deux significations. Leurs origines, différentes et
indépendantes, ne sont pas difficiles à identifier, même si l'on dispose
d'un certain nombre de mots à peu près synonymes pour chacune
d'entre elles. La première signification, formelle, vient du caractère
logique de la relation entre les moyens et les fins, comme dans les
termes economizing et economical 38 ; la définition du terme
économique par la rareté en découle. La seconde signification souligne
ce fait primordial que les hommes, comme tous les autres êtres vivants,
ne peuvent vivre durablement sans un environnement physique où ils
trouvent leur subsistance ; c'est l'origine de la définition substantielle
de ce qui est économique. Les deux significations, formelle et
substantielle, n'ont rien en commun.
Le concept habituel d'économique est donc un amalgame de deux
significations distinctes. Quoique peu de gens soient prêts à le nier, on
en évoque rarement les conséquences pour les sciences sociales (en
laissant de côté l'économie). Chaque fois que la sociologie,
l'anthropologie ou l'histoire traitent de questions qui se rapportent aux
moyens d'existence de l'homme, le terme économique est employé
comme s'il était évident. Mais son usage varie, le cadre de référence
utilisé étant tantôt celui de son acception fondée sur la rareté, tantôt
celui de son acception substantielle, oscillant ainsi entre deux pôles de
signification sans rapport.
La signification substantielle vient, en bref, de la dépendance
manifeste de l'homme vis-à-vis de la nature et de ses semblables pour
obtenir sa subsistance. Il doit sa survie à une interaction
institutionnelle avec son environnement naturel. Ce processus, c'est
l'économie, qui fournit à l'homme les moyens de pourvoir à ses besoins
matériels. Cela ne signifie pas que les besoins qu'il faut satisfaire sont
exclusivement physiques, comme la nourriture et l'habitat, aussi
importants ces derniers soient-ils pour la survie, car cela reviendrait à
restreindre de façon absurde le domaine de l'économie. Ce sont les
moyens, et non les besoins, qui sont matériels. Peu importe que les
objets utiles servent à prévenir la famine ou aient des fins éducatives,
militaires ou religieuses. Tant que la satisfaction des besoins dépend
d'objets matériels, la référence est économique. Économique ne
signifie rien d'autre ici que « se rapportant au processus de satisfaction
des besoins matériels ». Étudier la subsistance de l'homme, c'est
étudier l'économie dans ce sens substantiel ; dans l'ensemble de notre
ouvrage, c'est cette signification du terme économique que nous
utiliserons.
Le sens formel a une origine tout à fait différente. Rapportant les
moyens aux fins, il représente une catégorie universelle dont les
référents ne se limitent à aucun aspect particulier des intérêts humains.
On qualifie de formelles les expressions logiques ou mathématiques de
ce genre, par opposition aux domaines spécifiques auxquels on les
applique. C'est une même signification qui sous-tend le verbe
maximiser, ou le terme plus populaire economizing, ou encore, d'une
manière moins technique mais qui est peut-être la plus précise de
toutes, l'expression « tirer le maximum des moyens dont on dispose ».
Combiner les deux significations dans un unique concept ne
suscite bien entendu pas d'objection, tant qu'on reste conscient des
limites du concept ainsi construit. Relier la satisfaction des besoins
matériels à la rareté conjuguée à l'economizing et les fondre en un seul
concept peut paraître légitime et raisonnable dans le contexte d'un
système de marché, dominant en un lieu et dans une période
déterminés. Toutefois, si l'on reconnaît une validité générale au
concept composite de « moyens matériels rares plus economizing », il
devient beaucoup plus difficile de déloger le sophisme économiste de
la position stratégique qu'il occupe toujours dans notre pensée.
Les raisons en sont évidentes. Un tel sophisme revient à identifier
l'économie humaine à sa forme de marché. Pour éliminer ce préjugé, il
faut par conséquent opérer une clarification radicale du sens du terme
économique. On ne peut y parvenir, ainsi que nous l'avons déjà
souligné, sans éliminer toute ambiguïté et sans séparer les
significations formelle et substantielle. Si, comme dans le concept
composite, on les télescope au sein d'un terme d'usage commun, le
double sens est renforcé et le sophisme devient inexpugnable.
On peut comprendre la solidité de l'assemblage des deux
significations quand on considère l'ironique destin du personnage le
plus controversé de la mythologie moderne : l'homme économique. On
a contesté les hypothèses qui sont à l'origine de cette créature
légendaire de la science, de tous les points de vue possibles –
psychologique, moral, méthodologique ; cependant, le sens de
l'expression économique ne fut jamais sérieusement mis en doute. Les
controverses ont porté sur le concept d'homme, non sur le terme
économique.
Aucune question ne fut posée pour savoir auquel des deux
ensembles d'attributs renvoyait cette épithète – ceux d'une entité
relevant de la nature, dont l'existence dépendait du soutien des
conditions de son environnement (c'est le cas pour les plantes ou les
animaux), ou bien ceux d'une entité relevant de l'esprit, soumise à la
norme des résultats maximums pour une dépense minimum (c'est le
cas pour les anges ou les démons, les nouveau-nés ou les philosophes,
pour autant qu'on les crédite de la raison). On considéra au contraire
comme acquis que l'homme économique, ce représentant authentique
du rationalisme du XIXe siècle, vivait dans un monde de parole où
l'existence brute et le principe de maximisation étaient fantastiquement
combinés. Notre héros était à la fois attaqué et défendu en tant que
symbole d'une unité conjuguant l'idéal et le matériel qui, sur cette
base, serait selon les cas approuvée ou réfutée. Ce débat séculaire ne
dévia jamais vers un examen, même superficiel, de la question de
savoir à quelle signification du terme économique rattacher l'homme
économique, au sens formel ou au sens substantiel.

LA DISTINCTION DANS L'ÉCONOMIE NÉOCLASSIQUE

Il n'y a bien sûr rien de nouveau à reconnaître la double origine du


terme économique. On peut même dire que la théorie néoclassique s'est
formée, autour de 1870, à partir de la distinction entre les deux
définitions de ce qui est économique : celle qui se fonde sur la rareté,
et la définition substantielle. L'économie néoclassique s'est édifiée sur
la thèse de Carl Menger (Grundsätze [Principes d'économie politique],
1871) que l'objet propre de la science économique était l'allocation de
moyens rares en vue d'assurer la subsistance de l'homme. Ce fut la
première formulation du postulat de la rareté ou de la maximisation.
En tant que formulation concise de la logique de l'action rationnelle
dans le domaine de l'économie, cet énoncé est l'une des grandes
réussites de l'esprit humain. Son importance était d'autant plus grande
qu'il apparaissait fort pertinent au regard du fonctionnement effectif
des institutions de marché, qui se prêtaient, par leur nature même, à
une telle approche, compte tenu de leurs effets maximisateurs dans les
activités quotidiennes.
Plus tard, Menger voulut compléter ses Principes afin de ne pas
laisser croire qu'il ignorait les sociétés primitives, archaïques, ou autres
sociétés anciennes que les sciences sociales commençaient à étudier.
L'anthropologie culturelle avait révélé diverses motivations non
orientées vers le profit, qui poussaient l'homme à produire ; la
sociologie avait réfuté le mythe d'une tendance utilitariste universelle ;
l'histoire ancienne faisait le récit de hautes cultures accompagnées de
grandes richesses qui ignoraient les systèmes de marché. Menger lui-
même semble avoir pensé que les comportements économisateurs ne
se manifestent que dans une échelle de valeurs utilitariste, en un sens
que nous trouverions aujourd'hui exagérément restrictif au regard du
rapport entre les moyens et les fins. C'est sans doute l'une des raisons
de son hésitation à s'engager dans la construction d'une théorie pour
d'autres pays que les pays « avancés », où l'on peut considérer une telle
échelle de valeurs comme acquise.
Menger devint très soucieux de limiter strictement l'application de
ses Principes à l'économie d'échange moderne (Verkehrswirtschaft). Il
refusa d'autoriser une réédition ou une traduction de la première
édition, considérant qu'il était nécessaire de la compléter. Pour se
consacrer exclusivement à cette tâche, il renonça à sa chaire à
l'université de Vienne. Après des efforts d'une cinquantaine d'années,
au cours desquelles il semble avoir remis fréquemment cette question
sur le métier, il laissa derrière lui un manuscrit remanié qui fut publié,
à titre posthume, à Vienne en 1923. Cette seconde édition contient de
nombreuses références à la distinction entre l'économie d'échange ou
de marché, à laquelle les Principes étaient consacrés, et les économies
non marchandes ou « attardées ». Menger utilise différentes
expressions pour caractériser ces dernières : zurückgeblieben,
unzivilisiert, unentwickelt 39.
L'édition posthume des Principes contenait quatre chapitres
entièrement remaniés. L'un d'eux au moins revêt une importance
théorique primordiale pour les questions de définition et de méthode
qui mobilisent l'attention des chercheurs actuels dans ce domaine.
Selon les termes de Menger, l'économie connaît deux « directions
fondamentales », la première, la direction économisatrice
(economizing), qui découle de la rareté des moyens, et la seconde, la
« direction techno-économique », qui résulte des exigences physiques
de la production indépendamment du fait que les moyens sont
suffisants ou insuffisants :
Je qualifierai de fondamentales, pour cette raison, les deux directions selon
lesquelles l'économie humaine est susceptible de s'orienter – la direction technique et la
direction économisatrice. Bien que dans l'économie réelle les deux directions, présentées
dans les deux sections précédentes, apparaissent en général ensemble, et ne sont en fait
presque jamais observées séparément, elles proviennent néanmoins de sources
essentiellement différentes et mutuellement indépendantes 40 . Dans certains domaines
de l'activité économique, les deux se manifestent séparément, et dans certains types
d'économie qui ne sont pas inconcevables, l'une peut apparaître régulièrement sans
l'autre… Les deux directions que peut suivre l'économie humaine ne dépendent pas
réciproquement l'une de l'autre ; elles sont toutes deux premières et fondamentales. Leur
manifestation conjointe, fréquente dans l'économie réelle, provient tout simplement du
fait que les facteurs causaux qui les engendrent l'une et l'autre se trouvent coïncider
presque sans exception41.

La discussion de ces points essentiels par Menger est toutefois


tombée dans l'oubli. L'édition posthume où l'on trouvait la distinction
entre les deux directions de l'économie n'a jamais été traduite en
anglais. Aucune présentation de l'économie néoclassique (y compris
l'Essay de Robbins de 193542) n'évoque ces « deux directions ». Pour
l'édition des Principes par la London School of Economics dans sa
collection de livres rares (1933), ce fut la première édition (1871) qui
fut choisie. Par sa préface à cette édition en fac-similé F. H. Hayek
contribua à précipiter dans l'oubli le Menger posthume, en ignorant le
manuscrit, jugé « fragmentaire et désordonné ». « En tout cas, à l'heure
actuelle », concluait le professeur Hayek, « les résultats de l'œuvre de
Menger dans ses dernières années doivent être considérés comme
perdus ». Quelque dix-sept ans plus tard, lorsque les Principes furent
traduits en anglais (1950), avec la préface de F. H. Knight, ce fut
encore la première édition, moitié moins volumineuse que la seconde,
qui fut choisie. De plus, dans l'ensemble de l'ouvrage, le terme
wirtschaftend (littéralement : engagé dans l'activité économique) était
traduit par economizing 43. Pourtant, selon Menger lui-même,
economizing correspondait non à wirtschaftend, mais à sparend, un
terme qu'il a expressément introduit dans le texte de l'édition posthume
afin de distinguer l'allocation des moyens rares d'une autre direction de
l'économie, celle qui ne suppose pas nécessairement la rareté.
À la faveur des résultats brillants et remarquables de la théorie
des prix obtenus par Menger, le nouveau sens du terme économique,
compris comme economizing, le sens formel, devint son unique
signification ; parallèlement, le sens plus traditionnel, mais
apparemment banal, qui était lié à la matérialité et qui n'impliquait pas
nécessairement une contrainte par la rareté, perdit son statut
académique et tomba finalement dans l'oubli. L'économie néoclassique
fut érigée sur la nouvelle acception, tandis que l'ancienne signification,
matérielle ou substantielle, s'effaça des consciences et perdit toute
identité dans la pensée économique.

LE SOPHISME DU CHOIX RELATIF ET DE LA RARETÉ

L'accent ainsi porté sur l'analyse théorique engendra une


indifférence complète vis-à-vis des exigences d'autres disciplines
économiques, comme la sociologie des institutions économiques,
l'économie des sociétés primitives ou l'histoire économique, qui étaient
également engagées dans l'étude de la subsistance de l'homme. À peine
avait-on découvert la distinction radicale entre les deux significations
de l'économique que le sens substantiel était abandonné au profit du
sens formel, conduisant le praticien de l'analyse économique à
considérer, ou tout au moins à suggérer, que le véritable sujet de toutes
les disciplines traitant de l'économie n'était pas quelque aspect de la
satisfaction des besoins matériels, mais le choix opéré entre différents
emplois de moyens rares. On voulait bien tolérer le concept composite,
mais en postulant qu'il n'y avait aucun mal à oublier ses aspects
substantiels, si bien que ce concept se trouvait réduit aux dimensions
de choix et de rareté, dont on supposait qu'elles étaient seules à avoir
de l'importance.
La difficulté de notre tâche est désormais manifeste. Il ne suffit
pas d'élucider la façon dont le concept composite dissimule deux
significations indépendantes, car dès que nous approchons de ce but et
que nous montrons l'ambiguïté de ce concept, qu'utilisent aussi bien le
profane que l'universitaire, il se réduit à un simple écran pour la
définition par la rareté ; en même temps, l'aspect substantiel de
l'économie, sur lequel nous souhaitions nous concentrer, sombre dans
l'oubli.
Avant de chercher à développer la définition substantielle,
considérons les arguments selon lesquels, à première vue, on pourrait
revendiquer en toute confiance un monopole sémantique pour la
définition du terme économique fondée sur la rareté. Nous partirons
pour cela d'une formulation de la définition par la rareté qui soit la plus
large possible, mais dont l'application soit suffisamment pertinente
pour pouvoir subir un test opérationnel.
Faire le meilleur usage possible de ses moyens, ce qui en toute
logique constitue la norme qu'implique la signification formelle du
terme économique, renvoie à des situations où le choix découle d'une
insuffisance des moyens, un état de choses que l'on décrit précisément
comme une situation de rareté. Il convient d'examiner avec soin, dans
leurs relations réciproques, les termes choix, insuffisance et rareté, tels
qu'ils sont employés dans un tel contexte, car les thèses de l'analyste de
l'économie sont multiformes. On nous dit parfois que la science
économique a pour objet les actions de choix, parfois que le choix
suppose l'insuffisance des moyens, en d'autres occasions on nous dit
que l'insuffisance des moyens suppose le choix, ou encore que des
moyens insuffisants sont des moyens rares, et même que des moyens
rares sont des moyens économiques.
De telles affirmations semblent démontrer que le domaine de la
signification formelle englobe la totalité des manifestations de
l'économie. En effet, quelle que soit la façon dont l'économie puisse
être instituée, elle consisterait en moyens rares, dans des conditions
menant à des actes de choix entre différents usages de ces moyens
insuffisants et, par conséquent, elle serait susceptible d'être décrite
dans les termes formels de la définition basée sur la rareté. Puisque
toutes les économies concevables relèveraient de la définition par la
rareté, on pourrait légitimement affirmer que la définition substantielle
de l'économique est superflue, ou sinon d'importance négligeable.
Cependant, strictement parlant, aucune de ces affirmations ne tient.
Commençons par le terme le plus large : le choix. Celui-ci peut
intervenir que les moyens soient suffisants ou pas. Le choix moral est
caractérisé par l'intention de l'agent de faire ce qui est juste ; l'éthique
se situe à un carrefour semblable entre le bien et le mal. On peut, d'un
autre côté, considérer un carrefour défini en termes essentiellement
pratiques : un homme, cheminant le long d'une route, parvient au pied
d'une montagne où deux voies divergent, chacune menant à sa
destination par deux parcours différents. Si l'on suppose que rien ne
permet de choisir entre elles – elles ont la même longueur, des
équipements identiques, la même déclivité –, cet homme doit toujours
décider de s'engager sur l'une ou l'autre de ces deux voies, ou bien
renoncer complètement à atteindre son but. On voit que l'insuffisance
des moyens n'est pas impliquée, pas plus au carrefour moral qu'au
carrefour pratique. En réalité, une abondance de moyens peut rendre le
choix relativement plus difficile, mais non moins indispensable à
opérer. S'il est souvent ardu, et parfois même douloureux, de faire un
choix, cela peut venir autant de l'abondance que de l'insuffisance des
moyens.
Le choix n'implique donc pas nécessairement l'insuffisance des
moyens. Mais l'insuffisance des moyens n'implique pas davantage le
choix ou bien la rareté. Commençons par ce dernier cas : pour que se
produise une situation de rareté, il faut qu'existe non seulement une
insuffisance de moyens, mais aussi un choix consécutif à cette
insuffisance. Toutefois l'insuffisance de moyens ne conduit à un choix
que si deux autres conditions sont remplies : il faut que les moyens
aient plus d'un usage possible, sinon il n'y aurait aucun choix à opérer,
et qu'il y ait plus d'une fin, de même qu'une indication de celle qui est
préférée, sinon il n'y aurait pas de choix non plus. Pour qu'un état de
rareté se produise, un certain nombre de conditions sont donc
nécessaires, au-delà de l'insuffisance des moyens.
Cependant – et c'est là un point essentiel –, même si ces
conditions étaient remplies, le lien entre une situation de rareté et
l'économie n'aurait toujours qu'un caractère fortuit. Comme nous
l'avons vu, les règles du choix s'appliquent à tous les domaines où
intervient un rapport entre les moyens et les fins, factuel et
conventionnel, réel ou imaginaire. Les moyens, en effet, ce sont toutes
les choses qui peuvent servir, soit de par leurs qualités naturelles,
comme le charbon pour le chauffage, soit par l'effet de règles
conventionnelles, comme des billets en dollars pour payer les dettes. Il
est également indifférent que les degrés de préférence concernant les
finalités soient classés selon une échelle technologique, morale,
scientifique, superstitieuse ou totalement arbitraire.
C'est ainsi que la tâche consistant à atteindre la plus grande
satisfaction par l'usage rationnel de moyens insuffisants ne se limite
nullement à l'économie humaine. Elle est présente lorsqu'un général
déploie ses troupes pour la bataille, un joueur d'échecs envisage de
sacrifier un pion, un juriste rassemble des preuves pour défendre un
client, un artiste ménage ses effets, un croyant comptabilise ses prières
et ses bonnes actions afin d'atteindre le meilleur niveau de salut qui
soit à sa portée, ou encore, pour nous rapprocher de la question en
débat, lorsqu'une ménagère économe programme les dépenses de la
semaine. Qu'il s'agisse de troupes, de pions, de preuves, d'événements
artistiques, d'actes de piété ou de la paie hebdomadaire, les moyens
insuffisants peuvent être employés de différentes manières, mais une
fois qu'on en a fait usage dans un certain sens, on ne peut plus le faire
dans un autre ; de même ceux qui exercent les choix ont plus d'une
finalité en vue, et doivent utiliser les moyens de façon à atteindre celle
qui est la plus valorisée.
On pourrait multiplier les exemples à l'infini, on s'apercevrait que
les situations de rareté surviennent dans bien des domaines, et que le
sens formel de l'économique ne se rattache en réalité que de façon
fortuite au sens substantiel. Le caractère « matériel » de la satisfaction
du besoin est donné, qu'il y ait maximisation ou pas ; la maximisation
est donnée, que les moyens et les fins soient matériels ou non.
Quant aux règles de comportement, elles ont une même validité
universelle. Il en existe deux au total. L'une, « rapporter les moyens
aux fins », couvre la totalité du domaine de la logique de l'action
rationnelle. La seconde résume l'économie formelle, c'est-à-dire cette
part de la logique de l'action rationnelle qui porte sur les situations de
rareté. Sa formule est : « Allouer les moyens rares de telle façon
qu'aucune finalité classée plus bas sur l'échelle de préférence ne soit
satisfaite alors qu'une finalité placée plus haut ne le serait pas. » En
bon français : « ne pas agir comme un idiot ». Et pourtant, le contenu
de l'économie formelle ne va pas plus loin que cela.
Les deux significations élémentaires du terme économique sont
donc aux antipodes l'une de l'autre ; le sens formel ne peut d'aucune
façon remplacer le sens substantiel. Économique ou economizing
renvoie au choix entre des usages alternatifs de moyens insuffisants.
Le sens substantiel, quant à lui, ne suppose pas plus le choix que
l'insuffisance. La subsistance de l'homme peut ou non impliquer la
nécessité du choix. La coutume et la tradition, en général, éliminent ce
choix, et si un choix doit intervenir, il n'est pas nécessaire qu'il découle
des effets limitatifs d'une quelconque « rareté » des moyens. Parmi les
conditions naturelles et sociales les plus essentielles de la vie, comme
la disponibilité de l'air ou de l'eau, ou le dévouement d'une mère à son
enfant, certaines n'ont généralement pas un tel caractère restrictif. La
force qui s'exerce dans le premier cas diffère de celle qui est à l'œuvre
dans le second, tout autant que le pouvoir d'un syllogisme diffère de la
force de gravitation. Les lois sont ici celles de la nature, là celles de
l'esprit.

RARETÉ ET INSUFFISANCE

Mais comment peut-on appliquer l'économie formelle, de quelque


manière que ce soit, à des situations empiriques ? Si les moyens ne
sont pas fondamentalement insuffisants, comment évaluer leur
insuffisance ? De même, puisque l'on a montré que la « rareté » diffère
de l'insuffisance des moyens, comment l'existence d'une situation de
rareté peut-elle être établie ?
Les moyens sont insuffisants si le test suivant est négatif.
Arrangez les finalités selon un certain ordre, et recouvrez chaque
finalité de cette série par une unité des moyens ; si vous avez épuisé les
moyens avant d'avoir atteint la dernière finalité, les moyens sont
insuffisants. Dans la situation où la réalisation du test se révèle difficile
ou physiquement impossible, un « marquage » fera l'affaire : faites la
même opération en pensée, et « allouez » chaque unité de moyen à une
fin. Si vous avez épuisé les moyens avant d'avoir atteint la dernière
finalité, les moyens sont insuffisants.
Parler dans ce cas de moyens rares, au lieu de moyens simplement
insuffisants, ce qui est une pratique courante de nos jours, c'est
manquer de précision, cela ne fait que créer la confusion. Les moyens
ayant paru insuffisants ne peuvent être alloués que de la même façon
dont on les aurait alloués si on les avait trouvés suffisants, autrement
dit à une fin donnée. Les qualifier de rares impliquerait qu'un choix a
été la conséquence de l'insuffisance des moyens, ce qui n'est pas le cas.
Ignorer ce critère opérationnel, c'est oublier la question de la définition
de la rareté – c'est créer l'illusion qu'il existe une façon particulière
d'allouer les moyens insuffisants, « une façon plus économique », en
quelque sorte. En elle-même, toutefois, l'insuffisance des moyens ne
crée pas une situation de rareté. Si vous n'avez pas assez de quelque
chose, vous devez vous en passer. Pour qu'un choix s'impose, il faut
que les moyens, outre leur insuffisance, aient également un usage
alternatif ; il faut aussi qu'il y ait plus d'une fin, ainsi qu'une
multiplicité d'échelles de préférences attachées à ces fins.
On peut soumettre à un test empirique chacune des conditions
suivantes : l'insuffisance des moyens, le caractère alternatif de ces
moyens, la multiplicité des fins, les échelles de préférences. Savoir si,
dans une situation déterminée, le terme « rare » peut être appliqué aux
moyens ou non est donc une question empirique. Cela indique la limite
de l'applicabilité de la définition formelle ou par la rareté de
l'économique, dans quelque domaine que ce soit – y compris
l'économie.
Le concept composite actuel de la science économique, en
mélangeant la satisfaction des besoins matériels avec la rareté, ne fait
rien de moins que postuler l'insuffisance de toutes les choses
matérielles. Cette idée apparaît pour la première fois dans le Léviathan
de Hobbes, où il déduit la nécessité du pouvoir absolu de l'État de celle
d'empêcher les hommes de se tailler en pièces les uns les autres,
comme une meute de loups affamés. L'objectif de Hobbes était en
réalité de prévenir les guerres de religion grâce au bras puissant d'un
gouvernement séculier. Mais cette métaphore reflétait sans doute un
monde où la communauté médiévale laissait la place aux forces
libérées par la révolution commerciale, et où la concurrence prédatrice
entre les riches dévorait les parcelles des terres communales
villageoises. Un siècle plus tard, le marché commença à organiser
l'économie dans un cadre qui fonctionnait effectivement dans des
situations de rareté, et Hume fit écho à la formule de Hobbes.
L'omniprésente nécessité du choix apparut à la suite de l'insuffisance
des moyens qui étaient universellement employés : la monnaie. On ne
chercha pas à établir si les choses que la monnaie pouvait acheter
étaient insuffisantes. Compte tenu des besoins culturellement
déterminés de chaque individu, et du champ d'action de la monnaie,
ces moyens étaient incontestablement insuffisants pour couvrir tous les
besoins. En fait, cette situation ne faisait que correspondre à une
caractéristique organisationnelle de notre économie.
La croyance universelle selon laquelle aucune chose n'existe en
quantité suffisante se trouvait encouragée, parfois comme une
proposition de bon sens signifiant le caractère limité de l'offre, parfois
comme un postulat philosophique inconséquent sur la nature illimitée
des besoins et des désirs individuels. Mais dans les deux cas, bien que
l'affirmation proclamât avoir un caractère empirique, ce n'était qu'une
assertion dogmatique dissimulant une définition arbitraire et des
circonstances historiques particulières. Comme nous l'avons indiqué,
une fois qu'un être humain se trouvait réduit à « un individu sur le
marché », il devenait facile de prouver cette thèse. Parmi ses désirs et
ses besoins, seuls comptaient ceux que la monnaie pouvait satisfaire
sur les marchés ; les désirs et les besoins eux-mêmes étaient restreints
à ceux d'individus isolés. En conséquence, par définition, on ne
reconnaissait d'autres désirs et besoins que ceux qui étaient présents
sur les marchés, et on ne considérait comme être humain personne
d'autre que l'individu isolé. Il est facile de voir que ce que l'on évaluait
ici n'était pas la nature des désirs et des besoins humains, mais
uniquement la description d'une situation de marché comme une
situation de rareté. En d'autres termes, puisque les situations de marché
ne connaissent, en principe, pas d'autres désirs et besoins que ceux
qu'expriment des individus, et que les désirs et les besoins sont ici
ramenés aux choses qui peuvent être offertes sur un marché, toute
discussion portant sur la nature des désirs et des besoins humains était
dépourvue de signification. Pour ce qui est des désirs et des besoins, on
ne prenait en compte que les échelles de valeurs utilitaristes
d'individus isolés agissant sur des marchés.
Nous avons évoqué auparavant un célèbre débat qui, à y regarder
de plus près, s'est révélé n'être que la mise en mots de questions mal
formulées : l'homme économique est-il l'homme réel ? On considérait
toutefois que le sens du terme économique allait de soi, excluant ainsi
la possibilité de toute réponse pertinente.
Cependant, à l'origine de la pensée articulée sur ce sujet, Aristote
avait rejeté la définition fondée sur la rareté. Certains de ses
arguments, comme les idées avancées sur la source des profits
commerciaux, paraissent erronés ou déformés par le contexte ; sur
d'autres points, notamment l'esclavage, sa pensée est contraire aux
convictions de notre époque. La compréhension qu'il avait d'un
problème qui, jusqu'à nos jours, a déconcerté les esprits est d'autant
plus étonnante.
Aristote commence sa Politique en contestant l'idée que la
subsistance de l'homme, en tant que telle, pose un problème de rareté.
Un poème de Solon affirmait à tort, à propos du désir de richesse,
qu'« aucune limite n'est fixée parmi les hommes ». Au contraire, écrit
Aristote, la véritable richesse d'une maisonnée, ou d'un État, ce sont les
biens nécessaires à la vie que l'on peut entreposer et qui peuvent se
conserver. Ce ne sont que des moyens pour une fin ; comme tous les
moyens, ils sont naturellement limités et déterminés par leurs fins.
Dans la maisonnée, ce sont les moyens de l'existence ; dans l'État, ce
sont les moyens de la « vie bonne ». Les désirs et les besoins humains
ne sont donc nullement illimités, comme le supposait la formule de
Solon. Cette erreur est la principale cible d'Aristote. Les animaux ne
trouvent-ils pas, dès leur naissance, la subsistance naturelle que leur
réserve leur environnement ? Les hommes, également, ne trouvent-ils
pas leur subsistance dans le lait de leur mère et, finalement, dans leur
environnement, qu'ils soient chasseurs, bergers ou laboureurs ? Même
le commerce relève de cet ordre naturel, tant qu'on l'exerce sous forme
d'échange en nature. Aucun besoin n'est considéré comme naturel, à
l'exception du besoin de subsistance. Dans la mesure où la rareté
semble provenir « du côté de la demande », Aristote en fait la critique
comme une notion erronée de la vie bonne, pervertie en un désir de
biens physiques et de plaisirs toujours croissant. L'élixir de la vie
bonne, le plaisir et l'élévation que procure le théâtre tout au long d'une
journée, le service que l'on rend en participant au jury populaire, une
campagne pour des élections et la possession d'une charge, ainsi que
les grands festivals, ou encore les batailles terrestres et navales, tout
cela ne peut être stocké ou possédé physiquement. Il est vrai, comme
« ceci est en général admis », que la vie bonne exige que le citoyen ait
des loisirs afin de se consacrer au service de la polis. Comme nous
l'avons vu, satisfaire cette exigence suppose pour une part l'esclavage,
et pour une part le paiement des citoyens afin qu'ils rendent leurs
services publics (ou cela suppose de n'admettre en aucune façon les
artisans à la citoyenneté). Mais, selon Aristote, une autre raison
empêche le problème de la rareté de se poser : l'économie – qui
concerne à l'origine la famille – implique les rapports entre les
personnes qui constituent des institutions comme la maisonnée, ou
d'autres institutions « naturelles » comme la polis. Son concept de
l'économie est donc celui d'un processus institutionnalisé qui permet
d'assurer la subsistance. Il pouvait ainsi imputer à deux situations
l'erreur de considérer des désirs et des besoins humains comme
illimités. La première était celle de marchands qui acquéraient des
denrées alimentaires, reliant ainsi l'activité sans fin qui consiste à faire
de l'argent aux besoins pour leur part limités de la famille et de la
polis. La seconde était l'interprétation erronée de la vie bonne
qu'exprimait la nouvelle conception d'une accumulation utilitariste de
plaisirs physiques. Sur la base des institutions justes qu'étaient l'oikos
et la polis, et de la conception traditionnelle de la vie bonne, il n'y avait
selon Aristote aucune place pour le facteur de la rareté dans l'économie
humaine. Il ne manqua pas d'établir lui-même le lien entre ce fait et les
institutions de l'esclavage et de l'infanticide, ainsi qu'avec sa violente
aversion personnelle pour les conforts de l'existence. Sans cette donnée
réaliste, sa négation de la rareté aurait pu être aussi dogmatique et
contraire à la recherche empirique que le formalisme économique de
notre époque. Le premier des penseurs réalistes fut aussi le premier à
reconnaître effectivement qu'une étude du rôle de la rareté dans
l'économie humaine suppose d'adopter le sens substantiel du terme
économique.
L'ÉCONOMIE SUBSTANTIELLE : INTERACTION ET INSTITUTIONS

Affirmer que la définition par la rareté est la seule expression


légitime de la signification du terme économique ne résiste pas à
l'examen. Cela laisse démunis le sociologue, l'anthropologue et
l'historien de l'économie lorsqu'ils s'attellent à la tâche de comprendre
l'économie d'une époque ou d'un lieu quelconques. Pour accomplir
cette tâche, les sciences sociales doivent se tourner vers le sens
substantiel de l'économique.
L'économie, en tant que processus institué d'interactions visant à
satisfaire des besoins matériels, constitue une part essentielle de
chaque communauté humaine. Sans une telle économie, aucune société
ne pourrait exister.
Il faut interpréter l'économie substantielle comme étant constituée
de deux niveaux : le premier est celui de l'interaction entre l'homme et
son environnement, le second est l'institutionnalisation de ce
processus. Dans la réalité, les deux sont inséparables ; cependant nous
les traiterons séparément.
L'interaction rend compte du résultat matériel en termes de survie.
On peut la diviser en deux types de changements, portant sur la
localisation et sur l'appropriation, qui peuvent aller de pair ou non. Le
premier est un changement de lieu, le second un changement de
« mains ».
Dans un mouvement positionnel, comme l'indique le terme, les
choses sont déplacées dans l'espace ; dans un mouvement
appropriationnel, le changement concerne la (ou les) personne(s) à la
disposition desquelles se trouvent les choses, ou bien il concerne la
mesure dans laquelle elles ont des droits de disposition sur ces choses.
Ce qui illustre le mieux le mouvement positionnel, ce sont le transport
et la production ; pour le mouvement appropriationnel, ce sont les
transactions et la disposition.
Les êtres humains jouent un rôle primordial : ils se dépensent
dans le travail ; ils se déplacent et organisent leurs possessions et leurs
activités dans un processus qui sert au bout du compte la finalité que
constitue leur survie. La production représente ce qui est peut-être la
réalisation économique la plus spectaculaire, c'est-à-dire le mouvement
ordonné de tous les moyens matériels en direction du moment de la
subsistance qui est celui de la consommation. Pris ensemble, les deux
types de mouvement se complètent pour constituer l'économie en tant
que processus.
Les mouvements positionnels incluent les divers types de chasse,
les expéditions et les razzias, la coupe du bois et la remontée de l'eau,
le système international de navigation, les chemins de fer, et les
transports aériens. Dans les premiers temps, le transport a pu se révéler
plus important que la production ; et même par la suite, il a joué un
rôle prépondérant dans la production elle-même. On a dit plus haut que
la production pouvait être réduite à des mouvements positionnels
d'objets de toutes tailles, depuis les plus volumineux jusqu'aux plus
minuscules particules de matière. La croissance du blé à partir du grain
est un mouvement de matière à travers l'espace, comme l'est le
surgissement des gratte-ciel lors d'un boom économique. Toutefois, le
caractère économique de la production découle du fait que le
mouvement positionnel implique une combinaison particulière du
travail et d'autres biens. Nous y reviendrons.
Max Weber a donné au mot appropriation un caractère objectif,
recouvrant un grand nombre de faits44. Son sens originel, celui de
l'acquisition légale de la propriété, a été élargi pour y inclure la
disposition de facto de toute chose dont la possession pouvait avoir
une valeur, en totalité ou en partie, qu'il s'agisse d'un objet physique,
d'un droit, de prestige, ou de la simple possibilité d'exploiter une
situation. Le changement appropriationnel peut se produire entre des
« mains », où la « main » renvoie à toute personne ou groupe de
personnes en état de posséder. Cela conduit forcément à des
modifications dans la sphère de la propriété, qui accompagnent le
processus d'interaction. La gestion et l'administration, la circulation
des biens, la répartition du revenu, le tribut et les impôts représentent
tous, de la même façon, des domaines d'appropriation. Il n'est pas
nécessaire que ce qui change de « mains » soit un objet dans sa totalité,
il peut ne s'agir que de son usage partiel.
Les mouvements appropriationnels diffèrent non seulement du
point de vue de ce qui se déplace, mais aussi du point de vue du
caractère du mouvement. Les mouvements transactionnels sont
bilatéraux et se produisent entre des « mains » ; les mouvements
dispositionnels sont des actions unilatérales d'une « main », auxquelles
la coutume ou la loi attachent des effets légaux déterminés. Dans le
passé, la distinction pouvait être avant tout liée au type de « main »
concerné : les personnes privées ou les entreprises étaient supposées
effectuer des changements d'appropriation par l'intermédiaire de
transactions, tandis qu'on attribuait à la « main » publique la mise en
œuvre d'actes de disposition. De nos jours, les entreprises tout autant
que les États tendent à ignorer cette distinction. L'État achète et vend,
tandis que les entreprises privées administrent et disposent.
La combinaison des biens semble un terme étrange pour décrire
cet aspect de l'interaction habituellement qualifié de production. C'est
pourtant une caractéristique essentielle de l'économie substantielle que
les choses sont utiles parce qu'elles servent un besoin, directement ou
indirectement, par leur combinaison. À la base de la production, il y a
cette distinction, introduite par Carl Menger, entre les biens de rang
« inférieur » et ceux de rang « supérieur »45. Même dans un état de
rareté générale, en l'absence de biens de rang « supérieur »,
principalement le travail, aucune production ne peut se faire. D'un
autre côté, si le « travail » est donné, la production aura lieu, que le
travail soit abondant ou pas, tant qu'aucun bien de rang « inférieur » ne
sera disponible, susceptible de satisfaire les besoins. Il est donc
trompeur, comme cela a été montré dans l'œuvre posthume de Menger,
d'attribuer le phénomène de la production à une rareté générale des
biens ; la production résulte plutôt de la différence entre les biens de
rangs « inférieur » et « supérieur » – un fait technologique qui relève
de l'économie substantielle. Dans cette approche, la prééminence du
travail comme facteur de production vient du fait qu'il est l'agent le
plus général parmi tous les biens de « rang supérieur ».
Au niveau de l'interaction, par conséquent, l'économie comprend
l'homme en tant que collecteur, cultivateur, transporteur et fabricant
d'objets utiles, ainsi que la nature en tant qu'elle lui fait obstacle et
qu'elle l'assiste ; elle comprend aussi leur interpénétration dans une
séquence d'événements physiques, chimiques, physiologiques,
psychologiques et sociaux, qui se produisent de la plus petite à la plus
grande échelle. Il s'agit d'un processus concret ; on peut donner une
définition opérationnelle de ses éléments et les observer directement.
Cependant, un tel processus n'a pas d'existence indépendante. Le
fil de l'interaction peut bien se diviser, se mélanger, former une toile,
que les mailles de la cause et de l'effet soient simples ou complexes, on
ne peut pas plus les séparer physiquement du matériau écologique,
technologique et social qui en constitue la base qu'on ne peut séparer le
processus vital de l'organisme animal.
Pour assurer la cohérence multiforme de l'économie réelle, le
simple processus d'interaction doit acquérir un ensemble d'autres
propriétés, sans lesquelles on pourrait difficilement affirmer qu'il existe
une économie. La survie matérielle de l'homme n'aurait jamais pu
s'élever au titre et à l'importance de l'économie humaine, si elle avait
résulté d'une chaîne de causalité fragile, c'est-à-dire si elle était
dépourvue de localisation précise dans le temps et l'espace (donc,
d'unité et de stabilité), de repères permanents (donc, de structure), de
modes d'action déterminés au regard de la totalité (donc, de fonction),
de voies par lesquelles recevoir l'influence d'objectifs sociaux (donc,
de pertinence pour les politiques à mener). C'est grâce à son vêtement
institutionnel que l'économie acquiert ses propriétés d'unité et de
stabilité, de structure et de fonction, d'histoire et de justesse pour les
politiques à suivre.
Les bases sont ainsi posées pour fonder un concept de l'économie
humaine en tant que processus institutionnalisé d'interaction, qui a
pour finalité de fournir les moyens matériels de la société.

38 Economizing (« économisateur ») et economical : nous conservons ici ces


termes en anglais, compte tenu de l'absence d'équivalents français (NdT).
39 « Arriérées », « non civilisées », « non développées » (NdT).
40 Italiques de Carl Menger (NdT).
41 Carl Menger, Grundsätze der Volkswirtschaftslehere, Vienne, Karl Menger,
1923, p. 77. Italiques de Karl Polanyi (NdT).
42 Lionel Robbins, Essai sur la nature et la signification de la science
économique, Paris, Éditions politiques, économiques et sociales, 1947.
43 Carl Menger, Principles of Economics, trad. J. Dingwall et B. F. Hoselitz
(dir.), avec une introduction de F. H. Knight, Glencoe, Ill., The Free Press, 1950
(cf. K. Polanyi, « Carl Menger's Two meanings of “Economic” », in G. Dalton
[dir.], Studies in Economic Anthropology, Washington, D.C., American
Anthropological Association, 1971).
44 Max Weber, Wirtschaft und Gesellschaft, Tübingen, 1922, chap. 1, section
10, p. 73 ss. [Max Weber, Économie et société, vol. I, trad. J. Chavy et É. de
Dampierre (dir.), Paris, Pocket, 1995] ; Talcott Parsons (dir.), The Theory of Social
and Economic Organization, trad. A. M. Henderson et T. Parsons, New York, The
Free Press, 1947, p. 139 ss.
45 Carl Menger, Principles of Economics, p. 58-59.
3

Formes d'intégration et structures d'appui

INTRODUCTION

Il existe diverses façons de classer les économies d'un point de


vue empirique. Il convient de privilégier celle qui évite de préjuger la
place qu'occupe l'économie dans la société. Cette question essentielle
concerne les relations entre le processus économique et les sphères
politique et culturelle de la société en général. Pour y parvenir, nous
proposons ici de regrouper les économies selon les formes
d'intégration qui y prédominent. Dans le processus économique, il y a
intégration lorsque les mouvements des biens et des personnes qui
compensent les différentiels dans l'espace et dans le temps, ainsi que
dans les emplois, se trouvent institutionnalisés de façon à créer une
interdépendance entre ces mouvements. C'est ainsi, par exemple, que
les différences régionales au sein d'un territoire, l'espace de temps qui
sépare les semailles et la moisson, ou encore la spécialisation du travail
sont compensés par tout mouvement respectif des récoltes, des
processus de fabrication et du travail qui rend leur répartition plus
favorable. Les formes d'intégration désignent donc les mouvements
institutionnalisés par lesquels sont reliés les éléments du processus
économique – des ressources matérielles et du travail jusqu'au
transport, au stockage et à la répartition des biens.
Les principales formes d'intégration dans l'économie des hommes,
telles que nous les découvrons, sont la réciprocité, la redistribution et
l'échange. Nous utilisons ces termes de façon descriptive, autrement
dit, dans la mesure du possible, sans les associer à des motivations ou à
des valeurs. Cela ne signifie pas, bien sûr, que les formes d'intégration
ne se distinguent pas précisément par la façon dont l'économie se
trouve reliée, sous leur domination, aux domaines politique et culturel
de la société. Ce qui importe ici est que nos formes d'intégration sont
relativement indépendantes des objectifs et de la nature des États, de
même que des idéaux et des modalités des cultures considérées. Pour
toute étude objective des relations changeantes entre les processus
économiques et les sphères politique et culturelle de la société, il est
nécessaire d'adopter une position de neutralité vis-à-vis des
conséquences des politiques étatiques et des valeurs culturelles. Si
notre classification des économies empiriques n'était pas
raisonnablement dissociée des motivations et des valeurs, nos
conclusions pourraient être faussées, car nous présupposerions
inconsciemment ce qui est censé être déduit des faits.
Les formes d'intégration peuvent être représentées par des
diagrammes illustrant les types de mouvements des biens et des
personnes : changements de localisation, d'appropriation, ou des deux
à la fois. En tant que forme d'intégration, la réciprocité décrit le
mouvement de biens et de services (ou leur élimination) entre les
points d'un arrangement symétrique ; la redistribution signifie le
mouvement en direction d'un centre, puis du centre vers l'extérieur, que
les objets soient déplacés physiquement ou que leur disposition soit
simplement modifiée ; enfin, l'échange représente aussi un mouvement
analogue, mais cette fois entre deux points dispersés ou quelconques
dans le système. Dans une représentation en diagramme, la réciprocité
pourrait être illustrée par des flèches reliant des points disposés
symétriquement selon un ou plusieurs axes ; la redistribution par un
diagramme en forme d'étoile, certaines flèches étant dirigées vers le
centre, d'autres s'en écartant ; enfin, l'échange par des flèches reliant
des points quelconques, chacune pointant dans les deux directions. De
tels diagrammes ne peuvent évidemment avoir qu'un rôle formel. Ils
n'expliquent ni comment le mouvement représenté peut se produire
dans la société, ni comment, une fois effectué, il accomplit son effet
intégrateur. Pour qu'un effet intégrateur se produise, ou ait lieu tout
simplement, un tel mouvement présuppose l'existence de structures
déterminées dans la société.
Dès lors, il importe de distinguer les formes d'intégration, les
structures d'appui et les attitudes personnelles. La difficulté vient de
l'usage habituel des termes réciprocité, redistribution et échange, que
l'on emploie pour désigner deux choses complètement différentes : les
divers types d'attitudes personnelles et les formes d'intégration
proposées ici. Le fonctionnement effectif des formes d'intégration
dépend de la présence de structures institutionnelles données ; pour
certains, il fut longtemps tentant de supposer que de telles structures
dérivent de certains types d'attitudes personnelles. L'exemple le plus
connu est sans doute le penchant à trafiquer, à troquer et à échanger
d'Adam Smith. Cependant, il ne suffit pas que les actes et les attitudes
individuels s'additionnent pour produire les structures institutionnelles
qui soutiennent les formes d'intégration.
Les structures d'appui, leur organisation essentielle et leur
validation proviennent de la sphère sociétale. Dans le cas de la
redistribution, comme nous allons le voir, le mouvement ne peut avoir
lieu sans un centre établi à partir duquel celle-ci s'opère. La
redistribution n'est nullement une modalité de comportement
individuel ; quand bien même elle s'amorcerait à une échelle restreinte,
elle dépendrait de l'existence préalable d'un centre reconnu comme tel.
Il en va essentiellement de même pour la redistribution et l'échange.
Ces derniers impliquent sans aucun doute des types d'actions
personnelles et d'attitudes déterminés : ceux de la mutualité et du troc ;
cependant, des actes individuels et diffus de mutualité ou de troc sont
dépourvus d'effectivité et de continuité sur le plan social. À ce niveau,
ni la réciprocité ni l'échange ne sont possibles sans l'existence
préalable d'un schéma structurel, qui ne peut être le résultat d'actions
individuelles de mutualité ou de troc. La réciprocité, quant à elle,
suppose la présence de deux groupes (ou davantage) symétriquement
situés, dont les membres peuvent avoir des comportements respectifs
similaires pour les affaires économiques. Comme une telle symétrie ne
se réduit pas au cas de la dualité, il n'est nullement obligatoire que les
groupes en relation de réciprocité résultent d'attitudes de mutualité.
Dans le cas de l'échange, des actions occasionnelles de troc entre
individus, à supposer qu'elles aient lieu, sont incapables de produire
l'élément intégrateur du prix. Ici, comme pour la réciprocité, le facteur
de soutien et d'organisation ne provient pas de l'individu mais des
actions collectives de personnes se trouvant dans des situations
structurées. L'échange comme forme d'intégration dépend de la
présence d'un système de marché ; contrairement à une conception
fréquente, ce dernier constitue une structure institutionnelle dont
l'origine ne réside pas dans des actes isolés d'échange.
Dans certains travaux relatifs à la sociologie des institutions
économiques – en particulier ceux de Durkheim, Weber et Pareto –,
l'attention était focalisée, à un certain niveau de généralité, sur les
préconditions sociales de différents types d'action individuelle. À notre
connaissance, toutefois, le premier auteur ayant relevé une relation
empirique entre des attitudes personnelles de réciprocité et la présence
distincte d'institutions symétriques fut Richard Thurnwald, en 1916,
dans son étude du système matrimonial des Banaro de Nouvelle-
Guinée46. Bronislaw Malinowski reconnut l'importance des
observations de Thurnwald et prédit que, si l'on étudiait les choses de
près, on trouverait que les situations de réciprocité dans la société
humaine reposent toujours sur des formes symétriques d'organisation
élémentaires. Sa description du système familial trobriandais et du
système de la kula a éclairci la question. Il n'y avait plus qu'un pas à
franchir pour considérer, par généralisation, la réciprocité comme l'une
des multiples formes d'intégration et, de la même façon, la symétrie
comme l'une des multiples structures d'appui. Cela fut accompli en
ajoutant la redistribution et l'échange à la réciprocité, ainsi que la
centricité et le marché à la symétrie.
Les remarques précédentes aident à préciser comment et pourquoi
des attitudes individuelles et personnelles échouent si souvent à
produire des effets sociétaux, en l'absence de conditions sociales
données. C'est seulement dans un environnement symétriquement
organisé que des attitudes de réciprocité produiront des institutions
économiques de quelque importance ; c'est seulement là où des centres
ont été établis antérieurement que l'attitude coopérative des individus
engendrera une économie redistributive ; enfin, ce n'est qu'en présence
de marchés institués dans ce but que le comportement de troc des
individus débouchera sur des prix qui intègrent les activités
économiques de la communauté.

RÉCIPROCITÉ ET SYMÉTRIE

Pour revenir à la réciprocité, notons qu'un groupe qui déciderait


d'organiser ses rapports sur cette base devrait, afin d'atteindre son but,
se diviser en sous-groupes symétriques dont les membres
correspondants pourraient s'identifier réciproquement comme tels. Des
membres du groupe A pourraient alors établir des relations de
mutualité avec leurs pairs du groupe B, et réciproquement ; ou bien
trois, quatre groupes ou davantage peuvent être symétriques au regard
de deux axes ou plus ; dans ce cas, les membres de ces groupes ne
seront pas obligés de se rendre la pareille, ils pourront le faire avec les
membres correspondants de troisièmes groupes avec lesquels ils ont
des rapports semblables. Des familles vivant dans des huttes disposées
en cercle pourraient alors aider leurs voisins de droite et être aidés par
leurs voisins de gauche, dans une chaîne sans fin de réciprocité, sans
aucun rapport de mutualité entre elles.
Malinowski a fourni le meilleur témoignage d'un système de
réciprocité à propos des habitants des îles Trobriand. La responsabilité
d'un homme trobriandais vaut à l'égard de la famille de sa sœur, mais
lui-même n'est pas, de ce point de vue, assisté par le mari de sa sœur.
S'il est marié, l'assistance lui vient plutôt du frère de sa propre femme
– un membre d'une troisième famille placée de façon analogue. Dans
les îles Trobriand, il n'y a pas que l'agriculture de subsistance qui soit
basée sur la réciprocité, c'est aussi le cas de l'arrangement du type
« poisson contre ignames » (fish and chips) entre les villages côtiers et
ceux de l'intérieur. Le poisson arrive à une période, les ignames à une
autre, et dans ce cas les partenaires de l'échange ne sont pas des
groupes de parents mais des villages entiers. C'est cependant la kula
qui est de loin la plus vaste institution de ce type aux Trobriand. Ici
encore, il y a partenariat dans l'échange, mais les actes d'échange sont
séparés. Dons et contre-dons sont effectués à des occasions différentes,
sous une forme cérémonielle telle que toute notion d'équivalence est
bannie. En outre, l'échange d'objets utiles n'est pas seulement séparé de
la kula, il présente un fort contraste avec les transactions de cette
dernière.
Quelle que soit l'origine du sentiment de satisfaction que l'homme
ressent en faisant l'expérience d'une réaction adéquate, ce que connote
une telle adéquation est très différent selon la situation. Si notre sens
de la justice cherche l'adéquation en termes de châtiment et de
récompense, les mouvements réciproques de biens exigent une
adéquation en termes de don et de contre-don. L'adéquation signifie
d'abord dans ce cas que la bonne personne dans la bonne occasion
donne en retour le bon type d'objet. La bonne personne est bien
entendu celle qui est située symétriquement. Il est certain que sans
cette symétrie le mouvement complexe des concessions qu'implique un
système de réciprocité ne pourrait avoir lieu. Le comportement adéquat
est souvent celui de l'équité et de la considération, ou tout au moins
son affichage – et non l'attitude stricti juris de l'ancien droit, comme
avec l'insistance de Shylock sur sa livre de chair. On ne trouve
pratiquement nulle part l'habitude de dons réciproques accompagnée
de pratiques dures de marchandage. Quelle que soit la raison de la
flexibilité qui fait préférer l'équité à la rigueur, elle tend sans ambiguïté
à décourager les manifestations de l'intérêt propre dans les rapports de
concession de la réciprocité.

REDISTRIBUTION ET CENTRICITÉ

Il y a redistribution au sein d'un groupe dans la mesure où, pour


l'allocation des biens (y compris la terre et les ressources naturelles),
ceux-ci sont rassemblés en une seule main et répartis en fonction de la
coutume, de la loi ou de décisions centrales ad hoc. Ainsi s'opère la
réunification du travail divisé. Parfois le système se résume au
stockage-avec-redistribution, parfois la « collecte » ne concerne que la
disposition, c'est-à-dire qu'il y a un changement des droits
d'appropriation sans aucune modification de la localisation effective
des biens. La redistribution a lieu pour des raisons diverses et à de
nombreux niveaux, depuis la tribu primitive de chasseurs jusqu'aux
vastes systèmes de stockage de l'Égypte ancienne, de Sumer, de
Babylone ou du Pérou. Dans le cas de la chasse, toute autre méthode
de répartition conduirait à la désintégration de la horde ou du groupe ;
puisque seule la « division du travail » des chasseurs peut assurer des
résultats effectifs, le gibier ou la prise doivent alors être répartis. Dans
les territoires étendus, les différences de sol ou de climat peuvent
rendre nécessaire la réunification du travail ; dans d'autres cas, cette
nécessité découle d'écarts temporels, comme ceux qui existent entre la
récolte et la consommation.
Dans un système de redistribution, les méthodes de collecte
peuvent être extrêmement diverses, s'étendant de la simple mise en
commun de la prise ou du gibier jusqu'à des méthodes sophistiquées
d'imposition en nature. Le chef trobriandais détenait le privilège de la
polygamie. Il pouvait avoir quarante épouses, provenant des quarante
sous-clans de l'île ; elles assuraient l'approvisionnement d'une quantité
importante de produits en provenance des villages pour le grenier
d'ignames du chef, par l'intermédiaire des frères de ces épouses. C'est
ainsi que le chef exerçait la fonction politique de la chefferie à partir
des coutumes de mariage de la tribu, le lien étant le privilège de la
polygamie.
Chez certains peuples primitifs, la vie sociale est beaucoup plus
développée que dans nos sociétés occidentales contemporaines.
Festivals, distributions cérémonielles de nourriture, solennités
religieuses, fêtes mortuaires, visites d'État, récoltes et autres
célébrations : tout cela fournit d'innombrables occasions de
distribution sur grande échelle de biens alimentaires et même, parfois,
d'articles manufacturés. Une importante fonction du chef est de
collecter et de distribuer cette richesse lors de ces occasions
cérémonielles, ce qui revient à la redistribution du produit qu'il a
rassemblé et stocké. Il importe peu que la raison de la collecte ait été
des liens de parenté, des rapports féodaux, des liens politiques ou une
imposition directe, le résultat est toujours le même – le stockage-avec-
redistribution. Dans certains royaumes indigènes africains, ce qui peut
souvent apparaître au regard occidental comme une taxation
despotique ou une exploitation brutale des sujets n'est fréquemment
qu'une phase du processus de redistribution.
La redistribution – qu'elle soit physique ou simplement
dispositionnelle – ne peut avoir lieu sans qu'existent des canaux par
lesquels le mouvement en direction du centre et les mouvements
ultérieurs s'éloignant de ce dernier puissent se réaliser. Un certain
degré de centricité est par conséquent indispensable. Une organisation
centrale est essentielle, d'un point de vue non seulement politique mais
aussi économique. Chez les Trobriandais, l'État naissant est davantage
un instrument de redistribution qu'un organe de défense ou de
domination de classe.
Le système d'imposition des États modernes n'est rien d'autre
qu'une forme différente de redistribution. Cette redistribution du
pouvoir d'achat peut être évaluée pour elle-même, autrement dit au
regard d'objectifs dictés par des idéaux sociaux, mais le principe
d'intégration est identique – la collecte et la redistribution à partir d'un
centre.
La redistribution peut aussi s'appliquer à un groupe plus restreint
que la société, tel que la famille ou le manoir. Les exemples les plus
connus d'économie domestique sont le kraal d'Afrique centrale, la
casbah d'Afrique du Nord-Ouest, la famille patriarcale hébraïque, le
domaine grec du temps d'Aristote, la familia romaine, le manoir
médiéval, ou la famille paysanne typique que l'on trouve dans le
monde entier avant qu'intervienne la mise générale sur le marché de sa
production.
En grec ancien comme en germain, économie domestique est le
terme employé pour désigner l'approvisionnement alimentaire de son
propre groupe. En grec, oikonomia est la racine étymologique du mot
économie ; Haushaltung y correspond très exactement en allemand. Le
principe de « s'approvisionner soi-même » demeure identique, que le
« soi-même » dont on s'occupe représente une famille, une ville ou un
manoir. Traditionnellement, on pensait que c'était la forme originelle
de la vie économique. Même Karl Bücher, qui fut le premier à attirer
l'attention sur le caractère entièrement différent de la société sauvage,
commit l'erreur de caractériser la règle de « la chasse individuelle pour
la nourriture » comme l'étape prééconomique de l'histoire humaine47.
Mais l'économie domestique n'est en aucune façon une forme
originelle de la vie économique. L'idée que l'homme a commencé par
s'occuper de lui-même et de sa famille doit être écartée comme
erronée. Plus loin nous remontons dans l'histoire humaine, moins nous
retrouvons l'homme agissant pour son bénéfice personnel dans les
affaires économiques, et prenant soin de son intérêt propre.
Ce n'est que dans une forme relativement avancée de société
agricole que l'économie domestique devient praticable et, à partir de ce
moment il est vrai, assez générale. Auparavant l'institution très
répandue de la « petite famille » n'est pas économiquement
institutionnalisée, sauf pour une certaine cuisson des aliments.

L'ÉCHANGE ET LES MARCHÉS

L'échange est un mouvement bidirectionnel de biens entre


personnes recherchant chacune le gain qui en résulte. Plus simplement,
le troc est le comportement de personnes qui échangent des biens en
supposant que chacun en tire le meilleur avantage possible. Le
marchandage est essentiel ici, puisqu'il s'agit du moyen pour chaque
échangiste de s'assurer d'obtenir le plus possible. Dans ce cas, le
marchandage ne procède pas d'une quelconque faiblesse humaine,
mais constitue une régularité de comportement que le mécanisme de
marché suppose logiquement.
Habituellement on ne comprend pas que des actes aléatoires de
troc soient incapables par eux-mêmes d'engendrer des prix, à moins
qu'une structure de marché ne rende effective l'intention des personnes.
Dans ce sens, l'échange ressemble beaucoup à la réciprocité et à la
redistribution. Le principe de comportement, pour devenir effectif,
implique la présence d'une certaine structure institutionnelle. La
structure de marché n'est jamais réductible au simple désir des
individus de « trafiquer, troquer et échanger ». Son origine réside
ailleurs, comme nous le verrons.

FORMES D'INTÉGRATION ET STADES DE DÉVELOPPEMENT

Les formes d'intégration ne représentent pas nécessairement des


« stades de développement ». De nombreuses formes subordonnées
peuvent exister à côté de la forme dominante, qui peut elle-même
réapparaître après une éclipse temporaire. Les sociétés tribales
pratiquent la réciprocité et la redistribution, tandis que les sociétés
archaïques sont principalement redistributives, quoiqu'elles laissent
dans une certaine mesure un espace pour l'échange. La réciprocité, qui
joue un rôle dominant dans la plupart des communautés tribales, a
survécu comme une caractéristique importante, encore que
subordonnée, dans les empires archaïques redistributifs où le
commerce extérieur était encore largement organisé selon les principes
de la réciprocité. Elle a été réintroduite sur une grande échelle au
e
XX siècle, dans une période d'urgence, entre des sociétés dans
lesquelles le marché et l'échange étaient par ailleurs dominants, sous le
nom du prêt-bail48.
La redistribution, méthode à côté de laquelle l'échange ne joue
qu'un rôle mineur dans la société tribale ou archaïque, a vu son
importance augmenter considérablement dans l'Empire romain tardif,
et elle gagne du terrain aujourd'hui dans les États industriels modernes.
À l'inverse, ce serait une erreur d'identifier strictement la dominance de
l'échange à l'économie occidentale du XIXe siècle. Tout au long de
l'histoire humaine, les marchés ont joué un rôle significatif dans
l'intégration de l'économie, quoique jamais sur une échelle territoriale,
ni avec une extension comparable à celle de l'Occident au XIXe siècle.
Cependant, ici encore, un changement est visible dans notre siècle, qui
a vu un déclin de la concurrence et une réduction des marchés, au
regard du niveau où ils avaient culminé au XIXe siècle.
Malgré tout, la classification des économies selon la forme
d'intégration dominante est significative. Ce que les historiens ont
l'habitude d'appeler des « systèmes économiques », c'est-à-dire des
économies empiriques d'un type spécifique, comme le féodalisme ou le
capitalisme, relève de cette approche. Il suffit de considérer dans la
société le rôle de la terre et du travail – les deux éléments dont dépend
essentiellement la dominance des formes d'intégration. Une
communauté tribale est caractérisée par l'intégration de la terre et du
travail au sein de l'économie à travers les liens de parenté. Dans la
société féodale, les liens féodaux déterminent le rôle de la terre et du
travail qui y est attaché. Dans les empires fondés sur l'irrigation, la
terre était largement distribuée (et parfois redistribuée) par le temple
ou le palais, de même que le travail, tout au moins sous sa forme
dépendante. L'érection du marché moderne au rang de force dominante
dans l'économie peut être reconstituée en observant le degré auquel la
terre et la nourriture ont été mobilisées à travers l'échange, et celui
auquel le travail a été transformé en une marchandise destinée à être
achetée sur le marché. Le classement des systèmes économiques en
esclavage, féodalisme et travail salarié établi par le marxisme
traditionnel trouve ici l'explication de sa pertinence, alors qu'il est
sinon peu défendable ; ces distinctions viennent de la conviction que le
caractère d'une économie est avant tout déterminé par le statut du
travail. Mais il faut considérer l'intégration de la terre au sein de
l'économie comme à peine moins essentielle.

46 Richard Thurnwald, « Banaro Society : Social Organization and Kinship


System of a Tribe in the Interior of New Guinea », Memoirs of the American
Anthropological Association, vol. III, number 4, 1916.
47 Karl Bücher, Die Entstehung der Volkswirtschaft, Tübingen, 1893 ;
Industrial Evolution, Toronto, University of Toronto Press, 1901, chap. 3.
48 La loi américaine du Prêt-bail (Lend-lease) de 1941 a conduit les États-Unis
à fournir du matériel militaire à la Grande-Bretagne, à l'Union soviétique et
d'autres forces alliées contre un remboursement différé. Elle a joué un rôle
important dans la Seconde Guerre mondiale (NdT).
B.

LES INSTITUTIONS
L'émergence des transactions
économiques : de la société
tribale à la société archaïque
4

L'économie encastrée dans la société

INTRODUCTION

Le système économique du XIXe siècle avait pour caractéristique


d'être institutionnellement distinct du reste de la société. Dans une
économie de marché, la production et la répartition des biens matériels
sont réalisées par un système autorégulé de marchés, régi par ses
propres lois, les prétendues lois de l'offre et de la demande ; dans ce
système, la motivation individuelle repose en dernière analyse sur deux
incitations élémentaires, la peur de la faim et l'espoir du gain. Cet
arrangement institutionnel est ainsi séparé des institutions non
économiques de la société : l'organisation des liens familiaux, et les
systèmes politique et religieux. Les conditions sociologiquement
déterminées assurant la participation des individus au système n'étaient
définies ni par les liens du sang, ni par la contrainte légale, ni par le
devoir religieux, ni par l'allégeance féodale, ni par la magie. Elles
résultaient au contraire d'institutions comme la propriété privée des
moyens de production et le système du salariat, qui fonctionnaient à
partir d'incitations exclusivement économiques.
Dans une telle situation, qui nous est évidemment familière, la
subsistance est assurée avant tout par des institutions économiques,
activées par des motivations économiques et gouvernées par des lois
économiques. Les institutions, aussi bien que les motivations et les
lois, sont spécifiquement économiques. On peut se représenter
l'ensemble du système comme fonctionnant sans l'intervention d'une
autorité humaine, d'un État ou d'un gouvernement. Il n'y a pas besoin
de faire appel à des motivations autres que l'effort d'éviter la faim et la
recherche du profit légitime ; aucune exigence légale n'est nécessaire,
en dehors de la préservation de la propriété et de l'application des
contrats ; néanmoins, étant donné la répartition des ressources et du
pouvoir d'achat, ainsi que les échelles de préférences individuelles, on
suppose que le résultat constitue un optimum de satisfaction des
besoins. Tout cela correspond au « caractère séparé » de l'économie
établi au XIXe siècle. Considérons maintenant l'alternative de
l'« encastrement » ; nous rencontrons à son propos diverses questions
qu'il convient d'éclaircir.
Rappelons brièvement l'histoire de ce problème, tout d'abord en
termes de status et de contractus, puis dans les termes plus récents de
l'anthropologie culturelle.

STATUS ET CONTRACTUS

Commençons par la découverte de Sir Henry Sumner Maine,


selon laquelle beaucoup d'institutions de la société moderne sont
fondées sur le contrat, tandis que la société antique reposait sur le
statut, découverte qu'il révéla dans son livre Ancient Law (1861). Le
statut, qui découle de la naissance – selon la position occupée dans et
par la famille –, détermine les droits et les devoirs de la personne qui, à
leur tour, découlent des liens de parenté (ou créés par l'adoption), du
totem ou d'autres sources. Un tel système a persisté sous le féodalisme
et, avec quelques nuances, jusqu'à l'âge de l'égale citoyenneté, telle
qu'elle fut instaurée au XIXe siècle. Il fut progressivement remplacé par
le contractus, autrement dit les droits et devoirs fixés par transactions
consensuelles (les contrats). C'est dans sa recherche sur le droit romain
que Maine a d'abord relevé ces faits, puis il a développé cette idée dans
son étude des communautés villageoises de l'Inde orientale, dont Marx
avait également relevé que l'économie n'était pas fondée sur le marché.
L'influence de Maine sur le continent fut renforcée par Ferdinand
Tönnies, un sociologue allemand dont la conception est résumée par le
titre de son livre, Communauté et société (Gemeinschaft und
Gesellschaft). Au premier abord, la terminologie peut sembler confuse,
mais fondamentalement ce n'est pas le cas. La communauté correspond
à la « société du statut », la société à la « société du contrat ».
Maine, Tönnies et Marx ont exercé une grande influence sur la
sociologie européenne par l'intermédiaire de Max Weber, qui
employait régulièrement les termes Gemeinschaft et Gesellschaft dans
le sens de Tönnies, Gesellschaft pour la société de type contrat et
Gemeinschaft pour la société de type statut.
La connotation émotionnelle du status et de la communauté d'un
côté, du contractus et de la société de l'autre, était très différente chez
Maine et Tönnies. Maine considérait la condition de l'humanité
antérieure au contractus comme une sombre période de tribalisme ; à
ses yeux, l'introduction du contrat avait émancipé l'individu de la
sujétion à la tribu. Les sympathies de Tönnies allaient au contraire à la
chaleur de la communauté, par opposition aux relations d'affaires
impersonnelles de la société. Il idéalisait la « communauté », comme
cette condition où les êtres humains sont liés par un ensemble
d'expériences communes, tandis que la « société » n'était pas loin de
l'impersonnalité du marché et du « lien du cash », ainsi que Carlyle
avait qualifié les relations entre personnes liées exclusivement par les
rapports de marché.
L'idéal de Tönnies était la restauration de la communauté – non
par un retour à l'âge préindustriel de la société, mais par la promotion
d'une forme plus élevée de communauté qui succéderait à notre
civilisation actuelle. Elle serait à ses yeux une sorte de phase
coopérative de la civilisation, qui conserverait les avantages du progrès
technologique ainsi que la liberté individuelle, tout en restaurant
l'intégrité de la vie. Dans une certaine mesure, sa position ressemblait à
celle de Robert Owen ou, parmi les penseurs modernes, à celle de
Lewis Mumford. Democratic Vistas (1871), de Walt Whitman, contient
certaines visions prophétiques qui s'apparentent à une telle perspective.
De nombreux penseurs ont largement adopté les conceptions de la
civilisation humaine de Maine et de Tönnies, en tant qu'explications de
l'histoire de la société moderne. Toutefois, pendant une longue période,
aucun progrès n'a été réalisé sur le chemin qu'ils avaient défriché.
Maine avait traité du sujet comme relevant de l'histoire du droit, y
compris celui des formes communales qui survivaient dans les anciens
villages de l'Inde. Tönnies avait reconstitué les contours des
civilisations antique et médiévale à l'aide de sa dichotomie
« communauté-société ». Aucun des deux n'avait tenté d'appliquer la
distinction à l'histoire effective d'institutions économiques telles que le
commerce, la monnaie et les marchés.

LA CONTRIBUTION DE L'ANTHROPOLOGIE

C'est dans le domaine voisin de l'anthropologie que l'on trouve les


premiers signes importants d'un développement théorique prenant cette
direction, avec Franz Boas, Bronislaw Malinowski et Richard
Thurnwald. Leurs thèses impliquaient une critique de l'« homme
économique » de la théorie classique ; elles ont conduit à la fondation
de la discipline des économies primitives, en tant que branche de
l'anthropologie culturelle.
Au cours de la Première Guerre mondiale, par une aberration de
l'histoire, un anthropologue de formation s'est retrouvé abandonné sur
son propre « terrain ». Bronislaw Malinowski était sujet autrichien, par
conséquent techniquement un ennemi étranger, vivant parmi les
sauvages de l'extrémité du sud-ouest de la Nouvelle-Guinée. Pendant
deux ans, les autorités britanniques lui refusèrent la permission de
partir, et Malinowski finit par rentrer des îles Trobriand avec les
matériaux pour « The Primitive Economics of the Trobriand
Islanders » (1921), The Argonauts of the Western Pacific (1922)49,
Crime and Custom in Savage Society (1926)50, The Sexual Life of
Savages (1929)51 et Coral Gardens and their Magic (1935)52. Il
mourut aux États-Unis en 1942. Son œuvre a influencé non seulement
l'étude de l'anthropologie, mais aussi les conceptions et les méthodes
de l'histoire économique. Richard Thurnwald, de Berlin, dont le terrain
de recherche était la Nouvelle-Guinée, publia son étude sur les Banaro
dans l'American Anthropologist. C'est essentiellement par
l'intermédiaire de Malinowski que son influence s'est exercée dans le
monde anglo-saxon. (Quoique admiré comme anthropologue,
Thurnwald était lui-même un élève de Max Weber.)
Le compte rendu de Malinowski donnait au lecteur la conviction
que les membres de communautés antérieures à l'écriture se
comportaient, dans l'ensemble, d'une façon qui nous était
compréhensible. Leur conduite apparemment exotique pouvait
s'expliquer par des institutions qui favorisaient des motivations
différentes de celles qui nous poussent habituellement à agir, mais qui
par d'autres côtés ne nous sont pas étrangères. Pour ce qui concerne la
subsistance, il y avait une pratique répandue de la réciprocité ;
autrement dit, les membres d'un groupe se comportaient vis-à-vis de
ceux d'un autre groupe de la même façon dont on attendait que ces
derniers, ou encore les membres d'un troisième groupe, se comportent
à leur tour à leur égard. Un homme du sous-clan d'un village, par
exemple, approvisionnait la famille de sa sœur en produits de
jardinage, bien que la sœur habitât le plus souvent dans le village de
son mari, quelquefois assez loin de la résidence de son frère, soit un
arrangement qui entraînait beaucoup de déplacements non
économiques pour le frère dévoué. Bien sûr, si le frère se mariait à son
tour, les frères de sa femme rendaient un service similaire à sa famille.
Outre cette importante contribution aux familles des parents
matrilinéaires, un système de dons et de contre-dons était établi, qui ne
faisait appel qu'indirectement à l'intérêt économique individuel, les
motivations dominantes étant non économiques, à savoir la fierté qui
résulte de la reconnaissance des vertus civiques, en tant que frère ou
que jardinier. Le mécanisme de la réciprocité, qui jouait pour la
question relativement simple de l'approvisionnement alimentaire,
expliquait également l'institution fort complexe de la kula, une
élégante variante du commerce international. Les transactions de la
kula entre les habitants de l'archipel s'étalaient sur plusieurs années et
des dizaines de kilomètres de mers dangereuses, et concernaient des
milliers d'objets particuliers échangés comme cadeaux entre des
individus vivant sur des îles éloignées. L'ensemble de l'institution avait
pour rôle de minimiser la rivalité et le conflit, et de maximiser la joie
de donner et de recevoir des cadeaux.
Aucun de ces faits relevés par Malinowski n'était particulièrement
nouveau. On en avait observé de semblables à de nombreuses reprises,
en d'autres lieux. Bien que présentant un contraste dans le ton et la
couleur avec le potlatch des Indiens Kwakiutl, la kula n'était pas plus
étrange que l'étalage hypersnob de destruction délibérée qu'avait
découvert et exhaustivement décrit le grand anthropologue américain
Franz Boas dans The Social Organization of the Secret Societies of the
Kwakiutl « Potlatch » 53 (1895).
Cependant, la brillante attaque par Malinowski du concept
d'« homme économique », qui sous-tendait l'approche traditionnelle
des ethnographes et des anthropologues, engendra au sein de la
discipline de l'économie primitive une nouvelle branche de
l'anthropologie sociale, du plus grand intérêt pour les historiens de
l'économie.
Désormais, le personnage mythique du « sauvage individualiste »
était mort et enterré, en compagnie de son antithèse, le « sauvage
communiste ». On découvrait que ce n'était pas tant l'esprit du sauvage
qui différaient du nôtre que ses institutions. Même la fréquente
propriété communale se révéla, sous le microscope de l'anthropologue,
différente de ce qu'elle était supposée être. Bien que la terre appartînt
effectivement à la tribu ou au groupe de parenté, on découvrit qu'il
existait un réseau de droits individuels qui ôtait à l'expression
« propriété communale » l'essentiel de son contenu. Margaret Mead l'a
ainsi décrit : c'est l'homme qui « appartient » au lopin de terre, et non
la terre qui appartient à l'homme. Il n'y a guère de sens à parler de
propriété individuelle, pas plus que de propriété communale de la terre,
là où la notion même de propriété est inapplicable. Parmi les
Trobriandais, les attributions s'opéraient principalement par
l'intermédiaire de dons et de contre-dons.
On peut affirmer, en guise de conclusion, que la production et la
répartition des biens matériels étaient encastrées dans des rapports
sociaux de type non économique. On ne peut pas dire qu'il existait un
système économique séparé, un réseau d'institutions économiques. Ni
le travail, ni la disposition des objets, ni leur répartition n'étaient
accomplis pour des raisons économiques, c'est-à-dire en vue du gain,
d'un paiement ou par crainte de souffrir individuellement de la faim. Si
nous considérons que l'expression « système économique » signifie
l'ensemble des caractéristiques comportementales inspirées par les
motivations personnelles de la faim et du gain, alors, il n'existait aucun
système économique. Si toutefois nous considérons, comme il
convient, que cette expression renvoie aux caractéristiques
comportementales associées à la production et à la répartition des biens
matériels – la seule signification qui soit pertinente pour l'histoire
économique –, alors nous observons qu'il y avait bien un système
économique, mais qu'il n'était pas institutionnellement séparé. Il était
simplement, en effet, un corollaire d'autres institutions, non
économiques, elles.
Cela nous sera plus facile à comprendre si nous nous concentrons
sur le rôle de l'organisation sociale principale dans l'orientation des
motivations individuelles. Dans son étude du système de parenté des
Banaro de Nouvelle-Guinée, Richard Thurnwald a découvert un
système compliqué d'échange de mariages. Il ne fallait pas unir moins
de quatre couples différents au cours de la même cérémonie – chaque
partenaire ayant une relation particulière avec une personne de ce
groupe lié par des rapports de réciprocité. Pour qu'un tel système
fonctionne, il fallait qu'existe déjà un regroupement divisant
artificiellement les groupes de parenté en sous-groupes. La maison des
esprits (ou maison des hommes) était habituellement divisée ; ceux qui
habitaient sur la droite (Bon) et ceux qui habitaient sur la gauche (Tan)
formaient des sous-sections en vue du système d'échange de mariages.
Thurnwald écrit :

La symétrie de l'organisation de la maison des esprits est l'expression du principe de


réciprocité – le principe de donner « le même pour le même » –, la revanche ou le rendu.
Il semble que cela soit l'effet de ce qu'on connaît en psychologie sous le nom de la
« réaction adéquate », qui a de profondes racines en l'homme. En réalité, ce principe
imprègne la pensée de peuples primitifs et trouve souvent son expression dans
l'organisation sociale54.
Cette remarque a été reprise par Malinowski dans Crime and
Custom in Savage Society. Selon lui, des subdivisions symétriques de
la société, semblables à celles que Thurnwald avait découvertes dans la
maison des esprits, devaient se trouver partout ailleurs, comme base de
la réciprocité parmi les peuples sauvages. La réciprocité en tant que
forme d'intégration et l'organisation symétrique allaient de pair. Cela
pourrait être la véritable explication de la dualité bien connue observée
dans l'organisation sociale. Nous pouvons certainement poser la
question suivante, à propos des sociétés antérieures à l'écriture,
ignorant donc la comptabilité : comment était-il possible que de vastes
groupes d'hommes, situés dans les positions les plus diverses,
pratiquent la réciprocité sur de longues périodes de temps ? Ne fallait-
il pas que l'organisation sociale satisfasse ce besoin à demi en
fournissant des groupes symétriques déjà formés, dont les membres
pouvaient avoir un comportement réciproque similaire ? Cette
suggestion avait d'importantes conséquences pour l'étude de
l'organisation sociale. Elle explique, entre autres, le rôle des rapports
enchevêtrés de parenté que l'on trouve fréquemment dans les sociétés
sauvages, où ils fonctionnent comme supports de l'organisation sociale.
Puisqu'il n'existe point d'organisation économique séparée et
qu'au contraire le système économique est encastré dans les relations
sociales, il est nécessaire qu'une organisation sociale élaborée puisse
prendre en charge différents aspects de la vie économique, tels que la
division du travail, la disposition des terres, l'héritage, et ainsi de suite.
Les rapports de parenté ont tendance à être compliqués, car ils doivent
fournir les arrangements d'une organisation sociale qui constituent un
substitut à l'organisation économique. (À ce propos, Thurnwald faisait
observer que les rapports de parenté tendent à se simplifier dès que se
développent des organisations politico-économiques, car « il n'y a alors
plus besoin de rapports compliqués de parenté55 ».)
Au sein de notre société, nous avons un système économique
séparé, et l'ensemble des unités économiques interchangeables
représente un important concept intégrateur de notre économie. D'où
l'aspect quantitatif de la vie économique. Si nous possédons dix
dollars, nous ne les considérons pas comme dix dollars singuliers
portant des noms différents, mais comme des unités substituables les
unes aux autres. Sans un tel concept quantitatif, la notion d'économie
n'aurait guère de sens.
Il est important d'admettre que des notions quantitatives de ce
genre ne sont généralement pas applicables à des sociétés primitives.
L'économie trobriandaise, par exemple, est organisée sur la base d'un
don/contre-don ininterrompu ; cependant, il est impossible d'établir
une équivalence ou d'employer le concept de fonds. Les multiples
« transactions » ne peuvent être regroupées d'un point de vue
économique, c'est-à-dire selon la façon dont elles affectent la
satisfaction des besoins matériels. Bien que la signification
économique des « transactions » puisse être grande, il n'y a aucun
moyen d'évaluer quantitativement leur importance.
L'une des grandes réussites théoriques de Malinowski est de
l'avoir démontré de façon convaincante. Il a d'abord établi la liste des
différents types d'actions de donner et de prendre significatifs d'un
point de vue économique, d'une extrémité (que nous appellerions les
« cadeaux gratuits ») à une autre (que nous appellerions « échange
commercial pur »). Puis il a regroupé les rapports sociologiquement
déterminés au sein desquels toutes les relations qui consistent à donner
et à recevoir s'établissent. Enfin, il a relié tous les différents types de
cadeaux, de paiements et de transactions auxdits rapports56.
Malinowski a ainsi observé que la catégorie de « cadeau gratuit »
était tout à fait exceptionnelle, ou plutôt aberrante. La charité n'est ni
nécessaire ni encouragée, et la notion de don est toujours associée à
celle de contre-don. Par conséquent, même des cadeaux manifestement
« gratuits » sont en général interprétés comme un contre-don au regard
d'un service rendu par le récipiendaire. Plus important encore, il a
découvert que « les indigènes ne considéraient certainement pas que
les cadeaux gratuits constituaient une classe unique, ou étaient tous de
même nature57 ». En conséquence, il serait évidemment impossible à
un individu de considérer que de tels dons contribuent à la formation
d'une sphère économique de l'activité, comprise comme conservation
ou accroissement d'un fonds.
Dans le groupe des transactions pour lesquelles le don doit être
rendu sous forme d'équivalent, Malinowski tomba sur un fait
surprenant. Il s'agit manifestement du groupe qui, selon nos
conceptions, se rapproche le plus de l'échange d'équivalents, et devrait
être impossible à distinguer du commerce. Mais loin de là ! Assez
souvent, le même objet est échangé dans un sens puis dans l'autre entre
les partenaires, ôtant toute signification ou implication économique
plausible à la transaction. En réalité cette simple astuce, l'équivalence,
loin de signifier un pas en direction de la rationalité économique,
devient une protection contre l'introduction d'éléments utilitaristes dans
la transaction. Le but de l'échange est de resserrer la relation et de
renforcer les liens entre les partenaires. Toute action ne faisant même
qu'approcher le marchandage sur la nourriture, entre des parents liés
par le sang, ne servirait manifestement pas un tel objectif.
Le troc et l'échange effectifs entre Trobriandais sont différents de
tout autre type de don. Alors que dans l'échange cérémoniel de poisson
et d'ignames domine un sens mutuel de l'équivalence entre les deux
parties, dans le troc de poissons contre ignames il y a marchandage.
L'absence de formes cérémonielles et de partenaires spécifiques de
l'échange caractérise un tel troc de denrées utiles. Pour ce qui est des
articles manufacturés, le troc est restreint à des objets nouveaux ; les
produits d'occasion sont exclus, car ils peuvent posséder une valeur
personnelle.
En général, dans toutes les formes d'échange à l'exception du troc,
les quantités et les types de choses données et reçues en retour sont
précisément reliés au genre de relation sociale concerné, qu'il s'agisse
de la famille, du clan, du sous-clan, de la communauté villageoise, du
district ou de la tribu. Chaque relation est distincte et séparée, tant dans
la terminologie que dans la pensée indigènes. Dans ces conditions, les
concepts agrégés de fonds ou d'équilibre, de gain ou de perte sont
manifestement inapplicables.
De toutes ces caractéristiques des sociétés primitives découle
l'impossibilité d'organiser l'économie, même en pensée, comme une
entité distincte des rapports sociaux dans lesquels ses éléments sont
encastrés. Une telle organisation n'est pas non plus nécessaire, puisque
les rapports sociaux intégrés dans les institutions non économiques
prennent automatiquement en charge le système économique. Au sein
de la société tribale, le processus économique est encastré dans les
rapports de parenté, qui donnent forme aux conditions d'où procèdent
les activités économiques organisées. La production et la répartition
des biens, de même que l'organisation des services productifs, sont
donc instituées en termes de parenté. Les différents groupes disposent
des espaces pour la chasse, la pêche, le piégeage, la cueillette ainsi que
la pâture et la terre arable. Le stockage des produits de base fait partie
des activités communes du groupe familial, qu'il soit engagé dans des
hostilités ou dans des fêtes cérémonielles. Le trésor circule en fonction
du statut ou bien des exigences religieuses ou militaires.
L'appropriation partielle des mêmes unités physiques de terre, d'arbres,
ou de bois de charpente par différentes couches de parents fragmente la
notion de propriété. Pour être satisfaits, les besoins utilitaires
dépendent souvent non pas de la possession de choses, mais plutôt du
droit aux services demandés. En l'absence de prix, les actes d'échange
sont dépourvus des caractères opérationnels essentiels à une approche
quantitative ; c'est plutôt l'impact qualitatif et le prestige des « objets
de valeur » qui requièrent toute l'attention. Dans un mode de vie dont
les référents se situent hors de la sphère économique, l'homme qui
orienterait sa pratique selon une priorité « économique » verrait son
action contrariée plutôt que renforcée.
La solidarité de la tribu était ainsi consolidée par une organisation
de l'économie dont l'action neutralisait les effets déstabilisateurs de la
faim et du gain, tout en mobilisant entièrement les forces de
socialisation propres à une destinée économique commune. Les
rapports sociaux au sein desquels l'économie était encastrée
protégeaient la disposition de la terre et du travail des effets corrosifs
des sentiments antagonistes. L'intégration de l'homme et de la nature
dans l'économie était largement laissée au jeu de l'organisation
fondamentale de la société, qui prenait en charge presque incidemment
les besoins économiques du groupe, tels qu'ils étaient constitués.
Évidemment, tout cela ne concerne que la conscience subjective
que l'on a de l'économie. Le processus objectif, selon son déroulement
effectif, existe indépendamment de toute représentation conceptuelle
des participants, puisque la séquence de causalité à laquelle nous
devons la disponibilité des éléments indispensables à la vie existe,
quelle que soit la façon dont les hommes conceptualisent leur
existence.
Le cours des saisons détermine le cycle des moissons, où se
succèdent tension et repos ; le commerce guerrier implique aussi bien
le rythme de la préparation et du rassemblement que la solennité finale
du retour des aventuriers ; toutes sortes d'articles, qu'il s'agisse de
canots ou d'ornements, sont produits et finalement utilisés par divers
groupes de personnes ; on prépare chaque jour de la semaine la
nourriture sur le foyer familial. Toutefois, l'unité et la cohérence de ces
diverses activités économiques peuvent demeurer inconscientes pour
les participants. Qu'elles soient centrées sur le déplacement physique
d'objets ou sur des changements d'appropriation, les interactions entre
les hommes et leur environnement naturel s'accompagnent de
différentes significations et reflètent diverses dépendances ; celles qui
concernent l'économie ne représentent en général qu'une partie d'entre
elles. Et même si la dimension économique est principale, des forces
peuvent jouer en sens contraire, empêchant les mouvements
institutionnels de former un tout cohérent. De telles forces sont
effectivement la cause de l'absence d'un concept de l'« économique »
dans la société primitive.

49 Les Argonautes du Pacifique occidental, Paris, Éditions de Minuit, 1963.


50 Mœurs et coutumes des Mélanésiens, Paris, Payot, 1933.
51 La Vie sexuelle des sauvages du nord-ouest de la Mélanésie, Paris, Payot,
1930.
52 Les Jardins de corail, Paris, Maspero, 1974.
53 « L'organisation sociale des sociétés secrètes du “potlatch” des Kwakiutl »
(NdT).
54 Thurnwald, « Banaro Society », art. cité.
55 Ibid.
56 Bronislaw Malinowski, Argonauts of Western Pacific, New York, EP Dutton,
1961, p. 176 ss.
57 Ibid., p. 178.
5

L'émergence des transactions économiques

DU TRIBAL À L'ARCHAÏQUE

Afin d'étudier l'émergence des transactions économiques, nous


pouvons choisir la période de l'histoire humaine qui va du cadre tribal
aux modes d'organisation archaïques, si répandus au commencement
de la société civilisée.
Sur une échelle absolue, bien évidemment, les diverses sociétés
ont atteint le stade civilisé à différentes époques, lorsque les liens
claniques ont commencé à se relâcher et que les groupes sont parvenus
au seuil de l'histoire. Mais que l'on considère la civilisation de
l'Extrême-Orient, de l'Europe occidentale, de Babylone ou du
Mexique, les institutions tribales sont séparées des institutions
archaïques par une frontière nette, au sein d'une société dont la
continuité a par ailleurs été préservée.
Le plus grand obstacle à l'étude de l'émergence des transactions
économiques aux premiers temps est la difficulté même d'identifier le
processus économique, dans un contexte où aucune institution
spécifiquement économique n'assurait son unité ni sa cohérence. Dans
la société ancienne, on observe que le processus économique est
attaché à ces sphères non économiques essentielles que sont la parenté,
l'État, la magie et la religion. Elles sont également les points de départ
des systèmes de statut, à partir desquels les transactions économiques
tendent finalement à « diverger ».
C'est l'émergence de l'État qui explique l'écart apparent entre la
société archaïque et le niveau de la tribu ou du clan. Les activités qui
contraignent si souvent les clans ou les tribus à créer une forme
supérieure de pouvoir, afin de jouer le rôle de toit protecteur, à savoir
la guerre et le commerce, exigent des moyens en hommes, en bétail, en
matériaux, dont la réunion et l'usage produisent des mouvements dans
la société qui engendrent des institutions tout à fait nouvelles.
Cependant, cette nouveauté mise à part, les terres et les gens effectifs,
les biens et les services devaient être présents dans le cadre du clan ou
de la tribu avant d'être restructurés sous une forme plus avancée au
niveau archaïque. À ce point de notre raisonnement, on doit déjà
s'attendre à ce que la façon dont la terre et le travail étaient encastrés
dans les institutions non économiques de la vie du clan a eu une
certaine influence sur la forme sous laquelle, par la suite, de telles
institutions sont apparues dans le cadre archaïque.
Une brève comparaison des conditions tribales et archaïques
permet d'éclairer la nature du problème. Il consiste principalement
dans l'extrication progressive de l'économie de son encastrement au
sein du tissu social, décrit dans des termes aussi généraux que « mode
de vie », « statut » ou « biens extérieurs » (goods of fortune 58). Ces
termes ne laissent pas encore place à l'économique en tant qu'aspect
séparé de l'ensemble social plus large. En se distinguant de ce « mode
de vie », toutefois, l'« occupation » d'un homme (son rôle économique)
tend à s'autonomiser. Les transactions dites « économiques » se
dissocient des transactions englobantes de statut, qui incluent les
mouvements d'appropriation de la terre, du bétail et des esclaves. Les
besoins concernant la sécurité des conditions de vie et la richesse,
plutôt que la recherche de l'accumulation d'un trésor, tendent
finalement à se séparer des éléments identifiables des trois « biens
extérieurs », à savoir la vie, l'honneur et le rang. Le processus se
déroule fondamentalement au niveau institutionnel. Autrement dit,
l'aspect économique des choses ne peut se manifester sous ses propres
couleurs tant que certaines conditions ne sont pas remplies ; il faut que
les activités économiques se différencient du processus général de la
vie, que l'honneur ne soit plus identifié à la richesse ni la richesse à
l'honneur, et que ni la richesse ni l'honneur ne soient de simples
corollaires du pouvoir qui maintient une personne en vie, là où ceux
qui sont dépourvus de richesse ou de pouvoir sont condamnés, faute de
rançon ou de capacité à payer une pénalité.
Dans certaines sociétés archaïques – mais non dans toutes – nous
voyons se développer les nouvelles conditions. Sous une forme ou
sous une autre, un intérêt inédit se manifeste, centré sur des
transactions d'un genre nouveau. À côté des transactions de statut
pratiquées par la tribu en apparaissent d'autres qui concernent moins le
statut des hommes que l'importance des biens en tant que tels. À
l'adoption, au mariage, à l'émancipation ou à l'indenture 59 viennent
s'ajouter d'autres transactions ne portant que sur la disposition de la
terre ou du bétail. Quoique durant une longue période les transactions
de statut et les transactions économiques aient été trop proches pour
être facilement distinguées, la conséquence du changement ne faisait
aucun doute : l'émergence de transactions économiques proprement
dites allait permettre aux individus d'utiliser plus librement les moyens
accessibles au sein de la société, et par là ouvrir la possibilité d'un
progrès matériel presque illimité pour l'ensemble de la communauté.
Comme nous l'avons suggéré, ce n'était pas là l'unique voie du
progrès archaïque. Dans les villes-États sumériennes et dans l'empire
pharaonique (leur gigantesque copie), les transactions économiques
demeuraient totalement subordonnées. Les réalisations économiques
du Nouvel Empire, et même celles de l'Égypte ptolémaïque, étaient
principalement dues à un perfectionnement des méthodes de gestion
d'une économie redistributive.
La Mésopotamie, toutefois, malgré son économie redistributive, a
introduit des modes de transaction et d'organisation de grande portée
économique. Ils ressemblaient apparemment à certaines méthodes
employées dans les cités-États archaïques de la Grèce. En effet, des
transactions économiques complétaient les transactions de statut, il est
vrai de façon très différente, tant à Babylone que sur l'agora d'Athènes,
qui étaient dépourvues de marché.
Comment s'est produit cet important changement, et quelle fut la
cause de son orientation divergente à l'est et à l'ouest ? Telle est la
question.

LA SOLIDARITÉ COLLECTIVE DANS LES SOCIÉTÉS ARCHAÏQUES

Parmi les principes fondamentaux qui ont présidé au


développement des institutions économiques originelles, le besoin de
maintenir la solidarité collective occupe la première place. Il existe un
net contraste entre les rapports humains intérieurs et les relations avec
l'étranger : ici domine la solidarité, là l'antagonisme. « Eux » sont
l'objet de l'hostilité, du pillage et de l'asservissement, « nous » nous
appartenons mutuellement, et notre vie collective est réglée par les
principes de la réciprocité, de la redistribution et de l'échange
d'équivalents.
Ces principes respectifs de comportement fondés sur l'opposition
entre « eux » et « nous » se rencontrent et se mêlent de nombreuses
façons, mais, loin d'effacer les différences, cela tend plutôt à les
renforcer. Le mariage et le commerce – deux substituts semi-pacifiques
au raid et à la guerre – font pénétrer des usages étrangers dans la
culture des « nous » et, en définitive, l'acculturation peut
éventuellement résulter de tels contacts directs et continus. Mais l'unité
interne doit être d'autant plus résolument maintenue, pour ce qui
concerne l'économie de la tribu. À cette fin, on emploie des méthodes
intégratrices qui évitent le conflit et l'antagonisme, et renforcent l'art de
la solidarité. La réciprocité effectue un déplacement d'accent – de
l'élément utilitaire de l'avantage égoïste vers la chaleur de l'expérience
et du plaisir issus des contacts de voisinage mutuellement
honorifiques – envers ceux avec qui nous entretenons des rapports
particuliers, et avec qui nous avons une proximité de statut objectif
ainsi qu'une intimité personnelle. La redistribution renforce les liens
collectifs internes, par tous les moyens psychologiques dont l'homme
dispose. L'auto-identification au pouvoir et à l'autorité, l'affection et
l'admiration mêlées à la peur et à la réticence vis-à-vis du pouvoir
central, le plaisir tiré de l'étalage de la richesse collective, la
satisfaction découlant de droits égaux en termes de statut et de rang, la
participation à diverses célébrations liées à l'absorption massive de
nourriture festive – tout cela stimule les émotions sociales et unit
davantage la communauté.
Ces divers facteurs sont défavorables à une atmosphère où
prospèrent les transactions économiques. La solidarité tribale et
l'encastrement de l'économie s'appuient sur des rapports du type
don/contre-don, ainsi que sur la pratique qui consiste à laisser les
aliments périssables s'accumuler en un centre, et sur la pratique inverse
de permettre au produit stocké d'être de nouveau réparti parmi les
membres. La solidarité au sein de l'économie est ainsi préservée grâce
à des institutions qui garantissent un traitement non conflictuel de la
nourriture. Un quasi-tabou en résulte logiquement, semblable à ceux
qui portent sur la violation des lois sexuelles ou sur l'opposition à
l'autorité du chef et du prêtre, incarnations des fonctions protectrices et
redistributrices de la société. Ce tabou interdit des transactions
profitables concernant la nourriture. L'existence même de la
communauté dépendant de l'action constante de forces extrêmes en
faveur de la solidarité, renforcées par des sanctions rituelles, magiques
et religieuses, aucun comportement arbitraire ne peut être toléré qui
soit contraire à cette injonction suprême orientée vers la survie. Même
si une forte pression de l'intérêt individuel économique apparaissait, ce
qui est improbable, il en irait ainsi. Quand la récompense du statut et
de la reconnaissance leur est attachée, la fierté, l'honneur et la vanité
sont au moins aussi efficaces que le sont les motivations économiques
lucratives pour orienter l'égoïsme humain.
En conséquence, il devient d'autant plus important d'expliquer
pourquoi, dans certaines sociétés archaïques, les transactions
économiques font leur apparition. La mentalité économiste a une
réponse toute prête à cette question : dès que l'affaiblissement des
superstitions liées à la magie s'est révélé suffisant pour qu'émerge la
pensée éclairée, l'emprise des tabous tribaux a diminué, et les instincts
possessifs naturels de l'homme se sont affirmés. Libéré des entraves
des peurs irrationnelles, l'individu s'est engagé dans la voie de son
intérêt individuel naturel, et a entrepris de pratiquer le troc en vue du
gain. Les daims et les castors de Ricardo viennent dès lors conclure le
récit60. Mais les philosophes du lien monétaire n'ont pas posé la
question évidente : qu'est-ce qui, dans ce cas, a empêché cette
communauté émotionnellement atomisée de se dissoudre en ses
particules élémentaires ?
La réponse à la question de savoir comment les transactions
économiques sont apparues doit être soumise à l'idée que ni la
solidarité tribale, ni son mécanisme de redistribution n'ont disparu dans
la société archaïque. Bien au contraire, c'est exactement des mêmes
sources que les nouvelles civilisations ont tiré leur remarquable
capacité de survie. Pour en donner une preuve indiscutable, il suffit de
citer les sanctions religieuses, si essentielles pour le gouvernement
territorial, aussi bien dans l'Assyrie des origines que dans la Babylone
d'Hammourabi, sanctions couplées dans les deux sociétés avec un
accroissement des activités redistributrices en comparaison de celles de
la période tribale.
La véritable explication se trouve dans une direction
diamétralement opposée à celle que propose le rationalisme
économique du XIXe siècle : l'échange, le plus risqué des liens entre les
hommes, s'est répandu dans l'économie lorsqu'il a pu être mis au
service de la consolidation de la communauté. En effet, c'est quand on
en a fait des transactions sans profit que les transactions économiques
sont devenues possibles. Il a d'abord fallu éliminer le danger pour la
solidarité qu'impliquait le gain égoïste obtenu aux dépens de la
nourriture d'un frère, en supprimant l'élément indésirable inclus dans
de tels échanges. Cela fut rendu possible par la proclamation
d'équivalences, au nom du représentant de la divinité en personne. Le
comportement d'échange fut légitimé par l'établissement de
l'équivalence de ce qui était destiné à l'échange. L'excellence des États
mésopotamiens, qui avait permis un tel accomplissement, demeura par
la suite un objet d'admiration pour les hommes, par la reconnaissance
de l'État comme source de la justice.
C'est une tout autre solution du conflit entre la solidarité
collective et les dangers antisociaux des transactions économiques que
fournirent le type paysan et son extension, dans les petites villes-États
que furent Athènes ou (en partie) Israël. Les imprécations d'Hésiode
contre l'« âge de fer » et la fureur d'Amos à l'encontre des marchands
de denrées alimentaires révèlent des civilisations qui autorisaient des
transactions profitables de moyens de subsistance. Rapidement, il
fallut que ces transactions soient faites ouvertement, sur les places de
marché. Hérodote a centré son étude monumentale de la guerre entre
l'Europe et l'Asie sur l'affrontement entre deux modes de vie : la liberté
et la mobilité de la place du marché, contre l'obéissance aveugle à un
empire sans marché où règne la justice. Pourtant l'agora athénienne
ignorait la liberté du marché au sens moderne, et la cité-État continuait
à exercer vis-à-vis de ses membres toutes les prérogatives de
l'organisation tribale. On n'en avait pas moins admis le principe de
l'échange profitable entre membres de la communauté, et ainsi écarté
une protection contre la discorde. Une déstabilisation de la polis, où
s'opposaient la cité des riches et la cité des pauvres, fut trop souvent
causée et perpétuée par ce biais. En outre, les frontières du marché de
la localité fixaient des limites étroites à l'expansion de l'État. La polis
grecque de la mère patrie, dont la lumineuse et vivifiante liberté devait
tant à l'usage précoce de petites pièces de monnaie sur un marché
alimentaire populaire, ne parvint jamais à surmonter la limitation
territoriale inhérente à l'agora, ni la lutte de classes incontrôlable qui
apparut comme son complément61.
Cette esquisse trop rudimentaire des manières dont les
transactions économiques ont pénétré le tissu des sociétés primitives
indique malgré tout certaines des voies très différentes qu'a suivies leur
développement politique et économique. Partout, les institutions
économiques archaïques se sont développées à partir des économies
encastrées de l'époque tribale, et cette évolution ne fut jamais étrangère
aux exigences transcendantes de la solidarité sociale.

58 Cette notion apparaît chez Aristote (NdT).


59 L'indenture était un contrat où l'employé travaillait non contre un salaire,
mais contre une prise en charge des besoins de base par l'employeur. Présent dans
les colonies britanniques, il était proche du servage ; dans les colonies françaises,
une institution apparentée était l'engagisme (NdT).
60 David Ricardo, The Principles of Political Economy and Taxation, Londres,
J. M. Dent & Sons Ltd., 1911, p. 6 [L'apologue de l'échange des daims et des
castors figure originellement dans La Richesse des nations (1776) d'Adam Smith
(NdT)].
61 Cf. Karl Polanyi, « On the Comparative Treatment of Economic Institutions
in Antiquity with Illustrations from Athens, Mycenae, and Alalakh », in C. H.
Kraeling, R. M. Adams (dir.), City Invincible : A Symposium on Urbanization and
Cultural Development in the Ancient Near East, Chicago, Chicago University
Press, 1960, p. 333-340.
6

Les équivalences dans les sociétés


archaïques

Parmi les différentes manières de répartir la nourriture, il est assez


singulier que nous connaissions relativement bien le fonctionnement
de la redistribution à partir d'un centre, ou bien l'action de réciprocité
entre les membres de la communauté, tandis que les débuts des
procédés d'échange, qui font notre vie quotidienne, nous sont encore
mal connus. Cela vient avant tout, de façon plutôt paradoxale, de notre
préjugé concernant l'échange et le marché, puisque l'échange paraissait
« naturel » et ne requérait donc nulle explication, de même que
l'institution du marché, supposée universelle, semblait rendre compte
de l'omniprésence de l'échange. Depuis 177662, notre prétendu
penchant à trafiquer, troquer et échanger a été considéré comme
pleinement explicatif du comportement d'échange. Il fallut que s'écoule
plus d'un siècle pour que Karl Bücher fasse observer que, loin d'avoir
un tempérament orienté vers le troc, l'homme primitif y était fortement
opposé. Nous pourrions en outre ajouter que ce n'est pas la coutume du
marché qui a en définitive permis de surmonter le rejet inné de
l'échange de denrées alimentaires par cet homme primitif, comme le
croyaient nos ancêtres, mais plutôt l'effet de cet ensemble bien
différent d'institutions que nous avons désignées ici comme des
équivalences.
Les équivalences ne sont que des moyens grâce auxquels on
établit des rapports quantitatifs entre des biens de types différents,
comme une mesure de blé et un pot de vin (un pour un), ou du bétail
de grande et de petite taille (un pour dix). L'habitude de qualifier ces
rapports de « prix » est trompeuse puisque, comme il a été indiqué
auparavant, elle tend à restreindre le concept d'équivalence à l'échange
de marché. En réalité, la portée des équivalences n'était pas du tout
limitée aux situations d'échange de marché. Au sein de la société
primitive, un ensemble d'institutions, qui guidaient les mouvements
des denrées alimentaires et des objets du même genre, dépendaient de
ces simples instruments : les équivalences.
Si l'on veut donner une définition opérationnelle de l'équivalence,
il convient de partir du fait que ce terme indique le nombre d'unités
d'un type d'objet qui, lorsqu'il remplace un certain nombre d'unités d'un
autre type d'objet, n'affecte pas le résultat au regard d'une opération
déterminée : accomplir un acte de réciprocité, opérer une redistribution
ou effectuer un échange, par exemple. Lorsqu'on rend un don, c'est
généralement en termes conventionnels qu'est déterminé le contre-don
adéquat : les légumes d'un village de l'intérieur contre le poisson d'un
village du littoral, les biens de l'épouse donnés par le mari contre les
biens de la dot apportée par l'épouse, le modeste présent de l'homme
du commun contre le présent de plus grande valeur du chef du clan,
ou, au contraire, les prestations féodales du sujet contre la
reconnaissance minime du prince.

LES ÉQUIVALENCES DE SUBSTITUTION

Dans le processus de redistribution, les équivalences jouent un


rôle non moins essentiel. Il est souvent inévitable d'opérer une
substitution entre un type de bien et un autre, que les biens soient
collectés ou redistribués à partir du centre, ou que les objets soient
classés comme impôts ou comme charges féodales, voire comme dons
volontaires.
Nous allons maintenant recenser un ensemble de cas
d'équivalences de substitution tirés du monde antique. Dans le cadre
d'une économie « naturelle »63, le principe pertinent que nous
observerons sera partout identique. Qu'il s'agisse du paiement des
impôts, de l'exigence du règlement des redevances, ou de la livraison
d'un hommage particulier de sujétion au temple (Lév. 27), on équilibre
les éléments du financement principal sur une grande échelle, on règle
les dettes, ou un système d'échange de biens est organisé entre le
gouvernement central et les citoyens. Dans tous ces cas, il faut
comptabiliser des biens de types différents, remplacer l'un par l'autre
ou, comme le dit la formule, « additionner des pommes et des poires ».
Seules des proportions établies permettent d'effectuer de telles
opérations.
Les systèmes d'imposition des empires antiques fondés sur
l'irrigation, au Proche-Orient, par exemple, prévoient le paiement d'un
montant fixe par unité de terre, que le paiement soit effectué en orge,
en huile, en vin ou en laine ; parallèlement, le droit aux rations, qu'il
concerne des travailleurs ou des soldats, doit permettre un choix parmi
les différents types de biens de subsistance, tels que l'avoine, l'huile, le
vin et la laine. Du côté des impôts, toute exigence stricte d'un paiement
effectué avec un produit particulier serait impraticable en l'absence de
marchés et de monnaie ; du côté des rations, l'absence complète de
choix serait également impraticable. L'administration centrale elle-
même est en grande part indifférente à ces choix, puisqu'ils se
compenseront entre les diverses régions du pays. À la base de la
finance d'État, nous trouvons donc un système d'équivalences, qui
permet de régler les complications de l'imposition d'une dîme et de
fixer des rations au moyen d'un système de points.
C'est ainsi qu'à Babylone on pratiquait un échange administratif
de biens entre les paysans et le palais. Il ressort d'un document portant
sur l'annulation des dettes sous Hammourabi que les paysans étaient
libres d'enregistrer le produit en surplus qu'ils souhaitaient échanger
contre des biens palatiaux. On peut supposer que ces derniers étaient
soit des importations de l'étranger, soit des produits manufacturés au
palais. Une grande incertitude était inévitablement liée à la transaction,
avant qu'elle puisse avoir lieu. Il fallait que la valeur totale des produits
offerts par le paysan soit égale, en définitive, à celle des biens
souhaités en échange. Le palais pouvait ne pas avoir en sa possession
suffisamment de ces biens souhaités en échange (il fallait toujours
supposer que leur type et leur qualité aient été approuvés). C'est au
responsable médiateur que revenait la tâche compliquée d'ajuster les
biens palatiaux à ceux désirés par le paysan (les différents responsables
mettant probablement en commun leurs informations, avant de décider
dans quelle proportion le souhait du paysan pourrait être satisfait). En
définitive, quand il y avait de tels échanges entre l'État et les paysans,
la substitution des articles sur les listes des deux partenaires était
réglée par des équivalences. Des deux côtés, il fallait additionner des
« pommes et des poires » avant d'égaliser les totaux.
Le commerce en nature était également très dépendant
d'équivalences de substitution, afin de calculer la rémunération des
commerçants, de même que pour les méthodes de paiement par
compensation entre ces derniers. Les profits réalisés sur les ventes
étaient calculés sur les totaux des équivalents, sans considérer les
denrées particulières qui étaient impliquées. Sans équivalences de ce
genre, il n'aurait pas été possible d'enregistrer les obligations vis-à-vis
des autorités comptables – qu'il s'agisse de la guilde des marchands ou
du trésor du palais, ou peut-être (dans certains cas, comme celui de la
vente des esclaves) des représentants du palais –, permettant ainsi au
créditeur de faire respecter ses droits grâce à un processus de
compensation par prélèvement sur le compte du débiteur. On pratiquait
régulièrement le paiement par compensation dans le commerce
métropolitain et en Cappadoce. Cela peut expliquer le fait qu'un grand
nombre de règlements d'arbitrage, qui précisaient les sommes que
l'accusé était obligé de payer au plaignant vainqueur, étaient
autoexécutoires. Quoiqu'il n'y ait eu aucune autorité administrative
visible, on ne trouve pas un seul cas explicite recensé où le plaignant
aurait protesté pour ne pas avoir reçu la somme qui lui avait été
attribuée64.
Sans se référer à de telles équivalences substitutives, il est
impossible de comprendre les méthodes du commerce sans risque, pas
plus que les pratiques de paiement par compensation qui existaient
dans des économies sans marché de ce type.

LES RATIONS

L'importance du rationnement pour les économies fonctionnant


sous forme « naturelle » est largement confirmée par les tablettes de
Sumer et de Babylone, qui établissent les quantités d'orge payables à
des personnes d'âges différents, et celles destinées à la nourriture des
animaux domestiques. Le fonctionnement du rationnement montre la
combinaison de la qualité et de la quantité des portions, que reflète
l'expression « biens nécessaires ». Cela peut tout autant signifier le
genre de produits alimentaires nécessaires à la survie que leur quantité
effectivement indispensable pour préserver la vie. C'est dans ce sens
qu'Aristote se réfère à l'échange obligatoire de biens nécessaires encore
pratiqué par certains peuples « barbares » de son époque65.
La même signification est attachée à l'expression qui désigne la
ration de pain dans le Notre Père, « Donne-nous notre pain quotidien ».
Les références à l'Ancien Testament dans Luc 11,3 et Matthieu 6,11
indiquent une quantité précise de pain, c'est-à-dire une miche normale
(ton arton), ni plus ni moins. On lit dans les Proverbes 30,7-9 : « 7. Je
te demande deux choses : Ne me les refuse pas, avant que je meure ! ;
8. Éloigne de moi la fausseté et la parole mensongère ; Ne me donne ni
pauvreté, ni richesse, Accorde-moi le pain qui m'est nécessaire66 ; 9.
De peur que, dans l'abondance, je ne te renie / Et ne dise : Qui est
l'Éternel ? Ou que, dans la pauvreté, je ne dérobe, / Et ne m'attaque au
nom de mon Dieu. » Le sens archaïque indiqué pour convenient
(Oxford English Dictionary) est « convenable, bienséant, approprié ».
La traduction de Luther donne « mein bescheiden Theil Speise » (ma
part de nourriture suffisante).
Encore une fois, bescheiden signifie ici portion. La traduction
Schlachter est « mein zugemessen Brot » (ma portion de pain) ; en
pratique, cela signifie une portion qui a été pesée (cf. Lév. 26, 26 ci-
dessous). Le Zugemessen de Schlachter est le terme employé par
Schwenzner pour Nig. Ba : « Ba : ration, portion67 ». Le « document
Zakodite », contemporain des manuscrits de la mer Morte évoque, des
« rations68 ». Chronologiquement, il se situe entre le Lévitique et le
Nouveau Testament. Une prière du Talmud bien plus tardive parle de
« la nourriture nécessaire ».
L'Ancien Testament, dans la malédiction de Jéhovah (Lév. 26, 26)
désigne les rations en période de famine comme pesées, mais « non
satisfaisantes » en quantité : « Lorsque je vous briserai le bâton du
pain, dix femmes cuiront votre pain dans un seul four et rapporteront
votre pain au poids ; vous mangerez, et vous ne serez point
rassasiés69. » Elias Bickerman a aussi montré que l'esclave hébreu
dans l'Égypte ptolémaïque avait droit à une ration70. Il faut sans doute
pousser la recherche plus avant, mais le concept de ration semble bien
avoir eu un sens opérationnel.
Dans la société archaïque, c'est cette signification de la ration, le
montant limité en quantité et en qualité, qui semble revenir à l'homme
en tant que droit économique élémentaire.
Tant que les paiements des obligations, les droits ou les rations
étaient offerts dans les termes des substituts précisés dans
l'équivalence, la justice était assurée au sein de la communauté. Il y
avait un autre aspect, non moins important, de la redistribution : les
équivalences rendaient possible le financement et la planification, en
même temps que les inspections et les contrôles nécessaires à leur
efficacité. L'équivalence servait ici moins d'étalon de valeur (pour
utiliser le terme moderne) que de moyen de « comptabilité ».

LES ÉQUIVALENCES D'ÉCHANGE

Lorsque l'échange devient fréquent, il est clair que les


équivalences peuvent jouer le rôle des prix, s'il y a échange indirect au
moyen de la monnaie. Mais la gamme des équivalences n'est alors
nullement limitée aux denrées alimentaires, aux métaux précieux ou
aux matières premières. Toute opération dans la sphère de l'économie
substantielle, impliquant ce que nous appellerions une transaction, se
tenait sous la loi de l'équivalence. On ne pouvait échanger que des
équivalents, que la notion renvoie à la terre ou au travail, aux biens ou
à la monnaie, ou à toute combinaison de ces derniers ; que cela
implique la propriété ou seulement l'usage, voire des articles potentiels
tels que des surplus à venir.
Pour être plus précis (et en ajoutant une traduction moderne entre
parenthèses), les équivalences recensées concernent des biens (prix),
des services (salaires), l'usage dans le temps de la monnaie et d'autres
objets fongibles (intérêt), l'usage d'un bateau et de son batelier (loyer),
celui d'une terre ou d'une maison (rente), et d'autres cas encore. Dans
le monde mésopotamien, les équivalences recouvraient ainsi presque
toutes les opérations, telles que la vente et la location de la terre, des
maisons, des hommes, du bétail, ainsi que des bateaux, sans exclure les
transactions portant sur des biens fongibles tels que l'argent-métal,
l'orge, l'huile, le vin, les briques, le cuivre et le plomb. Nulle
distinction n'était faite entre les diverses sources de revenu, qu'il
s'agisse de salaires, de rente ou de profit, en opposition frappante avec
les notions modernes. L'unique condition de validité des transactions
ou des dispositions était qu'elles n'impliquent aucune exploitation d'un
côté ou de l'autre, qu'elles soient justes, en préservant l'équivalence.
Les équivalences d'échange revêtent une importance particulière
pour le paysan tenancier indépendant : elles lui permettent de garder la
tête hors de l'eau en cas d'urgence, que le voisin soit tenu de lui prêter
les « biens nécessaires » dont il a besoin ou de les échanger contre leur
équivalent (Deut. 15, 7-8).
L'explication que donne Aristote dans sa Politique à propos du
« commerce naturel », par exemple, repose sur la thèse que le
commerce, tout comme d'autres formes d'échange, dérive des
exigences de l'autarcie. L'autarcie parfaite est compromise lorsque la
grande famille voit le nombre de ses membres augmenter, et que ces
derniers sont contraints de se séparer pour s'établir à des endroits
différents. Les familles où jusque-là « tout était commun » sont
désormais contraintes à un partage mutuel de leurs surplus. L'échange
consécutif – une conséquence purement opérationnelle du partage –
rétablit alors l'autarcie. Le commerce naturel est un échange sans gain
de ce type. Pour appuyer sa thèse, Aristote note que « cela se fait
encore chez beaucoup de peuples barbares, au moyen du troc » :

Des objets utiles s'échangent contre d'autres objets utiles, mais rien de plus : par
exemple, on donne ou l'on reçoit du vin en échange du blé, et ainsi pour chacun des
autres produits similaires. Ce genre d'échange n'est pas contraire à la nature et n'est pas
non plus une forme de l'art d'acquisition71 [...].

Lorsque la récolte échoue ou qu'une autre situation d'urgence se


présente, un chef de maisonnée peut ainsi compter sur son voisin pour
l'approvisionner avec un minimum de biens nécessaires, mais pas
davantage. La transaction dépend des conditions suivantes : 1. elle
porte sur toutes les denrées de base, 2. pour la quantité nécessaire dans
les circonstances données, mais certainement pas davantage, 3. contre
une quantité équivalente d'autres denrées, et 4. à l'exclusion du crédit.
Pour le chef de maisonnée qui se trouve posséder les biens demandés,
l'échange est obligatoire dans ces limites. Cependant, si le chef de
maisonnée dans le besoin ne possède pas de denrées suffisantes à
donner en retour comme équivalent, lui-même ou sa famille devra
« libérer » sa dette « par le travail » (Néh. 5, 5).
Les lois de l'Ancien Testament sont plus précises encore. Elles
décrètent un traitement préférentiel au profit des membres de la tribu
qui se trouve dans le besoin. Encore une fois, la règle est 1. assistance
en nature, 2. dans la mesure du besoin et pas davantage, 3. les
montants étant crédités (« prêtés »), 4. un traitement prévenant et
humain du débiteur, et 5. une interdiction stricte de tout avantage
découlant du prêt. Il n'y a pas ici d'échange obligatoire, mais une
injonction à un prêt de court terme de montant minimal. Normalement,
une garantie est nécessaire. Si le débiteur fait défaut, il semble que la
garantie soit confisquée ; sinon, le débiteur (ou ses enfants) est
contraint de se « libérer » de la dette « par le travail ».
L'Ancien Testament évoque rarement des équivalents. Il faut
cependant supposer qu'ils étaient présents, puisque sans cela un doute
aurait pu surgir sur le montant dû, or nulle mention n'en est faite ; sans
cela aussi la stricte prohibition de toute forme d'intérêt ou de profit
aurait été inadaptée.
La référence d'Aristote à certains « barbares » contemporains se
distingue, comme on le voit, de l'obligation de l'Ancien Testament par
l'insistance explicite mise sur une transaction in rem (exclusion du
crédit). Une similitude frappante apparaît toutefois entre les Israélites
et ces « barbares », dans la mesure où les denrées « nécessaires »,
échangées ou prêtées, sont associées à des « biens nécessaires » tant du
point de vue de la qualité que de la quantité. En termes modernes, cela
revient plus ou moins à parler de rations. Selon Bickerman, auquel on
s'est référé plus haut, le terme peras utilisé par les Hébreux dans les
documents de Tebtunis (46 ap. J.-C.) signifie ration ou portion de
nourriture (par exemple, « homologia trophimou doulikou », qu'il faut
comprendre comme un accord concernant les rations des esclaves).
Westermann, dans la version posthume de son article « Esclavage »
inclus dans le livre de Pauly-Wissowa72, en conclut que l'esclave avait
droit en Égypte ptolémaïque, et peut-être aussi à Rome, à une ration
(« autant de biens nécessaires qu'il fallait pour maintenir la vie »). Les
« biens nécessaires » impliquaient ainsi souvent une quantité limitée. Il
est concevable que les rations, conjuguées avec des équivalences, aient
fourni un instrument quantitatif souple à l'économie substantielle
archaïque en général.
La Mishnah est pleine de l'aversion de l'Ancien Testament pour le
profit ou le bénéfice qui résulte de toute transaction entre les membres
de la tribu. Ses prescriptions montrent une obsession du danger moral
de l'obtention d'un profit, ne serait-ce que de manière involontaire ou
inconsciente. Les équivalents sont ici utilisés délibérément comme
protection contre ce danger.

LA SOCIOLOGIE DES ÉQUIVALENCES

Venons-en à la façon dont les équivalences étaient établies et


exprimées. Dans la société primitive, l'équivalence – par exemple, la
Uta des Tikopia – est avant tout une affaire de coutume et de
tradition73. Tels coquillages peuvent être échangés contre des porcs ;
l'équivalence est assurée du moment que le chapelet de coquillages
s'étend du museau jusqu'au bout de la queue du porc. Dans les lois
d'Eshnunna, des mesures unitaires d'huile et de vin sont considérées
comme équivalant à d'autres mesures unitaires. Dans le code
d'Hammourabi, le « coût » équivalent de l'emploi d'un batelier est
précisé. À Kuka, capitale du Soudan central, on proclamait chaque
mercredi, sur la place du marché, les équivalences entre des chapelets
de cauris et les dollars de Marie-Thérèse.
Cependant, la question des origines est encore plus vaste que cela.
Elle comprend les types de transactions qui ont le caractère de
l'équivalence, et la façon dont l'équivalence est institutionnalisée. Dans
la société nuzi du XVe siècle av. J.-C., l'une des principales
transactions, appelée ditennutu, peut être décrite comme le libre
échange réciproque de l'usage de la terre, de personnes, de bétail, de
monnaie, de véhicules ou d'autres biens encore, sous la condition que
l'usage des deux parties puisse être considéré comme égal. Il n'y a pas
de transfert de propriété, seulement de l'usage. Aucune des deux
parties n'est supposée faire un profit. L'échange concernant
uniquement l'usage, il est en principe limité dans le temps. Il est
évident que les usages que recouvrait le ditennutu seraient qualifiés,
dans notre terminologie moderne, d'usufruit, de louage, de location, de
service de travail, d'intérêt ou de profit. Mais ces distinctions, ici, sont
ignorées. La condition essentielle de validité est l'absence de gain fait
au détriment de l'autre. Il est vrai qu'il serait plus exact de dire que
l'échange implique un profit ou un gain égal pour les deux parties, et
qu'il exclut le gain dans l'ensemble, mais le principe est essentiel. Le
ditennutu, qui précède la Mishnah d'un millénaire, contient
l'explication la plus claire qui soit de la signification du raisonnement
contenu dans ce livre de droit, concernant la prohibition faite à un juif
de prendre un intérêt à un autre juif.
Ce qui nous importe ici, c'est la référence du ditennutu au gain ou
au profit. Le fait même que soit compris dans le ditennutu l'emploi de
force de travail, l'usage d'un batelier et de son bateau, celui de la terre,
d'une maison, de bétail, ou encore de la monnaie, prouve qu'assurer un
revenu était l'un des « usages » des biens donnés ou reçus par le
ditennutu. Ce dernier « égalise » ainsi non seulement le gain subjectif
des deux parties impliqué dans tout échange volontaire, mais aussi le
gain « objectif », tel qu'évalué par les méthodes comptables ; le gain
des deux parties est légitime, puisqu'il est juste ; et il est juste parce
qu'il forme une équivalence.
Les implications de cette pensée archaïque sont d'une importance
décisive pour comprendre le développement initial de l'institution du
« juste prix » – le précurseur du prix.
Les équivalences entre unités de différents biens étaient censées
exprimer les proportions qui résultaient des conditions existantes dans
cette société, et permettaient en même temps la préservation de ces
conditions. La « justice » exprimée dans l'équivalence constitue une
expression de la « justesse » de la société qu'elle reflète. Comment
aurait-il pu en aller autrement, puisque les statuts et les normes de vie
prévalant dans la société étaient nécessairement reflétés dans les
équivalences ? Par conséquent, ce que nous avons coutume d'appeler
gain, profit, salaire, rente ou autre revenu, doit être compris dans
l'équivalence, si ces revenus sont nécessaires pour préserver les
rapports et les valeurs sociaux existants. Telle était la logique du
« juste prix », comme le concevaient les scolastiques. Loin de
constituer l'expression d'une pieuse espérance ou d'une pensée inspirée
sans rapport avec les « réalités économiques », comme l'économie
classique orthodoxe inclinait à le croire, le juste prix était une
équivalence, dont le montant effectif était fixé soit par l'autorité
municipale, soit par l'action sur le marché des membres des guildes,
mais dans les deux cas en fonction des facteurs appropriés à la
situation sociale concrète. Le membre d'une guilde qui refusait de
vendre au-dessous d'un prix mettant en péril la norme de ses collègues,
et qui refusait tout autant d'accepter un prix lui assurant un revenu
supérieur à celui approuvé par ces derniers, participait de façon tout
aussi conséquente à créer le « juste prix » que l'autorité municipale à
laquelle on pouvait faire appel pour fixer directement le prix respectant
ces principes mêmes.
ÉQUIVALENCES ET MARCHÉS

Avec la notion d'« équivalences », nous avons présenté


rapidement une caractéristique essentielle de certaines économies
anciennes. Nous allons maintenant considérer l'influence que l'on peut
leur attribuer sur le développement des structures de l'échange,
essentiellement les marchés et la monnaie d'échange.
Lorsque les transactions peuvent s'appuyer sur des équivalents, le
recours à la monnaie pour les échanges – c'est uniquement cet usage
que nous discutons ici – n'est guère nécessaire. D'un autre côté, le
mécanisme des équivalents rend l'emploi de la monnaie comme étalon
incomparablement plus efficace. Avec leur aide, en effet, les offres
mutuelles peuvent être additionnées et ainsi égalisées ; la différence
restante peut alors être payée en monnaie liquide [cash].
Un usage prédominant d'équivalents a un résultat ambigu sur le
développement des marchés. Si les équivalents peuvent paraître
favoriser des marchés à prix fixés, les formes administrées de
commerce pourraient être encore facilitées et évincer complètement les
marchés. La fonction du marché moderne faiseur de prix, avec ses prix
qui fluctuent en répondant directement aux mouvements de l'offre et de
la demande, ne pourrait évidemment pas apparaître, puisque cette
fonction réside avant tout dans la formation des prix. Tout ce qu'on
peut dire de façon certaine, c'est que le fonctionnement du commerce
et de la monnaie dans des sociétés complexes dépourvues de marchés
serait difficile à comprendre en l'absence d'équivalences établies. Dans
certains cas, il est possible que la désintégration des équivalences, là
où l'on sait qu'elles avaient existé, ait produit une évolution vers des
marchés faiseurs de prix. Mais il faut insister sur le fait que, en
l'absence de données factuelles pertinentes, de telles considérations
restent nécessairement très hypothétiques.

62 Date de la publication de La Richesse des nations d'Adam Smith (NdT).


63 La notion d'économie naturelle (an economy in kind) s'oppose à celle d'une
économie monétaire (NdT).
64 Polanyi, « Le commerce sans marché au temps d'Hammourabi », in Karl
Polanyi et al. (dir.), Les Systèmes économiques dans l'histoire et dans la théorie,
op. cit.
65 Aristote, Politics, livre I, chap. 9 [Aristote, Les Politiques, trad. P. Pellegrin,
Paris, Garnier-Flammarion, 1999].
66 Dans la traduction anglaise utilisée par Polanyi : « feed me with food
convenient for me » (NdT).
67 Walter Schwenzner, Das geschäftliche Leben in Alten Babylonien, Leipzig, J.
C. Hinrichs, 1916.
68 The Dead Sea Scriptures, trad. Th. H. Gaster (dir.), Garden City, Doubleday,
1956, p. 83.
69 Dans la version anglaise utilisée par Polanyi, le dernier passage est « and ye
shall eat and not be satisfied » (NdT).
70 Elias Bickerman, Die Makkabäer, Berlin, Schocken Verlag, 1935.
71 Aristote, Politics, livre I, chap. 9 [Aristote, Les Politiques, op. cit., p. 28].
72 Encyclopédie allemande traitant de l'Antiquité classique (NdT).
73 Cf. Richard Thurnwald, Economics in Primitive Communities, New York,
Oxford University Press, 1932, p. 252 ss. [Richard Thurnwald, L'Économie
primitive, Paris, Payot, 1937] ; Marcel Mauss, The Gift, trad. I. Cunnison, New
York, W. W. Norton, 1967, p. 8 ss. [Marcel Mauss, Essai sur le don, Paris, PUF,
2007].
7

Le rôle économique de la justice,


du droit et de la liberté

Dans la société primitive, les transactions portant sur les aliments


sont proscrites, étant considérées comme antisociales car elles affectent
la solidarité de la communauté. Parmi les principes de la société
tribale, si d'autres tabous sont explicites (comme ceux portant sur le
sexe), l'interdiction de l'utilisation de la nourriture en vue de réaliser un
gain demeure implicite.
L'interdiction des transactions portant sur la nourriture, ou sur
d'autres articles, commence à être levée dans la société archaïque,
ouvrant la voie à l'un des progrès les plus remarquables dans l'histoire
de la vie matérielle de l'homme. L'échange des biens et services –
achat-vente, donner ou prendre en location, ou prêt-emprunt – permet
une flexibilité des éléments de l'économie qui conduit à une
amélioration rapide de leur efficacité, tant en matière de production
que de consommation. La dissolution de la société tribale conduit à cet
important changement de deux manières : par l'acceptation limitée et
strictement contrôlée de certains types de transactions, ou bien par
l'élimination du principe du gain dans de telles transactions. La
première est caractéristique de certaines petites sociétés paysannes,
comme celles de la Grèce d'Hésiode ou des régions d'Israël du temps
d'Amos ; la seconde est la méthode employée par les empires irrigués
de Babylone et d'Assyrie. Alors que la société paysanne se trouve ainsi
engagée sur le chemin qui mène à la formation de marchés, les empires
fondés sur l'irrigation empruntent une voie différente, dont les
conséquences ne sont pas moindres pour l'avenir de l'humanité. C'est
en effet à la suite de cette transformation que la justice, le droit et la
liberté individuelle, en tant que créations de l'État, ont pour la première
fois acquis un rôle essentiel dans l'histoire de l'économie humaine.
Dans les empires archaïques, le rôle économique que joue la
justice consiste à supprimer l'interdiction tribale portant sur les
transactions, en éliminant l'opprobre attaché au gain, avec ses
conséquences perturbatrices. Une force économique se trouve ainsi
libérée, qui démultiplie la productivité du travail propre à une
agriculture reposant sur le contrôle des crues. Une des fonctions
principales du roi archaïque consiste à promulguer les équivalences.
Cette proclamation confère une sanction semi-religieuse aux
transactions qui respectent le « taux » ou la « proportion » approuvés
par le représentant de la divinité. Le juste prix est resté le seul taux
auquel les transactions étaient considérées comme légitimes, depuis les
premières colonies commerciales assyriennes, les lois d'Eshnunna et le
code d'Hammourabi, jusqu'à la Mishnah et au Talmud babylonien
quelque deux mille cinq cents ans plus tard, et même jusqu'à l'époque
de Thomas d'Aquin.
Mais l'empire fondé sur l'irrigation a fait bien davantage. Tout en
autorisant les transactions non accompagnées de gain et en ouvrant la
voie au progrès interne, particulièrement dans l'agriculture, il a évité
l'évolution vers les marchés et inauguré une procédure non
transactionnelle pour les relations économiques, celle que nous avons
appelée dispositionnelle. Elle a été rendue possible par l'établissement
de règles juridiques, en conformité avec lesquelles les activités
commerciales doivent se dérouler. En réalité, la plus grande part du
commerce suivait une voie dispositionnelle, tandis qu'une part bien
plus restreinte continuait à suivre une voie transactionnelle. De
nombreux mécanismes garantissaient qu'aucun mélange des deux ne se
produirait.
La dominance des formes d'intégration redistributives était la
cause aussi bien des équivalences, qui rendaient possibles les
transactions non accompagnées de gain, que des règles du droit, qui
organisaient les dispositions sans risque, en en faisant un système
commercial. Mais, contrairement à ce que supposaient autrefois les
historiens, ces formes d'intégration ne suivaient pas les préceptes d'une
bureaucratie administrative tyrannique. L'absence de marchés, ou du
moins leur rôle très subordonné, n'impliquait pas de pesantes méthodes
administratives sous la tutelle d'une bureaucratie centrale. Tout au
contraire, les transactions sans gain, ainsi que les dispositions
réglementaires, telles que la loi les validait, ouvrirent, comme nous
l'avons vu, un espace de liberté personnelle jusque-là inconnu dans la
vie économique des hommes.
C.

LES INSTITUTIONS
La triade catallactique :
commerce, monnaie et marchés
Introduction

Le problème des institutions du commerce, de la monnaie et du


marché est entièrement obscurci par un brouillard méthodologique. Il
est fréquent que le sociologue, l'anthropologue et l'historien de
l'économie butent sur une difficulté quand ils cherchent à préciser la
signification, et plus encore à juger de la pertinence, des termes
catallactiques proposés par l'économiste. Pour eux, ces derniers sont au
mieux inutilisables. Nous voulons ici avancer trois thèses concernant le
commerce, la monnaie et les marchés, qui seront discutées en détail
dans les trois chapitres qui suivent.

LES ORIGINES DISTINCTES DU COMMERCE, DE LA MONNAIE ET DES MARCHÉS

D'Aristote à Karl Marx, la spécialisation économique, ou la


division croissante du travail, était traditionnellement identifiée au
développement du commerce, de la monnaie et des marchés. Ces
institutions paraissaient ne représenter que des aspects différents du
processus de croissance économique. Le commerce se manifestait
comme le mouvement des biens sur le marché, et la monnaie comme le
moyen d'échange qui facilitait ce mouvement. Mais on ne peut plus
défendre ce point de vue, à la lumière des découvertes récentes.
Comme nous l'avons déjà suggéré en introduction, certaines formes de
commerce et différents usages de la monnaie ont acquis une grande
importance dans la vie économique, indépendamment des marchés, et
antérieurement à leur existence. Même là où des éléments de marché
sont présents, ils n'impliquent pas nécessairement l'existence d'un
mécanisme de prix offre-demande. À l'origine, les prix (équivalences)
sont fixés par les voies de la tradition et de l'autorité ; leur changement,
s'il intervient, résulte de tels moyens institutionnels, et non pas des
méthodes de marché. Pour qui étudie l'Antiquité, le problème est celui
des prix variables, non celui des prix fixes. Tout cela implique de
réviser nos conceptions portant sur l'organisation antique du
commerce, le rôle du personnel commercial, les caractéristiques des
différents types de marché, les méthodes employées pour faire du
commerce à grande échelle selon des termes ou des prix
conventionnels, les fonctions d'intermédiaire dans la société antique,
les origines institutionnelles des différents usages de la monnaie, le
rôle du changement des poids et mesures dans la stabilisation des prix
relatifs, la place qui revient au trésor et aux denrées stockées dans le
fonctionnement du système monétaire dans des conditions archaïques,
et d'autres questions encore.

LA DIFFÉRENCE ENTRE LES ÉVOLUTIONS INTERNE ET EXTERNE

Dans sa recherche, qui fait date, sur l'origine de certaines


institutions économiques, Max Weber a montré que le commerce avec
l'étranger a précédé le commerce interne, que l'emploi de la monnaie
pour l'échange trouve son origine dans la sphère extérieure, et que les
marchés organisés se sont d'abord développés dans le commerce
extérieur. Richard Thurnwald a poursuivi la recherche dans ce sens, en
renforçant cette thèse par des exemples tirés de la vie économique des
communautés primitives. On peut désormais affirmer avec une certaine
assurance l'antériorité du développement du commerce extérieur sur le
développement interne du commerce, de la monnaie et des marchés.
Dans cette direction de recherche, un certain nombre de faits ont été
établis. Mentionnons la nette séparation des marchés externes et
internes à Athènes, dans les villes perses du XVII e siècle ap. J.-C. et
dans les villes dahoméennes des XVIII e et XIX e siècles ; le rôle fréquent
des intermédiaires dans la connexion des marchés externes et internes ;
les méthodes commerciales administratives dans les « ports
de commerce », depuis l'Antiquité jusqu'aux temps modernes ; le
recours à un monopole de l'exportation du blé dans l'Égypte
ptolémaïque, comme moyen d'établir un « marché mondial du blé » en
Méditerranée orientale ; le rôle des monnaies interne et externe dans la
Grèce du IV e siècle, comme on le voit dans quelques cas figurant dans
le livre II de l'Économique du pseudo-Aristote, et qui se sont révélés
moins exceptionnels qu'on ne l'avait cru jusque-là ; la prépondérance
du commerce extérieur sur le commerce domestique dans la Babylone
d'Hammourabi ; l'existence de « ports de commerce » très organisés en
Syrie au second millénaire av. J.-C., alors que Babylone n'avait elle-
même aucun marché ; la coexistence de l'emporium méditerranéen de
Tyr avec son arrière-pays palestinien, dont les villes, en général, étaient
dépourvues de places de marché.

L'INTÉGRATION DES ÉCONOMIESNON FONDÉES SUR LE MARCHÉ

Le troisième ensemble de thèses renvoie à l'intégration du


commerce, de la monnaie et des éléments de marché en l'absence d'un
système de marché. L'hypothèse traditionnelle de l'unité inséparable du
commerce, de la monnaie et des marchés avait exclu une telle
problématique de toute recherche spécifique. Là où l'on observait le
commerce, on supposait la présence de marchés, et là où la monnaie
était manifeste, on supposait l'existence du commerce, et donc des
marchés. Cependant, au cours de la plus grande part de l'histoire
économique, le commerce, les usages de la monnaie et les éléments de
marché doivent être considérés comme étant présents séparément. À
moins que le commerce ne se transforme en commerce de marché et
que la monnaie ne devienne monnaie d'échange, la question posée est
la suivante : comment une telle économie fonctionne-t-elle ?
Comment, par exemple, certains objets monétaires peuvent-ils jouer le
rôle de moyens de paiement, et d'autres objets être employés comme
« étalon », alors qu'on n'effectue aucun échange d'un montant
significatif ? Le rôle du trésor et des denrées stockées au sein des
sociétés archaïques peut fournir une partie de la réponse. Des questions
du même genre se posent à propos du fonctionnement à grande échelle
du commerce et de la monnaie dans des économies dépourvues de
marché ; on ne pouvait pratiquement pas formuler ces questions tant
que l'existence de ces conditions était niée ou ignorée.

Dans cette partie sur le commerce, la monnaie et les marchés, les


éléments que nous apporterons visent en premier lieu à étudier ces
institutions économiques, telles qu'on les trouve dans les économies
qui ne connaissent pas l'échange. Il faut dans ce but relier deux
groupes de phénomènes empiriques : d'abord, les données de
l'historien sur les modes d'intégration non fondés sur le marché que
l'on trouve dans les sociétés de statut – la réciprocité, la redistribution
(et l'administration domestique) ; en second lieu, les différentes
variantes des institutions du commerce, de la monnaie et des marchés,
telles qu'elles existent dans les sociétés de statut.
À ce stade, il est difficile de savoir si les résultats que l'on
obtiendra pourront également contribuer à une théorie des économies
non fondées sur le marché, et favoriser son développement. La
discussion porte ici sur une caractéristique peu reconnue de la
conception économique traditionnelle, à savoir ses objectifs généraux,
et non pas, bien entendu, sur une thèse spécifique dans sa théorie du
système de marché. Ce que l'approche traditionnelle a réalisé avec
succès pour l'économie organisée selon le marché, il reste à tenter de le
faire, d'un point de vue tant analytique qu'historique, pour la palette
entière des sociétés antérieures, où l'on a trouvé que prédominaient des
modes d'intégration autres que celui de l'échange.
8

Les commerçants et le commerce

LES DÉFINITIONS OPÉRATIONNELLE ET INSTITUTIONNELLE

Le commerce peut être défini, d'un point de vue opérationnel,


comme une méthode d'acquisition de biens qui ne sont pas disponibles
sur place74. C'est une activité extérieure au groupe, semblable à celles
que nous associons à des domaines relativement différents, comme la
chasse, les expéditions et les razzias de piraterie. Dans tous ces cas, il
s'agit d'acquérir et de transporter des biens éloignés du groupe. Ce qui
distingue le commerce de telles activités, c'est son caractère bilatéral ;
il en tire son essence pacifique, absente de la course au butin et du
pillage.
D'un point de vue institutionnel, dans des conditions primitives
non modifiées, le commerce ressemble à une chasse, une expédition ou
une razzia – c'est une activité de groupe organisé. Il apparaît
essentiellement dans la rencontre de groupes appartenant à des
communautés différentes. L'échange de biens constitue l'une des
finalités de telles rencontres. Comme nous le savons, elles ne
produisent pas de taux d'échange, au contraire, elles les présupposent.
Il n'y a aucune intervention de commerçants individuels, ou bien de
motivations personnelles de gain, qu'il s'agisse du chef ou du roi
œuvrant pour la communauté après avoir rassemblé les biens
d'« exportation », ou encore du cas où de nombreux individus
rencontrent leurs partenaires sur la plage. Dans les deux cas, des
éléments cérémoniels et rituels sont entrelacés avec les actes effectués,
qui ne sont jamais dépourvus d'une certaine connotation sociale ou
politique.
Dans les sociétés primitives, on peut immédiatement distinguer la
communauté engagée activement dans le commerce de celle qui
constitue un partenaire passif. Si l'on écarte le cas où le commerce est
effectué en terrain neutre, l'une des deux parties est visiteuse, l'autre
hôtesse. La première a transporté les biens et a assumé le poids du
risque et de l'initiative, la seconde n'a fait que répondre à une
opportunité. En général, les parties jouent ce rôle en alternance.
Ultérieurement, dans les conditions archaïques, la distinction peut
devenir tranchée entre commerce actif et commerce passif, et porter
sur l'organisation du commerce dans son ensemble.
S'il semble que nous mettons exagérément l'accent sur
« l'acquisition de biens situés à distance » comme facteur essentiel du
commerce, c'est notamment afin de mieux faire ressortir le rôle
déterminant joué dans l'histoire de cette activité par l'intérêt qu'il y
avait à acquérir ou à importer. Ce rôle met en cause, nous l'avons vu,
l'alternative des méthodes pacifiques ou violentes dans la façon de
satisfaire cet intérêt, alternative susceptible d'avoir un impact sur la
structure d'ensemble de l'État, comme sur ses modes d'intervention
dans l'histoire.
Les diverses phases de l'histoire des civilisations nomades,
comme celles des Mongols ou des Arabes, nous en donnent une
illustration. Il convient de distinguer ici deux cas. D'abord celui de la
conjugaison à échelle restreinte de razzias et d'opérations de
commerce, comme chez certains Grecs et Phéniciens homériques, ou
chez les Bédouins de l'Ancien Testament. Le second cas porte sur la
façon, moins évidente mais plus importante, dont les intérêts des
grands empires étaient servis, tantôt par des moyens militaires, tantôt
par des méthodes d'acquisition de biens situés à distance reposant sur
des transactions ; les exigences changeantes de ces deux possibilités
ont marqué de manière décisive les politiques intérieure et extérieure
desdits empires.
Le facteur permanent était leur intérêt à acquérir ou à importer
des produits de leurs voisins sédentarisés – autrement dit, leur
dépendance à l'égard de certains « biens de première nécessité » ou,
plus encore, à l'égard de certains « biens de luxe » de leurs voisins.
Dans le premier groupe, il y avait des textiles et des articles
domestiques ; dans le second, de l'or, des esclaves, des pierres
précieuses, des vêtements d'apparat en soie et en cuir, des cosmétiques
et des parures. Mais la distinction était assurément moins nette qu'on
ne le croît parfois, car ce que nous avons coutume d'appeler biens de
luxe n'était rien d'autre que les biens de première nécessité des riches
et des puissants, dont l'intérêt à importer déterminait la politique
étrangère.
Les constructeurs d'empires nomades pouvaient acquérir des
biens de différentes manières : 1. par de simples excursions
prédatrices, allant de razzias occasionnelles à la conquête permanente ;
2. par la promotion du commerce passif ; 3. par la combinaison de
guerres prédatrices et du commerce passif ; 4. par le commerce actif.
Le caractère de l'« empire » était cependant différent selon les cas.
De simples expéditions de maraude, quelle que soit leur échelle, ne
requièrent pas plus qu'un pseudo-empire, comme celui dont pouvaient
s'enorgueillir les Huns d'Attila ou les Avars. Mais un empire achevé de
clans nomades, comme celui de Gengis Khan et de ses successeurs, qui
comprenait des routes commerciales à longue distance, avait recours
pour ses importations à un commerce passif sur une échelle
gigantesque. Le pouvoir militaire était ici un simple auxiliaire du
commerce, protégeant les routes caravanières, sécurisant les débouchés
et obligeant les voisins sédentarisés à donner l'accès à leurs biens au
profit de quiconque faisait du commerce au service de l'empire. Un
réseau d'auberges destinées aux marchands étrangers et un service
postal transcontinental sous le contrôle de l'empire avaient pour
fonction d'accroître la richesse du royaume grâce à un volume
d'importations toujours croissant. Il en résulta un commerce d'une
ampleur considérable, effectué par une multitude de commerçants et de
marchands de toutes nationalités, le long des routes commerciales
interminables de l'empire ; aucun Mongol ne prenait part activement et
personnellement au commerce. Lors de la chute de la dynastie Yuan en
Chine, les chefs de clans mongols furent contraints de se replier sur
leurs territoires d'origine, et le commerce passif florissant de l'empire
gengiskhanide s'arrêta pour toujours. Cette histoire nous donne un
exemple significatif des deux possibilités que nous évoquions. Les
fragments de l'empire des steppes de Gengis Khan furent pris dans une
guerre civile entre les seigneurs de l'Ouest et les princes
gengiskhanides de l'Est. Ces derniers l'emportèrent et établirent leur
suprématie sur l'ensemble des khanats. L'explication est la suivante :
ils étaient seuls à pouvoir offrir la perspective d'un pouvoir central
capable de mener à bien la double tâche consistant à effectuer des
incursions prédatrices sur les territoires de leurs voisins, tout en
s'engageant dans des rapports commerciaux réguliers avec eux.
Vladimirtsov a souligné que ces deux entreprises, la razzia et le
commerce, nécessitaient pour réussir non seulement une direction
centrale mais encore une « répartition » centrale, portant sur le butin
dans un cas et sur les biens importés dans l'autre75. Si les Mongols ne
se sont jamais engagés dans le commerce actif, les empires arabes,
quoique ayant à l'origine des conditions claniques nomades très
proches, ont fini par engendrer, grâce à leurs tendances plus
démocratiques, une vaste strate sociale pratiquant le commerce actif ;
elle a fourni une grande quantité d'importations sans recours à des
méthodes prédatrices. On peut supposer que c'est dans cette capacité à
faire du commerce actif que réside la supériorité historique décisive
des empires islamiques sur les khanats mongols, plus éphémères, avec
leurs systèmes de commerce passif.

LES CARACTÉRISTIQUES INSTITUTIONNELLES DU COMMERCE

Dans les activités commerciales, quelqu'un doit transporter


quelque chose sur une certaine distance, et ce mouvement s'effectue
dans deux directions ; il faut donc qu'il y ait : 1. du personnel, 2. des
biens, 3. un processus de transport, enfin 4. un bilatéralisme. Toutes
ces caractéristiques institutionnelles du commerce permettent d'opérer
une classification selon des critères sociologiques, ou technologiques,
ou les deux à la fois. C'est de ces critères que dépend la pertinence de
l'analyse qui suit, consacrée à la très grande variété des formes et des
modes d'organisation du commerce dans l'histoire.

Le personnel

Factor et Mercator : la motivation du statut et celle du profit.

Deux motivations peuvent expliquer l'« acquisition de biens situés


à distance » par un commerçant. La première tient à son rang dans la
société, qui implique généralement des éléments d'obligation ou de
service public : c'est la motivation du statut ; la seconde est orientée
vers le gain que ce commerçant peut obtenir par les transactions
d'achat et de vente : c'est la motivation du profit. Le représentant
typique, mais nullement exclusif, du premier genre de commerçant est
le factor, celui du second est le mercator.
Quoiqu'il y ait de nombreuses combinaisons des deux, le devoir et
le gain ressortent comme les deux motivations principales, et elles sont
nettement distinctes. La « motivation par le statut » peut être renforcée
par celle du bénéfice matériel. Cependant, cette dernière ne prend
généralement pas la forme du gain obtenu par l'échange, mais plutôt
celle de don d'articles de trésor ou de revenu foncier reçus de la part du
maître ou du seigneur en guise de récompense.
Dans la pratique, les gains résultant de transactions représentent
de faibles sommes, sans comparaison possible avec la richesse dont un
seigneur couvre le commerçant audacieux et qui a connu le succès.
C'est ainsi que celui qui fait du commerce par devoir et pour l'honneur
s'enrichit, tandis que celui qui le fait pour de sordides perspectives de
profit reste pauvre – une raison supplémentaire qui explique que la
motivation du gain demeure dans l'ombre au sein de la société
archaïque.
La plupart des sociétés qui ont précédé la nôtre étaient des
sociétés de statut où il n'y avait de toute façon pas de place pour le
commerçant pauvre, motivé par le profit ; aux yeux de l'historien, la
distinction entre les motivations « du statut » et celles « du profit »
peut donc sembler perdre une grande partie de sa pertinence. Ce serait
toutefois confondre deux fonctions du « statut », selon qu'il s'agit de
l'origine ou du contenu des droits et des devoirs. Si, dans une société
de statut, les droits et les devoirs de tous les groupes sont déterminés
par la naissance, il n'est pas nécessaire que lesdits droits et devoirs
soient de type honorifique. On attend habituellement des groupes de
statut élevé qu'ils agissent selon les motivations honorifiques du
devoir, de l'obligation et de la dignité, mais il se peut que les groupes
de statut inférieur soient encouragés à s'abandonner à des occupations
lucratives, que l'on méprise et qui nourrissent rarement leur homme.
Le statut du commerçant « métèque », dans la Grèce ancienne, en est
une illustration. Inversement, le personnage du commerçant qui ne
travaille pas pour le profit, l'agent ou le factor qui fait du commerce
pour sa société et non pour lui-même, et dont le succès se traduit par
une promotion et non par un profit, est familier à nos sociétés
modernes non statutaires depuis des siècles.
Cependant, tout cela ne remet pas en cause la distinction
essentielle entre factor et mercator : ce dernier pratique le commerce à
la recherche du profit qu'il espère tirer des transactions, quand le
premier le fait dans le cadre de ses devoirs et obligations traditionnels.

Les classes supérieure, inférieure et « moyenne » : la


question des niveaux de vie.

La place occupée par le marchand sur l'échelle des niveaux de vie


varie considérablement selon les sociétés, voire dans une même société
selon les périodes. La question est parfois compliquée par l'existence
simultanée de plusieurs couches de population commerçante.
Dans la société archaïque, le chef ou le roi et son entourage
immédiat sont seuls habilités à commercer, c'est-à-dire à lancer les
expéditions plus ou moins guerrières et diplomatiques qui conduisent à
« acquérir des biens situés à distance ». Le commerce de piraterie ou
celui régi par des traités, pratiqués séparément ou conjointement,
relèvent de la sphère gouvernementale. Le roi peut diriger lui-même
l'expédition, comme Mentès, le souverain légendaire des Taphiens, ou
se contenter de contrôler son exécution, comme l'a fait Argesilos, le
vrai roi de la Cyrénaïque. Mais le commerce du chef ou du roi
n'implique en aucune façon l'activité personnelle du souverain, qui doit
employer des centaines, voire des milliers de commerçants, en tant que
factor ou « marchands du roi », lesquels négocient pour son compte.
Certains d'entre eux peuvent appartenir à la famille royale ; d'autres ont
le rang de princes ou de dirigeants, et possèdent forteresses et
châteaux, et de grands manoirs avec leur domaine ; d'autres encore ne
sont que des personnages de la cour, dont les revenus proviennent de
donations royales ou, beaucoup plus souvent, du privilège de participer
aux profits commerciaux de l'organisation royale. Dans tous les cas, les
« marchands du roi » ont un rang équivalant à celui des généraux de
l'armée, des gouverneurs civils et autres représentants de haut rang
figurant parmi les grands du pays.
Dans les sociétés paysannes telles que la Grèce antique après le
e
VII siècle ou Rome après la monarchie, le commerce royal ou princier
s'interrompt. Le commerce extérieur disparaît (Rome) ou se trouve
réduit à un commerce passif. Dans la Grèce du VI e siècle, Solon est
mentionné comme un marchand, et il paraît certain que les
Pisistratides, ainsi que les Alcméonides, étaient impliqués dans des
expéditions commerciales de grande envergure à l'étranger, de façon au
moins occasionnelle. Mais c'étaient là des exceptions. Solon lui-même
considérait qu'Athènes dépendait essentiellement de marchands de blé
étrangers pour son approvisionnement alimentaire. En Israël, les
régions de l'intérieur ont développé un commerce royal sous David,
qui a atteint un niveau considérable sous Salomon, mais, à la suite de
la désintégration de l'empire unifié, elles devinrent totalement
dépendantes du commerce passif. Parmi les trois peuples, seuls les
Grecs ont connu des commerçants de basse classe avec les kapèloi, les
détaillants locaux de produits alimentaires, et avec la classe métèque
des naukleroi, les capitaines navigateurs marchands. Aucun de ces
groupes ne s'est jamais transformé en classe moyenne. Celle
qu'Aristote a tant idéalisée sous ce nom était une classe terrienne, pas
du tout une classe commerciale.
La classe moyenne commerciale du XIX e siècle est un produit
tardif du développement occidental. La société urbaine médiévale
comprenait habituellement une classe supérieure de bourgeois et une
vaste couche d'artisans et de commerçants qui constituait le peuple.
Ensemble, ils formaient la communauté urbaine ; au-dessus, il y avait
l'aristocratie foncière des manoirs de la campagne. Même dans
l'Angleterre du XVIII e siècle, la société commerciale la plus avancée de
l'Occident de l'époque, le marchand bourgeois ayant réussi connut une
ascension et s'intégra à la classe des propriétaires fonciers, laissant le
« commerçant » derrière lui, parmi les rangs inférieurs de la société. Il
fallut attendre le Reform Act de 1832 pour qu'une classe moyenne
commerciale acquière un statut en Angleterre.
L'Antiquité ne connaît pas d'autres figures de commerçants que
celles qui appartiennent soit à la classe supérieure, soit à la classe
inférieure. La première est liée à la direction et au gouvernement, la
seconde dépend du travail manuel pour assurer sa subsistance. C'est là
un point essentiel pour comprendre les formes et l'organisation du
commerce aux temps anciens.

Tankarum, métèque et étranger : les types de commerçants


dans le monde archaïque.

Les commerçants typiques de l'Antiquité étaient le tankarum, le


métèque, et l'étranger. Le tankarum a prédominé dans la région de
Mésopotamie, des origines sumériennes jusqu'à l'ascension de l'Islam,
c'est-à-dire pendant quelque trois mille ans. La vallée du Nil comme le
royaume africain du Dahomey n'ont également connu que ce type de
commerçant. Le commerçant métèque a acquis une visibilité historique
à Athènes, et s'est élevé, avec l'extension de l'hellénisme, jusqu'à
devenir le prototype du marchand de classe inférieure, de la vallée de
l'Indus aux Colonnes d'Hercule. En fait, la classe marchande
bourgeoise d'Europe occidentale est issue d'une même population
flottante de marchands de basse extraction – non pas maritime, cette
fois, mais terrienne. Le troisième type de commerçant, l'étranger, se
rencontre assurément partout. Il est l'étranger, le représentant du
« commerce passif » ; il n'« appartient » pas à la communauté et ne
bénéficie même pas du statut partiel de résident étranger, mais il est
membre d'une communauté entièrement différente. Dans les grandes
civilisations de l'Orient et de l'Afrique, le tankarum était le personnage
central de la vie commerciale ; dans la civilisation hellénistique c'était
le métèque, mais ces deux types de civilisation n'incluaient qu'un petit
nombre d'étrangers. C'est sur cet arrière-plan, volontairement simplifié
à l'excès, et qu'il faudrait beaucoup nuancer pour refléter la très grande
diversité des configurations, que l'on peut clairement esquisser la
véritable image du commerce de l'Antiquité.
Le tankarum relevait du type factor ; on devenait tankarum soit
par voie héréditaire, soit par nomination du roi, du temple ou du
« grand personnage ». En tant que tel il possédait un statut qui
s'accompagnait de privilèges et d'obligations. Parmi ces dernières
figuraient le transport des biens, depuis les tâches du porteur jusqu'à
l'organisation de caravanes ou de flottilles, et toutes les activités liées
au commerce à longue distance : la négociation, la collecte
d'informations, la diplomatie, les arrangements, le marchandage et la
finalisation des transactions. Il pouvait également jouer un rôle
d'intermédiaire, de commissaire-priseur, de gardien, d'agent pour les
paiements officiels, les prêts, les avances, enfin d'avocat public. Il ne
dépendait pas des transactions commerciales pour sa subsistance ;
celle-ci était assurée par des revenus statutaires, venant principalement
de la propriété foncière, ou tout au moins du droit au soutien provenant
des réserves royales ou du temple, en raison de son rang. Si son revenu
découlait de quelque privilège commercial particulier, comme au
Dahomey, il y avait une séparation institutionnelle entre les
transactions qui lui permettaient de transformer ce privilège en
richesse et celles qu'il faisait en tant que tankarum. Lorsqu'il y avait
des guildes, auxquelles les commerçants ou les marchands
appartenaient statutairement, tout cela était essentiellement
institutionnalisé par elles.
Le commerçant de type « métèque » est un résident étranger. Il
peut avoir pour origine une population flottante de personnes
déplacées – fragments de peuples dispersés, réfugiés politiques, exilés,
criminels en fuite, esclaves évadés ou mercenaires licenciés. Sa
profession est celle d'un petit commerçant, d'un capitaine de petit
navire, et il peut jouer le rôle de changeur ou de prêteur disposant d'un
étal sur la place du marché.
Les métèques athéniens, une population surtout portuaire, étaient
parfois travailleurs indépendants ou artisans, mais ils étaient engagés le
plus souvent dans le commerce, et tentaient de gagner leur vie grâce
aux profits réalisés sur l'achat et la vente de biens. En plus de son
activité comme capitaine ou commerçant, le métèque tentait sa chance
comme « banquier », un emploi humble consistant à tester et à changer
des pièces de monnaie derrière une table sur la place du marché. Sa
commission de changeur était réglementée par les autorités publiques ;
en tant que marchand de grain, il était soumis à une réglementation
stricte ; enfin, comme capitaine marchand, il devait se conformer à
nombre de restrictions commerciales, susceptibles de limiter ses
profits. En général, il était libre de manifester son appât du gain, une
motivation considérée comme convenable, compte tenu de son statut
inférieur. Sa vie entière était marquée par la pénibilité de son travail –
l'effort physique, aggravé par la soumission aux épreuves redoutées de
la mer. Et pourtant, il ne devait pas espérer la richesse en retour. Il lui
était interdit de posséder une terre ou une maison, il ne pouvait détenir
une hypothèque ; il ne pouvait donc disposer d'aucune propriété
susceptible d'être considérée comme de la richesse. Un métèque
d'exception pouvait bien accumuler une quantité d'argent considérable,
cela ne faisait guère de différence quant à son niveau de vie. Exclu de
la possession d'une terre ou d'une maison, il ne pouvait ni élever de
chevaux, ni donner des fêtes, ni construire de manoir. Même les riches
métèques, qui étaient peu nombreux, menaient une vie sans éclat.

Les peuples commerçants.

Toutes les communautés pratiquant le commerce n'ont pas de


commerçants professionnels. Telle communauté peut exercer
collectivement le commerce ; telle autre peut posséder des
commerçants professionnels et les considérer comme membres d'une
classe sociale particulière. D'autres encore, même si elles sont rares,
font du commerce actif l'activité principale de la majorité de la
population : nous les qualifierons de peuples commerçants.
Il est évident que l'existence du commerce ne présuppose pas des
commerçants, et, même là où l'on en trouve de professionnels, leur
rapport à la communauté dans son ensemble peut être très différent
selon les sociétés.
Comme nous l'avons vu, dans les sociétés primitives, le
commerce est habituellement une entreprise collective, menée par le
chef ou avec la participation générale des membres du groupe. Dans ce
dernier cas, leur but peut être atteint par des rassemblements de masse
avec leurs partenaires commerciaux, sur la plage, ou par l'habitude
populaire de transporter certains produits alimentaires ou articles
manufacturés locaux dans une île voisine. En général, on ne trouve
donc personne au sein des sociétés primitives qui soit spécialisé dans
les professions de commerçant ou de marchand.
C'est dans les sociétés archaïques que le commerçant fait son
apparition. Nous avons déjà distingué à ce propos les sociétés
paysannes et les empires et, parmi ces derniers, les empires nomades et
fondés sur l'irrigation. Dans les sociétés paysannes, la maison royale
peut employer un personnel de commerçants, qui disparaît
habituellement avec la chute de la monarchie. C'était probablement le
cas dans la Rome primitive, ainsi qu'au lendemain des tyrannies de
la Grèce ancienne. Dans l'empire fondé sur l'irrigation, le tankarum
obtient le droit au statut. Dans l'empire nomade des Mongols, le
commerce était uniquement passif et aucune classe de commerçants ou
de marchands ne s'y est formée ; il en fut de même dans les premiers
empires nomades des Berbères et chez les premiers Arabes en Afrique.
Les peuples commerçants sont radicalement différents ; chez eux,
le commerce est une source de subsistance collective. Ils sont
essentiellement de deux types. Les peuples commerçants au sens strict,
comme on peut les appeler, dépendent exclusivement du commerce
pour leur subsistance ; toute la population est directement ou
indirectement engagée dans celui-ci. Pour les autres peuples –
largement majoritaires –, en revanche, ce n'est qu'une occupation
parmi d'autres, à laquelle s'adonne de temps en temps une partie
importante de la population, qui voyage à l'étranger avec des biens
durant des périodes plus ou moins longues.
Nous avons des exemples de peuples commerçants au sens strict
avec les Phéniciens, les Rhodiens et les Vikings occidentaux, tous
commerçant par mer ; c'est également le cas avec les Bédouins et les
Touareg du désert, ou encore les Vikings orientaux et les Kédés du
Niger, ceux-là suivant les routes fluviales. Parmi ceux qui
commerçaient de manière seulement périodique, citons les Haoussas,
les Doualas, les Mandingues, et d'autres peuples d'Afrique de l'Ouest,
ainsi que les Malais ; citons également les peuples disloqués comme
les Arméniens et les Juifs.

Les biens

La décision d'acquérir des biens et de les transporter depuis un


lieu éloigné dépend évidemment de l'urgence qu'il y a à les posséder,
ainsi que de la difficulté à les acquérir et à les transporter. En outre, ce
besoin doit être ressenti par ceux qui ont les moyens politiques et
techniques d'organiser efficacement l'expédition commerciale. La
décision d'acquérir un certain type de biens situés à une distance et
dans une région données est inévitablement prise dans des
circonstances concrètes qui ne sont pas celles qui ont prévalu pour un
autre type de bien situé en un autre lieu. Pour cette raison, le
commerce archaïque est surtout une activité discontinue, restreinte à
des opérations qui ne se développent pas jusqu'à devenir une entreprise
privée permanente. La societas et ultérieurement la commenda
romaines, par exemple, étaient des partenariats commerciaux limités à
une opération unique. Les associations commerciales permanentes sont
inconnues avant les temps modernes. Les expéditions commerciales
archaïques se distinguent, par conséquent, selon le type de biens qu'il
s'agit d'acquérir et de transporter, et elles constituent des branches
différentes du commerce, chacune ayant ses méthodes opérationnelles
et son organisation particulière.
Tout cela peut paraître trop évident pour mériter d'être mentionné.
Mais il est utile de rappeler ces faits si l'on veut interpréter
correctement les caractéristiques pertinentes du commerce non fondé
sur le marché. Il n'y a rien de tel ici que « le commerce en général ».
Tout commerce est, dès le départ, spécifique aux biens concernés. C'est
une chose de transporter des esclaves et du bétail qui, en quelque sorte,
voyagent grâce à leur propre énergie, et c'en est une autre bien
différente de transporter d'énormes pierres ou d'immenses troncs
d'arbre, peut-être sur des centaines de kilomètres, dans un pays
dépourvu de routes. Dans certains cas, on achète des mules, des
chevaux ou des moutons, avec leurs cavaliers ou leurs bergers, créant
ainsi un problème social d'une grande complexité.
Dans le cours normal des choses, la spécificité du commerce
archaïque est renforcée par la nécessité d'acquérir les biens importés
contre ceux qui peuvent être exportés ; en effet, dans des conditions où
il n'y a pas de marché, importations et exportations relèvent de régimes
administratifs différents. Le processus de collecte des biens destinés à
l'exportation est souvent sans rapport avec le processus de
« répartition » des biens importés. Le premier relève du tribut, de la
taxation, de présents féodaux, ou de quelque dénomination que ce soit
sous laquelle les biens circulent vers le centre, tandis que la
« répartition » peut s'opérer selon des critères très différents en
descendant les échelons hiérarchiques. La Russie kiévienne exportait
des fourrures, du lin et du miel collectés par le prince et les boyards,
prélevés sur leurs sujets ; ses « importations » consistaient en soieries
précieuses, tissus, bijoux et vêtements d'apparat de Byzance. Dans
l'Empire romain, les aliments et autres articles de première nécessité
qui arrivaient des provinces vers la capitale en tant qu'annona
représentaient une « importation » sans contrepartie, qui avait un
caractère purement politique. Dans ce cas, les importations devaient
d'abord être collectées dans les provinces elles-mêmes, avant d'être
expédiées à Rome. Mille cinq cents ans plus tard, le commerce africain
et le commerce des Indes orientales et occidentales, effectué par les
compagnies à charte européennes, empruntaient des voies déterminées
par les routes par lesquelles les biens de tribut étaient prélevés sur les
indigènes, soit par les princes, soit par les Européens eux-mêmes, en
vue de les exporter en Europe.

Le transport

Le marché est un niveleur, tant pour le transport que pour les


biens. Il efface toutes les distinctions : ce que la nature a créé différent,
le marché le rend homogène. Même la différence entre les biens et leur
transport est abolie, puisqu'ils peuvent être achetés et vendus sur le
marché – les premiers sur le marché des biens, le second sur le marché
du fret. Dans les deux cas, il y a offre et demande, et les prix sont
déterminés de la même manière. Les différents types de services de
transport ont un dénominateur commun avec les différents biens en
termes de coûts, le caput mortuum de l'alchimie du marché76.
Pour l'instant, toutefois, une telle homogénéité nous conduit à une
bonne théorie économique mais à une mauvaise histoire économique.
Les distinctions essentielles qui s'effacent sur les marchés sont la
matière même dont l'histoire est faite. Nous avons vu qu'aux temps
archaïques les différents types de biens ont engendré des branches
distinctes de commerce. Les biens échangés peuvent satisfaire les
besoins de gens de différents statuts, dont les intérêts et les moyens
d'action divergent, et qui par conséquent conduisent à des types de
commerce dont les formes d'organisation n'ont pratiquement rien en
commun. Ignorer les différences entre des biens qui peuvent se
déplacer eux-mêmes, tels que des esclaves ou du bétail, et des biens
qui ne le peuvent pas, comme des pierres ou des grumes, c'est ne rien
comprendre à l'histoire du commerce primitif.
Dans le cas du transport, c'est-à-dire du portage de biens sur une
certaine distance, les routes parcourues ainsi que les moyens et les
modalités du portage sont tout aussi essentiels. Ici, comme pour le cas
des biens, les données géographiques et technologiques se combinent à
la structure sociale. Le commerce doit être organisé de telle façon qu'il
puisse affronter les périls et les obstacles venant de la nature comme de
l'homme. Dans la navigation, par exemple, un même type de vaisseau
était employé pour contrer les menaces de la nature aussi bien que
celles de la guerre. Le développement de bâtiments de combat distincts
des vaisseaux marchands, qui avaient jusque-là servi des objectifs
pacifiques aussi bien que guerriers, est relativement tardif. De ce point
de vue, l'équipage du bateau de guerre n'est qu'une variante de
l'équipage du vaisseau de la « marine marchande ». Son recrutement
n'était pas lié à une question économique ; c'est là un nouveau jalon
dans l'histoire du commerce.
Quant aux dangers provenant des pirates et des voleurs, les routes
terrestres y sont tout autant exposées que le commerce côtier. Les
attaques de pirates ne deviennent improbables qu'en haute mer. Cela
est bien entendu moins vrai dans des périodes plus tardives, lorsque les
routes maritimes sont davantage fréquentées. La protection des routes
terrestres est la raison d'être de tous les empires, sauf les plus anciens
(ceux qui sont nés directement des exigences politiques de l'irrigation).
Ni Babylone, ni l'Égypte, ni la Chine ne se sont étendues le long de
routes terrestres ; leur transport passait essentiellement par les fleuves
(le terme akkadien pour une place commerciale est « port »).
Cependant, les empires nomades des peuples turcs, mongols, arabes et
berbères s'étiraient tels des filets tout au long de routes caravanières
transcontinentales. Leur but était de « posséder » les routes, qui
représentaient un flux d'importations – en partie sous forme de péages
et de taxes, de paiement en nature valant protection, en partie en
échange de matières premières dont étaient tributaires les peuples
conquis par les bâtisseurs d'empire.
Les caravanes sont donc antérieures aux empires. Leur
organisation était dictée par les exigences du transit à travers des zones
non protégées. Il ne fait pas de doute que les premières caravanes
étaient organisées et armées pour leurs missions par les pouvoirs
publics, aussi bien dans le cadre du commerce royal que dans celui du
commerce guerrier. Dans les deux cas, le commerçant était du type
tankarum. Mais même la caravane ultérieure, qui était indépendante,
souvent composée de marchands bourgeois fréquentant les routes
terrestres traditionnelles, demeurait une sorte de petit État itinérant, se
frayant un chemin parmi les innombrables établissements plus ou
moins grands de peuples plus ou moins prédateurs. Cette caravane
extraterritoriale était supposée suivre strictement la route tracée, sans
regarder ni à droite ni à gauche lorsqu'elle traversait la campagne. Ses
membres apprenaient souvent aussi peu de choses sur les régions qu'ils
traversaient que le globe-trotter moderne qui saute par avion d'un hôtel
à un autre au cours de son voyage organisé. L'ancien commerce des
esclaves était en majorité effectué par ce genre de caravane. Il était rare
que le « pain de la coutume77 » soit dur au point d'autoriser quelques
commerçants individuels, sans l'aide armée d'une caravane, à conduire
des transports entiers d'esclaves au travers des lignes de partage
politiques, payant à chaque frontière les redevances au souverain local.
C'est sans doute dans ce dernier type de voyage par étapes qu'il
faut chercher le secret des périples de centaines de kilomètres au long
desquels des troupes d'esclaves étaient vendues « en descendant la
rivière », sur la côte occidentale de l'Afrique équatoriale, notamment
après l'arrivée des Portugais dans le delta du Congo au XVIII e siècle.
Aussi tard qu'au XIX e siècle, sur le Niger, les colons kédés se mettaient
au service de ce genre de commerce fluvial, non caravanier, dont les
canots chargés défilaient au long des circonvolutions de la rivière, de
la même façon que le boa constrictor digère sa proie.
Par certains côtés, la caravane fut également à l'origine d'un
important changement militaire. Rostovtzeff a souligné que l'armée
hellénistique a été une des innovations les plus originales de l'époque,
dont on ne saurait surestimer l'importance économique78. Il se référait
bien entendu à l'énorme rassemblement d'hommes et de bêtes,
comptant des dizaines de milliers de vivandiers et d'artisans, qui
constituait la capitale itinérante de l'empire. C'était un labyrinthe de
marchés, enchevêtré dans la trame même d'un quartier général
monstrueusement agrandi. En réalité cette armée n'était rien d'autre
qu'une caravane magnifiée, la première formation armée visant à
rendre autonomes de vastes groupes de personnes en déplacement pour
l'acquisition de leur subsistance. Pourtant, ce skeuè séleucide, qui a
impressionné Rostovtzeff, était relativement modeste au regard du
trajet d'été du Grand Mogol, quelque deux mille ans plus tard, qui le
menait de sa poussiéreuse capitale indienne jusqu'à la haute montagne.
Ce voyage annuel, tel que l'a décrit Tavernier, était en vérité une ville
improvisée de proportions inouïes, avec près d'un demi-million
d'escorteurs du camp, y compris la totalité de la population du bazar de
Delhi qui avait été déserté, défilant à travers le pays comme un
monstre rampant, campant nuit après nuit sur un nouveau site79.

Le bilatéralisme

Afin d'acquérir des objets qui ne sont pas disponibles sur place, le
groupe se trouve nécessairement impliqué dans des relations
extérieures. Les formes précommerciales de ce genre d'acquisition sont
la chasse, l'expédition et la razzia. Le mouvement des biens est ici
unilatéral. Une première part de l'action consiste à attraper, extraire,
voler, ou à mettre en œuvre toute autre façon de se saisir des biens ; la
seconde consiste à déplacer, remorquer ou sinon transporter ce qui a
été acquis. Mais le commerce, comme nous l'avons vu, est une activité
pacifique, bilatérale, qui demande une forme quelconque
d'organisation afin que ces caractéristiques soient assurées. Compte
tenu de la logique du bilatéralisme, nous rencontrons trois types
principaux de commerce : le commerce de don, le commerce
administré ou réglé par traité, et le commerce de marché.
Le commerce de don lie les partenaires dans des rapports de
réciprocité, comme dans le cas des amis invités, des partenaires de la
kula, ou des commerçants en visite. Dans ce cas son organisation est
habituellement cérémonielle, elle implique des présentations
mutuelles, des ambassades, des transactions politiques entre chefs ou
rois. Les biens relèvent en général du trésor ; autrement dit, ce sont des
objets de circulation pour les élites, comme des esclaves, de l'or, des
chevaux, de l'ivoire, des vêtements ou de l'encens ; dans le cas
marginal de partenaires en visite, les biens peuvent cependant revêtir
un caractère plus « démocratique ». Le commerce de don est répandu
dans les sociétés tribales où il n'existe pas d'autre moyen pour éviter
des mesures de rétorsion hostiles. Mais, durant des millénaires, le
commerce entre les empires était un commerce de don – aucune autre
logique de bilatéralisme ne pouvait répondre aussi bien aux exigences
de la situation. Les empires peuvent obtenir certains avantages de la
part des « barbares » au moyen de présents, ou bien le camp le plus
faible peut avoir l'habileté d'obtenir la faveur du plus fort grâce à des
dons, évitant ainsi d'avoir à payer un tribut.
Le commerce administré ou réglé par traité implique des organes
politiques ou semi-politiques organisés et relativement stables, comme
des compagnies à charte. Il trouve une base solide dans l'établissement
de relations fixées par des traités plus ou moins formels. L'entente
mutuelle peut avoir un caractère tacite, comme dans des relations
traditionnelles ou coutumières, mais le commerce sur une plus grande
échelle entre organes souverains suppose qu'existent des traités
explicites, même dans les temps relativement anciens (par exemple,
entre la Rome étrusque et Carthage au VI e siècle av. J.-C.). Dans le
commerce de traité, l'intérêt qui pousse à importer est déterminant des
deux côtés ; c'est pourquoi ce commerce est organisé par des voies
gouvernementales ou contrôlées par le gouvernement. Une telle
organisation implique en général la collecte des biens à exporter, de
même que la répartition des biens importés, ces deux activités relevant
de la sphère redistributive de l'économie interne. La totalité du
commerce est en conséquence effectuée selon des méthodes
administratives. Cela inclut la façon dont les affaires sont conduites,
autrement dit les arrangements concernant les « taux » ou proportions
unitaires, la pesée, le contrôle de la qualité, l'échange physique des
biens, le stockage, la garde, la réglementation des paiements, les
crédits, les différentiels de « prix » ainsi que le contrôle du personnel
commercial. Les biens commercialisés sont standardisés du point de
vue de la qualité et de l'emballage, du poids, ou d'autres critères
facilement vérifiables. Seuls de tels « biens commerciaux » peuvent
être échangés. Les équivalences sont établies selon des rapports
unitaires simples ; le commerce se fait en principe à un contre un80.
Les transactions ne comportent pas de marchandage ; mais
puisque souvent ce dernier ne peut être évité, du fait de circonstances
changeantes, il ne porte que sur des éléments autres que le « prix »,
comme les mesures, la qualité, les moyens de paiement et les profits.
La procédure a évidemment pour raison de conserver intactes les
équivalences ; si elles doivent être ajustées aux situations réelles de
l'offre, comme dans une situation d'urgence, on exprime cela en disant
que l'on va échanger deux pour un ou deux et demi pour un, nous
dirions avec un profit de 100 % ou 150 %. Cette méthode, qui consiste
à marchander sur les profits en maintenant les « prix » stables, a peut-
être été très répandue dans la société archaïque ; elle est bien
corroborée au Soudan central, aussi tard qu'au XIX e siècle81.
Une fois établies dans une région, les formes administratives de
commerce pouvaient être pratiquées sans aucun traité préalable. Tout
commerce administré a pour institution spécifique et pour localisation
le « port de commerce82 ». C'est l'organe particulier du commerce
extérieur dans les économies non fondées sur le marché ; il est
généralement situé sur la côte, à l'extrémité du désert, à l'embouchure
d'une rivière, ou à l'endroit où plaine et montagne se rencontrent. Les
méthodes diplomatiques et administratives utilisées dans les contacts
entre le gouvernement et les représentants des partenaires –
essentiellement des compagnies à charte et des gouvernements – sont
telles qu'elles excluent la concurrence. Les fonctions du « port de
commerce » sont d'assurer la sécurité militaire de l'hôte, la protection
civile des commerçants étrangers, d'offrir des équipements pour
l'ancrage, le débarquement et le stockage, de fournir des autorités
judiciaires, d'assurer un accord sur les biens destinés à être échangés,
et un autre relatif aux « proportions » des différents biens
commerciaux dans les « assortiments ».
Le commerce de marché est la troisième forme caractéristique de
commerce. Dans ce cas, l'échange constitue la forme d'intégration qui
relie les partenaires entre eux. Il s'agit de la forme relativement
moderne du commerce, celle qui a libéré un déluge de richesse
matérielle sur l'Europe occidentale et l'Amérique du Nord. Quoique
actuellement en repli, cette forme demeure la plus importante de
toutes, et de loin. L'éventail des biens échangeables – les
marchandises – est pratiquement sans limites ; l'organisation suit les
voies tracées par le mécanisme de l'offre et de la demande. Le
mécanisme de marché est susceptible de s'adapter non seulement à la
prise en charge des biens, mais aussi à celle de chaque élément du
commerce lui-même (stockage, transport, risque, crédit, paiements,
etc.), en créant des marchés spéciaux pour le fret, l'assurance, le crédit
à court terme, le capital, l'espace des entrepôts, les établissements
bancaires, et ainsi de suite.
Le commerce de marché présuppose, évidemment, à la fois le
commerce et les marchés. Pour ce qui est du commerce, son origine
indépendante a été montrée ci-dessus. Les marchés, de leur côté, ne
naissent pas nécessairement du commerce. Il est certain que les
marchés locaux ont des origines propres, indépendantes, comme nous
le verrons au chapitre 10. La conception catallactique, selon laquelle
les marchés et le commerce représentent, en quelque sorte, les formes
statique et dynamique respectives d'une seule et même énergie
économique, est par conséquent erronée.
Le problème qui se pose à l'historien de l'économie est
précisément de répondre à la question : où et quand le commerce se
trouve-t-il lié aux marchés ? Dans quelles circonstances les marchés
deviennent-ils le vecteur des mouvements commerciaux ? Enfin, à
quelles époques et en quels lieux rencontrons-nous pour la première
fois le résultat de ces changements – le commerce de marché ?
La question sera traitée distinctement au chapitre 10 à propos des
marchés intérieurs et extérieurs. Le problème du marché extérieur n'est
qu'un autre aspect de la question du port de commerce et des
circonstances qui ont conduit à son élargissement en marchés
internationaux stabilisés. Le problème du marché intérieur, encore une
fois, renvoie au processus par lequel l'agora strictement limitée et
contrôlée de la polis, ainsi que le bazar très différent du monde oriental
ont été convertis en libres espaces de rencontre pour des commerçants
étrangers. Comme nous le verrons, le commerce fait apparaître, de
manière frappante, une caractéristique commune au développement
des institutions économiques, à savoir la polarité entre les voies de
développement internes et externes. Dans le cas du commerce, la
primauté de la voie externe est tout à fait évidente.

74 Une version légèrement différente de ce chapitre, préparée pour l'édition par


George Dalton, apparaît dans J. Sabloff, C. C. Hamberg-Karlovsky (dir.), Ancient
Civilization and Trade, Albuquerque, University of New Mexico Press, 1975,
chap. 3. On trouve dans ce volume une étude analytique de Dalton, « Karl
Polanyi's Analysis of Long Distance Trade and His Wider Paradigm » [note de H.
Pearson].
75 Boris Vladimirtsov, The Life of Ghengis Khan, trad. D. S. Mirsky, Boston
and New York, Houghton, Mifflin, 1930.
76 Dans l'alchimie, le caput mortuum était le résidu d'une opération chimique
(NdT).
77 L'expression « the cake of custom » employée ici par Karl Polanyi est de
Walter Bagehot : elle évoque les traditions d'un peuple avec lesquelles il est
difficile de rompre (NdT).
78 Michel Rostovtzeff, The Social and Economic History of the Hellenistic
World, Oxford, Clarendon Press, 1941, vol. I, p. 144 ss. [Histoire économique et
sociale du monde hellénistique, trad. O. Demange, Paris, Robert Laffont, 1989,
p. 100].
79 Jean-Baptiste Tavernier, The Six Voyages of Jean-Baptiste Tavernier,
Londres, 1678 [Les Six Voyages de J.-B. Tavernier en Perse et aux Indes, Paris,
Gérard Monfort, 2004].
80 Cf. Karl Polanyi, en collaboration avec Abraham Rotstein, Dahomey and the
Slave Trade, Seattle, Londres, University of Washington Press, 1966, p. 146-154.
81 Ibid., p. 148.
82 Cf. Karl Polanyi, « Ports of Trade in Early Societies », The Journal of
Economic History, 23, 1963, p. 30-45 ; réimp. in G. Dalton (dir.), Primitive,
Archaic, and Modern Economies : Essays of Karl Polanyi, Garden City, N.Y.,
Doubleday, 1968, chap. 10.
9

Objets monétaires et usages de la monnaie

LA MONNAIE COMME SYSTÈME SÉMANTIQUE

Dans une approche anthropologique, la monnaie peut être définie


comme un système sémantique, semblable pour l'essentiel au langage,
à l'écriture ou aux poids et mesures83. La différence entre ces systèmes
vient principalement des finalités qu'ils servent, et des signes qu'ils
emploient. Le langage et l'écriture ont pour finalité la communication
des idées, les poids et mesures celle du rapport physique quantitatif.
Quant aux signes, le langage a recours aux sons oraux, l'écriture aux
idéogrammes ou à des caractères visuels, les poids et mesures, pour
leur part, utilisent des objets physiques comme base symbolique.
La monnaie ressemble à chacun de ces systèmes, mais elle en
diffère également. Elle sert plusieurs finalités traditionnellement
désignées ainsi : moyen de paiement ; étalon de valeur ou monnaie de
compte ; réserve de valeur ; et enfin moyen d'échange. Le sens précis
de ces termes sera donné plus loin. Nous ne les recensons ici que pour
souligner le fait que ces « usages » typiques représentent la « finalité »
de la monnaie en tant que système sémantique. Quoique de tels usages
dérivent de la théorie monétaire de l'économie de marché, nous
montrerons en définitive qu'ils possèdent une très grande spécificité
dans les conditions des sociétés primitives.
Ainsi définie, la monnaie ressemble à un système métrologique,
dans la mesure où ses symboles ont été principalement liés à des objets
physiques ; cependant, elle se distingue de la métrologie par sa finalité.
Bien que par certains côtés la monnaie agisse comme moyen de
mesure, ce qui est évalué n'est pas la longueur ou le poids d'un objet,
mais l'importance qu'il a pour nous dans une situation déterminée.
Dans ce cas, l'usage principal auquel on se réfère est celui d'un étalon
de valeur ou d'une monnaie de compte.
Quant aux systèmes de langage ou d'écriture, la monnaie s'en
distingue dans la mesure où ses symboles, en général, s'attachent non à
des sons, comme pour le langage, ou à des caractères visuels, comme
dans l'écriture, mais à des objets physiques : pièces de métal,
coquillages ou bouts de papier imprimés. Néanmoins, des symboles
abstraits, tels que des « unités idéales » représentées par un mot ou un
code, peuvent aussi être utilisés comme monnaie ; c'est un fait qu'il ne
faut pas ignorer ici, car il a tendance à se produire fréquemment dans
la société primitive.
La monnaie présente cependant, d'un point de vue simplement
formel, une analogie frappante avec le langage ou l'écriture. Tous trois
constituent des systèmes sémantiques sophistiqués ; ils sont organisés
selon un code de règles qui établissent la façon correcte d'employer des
sons, des caractères ou des objets, en tant qu'éléments de ces trois
systèmes. Chacun utilise un nombre limité de symboles « tous
usages », selon des règles définies, de façon à couvrir diverses
utilisations. Dans le cas de la monnaie, toutefois, cela ne concerne à
peu près que la monnaie moderne. Par contraste, les particularités de la
monnaie dans les sociétés primitives et archaïques ressortent
fortement.
La société primitive ignore la monnaie « tous usages ». Les
différents usages de la monnaie s'attachent habituellement à différents
objets symboliques. Par conséquent, aucun type d'objet ne mérite à lui
seul le nom de monnaie dans cette société ; le terme s'applique plutôt à
un petit groupe d'entre eux. Nous trouvons ici, en réalité, un cas de
monnaie « à usage spécifique ». Tandis que dans la société moderne la
distinction entre les différents usages de la monnaie est plus ou moins
académique, puisque l'on considère que la monnaie qui sert de moyen
d'échange doit également, en général, remplir toutes les autres
fonctions, la situation est radicalement différente dans la société
primitive. Dans cette dernière, des esclaves peuvent être utilisés
comme étalon de valeur ou monnaie de compte afin d'évaluer une part
significative ou l'intégralité d'une possession, s'il s'agit de montants
importants, tandis que des coquilles de cauris peuvent suffire pour des
petits montants. (À ce propos, notons que l'unité « esclave » peut
constituer une valeur conventionnelle, qui représente une unité de
compte, alors que les esclaves réels sont vendus à des prix variables.)
On peut donc observer que, si les esclaves constituent un moyen de
paiement du tribut pour un seigneur étranger, les coquilles de cauris
fonctionnent comme moyen de paiement local. Cela n'exclut pas
nécessairement l'usage de métaux précieux pour thésauriser la richesse,
quoique ces métaux puissent ne pas servir de monnaie par ailleurs, ou
bien, s'ils le font, seulement pour le commerce extérieur. Si l'habitude
du marché est assez répandue, la monnaie peut en outre faire office de
moyen d'échange dans le commerce extérieur, et à cette fin de
nombreux biens commerciaux peuvent être en usage, qui ne sont pas
du tout utilisés comme monnaie par ailleurs. Il peut y avoir de
nombreuses variantes de ces combinaisons. Aucune règle n'est
universellement valable, hormis celle selon laquelle les usages de la
monnaie se répartissent sur une multiplicité d'objets. Il est clair que,
dans des conditions semblables, la distinction entre les divers usages
de la monnaie revêt une importance pratique considérable pour la
compréhension des institutions monétaires de la société primitive.
Le contraste avec l'organisation moderne de la monnaie ne peut
être plus frappant. Si l'on introduit une comparaison avec d'autres
systèmes sémantiques – dans la parole, tous les sons oraux articulés, et
dans l'écriture toutes les lettres sont éligibles pour être employés dans
tous les types de mots –, la monnaie primitive peut dans les cas
extrêmes utiliser un type d'objet comme moyen de paiement, un autre
comme étalon de valeur, un troisième pour accumuler la richesse et un
quatrième pour les finalités de l'échange. Une telle monnaie
ressemblerait d'une certaine manière à un langage dans lequel les
verbes consisteraient en un groupe de lettres, les noms en un autre, les
adjectifs en un troisième et les adverbes un quatrième.
Le contraste qui ressort de notre tentative pour décrire un système
de monnaie « primitive » présente cependant un autre aspect. Dans ce
type de société, l'emploi de la monnaie comme moyen d'échange n'est
pas son usage essentiel. S'il existe un tel usage, ce sera l'un des autres,
l'un quelconque parmi ceux que l'on peut trouver dans les
communautés qui n'ont pas recours à la monnaie pour l'échange. Par
conséquent, si dans la société moderne l'unification des différents
usages de la monnaie s'est opérée à partir de son usage comme moyen
d'échange, dans les communautés primitives nous observons que ces
différents usages de la monnaie sont institutionnellement séparés, et
indépendants les uns des autres. Dans la mesure où ils sont
interdépendants, nous observons que l'usage pour le paiement, ou celui
comme monnaie de compte, ou encore celui qui permet de thésauriser
la richesse, l'emportent sur celui qui est propre à l'échange.
On pourrait dire qu'il est erroné de décrire la monnaie primitive
comme un système sémantique, car elle n'était pas suffisamment
« systématique » pour être qualifiée de système. Il faut toutefois
rappeler que le matériau qui a servi à construire les systèmes de
langage et d'écriture a eu aussi des origines diverses. Pensons au rôle
joué par les sons oraux articulés, dans des usages aussi différents que
les incantations magiques, les cris des chasseurs imitant les animaux
sauvages, ou les comptines d'énumération qu'utilisent les enfants pour
leurs jeux. Si l'on sait que des sons liés à de tels usages ont contribué à
la matière première du langage, tous ne lui furent pas intégrés en
définitive, et certains ne le furent qu'après réduction de leur
signification effective à la communication des idées. De la même
manière, certaines fonctions originaires de la monnaie, comme les
fonctions magique ou ornementale, ont été pour l'essentiel exclues des
formes modernes de monnaie, tandis que tous les autres emplois de la
monnaie ont été subordonnés à l'usage dominant, à savoir l'échange. Il
semble donc qu'il existe un parallèle presque complet entre la monnaie
moderne, qui utilise les symboles de l'échange pour la totalité des
usages, et le langage et l'écriture. Mais, dans l'ensemble, l'analogie
vaut également pour la monnaie primitive et archaïque, qui ne diffère
de son équivalent moderne que par le degré d'unification des systèmes
symboliques.

L'ANALYSE INSTITUTIONNELLE DE LA MONNAIE

Celui qui étudie les institutions économiques primitives doit


cependant adopter une approche plus prosaïque de la monnaie, même
si elle est aussi plus prudente. À moins de s'en tenir aux moyens
physiques eux-mêmes, tels que coquillages, plumes ou morceaux de
métal, il risque de s'égarer. Il doit chercher à atteindre, tout comme le
philosophe, une définition fonctionnelle ; en effet, aucun objet n'est en
lui-même monnaie, et tout objet, dans une situation appropriée, peut
jouer le rôle de monnaie. Afin de déterminer les usages auxquels sont
associés les objets physiques, le chercheur étudiera en particulier dans
quelle situation les objets sont utilisés, et pourquoi ils le sont. La
définition fonctionnelle de la monnaie part des objets quantifiables
désignés habituellement comme tels, et des opérations visibles
effectuées avec eux. Nous étudierons ci-après plus en détail les
situations dans lesquelles les opérations sont effectuées, ainsi que les
effets souhaités que cela produit ou non. Ici nous voulons attirer
l'attention sur ce à quoi ressemblent les objets et sur ce qu'on en fait,
ou, en termes plus techniques, sur leurs aspects physiques et sur les
aspects opérationnels de leur emploi. Sous ces deux rapports – les
objets et les opérations –, les origines des usages essentiels de la
monnaie nous ramènent à cet état social antérieur à l'écriture, où
l'économie génère des problèmes dont la solution nécessite des
méthodes pratiques utilisant des objets quantifiables.
Avant que l'homme eût inventé l'écriture et appris à utiliser des
symboles mathématiques, il découvrit des procédés grâce auxquels de
simples opérations manuelles fournissaient des résultats numériques
complexes, encore hors de portée de sa technique intellectuelle. Ces
procédés opérationnels étaient les gadgets de la vie archaïque. Ce sont
des raccourcis astucieux pour le calcul, tels que le boulier, la
conservation de données statistiques effectuée en mettant des plumes
colorées dans diverses boîtes, et d'innombrables autres façons (souvent
particulièrement ingénieuses) de traiter facilement et simplement les
problèmes numériques à l'aide d'inventions ou d'arrangements de ce
type, en évitant par là des calculs complexes et chronophages. Un
exemple remarquable et élaboré en est donné par le double système de
l'administration militaire et civile du Dahomey, où la symétrie était
utilisée comme procédé opérationnel de surveillance et de contrôle à
pratiquement tous les niveaux de la bureaucratie. Un autre exemple est
fourni par l'ingénieuse méthode dahoméenne, qui consiste à enregistrer
le recensement annuel en mettant des galets dans des boîtes
appropriées84.
Sans l'aide de ces procédés, on ne pouvait faire fonctionner ni
l'administration, ni l'économie. Il s'agissait de gadgets non pas au sens
technique, comme ceux que l'on utilise à l'époque moderne, mais
plutôt au sens sémantique, car ils activaient les puissances de l'esprit
sans effort conceptuel. Or, ce que les systèmes sémantiques sont
susceptibles de réaliser à l'aide de symboles, les procédés
opérationnels y parviennent à l'aide d'opérations manuelles.
Il ne faut cependant pas pousser trop loin le parallèle, ni le
contraste, entre le symbole et le gadget. Les instruments opérationnels,
comme les règles à calcul, peuvent utiliser des symboles, de même que
les systèmes sémantiques, tels que les mathématiques, font usage de
moyens opérationnels comme les déterminants.
Dans l'ensemble, nous pouvons dire que les systèmes sémantiques
se situent à un niveau supérieur, en comparaison des instruments
opérationnels. Si le langage vocal et gestuel, l'écriture, les poids et
mesures, les mathématiques et les arts constituent une liste plus ou
moins exhaustive des systèmes sémantiques familiers à l'homme, le
nombre d'instruments opérationnels est bien plus élevé, quoique seul
un petit nombre atteigne le niveau d'un système élaboré. Pratiquement
aucun d'entre eux n'a survécu jusqu'à l'époque civilisée, c'est-à-dire
jusqu'au moment où se sont développés l'art de l'écriture, les
mathématiques et les systèmes de poids et mesures. Une fois ce stade
atteint, les instruments opérationnels apparaissent inévitablement
comme des substituts grossiers à l'écriture et au calcul, bien qu'ils aient
eu indéniablement une grande importance dans les conditions
primitives et archaïques. Ils constituent la clé de bien des réalisations
de la politique et de l'économie archaïques, qui ont toujours suscité la
perplexité du monde ultérieur, quant à la question de savoir comment
une telle perfection organisationnelle avait pu être atteinte sans recours
à l'écriture et au calcul numérique.
Pour ce qui concerne le problème de l'origine et du
développement des usages de la monnaie, le lien entre les objets
physiques et les opérations qu'on effectue sur eux est essentiel. La
caractéristique fondamentale des objets monétaires est la possibilité de
les quantifier, qui leur permet ensuite de jouer le rôle d'instruments
dans chacun des usages de la monnaie, lesquels dépendent de critères
précis : la situation socialement ou culturellement déterminée dans
laquelle apparaît le besoin, la manipulation des objets définie d'un
point de vue opérationnel, enfin l'effet qui est ainsi produit sur la
situation. La « situation » est un fait de sociologie générale, la
« manipulation » est prescrite d'un point de vue opérationnel, et
l'« effet » est tel que le besoin se trouve satisfait.
Nous parlerons de monnaie lorsque des unités physiques
interchangeables (des « fongibles ») se trouvent dans l'un quelconque
des usages décrits ci-dessous. Les res fungibiles étaient définies de
façon vraiment opérationnelle en droit médiéval comme res quae
numero, pondere ac mensura consistunt 85 . Nous considérerons
comme monnaie des coquillages, des pièces, des mesures d'orge, des
billets de banque, ou d'innombrables autres choses interchangeables,
tant qu'elles sont utilisées dans l'un des usages énumérés ci-dessous.

Le paiement

Le paiement revient à satisfaire une obligation en cédant des


objets quantifiables (des fongibles). L'opération consiste à « céder »,
l'effet souhaité est de « satisfaire l'obligation ». Pour que l'on puisse
dire que la monnaie est utilisée, la situation où l'« on a une obligation »
implique toutefois la condition suivante : s'il n'existe pas au moins une
autre situation qui, tout en étant différente au regard de la nature de
l'obligation, puisse être résolue par les mêmes moyens, le
« règlement » effectué en cédant des objets quantifiables n'est pas un
paiement en monnaie (comme quand on se libère de cette manière
d'une obligation qui doit être honorée « en nature »).

L'étalon de valeur

L'usage habituel de la monnaie consiste à utiliser une unité


physique d'un type particulier comme référent dans les situations où il
faut effectuer des opérations arithmétiques portant sur des objets
différents, comme « additionner des pommes et des poires ». La
« manipulation » de l'unité a pour base l'opération qui consiste à
« apposer » une valeur numérique sur au moins une des unités, avec la
conséquence que les « pommes et poires » peuvent désormais être
additionnées de façon pertinente, en les rapportant à l'« étalon ». Le
troc est en conséquence facilité, puisque les objets peuvent être évalués
des deux côtés, et leurs valeurs additionnées ; la finance fondée sur les
produits de base exige habituellement aussi des additions et
soustractions de différents produits de base, comme des pommes et des
poires, et par conséquent un « étalon ».

La réserve de valeur

Garder de la richesse en réserve, c'est accumuler des objets


quantifiables 1) pour en disposer dans le futur, ou bien 2) simplement
comme trésor. La « situation sociologique » est celle dans laquelle les
personnes 1) préfèrent ne pas consommer ou détruire ces objets
maintenant, mais plutôt reporter de telles actions dans le futur, ou 2)
préfèrent les avantages de la possession pure, particulièrement le
pouvoir, le prestige et l'influence qui en découlent. L'« opération » qui
est impliquée consiste à retenir, garder ou conserver les objets pour un
usage ultérieur, dans l'idée que leur possession et, mieux encore, leur
exhibition ostentatoire contribuent à la glorification du propriétaire et
de ceux qu'il est susceptible de représenter.

Le moyen d'échange

L'usage de la monnaie dans l'échange est l'utilisation d'objets


quantifiables dans des situations d'échange indirect. L'opération
implique deux échanges consécutifs, les objets monétaires servant de
médiation. Cependant, une fois que l'échange indirect a été adopté, la
séquence peut débuter par la monnaie et s'achever par une plus grande
quantité de monnaie.
Exceptionnellement, le terme monnaie est également appliqué à
autre chose que des unités physiques. Ces « unités idéales » sont des
signes écrits, des mots prononcés, ou des titres enregistrés, employés
pour des usages de la monnaie. Dans ce cas, l'« opération » consiste
habituellement à manipuler des comptes de dettes formés par de telles
unités, les effets étant similaires à l'usage d'unités physiques. Dans la
société archaïque, les « unités idéales » se présentent dans des comptes
de compensation, comme dans la finance fondée sur les produits de
base de l'Assyrie primitive ou de l'Égypte tardive.
Une exception apparente, du genre opposé, se présente lorsque les
unités physiques qui se trouvent être aussi de la monnaie fonctionnent
dans des usages non monétaires, par exemple quand des pièces sont
utilisées pour enseigner l'arithmétique aux enfants. Ces unités sont de
la monnaie parce qu'elles fonctionnent déjà comme monnaie dans un
certain usage de celle-ci, mais elles peuvent avoir une autre fonction,
purement opérationnelle, qu'elle soit statistique ou que ces unités
fonctionnent simplement comme poids, marqueurs ou enregistrements.

LA MONNAIE DE L'ÉCHANGE

Dans l'approche traditionnelle, la monnaie est essentiellement


considérée comme un moyen d'échange. Cela suppose une situation
originelle de troc, et une opération faite pour le faciliter : autrement dit,
l'acquisition d'objets monétaires dans le but de les échanger contre les
biens désirés. C'est l'« échange indirect » de l'économiste. Dans une
économie de marché comme la nôtre, la monnaie est principalement
identifiée à cet usage, et l'on fait dépendre tous les autres usages de cet
usage fondamental. Il s'agit d'une des hypothèses les plus importantes
dans tout l'univers de la pensée économique moderne.
En dehors de Smith et Ricardo, les sociologues comme Spencer,
Durkheim, Mauss et Simmel ont été également victimes du sophisme
catallactique, selon lequel la division du travail impliquait l'échange.
D'où l'erreur terrible consistant à définir la monnaie comme un moyen
d'échange, étendue ultérieurement par les anthropologues à la société
antérieure à l'écriture elle-même. Comme Raymond Firth l'a
autrefois écrit : « Dans tout système économique, aussi primitif soit-il,
un article ne peut être considéré comme monnaie authentique que
quand il joue le rôle de moyen d'échange déterminé et commun,
comme un point d'appui commode pour obtenir un type de bien contre
un autre86. » Le professeur Firth a par la suite nuancé sa position, mais
ce concept étroit de la monnaie a engendré un vision erronée de la
nature de cette dernière, et par conséquent posé un obstacle presque
insurmontable à l'analyse des économies non fondées sur le marché.
Selon cette approche typique, la caractéristique essentielle de la
monnaie est son utilisation dans l'échange, non seulement dans la
société moderne, mais encore dans la société primitive. Les quatre
usages de la monnaie sont déclarés inséparables, même dans les
conditions primitives. On ne peut considérer comme de la monnaie que
des objets quantifiables utilisés comme moyens d'échange. Tant qu'elle
n'implique pas leur usage comme moyen d'échange, leur fonction de
moyen de paiement, d'étalon de valeur ou de moyen de thésaurisation
n'est pas déterminante pour leur caractérisation comme monnaie. On
affirme que c'est cet usage qui unifie logiquement le système, puisqu'il
permet de relier de manière cohérente les différentes fonctions de la
monnaie. Sans cette fonction, il ne peut y avoir de véritable monnaie.
Nous pensons qu'une telle définition est pervertie par une
conception moderniste de la question, en partie responsable de
l'obscurité où se trouvent plongées, aujourd'hui encore, les qualités de
la monnaie primitive. On peut en fait affirmer que l'opinion selon
laquelle la monnaie primitive est un moyen d'échange ne trouve qu'un
soutien limité dans l'histoire des usages primitifs de la monnaie.
Néanmoins, ce serait une erreur de croire que le problème ne porte que
sur les définitions, et que les obstacles à sa résolution sont purement
conceptuels. L'institutionnalisation distincte et indépendante des
différents usages de la monnaie soulève une question de fait, qui
embrasse une grande part du mécanisme et de la structure des sociétés
primitives. C'est ce que révèle notre analyse des autres usages de la
monnaie dans ces sociétés.

L'USAGE DE LA MONNAIE POUR LE PAIEMENT

Dans le sens moderne du terme, le paiement est la libération d'une


obligation par la transmission d'unités quantifiées. Rien ne nous
semble mieux défini que le rapport entre un paiement en monnaie et
l'obligation liée aux transactions économiques. Mais l'origine du
paiement remonte à une époque antérieure à l'usage d'objets quantifiés
pour la libération d'obligations liées à de telles transactions. Afin
d'examiner la diversité des formes où le paiement et l'obligation se sont
manifestés dans l'histoire économique, il nous faut retracer une
évolution dont l'origine est prééconomique et préjuridique.
Le paiement existait avant qu'ait été établie la distinction entre
droit civil, droit pénal et droit religieux. Il y a là une explication
partielle de la grande proximité entre, d'un côté, le paiement et le
châtiment, de l'autre, l'obligation et le crime. Il ne faut cependant pas
supposer ici un développement linéaire. Il apparaît plutôt que
l'obligation peut avoir des origines autres que le crime, que le
châtiment peut avoir d'autres sources que sacrées, et que le paiement
inclut un élément pratique que n'implique pas le châtiment comme tel.
En revanche, il est en général correct de dire que, d'un point de vue
historique, le droit civil succède au droit pénal, et ce dernier au droit
sacré. C'est ainsi que le paiement était aussi bien dû par le coupable ou
l'impur, que par le faible et l'humble ; il était dû aux dieux et à leurs
prêtres, à ceux à qui l'on devait des honneurs, et aux grands. Le
châtiment, comme l'offense, avait un caractère sacré et social. Il en
découlait un amoindrissement de la sainteté, du prestige et du statut du
payeur, qui pouvait même entraîner son anéantissement physique.
L'obligation peut être formulée par l'énumération des aspects
légaux de l'offense. Toutefois, de nombreuses obligations résultent de
la coutume, et ne donnent lieu à offense que dans le cas où le paiement
qui permet la libération de l'obligation n'est pas effectué. Mais il faut
souligner que, dans aucun de ces deux cas, la restauration de l'équilibre
n'implique le paiement. En effet, les obligations sont en général
spécifiques, et les remplir n'est pas une question quantitative mais
purement qualitative ; une caractéristique essentielle du paiement y fait
donc défaut. Réparer la violation d'obligations sacrées et sociales, à
l'égard du dieu, de la tribu, de la parenté, du totem, du village, du
groupe d'âge, de la caste ou de la guilde, s'effectue non par paiement,
mais en faisant la chose correcte de la façon correcte et au moment
approprié. Des activités aussi diverses que courtiser, se marier, rompre,
danser, chanter, s'habiller, banqueter, se lamenter, se lacérer, voire se
tuer, peuvent constituer la libération d'une obligation, mais elles ne
constituent pas des paiements au sens monétaire du terme.
La quantification, autrement dit l'un des éléments de l'usage de la
monnaie en vue du paiement, entre alors en scène. Le châtiment se
rapproche du paiement lorsque le processus par lequel on se libère de
la culpabilité est quantifié, comme quand les coups de fouet, les tours
du moulin à prières ou les jours de jeûne effacent la faute. Mais si le
châtiment devient une « obligation de payer », l'offense demeure
rachetée non par la cession d'objets quantifiés, mais à travers une perte
qualitative de valeurs vitales ou de statut sacré et social.
L'usage complet de la monnaie en vue du paiement intervient
quand les unités transmises par la personne ayant une obligation sont
des objets physiques, tels que des animaux pour le sacrifice ou des
esclaves, des coquillages d'ornement ou des mesures de denrées
alimentaires. Même dans ce cas, le changement n'affecte que
l'opération de paiement, mais ne réagit pas nécessairement sur la
nature de l'obligation dont on se libère. L'obligation peut demeurer
essentiellement non économique, comme quand il s'agit de payer une
amende, une compensation, un impôt, un tribut, ou de faire des dons
ou des contre-dons, ou encore d'honorer les dieux, les ancêtres ou les
morts. Il y a néanmoins une différence importante. Le receveur gagne
désormais ce que perd le payeur – l'opération correspond précisément
au concept juridique de l'obligation de payer.
L'effet principal du paiement peut cependant rester ce qu'il était
auparavant, à savoir la réduction du pouvoir et du statut du payeur.
Dans la société archaïque, une amende exorbitante ne ruinait pas tant
sa victime qu'elle ne l'annihilait politiquement. Le pouvoir et le statut
ont ainsi longtemps conservé leur prééminence vis-à-vis de la
possession économique en tant que telle. L'importance politique et
sociale de la richesse accumulée réside dans la capacité qu'a l'homme
riche d'effectuer un paiement sans que cela compromette son statut. Tel
était l'état des choses au début de la civilisation archaïque. Le trésor a
subitement acquis une importance considérable. La richesse se trouva
directement transmuée en pouvoir. Durant une brève période
historique, elle représenta une institution autosuffisante. L'homme
riche étant puissant et vénéré, il recevait des paiements ; dons et
redevances pleuvaient sur ses épaules sans qu'il ait à user de son
pouvoir de torturer et de tuer. Mais cette richesse, lui servant de fonds
pour opérer des dons, lui procurait le pouvoir nécessaire, et ainsi de
suite.
Une fois que la monnaie est établie comme moyen d'échange dans
la société, en revanche, la pratique du paiement monétaire s'élargit
naturellement dans toutes les directions. Avec l'introduction du
système de marché, un nouveau type d'obligation apparaît, comme le
reliquat juridique d'une transaction économique. Le paiement se
présente désormais comme la contrepartie d'un avantage obtenu au
cours d'une transaction. La monnaie est dorénavant un moyen de
paiement parce qu'elle est un moyen d'échange. L'idée même de
l'origine indépendante du paiement est perdue, on a oublié les
millénaires de civilisation humaine où le paiement ne provenait pas de
transactions économiques, mais directement d'obligations religieuses,
sociales ou politiques.
L'USAGE DE RÉSERVE DE LA MONNAIE

Un autre usage de la monnaie – mettre la richesse en réserve –


trouve en partie son origine dans le besoin de paiement. Comme nous
l'avons vu, le paiement n'est pas principalement un terme économique.
Ce n'est pas le cas non plus de la richesse, qui dans la société primitive
est en grande partie constituée par un trésor. Comme le paiement, c'est,
à l'origine, davantage une catégorie sociale qu'une catégorie liée à la
subsistance. La connotation de subsistance que prend la richesse
(comme celle du paiement) découle plutôt de la fréquence avec
laquelle elle est accumulée (et le paiement effectué) sous forme de
bétail, d'esclaves et de biens de consommation courante non
périssables. Ce qui remplit le dépôt de richesse, aussi bien que ce qui
le désemplit, possède désormais une signification liée à la subsistance.
C'est le cas tant pour les riches qui possèdent ledit dépôt que pour les
sujets qui le remplissent par leurs paiements. Celui qui possède la
richesse acquiert par là la possibilité de payer amendes,
compensations, impôts et autres, pour des raisons sacrées, politiques et
sociales. Les paiements qu'il reçoit de ses sujets, élevés ou faibles, lui
sont adressés en tant qu'impôts, rentes ou dons, non pour des raisons
économiques mais pour des raisons sociales et politiques, qui vont de
la pure gratitude pour la protection accordée et de l'admiration pour la
qualité du grand personnage jusqu'à la peur de l'asservissement ou de
la mort.
De nouveau il ne s'agit pas de nier le fait que, une fois la monnaie
pour l'échange présente, elle pourra facilement être utilisée comme
réserve de richesse. Mais, de même qu'avec le paiement, la condition
préalable est que des objets quantifiés aient été institués comme
moyens d'échange.

LA MONNAIE COMME ÉTALON DE VALEUR OU COMME MONNAIE DE COMPTE

La monnaie comme étalon de valeur paraît plus étroitement liée à


son usage pour l'échange qu'à ceux pour le paiement ou la réserve de
richesse. L'échange est l'une des deux sources, tout à fait différentes,
d'où provient le besoin d'un étalon de valeur. L'autre source, c'est
l'administration. La première implique le troc, la seconde le stockage.
À première vue, les deux ont peu de chose en commun. L'une est un
acte d'échange individuel, l'autre un acte d'administration centrale. Il y
a donc un fort contraste entre les deux. Mais ni le troc ni le stockage ne
peuvent être effectivement réalisés en l'absence d'un étalon quelconque
de valeur, ou monnaie de compte. Sans l'aide du calcul fondé sur une
monnaie de compte, comment, par exemple, échanger un lopin de terre
contre un chariot, contre le harnais d'un cheval, des ânes, le harnais
d'un âne, des bœufs, de l'huile, des vêtements et d'autres petits
articles ? Voici un cas bien connu de troc dans la Babylone ancienne,
alors qu'il n'existait aucun moyen d'échange ; la terre était estimée à
816 shekels d'argent, tandis que les articles donnés en échange étaient
ainsi évalués : un chariot 100 shekels d'argent, six harnais de chevaux
300, un âne 130, un harnais d'âne 50, un bœuf 30, le reste étant réparti
entre des articles plus petits.
En l'absence d'échange, un principe identique était appliqué pour
l'administration des entrepôts des grands temples et palais. Leurs
gardiens administraient les biens de subsistance dans des conditions
où, sous plus d'un rapport, il fallait impérativement déterminer
l'importance relative de ces biens. On en trouve une illustration dans la
fameuse règle de comptabilité babylonienne « une unité d'argent-métal
vaut une unité d'orge », qui se trouve sur la stèle de Manistusu, ainsi
qu'au début de l'article 2 des lois d'Eshnunna.
L'analyse des données provenant de la société primitive et
archaïque montre que l'usage de la monnaie pour l'échange ne peut
prétendre avoir engendré les autres emplois de la monnaie. Au
contraire, les usages de la monnaie pour le paiement, la mise en
réserve et la comptabilité possèdent des origines distinctes, et ont été
institutionnalisés indépendamment les uns des autres.

LE TRÉSOR ET LES PRODUITS DE BASE DANS LES USAGES DE LA MONNAIE


Il paraît presque contradictoire d'imaginer que l'on puisse payer
avec de la monnaie que l'on ne pourrait pas utiliser pour acheter.
Pourtant, c'est précisément la conséquence de notre thèse que la
monnaie n'était pas utilisée comme moyen d'échange, mais plutôt
comme un moyen de paiement. Deux institutions de la société
primitive nous en donnent une explication partielle : le trésor et le
produit de base.
Il convient de distinguer le trésor d'autres formes de richesse
accumulée. La différence réside avant tout dans son rapport à la
subsistance. Le trésor, au sens propre du terme, est constitué de biens
de prestige, y compris des « objets de valeur » et des objets
cérémoniels, dont la simple possession procure à leur détenteur
l'autorité sociale, le pouvoir et l'influence. Une particularité des biens
de trésor est que le prestige se trouve accru aussi bien quand on les
donne que quand on les reçoit. Le trésor a principalement pour finalité
le mouvement, qui constitue son usage propre. Même quand la
nourriture est « thésaurisée », elle passera et repassera probablement
entre les parties, aussi absurde que cela puisse paraître du point de vue
de la subsistance. Mais il est rare que la nourriture fonctionne comme
trésor, car la nourriture intéressante (comme des porcs abattus) ne se
conserve pas, et celle qui se conserve (comme l'huile et l'orge) n'est pas
attirante. Les métaux précieux, de leur côté, qui sont presque
universellement estimés comme trésor, ne peuvent être facilement
échangés contre de la subsistance puisque, en dehors des régions
exceptionnellement aurifères telles que la Côte-de-l'Or africaine ou la
Lydie, l'exhibition d'or par les gens du commun est source d'opprobre.
Cependant le trésor, comme d'autres sources de pouvoir, peut
revêtir une grande importance économique. En effet les dieux, les rois
et les chefs peuvent être contraints de mettre les services de personnes
qui dépendent d'eux à la disposition du donateur, lui procurant ainsi
indirectement nourriture, matières premières et travail sur une grande
échelle. Ce pouvoir de disposition indirect, qui inclut l'important
pouvoir de fixer l'impôt, découle évidemment, en dernière analyse, de
l'influence accrue exercée par le bénéficiaire du trésor vis-à-vis de sa
tribu ou de son peuple.
TRÉSOR ET POUVOIR DANS LA GRÈCE ANTIQUE

En Grèce antique, le trésor, le bien de prestige kat' exochen, était


une forme de richesse qui ne circulait que parmi une minorité. Il
prenait la forme de la monnaie ustensile – les tripodes et les bols – en
or ou en argent. On en obtenait la disposition en retour d'un autre trésor
ou contre des biens de prestige tels que l'accès aux dieux et à leurs
oracles, aux rois, aux chefs et aux potentats locaux. Lorsque étaient
donnés en retour des biens de prestige autres que l'or, comme des
chevaux, de l'ivoire, des esclaves expérimentés, des œuvres d'art ou de
magnifiques vêtements, il fallait que la contrepartie soit également un
bien de prestige. Dans certaines régions du monde, il n'est pas possible
d'acquérir un esclave ou un cheval pour un montant quelconque de
millet, on ne peut pas non plus corrompre un général avec de l'argent-
métal, il faut pour cela de l'or. C'est ainsi que s'opère la circulation des
biens de prestige dans bien des sociétés archaïques, mais la Grèce offre
un exemple remarquable.
Dans l'Antiquité hellénique, le trésor fonctionnait comme une
forme mobile de pouvoir. Les effets de sa possession étaient directs.
Quiconque possédait un trésor était ipso facto puissant, c'est-à-dire
craint et respecté. Il ne fait pas de doute que le pouvoir conféré par le
prestige anticipait souvent des avantages économiques à long terme. Il
serait toutefois artificiel d'établir une distinction nette entre le pouvoir
politique et le pouvoir économique. La différence était de peu de
portée dans un monde où la ressource économique principale était
constituée par des services personnels de divers niveaux, et où la
disposition de cette ressource particulière était organisée par
l'intermédiaire de relations non économiques, telles que la parenté, la
clientèle ou la dépendance semi-féodale. C'est seulement lorsque le
féodalisme est complètement développé que les avantages politiques et
économiques accompagnant la possession de la terre se trouvent
clairement séparés, à travers un processus de différenciation
institutionnelle des deux genres de services dépendants. Dans les
périodes antérieures, même les avantages économiques découlant de la
possession d'un trésor étaient en général incorporés au pouvoir
politique. Certaines formes de richesse, telles que la terre ou le bétail,
avaient toutefois un caractère plus directement économique que
d'autres. Mais même dans le cas de ces possessions spécifiquement
économiques, les bénéfices économiques et politiques étaient encore
trop enchevêtrés pour qu'on admette une séparation dépourvue
d'ambiguïté.
Malgré cette combinaison de finalités honorifiques et utilitaires,
on peut distinguer les effets économiques des mouvements du trésor.
Dans la société archaïque, la clé de la réalisation de tâches
économiques importantes, particulièrement celles qui impliquaient le
rassemblement des énergies du travail, doit être cherchée dans le
fonctionnement du trésor.
Un exemple parfait des utilisations du trésor dans l'histoire bien
remplie de la Grèce du VIe siècle est fourni par la montée en puissance
de la maison des Alcméonides, son expulsion par les Pisistratides,
suivie de leur retour triomphal sous Clisthène – le tout ayant pris deux
générations. Le déroulement des événements fut tout au long marqué
par des réalisations économiques remarquables.

Les Alcméonides

La fortune de la maison des Alcméonides, légendaire dans le


monde grec, fut obtenue de la façon suivante :

Les Alcméonides, de tout temps illustres dans Athènes, le furent encore plus à partir
d'Alcméon, puis de Mégaclès. Alcméon, fils de Mégaclès, s'était mis à la disposition des
Lydiens venus de Sardes sur l'ordre de Crésus pour consulter l'oracle de Delphes, et il les
avait aidés de son mieux87.

Les Alcméonides négocièrent leur influence politique avec le


dieu. Ils ne devaient pas être déçus :

Par les Lydiens, ses messagers auprès des oracles, Crésus apprit le dévouement
d'Alcméon à ses intérêts : il le fit venir à Sardes et là lui fit présent de tout l'or dont il
pourrait se charger en une seule fois. Devant pareille offre, Alcméon imagina ceci : il
revêtit une ample tunique qui formait une vaste poche sur la poitrine, se chaussa des
bottes les plus hautes et les plus larges qu'il trouva, et se fit introduire ainsi vêtu dans le
Trésor du Roi. Là, il se plongea dans un tas de poudre d'or : il en bourra d'abord la tige
de ses bottes, le plus haut possible ; ensuite il en farcit le pli de sa tunique, il en poudra
ses cheveux, il s'en emplit la bouche, et sortit du Trésor à peine capable de traîner ses
chaussures et sans plus avoir forme humaine, les joues gonflées à éclater et le corps
déformé. Crésus éclata de rire en le voyant et lui fit don de tout ce qu'il emportait, non
sans y joindre encore un autre présent d'importance égale88.

Ainsi, conclut Hérodote, cette maison acquit une grande richesse ;


Alcméon fut capable de rembourser le dieu de Delphes en dépassant
les termes de son contrat de construction, corrompant au surplus la
Pythie, gagnant une influence divine auprès des Spartiates, élevant des
chevaux pour la course de chars et gagnant le prix à Olympie, ce qui
était par tradition la porte ouverte à l'influence suprême au pays,
surtout si vous aviez une armée étrangère de première classe pour vous
soutenir, comme celle de Sparte.
Telle fut en quelques mots l'histoire de leur retour triomphal. Les
Alcméonides avaient fui Athènes quand Pisistrate avait repris le
pouvoir. Ils firent plusieurs vaines tentatives pour reconquérir leur
patrie. Lorsque leur fortification de Lipsydrium, en Attique, fut
finalement réduite par Pisistrate,

(a)lors, à la recherche de tous les moyens possibles de lutter contre les Pisistratides,
ils obtinrent des Amphictyons, pour un prix convenu, la charge de construire le temple de
Delphes, le temple actuel, qui n'existait pas encore en ce temps-là. En gens fort riches et
d'une famille depuis longtemps illustre, ils firent le temple plus beau dans l'ensemble que
le plan ne l'avait prévu et, en particulier, au lieu de le faire en tuf comme convenu, ils lui
donnèrent une façade en marbre de Paros89.

En d'autres termes, ils employèrent leur argent dans les affaires de


la construction mais, plutôt que de rechercher le gain monétaire
maximal, ils choisirent d'investir dans l'amélioration des relations
publiques. Un tel acte de générosité bien comprise allait leur gagner
l'admiration du monde hellénique, et par là accroître leur influence
politique. Hérodote fait de cette manœuvre un pas décisif dans leur
lutte pour recouvrer le pouvoir à Athènes, et le trésor joua ici encore
plus directement un rôle dans le changement opéré au sein du pouvoir.
Or, selon les Athéniens, ces personnages, pendant leur séjour à Delphes, gagnèrent à
prix d'or la Pythie pour lui faire donner aux Spartiates, chaque fois qu'il en viendrait pour
la consulter à titre officiel ou privé, l'ordre de libérer Athènes. Les Lacédémoniens, qui
recevaient toujours la même réponse, envoyèrent l'un de leurs concitoyens les plus
distingués, Anchimolios fils d'Aster, à la tête d'une expédition pour chasser d'Athènes les
Pisistratides90 […].

Aristote, en général réticent à répéter les exagérations


anecdotiques, confirme la substance du récit de la restauration des
Alcméonides par l'armée de Sparte.

Comme ils échouaient donc dans leur tentative, les Alcméonides prirent en
adjudication la construction du temple de Delphes, ce qui leur donna des ressources pour
se faire soutenir par les Lacédémoniens. Et la Pythie ordonnait toujours aux
Lacédémoniens qui la consultaient de délivrer Athènes, si bien qu'elle décida les
Spartiates91 […].

Mais ce serait négliger la part de Crésus dans le circuit de l'or, du


prestige et de la sécurité. Le dieu de Delphes paya aux Alcméonides,
selon les termes du contrat de construction, la somme considérable de
300 talents, dont la plus grande part provenait du trésor de Crésus.
Alcméon avait assurément agi comme un honnête médiateur entre
Apollon et le roi de Lydie. Mais Crésus interpréta faussement l'allusion
malheureuse de la Pythie aux conséquences de sa traversée du fleuve
Halys. Hérodote vit de ses propres yeux les extraordinaires donations
d'or que Crésus avait envoyées à celle-ci ; elles étaient encore exposées
aux limites du temple quand il y fit sa visite. Mais quel que fût le
personnage responsable de l'erreur, la ruine de Crésus causée par Cyrus
le Perse ne mit pas un terme à la transaction. Le dieu se conforma à ses
obligations. Le bûcher était déjà allumé où Cyrus avait condamné son
prisonnier Crésus à être brûlé vif, lorsque Apollon envoya des cieux la
pluie pour éteindre les flammes – ayant en mémoire « le génie et la
générosité » de Crésus – comme le veut la légende qui inspira l'ode de
Pindare à la gloire de la pythie.
C'est ainsi que le trésor passait de main en main parmi le petit
nombre des favorisés.
Les Pisistratides

L'origine et l'emploi du trésor dans le cas des Pisistratides


présentent des caractéristiques similaires. Les Pisistratides, étant
d'extraction eupatride, bénéficiaient de relations de réciprocité avec
l'élite, bien qu'ils ne pussent se vanter de la faveur d'Apollon, comme
leurs rivaux alcméonides. Après la seconde expulsion de Pisistrate, on
tint une réunion familiale où il fut décidé de recouvrer la souveraineté.

[...] ils rassemblèrent les contributions de toutes les cités qui leur avaient quelque
obligation. Plusieurs firent des dons considérables, et Thèbes plus que toutes les
autres92.

Les obligations d'État dues aux Pisistratides supposaient des


relations réciproques, peut-être à travers des dons antérieurs effectués
par les Pisistratides aux divers États. Dans une scène bien plus
ancienne de l'Odyssée, Athéna, ayant pris l'apparence du mortel
Mentor, décline l'hospitalité offerte par Nestor en déclarant : « J'irai
chez les vaillants Caucones, où une créance m'est due, qui est ancienne
et d'importance93. »
Seules les dettes anciennes, de préférence importantes, étaient
considérées comme « bonnes ». Les dettes minimes pas plus que les
dettes récentes n'étaient supposées dues. Les liens de xenia entre les
Pisistratides et les Spartiates, confirmés par la pratique des dons, firent
donc longuement hésiter ces derniers à obéir à l'oracle de Delphes qui
leur enjoignait de faire la guerre aux Pisistratides.
La richesse de Pisistrate était en grande part constituée par son
trésor. Le domaine de la famille était situé à Brauron dans l'Attique,
qui est proche du district de Laurion. La question de savoir s'il
exploitait les mines d'argent de Laurion – celle de savoir si les mines
étaient utilisées à cette époque – est controversée. Mais il ne fait aucun
doute qu'il acquit des propriétés dans le riche district de la région de
Pangée en Thrace, à un certain moment de son long exil.
On peut imaginer la manière dont Pisistrate acquit ces propriétés à
partir d'un incident comparable qui eut lieu dans la même région.
Darius était désireux de récompenser Histiée, souverain de Milet, pour
avoir sauvé l'armée perse en empêchant la destruction du pont du
Danube sur leurs arrières. Histiée demanda – et obtint – la ville de
Myrcinus, sur la rivière Strymon, près de la côte de Thrace. C'était la
région des mines de Pangée. Le général perse en Thrace, Mogabazus,
apprenant que Histiée entourait la ville d'un rempart, admonesta
Darius :

Seigneur, qu'as-tu fait en permettant à un Grec habile et prudent de fonder une ville
en Thrace, en un lieu qui possède du bois en abondance pour les navires et les rames, des
mines d'argent, et une nombreuse population tant grecque que barbare installée aux
alentours, qui, si elle trouve un chef, le suivra docilement jour et nuit94 !

Cela rappelle l'analyse du rôle crucial de la richesse dans la Grèce


archaïque par Thucydide. « [L]'homme qui, le premier, acquit de la
puissance dans le pays fut Pélops. Possesseur de grandes richesses, il
était arrivé d'Asie parmi des populations dépourvues de ressources95. »
Un homme de grande richesse et de grande intelligence pouvait
apparemment gagner facilement des partisans parmi un peuple pauvre
et plus arriéré, en achetant leurs chefs et leurs dieux pour en faire des
alliés soumis à ses ordres. Aristote fait laconiquement observer, à
propos du séjour thrace de Pisistrate : « Ici, il acquit de la richesse et
embaucha des mercenaires. »
D'autre part, l'accumulation de la richesse comme institution
d'une économie de subsistance commence avec le rassemblement et le
stockage de produits de base. Alors que le trésor, de même que la
finance fondée sur le trésor, ne relève en général pas de l'économie de
subsistance, la mise en réserve de produits de base représente une
accumulation de biens de subsistance qui implique habituellement leur
usage comme moyens de paiement. En effet, une fois que les produits
de base sont stockés sur une grande échelle par le temple, le palais ou
le manoir, il faut qu'un tel usage en résulte. La finance fondée sur le
trésor est remplacée par celle fondée sur les produits de base,
autrement dit la forme rudimentaire de la finance monétaire et de
crédit.
La plupart des sociétés archaïques possèdent une organisation de
la finance fondée sur les produits de base de tel ou tel type. C'est dans
le cadre du transfert planifié et de l'investissement de produits de base
stockés sur une échelle gigantesque que furent développées les
méthodes comptables qui caractérisent, sur la longue durée, les
économies redistributives des anciens empires. Ce n'est que bien après
l'introduction des pièces de monnaie en Grèce, cinq ou six siècles
avant notre ère, que la finance monétaire commença à remplacer dans
ces empires la finance fondée sur les produits de base, mais surtout
dans la République romaine. L'Égypte ptolémaïque, par exemple,
poursuivit la tradition de la finance fondée sur les produits de base,
qu'elle mena à des niveaux d'efficacité inégalés.
En tant que forme d'intégration, dans la société primitive, la
redistribution implique le stockage des biens en un centre, d'où ils sont
répartis. Les biens transmis comme paiement au centre sont retransmis
hors de celui-ci comme paiement, et quittent la circulation. Ils
fournissent la subsistance de l'armée, de la bureaucratie et de la force
de travail, qu'elle soit payée en salaires, comme solde des soldats, ou
sous d'autres formes. Le personnel des temples épuise une grande part
des paiements effectués en nature. Des matières premières sont
nécessaires pour l'équipement de l'armée, les travaux publics et les
exportations de l'État : orge, huile, vin, laine, dattes, ail et autres
produits sont répartis et consommés. Les moyens de paiement sont
ainsi détruits. Certains d'entre eux sont peut-être finalement troqués
privativement par ceux qui les ont reçus. Dans cette mesure, une
« circulation secondaire » est amorcée, qui peut donner l'impulsion à
des marchés locaux.
Il existe une relation entre, d'un côté, trésor et produits de base et,
de l'autre, la question des usages de la monnaie : les premiers
expliquent le fonctionnement des divers usages de la monnaie en
l'absence d'un système de marché. Les biens du trésor peuvent être
employés pour le paiement. Ils servent simplement à gonfler la réserve
du trésor, et n'entrent pas nécessairement dans la chaîne de l'échange
économique. Dans une économie non fondée sur le marché, le secteur
beaucoup plus large des paiements concerne évidemment les biens de
subsistance. Les paiements du centre impliqués par la redistribution
prennent en charge de tels objets quantifiables, lorsqu'ils sont utilisés
pour se libérer des obligations. C'est ainsi que le trésor et les produits
de base fournissent dans l'ensemble la solution du problème posé par
les conditions de la société primitive, où les moyens de paiement
peuvent être indépendants de l'usage de la monnaie pour l'échange.
L'absence de la monnaie comme moyen d'échange dans les
empires fondés sur l'irrigation a aussi stimulé l'emploi de la monnaie
de compte, et ce dernier a permis le développement d'un certain type
d'entreprise bancaire – en fait, des gestionnaires de grands domaines
pratiquant la finance fondée sur les produits de base – en vue de
faciliter le transfert et la compensation en nature. On peut ajouter que
des méthodes semblables étaient utilisées par l'administration des
grands temples. C'est ainsi que la compensation, les transferts
comptables et les chèques non transférables furent développés non pas
comme des procédés d'une économie d'échange, mais, au contraire,
comme mécanismes administratifs conçus dans le but de rendre la
redistribution plus efficace et, par conséquent, de rendre inutile le
développement des méthodes de marché.

MONNAIE ET STATUT

Les effets des positions de statut et des structures d'intégration,


qui se renforçaient réciproquement, constituaient une source de la
vitalité des arrangements sociaux primitifs. Le statut était renforcé par
les institutions qui soutenaient les structures. La monnaie, le prix et le
commerce, par exemple, contribuaient à la stratification des classes. La
monnaie archaïque créait et maintenait l'étendue du prestige, séparant
richesse et pauvreté par l'intermédiaire de la circulation pour l'élite et
de la monnaie de l'homme pauvre. Non seulement la stratification
gagnait en force, mais les taux d'échange acquéraient une plus grande
stabilité grâce à la continuité structurelle générale.
Nous devons distinguer deux grands groupes d'institutions de la
monnaie. Il y a tout d'abord, comme nous l'avons vu, les usages de la
monnaie qui « transforment les biens fongibles en monnaie », et les
monnaies qui diffèrent précisément au regard de ces usages, autrement
dit la monnaie tous usages qui est utilisée, telle la monnaie moderne,
pour l'ensemble des trois usages, et les monnaies à usage spécifique
que l'on emploie pour l'un ou pour l'autre de ceux-ci. Ensuite, nous
trouvons les institutions monétaires délibérément conçues en vue de
réglementer le statut.
Dans la vieille Babylone, on employait fréquemment la monnaie,
mais c'était de la monnaie à usage spécifique : le blé était le bien
fongible utilisé le plus souvent pour le paiement, comme pour les
salaires, la rente ou les impôts ; l'argent-métal était universellement
utilisé en guise d'étalon, aussi bien dans le troc que dans la finance
fondée sur les produits de base ; la plupart de ces derniers étaient
utilisés, en tant qu'équivalents fixes, dans les cas d'échange, sans
préférence accordée à l'argent-métal.
On trouve la différenciation des institutions de la monnaie, dans
leur rapport au statut, à un stade précoce de la société. Paul Bohannan
a décrit une classification des monnaies chez les Tiv de la vallée de la
Benue96. On peut dire que les différents biens fongibles utilisés chez
eux comme monnaie ont un effet sur le statut, dans la mesure où ils
sont évalués selon leur rang. Les produits alimentaires et artisanaux
ont le rang le plus bas, puis viennent le bétail, les esclaves et les barres
de bronze ; le rang le plus élevé revient enfin aux femmes que l'on peut
posséder comme épouses, avec le droit de l'époux sur leurs enfants.
Deux catégories morales apparaissent pour les transactions : celles
dans lesquelles on échange des biens contre des biens de même rang
(le « transfert »), et celles où on les échange contre des biens de rang
supérieur (la « conversion »). Le premier « usage de la monnaie » est
moralement neutre, le second prouve la force de caractère d'un homme
et élève son statut. Les échanges en sens opposé, qui sont évidemment
inévitables, sont rationalisés comme le règlement d'une obligation
envers sa parenté, à laquelle on doit fournir sa subsistance. Cela est
correct d'un point de vue moral, mais n'augmente pas le prestige
personnel. Si l'on considère les cercles d'échange, la société tiv peut
être qualifiée de multicentrique.
À un niveau plus avancé de développement social, l'idée d'une
monnaie hiérarchisée peut aussi trouver à s'appliquer. Six siècles
entiers avant notre ère, Ibn Battûta a observé des fils de cuivre fins ou
épais, d'un poids déterminé, qui fonctionnaient simultanément comme
monnaie sur le moyen Niger à Gogo, une ville de l'empire noir du Mali
(1352). Les fils fins étaient la monnaie de l'homme pauvre,
échangeable contre du bois de chauffage et du millet commun. On
pouvait tout acheter avec les fils épais, y compris des chevaux, des
esclaves ou de l'or, en fait tous les biens d'élite qui consacrent la
distinction. Dans la Grèce homérique, un échange conventionnel de
biens d'élite existait sans rapport avec la monnaie. Sous sa forme
intensément productrice de statut, la circulation d'élite constituait une
caractéristique du commerce archaïque ; on ne pouvait acquérir
certains biens que contre des biens de même catégorie, tels que des
chevaux rapides, des métaux précieux, de la joaillerie, des objets de
trésor, des esclaves qualifiés, des objets de famille. Dans l'Inde du
e
XVII siècle, on ne pouvait obtenir des diamants que contre de l'or, non
contre de l'argent-métal. En Afrique de l'Ouest, on ne pouvait obtenir
des chevaux que contre des esclaves. Plus proche du domaine de la
monnaie, nous trouvons la pratique mésopotamienne des prêts du
temple, accordés au paysan en orge, tandis que l'homme libre recevait
de l'argent-métal. À ce propos, cela pourrait résoudre le mystère du
double taux de l'intérêt qui, payé en argent-métal, se montait à 20 %,
tandis que payé en orge il était de 33 1/3 %. Il se peut que la solution
de cette énigme soit que les débiteurs étaient de statuts différents, et
qu'on ne pouvait acheter de l'argent avec de l'orge. Dans la ville-État
d'Alalakh, il semble que le paysan et l'artisan recevaient de faibles
prêts d'un montant conventionnel, alors que les personnes « de
famille » pouvaient espérer des prêts d'un niveau nettement supérieur.
Au Dahomey, le statut royal conférait le droit d'utiliser des chiffres
ronds plus un ; ce même privilège est observé chez les grands à
Babylone. Dans le même esprit, le roi yoruba de Oyo imposa au roi du
Dahomey vaincu un tribut annuel de 41 caisses, contenant
41 mousquets chacune. Lorsqu'il monta sur le trône, le roi du
Dahomey « acheta » symboliquement la terre à son peuple pour la
somme traditionnelle de 201 cauris. Encore une fois, les prêts accordés
par le palais aux paysans d'Alalakh étaient de 10 ou 20 shekels, tandis
que le noble pouvait obtenir 41, 51 ou 61 shekels. Cette coutume du
« plus un » s'étendit sur de nombreux millénaires et voyagea très loin,
d'Alalakh jusqu'à Abomey. Il se pourrait bien qu'on ait là une des
nombreuses curiosités culturelles des structures sociales primitives, qui
expliquent la merveilleuse stabilité des taux de change monétaires.
Une once d'or coûtait 32 000 cauris encordés au Dahomey, aussi loin
que remontent les témoignages, à savoir sur la durée de la dynastie, qui
fut d'environ trois siècles. De nos jours, l'introduction de la monnaie
dans l'économie s'accompagne d'une tendance à la fluidité et à
l'instabilité ; dans la société archaïque, au contraire, elle était une
source de stabilité qui ne nécessitait pas de s'appuyer sur des contrôles
bureaucratiques.
Dans toute discussion portant sur les prix et le commerce, on voit
surgir encore d'autres institutions monétaires que l'on n'avait pas
imaginées, qui révèlent sans cesse de nouveaux aspects de la formation
de taux monétaires, de profits fixés, d'unités « idéales » destinées à
relier les étalons de base à un nombre limité de monnaies différentes,
afin de combler l'écart entre des unités régionales fondamentales et
fixes et des monnaies pour l'échange local. Tout cela demeure pour
l'essentiel invisible dans la formule « la monnaie, moyen d'échange ».

SYNTHÈSE

Les significations diverses du paiement, de l'étalon, de la réserve


de valeur et de l'échange sont ainsi confirmées par la différence de
leurs origines institutionnelles et des finalités qui étaient les leurs. Nos
connaissances sur ces questions sont désormais assez solides.
Le paiement intervient en rapport avec certaines institutions des
sociétés primitives, principalement le prix de la fiancée, le wergeld 97
et les amendes. Une personne peut ainsi se trouver dans l'obligation de
fournir des objets quantifiables ayant essentiellement, mais pas
toujours, un caractère utilitaire (et pouvant être habituellement utilisés
aussi dans le règlement de quelque autre obligation). Dans les livres de
droit archaïques, les compensations, les dommages et les amendes sont
régulièrement exprimés en termes physiques à travers un seul objet,
comme des bœufs, des moutons ou de l'argent-métal. Ces trois sources
principales d'obligation survivent dans la société archaïque et sont, au
surplus, considérablement élargies avec l'introduction des impôts, des
rentes et du tribut, qui fournissent nombre d'occasions supplémentaires
de paiements en vue de se libérer d'obligations et, donc, d'usages
sociaux et politiques de la monnaie destinés à conserver de la richesse.
L'usage de la monnaie comme étalon est essentiel pour la finance
fondée sur les biens de base qui accompagne les économies de
stockage sur une grande échelle. Sans un étalon, il ne peut y avoir de
fixation et de collecte des impôts, d'organisation et d'équilibrage du
budget des familles dans un manoir, ou de comptabilité rationnelle
lorsqu'il y a une diversité de biens. Comme ce n'est pas le nombre des
choses qui est soumis à l'arithmétique, mais leur valeur, cette opération
exige la fixation de taux établissant un rapport entre les différents
produits de base. De tels chiffres sont en effet disponibles dans la
plupart des sociétés archaïques. En vertu de la coutume, du statut ou
encore d'une promulgation, des équivalents fixes indiquent les taux
auxquels il est possible d'interchanger les choses indispensables à la
vie. Ce n'est que lorsque les prix se développent sur les marchés (c'est-
à-dire relativement tard) que l'on peut compter sur la monnaie en tant
qu'étalon, comme c'est le cas aujourd'hui.
L'échange se développe le plus souvent dans le cadre du
commerce organisé et des marchés, en dehors duquel l'échange indirect
ne se rencontre qu'occasionnellement. Pour cette raison, l'usage de la
monnaie pour l'échange n'a qu'une importance limitée dans des
conditions intégralement primitives. Même dans les sociétés
archaïques fortement stratifiées, comme Sumer, Babylone, l'Assyrie,
les Hittites ou l'Égypte, des économies de stockage dominaient ;
malgré l'usage répandu sur une grande échelle de la monnaie comme
étalon, son emploi pour l'échange indirect était négligeable. Notons au
passage que c'est peut-être là l'explication de l'absence presque
complète de pièces de monnaie dans les grandes civilisations de
Babylone ou de l'Égypte, en un temps où le monde grec, pauvre et
semi-barbare, se satisfaisait d'une variété de pièces artistiques.
L'étude comparative des institutions monétaires primitives doit
partir du fait suivant : tandis que la monnaie moderne est une monnaie
« tous usages » (le moyen d'échange y est aussi utilisé pour ses autres
usages), les monnaies primitives et anciennes étaient plutôt des
monnaies « à usage limité » ; autrement dit, différents objets étaient
employés pour différents usages de la monnaie. D'où la différence
radicale entre le rôle des institutions de la monnaie dans les sociétés
modernes occidentales et celui qui était le leur dans les sociétés
anciennes non occidentales. La monnaie tous usages conduit à des
formes plus homogènes d'organisation sociale ; par contraste, la
monnaie à usage limité, malgré un bien moindre degré de
monétarisation, tend à renforcer l'organisation de la société,
notamment la différenciation de ses structures de parenté et de classes.
La monnaie primitive peut donc révéler des formes institutionnelles
plus spécialisées que celles de la monnaie dans nos propres sociétés.
C'est là un fait que confirme une étude en termes de développement.
Sans un certain type de « taux » effectifs entre les différents biens,
on ne peut pratiquer ni la réciprocité ni la redistribution. À ce niveau,
les « taux » sont une nécessité pratique. Même le gibier obtenu dans
une seule chasse ne peut être réparti sans certains types de taux reliant
les différentes parties du corps des animaux qui vont être débités. Cela
vaut indépendamment du caractère égalitaire (1 pour 1) ou non (par
exemple, 3 pour 1) de la répartition voulue. En même temps, les taux
établis entre les biens d'élite perpétuent le statut supérieur si la
circulation est limitée à l'échange entre de tels biens (circulation
d'élite) ; le statut des classes inférieures, également, est maintenu en
restreignant les niveaux de vie à la nourriture brute et aux biens
élémentaires que la monnaie indigène est autorisée à acheter (monnaie
de l'homme pauvre). La même méthode est susceptible de servir à
distribuer des rations de nourriture aux pauvres, selon les taux
officiels, durant une famine. Les équivalences sont ici une nécessité
absolue, puisque l'usage de la monnaie comme étalon est impossible
sans elles. La variété et fréquemment l'arrangement détaillé des
institutions monétaires contribuent ainsi à réaliser l'intégration et à
stabiliser les privilèges du statut sans avoir recours à la force ouverte ;
ils permettent de faire des réserves contre la famine ; enfin, ils étendent
le domaine des instruments pratiques qui remplacent l'écriture. Encore
une fois, cela rend possible la finance fondée sur les produits de base,
en même temps que l'imposition sur une grande échelle. Dans les
sociétés lettrées, où la monnaie devient un moyen d'échange, la plupart
de ces instruments deviennent obsolètes et tombent dans l'oubli, en
même temps que les multiples monnaies et pratiques monétaires des
communautés primitives et archaïques.

83 Cf. Karl Polanyi, « The Semantics of Money-Uses », Explorations,


oct. 1957, repris dans Primitive, Archaic, and Modern Economies : Essays of Karl
Polanyi, op. cit.
84 Karl Polanyi, en collaboration avec Abraham Rotstein, Dahomey and the
Slave Trade, op. cit., p. 41-43, 53ss.
85 Les choses qui servent à compter, à peser et à mesurer (NdT).
86 Raymond Firth, « Currency, Primitive », Encyclopaedia Britannica, 14th
edition.
87 Hérodotus, The Persian Wars, VI, 125 [Hérodote, L'Enquête, in Hérodote,
Thucydide, Œuvres complètes, trad. A. Barguet, Paris, Gallimard, coll.
« Bibliothèque de la Pléiade », 1964, p. 452].
88 Ibid., VI, 125 [ibid., p. 452].
89 Ibid., V, 62 [ibid., p. 380-381].
90 Ibid., V, 63 [ibid., p. 381].
91 Aristotle, The Constitution of Athens, 19 [Aristote, Constitution d'Athènes,
trad. G. Mathieu et B. Haussoullier, Paris, Les Belles Lettres, 1967, p. 21].
92 Herodotus, The Persian Wars, I, 61 [Hérodote, L'Enquête, op. cit., p. 74-75].
93 Homer, The Odyssey, III, 366-368 [Homère, L'Odyssée, trad. M. Dufour et J.
Raison, Paris, Garnier Frères, 1961, p. 37].
94 Herodotus, The Persian Wars, V, 23 [Hérodote, L'Enquête, op. cit., p. 366].
95 Thucydides, The Peloponnesian War, I, 9 [Thucydide, La Guerre du
Péloponnèse, in Hérodote, Thucydide, Œuvres complètes, op. cit., p. 698].
96 Paul Bohannan, « Some Principles of Exchange and Investment Among the
Tiv », American Anthropologist, 57, 1955, p. 50-70. Voir également Paul et Laura
Bohannan, Tiv Economy, Evanston, Northwestern University Press, 1968.
97 Le wergeld (« prix de l'homme ») correspondait en Europe du Nord à une
somme d'argent due à la famille comme réparation pour un meurtre (NdT).
10

Éléments de marché et origines du marché

INTRODUCTION

L'origine des institutions de marché est une question compliquée


et obscure, bien que les marchés ne soient pas aussi anciens que
l'humanité et qu'ils aient des origines déterminées dans l'histoire
humaine. On peut dire à ce propos qu'ils diffèrent du léger flux du
commerce et de la faible extension des usages de la monnaie observés
dans les communautés humaines, même les plus simples et les plus
anciennes. L'acquisition bilatérale de biens situés à distance, autrement
dit le commerce, est inséparable des présents destinés à courtiser, ou
des biens de la dot qui accompagnent une exogamie universelle. Le
prix du sang et les amendes, une fois encore, supposent le recours à
des objets quantifiables, c'est-à-dire des unités monétaires utilisées soit
pour le paiement, soit comme équivalences. Nous pourrions dire que le
commerce et la monnaie nous ont accompagnés depuis toujours. Mais
ce n'est pas le cas du marché, qui représente un développement bien
ultérieur. Cependant, comme nous allons le voir, il est difficile de
distinguer ses origines.
Cette remarque est valable pour les deux acceptions actuelles du
marché, si différentes soient-elles. La première est celle d'un lieu,
normalement un espace ouvert, où l'on peut acheter en petites quantités
et, en général, à des taux fixés, les biens nécessaires à la vie,
essentiellement des aliments ou de la nourriture préparée. La seconde
est celle d'un mécanisme d'offre-demande-prix, par l'intermédiaire
duquel on effectue le commerce, bien que ce mécanisme ne soit pas
nécessairement attaché à un lieu précis ou restreint à la vente au détail
de la nourriture98.
Pour l'historien de l'organisation économique, ces deux ensembles
de faits sont entièrement différents. Dans un cas, il observe un lieu
physique où les foules se sont autrefois réunies dans le but d'échanger
(un phénomène empirique) ; dans l'autre, il est à la recherche d'une
variante du commerce qui fonctionne par la vertu d'un certain
mécanisme. Ce dernier est aussi un phénomène empirique, mais il est
trop impalpable, il a trop le caractère d'un événement statistique, pour
se prêter aisément à la recherche historique. Une place de marché est à
la portée de l'archéologue, mais un mécanisme de marché échappe à la
pelle la plus habile. S'il est relativement facile de localiser un espace
ouvert où, à un certain moment du passé, les foules avaient l'habitude
de se retrouver et d'échanger des biens, il est beaucoup moins
commode d'estimer si leurs comportements entraînaient des
fluctuations des taux d'échange et si, dans ce cas, l'offre des biens
livrés pour l'échange changeait en réponse au mouvement relatif ou
absolu, à la hausse ou à la baisse, desdits taux.
Le marché en tant que lieu a évidemment précédé tout mécanisme
concurrentiel du type offre-demande. Ce fut quelque deux mille ans
après la première apparition visible du marché en tant que mécanisme
facilitant la répartition du blé dans la Méditerranée orientale que le
système autorégulateur des marchés faiseurs de prix se développa en
Europe occidentale, et se répandit sur une large portion du globe. Il
faut souligner avec force qu'un tel système – le terme que nous
utilisons ici pour le capitalisme libéral – est bien plus qu'une simple
variante du commerce. Le principe de l'échange inclus dans le
commerce est, dans le capitalisme, mobilisé pour une tout autre fin que
l'acquisition de biens situés à distance. Un système de marché intégral
embrasse la société où il se trouve. Dans cette situation, la terre et le
travail sont alloués par le mécanisme de l'offre-demande-prix ; la prise
de risque est organisée comme une fonction du marché ; l'offre de
monnaie et le crédit, ainsi que les services complexes que l'on résume
par le nom de banque, sont fournis par l'intermédiaire de marchés.
Finalement, le marché devient, tout au moins pour un temps,
l'institution fondamentale de la société occidentale.
Il est naturel qu'à notre époque l'intérêt se porte sur ce système
autorégulateur des marchés qui a dominé le XIXe siècle. Cependant, ici,
notre enquête doit s'interrompre fort loin de l'émergence d'une
économie de marché. Dans le meilleur des cas, nous parvenons à un
point de vue ouvrant une nouvelle perspective sur ce système. Dans
une perspective historique, la distance est aussi grande entre cette
économie de marché et le simple commerce de marché qu'entre ce
dernier et ses origines primitives.
Il est essentiel d'introduire ici un avertissement méthodologique.
À notre époque, considérer l'économie de marché comme le but naturel
de quelque trois mille ans de développement occidental constitue une
tentation irrésistible. La pensée occidentale est presque incapable de
concevoir des institutions telles que des marchés alimentaires locaux
ou le commerce de marché autrement que comme les prémices d'une
évolution qui a conduit jusqu'à l'économie moderne, laquelle englobe
le monde entier. Mais rien n'est plus faux. Le commerce de marché lui-
même, et finalement l'économie de marché moderne, ont résulté non
pas d'une croissance à partir de débuts limités, mais plutôt de la
convergence de processus initialement distincts et indépendants, qu'il
est impossible de comprendre sans une analyse des éléments
institutionnels dont ils sont issus. Une approche institutionnelle et
opérationnelle semble donc la plus appropriée, comme dans les cas du
commerce et de la monnaie discutés auparavant, si l'on veut éviter ce
biais téléologique.
Dans le sens institutionnel, le terme marché n'implique pas
nécessairement un mécanisme offre-demande-prix. C'est la
conjonction de caractéristiques institutionnelles déterminées, que nous
appellerons les éléments de marché. Ce sont un lieu, des biens
physiquement présents ou disponibles, une foule d'offreurs, une foule
de demandeurs, la coutume ou le droit, et des équivalences. En termes
institutionnels, un marché suppose donc simplement une situation
d'échange ; l'échange est pris ici non dans le sens catallactique, mais
dans le sens purement pratique du mot. Celui-ci n'implique rien d'autre
qu'un simple mouvement des biens entre différentes « mains », et vice
versa, selon des taux qui peuvent être déterminés par la coutume,
l'administration, la loi, ou par l'institution du marché elle-même.
Chaque fois que les éléments de marché se combinent pour former un
mécanisme offre-demande-prix, nous parlons de marchés faiseurs de
prix. Autrement, la rencontre des foules respectives de l'offre et de la
demande, pratiquant l'échange selon des équivalences fixes, constitue
un marché non-faiseur de prix. En l'absence de telles conditions, nous
ne devrions pas parler de marché mais simplement des diverses
combinaisons des éléments de marché que la situation d'échange
représente. Dans le cas d'enchères, par exemple, nous avons une foule
pour la demande mais pas de foule pour l'offre ; avec des vivandiers
approvisionnant une armée sur le terrain, une situation différente
apparaît, comportant de nombreux éléments de marché ; de même avec
l'opération des ports de commerce, l'« approvisionnement aux portes »
de certaines économies orientales redistributives et l'institution du
bazar. Dans tous ces cas nous trouvons des éléments de marché, mais
aucun ne représente des marchés au sens propre.
L'institution du marché a pour origine deux voies différentes
d'évolution : la première externe, la seconde interne à la communauté.
L'évolution externe est étroitement liée à l'acquisition de biens à
l'extérieur, l'évolution interne à la répartition locale de la nourriture.
Cette dernière prit deux formes tout à fait différentes : la première était
générale dans les empires fondés sur l'irrigation, et centrée sur le
stockage et la répartition des produits de base ; on trouve la seconde
dans les périodes les plus anciennes des communautés paysannes ou du
bush, elle porte sur la vente locale de victuailles fraîches et de
nourriture préparée. Ces origines différentes ont apporté différents
éléments constituants à l'institution du marché.

LES MARCHÉS LOCAUX


Nous trouvons dans la Grèce antique et à Rome un type de
marché local répondant aux modalités de la vente au détail de la
nourriture – qu'il s'agisse de denrées alimentaires ou de nourriture
préparée. Nous appellerons ce site commercial l'agora, et nous le
comparerons aux institutions parentes des portes et du bazar dans les
empires fondés sur l'irrigation.
Le marché local de type agora était avant tout un lieu
d'approvisionnement alimentaire pour la population. On y vendait du
lait frais et des œufs, des légumes frais, du poisson et de la viande,
souvent de la nourriture préparée. Les produits venant de loin étaient
en principe exclus, car il aurait fallu les convoyer par transporteur pour
atteindre le marché. En général, les articles mis en vente étaient des
produits du voisinage et souvent, dans les sociétés paysannes, ils
étaient présentés par des femmes qui les avaient transportés sur leur
tête jusqu'au marché. Le consommateur qui se procurait là sa
nourriture était le travailleur pauvre ou le migrant, qui n'avait pas de
foyer à lui auprès duquel il aurait pu chercher de l'aide. Le marché
local primitif n'était fréquenté ni par le marchand venu de loin, ni par
le riche résidant ; il était au service des gens du commun.
La bataille entre les partisans et les adversaires de la distribution
de l'alimentation au moyen d'un marché à Athènes, par exemple, fut
principalement politique. La machine démocratique était contrariée,
car les propriétaires de manoirs familiaux avaient coutume d'inviter
voisins et parasites à des repas gratuits. Cimon, le dirigeant
aristocratique, était connu pour ce genre d'hospitalité politique.
Périclès, son opposant démocratique, encouragea l'habitude du marché
afin de rétablir l'équilibre, et fit en sorte que tous les citoyens se voient
attribuer un petit subside quotidien pour le service public rendu, qui
leur permît de subsister tout le jour en achetant un repas sur le marché.
Nous n'avons pas connaissance de manœuvres de parti similaires dans
d'autre poleis qui aient impliqué le marché alimentaire. Pour Athènes,
comme nous le verrons, elles sont bien documentées.

Les marchés pour mercenaires


En dehors de l'Attique, particulièrement dans les régions de l'Asie
Mineure où l'on parlait grec, les principaux promoteurs des marchés
furent les armées grecques et notamment les troupes mercenaires, de
plus en plus souvent gérées à la manière d'une entreprise. Au tournant
du V e siècle av. J.-C., vers la fin de la guerre du Péloponnèse et juste
après, l'armée hoplite autoéquipée – qui n'était traditionnellement
engagée que dans de brèves campagnes où le soldat portait un sac de
farine d'orge provenant de chez lui – était en voie de se transformer en
force expéditionnaire, dont seuls les cadres étaient des Spartiates ou
des Athéniens proprement dits (la majorité des membres étaient
recrutés parmi des mercenaires). L'emploi d'une telle force, surtout si
elle devait traverser des territoires amis, soulevait de nouveaux
problèmes logistiques.
Cette question du rapport entre les armées et les marchés a été
curieusement négligée par les historiens de l'Antiquité. Une lecture
exploratoire de Thucydide et de Xénophon conduit à penser que les
armées ont donné une impulsion énorme au développement des
marchés et des éléments de marché. En dehors de la question quelque
peu hypothétique du développement, cette étude s'est révélée
particulièrement significative quant au fonctionnement et aux
caractéristiques générales des marchés antiques.
L'effet économique de l'armée grecque peut être abordé sous deux
angles : l'utilisation du butin, et l'approvisionnement de l'armée. La
première a grandement contribué au développement d'une foule pour la
demande, le second à celui d'une foule pour l'offre.
Nous avons fait ailleurs un commentaire sur l'importance
quantitative du butin de guerre. Il suffit de souligner ici que, tout au
long de la période classique, le butin est peut-être resté le plus grand
moyen d'enrichissement. Au début de cette période, grâce à ses
exploits militaires, Cimon s'est hissé d'une respectable pauvreté jusqu'à
une richesse colossale ; pas loin d'un siècle plus tard, le service
mercenaire était devenu un moyen banal d'acquérir de la richesse.
Dans les périodes homérique et archaïque, le butin se composait
de trésors, de bétail et d'esclaves ; ceux-ci étaient utilisés directement
ou circulaient parmi l'élite. Dans la période classique, il y eut peu ou
pas de modification dans les articles pris en butin, à l'exception peut-
être des esclaves qui gagnèrent en importance ; il se produisit toutefois
une importante évolution dans la manière dont on les cédait. Leur
gardiennage, leur déplacement et leur répartition devaient poser de
sérieux problèmes administratifs, et tout autant les risques de perte
consécutive à la fuite ou à la maladie. Mais plus graves encore étaient
les problèmes tactiques, et bien souvent aussi stratégiques, posés par le
gardiennage et le transport du butin. La croissance du commerce
extérieur et des éléments de marché fournit une alternative à la gestion
directe : à la place, on pouvait vendre le butin et distribuer l'argent.
Dans l'histoire de Thucydide, le nombre d'incidents où une population
capturée est vendue comme esclave indique qu'il s'agissait de la
procédure habituelle pour se débarrasser de la population captive99.
Apparemment, cette méthode fut progressivement considérée comme
détestable vers la fin de la guerre du Péloponnèse, et nous trouvons en
411 av. J.-C. un cas où seuls les anciens esclaves (et les biens) sont
revendus, tandis que la population libre n'est pas inquiétée100. Dans la
période suivante, jusqu'à la bataille de Mantinée en 222 av. J.-C., cette
règle semble avoir été dans l'ensemble respectée101. Très
probablement, l'asservissement d'une population grecque demeurait
légalement possible en temps de guerre, l'interdiction étant avant tout
morale : asservir des Grecs constituait un manquement grave aux
bonnes manières. Par conséquent, lorsque cela se produisait, on
prétextait que la population en question « était composée de gréco-
barbares102 ». À la fin du V e siècle, il semble que la décision de vendre
ou non les habitants revenait au général103.
Les récits de Xénophon donnent relativement plus de détails que
ceux de Thucydide sur les techniques de la vente du butin. Ce dernier
rapporte que lorsque les Athéniens ont pris Hyccara, une ville de la
côte nord de la Sicile, ils transportèrent la population asservie dans la
ville de Catane, où était basée la principale flotte athénienne, et y
vendirent les esclaves pour 120 talents104. La méthode préférée semble
avoir été de transporter les esclaves ou autre butin jusqu'à un
emporium. Xénophon nous dit ainsi que quand son armée atteignit
Chrysopolis, près de l'embouchure du Bosphore, ils « y restèrent sept
jours à vendre leur butin105 ». Un peu plus tôt, ils s'étaient arrêtés dix
jours à la colonie sinopienne de Cerasus sur la mer Noire, dans
laquelle, outre le passage en revue et le recensement des troupes pour
déterminer le nombre de tués, « on partagea l'argent qui provenait de la
vente du butin106 ». Compte tenu du contexte des passages précédents,
il paraît fort probable que les esclaves furent vendus à cet endroit.
Agésilas, le roi spartiate et mercenaire, fit véritablement scandale
lorsqu'il préféra enrichir ses amis par une autre méthode. Ayant mis la
main sur une très grande quantité de richesses lors d'une campagne en
Phrygie en 396 av. J.-C., il ordonna de vendre le butin sur place107,
informant ses amis qu'immédiatement après il marcherait vers la côte,
où le butin pourrait être revendu à bon prix. On dit aux commissaires-
priseurs de l'armée de retourner les biens en consignation, en ne
conservant qu'une écriture concernant l'acheteur ; les amis d'Agésilas
n'eurent ainsi pas besoin de payer avant qu'ils n'aient revendu les biens
sur la côte. Xénophon écrit que, grâce à cette technique, « ses amis
réalisèrent d'énormes profits108 ». On a toutefois des indices que
l'enchère effectuée sur place était une procédure normale dans l'armée
spartiate. La pratique constitutionnelle spartiate stipulait que
quiconque prélevait du butin sur le champ de bataille devait l'apporter
aux vendeurs officiels de butin (laphyropolai)109 qui, semble-t-il,
enregistraient son nom. Cet enregistrement était un grand honneur ; en
témoigne le fait que certains des principaux alliés d'Agésilas en Asie
Mineure désertèrent à cause de l'injure qu'ils avaient subie, lorsque les
officiers spartiates avaient saisi leur butin afin de récolter l'honneur
d'en transmettre eux-mêmes une grande quantité aux commissaires-
priseurs110. Le vendeur devait souvent vendre le butin sur place, soit
aux soldats eux-mêmes, soit aux marchands accompagnateurs. Ce, fut
par exemple, la procédure utilisée lorsque l'armée de Xénophon fut
payée en nature pour ses services rendus, avec 600 têtes de bétail,
4 000 moutons et 120 esclaves111.
L'accroissement des opérations guerrières, accompagné de
l'habitude plus fréquente de recours au marché, produisit un
changement profond dans les méthodes traditionnelles
d'approvisionnement de l'armée. Au début de la guerre du
Péloponnèse, lors de l'invasion de l'Attique, les Spartiates apportèrent
leurs provisions avec eux et se retirèrent lorsqu'elles furent épuisées ;
cette formule se répéta l'année suivante112. Mais elle dut à l'évidence
être insatisfaisante, et dans la malheureuse expédition sicilienne les
Athéniens eurent recours à deux méthodes : acheter la nourriture sur
les marchés locaux des habitants de la région qu'ils traversaient, ou
l'acheter aux vivandiers accompagnant l'armée. La première méthode
est manifestement celle qu'on préfère, mais elle n'est pas entièrement
sûre : on ne peut être certain de l'accessibilité d'un marché en territoire
neutre ou hostile, celle-ci est plutôt l'objet de négociations
diplomatiques compliquées. Mener des négociations de ce type
constitue une importante responsabilité pour un chef d'armée ; le
tableau le plus clair que nous en ayons est brossé dans l'Anabase de
Xénophon. Après la mort de Cyrus, les mercenaires grecs qui l'avaient
servi souhaitaient s'en retourner ; le roi perse était apparemment lui-
même désireux de débarrasser le pays d'un groupe qui ne pouvait que
mal se conduire, il leur délivra donc un sauf-conduit sur tout son
territoire.

Vous pouvez à présent recevoir notre parole que vous serez traités amicalement
dans notre pays, et que nous vous reconduirons loyalement en Grèce en vous fournissant
des vivres ; là où vous n'en trouverez pas à acheter, nous vous permettrons d'en prendre
sur le pays. De votre côté, vous devez nous jurer de cheminer comme si vous étiez en
pays ami, sans rien endommager, ne prenant vivres et boissons que lorsque nous ne vous
ouvrirons pas de marché, mais toutes les fois que nous vous en ouvrirons un, payant les
vivres qu'on vous fournira113.

Il est difficile d'imaginer qu'un tel traité n'ait pas fixé


d'équivalences – et probablement des mesures aussi. Un peu plus loin,
Xénophon engage une discussion en vue de rompre le traité, il pose la
question suivante :

Quant aux vivres, lequel est préférable, de les acheter au marché qu'ils nous
ouvraient par petits paquets pour de grosses sommes, alors que nous n'avons même plus
de quoi payer, ou de les prendre nous-mêmes, si nous sommes vainqueurs, en telle
quantité qu'il plaira à chacun de nous114 ?
En arrivant au pays des Macrons, une trêve fut négociée et les
mercenaires grecs donnèrent une lance comme gage afin de montrer
que leur intention n'était que de traverser le pays pour gagner la mer.
Les Macrons donnèrent à leur tour une lance en gage, en témoignage
de leur caractère pacifique. Après l'échange des lances, rapporte
Xénophon,

[l]es Macrons aidèrent aussitôt les Grecs à couper le taillis, ils leur frayèrent la route
pour les faire passer, se mêlèrent dans leurs rangs, leur ouvrirent un marché comme ils
purent et les escortèrent pendant trois jours115 [...].

La ville de Trapezonte offrit également un marché. Xénophon


défend son armée contre les accusations de pillage lancées par Sinope.

Et maintenant que nous sommes arrivés dans des villes grecques, à Trapezonte
d'abord, où l'on nous a ouvert un marché, nous avons payé les vivres que nous nous
sommes procurés, et, en échange des honneurs que les habitants nous ont rendus […],
nous les avons honorés à notre tour [...]. Mais partout où nous arrivons et ne trouvons
pas de marché, soit en pays barbare, soit en pays grec, nous y prenons des vivres, non
pour insulter aux habitants, mais par nécessité. Les Cardouques, les Taoques, les
Chaldéens n'obéissent pas au roi ; malgré cela, et bien qu'ils soient très redoutables, nous
nous en sommes fait des ennemis par la nécessité de prendre des vivres, puisqu'ils ne
nous ouvraient pas de marché. Au contraire, les Macrons, quoique barbares, nous
fournissant les vivres qu'ils pouvaient, nous les avons regardés comme des amis et nous
ne leur avons rien pris de force. Pour les Cotyorites, que vous dites être vos sujets, si
nous leur avons pris quelque chose, ils ne doivent s'en prendre qu'à eux-mêmes ; car ils
ne se sont pas comportés envers nous en amis ; ils nous ont même fermé leurs portes et
n'ont voulu ni nous recevoir dans leurs murs ni nous envoyer des vivres hors des
murs116.

La localisation du marché est aussi, manifestement, une question


importante. Une ville neutre ou hostile, en général, établira le marché
offert en dehors de la cité, afin d'éviter d'introduire des soldats à
l'intérieur de ses portes. En une occasion, quand la ville d'Héracléa
s'irrita des exigences des mercenaires, les habitants de la cité
« rentrèrent aussitôt tous les biens qu'ils avaient dans les champs, ils
ramenèrent les vivres du marché dans leurs murs ; puis ils fermèrent
les portes117 ». Déplacer le marché à l'extérieur des portes était la règle
générale durant la campagne de Sicile ; Rhegium et Messina, par
exemple, interdirent aux Athéniens d'entrer dans la ville, mais offrirent
un marché au-delà des portes118. De temps en temps, le marché a pu se
trouver déplacé à proximité de la zone des combats. La flotte de
Syracuse a ainsi remporté une importante bataille en attaquant la flotte
athénienne avant que cette dernière ait pu se restaurer : les Syracusains
avaient gagné du temps en persuadant la ville voisine « de transférer
d'urgence le marché sur le rivage et de contraindre tous ceux qui
disposaient de denrées alimentaires à les apporter sur ce nouvel
emplacement pour les mettre en vente. On ferait alors débarquer les
équipages, qui prendraient immédiatement leur repas près des navires,
ce qui permettait, le jour même et peu de temps après, de lancer par
surprise une nouvelle attaque contre la flotte athénienne119 ».
Le type de marché fourni par les résidants locaux variait
considérablement. À un extrême, on trouvait ce que devait être le
marché alimentaire rudimentaire procuré par les Macrons – ce que les
barbares pouvaient faire de mieux, écrira Xénophon sans ambages. À
l'autre extrême, il y avait la ville-marché qu'Éphèse avait donnée à
l'armée d'Agésilas.

On put voir alors les gymnases pleins d'hommes qui s'exerçaient, l'hippodrome
rempli de cavaliers qui s'entraînaient, tandis que les lanceurs de javelots et les archers
tiraient à la cible, en sorte que la ville entière où il était offrait un intéressant spectacle.
L'agora était remplie de toute sorte d'armes et de chevaux à vendre ; ouvriers en airain,
en bois, en fer, en cuir, en peinture, tous travaillaient à la fabrication des armes. On aurait
pu vraiment prendre la ville pour un atelier de guerre120.

Les expériences de Xénophon montrent bien que la dépendance


complète vis-à-vis des marchés procurés sur place par les habitants de
la localité représentait d'énormes risques pour l'armée. Chaque fois que
possible, d'autres méthodes devaient donc être utilisées. Ainsi, nous
découvrons qu'au début de l'expédition de Cyrus son armée asiatique
était accompagnée d'un marché alimentaire composé de Lydiens (ces
marchands au détail par excellence de l'Asie Mineure) qui
approvisionnait aussi les mercenaires grecs121. Mais Cyrus prit aussi
quatre cents chariots de blé et de vin en vue de les distribuer aux
mercenaires « s'il survenait une forte disette122 ». On gardait la
répartition directe en réserve, comme mesure d'urgence. Les marchés
ambulants composés de vivandiers ont dû être, en réalité, assez
fréquents. Dans l'épisode relaté plus loin, où Timothée émit des pièces
de bronze pour son armée, les mêmes vivandiers qui avaient acheté le
butin furent aussi les détaillants pour la nourriture123.
L'expédition athénienne contre Syracuse en 415 av. J.-C., la plus
grande expédition navale qu'ait jamais connue alors l'Antiquité, eut
essentiellement recours à des marchés procurés sur place, et ce fut un
problème tactique majeur124. Mais l'expédition comprenait trente
« navires chargés de céréales », à l'équipage composé en partie de
boulangers et de meuniers enrôlés au service de l'armée contre une
paie : « ainsi, lorsque le mauvais temps nous empêchera de naviguer,
l'armée ne manquera pas du nécessaire, car il ne faut pas compter que
n'importe quelle cité puisse accueillir une telle masse d'hommes125 ».
Compte tenu de ce récit, il est probable que ces céréales et autre
aliments étaient vendus aux membres de l'expédition par des délégués
de l'État selon des prix fixés, et que les grains étaient moulus et cuits
en pain par les boulangers enrôlés, encore une fois selon des prix fixés.

Les techniques d'approvisionnement de l'armée nous donnent un


témoignage frappant de la prolifération des marchés en Grèce, en
Sicile et en Asie Mineure, à la fin du V e siècle et au IV e. Une armée ne
pouvait guère se reposer sur l'achat de nourriture dans des marchés
locaux, sans s'assurer au préalable de leur présence sur le terrain. En
même temps, il est probable que l'échelle accrue des hostilités a donné
une impulsion à un plus large développement des marchés, tant du côté
de l'approvisionnement que, surtout, du côté de la vente du butin.
L'analyse causale de tels faits ne peut relever que de la conjecture.
Mais certaines de nos hypothèses à propos du caractère des marchés au
cours de cette période se trouvent renforcées. Il paraît évident, dans les
écrits de Thucydide et de Xénophon, que le terme marché (agora)
signifie partout et toujours marché alimentaire. Son caractère
spécifique quant à la localité, au lieu, à l'autorité et aux biens ressort
avec une force particulière : on déplace le marché à l'extérieur ou à
l'intérieur des portes, vers le rivage ; une certaine armée est admise au
marché ou en est exclue ; le marché est fourni pour une période de
temps déterminée. Ce qui est particulièrement intéressant, c'est la
nécessité de négociations diplomatiques préalables avant que le
commerce puisse débuter : il faut établir un traité pour fixer la période
et le lieu, tout en précisant où les acheteurs sont autorisés à se rendre et
où ils ne le sont pas ; en déterminant aussi – comme nous sommes
fortement enclins à le penser – les termes de l'échange. Il est très
probable que cette fixation des termes de l'échange a joué un rôle
important dans les expéditions en Asie Mineure, où il devait y avoir
différents systèmes de poids et mesures, et différents types de pièces
de monnaie. Les marchés alimentaires pour les armées itinérantes
possèdent donc certaines caractéristiques semblables à celles des ports
de commerce de l'Afrique de l'Ouest, organisés pour offrir un marché à
l'étranger, mais, dans la mesure du possible, en excluant ce dernier du
territoire de la ville.

Les portes

Un autre antécédent, encore local toutefois, relie le marché aux


méthodes de distribution alimentaire qui avaient cours dans les
empires redistributifs. Le marché était dans ce cas le produit d'un
arrangement institutionnel entièrement différent, qui connut une
transformation presque complète. Nous nous référons aux méthodes de
stockage-avec-redistribution mises en œuvre dans la Sumer des débuts
et chez ses successeurs mésopotamiens. Dans ces empires de
l'Antiquité fondés sur l'irrigation, le gouvernement central et la culture
à grande échelle des céréales favorisaient un système complexe de
stockage aux portes, qu'il s'agisse des portes du temple, du palais ou de
la ville. Le besoin de stockage venait de la crainte de la famine autant
que de la pression créée par les exigences de l'alimentation des soldats
ou des contingents de travailleurs organisés par palais ou par temple,
afin de faire face aux eaux des crues, à l'irrigation ou au drainage. Les
portes comprenaient de grandes tours pour la protection de l'entrée et
de la sortie, d'immenses greniers pour les réserves à sec, parfois isolés
par une couche d'asphalte, un espace ouvert face aux portes extérieures
pour les cérémonies et les assemblées de la cour, parfois un passage
permanent situé derrière les portes extérieures, c'est-à-dire une étroite
allée fermée par des portes aux deux extrémités et reliant deux murs.
Aux portes, on reçoit et l'on distribue quelques produits de base
essentiels – des biens nécessaires non périssables, souvent contre un
équivalent fixe quelconque (tel que l'argent-métal), en fonction duquel
on peut tenir les comptes ; ou bien les équivalents peuvent être en
nature, comme à Babylone où un gur de blé est égal à dix ka d'huile.
Des équivalences quantitatives simples pour le blé, l'huile, le vin et la
laine permettent la substitution réciproque des produits de base. On
prend ainsi en charge les paiements des impôts et de la rente, dans un
sens, et les rations des soldats ou des travailleurs, dans l'autre sens.
Bien que les aliments soient répartis, il n'y a pas de marché
alimentaire, puisqu'il n'y a pas de « rencontre entre une foule d'offreurs
et une foule de demandeurs ».

Les bazars

Dans le bazar, une telle rencontre avait lieu. Ce n'était pas un


marché alimentaire, mais, sans aucune ambiguïté, un marché pour les
articles manufacturés fabriqués par les artisans. Le bazar était
également différent de tout marché moderne, puisqu'il n'y avait pas un
prix unique pour tout type d'objet, et son organisation même excluait la
concurrence. La vente avait lieu non pas « au grand jour », mais dans
la boutique, le chef de famille de l'artisan jouant le rôle d'intermédiaire.
En général, les artisans étaient des étrangers, soit transplantés comme
membres de peuples soumis, soit établis par traité. Physiquement, le
bazar était un espace couvert. En l'absence d'autres arrangements, les
allées de la ville entourée de murailles étaient recouvertes d'un toit,
d'un bout à l'autre. Dès les débuts, toutefois, l'aspect essentiel était que
le bazar était dépourvu d'un élément essentiel du marché, le prix
unique – que ce prix, ou cette équivalence, soit donné par la loi, la
coutume et l'autorité, ou par l'interaction collective des offreurs et
des consommateurs, à l'instar du marché faiseur de prix des temps
modernes.
Pendant des périodes extrêmement longues, dans les berceaux
orientaux de notre civilisation, les portes et les bazars ont constitué les
deux formes de l'appareillage institutionnel grâce auquel les biens
nécessaires à la vie quotidienne étaient répartis. Mais à une époque
sensiblement plus tardive de l'histoire, un changement de la fonction
du bazar est intervenu. L'incursion de la polis dans les longues régions
côtières, l'établissement de manoirs seigneuriaux dans les régions
turquisées de l'Asie continentale, enfin l'émancipation des « classes
commerciales » par l'Islam, toutes ces transformations ont eu tendance
à dissoudre le système centralisé de stockage et à le combiner de
diverses manières au bazar. Presque imperceptiblement, le bazar des
artisans prit en charge la fonction supplémentaire de marché
alimentaire local – tantôt l'une, tantôt l'autre de ces deux
caractéristiques prédominant dans le nouveau cadre, comme on peut
l'observer encore de nos jours de façon particulièrement vivante dans
les marchés d'Asie centrale et au Soudan central. Finalement, le bazar
incorpora la vente de biens étrangers lorsque les ports de commerce
furent dépassés par l'extension du marché mondial.

LE COMMERCE DE MARCHÉ – LES MARCHÉS EXTÉRIEURS

Un système d'offre-demande-prix suppose des prix flexibles qui


contrôlent l'offre, sinon la production elle-même. Quelle est l'origine
d'un tel système ? À quelle époque et en quel lieu le commerce – une
institution millénaire de grande portée et de grande force, qui s'était
entièrement développée sur des bases de don/contre-don et des bases
administratives – s'est-il trouvé couplé avec ce système ? À quelle
époque et comment le commerce en est-il venu à se fonder sur des
méthodes si étrangères à toute son histoire ?
Pour l'historien de l'Antiquité qui entreprend de localiser les
origines du mécanisme offre-demande-prix, la seule méthode
raisonnable consiste à suivre les routes du commerce. Les traces des
mécanismes de marché du passé nous échappent. Les documents que
l'on trouve dans les bibliothèques sont peu nombreux et manquent de
la précision nécessaire. Même à notre époque, comme le savent trop
bien les hommes d'affaires, il est parfois difficile de savoir s'il existe
un marché pour un bien déterminé ; si l'on remonte vers un passé
lointain, cela devient une entreprise presque désespérée. Le commerce
est une question tout à fait différente : le personnel, les biens, les routes
et les véhicules sont bien visibles. Partout où le commerce a pris son
essor, nous pouvons nous attendre à trouver des réservoirs de biens – la
source du flot et son bassin, en quelque sorte. Si, partant de là, nous
découvrons un commerce déterminé par le différentiel de prix existant
entre les biens, nous pouvons parler de commerce de marché.
Voilà pour la méthode de recherche des origines des marchés
faiseurs de prix. Toutefois, même en supposant qu'elles aient été
beaucoup plus dispersées que les données ne semblent le justifier, reste
à savoir comment le commerce, organisé auparavant d'une façon tout à
fait différente, fut radicalement transformé.
Une fois encore, il nous faut écarter la tentation téléologique qui,
rétrospectivement, risque d'être irrépressible et ferait disparaître la plus
grande partie de la question. En effet, la trajectoire du commerce
n'était-elle pas destinée à être prise dans les rets du mécanisme de
marché ? Et une fois ce lien essentiel établi, n'était-ce pas une simple
question de temps pour qu'un réseau indestructible de commerce de
marché se diffuse à l'ensemble de l'économie ?
Comme toujours, la téléologie peut susciter une sorte d'euphorie,
qui conduit le chercheur à s'en remettre à l'œuvre du temps et des
circonstances pour assurer la progression vers l'inévitable résultat.
Néanmoins, supposer une telle affinité naturelle entre les mécanismes
de marché et le commerce représente une simplification totalement
arbitraire, qui ignore la complexité des uns comme de l'autre. Pour ce
qui est du marché, le chercheur en sciences sociales nous a avertis des
implications psychologiques complexes de ce mécanisme en apparence
évident. Et pour ce qui est du commerce, quelle que soit la forme où il
est pratiqué, il représente nécessairement la convergence déterminée de
personnel, de biens, d'équivalences et de transactions – chacun de ces
éléments étant inséré dans des conditions technologiquement et
socialement définies, qui ont leur propre histoire et leur propre logique.
La conjonction du mécanisme de marché et du commerce est, par
conséquent, une évolution très particulière ; on ne peut la déduire par
une démarche abstraite, il convient au contraire de la rattacher à des
conditions historiques et institutionnelles que seule une recherche
factuelle permet de découvrir.
L'émergence du commerce de marché, quoique historiquement
plus récente que celle des marchés alimentaires locaux, est presque
aussi obscure quant à ses origines. Elle a dû se produire dans une
région plutôt que dans une autre, pour certains types de biens plutôt
que pour d'autres ; en outre, ce qui est essentiel, elle a dû s'effectuer
graduellement, touchant l'un ou l'autre des éléments du commerce.
Nous sommes donc confrontés au tableau d'un développement
extrêmement varié. Mais comme nous allons le voir, il peut, grâce à
l'analyse institutionnelle, être expliqué en termes relativement simples.
Nous allons donc de nouveau considérer le commerce comme la
combinaison d'un personnel, de biens, d'équivalences et de
transactions. À propos de chacun de ces composants on peut parler
d'une transition du commerce, passant de formes administrées à des
formes de marché. En gardant toujours à l'esprit les inévitables
déformations qui accompagnent l'utilisation de données historiques, et
en considérant les problèmes institutionnels sous l'angle de leur
comparaison et de leur développement, nous aborderons séparément
ces composants du point de vue de leur transition. Cela fournira une
première évaluation des problèmes institutionnels qui ont accompagné
l'émergence du commerce de marché.

LE PERSONNEL, LES ÉQUIVALENCES ET LES TRANSACTIONS

En Mésopotamie et dans l'Antiquité du Proche-Orient, depuis


l'époque de Sumer, le tankarum était le nom d'un personnage statutaire
sui generis, autour duquel s'organisaient le commerce et la finance. Le
terme est commun aux trois groupes principaux de sources
documentaires, à savoir le temple sumérien de Bau à Lagash à l'époque
d'Urukagina, plus tard, les tablettes assyriennes qu'on qualifie de
cappadociennes, et finalement le code contemporain d'Hammourabi à
Babylone. Les activités du tankarum, selon le contexte, sont, dirions-
nous aujourd'hui, celles d'un commissionnaire, d'un agent, d'un
intermédiaire, d'un commissaire-priseur, d'un gardien, d'un banquier,
d'un administrateur, d'un juge, d'un marchand ambulant, d'un marchand
officiel d'esclaves, d'un collecteur des impôts, d'un bailli de la maison
royale – le terme étant utilisé pour décrire toutes ces activités sans
distinction. Manifestement, certaines d'entre elles correspondraient
tout à fait à un système commercial de type conventionnel. Des
chercheurs modernes pourraient ainsi facilement confondre le
tankarum avec un marchand privé, si l'on considérait l'existence de
marchés comme donnée. Mais si nous prenons conscience de l'absence
d'institutions de marché dans la civilisation mésopotamienne, nous
sommes conduits à réévaluer le personnage du tankarum ; il en
découle d'importantes conséquences pour l'interprétation des données
dans tout le domaine de l'économie.
De ce point de vue, l'interprétation qu'on donne du code
d'Hammourabi et des activités richement documentées de
l'établissement commercial « cappadocien » en Anatolie centrale est
essentielle126. Selon la lecture traditionnelle, le tankarum du code
d'Hammourabi était un marchand, et l'établissement cappadocien était
composé de marchands, ou de commerçants, qui faisaient des profits
de la façon habituelle, en tant qu'intermédiaires entre les indigènes
proto-Hittites et la ville lointaine d'Assur. Pour le reste, compte tenu
des différences de temps, de lieux, de conditions et de dialecte, on ne
pouvait identifier le tankarum du code avec celui des tablettes
cappadociennes.
Si nous considérons les tablettes cappadociennes, l'interprétation
différente proposée ici est fondée sur l'hypothèse d'un commerce sans
marché, qui consistait à acheter et vendre avec de la monnaie selon des
taux d'équivalence, le profit du commerçant venant des commissions
qu'il demandait à l'exportateur assyrien – peut-être la ville d'Assur elle-
même – sur les biens livrés.
Pour le non-initié, un point particulièrement trompeur doit être
souligné : les commerçants de l'établissement cappadocien sont
appelés par leurs noms propres et ne sont jamais désignés comme
tankarum. D'un autre côté, il y a aussi un « tankarum » qui apporte une
aide importante à ces commerçants pour leurs affaires, mais qui,
toutefois, reste dépourvu de nom ! On ne le mentionne jamais que
comme « le tankarum ». On n'a jamais fourni une réponse tout à fait
satisfaisante à cette énigme. Le codex Hammourabi contient, nous
l'avons mentionné, de nombreuses références au tankarum, employé
dans le commerce, mais il ne précise jamais de façon satisfaisante ses
activités. La question se pose de savoir si le tankarum du code et
l'anonyme tankarum des tablettes cappadociennes ne sont pas des
personnages identiques, malgré les conditions il est vrai particulières
de la colonie de Cappadoce, et le fait que les commerçants actifs ne
sont jamais désignés par ce nom. Si c'était le cas, l'hypothèse que
l'économie mésopotamienne était dépourvue de marché pourrait aider à
démêler l'écheveau des mystères du tankarum dans le code aussi bien
que dans les tablettes cappadociennes. On pourrait y trouver la clé du
statut et des activités du tankarum évoqués dans le code, et peut-être
celle de l'organisation de la vie des affaires babylonienne, qui demeure
obscure pour nous.
Quoi qu'il en soit, et quelles qu'aient pu être les activités concrètes
du tankarum dans diverses circonstances, il est en général perçu
comme un personnage statutaire, dont la fonction était liée aux
obligations publiques touchant au commerce et à la vie des affaires.
Cela est très différent du marchand moderne, qui gagne sa vie en
fonction des écarts entre les prix d'achat et les prix de vente, qui
assume le risque sur les prix d'un côté, sur les mauvaises dettes de
l'autre, qui n'est pas contraint à se comporter ainsi par les autorités
publiques, et qui ne reçoit aucun revenu de la terre ou du trésor afin de
supporter le fardeau de sa tâche.
Cela nous amène à la question de la transition d'une situation à
l'autre. Car il n'est pas sûr du tout que le tankarum ait été remplacé,
avant notre ère, par un personnage ressemblant à celui du marchand.
Le tankarum, tout en conservant sa fonction principale, a pu être
autorisé à faire du commerce privé, soit pour certains types déterminés
de biens, soit au-dessus d'un montant déterminé de biens, ou bien le
changement a pu venir de quelque autre façon qui aurait préservé d'un
point de vue institutionnel les intérêts publics concernés.
On peut citer quelques exemples venant de l'anthropologie ou de
l'histoire. En Afrique de l'Ouest, jusqu'il y a peu, la coutume voulait
qu'un Ashanti transporte sur sa tête quarante noix de kola pour l'État ;
toute quantité supplémentaire était destinée à son bénéfice privé127.
Les caravaniers de Chine du Turkestan oriental peuvent être membres
d'une caravane formée de nombreux marchands propriétaires de
chameaux. Un chamelier, dont on attend qu'il garde jusqu'à dix-huit
chameaux, est autorisé à posséder jusqu'à six d'entre eux et à être
engagé pour ceux-là. En outre, il est autorisé à soo-che, c'est-à-dire à
transporter des biens qui lui appartiennent jusqu'à la moitié de la
charge d'un chameau à l'aller et une charge entière au retour. S'il
possède plus de six chameaux, il cesse d'être payé pour son travail. S'il
possède plus que le quota intégral de dix-huit chameaux, ce qui
constitue une garantie, il devient un partenaire indépendant qui apporte
comme contribution sa part aux dépenses128. Il y a près de quatre mille
ans, les marchands de Cappadoce autorisaient leurs jeunes employés,
les be'ulatum, à commercer sur les marchandises expédiées, pour leur
propre compte et pour une somme limitée de biens qui leur était
attribuée sans intérêt. Le bénéfice représentait la rémunération de leurs
services durant le voyage, ce qui leur permettait d'acquérir une certaine
indépendance. D'autres témoignages paraissent suggérer une
distinction entre le commerce de biens monopolisés par l'État – et
confiés au commerçant – et le commerce des biens libres, qu'il pouvait
faire en son nom propre. Le commerce d'exportation perse vers
l'Europe au XVIIe siècle ap. J.-C. connaissait une pratique similaire. La
soie était un monopole d'État et était vendue à l'étranger par des
commerçants arméniens pour le compte de l'État, tandis qu'ils
pouvaient vendre librement d'autres biens à l'étranger129.
Le recours à des intermédiaires et l'utilisation des enchères ont pu
être une autre voie de développement. Le code du roi Bilalama
d'Eshnunna, antérieur au code d'Hammourabi, exigeait que certains
dignitaires religieux, à qui les affaires étaient interdites, vendent la
bière par l'intermédiaire d'agents (article 45). Cela épargnait sans doute
au religieux la profanation qu'aurait impliquée la vente. L'agent est un
intermédiaire par profession. Dans certains marchés du Soudan central
parmi les plus grands, lorsque le ravitaillement des biens de première
nécessité est menacé d'épuisement, compte tenu des équivalences
légitimes, c'est à l'intermédiaire qu'il revient de rationner
immédiatement les biens en question. Cela assure au pauvre une
provision minimale de nourriture, de bois de chauffage et de choses
semblables, qui sinon pourraient être accaparés par les riches130. Une
même fonction revient à l'intermédiaire, à propos de l'indésirable qui
pourrait soit accaparer le marché, soit l'inonder de biens et
désorganiser l'offre de long terme. Mais on peut attendre de
l'intermédiaire qu'il coopère afin d'ajuster les équivalences de manière
ordonnée. C'est ici qu'intervient le principe des enchères, c'est-à-dire la
vente au meilleur offreur. Dans le commerce antérieur au marché, cela
consiste à exposer publiquement les biens et à les vendre au meilleur
offreur, sans formalité supplémentaire. L'intermédiaire est susceptible
de compléter la vente habituelle faite selon des équivalences fixes, en
recherchant dans le voisinage du marché des acheteurs potentiels pour
assurer une bonne enchère. Les enchères et le recours à l'intermédiaire
ont donc souvent été mêlés. Il faut souligner que, dans les conditions
de l'échange équivalent, on présume que les biens ne seront vendus ni
en dessous ni au-dessus du « prix ». Même vendre à bon marché est
interdit, compte tenu des intérêts du producteur, qu'il s'agisse de la
fraternité de la guilde ou, plus généralement, des fournisseurs de
matières premières. Il suffit d'évoquer les exigences de l'économie
médiévale du « juste prix » pour percevoir la force de ces règles.
Toutefois, avec le déclin progressif de tels principes au profit de prix
négociés, le rôle de l'intermédiaire conjugué avec l'emploi des
enchères est susceptible de conduire à des formes plus organisées de
commerce de marché.
Une voie différente d'ajustement a pu être ouverte par l'entremise
de ceux qu'on appelle les banquiers. À l'origine, la banque est une
activité antérieure au marché. Lorsque le troc est généralisé, là où la
monnaie n'est employée que pour le paiement et comme étalon, un
service spécialisé est indispensable, d'abord pour effectuer les
paiements, ensuite pour régler les dettes. La difficulté du troc comme
transaction courante est en effet la divergence possible entre les deux
parties quant aux biens à troquer, à cause d'un manque d'équivalence
ou bien d'un écart temporel qu'il est nécessaire de combler. Dans le
premier cas, il faut un paiement de compensation, dans le second, une
dette est due. Dans les civilisations « orales », cela implique un
professionnel intervenant comme témoin de l'acte, que le paiement se
fasse en nature, en poids d'argent, ou, plus tard, en assortiment de
pièces de monnaie, comblant ainsi la « différence » tout en réglant la
dette. Dans l'Athènes du Ve siècle, en présence du débiteur, le banquier
payait au créditeur la somme que le premier avait déposée chez lui
dans ce but. D'une façon encore plus simple, le testeur ou changeur de
monnaie sur son « comptoir » (d'habitude un esclave) se voit attribuer
la même fonction par l'autorité publique.
Dans les sociétés primitives, le crédit, par lequel la dette se trouve
formalisée, est à l'origine fourni par le biais de la réciprocité pratiquée
au sein du clan et du voisinage. Dans l'État archaïque, le crédit pour la
récolte est fourni principalement par le temple et par le palais. Dans la
colonie commerçante de Cappadoce, il ressort que le crédit était
l'affaire de l'ummeanum, dont le siège se trouvait sans doute dans la
ville d'Assur même, tandis que le tankarum faisait les avances, en
fonction des circonstances. Le devoir du tankarum, selon le code
d'Hammourabi, est de fournir un crédit hypothécaire au citoyen
cultivateur, d'un montant pouvant atteindre la valeur totale de la
récolte. Si les opérations consistant à tester la monnaie, changer la
monnaie, effectuer le paiement et faire crédit ne sont pas différentes à
l'époque antérieure au marché et dans les périodes bien ultérieures,
d'un point de vue opérationnel, au regard de la question qui nous
occupe, leur fonction est totalement différente. Avec l'apparition de
marchés faiseurs de prix, la monnaie est principalement utilisée
comme moyen d'échange, tandis que le paiement comme le crédit
accèdent à des fonctions d'un caractère nouveau. Le crédit est
désormais un effet secondaire du processus d'échange des biens et de
leur production. L'écart temporel qu'il faut combler n'est plus dû à la
divergence de valeur des biens à troquer, le crédit est encore moins une
affaire de réciprocité entre la parenté et le villageois, ou bien une
affaire de répartition par le palais ou le temple. La banque moderne,
loin de rendre les marchés superflus, comme le faisait la banque
archaïque, représente un moyen d'étendre le système de marché au-
delà de tout échange simple et immédiat de biens. Finalement, il n'y a
pas beaucoup d'éléments qui montrent qu'en Mésopotamie la banque
s'est effectivement révélée une voie du passage du commerce
administré au commerce de marché. Les banquiers marchands
néobabyloniens s'occupaient directement d'agriculture. La banque
romaine a tout juste atteint le niveau athénien. Ce n'est qu'à la fin du
Moyen Âge que le commerce de gros sur longue distance a procuré
une source de capital qui a cherché des emplois plus spéculatifs,
contribuant ainsi à détruire les domaines protégés des économies
urbaines.

98 Cf. Walter Neale, « Le marché des points de vue théorique et historique », in


Karl Polanyi et al. (dir.), Les Systèmes économiques dans l'histoire et dans la
théorie, op. cit.
99 Thucydides, The Peloponnesian War, I, 55 ; I, 98 ; IV, 48 ; V, 116 ; V, 31 ;
VI, 62 ; VII, 85 [Thucydide, La Guerre du Péloponnèse, op. cit.].
100 Ibid., VIII, 62 [ibid.].
101 Polybius, II, 56-58 [Polybe, Histoires, vol. II, Paris, Les Belles Lettres,
2003].
102 Xenophon, Hellenica, II, 1 [Xénophon, Helléniques, trad. J. Hatzfeld,
vol. I, Paris, Les Belles Lettres, 2003, p. 74] (La date donnée pour l'incident est
405 av. J.-C.).
103 Ibid., I, 6. [ibid.].
104 Thucydides, The Peloponnesian War, VI, 62 [Thucydide, La Guerre du
Péloponnèse, op. cit.].
105 Xenophon, Anabasis, VI, 6 [Xénophon, L'Anabase, in L'Anabase, Le
Banquet, trad. P. Chambry, Paris, GF-Flammarion, 1996, p. 207].
106 Ibid., V, 3 [ibid., p. 155].
107 Ce qui fut fait à vil prix, compte tenu de l'ampleur du butin, précise
Xénophon (NdT).
108 Xénophon, Agesilaus, I, 18 ss. [Xénophon, Agésilas, in Cyropédie,
Hipparque, Équitation, Hiéron, Agésilas, Revenus, trad. P. Chambry, Paris,
Librairie Garnier Frères, 1942, p. 452].
109 Xénophon, Constitution of the Lacedaemonians, XIII, 11 [Xénophon,
Constitution des Lacédémoniens, in Œuvres complètes, vol. V, Traités politiques,
Clermont-Ferrand, Paleo, 2005].
110 Xénophon, Hellenica, IV, 1 [Xénophon, Helléniques, op. cit.].
111 Xénophon, Anabasis, VII, 7 [Xénophon, L'Anabase, op. cit.].
112 Thucydides, The Peloponnesian War, III, 1 [Thucydide, La Guerre du
Péloponnèse, op. cit.].
113 Xénophon, Anabasis, II, 3 [Xénophon, L'Anabase, op. cit., p. 71].
114 Ibid., III, 2 [ibid., p. 97].
115 Ibid., IV, 8 [ibid., p. 144].
116 Ibid., V, 5 [ibid., p. 163].
117 Ibid., VI, 2 [ibid., p. 187 ].
118 Thucydides, The Peloponnesian War, VI, 44 [Thucydide, La Guerre du
Péloponnèse, op. cit., p. 1213].
119 Ibid., VII, 39, 40 [ibid.].
120 Xenophon, Agesilaus, I, 25 ss. [Xénophon, Agésilas, op. cit., p. 454].
121 Xénophon, Anabasis, I, 5 [Xénophon, L'Anabase, op. cit.].
122 Ibid., I, 10 [ibid., p. 59].
123 Pseudo-Aristotle, Oeconomica, II, 1350a [Aristote, Économique, trad. B. A.
Van Groningen et A. Wartelle, Paris, Les Belles Lettres, 2003].
124 Thucydides, The Peloponnesian War, VII, 14 [Thucydide, La Guerre du
Péloponnèse, op. cit.].
125 Ibid., VI, 44, 22 [ibid., p. 1124].
126 Karl Polanyi, « Le commerce sans marché au temps d'Hammourabi », in
Karl Polanyi et al. (dir.), Les Systèmes économiques dans l'histoire et dans la
théorie, op. cit.
127 Robert S. Rattray, Ashanti Law and Constitution, Oxford, Clarendon Press,
1929.
128 Owen Lattimore, The Desert Road to Turkestan, Boston, Little Brown,
1929.
129 Jean-Baptiste Tavernier, The Six Voyages of Jean-Baptiste Tavernier,
Londres, 1678 [Les Six Voyages de J.-B. Tavernier en Perse et aux Indes, Paris,
Gérard Monfort, 2004].
130 Heinrich Barth, Travels and Discoveries in North and Central Africa, New
York, Harper and Brothers, 1859.
II

COMMERCE, MARCHÉ
ET MONNAIE
DANS LA GRÈCE ANTIQUE
Introduction

Lorsqu'on examine les faits bien connus de l'histoire grecque sous


un angle quelque peu différent de l'approche traditionnelle, un
phénomène singulier ressort nettement : il s'agit de l'origine hellénique
des deux systèmes économiques dont le conflit et l'éventuelle
combinaison constituent le problème de notre époque (le premier
fondé sur les marchés, le second sur la planification scientifique
globale).
Ce fait remarquable n'était dû que très partiellement aux citoyens
d'Athènes et de Sparte, qui étaient loin d'avoir l'esprit commercial. Il
venait plutôt de la diffusion, au cours de la période relativement brève
de l'épanouissement de l'hellénisme, de la langue grecque et d'éléments
de la culture grecque parmi les populations de la Méditerranée
orientale, qui n'étaient pas grecques d'un point de vue ethnique.
On relève deux aspects notables. D'un côté, le commerce et la
monnaie étaient liés aux éléments de marché de l'agora athénienne,
principalement par l'intermédiaire de l'usage de petites pièces de
monnaie ; d'un autre côté, peu de temps après, et une fois encore sous
la direction des Grecs, les méthodes de stockage et de redistribution
héritées des anciens pharaons ont atteint le niveau d'une planification
économique élaborée.
Cette histoire, significative en elle-même, voit son importance
considérablement accrue par l'influence déterminante qu'elle a eue sur
Rome et, en définitive, sur l'ensemble de l'Europe et de l'Amérique du
Nord. C'est presque exclusivement par les voies helléniques que les
institutions de la première Babylone et de l'Égypte ancienne étaient
parvenues en Méditerranée occidentale. En effet, à l'exception de
quelques caractéristiques d'origine étrusque et carthaginoise, on peut
affirmer que, au long des dix siècles d'histoire économique de Rome,
on observe des méthodes qui relèvent soit de la pratique hellénique des
marchés, soit de la planification centrale hellénique.
On ne peut certes attribuer aux Grecs qu'un rôle d'initiateurs,
puisque, jusqu'à l'époque moderne, le marché n'est jamais resté qu'une
caractéristique secondaire. Cependant, même dans cette période
initiale, le rôle joué par les éléments de marché était important pour
l'économie dans son ensemble.
La conjonction de facteurs qui fit de l'État guerrier et paysan
d'Athènes, avec son marché alimentaire et ses changeurs de monnaie à
petite échelle, un facteur important de cette évolution, n'a rien de
simple ou d'évident.
Effectivement, jusqu'au début du VII e siècle av. J.-C., aucun signe
d'un développement du marché ne s'annonçait. Car mille ans au moins
avant cette époque, les empires continentaux de Mésopotamie, d'Asie
Mineure, de Syrie et d'Égypte, ainsi que les navigateurs d'Ougarit et de
Crète, pratiquaient un commerce à grande échelle, sans avoir recours à
la monnaie comme moyen d'échange, ni au marché comme régulateur
de l'offre et de la demande. De plus, ce n'est pas dans l'Attique arriérée,
mais en Asie Mineure que nous trouvons, à cette même époque, le VII
e
siècle av. J.-C., l'emploi de pièces de monnaie et le commerce au
détail de la nourriture sur le marché local de Salamine. Cependant,
vers la fin du IV e siècle, la pratique consistant à allouer la nourriture
par l'intermédiaire de marchés était déjà en train de susciter une
aventure entièrement nouvelle dans l'organisation économique.
L'emploi de pièces de monnaie de petite dénomination pour la vente au
détail d'aliments et d'autres articles d'usage quotidien sur le marché,
visible peu de temps après la fin des guerres médiques, débouchait
désormais sur le commerce du blé en Méditerranée orientale – le
premier système d'échanges de biens dans l'histoire que l'on puisse
appeler un « marché mondial organisé ». De façon assez paradoxale,
cette grande aventure commerciale fut lancée dans l'Égypte grecque
sous la tutelle du système bureaucratique de planification centralisée le
plus poussé de l'histoire, et qui utilisait notamment les méthodes des
banquiers privés d'Athènes afin d'accroître l'efficacité d'une économie
entièrement dirigée par l'État.
Bien que le commerce marchand et une économie planifiée
complexe – les thèmes jumeaux discutés dans cet ouvrage – n'aient
ainsi représenté qu'un aspect secondaire de l'histoire de la Grèce
ancienne, leurs débuts communs sont susceptibles de jeter un éclairage
nouveau sur cette institution qui constitue le noyau de la civilisation
occidentale – l'économie de la polis attique.
11

L'âge hésiodique : le déclin tribal


et la subsistance paysanne

LE MONDE DES TRAVAUX ET LES JOURS

Dans les écrits d'Hésiode, le poète béotien du VIIe siècle av. J.-C.,
apparaît un monde inconnu des épopées homériques. Il s'est maintenu,
inchangé, jusqu'à notre époque, tout au moins dans de vastes régions
de la planète. C'est le monde du chef de famille paysan indépendant,
farouchement individualiste, moralisateur, superstitieux, voire
protestataire, et enfin économe.
Considéré en perspective, Les Travaux et les Jours est le
témoignage documentaire de la naissance de l'individu isolé – un
personnage aberrant au sein de la société tribale. Pour la grande
majorité des hommes, l'existence s'accompagne d'une pénible
conséquence : la préoccupation individuelle pour la subsistance. Elle
exprime la menace nouvelle du manque de nourriture pour l'individu
qui, dans les conditions tribales, aurait constitué une contradiction dans
les termes. Cette menace hante les célèbres rimes des Travaux et les
Jours et leur confère un accent sinistre et prophétique.
Avec le déclin de la tribu apparaît une nouvelle forme
d'incertitude, qui ronge le cœur de l'existence tout en forçant à se
manifester, même sous une forme grossière, un élément auparavant
latent de la structure humaine : la personnalité. Dans les conditions
tribales, le destin économique était collectif et non individuel ; quand il
changeait, avec la rotation des pâturages, le cycle des saisons, les
bonnes grâces du soleil, le vent, la pluie, il changeait pour tous. À
compter de ce moment, ce destin allait devenir un terrible compagnon
pour l'individu, qui ne pourrait plus compter sur le socle traditionnel de
la redistribution et de la réciprocité pour se protéger de la famine pure
et simple.
Hésiode a découvert la faim comme partie intégrante de la
condition humaine. Dans L'Odyssée, le besoin pressant de nourriture
n'apparaît qu'aux marges de la communauté. C'est un événement
honteux qui s'abat sur le proscrit, le mendiant hors les murs, l'hôte que
l'on a repoussé. L'urgence de ses pulsions animales imprime sur celui
qui possède un ventre la marque de l'homme dépourvu de parenté, de
loi, de foyer. « Appartenir », c'est recevoir sa nourriture dans le cours
naturel des choses ; « ne pas appartenir », c'est s'inquiéter pour sa
nourriture. En dehors de la plainte du guerrier destiné à périr de la
main de l'ennemi victorieux, ou de la lamentation du héros errant dont
le ressentiment d'un dieu interdit le retour au foyer, il n'est pas de cri
plus terrible que celui de l'homme affamé qui maudit son propre
ventre, trahissant sa honte par son irrépressible besoin de se nourrir.
Dans L'Odyssée, on présente habituellement la venue d'un étranger,
d'un hôte ou d'un vagabond comme un changement graduel où
l'individu misérable, qui admoneste son propre ventre, finit par être
accueilli et encouragé à partager librement la nourriture, qu'on lui offre
sans réticence, quelle que soit la quantité qu'il ait l'intention de manger.
Bien que Hésiode enregistre de façon réaliste les symptômes du
dépérissement tribal, il demeurait trop proche du processus de
dissolution sous-jacent pour l'interpréter en termes ordinaires. D'où le
mystère du destin, le caractère irrévocable et l'horreur indicible de l'âge
de fer. Comment l'homme pouvait-il être réduit à ses propres forces
pour trouver sa nourriture ? Est-ce que Zeus, dans sa colère (selon les
termes de Hésiode), avait dissimulé le pain vital, à cause de ce
Prométhée qui l'avait trompé par ses conseils malhonnêtes ? « C'est
que les dieux ont caché ce qui fait vivre les hommes ». L'homme est
solitaire, et le tourment ne devra plus jamais le quitter. « Passe sans t'y
asseoir près de la forge et du parloir de ville ensoleillé, aux jours
d'hiver, où, si le froid éloigne l'homme des champs, un travailleur
courageux n'en peut pas moins donner un sérieux accroissement à sa
maison ; et crains que la désespérance du cruel hiver ne te surprenne
en pleine misère, pressant ton pied enflé dans ta main amaigrie131. » Se
soustraire à la famine, tel est le sens de la vie humaine.
Le poème d'Hésiode décrit l'apparition de familles isolées sur la
scène des affaires humaines ; aucune mention n'est faite de pâtures
communes ; peu de temps allait s'écouler avant que n'apparaissent
l'achat et la vente de céréales. Presque à la même époque, Amos, le
premier des grands prophètes, en appelait à la colère de Jéhovah,
destinée à s'abattre sur ceux qui achetaient et vendaient le produit de la
terre. Au milieu du Ve siècle, à l'exception de marchés alimentaires
locaux à Jérusalem, qui avaient un caractère marginal, l'État-temple de
Judée était revenu aux méthodes redistributives. Israël interrompit les
transactions de produits alimentaires et revint aux anciennes méthodes.
Seuls quelques Grecs poursuivirent les expériences faites avec des
éléments de marché. Aussi loin que puisse remonter l'historien afin de
repérer les changements de la conscience humaine, ce fut dans la
Grèce de Hésiode que l'« économique » surgit des profondeurs, en tant
que préoccupation de l'expérience personnelle.

L'ARRIVÉE DE L'ÂGE DE FER

Sur le plan historique, la ténébreuse horreur de la période


hésiodique se situe sans doute au carrefour de deux événements
différents et hétérogènes, le premier représentant une catastrophe
politique, le second une révolution technologique. Si les vers
d'Hésiode sont emplis d'un suprême désespoir, on le doit aux
conséquences de l'invasion dorienne et de l'apparition du fer. Les
Doriens avaient détruit la civilisation, ses arts et ses métiers tout autant
que l'ordre, la justice, l'administration ; au tournant du millénaire, la
Grèce centrale devait être un monceau de ruines ; c'étaient les âges
obscurs. Un ou deux siècles plus tard, la vie des hommes à la guerre
comme au travail fut progressivement pervertie, de diverses et subtiles
façons, par la diffusion d'outils et d'armes en fer. L'impact de ce
changement technologique progressif, qui s'était principalement
produit dans le Caucase occidental et peut-être dans les Alpes
orientales, se fit sentir en Grèce dans les premiers siècles du Ier
millénaire av. J.-C., se répercutant dans les diverses zones
géographiques et les différentes sphères de l'activité humaine, les unes
après les autres. Les effets en furent très variés et l'on ne peut les
comparer, dans leurs répercussions violentes, qu'à ceux de la
révolution industrielle, quelque vingt-cinq siècles plus tard. Pour des
raisons que nous ne nous expliquons pas encore précisément, il
apparaît que, dans de nombreux cas, l'usage croissant du fer durci a
terriblement exacerbé certains processus de la vie quotidienne,
surpassant les effets libérateurs que l'on reconnaît, malgré tout, à la
machine moderne. Ce fut donc dans les deux domaines de la guerre et
de l'agriculture que l'extension des outils et des armes en fer produisit
une révolution. On a l'impression qu'une discipline entièrement
nouvelle a été imposée aux travailleurs de la terre, avec la culture des
céréales en dehors des zones irriguées dans lesquelles aucune charrue
au soc de fer n'était nécessaire et où des récoltes multiples assuraient
l'abondance. Si on lui ôte son charme poétique, Les Travaux et les
Jours constitue un poignant almanach du labeur acharné, une alarme
stridente à l'adresse de ceux dont le destin est d'être les travailleurs de
la terre. C'est le récit d'une impitoyable transformation, qui a détourné
le flux naturel de la vie telle que l'avaient connue les groupes de
pasteurs, les jardiniers à la houe ou les peuples semi-nomades qui
cueillaient simplement leur récolte. C'est une chose de garder les
animaux et de faire pousser des plantes, c'en est une autre de dépendre
pour sa subsistance de la récolte de céréales faite sur une terre pauvre.
L'homme libre, travaillant sa propre terre, était tombé dans une forme
de servitude presque insupportable à l'égard d'un sol qui transmettait
ses ordres par l'intermédiaire de la rigueur du défilé des saisons et de la
vie végétale. Ce régime de contrainte était rendu plus terrible encore
par les caprices du temps, qui enfermaient l'homme dans une veille
perpétuelle et une humiliante incertitude. On comprend bien que
l'homme asservi à la machine constitue un problème moderne ; nous
avons oublié sa sujétion à la nature dans les formes initiales de
l'agriculture.

LA FIN DE L'ORDRE TRIBAL

Telles furent sans doute les forces responsables de ces longues


basses eaux de la vie grecque, dont Hésiode nous a transmis le chant
funèbre. Le relâchement du lien clanique, déclenché par les
bouleversements politiques et militaires, n'a nullement libéré le large
flux vital qui accompagne parfois la transition réussie d'une
organisation purement tribale vers le féodalisme intégral. Au contraire,
les vagues souvenirs d'un passé glorieux et le progrès continu de la
culture outre-mer ont sans doute créé un sentiment de désolation quasi
insupportable.
Hésiode, qui était lui-même un paysan indépendant, était
préoccupé par les problèmes politiques et sociaux de la paysannerie,
surtout par l'insécurité croissante des perspectives de la subsistance
individuelle, par les périls de l'endettement, et de la perte consécutive
de la terre au profit du voisin plus chanceux. Il y a aussi des allusions
inquiétantes à une différenciation intervenant dans les ordres
supérieurs de la société, due à l'accumulation de richesse par des
individus puissants, en dehors des rapports tribaux. L'apparition d'un
individualisme grossier, bien que traditionaliste, était la conséquence
de la fin de l'ordre tribal. Le riche paysan asservit celui qui est plus
pauvre, le voleur princier domine les chefs tribaux. Les parties
philosophiques du poème traitent des problèmes de comportement que
soulèvent ces nouvelles vicissitudes de la vie.
Répétons-le : l'histoire sociale grecque de l'époque homérique
jusqu'au début du Ve siècle av. J.-C. est essentiellement l'histoire du
remplacement de la parenté par le voisin et le citoyen villageois.
Parvenu à un certain point de cette évolution, le paysan devait se poser
la question : désormais, qui est mon ami, qui est mon ennemi ?

Invite à ta table qui t'aime, laisse de côté qui te hait. Et invite de préférence qui
demeure près de toi. Si quelque chose t'arrive au village, tes voisins accourent sans nouer
leur ceinture, tandis que tes alliés doivent nouer la leur132.

La sécurité personnelle dépend désormais du voisin, non de la


protection mutuelle qu'offre le clan.
Le bon voisin est un atout économique :

Un mauvais voisin est une calamité, comme un bon voisin un vrai trésor. Il
rencontre un bon lot, celui qui rencontre un bon voisin. Votre bœuf ne mourrait pas si
vous n'aviez un mauvais voisin133.

On trouve peu d'institutions qui soient si profondément ancrées


dans la vie tribale que le mariage ; en fait, l'ordre du mariage est l'ordre
tribal. Hésiode toutefois, lorsqu'il explique à quel âge il convient de se
marier, et à quel genre de femme, recommande à son frère : « épouse
de préférence qui habite près de toi134 ».
Ce n'est que très progressivement que le voisin supplante le
parent. On demande déjà à Télémaque, dans L'Odyssée :

Dis ton nom ; comment t'appelaient là-bas ta mère, ton père et tous les autres, qui
habitent dans la ville et les environs… Dis-moi donc ta terre, ton peuple, ta cité135 [...].

Mais, dans l'ensemble, les liens du sang prédominent encore pour


l'aristocratie.
Chez Hésiode, l'emprise de la tribu diminue, toutefois sa
persistance suscite de nombreuses et subtiles ambiguïtés. La vendetta
est prescrite, mais la vengeance devient plus personnelle : ce ne sont
plus les membres du clan qui doivent exercer la vengeance, en fonction
de leurs liens avec celui qui a subi une offense, c'est lui qui doit agir.
Cependant, même l'homme blessé doit ajuster son action aux
circonstances :
[...] ne commence pas à mal agir envers lui. Ne mens pas non plus pour le plaisir de
parler. Si le premier il parle ou agit à ton égard de façon désobligeante, souviens-toi de
lui faire payer deux fois son offense. S'il cherche ensuite à te ramener à son amitié et
veut t'offrir une satisfaction, accepte-la136.

Le lien fraternel lui-même ne fait pas exception :

Que le salaire convenu avec un ami lui soit assuré. Pour traiter, même avec un frère,
en souriant, amène un témoin : confiance et défiance perdent également les hommes137.

Le nouvel individualisme dérègle les liens de parenté les plus


étroits : il ne faut jamais faire confiance à quiconque.
Même la structure de la famille se trouve changée ; on défend
explicitement ce qu'on appellera plus tard le malthusianisme. La
famille souhaitable est celle qui comprend un fils unique : « ainsi la
richesse croît dans les maisons138 ». Avec deux fils, la vie est encore
possible, mais seulement si le père parvient à atteindre la vieillesse.
Dans ce cas, les avantages de la division du travail peuvent
contrebalancer les inconvénients de la fragmentation de la terre par le
biais de l'héritage.

LE DÉCLIN DE LA RÉCIPROCITÉ

L'injustice dominante de l'époque constitue l'un des grands


thèmes du poème. Les liens tribaux se distendaient, alors que les liens
féodaux n'avaient pas encore eu le temps de se développer. La rapacité
et la cruauté des princes étaient aussi grandes que la vulnérabilité de
l'individu face à elles. Hésiode décrit en une fresque magnifique le
riche impitoyable et l'état d'impuissance où le pauvre se trouve réduit.

Maintenant aux rois, tout sages qu'ils sont, je conterai une histoire. Voici ce que
l'épervier dit au rossignol au col tacheté, tandis qu'il l'emportait là-haut, au milieu des
nues, dans ses serres ravissantes. Lui, pitoyablement, gémissait, transpercé par les serres
crochues ; et l'épervier, brutalement, lui dit : « Misérable, pourquoi cries-tu ? Tu
appartiens à bien plus fort que toi. Tu iras où je te mènerai, pour beau chanteur que tu
sois, et de toi, à mon gré, je ferai mon repas ou je te rendrai la liberté. Bien fou qui
résiste à plus fort que soi : il n'obtient pas la victoire et à la honte ajoute la souffrance. »
Ainsi dit l'épervier rapide, qui plane ailes déployées139.

La structure politique traditionnelle des règlements tribaux avait


été brutalement déformée par les princes « mangeurs de présents », qui
négligeaient désormais de donner en retour le droit et la justice dont ils
étaient responsables. Les formes vides de la responsabilité du maître
étaient toujours présentes, mais sa signification et son contenu avaient
disparu. Les obligations tribales que ces formes exprimaient s'étaient
effacées. La justice devenait un idéal abstrait qu'il convenait de
rechercher, elle n'était plus le cadre institutionnel de la vie de la tribu.

[…] une clameur s'élève, celle de la Justice, traînée par où la mènent les mangeurs
de présents, qui ne rendent la justice qu'à coups de sentences torses140.

La politique était désormais faite pour les riches : « il se soucie


peu des querelles et des harangues de la place, l'homme qui n'a pas
chez lui, pour vivre, une abondante réserve, recueillie en sa saison, du
fruit de la glèbe141 » – l'assemblée populaire de l'Ithaque tribale était
tombée dans l'oubli.
Le repas en commun a apparemment survécu, comme un
événement occasionnel mais peu dispendieux ; Hésiode doit implorer :
« Ne montre pas mauvais visage au festin qui réunit de nombreux
convives à frais communs ; le plaisir est plus grand et la dépense
moindre142. »
Toutefois la réciprocité tribale qui disparaissait ne pouvait être
simplement transférée de la parenté au voisin, du clan au village. C'est
en vain que Les Travaux et les Jours tentent de fonder la réciprocité
sur le voisinage.

Mesure exactement ce que tu empruntes à ton voisin, et rends-le-lui exactement, à


mesure égale et plus large encore, si tu peux, afin qu'en cas de besoin tu sois assuré de
son aide143.
L'échange réciproque de dons s'est ici transformé en une
transaction quelque peu instable, où pointe timidement l'intérêt. Ce
genre de mutualité est inévitablement exigeant et imprévisible : on doit
être très prudent quand on choisit à qui donner.

Aime qui t'aime, va à qui vient à toi ; donne à qui donne, ne donne pas à qui ne
donne pas. On donne à un donneur : à qui n'est pas donneur, nul jamais ne donna144.

Notons l'accent mis sur la stricte nécessité de rendre entièrement


un don : cela contraste avec la réciprocité tribale, où toute équivalence
précise est absente. Dans ce dernier cas, celui qui donnait
régulièrement des contre-dons inadéquats aurait été considéré comme
pingre, et aurait peut-être perdu complètement la face – mais les dons
auraient dû se poursuivre, prescrits par la situation où se trouvait le
donneur. En fait, la version d'Hésiode ressemble davantage à l'idée
moderne de la mutualité personnelle qu'à la réciprocité impersonnelle,
mais strictement effective, de la tribu.
Hésiode achève ainsi sur une note amère de mise en garde : un
jour pourrait venir où il te faudrait,

avec tes enfants et ta femme, aller, le cœur en peine, quêter ta vie de voisin en
voisin, sans qu'aucun d'eux en ait cure145. […] Facile de dire : « Donne-moi tes bœufs et
ton chariot. » Mais facile aussi de répondre : « Mes bœufs ont leur ouvrage146. »

Seul l'individu, par un dur et continuel labeur, peut échapper


« aux dettes et à la faim amère » : quel que soit ton sort, « ton intérêt
est de travailler147 ». « [T]ravaille [...] pour que la faim te prenne en
haine [...]. La faim est partout la compagne de l'homme qui ne fait
rien148. »
Ce concept de travail est manifestement nouveau – bien loin de
l'ethos homérique qui ignore, pour l'homme authentiquement libre, la
contrainte au travail. Hésiode répète à l'envi qu'« il n'y a pas
d'opprobre à travailler : l'opprobre est de ne rien faire149 ». Le travail
doit être régulier et organisé avec soin dans le temps :
Ne remettez rien au lendemain ni au surlendemain : qui néglige sa besogne n'emplit
pas sa grange ; pas davantage qui la remet. C'est le zèle qui fait valoir l'ouvrage. Qui
remet sa besogne à chaque fois porte un défi aux désastres150.

L'indépendance est vue selon des termes tant négatifs que positifs.
Positivement, elle signifie une grange pleine ; négativement, elle
implique d'éviter la perte de sa terre, les dettes et la faim. Comme
suggéré ci-dessus, le travail peut mettre à l'abri de la famine ; une
organisation correcte du travail peut donner une plus grande
indépendance, où « vous vivrez [...] sans jeter sur les autres de regards
d'envie : ce sont les autres bien plutôt qui auront besoin de vous151 ».
Cependant, il faut l'aide et la bonne volonté des dieux mêmes, pour se
prémunir d'un plus grand malheur, la perte de sa terre. Il faut éviter les
mauvaises actions, et Hésiode affirme :

[S]elon tes moyens, offre des sacrifices aux dieux immortels, les mains pures et
sans taches, et brûle-leur des cuisses luisantes. Demande aussi leurs faveurs par des
libations et offrandes, et quand tu te couches, quand revient la sainte lumière, afin qu'ils
te gardent une âme et un cœur favorables. Alors tu achèteras le patrimoine d'autrui au
lieu de vendre le tien152.

Ces options, clairement formulées, ont la même signification que


le souhait formulé dans la Bible : « tu prêteras à ton prochain, et non
ton prochain à toi-même ».

L'ÉCONOMIE DOMESTIQUE

L'unité économique est la petite famille, dont il faut choisir les


membres avec soin. Nous avons mentionné auparavant le danger
d'avoir plus d'un fils, ou deux au maximum. Il convient de choisir son
épouse avec le plus grand soin, non seulement pour éviter la critique
du voisin (il est préférable d'épouser une voisine), mais aussi parce que

il n'est pas pour l'homme de meilleure aubaine qu'une bonne épouse, ni, en
revanche, de pire malheur qu'une mauvaise, toujours à l'affût de la table, qui, si
vigoureux que soit son mari, le consume sans torche et le livre à une vieillesse
prématurée153.

Un homme ne doit pas se marier avant d'avoir atteint trente ans ;


il lui faut d'abord acquérir les serviteurs et les outils appropriés.

Ayez d'abord une maison, une femme et un bœuf de labour – avec une femme
achetée, non pas épousée, qui, au besoin, puisse suivre les bœufs – et dans la maison
préparez tous les instruments qu'il faut, afin de ne pas avoir à les demander à un autre :
qu'il refuse, tu restes en peine154 [...].

Cette servante ne devra pas avoir d'enfant155. Hésiode suggère en


outre d'avoir un serviteur de quarante ans, puisqu'il s'intéressera à son
travail plutôt qu'à ses amis.
Dans une aussi petite économie domestique, si l'on veut gagner le
combat contre la dette et la faim, il ne faut pas perdre un seul moment,
durant toute l'année ; l'homme oisif « s'adresse en son cœur de cruels
reproches ». Les préparatifs pour l'hiver commencent durant la saison
chaude. « Avertis tes serviteurs dès le milieu de l'été : “L'été ne durera
pas toujours : faites-vous des cabanes156.” » Mais en hiver il n'est pas
temps de se reposer non plus ; Hésiode met en garde son frère, afin
qu'il évite le forgeron, chez qui se rassemblent les hommes. Quant à
l'assemblée publique (l'agora), il faut toujours l'éviter ; en effet, « il se
soucie peu des querelles et des harangues de la place, l'homme qui n'a
pas chez lui, pour vivre, une abondante réserve, recueillie en sa saison,
du fruit de la glèbe157 ».

Outre le travail, la frugalité est recommandée : c'était là une idée


tout à fait nouvelle. La richesse avait été acquise par la fraude, par la
violence, ou par des dons. Et pourtant Hésiode ne se risque pas
seulement à l'affirmation paradoxale que la fraude et la violence sont
des façons indésirables de se procurer la richesse, il dit aussi que « si
tu amasses peu sur peu et fais cela souvent, ce peu-là pourra devenir
beaucoup158 ». Dans l'histoire économique, il est rare qu'un
changement aussi important ait été exprimé en termes plus clairs.
Hésiode fait vibrer une autre corde ; la concurrence stimule le
travail, jouant manifestement pour la première fois un rôle économique
dans la société grecque. Il a du mal à décrire ce nouveau phénomène.
Au tout début du poème, il fait remarquer qu'il existe sur terre deux
sortes de lutte, l'une digne d'éloges, et l'autre « à condamner », attisant
la guerre et la discorde. Cette nouvelle forme, « aînée de la nuit
ténébreuse »,

éveille au travail même l'homme au bras indolent : il sent le besoin de travail le jour
où il voit le riche qui s'empresse à labourer, à planter, à faire prospérer son bien : tout
voisin envie le voisin empressé à faire fortune. Cette lutte-là est bonne aux mortels. Le
potier en veut au potier, le charpentier au charpentier, le pauvre est jaloux du pauvre et le
chanteur du chanteur159.

Personne ne cherchait à offrir moins que son concurrent. Chacun


espérait être le plus habile, garder le privilège d'être considéré comme
le meilleur, ou tout au moins être le plus admiré. L'art du chant
d'Hésiode lui-même était l'archétype de ce genre de querelle.

LE COMMERCE ET LA MER

Le commerce est bien entendu visible, mais certainement pas en


tant que force de la vie paysanne. Hésiode en distingue deux formes,
dont aucune n'est souhaitable à ses yeux. Il qualifie simplement la
première de « navigation » ; elle se limite au troc occasionnel du
surplus, par cabotage le long des côtes, effectué sur un petit navire, au
cours de la saison appropriée.

Est-ce la navigation périlleuse dont le désir te possède ? Souviens-toi alors que,


quand les Pléiades, fuyant devant la force puissante d'Orion, tombent dans la mer
embrumée, c'est le moment où bouillonnent les souffles de tous vents. C'est donc le
moment aussi, souviens-t'en, de ne plus diriger de vaisseaux sur la mer vineuse, mais de
travailler la terre, ainsi que je t'y engage. Tire le vaisseau au rivage, entoure-le de tous
côtés de pierres, qui arrêteront l'élan des vents au souffle humide [...] ; attends que
revienne la saison navigante. Alors tire à la mer le vaisseau rapide et prépares-y la
cargaison voulue, pour avoir du profit à rapporter chez toi [...]. En parole vante les petits
navires, mais place tes marchandises dans un grand : plus considérable est la cargaison,
plus considérable sera la somme de tes profits, pourvu que les vents retiennent leurs
souffles contraires160.

La seconde forme, qu'il appelle explicitement le commerce


(emporia), semble être davantage une affaire professionnelle. Même
cette dernière n'est pas une occupation régulière, mais un dernier
recours pour le malheureux.

Si tu veux tourner vers le commerce ton cœur léger, échapper aux dettes et à la faim
amère, je t'enseignerai les lois de la mer retentissante, bien qu'à vrai dire je ne m'entende
ni à la navigation ni aux navires161 [...].

Dans tous les cas, la saison pour naviguer est très brève. La seule
période que Hésiode approuve entièrement est celle de juillet et août ;
on peut échapper à la mort pendant cette époque, à moins que
Poséidon ne soit résolu à la perte des navigateurs, mais il est certain
qu'il faut s'en retourner avant les vents d'automne. Ceux qui sont
désespérés naviguent aussi au printemps, mais Hésiode le déconseille.
Cette navigation,

je ne puis en faire l'éloge ; elle ne plaît guère à mon cœur : il faut en saisir l'instant,
et il est malaisé d'y éviter un malheur. Les hommes en usent néanmoins, parce que leurs
âmes sont aveugles : l'argent, c'est la vie des pauvres mortels ! Il est dur pourtant de
mourir au milieu des flots162.

Compte tenu des risques encourus, il ne faut transporter dans tout


voyage qu'une petite part de ses marchandises.

131 Hesiod, Works and Days, 493-497 [Hésiode, Les Travaux et les Jours, in
Théogonie – Les Travaux et les Jours – Le Bouclier, trad. P. Mazon, Paris, Les
Belles Lettres, 1967, p. 104].
132 Hesiod, Work and Days, 342-345 [Hésiode, Les Travaux et les Jours, op.
cit., p. 99]. [« Nouer sa ceinture » signifie « s'équiper pour le voyage » (NdT).]
133 Ibid., 346-348 [ibid., p. 99].
134 Ibid., 700 [ibid., p. 111].
135 Homer, Odysseus, VIII, 550-555 [Homère, L'Odyssée, op. cit., p. 119].
Italiques de Karl Polanyi (NdT).
136 Hesiod, Works and Days, 708-712 [Hésiode, Les Travaux et les Jours, op.
cit., p. 112].
137 Ibid., 370-372 [ibid., p. 100].
138 Ibid., 375 [ibid., p. 100].
139 Ibid., 202-212 [ibid., p. 93-94].
140 Ibid., 220-221 [ibid., p. 94].
141 Ibid., 30-31 [ibid., p. 87].
142 Ibid., 722-723 [ibid., p. 112].
143 Ibid., 353-355 [ibid., p. 99].
144 Ibid., 353-355 [ibid., p. 99].
145 Ibid., 399-400 [ibid., p. 101].
146 Ibid., 453-454 [ibid., p. 103].
147 Ibid., 314 [ibid., p. 109, p. 98].
148 Ibid., 299-302 [ibid., p. 97].
149 Ibid., 311 [ibid., p. 97].
150 Ibid., 410-413 [ibid., p. 101].
151 Ibid., 477-478 [ibid., p. 103].
152 Ibid., 336-341 [ibid., p. 98-99]. (Les « cuisses luisantes » sont celles des
animaux victimes des sacrifices [NdT].)
153 Ibid., 702-705 [ibid., p. 111].
154 Ibid., 405-408 [ibid., p. 101].
155 Ibid., 602 [ibid., p. 108].
156 Ibid., 502-503 [ibid., p. 104].
157 Ibid., 30-31 [ibid., p. 87].
158 Ibid., 361-362 [ibid., p. 99].
159 Ibid., 12-25 [ibid., p. 86-87].
160 Ibid., 618-645 [ibid., p. 109].
161 Ibid., 646-649 [ibid., p. 109-110].
162 Ibid., 684-687 [ibid., p. 111].
12

Les marchés locaux : l'économie politique


de la polis et de l'agora

Je n'ai jamais encore redouté des gens qui ont au milieu de leur ville un endroit pour
se réunir et se tromper mutuellement par des serments.

Telle fut la réponse de Cyrus, le grand roi des Perses, à une


ambassade spartiate qui était venue le mettre en garde contre l'attaque
des cités grecques de la côte d'Asie Mineure. La scène se passait à
Sardes, la capitale de la Lydie qu'il avait conquise, en l'an 546 av. J.-C.
De peur qu'on ne se méprenne sur la signification de cette rencontre
symbolique entre l'Est et l'Ouest, Hérodote avait ajouté :

C'est toute la Grèce qu'il insultait par ces mots, parce que les Grecs ont fait des
marchés pour y acheter et vendre ; les Perses, eux, n'ont jamais eu de marchés et n'ont
pas de places de ce genre163.

Cette scène revêt un sens profond pour la compréhension de la


polis. Hérodote se révéla, au bout du compte, non seulement un
historien plus fiable que ce qu'on pensait, mais aussi un écrivain
talentueux. Cyrus avait profondément sous-estimé la moralité de ses
opposants, à cause d'un aspect douteux de leur équipement social, la
coutume du marché. Effectivement, sans la discipline interne
remarquable de la polis, qui contrôlait et réglementait le marché, cela
aurait bien pu être, comme l'indique Hérodote, à la fois le signe et la
source d'une faiblesse morale. Dès lors, ceux qui s'attendaient à trouver
une telle faiblesse chez les Hellènes, et fondaient sur elle leurs espoirs
de les vaincre, étaient voués à être déçus.

HÉRODOTE ET L'ESPRIT HELLÈNE

Le récit de l'épisode de Sardes par Hérodote constitue une


représentation magistrale, tant par son style que par son contenu. La
grande œuvre de l'historien contient à la fois l'image du monde connu
et le déroulement des événements qui s'y sont produits. Sa philosophie
de l'histoire repose sur l'interaction entre le ressentiment des dieux et la
présomption des mortels ; elle est pénétrée par les paroles à double
sens des oracles. Le vaste panorama des événements est organisé
autour du récit des guerres médiques, également adaptées à ce schéma.
De même que Crésus le Lydien avait dû payer pour son succès, qui
avait indigné les dieux, ses conquérants, les Perses, allaient être à leur
tour punis pour leur arrogante assurance. Ce n'est pas par hasard si
Hérodote, à propos de l'épisode de Sardes, a réuni l'agora et la polis
pour dérouler son leitmotiv en un accord mineur. Il réussit à merveille :
par un simple procédé littéraire, il a donné au refus de Cyrus cette
touche d'hubris et d'ambiguïté qui ne devait pas être absente du
premier choc entre les Hellènes et les barbares. Dans le conflit entre
l'Orient et l'Occident résonnait avec force, mais non sans finesse,
l'écho de l'histoire universelle.
Hérodote était un patriote grec, et malgré tous les défauts de son
peuple, il considérait qu'il méritait le splendide héritage qui lui avait
été transmis dans l'Égée. Son chef-d'œuvre était toutefois conçu
comme un monument élevé non pour les seuls Hellènes, mais pour la
civilisation humaine dont, à ses yeux, l'origine était en Égypte, et dont
les ouvrages merveilleux ornaient les grandes cités de la Perse. Son
œuvre n'était pas antiperse. Il écrivait qu'il publiait les résultats de sa
recherche, dans l'espoir « que les grands exploits accomplis soit par les
Grecs, soit par les barbares, ne tombent pas dans l'oubli ». Une telle
évaluation impartiale était appropriée à un oikoumene 164 dans lequel
les similitudes et les contrastes étaient curieusement mélangés. Si les
Perses avaient une passion pour la justice et la vérité, la force vitale
des Grecs était dans la discussion et la liberté. Athènes était une
démocratie, la Perse un despotisme. L'Empire perse, encore à son
apogée et sans rival quant au pouvoir et à l'organisation, n'avait été
vaincu qu'une seule fois – mais c'était alors par les Grecs – et il était
désormais exclu de l'Europe. Cependant, dans de vastes régions, la
culture, la religion et la moralité des Grecs et des barbares se
combinaient. Même la Lydie, voisine asiatique de l'Ionie, était plus
grecque qu'asiatique, bien qu'à la différence de la Grèce elle connût la
prostitution prémaritale. « Les mœurs des Lydiens, écrivait Hérodote,
sont en général semblables à celles des Grecs, sauf qu'ils prostituent
leurs enfants du sexe féminin165. » Il affirmait également que « les
Perses [étaient] le peuple le plus ouvert aux coutumes étrangères166 ».
Un siècle après la mort d'Hérodote, Alexandre le Grand immortalisa
son nom en tentant d'unir les Grecs et les Perses au sein d'une seule
nation.
Pour Hérodote, les guerres médiques n'étaient certainement pas
un combat opposant la lumière et les ténèbres. Les Grecs étaient
émerveillés par les conceptions morales des Perses. Dans l'éducation
perse, les exigences éthiques s'ajoutaient à l'exercice physique et à
l'habileté militaire. « Leurs enfants, de cinq ans jusqu'à vingt ans,
apprennent trois choses seulement : monter à cheval, tirer à l'arc et dire
la vérité167. » Quelle différence avec l'esprit de l'Odyssée ! N'était-ce
pas là exagérer la vertu de la véracité ? Hérodote insiste à de
nombreuses reprises dans son texte : « Il ne leur est même pas permis
de parler de ce qu'ils ne doivent point faire. La faute la plus honteuse
est pour eux le mensonge, et, en second lieu, les dettes, parce que entre
autres raisons, disent-ils, l'homme qui a des dettes en arrive
inévitablement au mensonge168. » Il est possible que Platon, quelque
temps plus tard, ait partagé de telles idées, mais dans l'ensemble, pour
un Athénien, une vie privée de la liberté d'explorer les voies de la
pensée et de l'imagination, ou de s'endetter à loisir, aurait été
mortellement ennuyeuse, et la simple honnêteté une maigre
consolation.
Hérodote évite d'établir un bilan éthique. Le texte comporte
certains accents de légère ironie, aux dépens des deux parties. Les
guerriers lacédémoniens, connus pour leur manque d'esprit, ont dû se
trouver déconsidérés quand on a dit d'eux par erreur qu'ils pratiquaient
le marché. Hérodote fait de Sparte – de toutes les villes grecques la
moins adonnée à la pratique du marché, et qui n'en était pas peu fière –
l'objet de la critique de Cyrus, alors que celle-ci aurait été plus
appropriée à l'encontre des Athéniens rivaux de Sparte. Quoi qu'il en
soit, il faut reconnaître que la coutume du marché était parfois
accompagnée d'une certaine informalité sur la question du serment,
que les Perses ne voulaient pas prêter ailleurs qu'au temple, et que les
Grecs entouraient aussi, traditionnellement, d'une plus grande
solennité. En outre, la liberté du marché laissait la qualité des
marchandises au jugement non informé des parties, et souvent aussi
leurs ratios ou, comme nous dirions, leurs prix.
Cependant Cyrus, le barbare compassé, était allé trop loin. Il avait
critiqué le peuple des Hellènes avec mépris pour leur habitude de se
parjurer et de s'escroquer mutuellement. C'était là une des accusations
de la propagande puritaine barbare qui, dans sa blancheur immaculée,
tentait de discréditer les Grecs. En réalité, le lecteur grec savait bien
que de nombreux fonctionnaires contrôlaient les transactions sur le
marché, et que les activités de ce dernier étaient soumises à une
administration stricte et à un autocontrôle moral. Néanmoins, personne
ne pouvait nier que le marché se prêtait également à la fraude, qu'il
suscitait des tentations, que la pratique trompeuse des arrangements
conclus sous serment sentait la profanation. Tout indique que le
marché était suspect aux yeux de beaucoup de gens, ou qu'il
représentait au moins une institution controversée. Au cours du siècle
suivant, Platon demandait encore que l'on bannisse les serments du
marché, et que l'on interdise aux citoyens d'y pratiquer la vente, une
telle activité étant au-dessous de leur statut. Aristote, tout en étant en
désaccord fréquent avec Platon lorsqu'il traitait de la polis, préconisait
la séparation de l'agora politique et de la place du marché, et souhaitait
que toutes les classes artisanales et commerciales soient exclues de la
citoyenneté. Ils dénonçaient tous deux les faiblesses de l'institution
même que Cyrus avait prise pour cible.
Toutefois, l'argument d'Hérodote est convaincant. Avec Cyrus, ce
dirigeant sage et généreux, fondateur de l'Empire perse et peut-être le
plus grand des hommes vivants, les Perses étaient condamnés à la
défaite ultime, comme les Lydiens, puissants et cultivés, l'avaient été
avant eux. Leur roi Crésus avait attaqué les Perses et était désormais
prisonnier dans leur capitale. Induit en erreur par les paroles obscures
de l'oracle de Delphes, et ayant malencontreusement traversé le fleuve
Halys, il avait effectivement détruit son propre empire. Mais Cyrus ne
préparait-il pas une défaite analogue pour sa propre nation ? Le Perse
avait sous-estimé ses adversaires ; et il en irait certainement de même
pour ses successeurs malchanceux, Darius et Xerxès. L'erreur décisive
qu'ils commettaient portait essentiellement sur cette douteuse
innovation grecque, le marché. En ignorant la capacité des Hellènes à
dominer cette institution indisciplinée et ambiguë, les Perses, ainsi
conduits à l'échec, restèrent aveugles à la discipline civique et à la
puissance durable de la polis grecque.

L' AGORA ET LE MODE DE VIE GREC

Comprendre la polis, c'est comprendre la place qu'y tient le


marché. L'historien est contraint d'admettre, avec gêne, son ignorance
concernant le développement réel du marché. Si l'on trouve de
nombreuses mentions de l'agora dans les chroniques homériques, le
terme renvoie toujours à un lieu de rassemblement169 ; il en va de
même chez Hésiode : dans Les Travaux et les Jours, il met en garde
l'homme laborieux afin qu'il évite l'agora, où règne la stérile politique.
Nous ignorons quand et où le terme a été utilisé pour désigner une
place de marché. Si l'épisode des tyrans dans l'histoire grecque a
représenté une précondition à l'établissement ultérieur du type
spécifiquement grec de système de marché, à l'origine il était plutôt
une évolution antimarché. Le programme de réinstallation rurale de
Pisistrate n'aurait guère été en mesure de stimuler le développement du
marché, qui était situé dans la cité d'Athènes proprement dite ; au
contraire, la renaissance de la campagne avait été conçue comme une
alternative à la croissance du marché des périodes solonienne et
postsolonienne.
Alors que l'invention de la monnaie frappée s'est propagée dans le
monde de langue grecque, le marché était considéré, semble-t-il,
comme une ressource peu fiable. Selon la conception aristocratique
tout au moins, les marchés tendaient à éroder la virilité du peuple.
Lorsque Cyrus envisageait de détruire les Lydiens, à cause de leur
inclination à se révolter, Crésus, l'empereur captif, qui était devenu
l'ami et le conseiller de son conquérant, Cyrus, lui proposa comme
autre solution :

[…] pardonne aux Lydiens et, pour éviter toute révolte et toute inquiétude de ce
côté, prends ces mesures-ci : fais-leur défendre de posséder des armes de guerre,
ordonne-leur de porter des tuniques sous leurs manteaux, de chausser des bottines,
prescris-leur d'apprendre à leurs fils à jouer de la cithare et des autres instruments à
cordes, à faire du commerce [kapéleuein]. Tu les verras bientôt, seigneur, d'hommes
devenus femmes, et tu n'auras plus à craindre de révolte.

On dit que Cyrus agit selon ce conseil ;

Il appela Mazarès, un Mède, et lui enjoignit d'imposer aux Lydiens les mesures
suggérées par Crésus.

Mazarès pénétra à Sardes, poursuit Hérodote,

et commença par imposer aux Lydiens les volontés de Cyrus : par ses ordres, le
genre de vie des Lydiens changea complètement170.

On peut en déduire que les Lydiens, au milieu du Ve siècle, ont dû


avoir une réputationde musiciens et de détaillants de nourriture
cuisinée ; mais ces emplois étaient méprisés au regard de leur viril
passé. Hérodote avait lui-même souligné qu'ils étaient, jusqu'à l'époque
de Crésus, les meilleurs cavaliers d'Asie Mineure. Ce n'est pas par
hasard si la chute de Crésus avait été le grand thème du théâtre moral
du VIe siècle. De la même façon que l'ancien Empire assyrien sur le
Tigre s'était évaporé après la chute de Ninive en 606 av. J.-C., le
brillant empire des Lydiens en Asie Mineure disparut soudainement,
tandis que sa population, déplacée, finit par tenir des étals sur les
marchés et par jouer d'instruments à cordes dans les boutiques
d'alimentation.
Pour le lecteur hellène, Hérodote privilégiait le contexte
contemporain et se permettait d'inévitables exagérations. Il blâmait les
Lacédémoniens pour leurs manières doriennes, en leur attribuant les
mœurs légères attachées au marché, alors qu'il était bien connu que
c'étaient leurs rivaux athéniens qui cultivaient de telles habitudes, et
qui suscitaient une maligne satisfaction chez les Lacédémoniens.
Flâner au marché était en effet presque une mode athénienne, en tout
cas dans les cercles démocratiques. Mais, même à Athènes, le marché
était encore balbutiant. Il faudrait encore un siècle pour qu'un manuel
de finance publique recommande : « Pour la conservation des produits,
il y a intérêt à mettre en pratique les institutions des Perses et des
Lacédémoniens. L'économie attique a aussi ses avantages : à mesure
qu'on vend, on achète171 [...]. »
À cette époque, Athènes avait atteint la primauté parmi les poleis
démocratiques, et il semble avéré, selon les éléments dont nous
disposons, que ce fut Athènes qui institua l'agora commerciale en tant
que mode de vie.
Il convient de relever un rapport étonnant entre la démocratie
pratique et l'essor du marché, tel que nous l'observons dans l'Athènes
classique. Périclès n'était pas seulement l'auteur de l'« Oraison
funèbre », ce monument thucydidien élevé en l'honneur de l'idée d'une
communauté libre et cultivée, il était aussi un homme politique qui
appréciait l'avantage tactique d'un marché alimentaire local, en vue
d'affaiblir la machine électorale « tory ».
Son adversaire, le dirigeant aristocratique Cimon, afin de venir en
aide aux gentilshommes pauvres, qui avaient été contraints d'acheter
leur nourriture sur le marché,

fit enlever les clôtures de ses champs pour que les étrangers et les citoyens dans le
besoin pussent sans crainte aller cueillir les premiers fruits ; il faisait chaque jour
préparer chez lui un repas simple, mais suffisant pour un grand nombre de personnes :
les pauvres qui le souhaitaient pouvaient entrer et se nourrir sans avoir à travailler, ce qui
leur permettait de consacrer tout leur temps aux affaires publiques. D'après Aristote, ce
repas n'était pas destiné à tous les Athéniens, mais seulement aux membres de son dème
de Laciades172.

Quoi qu'il en soit, c'était un brillant spectacle :

Cimon se faisait suivre de jeunes compagnons bien habillés dont chacun, s'il
rencontrait un vieillard de la ville mal vêtu, changeait d'habits avec lui. Cette attitude fut
jugée fort noble.

Mais Cimon fit davantage qu'offrir son hospitalité comme


alternative aux gargotes et à leur atmosphère populaire. Il pénétra dans
le marché, le propre camp de ses ennemis :

Ces mêmes jeunes gens portaient sur eux une grande quantité de pièces de
monnaie ; ils s'approchaient, sur l'agora, des pauvres les plus fiers et, sans rien dire, leur
glissaient dans les mains quelques menues pièces173.

Le fastueux clientélisme de Cimon, fondé sur son oikos


seigneurial, appelait une réponse originale de la part de Périclès, le
dirigeant démocratique. Étant lui-même membre de la grande maison
d'Alcméon, il adopta la modeste institution du marché. Plutarque
rapporte que, malgré ses occupations politiques, Périclès avait pu
conserver intact le domaine dont il avait hérité, grâce à l'organisation
originale de sa maisonnée :

Il vendait en une seule fois toutes ses récoltes de l'année, puis achetait sur l'agora,
au fur et à mesure, ce dont il avait besoin. Tel était le mode de vie qu'il avait adopté.
C'est pourquoi ses enfants, quand ils grandirent, n'éprouvèrent guère de tendresse à son
égard ; quant aux femmes de sa maison, elles ne trouvaient pas en lui un intendant bien
généreux : tous lui reprochaient ces dépenses au jour le jour, réduites au strict nécessaire.
On ne trouvait pas chez lui le moindre superflu comme on aurait pu s'y attendre dans une
si grande maison, où les richesses étaient considérables. Tous les frais, tous les revenus
étaient étroitement calculés et mesurés. Celui qui maintenait chez lui une telle rigueur
était un serviteur nommé Évangélos, qui était exceptionnellement doué par la nature pour
diriger une maison, ou qui avait reçu de Périclès une formation en ce domaine174.
Les méthodes de Périclès restèrent exceptionnelles pour les
« grandes maisons », tout au long de l'histoire d'Athènes. Le pseudo-
Aristote, après avoir souligné que le système attique consiste à vendre
le produit puis à acheter ce dont on a besoin, ajoute : « il n'y a pas lieu,
dans de trop petites exploitations, d'installer un office à
provisions175 ». À ce moment, l'agora permettait aux petites
maisonnées d'être autosuffisantes : on pouvait acheter les aliments et
autres biens nécessaires au jour le jour, selon les besoins. À côté de ce
mode d'approvisionnement par le marché l'oikos autosuffisant du type
seigneurial a survécu, celui de Cimon en était un exemple.
S'il est vrai que le marché commençait à jouer un rôle essentiel
dans l'approvisionnement des gens du commun, nous ne devons pas
exagérer son importance pour l'économie globale. Le commerce de
marché et l'agora étaient purement internes à la polis, délimitée par ses
frontières physiques et politiques. L'agora ne représentait guère plus
qu'un instrument, facilitant le fonctionnement du système de
redistribution, qui restait dominant. La responsabilité de la cité pour la
subsistance de ses citoyens était un principe constant de l'économie
citadine grecque. Cette responsabilité s'exerçait dans chaque direction :
non seulement l'importation des produits nécessaires était entièrement
sous contrôle public, mais la subsistance des citoyens eux-mêmes était
dans une très large mesure assurée par l'État.
L'économie de la polis, dans le cas d'Athènes, comprenait trois
éléments, que nous considérerions aujourd'hui comme hétérogènes :
une redistribution au sein des unités domestiques du type manoir ; une
redistribution au niveau de l'État ; et des éléments de marché. Ces trois
éléments coexistaient dans une totalité organique, que l'on peut
considérer comme un type spécifique d'économie politique.
Le rapport entre ces trois structures institutionnelles n'avait pas
été déterminé ni fixé. C'est sans doute en relation avec elles que l'on
peut le mieux comprendre la lutte de classes entre les démocrates et les
oligarques, qui joue un rôle si important dans l'histoire athénienne. La
prééminence des principes fondamentaux de la redistribution était
indiscutable, comme cela l'avait été avec la tribu ; le marché – une
apparition plus tardive – ne fut jamais plus qu'un accessoire. C'était
toutefois une autre question de savoir comment organiser la
redistribution, et par l'intermédiaire de quelles institutions.
Dans la Grèce homérique, il y a déjà des indices de la distinction
entre la redistribution de type tribal, et celle caractéristique du manoir.
La polis avait hérité des traditions tribales, tant aristocratiques que
démocratiques, tandis que l'unité domestique du manoir, organisée
autour de la propriété familiale, existait en dehors des relations
tribales ; elle est restée une force perturbatrice dans la plus grande part
de l'histoire grecque. Le cas de Cimon, tel que le rapporte Plutarque,
représentait un des deux modes de redistribution : celle opérée par les
maisons surdimensionnées des riches. Un tel système allait transformer
les maisons en établissements seigneuriaux et réduire la paysannerie au
statut de clients dépendants, sinon de serfs. D'un autre côté, la
redistribution opérée par et à travers l'État se faisait à l'échelle du pays
entier, et transcendait ainsi le localisme féodal des petits seigneurs.
Toutefois, cela impliquait l'existence soit d'un superdomaine propriété
d'un monarque, favorable pourquoi pas à l'intérêt populaire, comme
c'était le cas de la plupart des tyrans, soit d'une démocratie au sens
classique du terme, c'est-à-dire une administration de la vie
quotidienne par le peuple lui-même.
La différence essentielle entre ces deux variantes résidait dans la
méthode d'organisation de la répartition de la nourriture. Le monarque,
qu'il s'agît d'un roi, d'un despote ou d'un tyran, avait besoin pour y
parvenir d'une bureaucratie centrale, comme en Égypte, ou bien il lui
fallait laisser intactes les organisations tribales locales, comme en
Perse. Dans une démocratie, où l'on s'attendait à ce que les citoyens
procèdent eux-mêmes à l'administration, le marché était nécessaire
pour la répartition de la nourriture ; sinon, comment les citoyens – dont
certains étaient engagés la journée durant, au moins de façon
périodique, dans les affaires publiques et avaient besoin de l'aide de
l'État – auraient-ils pu s'approvisionner et se nourrir ? En termes
modernes, nous pourrions formuler la distinction comme étant celle
entre la planification centrale à grande échelle et la planification
démocratique à petite échelle – le marché jouant un rôle important
dans la répartition de la nourriture, comme dans l'Athènes classique.
La place qu'y occupait le marché était donc essentielle dans la
constitution politique de la polis démocratique.

LA POLIS DANS LA VIE HELLÉNIQUE

Pour bien comprendre le fonctionnement de l'économie de la


polis, il est nécessaire de réfléchir à la signification de la discipline
civique qui règne en son sein. Les Grecs étaient profondément
convaincus que c'était la polis qui rendait possible la civilisation ; en
fait, polis et civilisation étaient identiques. Cette conception n'est
exprimée nulle part de façon aussi concise que dans le premier livre de
la Politique d'Aristote. Rappelons que chaque fois qu'il parle de l'État
il veut dire la polis ; quand il emploie le terme politique, il veut
simplement exprimer ce qui se rapporte à la polis :

Il est manifeste [...] que la cité fait partie des choses naturelles, et que l'homme est
par nature un animal politique [...]. C'est donc par nature qu'il y a chez tous les hommes
la tendance vers une communauté de ce genre, mais le premier qui l'établit n'en fut pas
moins cause des plus grands biens. De même, en effet, qu'un homme accompli est le
meilleur des animaux, de même aussi quand il a rompu avec loi et justice est-il le pire de
tous. [...] Or la vertu de justice est politique, car la justice introduit un ordre dans la
communauté politique, et la justice démarque le juste de l'injuste176.

En d'autres termes, la civilisation suppose la loi et la justice ; la


fonction essentielle de la polis est la détermination de ce qui est juste
et son exécution par le droit.
Au Ve siècle, il était rare que l'on quitte le monde de la polis, à
moins d'en être exclu ; en pratique, cela signifiait qu'on entrait au
service d'une autre polis, ou bien de l'Empire perse, comme en
témoignent Alcibiade et Thémistocle177. Il était exceptionnel qu'un
étranger accède aux droits de la citoyenneté dans une cité grecque ;
même Périclès, le grand démocrate, avait fermé les états de citoyenneté
à quiconque n'était pas en mesure de prouver une filiation athénienne
des deux côtés. À aucune époque un étranger – c'est-à-dire un Grec
d'une autre cité – ne fut autorisé à posséder une terre hors de sa propre
cité ; il n'y eut que de rares exceptions. Le droit n'existait que dans la
polis ; hors de sa propre polis, ou de sa sphère d'influence, le citoyen
n'était soumis à aucune loi, et se trouvait donc aussi sans défense, à
moins qu'un traité spécifique ne le protège. Les remarques d'Aristote
n'étaient donc pas de simples maximes patriotiques.
Le demos était l'héritier de la tradition tribale de l'égalité. La
dichotomie entre le demos et les oligarques était essentiellement la
perpétuation de la distinction archaïque entre la tribu et les familles
domaniales qui s'étaient développées hors des limites tribales.
Westermann, parlant de la période classique, notait que le droit de la
polis « exprimait le sens de la “justice” en tant que volonté du corps
tribal des citoyens, c'est-à-dire de la polis 178 ».
Le droit avait dans la polis un caractère presque auto-exécutoire.
Rostovtzeff exprime les choses ainsi :

En Grèce, les lois sont faites par les hommes. Si une loi offense la conscience de la
majorité, elle peut et elle doit être changée ; mais tant qu'elle est en vigueur, tous doivent
lui obéir, car elle contient quelque chose de divin, ainsi que l'idée même du droit. Violer
ses règles appelle le châtiment non seulement des hommes, les gardiens de la loi, mais
aussi des dieux. Ce règne du droit dans la cité – ou encore la loi établie par l'ensemble du
corps des citoyens – constitue l'un des traits les plus caractéristiques de la vie publique
en Grèce179.

La discipline de la polis était donc sans limites et la subordination


de l'individu à cette dernière était totale. En Grèce, on ne vit jamais se
développer un concept de droits inhérents à l'individu ; celui-ci
accédait à la liberté par sa participation à l'État. Il ne faut pas
interpréter cela comme une dénégation de la liberté individuelle ; l'idée
qu'un individu puisse exister en dehors de la polis était tout
simplement inconcevable. Le concept moderne de droits individuels,
d'un antagonisme fondamental entre l'individu et l'État, aurait semblé
aux Grecs une contradiction dans les termes.
Cette remarquable discipline concernait non seulement les
domaines politique et militaire, mais aussi l'économie. Loin de reposer
sur un mécanisme offre-demande-prix, qui n'existait pas, elle exigeait
d'assurer un approvisionnement suffisant à un prix déterminé. C'est
ainsi que la polis pouvait considérer le marché comme un instrument
utile à l'approvisionnement des citoyens.
La croyance implicite d'Hérodote en la discipline de la polis
donnait tort à Cyrus. En effet, en cas d'urgence, le marché pouvait être
– et était effectivement – transformé immédiatement en appareil
redistributif. La facilité et la rapidité avec lesquelles une nouvelle
frappe monétaire pouvait remplacer l'ancienne suscitent le rire dans
L'Assemblée des femmes d'Aristophane :

Ce fut même un désastre pour moi que cette monnaie ! Car un jour que je revenais
de vendre des raisins, je m'en retournai la bouche toute pleine de pièces de cuivre, puis je
m'en fus à l'agora pour acheter de la farine ; comme je présentais mon sac, le héraut
cria : « Défense à quiconque d'accepter à l'avenir aucune pièce de cuivre ; l'argent seul
aura cours180. »

Dans le second livre de l'Économique du pseudo-Aristote, on


trouve de nombreux exemples de fixation des prix, de doublement de
la valeur des pièces, de diminution de moitié ou toute autre
modification de ladite valeur, d'ordres de collecte ou de rationnement
des biens – toujours avec effet immédiat – donnés de façon autoritaire
et sans exception aucune181.
Comme il était impossible de séparer l'individu de la communauté
– ni la tribu ni le domaine seigneurial ne connaissaient une telle
séparation –, la responsabilité de la polis à l'égard de la subsistance de
ses membres était évidente. La prééminence de la redistribution était
un héritage tribal de ce genre. C'est ce que soulignait Rostovtzeff, en
des termes un peu différents :

Parmi les caractéristiques principales du développement économique du monde


antique, il y a le rôle essentiel qu'y jouait l'État [...], [qui] était primordial comme force
économique tant organisatrice et stimulante que restrictive et destructrice […].
[La cité-État pratiquait] une intrusion de l'État dans l'activité économique des
individus qui ne connaît pas d'équivalent dans le développement économique moderne.
Cette intervention n'était pas secondaire, elle n'était pas un frein négligeable au
développement de l'économie privée ; c'était l'activité principale et directrice. « La
redistribution des terres et l'abolition des dettes » n'était pas qu'un slogan révolutionnaire,
c'était un événement pénible, mais très important, dans la vie économique de la plupart
des cités grecques [...]. Les liturgies, la distribution de céréales par l'État, la surveillance
étroite qu'il exerçait sur le commerce céréalier et sur le commerce d'autres denrées
alimentaires, qu'il organisait avec tant de soin – c'étaient là des faits susceptibles de
modifier profondément les méthodes et l'évolution de l'agriculture privée182.

Bien peu de choses étaient exclues du champ de la redistribution


municipale. Les biens, les services, la monnaie étaient collectés par le
centre qui, le cas échéant, exerçait le droit de les distribuer. La
monnaie et le trésor étaient conservés dans les trésoreries de l'État ; on
fondait les métaux précieux pour en faire des statues et d'autres œuvres
d'art pouvaient être fondues en fonction des besoins ; les céréales, la
denrée élémentaire, étaient souvent conservées dans des entrepôts qui,
en cas d'urgence, pouvaient recevoir celles qu'apportaient les chefs
d'unités domestiques afin qu'elles y soient stockées. La répartition de la
nourriture jouait un rôle essentiel, directement et indirectement par le
biais de l'organisation étatique de l'approvisionnement ; de plus en
plus, la subsistance des citoyens dépendait de paiements en liquide
effectués par l'État pour des services militaires, administratifs ou
judiciaires.
Considérons maintenant le centre à partir duquel s'effectuait la
redistribution générale, ainsi que les voies qu'elle empruntait.

L'ADMINISTRATION PUBLIQUE

Nous avons vu la nécessité d'une administration centrale pour que


la redistribution puisse avoir lieu. La forme tribale de la redistribution
n'avait pu résister aux effets perturbateurs des unités domestiques
domaniales ; celles-ci s'étaient développées en dehors de la tribu et
étaient capables d'organiser leur propre redistribution à petite échelle.
Pour les Athéniens de la période classique, la démocratie supposait de
remplacer ces unités domestiques par le pouvoir du demos organisé
dans la polis. La constitution clisthénienne a mené à son terme la
création du pouvoir démocratique de la polis, mais le défi
antidémocratique des unités domestiques domaniales a subsisté.
Nous avons vu Cimon, en tant que bienfaiteur public, dans son
rôle d'hôte privé. Mais les services qu'il rendait à la communauté
allaient au-delà. Il fit combler les marécages du sud de l'Acropole à ses
propres frais, embellit la cité en faisant planter des arbres sur l'agora,
et « transforma l'Académie, jusque-là sèche et aride, en un bois irrigué
qu'il orna d'allées dégagées et de promenades ombragées183 ».
L'entreprise de comblement, destinée à faciliter la construction du mur
situé au sud de l'Acropole, avait nécessité le déversement de « grandes
quantités de cailloux et de grosses pierres » dans les marécages. Ces
travaux avaient mobilisé un grand nombre d'hommes, comme ce fut le
cas quand il s'était agi d'améliorer l'agora et l'Académie. Nous ne
pouvons savoir si ces travailleurs étaient attachés de façon permanente
à la maison de Cimon, comme le fut le groupe d'artisans qui avaient
suivi Démarate depuis Corinthe. Mais il ne fait aucun doute que nous
avons là une maison domaniale typique – souvenons-nous de
l'entourage de Cimon, composé de jeunes gens qui échangeaient si
généreusement leurs habits sur la place du marché. La richesse
princière de Cimon, il faut le souligner, provenait entièrement de la
part de butin que lui avait value son statut de général en chef
d'expéditions militaires. Bien qu'étant de noble origine, on racontait
qu'il avait été si pauvre dans sa jeunesse qu'il avait vécu avec sa sœur
en concubinage, car leur pauvreté interdisait à sa sœur de trouver un
époux digne de son rang184.
Pour Aristote, l'oligarchie est le gouvernement des riches en
fonction de leur richesse, tandis que la démocratie est le gouvernement
des pauvres.

[...] il y a oligarchie quand ce sont ceux qui détiennent les richesses qui sont
souverains dans la constitution, démocratie, au contraire, quand ce sont ceux qui ne
possèdent pas beaucoup de richesses mais sont des gens modestes185.

Aristote insiste sur le fait que la distinction ne porte pas sur la


différence entre gouvernement du petit ou du grand nombre, mais entre
gouvernement des riches ou des pauvres. Dans la réalité, les riches
sont presque toujours en petit nombre et nombreux sont les pauvres, il
n'est cependant pas nécessaire qu'il en soit ainsi, et de toute façon ce
n'est pas la question – la clé, c'est la richesse.
Toutefois, comment la richesse donne-t-elle le pouvoir dans une
polis dotée d'une constitution démocratique ? Comment une
démocratie pourrait-elle s'opposer à une telle évolution sans perdre son
caractère de démocratie d'une polis, autrement dit sans un appareil
bureaucratique ? Dès lors qu'un grand nombre de citoyens étaient aidés
afin de pouvoir participer à la vie publique, leur subsistance devait
provenir soit de l'autorité publique, soit des moyens privés des
seigneurs domaniaux. Pour que ces citoyens restent libres et égaux, et
ne tombent pas dans la dépendance des domaines seigneuriaux,
l'assistance qu'ils recevaient devait provenir de l'autorité publique. Si
une telle assistance était venue du seigneur, ils auraient dû lui faire
allégeance, dans le cadre d'un rapport féodal. Ce genre de dépendance
peut atteindre un niveau tel que les droits légaux des citoyens sont
réduits à néant. La Rome républicaine nous en donne un exemple avec
les rapports patrons-clients, un élément présent d'abord dans le
gouvernement patricien et plus tard dans le gouvernement césariste.
En bref, la démocratie, au sens grec, exigeait des protections
matérielles afin que les riches ne puissent corrompre le peuple. La
seule garantie efficace était de les empêcher de nourrir les gens du
commun, ceux qui composaient le jury, qui votaient à l'assemblée, qui
participaient à l'administration au Prytanée. Dans la conception
athénienne, il en découlait deux exigences apparemment
contradictoires : il fallait que la polis effectue elle-même la distribution
de nourriture, mais sans permettre l'apparition de la bureaucratie. La
démocratie signifiait en effet le gouvernement du peuple par le peuple,
et non par ses représentants, pas plus que par une bureaucratie. La
représentation tout autant que la bureaucratie étaient considérées
comme l'antithèse de la démocratie. Rousseau, père de toute la pensée
moderne reposant sur l'idée de souveraineté populaire, s'en tenait
toujours à ce principe. Mais comment réaliser cette distribution par
l'État, sans bureaucratie ? À Athènes, la réponse était donnée par le
marché alimentaire.
Rostovtzeff a formulé un dilemme semblable en considérant
l'affermage des impôts et la bureaucratie financière comme deux
options administratives opposées dans le monde antique. En effet,
comment peut-on collecter des impôts tout en évitant de développer
une bureaucratie, sinon en affermant leur prélèvement à des personnes
privées ? De même, comment peut-on faire construire les ouvrages
publics nécessaires, sans les attribuer sous contrat à des personnes
privées ?
De la même façon, des paiements monétaires à l'attention des
citoyens peuvent représenter une alternative à la distribution en nature
d'aliments et autres biens d'utilité courante. Le paiement peut
correspondre à des services militaires, politiques ou autres, ou
simplement représenter une rémunération quotidienne. La monnaie est
ainsi utilisée pour les paiements – c'est une alternative au paiement en
nature –, tandis que le marché fournit les produits. L'obole unique ou
les deux ou trois oboles reçues quotidiennement par le citoyen de la
part de l'État pouvaient alors être transformées en nourriture. Aucune
bureaucratie n'était nécessaire, et pourtant l'État fournissait aux
citoyens leurs moyens de subsistance. La forme démocratique de la
redistribution dépendait ainsi du recours au marché.
Dans l'Athènes antique, l'objectif visant à éviter tout élément
bureaucratique était si important que les emplois étatiques étaient
occupés à tour de rôle par les citoyens, et attribués par tirage au sort186.
On ne pouvait occuper une seconde fois un poste de responsabilité
public avant que d'autres citoyens l'aient occupé. Il n'y avait que peu
d'exceptions à ces règles187. On considérait le tirage au sort comme
l'incarnation de la démocratie authentique, puisqu'il donnait à tout
homme une chance égale de détenir un poste, sans tenir compte de sa
parentèle, de son rang ou de capacités particulières. La rotation des
postes impliquait que tout Athénien était familier du fonctionnement
complexe de l'administration publique ; en même temps, on évitait la
croissance d'un groupe de fonctionnaires permanents. L'Athénien ne
pouvait avoir aucun doute sur la nature de l'État, ou sur ce qu'était
l'administration de la justice ; cette justice n'était pas incarnée dans des
institutions lointaines, mais dans celles que tout citoyen était
susceptible de connaître de l'intérieur. Périclès pouvait déclarer :

Nous sommes en effet les seuls à penser qu'un homme ne se mêlant pas de politique
mérite de passer, non pour un citoyen paisible, mais pour un citoyen inutile. Nous
intervenons tous dans le gouvernement de la cité [...]. En bref j'affirme que notre cité
dans son ensemble est pour la Grèce une éducatrice. Je crois aussi que, à considérer les
individus, un homme de chez nous sait trouver en lui suffisamment de ressources pour
s'adapter aux formes d'activité les plus variées, et cela avec une puissance de séduction et
une aisance sans égales188.

L'histoire célèbre du détournement des revenus des mines d'argent


du Laurion par Thémistocle, pour des raisons de défense, illustre la
survie des traditions tribales de redistribution. Plutarque rapporte que

[...] les Athéniens avaient l'habitude de répartir entre eux le produit des mines
d'argent du Laurion, il fut le seul à avoir le courage de dire, devant l'assemblée du
peuple, qu'il fallait renoncer à distribuer ces biens, et s'en servir pour équiper des trières
destinées à lutter contre Égine189.

La tradition était tellement ancrée que Thémistocle ne put même


pas arguer du danger perse, aussi réel fût-il, pour construire les
bateaux ; il dut invoquer la confrontation plus imminente avec Égine.
Il ne faut donc pas s'étonner si, selon le commentaire de Plutarque, « il
n'y avait pas de trésor public à Athènes à cette époque ».
Selon Aristote, l'événement eut lieu en 483-482 av. J.-C., « quand
furent découvertes les mines de Maronée » ; l'État retira alors « de
l'exploitation cent talents de bénéfices190 ». Avec cet argent, on
construisit cent trières, lit-on aussi bien chez Aristote que chez
Plutarque ; selon Hérodote, le surplus fut suffisamment important pour
qu'on distribue dix drachmes à chaque citoyen et construise deux cents
trières191. Il fallut tous les talents et toute l'intelligence de Thémistocle
pour convaincre les Athéniens de renoncer à la redistribution d'un
surplus. Sans lui, la Perse aurait conquis la Grèce puisque, au dire
d'Aristote, ce fut avec ces bateaux qu'ils « combattirent à Salamine
contre les barbares ». Les mines étaient propriété d'État, données à bail
à des individus pour trois ou dix ans ; l'attribution des baux et le
paiement des loyers étaient soumis à une stricte surveillance. Il n'est
pas surprenant de voir que, dans une situation d'urgence, le marché
était considéré simplement comme une autre méthode de distribution
de la nourriture à la communauté, sans intervention bureaucratique.
LA DISTRIBUTION AU PEUPLE DE CE QUI LUI APPARTIENT

Aux yeux de nombreux chercheurs, l'expansionnisme de la


démocratie athénienne semble presque une contradiction dans les
termes. La démocratie classique a érigé un grand empire maritime et a
assujetti ses alliés. Pour l'esprit moderne, il y a là une trahison
complète des principes démocratiques. Au vu de la constitution interne
de la confédération athénienne, c'est assurément correct. Mais cette
approche, quoique compréhensible compte tenu du libéralisme du
début du XIXe siècle, ignore en général la dimension historique. Après
avoir échappé de justesse aux guerres médiques, qui servirent
d'avertissement, la démocratie athénienne, pour survivre, devait créer
un empire. C'était avant tout une mesure défensive destinée à
empêcher une revanche destructrice de la part du Grand Roi. La
politique économique correspondante d'Athènes, qui visait à assurer
l'approvisionnement en céréales et à garantir l'appui financier à ceux
qui la défendaient, était une nécessité militaire et stratégique absolue.
Comme l'expérience athénienne l'avait montré, la défense exigeait
que la nourriture en provenance d'outre-mer soit garantie, de même
que la subsistance d'une grande part de la population, vouée aux
services publics, qui avaient connu un développement considérable.
L'empire impliquait par conséquent, en premier lieu, le contrôle des
importations de céréales, puis des revenus supplémentaires pour aider
les citoyens. Nous discuterons le premier point lorsque nous
examinerons l'organisation du commerce céréalier. Pour le second –
autrement dit, le contexte général de la politique impériale et ses
aspects financiers, que nous allons examiner maintenant –, l'autorité
principale à laquelle nous nous référerons est Aristote dont l'œuvre
contient une analyse approfondie de l'ensemble du problème.
Les périodes antérieure et postérieure à la bataille de Salamine
furent marquées par des luttes politiques entre deux « dirigeants du
peuple », Aristide et Thémistocle. Dans la Constitution d'Athènes,
Aristote relève que Thémistocle « passait pour habile » dans « l'art
militaire » et Aristide « dans l'action politique », ce dernier étant
considéré comme l'homme le plus vertueux de son temps192.
Thémistocle, le héros de Salamine, était chargé d'étendre le pouvoir
maritime athénien. Après avoir développé la flotte et l'avoir menée à la
victoire, il entreprit d'organiser un mouillage et un port appropriés,
absents d'Athènes où l'on tirait jusqu'à ce jour les toutes petites
embarcations sur la plage, à Phalère.
Plutarque rapporte :

Ensuite il aménagea Le Pirée, car il avait remarqué la disposition favorable de ses


ports et souhaitait lier la cité entière à la mer. [Les anciens rois d'Athènes], dit-on,
avaient tout fait pour détourner les citoyens de la mer et les habituer à vivre sans
naviguer, en cultivant la terre. Ils avaient dans ce but répandu l'histoire selon laquelle
Athéna, à qui Poséidon disputait la possession du pays, aurait montré aux juges l'olivier
sacré, et remporté ainsi la victoire. Thémistocle ne « colla » pas Le Pirée à la cité,
comme le dit Aristophane, l'auteur comique ; au contraire ce fut la cité qu'il attacha au
Pirée et la terre à la mer. De cette manière il augmenta la force et l'audace du peuple face
aux nobles, puisque le pouvoir passait à des matelots, des rameurs et des capitaines193.

Il est exagéré de décrire la cité comme « collée » au port ; mais la


remarque de Plutarque selon laquelle l'extension du pouvoir maritime
avait renforcé la démocratie est juste. Aristote attribue dans sa
Politique l'extension d'une démocratie extrême à Athènes à un
« concours de circonstances », et non aux réformes de Solon, car « le
peuple, en effet, ayant entre ses mains la suprématie navale lors des
guerres médiques, en conçut de l'orgueil et prit le parti de mauvais
démagogues194 ». Dans sa Constitution d'Athènes, il dit à propos de
l'expansion du programme naval de Thémistocle sous Périclès que cela
« donna à la foule l'audace de tirer à elle de plus en plus toute la vie
politique195 ». La satire antidémocratique signée du « Vieil
Oligarque » consistait à dire que le pouvoir du peuple était une
conséquence de l'importance de la flotte athénienne196.
Mais on ne pouvait séparer la flotte et l'empire, car l'encerclement
de la flotte et le blocus de la capitale étaient susceptibles de les détruire
tous deux. La plupart des érudits, dans l'Antiquité ou à l'époque
moderne, ont consacré l'essentiel de leur attention au succès remporté
par Thémistocle dans son entreprise de développement du Pirée et de
la flotte athénienne. Mais Aristote affirme que c'est à Aristide qu'il faut
attribuer le mérite de l'extension de la forme classique de la
démocratie ; ce dernier mit en effet à profit la fondation de l'empire, sa
plus grande réussite, pour transformer la nature de la démocratie
athénienne. L'empire, tel qu'il le concevait, fournissait les ressources
pour la subsistance de la population dans son ensemble. En réalité, il
proposait une sorte de synœcisme 197 où certains habitants des
campagnes iraient s'établir à Athènes, tandis que les dépenses seraient
assurées principalement par le tribut payé par les alliés.

Puis, comme l'État prenait plus d'audace et que beaucoup d'argent était réuni,
Aristide conseilla aux Athéniens de se saisir de l'hégémonie et de descendre de la
campagne pour habiter là ; ils trouveraient tous de quoi vivre, les uns en allant en
expédition, les autres en faisant le service de garnison, les autres en s'occupant des
affaires de l'État, et c'est ainsi qu'ils conserveraient l'hégémonie. Les Athéniens se
laissèrent persuader, prirent en main l'empire et agirent plus despotiquement à l'égard de
leurs alliés, sauf envers les habitants de Chios, de Lesbos et de Samos [...]. Et ils
donnèrent à la foule le moyen de vivre facilement, comme l'avait conseillé Aristide ; car
les tributs, les taxes et les alliés nourrissaient plus de vingt mille hommes. En effet il y
avait six mille juges, seize cents archers ; de plus douze cents cavaliers, cinq cents
membres du Conseil, cinq cents gardes des arsenaux ; en outre cinquante gardes de
l'Acropole, environ sept cents fonctionnaires dans la métropole, environ sept cents à
l'extérieur. En plus, quand on eut engagé la guerre à nouveau, il y eut deux mille cinq
cents hoplites, vingt navires garde-côtes, d'autres navires portant les tributs avec deux
mille hommes tirés au sort ; en plus les pensionnaires du Prytanée, les orphelins et les
gardiens de prison. En effet tous ces gens étaient entretenus par le budget de l'État198.

La conjonction du pouvoir maritime et de la démocratie,


soulignée par Aristide, apparut aussi dans les politiques de Périclès. Ce
fut sous le règne de ce dernier, le plus grand des démagogues, que la
thalassocratie athénienne atteignit son point culminant. L'analyse que
fait Aristote de la manière dont Périclès parvint au pouvoir est d'un
grand intérêt pour nous ; elle nous aide beaucoup à comprendre la
démocratie de la polis.

Puis, quand Périclès eut pris la direction du parti populaire (il avait commencé à
acquérir de l'influence en accusant, encore tout jeune, Cimon lors de la reddition de
comptes de sa stratégie), la constitution devint encore plus favorable au peuple. Périclès
en effet enleva certains droits à l'Aréopage et poussa vivement l'État à augmenter sa
puissance maritime, ce qui donna à la foule l'audace de tirer à elle de plus en plus toute la
vie politique […] Ce fut aussi Périclès qui le premier donna une indemnité aux
tribunaux, pour rivaliser de popularité avec la richesse de Cimon. En effet Cimon, qui
avait une fortune princière, d'abord s'acquittait magnifiquement des liturgies publiques et
de plus entretenait beaucoup de gens de son dème : chacun des Lakiades pouvait venir
chaque jour le trouver et obtenir de lui de quoi suffire à son existence ; en outre aucune
de ses propriétés n'avait de clôture afin que qui voulait pût profiter des fruits. Périclès,
dont la fortune ne pouvait subvenir à de telles largesses, reçut de Damonidès d'Oiè [...] le
conseil de distribuer aux gens du peuple ce qui leur appartenait, puisque sa fortune
personnelle était insuffisante ; et il institua une indemnité pour les juges199.

Le conflit entre Cimon et Périclès est clairement exprimé par le


contraste entre deux centres de redistribution : l'oikos domanial et la
polis démocratique. Périclès, le dirigeant démocratique, restait éloigné
du pouvoir à cause de la richesse de Cimon, redistribuée par la
maisonnée du dirigeant conservateur à l'occasion de ses dispendieuses
liturgies 200 . Ces deux formes de redistribution étaient identiques : les
liturgies étaient à la charge des riches, et tendaient à réduire le peuple à
une forme de dépendance. La politique de Périclès est présentée
comme une option nettement différente de celle de Cimon :
« distribuer aux gens du peuple ce qui leur [appartient] » et leur donner
ainsi plus de pouvoir ; en effet, sous sa direction, « la constitution
devint encore plus favorable au peuple ». En outre, la redistribution
exercée dans et par la polis suivait la tradition de cette même polis ; en
soulignant l'opposition entre le paiement des services pour un jury et
les somptueuses liturgies de Cimon, Aristote suggère que la
participation du peuple aux services publics n'était autre qu'une
extension du principe des liturgies aux masses. La participation
volontaire aux charges publiques était la liturgie de l'homme pauvre201.
Périclès, par conséquent, avait dans une certaine mesure mis en
pratique les idées d'Aristide. Mais près de vingt ans s'étaient déjà
écoulés, à cause de la réaction oligarchique consécutive à la guerre
médique. S'il est vrai que l'expansion navale avait favorisé le pouvoir
démocratique, l'Aréopage202 avait dans une large mesure retrouvé son
influence antérieure, compte tenu du prestige qu'il avait gagné au cours
des guerres. En effet, lorsque la flotte athénienne avait été sur le point
de se débander faute de paie, le conseil de l'Aréopage était intervenu et
avait donné huit drachmes à chaque membre d'équipage203. Bien que
diminuant progressivement, son pouvoir s'est maintenu pendant dix-
sept ans environ après les guerres médiques204.
Plutarque, qui fait écho au récit d'Aristote concernant le pouvoir
de Périclès, donne bien d'autres détails sur sa politique de
redistribution :

Au début, je l'ai dit, Périclès voulut rivaliser avec la gloire de Cimon et chercha à
flatter le peuple. Mais son adversaire possédait beaucoup plus de biens et de revenus, et
il s'en servait pour attirer à lui les indigents. Il fournissait un repas quotidien aux
Athéniens dans le besoin ; il distribuait des vêtements aux vieillards ; il avait enlevé les
clôtures de ses terres pour permettre à chacun d'en cueillir les fruits. Périclès, incapable
de lutter contre de tels moyens pour se concilier le peuple, suivit les conseils de
Damonidès d'Oiè, comme l'a exposé Aristote, et se décida à distribuer les biens publics.
Bien vite, en accordant des indemnités à ceux qui assistaient aux représentations ou qui
étaient jurés, en décrétant d'autres distributions et chorégies205, il corrompit la foule et
se servit d'elle pour lutter contre le conseil de l'Aréopage206.

On ne peut savoir à quel degré le synœcisme d'Aristide fut


appliqué, et combien de ruraux émigrèrent vers la cité. Thucydide écrit
qu'au début de la guerre du Péloponnèse la majorité de la population
avait encore une maison à la campagne207. Sans doute nombre de gens
étaient-ils venus s'établir à Athènes, car une grande part de l'attention
de Périclès était accaparée par la présence de foules oisives de gens du
commun. Il envoya soixante trières chaque année « sur lesquelles
embarquaient de nombreux citoyens, qui touchaient un salaire pendant
huit mois : ils pratiquaient et apprenaient ainsi l'art de la navigation »,
et il envoya des colons dans la Chersonèse, à Naxos, en Thrace, en
Italie, plusieurs milliers d'hommes au total.

Ce faisant, il délivrait la cité d'une populace oisive, que l'inaction rendait remuante,
soulageait la misère du peuple et installait chez les alliés des garnisons propres à les
intimider et à empêcher toute tentative de révolte208.

Gomme en déduit un accroissement régulier de la population


urbaine aux Ve et IVe siècles209.
Mais « ce qui causa le plus de plaisir à Athènes, l'embellit le plus
et frappa d'admiration le reste des hommes », ce fut le grand
programme de construction de Périclès ; le Parthénon et le Propylée
qui en sont issus assurèrent à Athènes une gloire éternelle. Périclès
l'avait lui-même conçu comme un programme à long terme de travaux
publics, afin de permettre à une grande part de la population de
subsister.

En effet, jusque-là, seuls ceux qui avaient l'âge et la force de participer aux
expéditions militaires touchaient, sur les fonds publics, des sommes importantes. Périclès
voulut que la foule des artisans, qui ne faisait pas la guerre, ne fût pas exclue de ces
avantages, sans pour autant les recevoir dans l'oisiveté et l'inaction. Il proposa donc
hardiment au peuple de grands projets de construction, et les plans d'ouvrages dont
l'exécution ferait intervenir tous les métiers et exigerait beaucoup de temps. De cette
manière, la population sédentaire aurait le droit de profiter des fonds publics et d'en avoir
sa part comme les marins, les hommes de garnison et les soldats en campagne. On
possédait les matières premières, marbre, bronze, ivoire, or, ébène, cyprès, et pour les
préparer et les travailler on disposait de nombreux corps de métiers : charpentiers,
sculpteurs, fondeurs, tailleurs de pierre, doreurs, ivoiriers, peintres, incrusteurs, graveurs,
sans compter, pour fournir et livrer tout cela, les marchands, les matelots et les
capitaines, sur mer, et sur terre les charrons, les éleveurs de bêtes de somme, les cochers,
les cordiers, les tisserands, les bourreliers, les cantonniers et les mineurs. Et chaque
métier [...] avait sous ses ordres une foule de mercenaires non spécialisés [...]. Les
besoins liés à ces travaux distribuaient donc et disséminaient la prospérité entre presque
tous les âges et presque toutes les conditions210.

Les fonds destinés à cette entreprise gigantesque furent tirés du


tribut et des paiements versés par les peuples alliés ou dépendant
d'Athènes. L'ampleur des richesses que l'empire assurait à Athènes se
devine dans la taille de son trésor étatique à l'époque de la guerre du
Péloponnèse : elle détenait dans l'Acropole 6 000 talents d'argent
frappé, des objets précieux évalués à 500 talents, les ornements
mobiliers en or d'Athéna, qui contenaient quarante talents d'or pur,
ainsi que d'autres trésors de temple.
Plutarque rapporte que sans cesse Périclès « organisait dans la
ville quelque spectacle collectif, quelque banquet ou quelque
procession211 ». Si nous suivons l'interprétation de Wilamowitz, c'est
Périclès qui avait institué le theorikon, le don de deux oboles
permettant aux citoyens les plus pauvres de pénétrer dans le théâtre de
Dionysos. L'« Oraison funèbre » pouvait exalter le mode de vie
athénien :
Nous avons ménagé à l'esprit dans ses fatigues d'innombrables occasions de
délassement, en instaurant des concours et des fêtes religieuses qui se succèdent d'un
bout à l'autre de l'année, et en aménageant nos habitations avec goût, de sorte que notre
vie quotidienne se déroule dans un décor plaisant qui chasse les humeurs sombres212.

À Égine, une distribution de terres et d'argent fut également


effectuée au début de la guerre contre Archidamos, en 431 av. J.-C213.
Pour dissiper les doutes que pourraient susciter de telles activités,
citons la défense par Périclès de l'emploi qu'il faisait des contributions
alliées :

Puisque la cité est convenablement équipée pour la guerre, il faut qu'elle emploie
ses ressources à des travaux qui lui procureront, après leur achèvement, une gloire
éternelle, et durant leur exécution, une prospérité immédiate. On verra en effet apparaître
toutes sortes d'activités et de besoins variés qui feront appel à tous les arts et occuperont
tous les bras, assurant ainsi des revenus à presque toute la cité : celle-ci tirera ainsi
d'elle-même à la fois sa beauté et sa subsistance 214 .

Les observations de Plutarque sur ce plan étatique grandiose sont


d'autant plus intéressantes que nous avons été nous-mêmes confrontés,
dans une période récente, au problème du boondoggling 215.

Les monuments s'élevèrent, d'une taille exceptionnelle, d'une beauté et d'une grâce
inimitables, car les ouvriers rivalisaient d'effort pour dépasser les limites de leur art par
la perfection de l'exécution. Le plus étonnant fut la rapidité avec laquelle tout fut réalisé.
On avait pensé que chacun de ces ouvrages exigerait au moins plusieurs générations pour
être achevé à grand-peine, mais ils furent tous terminés pendant les années du
gouvernement d'un seul homme. [...] [I]ls ont été réalisés en peu de temps et [...] ils
furent appelés à durer très longtemps216.

Non seulement c'était là de la planification étatique, mais elle était


encore d'un très haut niveau d'efficacité. Lord Keynes, dans sa Théorie
générale, aurait pu mettre le Parthénon, au lieu des pyramides, en
parallèle avec nos propres travaux publics modernes.
Les successeurs de Périclès ajoutèrent d'autres paiements
réguliers. Cléophon, qui succéda à Cléon en tant que démagogue,
introduisit la diobelia, qui fut beaucoup critiquée, vers 410/409 av. J.-
C. Paiement universel de deux oboles par jour, la diobole semble avoir
été une mesure d'urgence destinée à prendre en charge la foule des
personnes déplacées qui grandissait à Athènes du fait de la
surpopulation rurale ; elle resta en vigueur de nombreuses années. La
diobole avait eu un précédent lors de la guerre médique ; avant la
bataille de Salamine, lorsque les femmes et les enfants avaient été
emmenés par sécurité à Trézène, « les Trézéniens leur firent un accueil
très généreux : ils décrétèrent qu'ils seraient nourris aux frais du
peuple, que chacun recevrait deux oboles217 ». Au tout début de la
guerre du Péloponnèse, lorsque Périclès encouragea les habitants du
pays à venir à Athènes, on leur distribua aussi une large part du Pirée,
ainsi que des terres situées entre les longs murs qui s'étendaient
d'Athènes au Pirée218.
Vers 400 av. J.-C., le paiement de une obole pour la participation
aux réunions de l'Assemblée fut introduit ; il augmenta rapidement
pour atteindre deux oboles, puis trois en 390219. À l'époque
d'Aristote220, le paiement était de une drachme221 pour les réunions
ordinaires, et une drachme et demie pour la réunion « souveraine »
mensuelle, dont l'ordre du jour comprenait l'approvisionnement en
céréales ainsi que la politique étrangère. Les jurés, qui avaient reçu une
paie de une ou deux oboles sous Périclès, la virent augmenter jusqu'à
trois sous Cléon, et elle resta à ce niveau pendant tout le IVe siècle. Du
vivant d'Aristote, les membres du Conseil recevaient toujours cinq
oboles par jour, alors que ceux dont c'était le tour de servir au
Prytanée, le conseil dirigeant suprême, recevaient une obole
quotidienne supplémentaire, ainsi que des repas pris en commun, aux
frais de l'autorité publique. Les archontes recevaient chacun quatre
oboles, ainsi que les services d'un joueur de flûte et d'un héraut ; les
députés à Délos avaient une drachme par jour, tandis que les magistrats
en service à l'étranger obtenaient une aide non précisée222. Les
invalides, les adynatoi, recevaient deux oboles par jour ; ils étaient
soumis à examen par le Conseil afin de déterminer leur éligibilité223.

LE KAPÈLOS
Tout cela confirme l'idée que l'agora athénienne était en grande
partie un marché pour la vente au détail d'aliments prêts à être
consommés ; le kapèlos, dont le rôle ne fut jamais clairement expliqué,
était domicilié sur l'agora et était avant tout un détaillant de nourriture
cuisinée.
Le semi-synœcisme de l'époque d'Aristide, ainsi que le qualifie
Wilamovitz-Moellendorff, suivit l'évacuation forcée de la population
athénienne, qui s'enfuit par bateaux et fut sauvée de la famine par le
miracle de Salamine. En l'absence d'une opinion publique pour
laquelle la question de l'approvisionnement alimentaire était cruciale,
le conflit politique entre Cimon et Périclès aurait difficilement pu se
focaliser sur une problématique aussi insignifiante que
l'approvisionnement au détail sur le marché. Il reste remarquablement
peu de témoignages sur ce point, pourtant essentiel pour comprendre la
polis et son économie. Nous n'avons pas non plus de certitude
concernant le kapèlos, ce personnage central de l'agora.
Quelques informations nous sont parvenues par Aristophane qui,
dans sa pièce Les Acharniens, met en scène le personnage outrancier
d'un kapèlos, typique et surdimensionné, mais auquel il évite de
donner ce nom pour accentuer l'effet comique. La pièce avait été écrite
et jouée au cours de la première moitié de la guerre du Péloponnèse, à
Athènes, capitale de la polis en guerre. La stratégie de Périclès
impliquait l'évacuation périodique des campagnes en direction
d'Athènes. Les habitants et guerriers d'Acharnes, principales victimes
des raids annuels des Spartiates, appartenaient au parti de la guerre,
alors que le héros de la pièce, Diséopolis, était un citoyen agriculteur
qui en avait assez de la guerre et qui finalement conclut une trêve
personnelle avec les Spartiates pour se consacrer entièrement à sa vie
privée. Diséopolis représente le citoyen philosophe qui résout le
problème de la guerre et de la paix à sa manière, avec bon sens. Il est
par essence le zoon apolitikon 224. Il évite même d'employer le terme
polis, comme si cela pouvait lui attirer des ennuis. En temps normal, il
vivrait sur son lopin de terre et le cultiverait dans une joyeuse autarcie,
sans avoir jamais à s'inquiéter de la ville ni du marché. Mais en six
ans, il s'est vu embarqué en politique, arraché à sa ferme par les
incursions annuelles de l'ennemi, et contraint de recourir au marché de
la ville, même pour son huile et son vinaigre – une ville vers laquelle il
doit maintenant se tourner pour s'y remettre de ses difficultés. Tout
cela pour ne rien dire de l'embargo absurde que le gouvernement
athénien a décrété sur les importations de Mégare, forçant par là notre
héros à renoncer à toutes les friandises « ennemies » et aux plaisirs de
la table, dont faisaient partie les cochons de lait de Mégare et les
anguilles des marais béotiens.
Dans cette farce politico-philosophique où tout est permis,
Diséopolis nous donne à voir l'agora du Ve siècle, et nous livre une
information précieuse sur la nature exacte du travail de restaurateur
qu'y effectue le kapèlos. Diséopolis dénonce la coutume du marché, se
remémorant les temps heureux dans sa maison de la campagne, où il
n'avait ni à se préoccuper de la cuisine ni à affronter la foule et ses
bousculades. Cependant, la logique de cette joyeuse farce, avec ses
scènes peu articulées alternant réalisme et absurde, le fait atterrir au
centre même de la place du marché. L'action se passe en 426 av. J.-C.
et se déroule sur la Pnyx juste avant l'ouverture de l'assemblée. Le
thème de la pièce est évidemment celui de la paix ; il est notamment
question des pourparlers de la trêve, pénibles et interminables, des
politiques insensées des dirigeants, Périclès, Cléon et consorts.
Diséopolis tente isolément, en vain, de dénoncer les promesses creuses
des « fauteurs de guerre », la tromperie des prétendues négociations
destinées à trouver des alliés, les ambassades itinérantes qui
dissimulent des voyages d'agrément, se prolongent dix ans durant, loin
du pays en guerre, et à l'abri d'inutiles missions diplomatiques
effectuées en pure perte avec l'argent public. Notre homme en a plus
qu'assez de toutes ces prétentions. Il conclut sa trêve privée avec
l'ennemi spartiate pour huit drachmes seulement, se vante d'avoir trahi
en menant une campagne de négociations, introduit en contrebande des
offres de paix de court ou de long terme venant de l'étranger, met sur
pied un « fonds pour la paix » dont il réserve les onces et les drachmes
aux plus méritants, s'autorise une extravagante plaisanterie visant à
expédier à l'étranger espions et informateurs, emballés dans de la paille
comme on protège la poterie, et à en faire la principale production
d'exportation athénienne, refuse de vendre à des membres du parti de
la guerre des articles en provenance de son commerce privé de traiteur,
organise des fêtes tumultueuses à son domicile, porte des haillons de
mendiant typiques des grandes tragédies pour rire d'Euripide, sa cible
favorite, tout en se moquant des uniformes flamboyants de ses
respectables voisins, enfin distribue généreusement gâteaux et vivres à
l'occasion de pique-niques pacifistes. Le clou du spectacle réside
cependant dans son rôle de kapèlos, dont le commerce privé lui
procure tous les avantages de la paix et, en même temps, lui confère un
monopole sur la vente de nourriture cuisinée ; tout cela est aussi
plaisant qu'un rêve et aussi rentable qu'une bonne entreprise.
Nous le voyons d'abord mettre en place son commerce privé.

Diséopolis. Les limites de mon marché à moi, les voici. Ont le droit de commerce
sur ce marché les Péloponnésiens, les Mégariens et les Béotiens, à condition de me
réserver leurs marchandises et de les refuser à Lamachos. Comme contrôleurs du
marché, j'ai désigné par la voie du tirage au sort ces trois lanières d'Écorche-les-Peaux.
L'accès du marché est interdit aux sycophantes et aux mouches de toutes espèces. Je
m'en vais prendre la pierre où l'on a gravé les articles du traité pour la dresser bien en
évidence au milieu du marché225.

Un Thébain226, entrant avec un esclave « transportant une grande


variété de produits alimentaires », demande à Diséopolis s'il veut
acheter « des poulets ou des sauterelles ». Diséopolis lui demande ce
qu'il apporte.

Le Thébain. Toutes les bonnes choses de Boétie sans exception : marjolaine,


pouliot, nattes, mèches de lampe, canards, geais, francolins, poules d'eau, roitelets,
plongeons.
Diséopolis. C'est donc une pluie d'oiseaux qui s'abat avec toi sur le marché ?
Le Thébain. Et j'apporte encore des oies, des lièvres, des renards, des taupes, des
hérissons, des écureuils, des fouines, des loutres, des anguilles du lac Copaïs.
Diséopolis. Permets-moi, si vraiment tu nous apportes le mets le plus exquis pour
les bouches humaines, de dire bonjour à ces anguilles227.

Diséopolis se révèle vite un véritable maître cuisinier. Il demande


aux enfants et aux femmes de la maisonnée de se mettre au travail.
Diséopolis. Dépêchez-vous de faire bouillir et rissoler le lièvre. Faites-le tourner,
retirez-le ; et qu'on prépare les couronnes. Qu'on m'apporte les petites broches pour
enfiler les grives.
Le Premier Demi-Chœur. Comme j'envie ta sagesse, et surtout comme j'envie le
festin que tu fais aujourd'hui, mon ami.
Diséopolis. Alors, que direz-vous quand vous verrez rôtir ces grives ?
Le Premier Demi-Chœur. M'est avis que tu as encore raison.
Diséopolis (à un serviteur). Attise le feu.
Le Premier Demi-Chœur. Tu as vu quel talent de cuisinier et quelle compétence de
gourmet il possède à son service ?
[...]
Diséopolis (à un serviteur). Verse du miel sur les saucisses, et mets les seiches à
frire.
Le Second Demi-Chœur. Entends-tu ce ton de voix ?
Diséopolis. Mettez les anguilles sur le feu […]. Faites-moi bien dorer ce rôti228.

Il ne s'agit pas ici d'arguments pour ou contre le marché en tant


qu'institution. Le poète ne défend pas les vertus du marché en tant que
tel ; on le voit dans ses récriminations contre les inconvénients de la
restauration urbaine. Dans cette pièce, il ne méprise pas non plus les us
et coutumes des acteurs du marché, les tenanciers des étals, les
taverniers et les traiteurs, bien qu'on ait souvent du mal à les distinguer
de la populace des ports. Dans l'ensemble, la pièce d'Aristophane est
plutôt favorable au marché, elle montre les privations qu'inflige à
l'ensemble des citoyens l'exclusion par Périclès des Mégariens « de la
terre et de la mer, du pays et du marché ». En même temps, avec
humour, le poète voit dans le marché privé mis en place par son héros
une tendance anticoncurrentielle, avec toutes les contradictions que
cela suppose. Et plus nous entrons dans les détails, plus la chose
devient évidente. Le chœur chante en termes enthousiastes les
louanges de l'eudaimonia 229 de notre héros. Il s'est effectivement mis
dans un état de félicité sans égal. Il tire les profits du marché sans avoir
à en subir les contraintes ; il obtient sans effort d'importants
approvisionnements ; il s'est libéré des espions et des informateurs, de
la foule compacte et des ennuis de la vie publique ; il n'a pas à faire
d'effort pour vendre, il ne manque pas de fournitures pour satisfaire le
consommateur. On a vu
tout ce que possède cet ultra-sage grâce à son traité de paix, toutes les marchandises
dont il peut faire commerce, ustensiles de ménage ou denrées bonnes pour la cuisine. Cet
homme heureux voit venir à lui tous les biens, sans qu'il lui soit besoin de les
chercher230.

Il vend ainsi au détail de grandes quantités d'articles qui lui


viennent de partout. De plus, les produits de première nécessité qu'il
vend sont des biens alimentaires, et ils sont traités de deux façons :
certains sont emportés par le consommateur pour être cuisinés chez
lui ; les autres, et cela est essentiel, sont prêts à être consommés – des
mets et des plats déjà cuits, non pas brûlants mais agréablement
chauds, composés de poisson ou de volaille, rôtis ou bouillis.
C'est donc la seule approximation littéraire que nous ayons du
personnage du kapèlos. Ce terme lui-même n'avait rien d'honorifique,
et ce qu'on y associait était par trop évident. Pour accentuer ses effets,
Aristophane évite même de l'employer ici. Mettre en scène le paysan
las de la guerre sous les traits d'un kapèlos rusé qui, grâce à l'expédient
de son commerce privé, adopte la figure d'un plaisant philosophe et la
dignité d'un marchand en gros devait produire une explosion d'hilarité.
Cependant, cette exigence d'une authentique comédie explique peut-
être pourquoi le rôle de Diséopolis dans ces scènes soit resté au fil du
temps mal identifié.
L'agora était avant tout un marché de nourriture cuisinée, peu
différent de ceux de la côte africaine de la Guinée. L'agora classique
possédait des délimitations strictes, des règlements précisant ceux qui
étaient autorisés à exercer le commerce et ceux qui ne l'étaient pas, des
inspecteurs officiels du marché ainsi que des espions municipaux,
enfin des marchandises (essentiellement des produits alimentaires)
vendues directement par le paysan, soit contre de l'argent soit sous la
forme du troc. Les sommets atteints par la civilisation athénienne ne
doivent pas nous aveugler sur le caractère primitif de l'institution du
marché qu'un Périclès jugeait digne de son soutien personnel.

163 Herodotus, The Persian Wars, I, 153 [Hérodote, L'Enquête, op. cit., p. 114].
164 L'écoumène (oikoumene) renvoie au monde connu habité (NdT).
165 Herodotus, The Persian Wars, I, 94 [Hérodote, L'Enquête, op. cit., p. 91].
166 Ibid., I, 135 [ibid., p. 108].
167 Ibid., I, 136 [ibid., p. 108-109].
168 Ibid., I, 139 [ibid., p. 109].
169 Knorringa, Emporos, Amsterdam, H. J. Paris, 1926, p. 11.
170 Herodotus, The Persian Wars, 155-157 [Hérodote, L'Enquête, op. cit.,
p. 115-116]. Italiques de Karl Polanyi (NdT).
171 Pseudo-Aristotle, Oeconomia, I, 6 [Aristote, Économique, op. cit., p. 15].
172 Dans la mesure où Plutarque contredit explicitement Aristote sur ce point
(Constitution of Athens, XXVII, 3), nous pouvons supposer que d'autres sources
confortaient son interprétation personnelle.
173 Plutarch, Cimon, X, 1-3 [Plutarque, Vies parallèles, trad. A.-M. Ozanam,
Paris, Gallimard, « Quarto », 2001, p. 906].
174 Plutarch, Pericles, XVI, 4-6 [Plutarque, Périclès, in Vies parallèles, op. cit.,
p. 339].
175 Pseudo-Aristotle, Oeconomia, I, 6, 2 [Aristote, Économique, op. cit., p. 15].
176 Aristotle, Politics, I, 2 [Aristote, Les Politiques, op. cit., p. 90, 92, 93].
177 Kurt Riezler, Über Finanzen und Monopole in alten Griechenland
(Puttkammmer und Mühlbrech, 1907), Ire partie – une monographie fondatrice.
178 W. L. Westermann, « Greek Culture and Thought », Encyclopaedia of the
Social Sciences, New York, Macmillan, 1931, vol. I, p. 18.
179 M. Rostovtzeff, A History of the Ancient World, Oxford, Clarendon Press,
1928, vol. I, p. 205-206.
180 Aristophanes, Ecclesiazusae, p. 816-822 [Aristophane, L'Assemblée des
femmes, in Théâtre complet, trad. M.-J. Alfonsi, Paris, GF-Flammarion, 1966,
p. 342].
181 Cf. chap. 15.
182 M. Rostovtzeff, « The Decay of the Ancient World and Its Economic
Explanations », Journal of Economic and Business History, II, 1930, p. 204-206.
183 Plutarch, Cimon, XIII, 7-8 [Plutarque, Vies parallèles, op. cit., p. 910].
184 Ibid., IV, 7 ; X, 1 [ibid.].
185 Aristotle, Politics, III, 8 [Aristote, Les Politiques, op. cit., p. 231-232].
186 Le trésorier des fonds militaires, les trésoriers des fonds du théâtre,
l'administrateur du service des eaux, les dirigeants militaires étaient par ailleurs
élus. Aristotle, Constitution of Athens, XLIII, 1 [Aristote, Constitution d'Athènes,
op. cit.].
187 On pouvait occuper les postes de responsabilité militaires sans limites ; on
pouvait être deux fois de suite membre du Conseil (Aristotle, Constitution of
Athens, LXIII, 3 [Aristote, Constitution d'Athènes, op. cit.]).
188 Funeral Oration, in Thucydides, The Peloponnesian War, II, 40-41
[Thucydide, La Guerre du Péloponnèse, Œuvres complètes, op. cit., p. 814].
189 Plutarch, Themistocles, VI, 1 [Plutarque, « Thémistocle », Vies parallèles,
op. cit., p. 260].
190 Aristotle, Constitution of Athens, XXII [Aristote, Constitution d'Athènes,
op. cit., p. 25].
191 Herodotus, The Persian Wars, 144 [Hérodote, L'Enquête, op. cit.].
192 Aristotle, Constitution of Athens, XXIII, 3 [Aristote, Constitution
d'Athènes, op. cit., p. 6].
193 Plutarch, Themistocles, XIX, 2-4 [Plutarque, Vies parallèles, op. cit.,
p. 272-273].
194 Aristotle, Politics, II, 12 [Aristote, Les Politiques, op. cit., p. 199].
195 Aristotle, Constitution of Athens, XXVII, 1 [Aristote, Constitution
d'Athènes, op. cit., p. 29].
196 Pseudo-Xenophon, Constitution of Athens, I, 2 [Xénophon, Constitution des
Athéniens, in Œuvres complètes, op. cit.].
197 Le synœcisme est l'acte de fondation d'une cité, par la réunion de villages
ou de petites villes en une unité politique supérieure (NdT).
198 Aristotle, Constitution of Athens, XXIV [Aristote, Constitution d'Athènes,
op. cit., p. 26-27]. Aristote décrit ici les résultats ultimes de l'application de la
politique d'Aristide, puisque les paiements pour certains des services qu'il évoque
ne furent pas mis en œuvre avant une période plus tardive, au Ve siècle. [Italiques
de Karl Polanyi (NdT)].
199 Ibid., XXVII, 1, 3, 4 [ibid., p. 29-30]. Italiques de Karl Polanyi (NdT).
200 Liturgies : dans le cadre de la cité, manifestations publiques financées par
les citoyens riches (NdT).
201 Au début de la période classique, la liturgie était un devoir honorifique
recherché, pris en charge par les riches ; ce n'est que plus tard qu'il devint en partie
obligatoire et que les riches tentèrent parfois de l'éviter.
202 Le Conseil supérieur des nobles, distinct de l'Ecclesia, l'assemblée des
hommes libres (note de Harry W. Pearson).
203 Aristotle, Constitution of Athens, XXIII [Aristote, Constitution d'Athènes,
op. cit.].
204 Ibid., XXV [ibid.].
205 Les chorégies correspondent aux chœurs et aux spectacles, que les riches
citoyens ou métèques étaient chargés de financer et d'organiser en tant que service
public (NdT).
206 Plutarch, Pericles, IX, 2-3 [Plutarque, Périclès, op. cit., p. 331].
207 Thucydides, The Peloponnesian War, II, 16 [Thucydide, La Guerre du
Péloponnèse, op. cit.].
208 Plutarch, Pericles, XI, 6 [Plutarque, Périclès, op. cit., p. 333].
209 A. W. Gomme, The Population of Athens in the Fifth and Fourth Centuries
B.C., Oxford, B. Blackwell, 1933, p. 46-47.
210 Plutarch, Pericles, XII, 5-6 [Plutarque, Périclès, op. cit., p. 334-335].
211 Ibid., XI, 4 [ibid., p. 333].
212 Thucydides, The Peloponnesian War, II, 38 [Thucydide, La Guerre du
Péloponnèse, op. cit., p. 812].
213 Plutarch, Pericles, XXXIV, 1 [Plutarque, Périclès, op. cit.].
214 Ibid., XII, 4 [ibid., p. 334]. Italiques de Karl Polanyi (NdT).
215 Le boondoggling fait référence aux grands projets qui se révèlent très
coûteux, mais qui sont poursuivis malgré tout pour des raisons politiques (le terme
est apparu lors du New Deal aux États-Unis) [NdT].
216 Plutarch, Pericles, XIII, 1, 3 [Plutarque, Périclès, op. cit., p. 335].
217 Plutarch, Themistocles, X, 5 [Plutarque, Thémistocle, in Vies parallèles,
op. cit., p. 265].
218 Thucydides, The Peloponnesian War, II, 17 [Thucydide, La Guerre du
Péloponnèse, op. cit.].
219 Aristotle, Constitution of Athens, XLI, 3 [Aristote, Constitution d'Athènes,
op. cit.].
220 Soit 384-322 av. J.-C. (NdT).
221 Une drachme représentait six oboles (NdT).
222 Aristotle, Constitution of Athens, LXII, 2 [Aristote, Constitution d'Athènes,
op. cit.].
223 Ibid., XLIX, 4 [ibid.].
224 L'homme apolitique (par contraste avec le zoon politikon, l'homme
politique) [NdT].
225 Aristophanes, The Acharnians, 719-728 [Aristophane, Les Acharniens, in
Théâtre complet I, op. cit., p. 51].
226 Dans la traduction anglaise utilisée par Karl Polanyi, le personnage est
« Un Béotien » ; Thèbes était la capitale de la Béotie (NdT).
227 Aristophanes, The Acharnians, 860-882 [Aristophane, Les Acharniens, in
Théâtre complet I, op. cit., p. 58].
228 Ibid., 1005-1040 [ibid., p. 63-65].
229 La vie bonne, le bonheur (NdT).
230 Aristophanes, The Acharnians, 972-973 [Aristophane, Les Acharniens, in
op. cit., p. 62].
13

Les marchés locaux


et le commerce avec l'outre-mer

La place du marché à Athènes n'était pas supposée être le point de


départ d'un système de marché. Le marché local était une chose, le
commerce extérieur en était une autre. Ils avaient des origines
différentes et indépendantes. Dans l'espace ouvert réservé aux réunions
publiques, ou plutôt dans son voisinage immédiat, les céréales étaient
distribuées ou parfois vendues à un prix déterminé ; les aliments
pouvaient être proposés à la vente sur l'agora commerciale, cela
dépendait de nombreux facteurs, chacun correspondant à une
préoccupation politique interne. Parmi eux figuraient : la fréquence des
pénuries d'approvisionnements découlant de l'excès d'affluence aux
festivités religieuses, de l'afflux des réfugiés, ou des problèmes
rencontrés par la population rurale ; la façon dont les travaux publics
étaient organisés en ville ou dans les temples ; le type des travailleurs
qui étaient employés pour ces travaux, et le genre d'autorité
responsable de l'opération ; ou encore la disponibilité de petites pièces
de monnaie pour les achats. Le développement d'un marché
alimentaire local s'explique en partie par l'existence de tels facteurs.
KAPÈLOS ET EMPOROS

Le commerce était une tout autre affaire. Il a probablement


précédé le marché et est parvenu sur les côtes de l'Attique depuis
l'extérieur ; c'était une prestation fournie par un étranger ; les autorités
veillaient à ce que les commerçants ne deviennent pas des pilleurs ou
des kidnappeurs, qu'ils soient dissuadés de vagabonder dans le pays,
qu'après avoir eu l'occasion d'exposer leurs marchandises dans les
résidences des princes et dans les vestibules des grandes maisons ils
soient sûrs de repartir en paix. Le commerce actif a pu être pratiqué
aussi, occasionnellement, par les rois et les chefs en quête de métaux
ou de matériel militaire. Mais de tels événements étaient encore moins
liés à l'agora que les activités beaucoup plus régulières du commerçant
étranger. Le marché et le commerce n'avaient rien en commun. Il n'y
avait aucune raison d'imaginer qu'un temps viendrait où les deux
seraient intégrés à une seule et même institution, le système de marché.
C'est dans la personne du commerçant que la distinction entre le
commerce local et le commerce d'outre-mer apparaissait la plus nette.
Les noms qu'on donnait aux commerçants étaient différents ; leurs
identités, et probablement le statut de leurs personnes, l'étaient aussi.
Le commerçant local était le kapèlos, le commerçant d'outre-mer était
l'emporos. Platon définissait les kapèloi comme « ceux qui se
consacrent à l'achat et à la vente, établis sur l'agora » et les emporoi
comme « ceux qui voyagent de ville en ville231 ». À l'origine, emporos
voulait dire voyageur 232, une racine étymologique qui n'a rien
d'étonnant, puisque l'objectif du voyage était toujours
l'approvisionnement. Par exemple, parmi les quatre mots employés
pour désigner le commerce ou le commerçant dans la description de
Tyr, le grand emporium, que l'on trouve dans Ézéchiel, 27, deux mots
ont pour racine l'équivalent de « bourlinguer » ; les deux autres de
« mélanger, lier ensemble ». Les deux groupes de mots sont utilisés
différemment. Dans le premier cas, on fait référence à la distance et à
l'action de transporter, dans le second, on évoque la transaction et la
négociation – deux fonctions ultérieurement unies dans le terme de
commerce. Les travaux de Knorringa233, Hasebroek234 et
Finkelstein235 ont confirmé que la distinction entre kapèlos et emporos
renvoyait avant tout à la localité, et non à la différence entre commerce
de détail et commerce de gros, comme on l'avait supposé. Platon
associe le commerçant local à l'agora. Xénophon aussi, dans les
Memorabilia, distingue les emporoi et les « trafiquants [sur la place]
du marché236 ». Comme le volume du commerce terrestre était
négligeable tout au long de l'Antiquité237, le terme bourlinguer
renvoyait à ceux qui pratiquaient le commerce maritime ou fluvial.
Dans le volume très limité du commerce terrestre – si l'on excepte le
commerce expéditionnaire et caravanier –, l'essentiel devait provenir
de paysans qui marchaient péniblement jusqu'au marché local afin de
se débarrasser du surplus de leurs récoltes et d'acheter les quelques
articles dont ils avaient besoin.
Cependant, la distinction entre kapèlos et emporos n'était pas
seulement fonctionnelle. Selon une loi athénienne, attribuée à Solon et
remise en vigueur par Aristophon, il n'était permis à aucun étranger de
vendre des biens sur le marché238. Cette interdiction fut assouplie au
milieu du IVe siècle, puisque les étrangers avaient interdiction de
vendre sur le marché à moins de payer une taxe239. En pratique, cela
revenait à leur attribuer une licence ; c'est ainsi que dans un conflit
juridique l'accusé se défend de la critique visant sa mère, vendeuse de
rubans et étrangère, en disant que « si elle était étrangère, on n'aurait
qu'à consulter les registres d'impôts du marché pour voir si elle a[vait]
payé la taxe des étrangers et pour montrer d'où elle [était]
originaire240 ». Il semble évident qu'à certaines périodes le fait d'avoir
un étal sur l'agora était une prérogative du citoyen, et que l'attribution
de ce droit à un étranger contre le paiement d'une taxe était une
modification de ce droit. Le discours de Lysias contre les marchands
de blé, où il apparaît que les détaillants admettent être des métèques,
témoigne du fait que les étrangers résidents vendaient effectivement
sur le marché au début du IVe siècle ; cependant, cela signifie qu'ils
devaient d'autant plus rester sous contrôle. Le commerce des grains
devait également respecter des règles particulières.
Les différences de sexe sont peut-être intervenues quand il s'est
agi de réglementer l'agora. Les commerçants voyageurs sont des
hommes, à de rares exceptions près. D'un autre côté, il n'est pas
nécessaire que les détaillants sur le marché soient de sexe masculin ;
dans certaines régions du Soudan, ce sont par exemple exclusivement
des femmes. La distinction entre les institutions du commerce et du
marché suit ici strictement les différences de sexe : les commerçants
sont des hommes, les vendeuses sur le marché des femmes. Dans la
Babylone d'Hammourabi, les aubergistes étaient des femmes. À
Sardes, et peut-être à Halicarnasse d'où l'institution de la vente au
détail de nourriture s'est probablement étendue à la Grèce, le kapèlos,
jusqu'au milieu du VIe siècle, était vraisemblablement une femme.
Hérodote, comme nous l'avons vu, a fait grand cas d'une anecdote
datant approximativement de cette époque, qui montrait l'effet
castrateur produit par la pratique du kapèlikè 241. Nous pourrions
presque en déduire que le kapèlikè avait été à l'origine une occupation
féminine. Hérodote affirmait que la vente au détail sur le marché était
une coutume venue des anciens Lydiens ; il disait que la poudre d'or
était directement transportée du mont Tmole à l'agora de Sardes.
Toutefois, ce n'est que bien plus tard, après leur défaite face aux
Perses, d'après ce que l'on disait, que les hommes lydiens avaient été
contraints par Cyrus à devenir des boutiquiers, et ce dans le but de les
efféminer. Quant au marché d'Athènes, on y autorisait parfois les deux
sexes à tenir un étal, et il est bien possible que cette pratique ait
également dépendu des marchandises offertes à la vente. La
prostitution prémaritale lydienne semble avoir constitué un
complément de la coutume du marché. Aristophane ne manquait pas
une occasion de se moquer d'Euripide, parce que sa mère vendait des
légumes au marché. Le discours de Démosthène contre Eubulide
n'aurait guère eu de sens si une personne de sexe féminin n'avait pas eu
le droit de tenir un étal sur l'agora commerciale. On peut donc dire que
dans l'Attique classique l'emporos était un homme, tandis que le
kapèlos était soit un homme, soit une femme, selon les biens vendus ou
en fonction d'autres circonstances.
Si, au cours de l'histoire, le kapèlos était généralement un citoyen
commerçant, dans l'Attique il n'était pas, de ce fait, un commerçant par
statut. Plutôt que d'agir en fonction du devoir ou de l'honneur, il
cherchait simplement à gagner sa vie en faisant des profits « au
détriment de l'autre » (ap'allelon). Par conséquent, il n'aurait guère pu
être tenu en plus basse estime. Le commerçant sur longue distance,
d'un autre côté, était rarement un citoyen à l'époque classique – et
presque jamais un citoyen de haut rang –, contrairement aux temps
archaïques qui avaient connu le commerce des chefs de tribus.
Désormais, il était le plus souvent un étranger, c'est-à-dire un citoyen
d'un autre État, ou un résident étranger. En général, l'emporos était un
Grec des îles, de la Magna Graecia, d'Asie Mineure, ou d'une cité
quelconque du continent, telle que Corinthe ; en même temps, dans le
pays dont il était citoyen, il n'avait qu'exceptionnellement un rang
moins élevé qu'un commerçant par statut242.
Le fait qu'à l'époque classique la majorité des emporoi étaient des
Grecs a engendré une grande confusion ; on n'a pas compris la
structure du commerce grec. Nous nous intéressons principalement ici
à Athènes, qui était le principal centre commercial du monde grec des
e e
V et IV siècles. Cependant, bien que Le Pirée fût le grand emporium
de la région, nous n'y trouvons que rarement un citoyen activement
engagé dans le commerce, sauf pour attribuer des prêts maritimes. Et
un examen des plaidoyers civils de Démosthène révèle que la majorité
de ces prêts étaient effectués par des métèques ou des étrangers.
Quelques sources significatives montrent très clairement qu'en Attique
les commerçants étaient étrangers, quand les citoyens n'étaient
généralement pas commerçants. Parmi ces sources, la plus
remarquable est un pamphlet du milieu du IVe siècle, Les Revenus
(Ways and Means), attribué – à juste raison, semble-t-il – à Xénophon ;
nous y reviendrons sous peu.

MÉTÈQUES ET ÉTRANGERS

Notre thèse est que les deux principaux types de commerçants


étaient l'étranger et le métèque. Ce dernier, un résident étranger, devait
son existence aux guerres presque incessantes qui avaient lieu entre les
villes grecques, et en leur sein. Dans l'histoire on ne trouve nulle part
de lien aussi fort entre ces deux sortes de conflit, sur de longues
périodes de temps. Les luttes partisanes dans de nombreux États grecs,
ainsi que les guerres fréquentes entre les petits États, créaient une
multitude d'hommes sans État, qui constituaient une population
flottante dans les ports et n'avaient pas d'autre option que celle de se
tourner vers le commerce pour gagner leur vie. Nous avons vu
comment les dissensions de la période solonienne avaient engendré
une quantité d'exilés, des hommes « ne parlant plus la langue
attique243 ». Pour l'exilé, aucun statut plus élevé que celui de métèque
n'était envisageable ; c'était l'effet de la priorité agressive donnée aux
autochtones dans la démocratie péricléenne – de ce point de vue, on
peut difficilement considérer comme exceptionnelle la stricte exclusion
par Périclès de la citoyenneté pour les non-natifs de la seconde
génération. La proposition de Xénophon d'améliorer le statut des
métèques afin de les attirer et d'accroître leur attachement à la cité244
illustre le fait que l'état de guerre inter- et intra-étatique restait une
source essentielle de population métèque. Nous pouvons supposer que
les étrangers commerçant à Athènes étaient en majorité des métèques
originaires d'une cité grecque quelconque, et que les autres
commerçants étaient des citoyens à part entière de cette cité, voire des
membres d'une communauté grecque commerçante comme celle de
Rhodes.
Athènes avait elle-même une importante population métèque,
essentiellement au Pirée. Beaucoup étaient des emporoi, surtout des
importateurs de céréales ; un nombre non négligeable d'entre eux
faisaient des prêts maritimes, essentiels pour le commerce extérieur.
Notre connaissance du commerce extérieur, des prêts maritimes,
de la banque et des commerçants provient en grande partie des
plaidoyers civils de Démosthène245. Presque tous les commerçants qui
apparaissent dans ces discours sont des métèques ou des étrangers, une
foule composite constituée essentiellement de gens durs à la tâche,
voyageant avec leurs marchandises et les portant eux-mêmes.
L'objectif de la plupart des capitaines commerçants semble être
d'accumuler une fortune suffisante pour leur permettre d'abandonner la
navigation et de se consacrer à une activité consistant à accorder des
prêts maritimes246. La dépendance du commerçant vis-à-vis du prêt
maritime découle de l'échelle limitée de ses opérations ; un prêteur
fanfaronne :

La bonne marche des affaires n'est pas due aux emprunteurs, mais aux prêteurs : pas
un navire, pas un patron, pas un passager qui puisse prendre la mer si on refuse leur dû
aux prêteurs247.

Si cette affirmation est certainement exagérée, elle doit malgré


tout contenir une part de vérité.
L'un des plaidoyers civils les plus importants est le discours
contre Dionysodoros248. Le conflit concerne le défaut de paiement d'un
prêt maritime. Le plaignant, le prêteur, est un métèque. Dans sa
péroraison, il avertit le jury des conséquences défavorables qui
résulteraient d'une décision qui serait prise à son encontre :

[…] par le jugement de cette seule cause, c'est pour toute la place que vous
légiférez. Beaucoup de gens sont là dont c'est la profession de faire valoir leur argent
dans le commerce maritime : ils attendent de voir comment vous allez trancher le
cas249.

Si jamais le plaignant perdait, les commerçants d'outre-mer


seraient convaincus que rien ne peut faire obstacle à l'annulation des
contrats, si bien que personne ne serait prêt à risquer son argent en
prêts maritimes ; finalement le commerce serait interrompu. Sa mise
en garde est catégorique :

[…] cela n'est conforme ni à l'intérêt de votre peuple ni à celui des commanditaires
qui rendent tant de services à la cité et aux particuliers avec qui ils sont en rapport –
services qui leur donnent bien droit à votre sollicitude250.

Le plaignant paraît opposer le groupe de marchands à l'ensemble


des citoyens, mais il souligne que dans ce cas les intérêts de ces
derniers sont identiques à ceux des marchands. Il semble être au
service des grands marchands, qui font également des prêts maritimes
à la légion des marchands plus modestes.
C'étaient les métèques qui fournissaient l'équipage des petits
navires – et qui occupaient les multiples emplois liés au
fonctionnement d'un grand port. Le perspicace « Vieil Oligarque »
refuse de manifester de la surprise devant la liberté que la démocratie
récente accorde aux esclaves et à la foule des métèques. Les Athéniens,
dit-il,

ont établi l'égalité [de parole] entre les esclaves et les hommes libres, entre les
métèques et les citoyens [...] puisque la ville a besoin des métèques pour le grand
nombre des métiers et pour la marine [...]251.

Cela montre que les citoyens authentiques ne se considéraient pas


comme des commerçants. Ils se plaignaient de la démocratie non parce
qu'elle élevait le métèque au statut de commerçant, mais parce que, ce
faisant, elle renforçait la marine, et donc l'emprise de cette dernière sur
la nation.

LES REVENUS

Le pamphlet attribué à Xénophon ne laisse subsister aucun doute


sur le statut du commerce à Athènes. Longtemps, les spécialistes ont
refusé l'authenticité de l'ouvrage Les Revenus, considérant que les
propositions qu'on y trouvait étaient indignes du célèbre auteur.
Cependant, si les Anciens avaient commis l'erreur de l'attribuer à
Xénophon, c'est sans doute parce que nous ne possédons aucun autre
écrit de sa plume comparable à ce pamphlet, tant pour sa force
créatrice que pour sa forme.
Son originalité réside dans la thèse que la richesse, le pouvoir et
la sécurité peuvent découler de la paix plutôt que de la guerre. C'est
Hésiode qui avait le premier exprimé l'idée que la force n'était pas pour
l'individu le meilleur moyen d'acquérir la richesse, avec sa maxime
« petit à petit » ; mais, pour ce qui est de l'État, cette pensée avait à
peine effleuré les Grecs.
La structure du pamphlet possède une grande force. C'était
probablement un texte politique diffusé par le parti pacifiste radical
d'Euboulos ; il devait donc avancer les arguments les plus forts
possible pour une augmentation pacifique des revenus de l'État. Il se
situe sur un plan moral : les injustices commises par les Athéniens eux-
mêmes envers leurs alliés supposés, en réalité leurs subordonnés,
avaient donné lieu à une discussion pleine d'âcreté. Xénophon concède
que l'argument selon lequel Athènes avait été obligée d'agir comme
elle l'avait fait dans le but d'aider sa population avait un certain poids.
Il dit souhaiter d'abord donner la préférence à la question de savoir

si les Athéniens ne pourraient pas subsister grâce aux ressources de leur pays, ce qui
serait la manière la plus juste de se tirer d'affaire, persuadé que, si la chose était possible,
ce serait un remède tout trouvé à leur pauvreté et à la défiance des Grecs252.

Après un bref éloge des prétendues grandes réserves de l'Attique,


il suggère trois méthodes afin d'accroître les revenus d'Athènes : attirer
davantage de métèques au Pirée253, attirer des commerçants
étrangers254, prendre enfin des mesures pour que les mines d'argent
soient davantage rentables pour Athènes255. Rien ne montre que ce
plan ait contenu un défaut qui l'aurait rendu irréalisable. Après avoir
défendu le succès presque assuré de ces mesures, il explique pourquoi
elles dépendraient du maintien de la paix, et combien elles en
sortiraient renforcées. La guerre, de son côté, n'a pour effet que
d'épuiser les ressources256. Or, dans l'hypothèse où ses suggestions
seraient suivies, « nous dev[iendrons] plus chers à la Grèce, [...] [et]
nous [jouirons] d'une sécurité plus grande et augmenter[ons] notre
bonne renommée257 ».
Considérons les deux premières propositions de Xénophon sur
l'intérêt du commerce. L'une d'elles consistait à prendre des mesures en
faveur de l'installation d'étrangers.

Pour ajouter à ces ressources indigènes, nous ferions bien de nous intéresser aux
métèques ; car nous avons en eux, je crois, une de nos meilleures sources de revenus,
puisque, se nourrissant eux-mêmes et ne recevant aucun salaire de l'État, ils paient
encore une taxe de résidence258.
Pour attirer les étrangers, tous les obstacles devraient être levés,
sauf si cela entraînait une perte financière pour l'État. Exemptez-les du
service dans l'infanterie, mais autorisez-les à entrer dans la cavalerie,
une organisation honorifique. Donnez-leur le droit de posséder un
terrain inutilisé, à condition qu'ils y construisent des maisons. Enfin,
établissez un ordre des gardiens des étrangers, comparable aux
gardiens des orphelins, avec les honneurs correspondants pour ceux
qui attirent le plus grand nombre d'étrangers. Un tel plan une fois mis
en œuvre, les métèques « augmenteraient les revenus259 » de la ville.
L'autre proposition, étroitement liée à la première, est d'attirer des
marchands étrangers en grand nombre, en plus des marchands
métèques. « L'accroissement du nombre des résidents et des visiteurs
amènerait naturellement une augmentation correspondante des
importations, des exportations, des ventes, des salaires et des droits à
percevoir260. »
Pour y parvenir, il suffirait de quelques mesures bien conçues.
Accorder des récompenses aux juges du tribunal de commerce
athénien décidant des conflits avec la plus grande célérité inciterait les
étrangers à commercer dans Le Pirée, puisqu'ils ne subiraient pas de
retard sans nécessité261. Il faudrait rendre hommage aux marchands et
aux propriétaires de navires apportant des cargaisons particulièrement
volumineuses à Athènes, en leur attribuant des sièges d'honneur lors
des événements publics262. Il faudrait aussi créer un fonds destiné à la
construction de logements pour les marins aux alentours du Pirée, de
même que pour les marchands utiles à l'emporium ; il faudrait
également « faire pour ceux qui viennent chez nous des hôtelleries
publiques » afin qu'ils se divertissent263. Si la paix était préservée, et si
ces mesures étaient appliquées, la prospérité serait assurée. En effet,

quand notre pays est en paix, quels sont ceux qui peuvent se passer de nous, à
commencer par les armateurs et les marchands, et avec eux les propriétaires qui
abondent en blé, en vin ordinaire ou en vin fin, en huile, en bétail, et les gens qui sont
capables de trafiquer de leur intelligence ou de leurs capitaux [...]. [E]t ceux qui veulent
vendre et acheter de gros stocks sans perdre de temps, où peuvent-ils s'adresser mieux
qu'à Athènes264 ?
Dans cette discussion, on ne trouve pas la moindre allusion au fait
que les Athéniens seraient eux-mêmes impliqués dans le commerce.
On n'y trouve pas davantage l'idée que l'on pourrait accroître les
revenus en augmentant les activités commerciales des citoyens. Il
faudrait au contraire inciter les étrangers à visiter Athènes, ou à s'y
établir. La visite ou la résidence des commerçants augmenteraient les
revenus de l'État car une taxe de 2 % sur les importations et les
exportations ainsi que des taxes portuaires seraient appliquées ; on
pourrait obtenir des revenus supplémentaires en louant les auberges
propriétés de l'État et les maisons publiques. À lire ce texte, c'est
comme si les intérêts des exportateurs étaient inexistants. L'accent est
mis uniquement sur le revenu que l'on peut tirer des étrangers qui
vendent et achètent au Pirée ; dans la mesure où l'intérêt est concentré
sur le commerce lui-même plutôt que sur les revenus qu'il peut
procurer, c'est de l'importation des marchandises essentielles qu'il est
question. Attirer les métèques présenterait un avantage
supplémentaire : la taxe de résidence qu'ils devraient acquitter
rapporterait elle aussi un revenu considérable.
Outre l'absence de toute proposition incitant les citoyens à
engager ou à accroître des transactions commerciales, on ne trouve pas
la moindre trace d'une crainte des effets nuisibles que la concurrence
étrangère pourrait avoir sur les commerçants autochtones, ce qui est
encore plus impressionnant. Si l'on considère l'implication de l'État en
vue de garantir la subsistance des citoyens – notons que les
propositions visent à assurer cette garantie par d'autres moyens –, il est
inconcevable que le plan de Xénophon ait pu causer du tort au
commerce athénien. Pour Xénophon, le commerce était le fait des
étrangers, et Athènes pourrait en profiter directement par l'importation
de biens divers, et indirectement par les revenus issus du commerce.
En résumé : différents types de commerçants étaient engagés dans
le commerce local et le commerce étranger. Ces deux formes de
commerce étaient nettement distinctes. Seul le commerce local était un
commerce de marché. Le commerce d'outre-mer était en partie du
commerce administré, en partie du commerce de don ; les quelques
éléments de marché isolés qui apparaissaient ici étaient relativement
dépourvus d'importance.
231 Plato, Republic, 371D [Platon, La République, trad. R. Baccou, Paris, GF-
Flammarion, 1966, p. 120].
232 H. Knorringa, Emporos, p. 114.
233 Ibid., passim.
234 J. Hasebroek, Trade and Politics in Ancient Greece, trad. L. M. Fraser,
D. C. McGregor, Londres, G. Bell and Sons, 1993, p. 1-8.
235 M. I. Finkelstein, « Emporos, Naukleros, and Kapelos », Classical
Philology, 30, 1935, p. 320-326. Finkelstein nuance quelque peu cette idée en
ajoutant : « c'est une autre question de savoir avec quelle précision la distinction
était utilisée » (p. 336).
236 Xenophon, Memorabilia, III, 7, 6 [Xénophon, Les Mémorables, in Œuvres
complètes, trad. P. Chambry, vol. III, Les Helléniques – Apologie de Socrate – Les
Mémorables, Paris, Garnier-Flammarion, 1967, p. 364].
237 Finkelstein, « Emporos », p. 328 n. 37 pour la Grèce. Pour le monde
antique en général, voir Max Weber, General Economic History, trad. Frank H.
Knight (Glencoe, Ill., the Free Press, 1950), chap. 15 et 16 [Max Weber, Histoire
économique. Esquisse d'une histoire universelle de l'économie et de la société,
Paris, Gallimard, 1992].
238 Demosthenes, Private Orations, trad. A. T. Murray, Cambridge University
Press, 1964, LVII, 29-31 [Démosthène, Plaidoyers civils, vol. IV, trad. L. Gernet,
Paris, Les Belles Lettres, 2002].
239 Ibid., 33-34 [ibid.].
240 Ibid., 34 [ibid., p. 24].
241 Kapèlikè : « art des échanges commerciaux » ; le plus souvent commerce
local (de détail) [NdT].
242 Cette affirmation doit peut-être être nuancée dans le cas des Rhodiens, qui
étaient un « peuple commerçant ».
243 Aristotle, Constitution of Athens, XII, 4 [Aristote, Constitution d'Athènes,
op. cit., p. 12].
244 Xenophon, Ways and Means, II [Xénophon, Les Revenus, in Cyropédie,
Hipparque, Équitation, Hiéron, Agésilas, Revenus, op. cit., p. 493].
245 Aucun avocat n'était autorisé dans les tribunaux athéniens ; le plaignant et
l'accusé devaient plaider leurs propres cas. L'habitude s'imposa donc d'embaucher
un orateur expérimenté afin de préparer le discours de l'individu, qui l'apprenait
alors par cœur.
246 Demosthenes, Private Orations, XXXIII, 4 [Démosthène, Plaidoyers civils,
op. cit.].
247 Ibid., XXXIV, 51 [ibid., p. 168].
248 Cf. chap. 14.
249 Demosthenes, Private Orations, LVI, 48 [Démosthène, Plaidoyers civils,
op. cit., vol. III, p. 149].
250 Ibid., 50 [ibid., p. 150].
251 Pseudo-Xenophon (« The Old Oligarch »), Constitution of Athens, I
[Xénophon, Constitution des Athéniens, Traités politiques et militaires, Œuvres
complètes, vol. V, trad. E. Talbot, Clermont-Ferrand, Paleo, 2005, p. 156].
252 Xenophon, Ways and Means, I [Xénophon, Les Revenus, op. cit., p. 491].
253 Ibid., II [ibid., p. 491].
254 Ibid., III [ibid.].
255 Ibid. IV [ibid.].
256 Ibid., V [ibid.].
257 Ibid., VI [ibid., p. 509].
258 Ibid., II, 1 [ibid., p. 493]. (La taxe sur les métèques était de 12 drachmes
par an pour les hommes et, dans certaines conditions, de 6 pour les femmes.)
259 Ibid., II, 7 [ibid., p. 494].
260 Ibid., III, 5 [ibid., p. 496].
261 Ibid., III, 3 [ibid.].
262 Ibid., III, 4 [ibid.].
263 Ibid., III, 12 [ibid., p. 497].
264 Ibid., V, 3-4 [ibid., p. 506].
14

Comment garantir
les importations de céréales

Comment se fait-il qu'Athènes, le site de ce qui fut peut-être le


premier marché urbain de l'histoire, sa célèbre agora, ne devint jamais
la pionnière du commerce de marché ? Pourquoi sa dépendance
extrême à l'égard des céréales importées, combinée avec son
expérience fondatrice dans l'emploi de marchés alimentaires, ne l'a-t-
elle pas incitée à créer un marché céréalier international ? Pourquoi
s'est-elle engagée dans la direction opposée, bloquant l'initiative
égyptienne consistant à créer un tel marché ? Pour répondre à ces
questions, qui relèvent du sens commun, il faut ne pas partager le
préjugé anhistorique en faveur des méthodes commerciales.
Notre recherche consiste donc à nous demander jusqu'à quel point
les conditions du commerce céréalier dans la Grèce antique ont permis
le développement du commerce de marché. Ou, au contraire, à voir
dans quelle mesure ces conditions ont empêché un tel développement
et rendu nécessaire le recours à des méthodes commerciales
administratives, afin de garantir l'approvisionnement en céréales.
Notre hypothèse est que la réponse réside dans la configuration
géographique et politique des régions où se trouvaient les provisions
de céréales et les voies de communication. Les modalités et
l'organisation du commerce céréalier étaient déterminées par des
conditions qui rendaient nécessaire le recours à des moyens militaires
et diplomatiques pour assurer les approvisionnements, ainsi que la
sécurité des routes commerciales elles-mêmes.
Les circonstances géographiques étaient déterminantes à 90 % :
l'Attique recevait son pain quotidien d'outre-mer, ce qui ne se faisait
pas sans une constante appréhension. Elle dut ainsi s'approvisionner
successivement en mer Noire, en Égypte et en Sicile. On peut résumer
le reste du problème en disant que, si la politique extérieure d'Athènes
était avant tout une politique céréalière, elle n'était presque jamais
influencée par des considérations commerciales, ou inspirée par de
prétendus intérêts commerciaux. La raison de ce paradoxe apparent se
lit dans un simple résumé de l'histoire du commerce des céréales.

LA PRODUCTION ET LA CONSOMMATION DES CÉRÉALES

La Grèce manque de terre agricole, et le sol de l'Attique est mieux


adapté à la production de l'huile et du vin. Après la crise solonienne,
Athènes ne cultiva jamais plus qu'une fraction de ses céréales.
Cependant, celles-ci constituaient la base de son alimentation, avec le
poisson frais et séché. Si l'on devait identifier un facteur déterminant
dans les politiques extérieures de la plus grande partie de la Grèce
continentale, ce serait sans aucun doute sa dépendance vis-à-vis des
importations céréalières.
Il est bien possible que la pensée sociale et politique grecque ait
reflété cette caractéristique permanente. On incline à croire que les
Grecs n'ont jamais conceptualisé la science économique, puisque le
pays n'a jamais eu à recourir au marché pour son approvisionnement
alimentaire ; or le marché est le véritable sujet de cette discipline. Ils se
tournèrent plutôt vers la théorie politique, qui a gardé presque jusqu'à
nos jours la marque de la polis attique. Son besoin jamais satisfait d'un
approvisionnement convenable fit de l'autosuffisance le postulat
fondamental de son existence et, par conséquent, de sa théorie de
l'État. Pour l'esprit grec, l'autarcie devint la raison de la polis. Aristote
partageait sur ce point l'opinion de Platon – ils croyaient tous deux que
la population citoyenne de la polis devait être composée de paysans.
On ne pouvait, en effet, tirer une autre leçon de l'histoire d'Athènes.
Cette extrême dépendance vis-à-vis des importations céréalières
fait consensus parmi les spécialistes de l'Antiquité grecque.
Rostovtzeff a montré que, aussi tard qu'au IIIe siècle, ce déficit était tel
qu'il était impossible d'observer la moindre trace de rivalité entre les
deux plus grands producteurs de céréales, l'Égypte et la Crimée265.
Grundy insiste sur le fait que chaque État grec de l'intérieur, à
l'exception possible de la Thessalie, était à un degré ou à un autre
dépendant des importations266. Jardé a affirmé que l'Attique pouvait
toujours absorber une part quelconque des importations disponibles,
sans que cela entraîne un effondrement de ses prix domestiques267.
On peut faire une estimation du déficit des produits céréaliers
d'Athènes. La précision statistique étant impossible pour l'Antiquité,
les chiffres ne peuvent fournir que des ordres de grandeur.
Les calculs de A. W. Gomme restent la référence concernant la
population de l'Attique. Son chiffre total et ses composantes varient de
façon surprenante. Pour 431 av. J.-C., il estime la population totale à
315 500, dont 172 000 citoyens, 28 500 métèques et 115 000 esclaves.
Six ans plus tard, après la peste, le total était tombé à 218 000, avec
116 000 citoyens. En 323, le total remonte à 258 000, 112 000
citoyens, 42 000 métèques et 104 000 esclaves268. On peut donc dire
que la population a oscillé entre 200 000 et 300 000, ce dernier chiffre
étant dépassé avant les ravages de la peste, au début de la guerre du
Péloponnèse.
La seule information que nous ayons sur la production céréalière
domestique vient de la fin du IVe siècle. Une inscription éleusinienne
de 329 av. J.-C. permet de calculer la production de l'Attique à 368 850
médimnes269. Mais sur ce total, seuls 28 500 médimnes étaient du blé,
le reste étant de l'orge, soit un rapport de moins de un à dix. S'il est vrai
qu'il a pu s'agir d'une mauvaise année, Gomme estime la production
maximum à 410 000 médimnes270 ; Tod l'évalue à 450 000271. En
partant de l'estimation par Beloch d'une consommation annuelle par
tête de 6 médimnes, 75 000 personnes tout au plus pouvaient être
approvisionnées à partir de la récolte domestique. Avec une population
comptant entre 200 000 et 300 000 personnes, des importations situées
entre 1 million et 1 million et demi de médimnes auraient été
nécessaires, soit deux ou trois fois la récolte domestique. La
production interne devait même être trop faible pour ne nourrir que la
seule population agraire. En 170 av. J.-C., alors que la population de
l'Attique était probablement bien plus réduite qu'à l'époque classique,
les ambassadeurs athéniens à Rome disaient être conduits à « acheter
eux-mêmes à l'étranger le blé nécessaire pour nourrir jusqu'aux
habitants des campagnes272 ».
Cependant, la dépendance vis-à-vis des céréales étrangères était
encore plus forte que ne l'indiquent ces estimations statistiques. Si la
population dans son ensemble avait besoin des importations pour une
grande part de son alimentation, les citoyens, eux, en dépendaient
presque entièrement. Nos chiffres se référaient aux quantités totales de
blé et d'orge. Mais on considérait que l'orge ne convenait qu'aux
esclaves et aux métèques ; un citoyen ne mangeait de l'orge que s'il
était très pauvre ou si régnait la famine. Aristophane, ironisant sur les
distributions démocratiques de céréales, rappelle à ses spectateurs que
le don de cinq médimnes en 424 av. J.-C. correspondait seulement à de
l'orge273. Un orateur dans les Deipnosophostai déclare : « L'orge ne
nous intéresse pas [...] car la ville regorge de pain de blé274. » Si le blé
était considéré comme un aliment de base pour le citoyen, il ne
représentait pas plus d'un dixième de la récolte nationale – de quoi
nourrir peut-être 8 000 ou 9 000 citoyens, pas plus. Pour l'Attique, les
importations signifiaient donc en général des importations de blé. Une
grande part des esclaves pouvait sans doute être nourrie avec de l'orge
produite dans le pays, tandis que les citoyens dépendaient entièrement
des importations275. Selon Naum Jasny, le blé « dominait le commerce
international des céréales de l'ère classique, à l'exclusion presque totale
des autres céréales276 ».
Un discours de Démosthène confirme cette situation : il y note
que 400 000 médimnes de blé avaient été importés du Pont en 338, et
que les importations provenant de « là-bas » étaient en général
équivalentes à la totalité des importations provenant d'autres
destinations277. Il ajoute que l'on peut vérifier ce chiffre en consultant
les livres des inspecteurs de l'emporium. Cela revient à un total
d'importations de blé de 800 000 médimnes cette année-là. Un
philologue russe, Kocevalov, affirme que le chiffre de 400 000 ne se
rapporte qu'à Panticapée, « le port du pays », et non à Théodosia
également, d'où une quantité équivalente avait été expédiée278. Si l'on
accepte ces chiffres, on obtient des importations totales de 1 600 000
médimnes. En y ajoutant la récolte de céréales domestique de 400 000,
cela ferait un total de 2 800 000 médimnes279 – une estimation qui
dépasse de très loin le montant des besoins traditionnellement admis.
Relevons au passage que cela ferait monter à six pour un le rapport
entre les céréales importées et celles produites dans le pays.
Il est inutile toutefois d'insister davantage sur ce point. Il existe
aujourd'hui un large consensus sur le fait que la préoccupation pour
l'approvisionnement en céréales dominait la politique étrangère
athénienne. Grundy affirme carrément que la politique étrangère,
c'était la politique alimentaire280. Francotte, aujourd'hui encore
considéré comme une autorité dans ce domaine, a écrit que « la
première des questions économiques pour les Grecs était celle du
pain281 ».
La question qui se pose est de savoir comment les Grecs se
procuraient les céréales. Dans quelle mesure l'Attique pouvait-elle
compter sur l'incitation des prix pour garantir l'approvisionnement ?
Ou bien les méthodes effectives en la matière étaient-elles celles de la
diplomatie et de la politique civile et militaire ?
Trois exemples de puissances importatrices d'une grande part de
leur alimentation viennent à l'esprit : les cités-États d'Athènes et de
Rome dans l'Antiquité, et la Grande-Bretagne depuis 1770 environ.
Dans ces trois cas – si l'on tient compte des différences de contexte –,
les conséquences d'une telle dépendance furent importantes.
L'Angleterre libre-échangiste est l'exemple classique du recours à
un marché mondial pour les matières premières. Après 1846, elle
sacrifia par principe son agriculture domestique au nom de la doctrine
des coûts comparatifs. Mais depuis la Première Guerre mondiale il est
devenu de plus en plus évident que le bon fonctionnement du marché
mondial dépendait du contrôle financier, militaire ou politique de
l'organisation du commerce mondial par la Grande-Bretagne. Ayant
perdu ce contrôle, elle doit aujourd'hui faire face au dangereux
mécanisme d'un marché mondial déréglé. Elle cherche en conséquence
à se libérer d'une telle dépendance par des accords à long terme et
d'autres instruments de commerce administré.
L'Empire romain avait adopté l'autre solution. Plutôt que de
s'appuyer sur le « marché mondial des céréales » qui avait été établi à
la fin du IVe siècle av. J.-C. en Méditerranée orientale, Rome l'avait
délibérément brisé et avait soumis les principaux territoires
producteurs à son contrôle direct. La Sicile avait été conquise en
premier, au IIIe siècle ; elle demeura le « grenier » de Rome tout au
long de son histoire. L'an 6 ap. J.-C., l'empereur assuma la
responsabilité de l'alimentation de la ville de Rome ; il s'acquitta de
cette charge grâce aux tributs en nature imposés aux provinces. Flavius
Josèphe rapporte qu'au-delà de la Sicile l'Égypte et l'Afrique
envoyaient suffisamment de céréales pour nourrir Rome
respectivement quatre et huit mois durant282 ; ces quantités devaient se
monter, probablement, à 2 900 000 et 5 800 000 mesures (modii)283.
Comme les responsabilités de l'empereur allaient bien au-delà de
l'alimentation de la ville de Rome – il fallait aussi nourrir l'armée et la
maison impériale –, on employait les méthodes du commerce
administré. Rostovtzeff, lorsqu'il énumère ce qu'il considère comme
des preuves d'une activité capitalistique extensive dans l'Empire
romain, est contraint d'admettre la primauté du commerce administré :

Il nous faut admettre […] que le plus gros client était l'annone 284 impériale et que
la plupart des marchands, souvent simultanément armateurs et propriétaires des
entrepôts, travaillaient pour le compte de l'empereur, c'est-à-dire de la population de la
ville de Rome et pour l'armée […]. L'annone impériale était la principale force motrice
du commerce entre provinces, [...] elle achetait et transportait de grandes quantités de
blé, d'huile, de vin, de viande, de poisson, de bois, de peaux, de métaux et d'étoffes pour
subvenir aux besoins des armées du Rhin, du Danube et de l'Euphrate, et dans une
certaine mesure à ceux de la capitale285.
Athènes n'atteignit jamais la splendeur impériale de Rome. Au
cours d'un demi-siècle mémorable, elle fut une prospère thalassocratie
qui dominait directement les voies commerciales et contrôlait, par des
moyens politiques directs, les sources d'approvisionnement des mers
orientales. Quand elle perdit sa puissance stratégique, elle se tourna
vers un ensemble de méthodes administratives afin d'assurer son
approvisionnement alimentaire. Celles-ci étaient tout à fait propres à
tirer avantage des éléments de marché désormais introduits par les
États de la côte dans le commerce céréalier du monde hellénique, sans
soumettre l'approvisionnement de l'Attique au contrôle desdits États.

L'ADMINISTRATION DU COMMERCE

Commençons par le commencement.


L'embargo décrété par Solon sur les exportations de céréales est le
premier cas d'intégration de l'approvisionnement céréalier à la sphère
de la politique publique ; cela resta toujours le cas par la suite. Au
cours de chaque prytanie – un dixième de l'année –, une réunion de
l'Assemblée athénienne était appelée Assemblée « souveraine » ; selon
Aristote,

[l]'une d'elles, dite l'assemblée principale, est tenue [de traiter des sujets suivants] :
elle confirme à main levée les magistrats si elle est d'avis qu'ils s'acquittent bien de leur
charge. Elle délibère sur les questions d'approvisionnement [en céréales] et de défense
du pays286.

Les trois questions que l'Assemblée doit traiter au moins une fois
par prytanie sont, en d'autres termes, l'approvisionnement en céréales,
la défense nationale et le contrôle des magistrats. La question des
céréales vient, selon Xénophon, en tête d'une liste des sujets que doit
maîtriser le futur homme d'État ; les autres sujets sont les revenus et les
dépenses de l'État, la guerre, la défense du pays et les mines
d'argent287.
L'embargo de Solon ne fut jamais abrogé ; il fut plutôt durci. De
manière générale, la législation était organisée de telle sorte que la plus
grande quantité de céréales soit drainée vers Athènes, et que la sortie
de céréales soit impossible. Aucun résidant de la cité n'avait
l'autorisation d'apporter du grain ailleurs qu'à Athènes ; la violation de
cette règle donnait lieu aux « peines les plus sévères288 ». Il était
interdit de faire un prêt maritime à un navire ou à un cargo, sauf s'il
était assuré qu'au retour une cargaison de céréales, ou de marchandises
déterminées par la loi, serait livrée à Athènes289. Bien que les sources
ne mentionnent que les céréales, nous pouvons supposer que le bois de
charpente et d'autres produits figuraient en bonne place sur la liste. Ce
règlement a dû avoir une grande importance puisque, nous l'avons dit,
le petit emporos ne pouvait guère prendre la mer sans l'aide d'un prêt
maritime.
L'organisation des importations céréalières était donc un exemple
de commerce administré. La sécurité des voies commerciales, les
termes de l'échange – y compris, dans une très large mesure, les prix –,
l'origine des biens étaient essentiellement fixés par traité ou par
d'autres arrangements diplomatiques, habituellement par
l'intermédiaire de privilèges personnels en contrepartie de préférences
commerciales ; le commerce effectif avait lieu le plus souvent dans un
port de commerce. Un passage révélateur de la Rhétorique d'Aristote
indique jusqu'à quel point cela supposait l'administration du
commerce. Précisant les questions avec lesquelles un homme d'État
doit être familier, il résume brièvement les caractéristiques
administratives des méthodes d'approvisionnement alimentaire de
l'Attique.

Au sujet de l'alimentation, il faut savoir quelle dépense elle imposera à l'État, quelle
quantité de subsistances pourra être fournie par le sol, ou devra être demandée à
l'importation ; quelles matières donneront lieu à l'exportation ou à l'importation, afin de
conclure des conventions et des marchés dans cette vue290.

Les grands producteurs de céréales recensés par Théophraste


étaient l'Assyrie, l'Égypte, la Libye, le Pont, la Thrace et la Sicile. Mais
c'était à la fin du IVe siècle ; dans les périodes antérieures, la puissance
de la Perse bloquait l'accès d'Athènes au sud-est, tout comme l'Égypte
et la Libye au sud, bien qu'il semble qu'Athènes ait tiré un peu de blé
de cette dernière ; la montée de Syracuse, à l'Ouest, avec la rivalité
dans le Péloponnèse, a longtemps fait obstacle à l'influence athénienne
en Sicile. Dans la période classique, la Thrace et la région de la mer
Noire – en particulier l'arrière-pays de la Crimée, situé sur les deux
rives du prétendu Bosphore cimmérien – servaient ainsi de principaux
greniers à Athènes.

LES CÉRÉALES DU NORD ET DE L'EST

Pisistrate fut le premier à tenter d'étendre durablement le pouvoir


athénien vers le nord-est, la Thrace et la région de la mer Noire. Il
reconquit Sigée, sur la rive méridionale de l'entrée dans l'Hellespont, et
soutint Miltiade en occupant la rive nord, la Chersonèse thrace. À cet
endroit, il est possible que les céréales aient été partiellement payées, à
cette époque, avec des vases de l'Attique décorés de personnages noirs
et avec des objets athéniens en or et en argent, retrouvés en grande
quantité. En ce temps-là un « équilibre stable » entre les tribus scythes
rendait le commerce possible291. L'expansion perse en Europe, au
cours des deux dernières décennies du VIe siècle, a dû l'interrompre,
mais il reprit sur une grande échelle après la défaite perse à Salamine.
Il est peu probable que le commerce grec avec la région de la mer
Noire ait eu une importance quelconque avant le VIIe siècle. Les
premières colonies étaient de simples installations paysannes, non des
bases commerciales. Divers établissements de ce type, essentiellement
sous la protection milésienne, furent créés – d'abord sur la rive
méridionale de la mer Noire, puis sur sa rive septentrionale. Mais ils ne
tombèrent pas avant le Ve siècle sous l'influence ou le contrôle
d'Athènes. Le besoin de céréales de l'Attique était l'unique moteur de
cette évolution.
Jusqu'au milieu du Ve siècle, les produits de la mer Noire n'étaient
en général pas transportés par bateau en Grèce sur la totalité du trajet.
La route maritime était meilleur marché, mais elle était souvent trop
risquée, trop difficile et trop lente pour être privilégiée. Les courants
traîtres et puissants du Bosphore de Thrace étaient fort redoutés,
comme ils le sont encore aujourd'hui. La description qu'en fit Polybe
est devenue célèbre292. Cela était particulièrement vrai avant les
guerres médiques, qui ont été l'occasion de progrès remarquables dans
la navigation et la construction navale293. Les premiers navigateurs
n'affrontaient jamais la haute mer s'il y avait moyen de suivre les
côtes ; ils avaient terriblement peur de contourner un cap et préféraient,
dans la mesure du possible, effectuer le portage de leurs petits bateaux
ou un transbordement vers une voie terrestre. Les premiers
commerçants pontiques évitaient de contourner le cap qui gardait le
Bosphore de Thrace. Au lieu de pénétrer dans la mer de Marmara (le
Propontis des Anciens) et d'y naviguer jusqu'aux Dardanelles, ils
débarquaient leurs biens sur la côte occidentale de la mer Noire à
Odessos, Messembria ou Apollonia. De là, ils les faisaient transporter
sur terre par les autochtones, jusqu'à la vallée de l'Hèbre, puis emporter
par radeau sur la rivière jusqu'à l'emporium d'Aïnos, à l'embouchure
sur la mer Égée294. Quoique située dans la partie la plus aride de la
Thrace, cette ville était l'une des plus riches de la région295, occupant,
pour le commerce de la mer Noire, une position aussi stratégique que
celle de Byzance296. La rivalité d'Aïnos (le port de commerce de la
voie terrestre) avec Byzance (le port de commerce de la voie maritime)
allait révéler concrètement les conditions militaires et politiques du
commerce céréalier.
Au Ve siècle av. J.-C., Byzance, l'actuel Istanbul, et Aïnos se
tenaient au coude à coude dans la course à la suprématie. Fondée au
milieu du VIIe siècle, plus de vingt ans après la ville de Chalcédoine sur
la rive opposée des détroits, Byzance, tout comme elle, allait rester
durant deux siècles une colonie agricole de peu d'importance. Si elle
était plus riche que Chalcédoine, ce n'était dû qu'à ses meilleures
pêcheries297. Elles avaient été toutes deux créées par des colons de
Mégare. Chalcédoine avait donc été fondée juste avant Byzance, à
cause de la plus grande fertilité de son sol ; les pêcheries de Byzance
n'avaient apparemment été utilisées qu'un peu plus tard. Écrivant au
milieu du Ve siècle, lorsque l'avantage commercial de Byzance était
déjà devenu manifeste, Hérodote avait ironisé sur l'aveuglement des
Chalcédoniens, qui avaient choisi pour s'établir le mauvais côté des
détroits298. Mais cela ne fait que démontrer le peu d'importance
qu'avait la voie provenant du Pont, au moment où la ville avait été
fondée ; en effet, la localisation parfaite de Byzance n'aurait en aucune
manière pu être sous-estimée si, au début du VIIe siècle, le commerce
s'était opéré à travers les détroits, puisque les courants obligent tout
navire venant de la mer Noire à s'arrêter dans le Bosphore. Une
certaine quantité de céréales de la Propontide atteignait
incontestablement la mer Égée : Hérodote décrit Xerxès regardant
passer les bateaux céréaliers dans l'Hellespont, en route vers Égine et
le Péloponnèse299. Il dit même que lorsque Milet avait exilé son tyran,
Histiée, celui-ci avait vogué avec huit trières vers Byzance et s'était
emparé de tout navire en provenance du Pont300. Il n'est pas fait
mention d'Athènes recevant des céréales de Crimée à cette époque.
Byzance tomba en 512 av. J.-C., lors de l'avance perse en Europe,
et la population s'enfuit vers le port de Messembria ; la ville fut
brûlée301 et ne fut refondée qu'en 479, date à laquelle elle fut à
nouveau prise par les Perses302. Pendant près d'un demi-siècle,
l'influence et le contrôle perses s'imposèrent sur la plus grande partie
de la Thrace ; Aïnos et les autres villes grecques de la Chersonèse
commencèrent à émettre des pièces de monnaie selon le modèle
perse303. La Grèce a dû se trouver coupée de son approvisionnement
de céréales provenant de la mer Noire, et même de la Propontide, à ce
moment-là.
En 479 av. J.-C., l'année du retrait perse de l'Europe, nous voyons
Aïnos propulsée au sommet de sa gloire et de sa richesse (ses pièces de
monnaie et les listes de tributs d'Athènes en témoignent). Aïnos
commença en 474 à frapper des tétradrachmes, qu'aucune de celles des
autres cités grecques ne surpasse en beauté et en facture304. En tant que
membre de la Confédération de Délos, son tribut annuel fut fixé à 12
talents de 454 à 450 av. J.-C.
La richesse et la grandeur d'Aïnos furent cependant de courte
durée ; au troisième quart du Ve siècle, elle avait sombré dans la
pauvreté et dans un oubli relatif. Son tribut fut réduit à 10 talents entre
445 et 440 av. J.-C. ; les deux années suivantes il tomba à 4 talents
seulement ; finalement, Aïnos ne paya plus aucun tribut à partir de
437305. Dès lors, la ville se trouva diminuée306.
L'ascension de Byzance fut aussi météorique que la chute
d'Aïnos. La première année où elle apparut sur les listes de tributs, elle
ne paya rien. Cinq ans plus tard, on lui attribua 4 talents et 3 000
drachmes, montant qui fut porté à 15 talents en 443, 18 en 436, et 21
talents et 4 320 drachmes en 425307.
Le déclin d'Aïnos et l'ascension simultanée de Byzance avaient
pour origine une même cause : le remplacement de la route terrestre
traditionnelle par la nouvelle voie maritime. Le principal facteur qui
joua dans ce sens fut la création d'une marine thrace autochtone, qui
évinça la route terrestre, mais les améliorations dans les méthodes de
navigation et dans la construction navale ont aussi compté. Toutefois,
le plus déterminant fut un événement militaire. Entre 480 et 460 av. J.-
C., Térès, chef des Odrysiens, une tribu thrace, fonda un empire qui
allait d'Abdera dans l'Égée aux bouches du Danube sur la mer
Noire308, et qui comprenait parmi ses sujets les tribus thraces, les
formidables Gètes309, et autres « peuplades » établies autour du
Danube, aux limites de la Scythie310. Ses successeurs, Sitalcès et
Seuthès, consolidèrent l'empire et le transformèrent en une grande et
riche puissance. Deux ans après la mort de Térès, en 431, les Athéniens
cherchèrent une alliance avec Sitalcès. Thucydide fait remarquer que

la puissance de ce royaume devint considérable. Par l'importance de ses ressources


financières et par sa prospérité économique, c'était le plus important des États européens
situés entre le golfe Ionien et le Pont-Euxin. Cependant, pour la puissance militaire et les
effectifs des forces armées, il n'arrivait que loin après les Scythes. Aucun État d'Europe
n'est capable de rivaliser avec ces derniers, et […] aucun peuple ne serait de taille à les
affronter seul, à condition qu'eux-mêmes fussent unis311.

La montée de cet empire ne laissa comme possibilité que le


recours à la route maritime, et appauvrit par conséquent Aïnos. « La
fondation du royaume odrysien, qui coupait les voies commerciales
procurant la richesse à Aïnos, allait mener à son extinction presque
complète », écrit Casson dans son histoire de la région312. Puisque les
raids des féroces Gètes ont coupé le commerce d'Apollonia à une
époque aussi tardive que celle de Strabon313, nous pouvons faire
l'hypothèse d'ingérences analogues au cours de cette période
antérieure. Les archéologues et les numismates s'accordent sur le fait
que l'ascension de l'empire odrysien mit fin au commerce terrestre.
Aïnos bénéficia d'un regain temporaire de richesse « tel qu'elle n'en
avait pas connu depuis trente ans314 » – et ce grâce à la lutte pour la
suprématie qui opposa les princes odrysiens. Après la mort de Seuthès
Ier, un prince local régnant entre le fleuve Hèbre et la mer de Marmara
fut exilé, et son territoire se trouva coupé de l'empire odrysien. Ces
événements ouvrirent une fois de plus la route terrestre de la mer Noire
à Aïnos, et elle connut une prospérité de trente ans qui prit fin lorsque
l'empire fut à nouveau consolidé sous Cotys315. En conséquence de
quoi le tribut de Byzance fut réduit à 15 talents en 414, alors qu'il
frôlait les 22 talents en 425, à son plus haut niveau.
Les mêmes événements qui détruisirent la route commerciale
d'Aïnos coupèrent Byzance de l'arrière-pays. Les autres tribus thraces,
plus particulièrement les Astae, lancèrent une série de raids qui ne
s'interrompirent pas avant plusieurs siècles, rendant l'agriculture
permanente impossible316 ; la ville fut littéralement forcée de se
déplacer au bord de l'eau et de s'approvisionner par la mer. Byzance ne
manqua pas l'occasion qui lui était offerte : très rapidement, elle fut
délibérément transformée en emporium. La fondation de ce site
commercial résulta non de la montée progressive de forces
économiques, mais d'un cataclysme politique. Une description
incomplète de cette transformation se trouve dans l'Économique du
pseudo-Aristote317. Elle sera discutée plus loin quand nous évoquerons
la question du port de commerce.
Byzance fut reprise aux Perses par la flotte hellène en 479, sous le
commandement du spartiate Pausanias, et la ville fut refondée318. Mais
quelque deux ans plus tard, lorsque Pausanias manifesta des
sympathies perses, il fut expulsé de l'ensemble de la région par une
flotte athénienne sous le commandement de Cimon319. Les relations de
Pausanias avec l'empereur perse mettaient en péril l'approvisionnement
céréalier de la mer Noire.
Les vingt années suivantes virent l'établissement de la
Confédération de Délos et sa conversion en Empire athénien. En 454,
quand son trésor fut transporté de Délos à Athènes, la Ligue
comprenait peut-être 260 villes, regroupées en cinq divisions : la
thrace, l'hellespontine, la ionienne, la carienne et l'insulaire. Le district
thrace s'étendait de Méthone à l'ouest jusqu'à Aïnos ; l'hellespontin
comprenait les villes chersonèses et grecques sur les rives de la
Propontide et de la mer Noire320. Pendant cette période, les Athéniens
tentèrent sans succès d'obtenir le contrôle de la Thrace au nord et de
l'Égypte au sud. En 476, ils s'emparèrent d'Eion, à l'embouchure du
fleuve Strymon, mais les tribus thraces firent échouer une tentative de
colonisation. Ils tentèrent également en vain de s'emparer de la ville de
Doriscus, sur la rive nord de l'embouchure de l'Hèbre (à l'opposé
d'Aïnos, qui se trouve sur la rive sud). Les Athéniens sécurisèrent les
mers autour de la Thrace : en 474, par exemple, ils capturèrent l'île de
Syros, sur la route de la Thrace occidentale, et Thasos, avec ses mines
d'or, au large de la côte thrace, devint membre de la Ligue.
L'expédition égyptienne, destinée à contourner la Perse, s'acheva par
un désastre en 455/454.

LA THALASSOCRATIE ATHÉNIENNE

De même que la puissance de la Perse bloquait les ambitions


athéniennes dans le Sud, la croissance de l'empire odrysien empêchait
l'expansion athénienne en Thrace, vers le nord. En conséquence, un
tournant important dans la politique étrangère athénienne se produisit
au milieu du siècle. Périclès dirigea les tentatives de sa cité pour se
détourner du nord, du sud et de l'est de la Méditerranée et se concentrer
sur la mer Noire, désormais en péril321.
La route commerciale était elle-même en danger : l'empire
odrysien se déplaçait en direction de la Propontide ; le contrôle de
Byzance et de Sestos aurait signifié celui du commerce passant par les
deux extrémités de cette mer. Des responsables avaient été envoyés en
465 à Byzance, entre autres villes, afin de rassembler le tribut et de
« représenter les intérêts d'Athènes322 », et des fonctionnaires
spéciaux, appelés « les gardiens de l'Hellespont », étaient basés à
Sestos afin de contrôler les bateaux de passage323. Byzance contrôlait
la sortie du Bosphore, tandis que Sestos, le « grenier à blé du
Pirée324 », gardait la sortie de l'Hellespont. Périclès conduisit donc
personnellement une expédition dans la Chersonèse thrace ; il établit
une clérouquie325 avec mille hommes et ferma l'isthme par une
muraille, entre l'Égée et la Propontide, qui protégeait les Grecs des
incursions thraces326. Plutarque écrit que, parmi toutes ses expéditions,
« la plus populaire fut celle de la Chersonèse, qui assura le salut des
Grecs établis dans la région327 ».
Périclès était décidé à protéger des ennemis grecs aussi bien que
barbares la route commerciale. Les céréales n'étaient pas transportées
directement de l'Hellespont au Pirée, puisque cela aurait impliqué de
contourner le sinistre cap de Sounion à l'extrémité méridionale de
l'Attique. (C'était à une époque où l'« on admira [...] et l'on vanta
beaucoup chez les peuples étrangers328 » l'expédition navale de
Périclès autour du Péloponnèse.) Au contraire, les biens de l'Hellespont
étaient débarqués à Histiée, sur l'extrémité septentrionale d'Eubée. De
là, ils étaient transportés à la mer Eubéenne et expédiés en bateau à
Oropos, sur la rive nord de l'Attique, et enfin par terre vers Athènes en
passant par Décélie329. La révolte eubéenne en 447/446 créa ainsi un
danger aussi sérieux que l'expansion odrysienne pour la route de
l'approvisionnement athénien. Périclès attaqua aussitôt l'île avec 50
navires et 5 000 hoplites et la soumit à son contrôle. L'île fut traitée
avec clémence, à l'exception d'Histiée. Ses citoyens furent déportés en
masse et des Athéniens installés à leur place, car ils avaient osé
interférer avec les transports maritimes athéniens. Comme le dit
Plutarque, évoquant Périclès, « les Hestiéens furent les seuls à l'égard
desquels il se montra inexorable, parce qu'ils avaient capturé un navire
athénien et en avaient massacré tout l'équipage330 ». L'expérience
athénienne dans la guerre du Péloponnèse confirma la sagesse qu'avait
manifestée Périclès en reconnaissant cette menace et en l'ayant
affrontée. Quand les Spartiates capturèrent Décélie en 413, il fallait
transporter les céréales par la mer en passant devant le Sounion, ce qui
était « fort coûteux331 ».
Aux environs de 448/447, une clérouquie d'au moins 2 000
personnes fut aussi établie sur l'île de Lemnos, et, cinq ans plus tard
environ, une autre comprenant peut-être 1 000 hommes sur Imbros,
l'île commandant l'approche de l'Hellespont à partir de l'Égée. Périclès
soumit les cités grecques de la mer Noire à l'autorité d'Athènes332. En
437/436, il conduisit une « flotte nombreuse, splendidement équipée »
vers la mer Noire, où il

donna satisfaction aux demandes des cités grecques et les traita avec humanité,
tandis qu'aux peuples barbares des environs, à leurs rois et à leurs dynastes, il faisait voir
l'importance de ses forces, le courage et l'audace avec lesquels les Athéniens naviguaient
où ils le voulaient, tenant toute la mer sous leur contrôle333.

La dynastie spartocide de Crimée, qui devait rester en bons


termes avec Athènes durant un siècle au moins, fut fondée en 438/437
avec l'aide d'Athènes, en même temps qu'était créée une clérouquie
athénienne dans la Nymphaion voisine334. Le royaume spartocide du
Bosphore de Crimée avait pour capitale Panticapée, et plus tard
incorpora Théodosie, les deux principaux ports de commerce pour les
céréales de Crimée et de Scythie. Pour des raisons inconnues, Athènes
ne parvint pas à prendre pied à Olbia, une ville clé sur la rive du nord-
ouest ; les céréales devaient donc traverser entièrement la mer Noire
puis suivre le rivage du sud-ouest en direction des détroits du
Bosphore335. Les colons athéniens étaient établis à Sinope, qui
contrôlait cette voie, ainsi que de chaque côté de Sinope, à Astacus et
Amisus336.
Le contrôle militaire athénien du commerce céréalier était ainsi
complet. Pour assurer sa suprématie, Athènes interdit l'accès à la mer
Noire à tout navire, sauf aux bateaux athéniens, c'est-à-dire ceux qui
transportaient des céréales à Athènes ; l'interdiction allait même jusqu'à
inclure les « alliés » de la cité337. Byzance était le point focal du
système ; d'autres États pouvaient acheter des céréales à Byzance, mais
seulement avec la permission d'Athènes. Une autorisation de ce genre
nous est parvenue, sous la forme d'un décret daté de 426/425
concernant Méthone, une ville macédonienne membre de la Ligue
athénienne. Méthone avait fourni un groupe de soldats pour une guerre
qu'Athènes menait en Thrace ; en retour, on lui donna le droit
d'acheter, chaque année, une quantité déterminée de céréales à
Byzance. Pour chaque achat, il fallait fournir un avis écrit aux autorités
athéniennes de Byzance, port qu'aucun navire méthonien n'était
autorisé à dépasser338.
Dans ces conditions, les céréales étaient par la force des choses
achetées et vendues selon des équivalences établies ; la croyance que
le juste prix du blé était de cinq drachmes par médimne339, qui persista
de nombreux siècles, malgré l'augmentation séculaire des prix, avait
probablement pour origine sa fixation par traité. Il convient également
de noter ici le maintien du rapport de deux à un entre les prix du blé et
de l'orge, du IVe au IIe siècle, malgré les violentes fluctuations du prix
des céréales en général340. L'idée moderne qu'un marché des céréales,
une fois établi, aurait pu maintenir un même degré de stabilité apparaît
irréaliste.
Les céréales se déplaçaient ainsi le long d'une voie commerciale,
gardée par des colonies athéniennes et par le pouvoir maritime
d'Athènes, conformément à sa politique extérieure. Les céréales étaient
achetées au grand emporium de Panticapée ; Rostovtzeff en déduit une
sorte de commerce lié à l'oikos de la part des seigneurs et des tyrans
grecs de cette région, leur permettant de vendre aussi bien les produits
de leurs domaines féodaux que, dans une proportion encore plus
grande, les céréales achetées aux tribus scythes de l'intérieur341.
Hérodote s'étonne que les Scythes cultivent du blé « pour le vendre et
n'en font pas usage342 ». Au milieu du IVe siècle, le royaume du
Bosphore ouvrit un autre emporium, Théodosie, qui supplanta
rapidement Panticapée, bénéficiant de meilleures installations
portuaires343. Ces emporia ne devaient guère se distinguer, de par leur
organisation, des premiers établissements et des ports de commerce
que nous trouvons en Afrique occidentale sur les Côtes du Poivre, de
l'Ivoire, de l'Or et des Esclaves. De Panticapée les céréales traversaient
la mer Noire et se déplaçaient le long de la côte méridionale jusqu'à
Byzance, où une partie d'entre elles étaient revendues à différents États
grecs. La plus grande part était expédiée au grand emporium du Pirée,
où les deux tiers devaient être transportés à Athènes (c'était là un
règlement du IVe siècle, qui existait peut-être avant)344. Il est évident
que les États athéniens continentaux achetaient effectivement une
grande partie de leur alimentation à l'emporium du Pirée ; en témoigne
le décret de Périclès interdisant aux Mégariens de pénétrer sur le
marché athénien, et qui fut la cause immédiate de la guerre du
Péloponnèse. S'il est vrai que Thucydide montre que ce fut plus là une
provocation qu'une cause fondamentale, le tableau dressé par
Aristophane du paysan mégarien affamé dans Les Acharniens ne
pouvait pas être totalement éloigné de la réalité. Aristophane, bien
entendu, présente cela comme la cause de la guerre, afin d'en dénoncer
la futilité. Le Vieil Oligarque explique aussi le rôle essentiel du
pouvoir maritime d'Athènes pour le maintien de son empire :

il n'[...]est pas une [ville] qui n'ait à importer ou exporter ; or ce trafic leur est
impossible, si elles n'obéissent aux souverains de la mer345.

La défaite d'Athènes face à Sparte dans la guerre du Péloponnèse


brisa provisoirement son emprise sur le commerce des céréales. La
tactique spartiate était, en fait, d'attaquer la voie d'approvisionnement
de l'ennemi. Agis, assiégeant Athènes en 419, vit « beaucoup de
navires à blé filer sur Le Pirée », et décida qu'Athènes ne pourrait être
vaincue sans que son approvisionnement céréalier soit coupé. Il
envoya donc à Byzance le fils du proxenos byzantin présent à Sparte,
afin qu'il prenne cette ville et Chalcédoine à Athènes346. Cela advint
après que Sparte eut pris Décélie – à mi-chemin entre Oropos et
Athènes –, coupant ainsi la route venant d'Eubée. Les Spartiates
tentèrent également de couper la route des expéditions céréalières en
provenance de l'Égypte. Finalement, en 405, Athènes perdit sa flotte,
ainsi que la guerre.

e
LES ÉVÉNEMENTS DU IV SIÈCLE
Dès qu'Athènes eut recouvré la suprématie navale après la guerre
du Péloponnèse, en 394, un traité commercial fut signé avec Satyrus, le
souverain du royaume du Bosphore347. Mais du point de vue du
contrôle athénien, le commerce administré du IVe siècle était très
différent de celui du Ve. Au Ve siècle, Athènes administrait le
commerce presque seule, puisque les villes du Bosphore étaient sous
sa domination. Au IVe siècle, le commerce pontique était organisé
comme un commerce réglé par traité entre grandes puissances. Athènes
ne dominait les mers qu'à partir du Bosphore thrace, en allant vers
l'ouest, alors que le royaume du Bosphore cimmérien, désormais
puissant, régentait la mer Noire348. Les souverains du Bosphore étaient
des rois marchands dont la richesse venait du commerce céréalier dont
ils s'étaient emparés ; Athènes de son côté avait besoin des céréales du
Bosphore. De façon analogue, le Bosphore et l'Égypte, après la mort
d'Alexandre – lorsque l'Égypte dominait l'Égée, sous Ptolémée
Philadelphe –, entretenaient des relations diplomatiques étroites349.
Différents discours de Démosthène donnent des précisions sur ce
commerce administré sous le règne de Leucon (388 environ à 348 av.
J.-C.), le plus grand des rois du Bosphore. Leucon, « qui contrôle le
commerce », avait donné la priorité de chargement aux marchands
transportant des céréales à Athènes, et les avait exemptés des
redevances douanières d'un trentième350. Ces droits étaient
traditionnellement appliqués à Panticapée, le port de commerce pour
les céréales. Mais Leucon ouvrit également un autre emporium,
comme le qualifie Démosthène, à Théodosie, et lui accorda les mêmes
privilèges351. Avant que les incursions scythes n'y mettent un terme,
Théodosie avait autrefois été un important emporium. Les conquêtes
de Leucon rétablirent ce rôle de la ville352. En retour, Athènes conféra
la citoyenneté à Leucon, l'exemptant de toutes les obligations civiques,
et le couronna d'une guirlande d'or lors des fêtes panathénaïques. Le
décret correspondant fut gravé en trois exemplaires dans la pierre ; une
copie était dressée au Pirée, une à Panticapée, et la troisième au temple
de Zeus à l'entrée de la mer Noire353. En 347, l'année qui suivit la mort
de Leucon, ses fils Spartocos II et Pairisadès Ier, qui lui avaient
succédé, dépêchèrent des émissaires à Athènes pour annoncer la mort
de leur père et leur intention de poursuivre sa politique ; les Athéniens
placardèrent un décret en leur honneur au Pirée (rendant également
hommage à un troisième frère qui ne participait pas au
gouvernement)354. Pairisadès devint souverain en 334/333, et un
orateur athénien lui attribue le renouvellement des privilèges355.
Athènes, tout en étant la nation la plus favorisée par ce commerce
de traité, ne bénéficiait plus du monopole qu'elle avait eu au cours du
siècle précédent. Un décret de l'Arcadie en l'honneur de Leucon, édicté
en 369 av. J.-C., suggère qu'elle avait également obtenu certains
privilèges. Et en 350, Mytilène, sur l'île de Lesbos, obtint de Leucon
l'autorisation d'acheter 100 000 médimnes de céréales avec une taxe à
l'exportation de seulement 1 1/9 % ; pour les exportations dépassant
ce montant, une taxe de 1 2/3 % était appliquée, soit la moitié de la
taxe à l'exportation normale356.
Le roi Leucon fit aussi des dons de céréales à Athènes.
Démosthène rapporte que celui de 357 était si important que le sitones
(un haut fonctionnaire du type tankarum, nommé pour acheter du blé
au nom du gouvernement en cas d'urgence) disposait encore d'un
surplus de 15 talents destiné au trésor après avoir livré le blé357. Cela
peut signifier deux choses : soit les céréales constituaient une pure
donation et étaient réparties entre les citoyens de manière
conventionnelle, le reliquat étant vendu au bénéfice du trésor, soit
Leucon avait vendu les céréales à Athènes à un prix bien inférieur au
prix normal, les 15 talents représentant la différence entre le coût et le
prix de la revente. La première alternative semble ici plus probable.
Strabon, évoquant la supériorité de Théodosie sur Panticapée, observe
que Leucon avait un jour envoyé 2 100 000 médimnes – une quantité
considérable – à Athènes depuis Théodosie358. Il peut s'agir du même
don, ou d'un autre encore, ou bien cela pouvait simplement représenter
la totalité des cargaisons expédiées à Athènes pendant un an.
L'exemple de Mytilène montre que le commerce administré entre
Athènes et la Crimée était exceptionnel. Hasebroek estimait que « tous
les prétendus traités commerciaux qui nous sont parvenus depuis les
temps préhellénistiques ne concernent pas des avantages commerciaux,
mais l'approvisionnement en céréales et autres marchandises
nécessaires, y compris du matériel destiné à la défense ou à la
construction navale359 ». Les approvisionnements céréaliers étaient
presque toujours garantis par des traités, qui portaient en général sur le
droit d'acheter des biens dans un certain port, ou dans différents ports,
ainsi que sur l'obtention d'avantages pour le transport, l'exonération
totale ou partielle des redevances, la protection face à la menace de
saisie et la priorité pour le chargement – autrement dit, les conditions
du commerce entre Athènes et le Bosphore360.
La tentative d'Athènes pour conserver le contrôle de la partie
occidentale de la voie pontique ne réussit qu'en partie. Un traité de 387
avec Clazomènes, sur la côte d'Asie Mineure, autorisa cette ville à
acheter des céréales dans des villes déterminées361. Mais d'autres
régions auparavant dépendantes, en particulier Byzance, manifestèrent
occasionnellement leur indépendance en capturant des bateaux
céréaliers, s'appropriant les céréales ou bien forçant les bateaux à payer
des redevances. Au cours d'une guerre opposant Sparte et Athènes en
387/386, le général spartiate, qui avait plus de quatre-vingts navires
sous ses ordres, empêcha les bateaux de la mer Noire de naviguer vers
Athènes362. L'une des premières mesures prises par Philippe de
Macédoine, le père d'Alexandre, dans sa tentative de fonder un empire
égéen, fut d'organiser l'étranglement céréalier d'Athènes. Selon
Démosthène, le roi Philippe,

[v]oyant que, plus que tout autre peuple, nous utilisons du blé importé [...],
s'avançant en Thrace, comme les Byzantins étaient ses alliés, [...] leur demanda de
participer à la guerre dirigée contre vous363.

Athènes rencontrait des difficultés croissantes à maintenir


Byzance dans sa sphère d'influence. Vers 360, elle fut contrainte de
convoyer elle-même ses bateaux céréaliers, car les Byzantins les
forçaient « de nouveau » à accoster à Byzance et à y décharger leur
cargaison364. On recense des cas de capture de bateaux céréaliers par
Byzance, Chalcédoine, Cyzique, Chios, Cos, Rhodes et la Macédoine
entre 362 et 338365. Deux ans plus tard, Alexandre succéda à son père
sur le trône ; dès le lancement de ses grandes campagnes vers l'est,
l'approvisionnement céréalier de la mer Noire fut détourné pour ses
armées, et le commerce athénien prit pratiquement fin. Le fait qu'au
cours des années suivantes l'Attique connut sa pire famine depuis
l'époque solonienne ne peut être dû entièrement au hasard.
L'organisation du commerce céréalier d'Athènes avec la mer
Noire fut avant tout la conséquence du génie politique de Périclès. Il
était un maître de la Realpolitik ; l'une de ses priorités était de limiter
les objectifs de la politique athénienne à ce qui était accessible. Le
contrôle de la voie vers la mer Noire et les pays avoisinants était à la
portée de la puissance athénienne ; il chercha donc à concentrer les
efforts dans cette direction et à les restreindre dans d'autres domaines.
Plutarque, après sa description de l'expédition de Périclès vers la mer
Noire, nous en donne une analyse exceptionnellement pénétrante :

Mais pour le reste, il ne céda pas aux élans de ses concitoyens. Il ne se laissa pas
entraîner par eux, lorsque, enhardis par tant de puissance et de bonne fortune, ils
désirèrent s'en prendre de nouveau à l'Égypte et soulever les régions côtières de l'Empire
du Grand Roi. Déjà beaucoup étaient possédés de cette passion insensée et fatale pour la
Sicile, qu'attisèrent par la suite des orateurs comme Alcibiade. Il y en avait même qui
rêvaient de l'Étrurie et de Carthage [...].
Mais Périclès contenait cette humeur vagabonde et réprimait ces ambitions. Il
employa la plus grande partie des forces athéniennes à garder et à consolider les
premières conquêtes.
Il avait raison de retenir en Grèce les forces d'Athènes : les événements le
montrèrent bien366.

Périclès, en bref, développa l'approvisionnement en céréales de la


mer Noire comme alternative à celui d'Égypte et à celui de Sicile,
bloqués par les puissances respectives de la Perse et de Syracuse.
Athènes avait fait un effort prodigieux, quelques années plus tôt, pour
détrôner la Perse en Égypte. Cette tentative avait échoué, et avait frisé
le désastre. Périclès finit par s'opposer à toute offensive contre
l'Égypte.

L'ÉGYPTE
L'intérêt qu'Athènes manifesta pour l'Égypte vint, au moins en
partie, de la volonté d'exploiter sa grande production céréalière. C'est
la raison pour laquelle un prétendant libyen au trône d'Égypte expédia
en 445 av. J.-C. un don de 40 000 médimnes de blé à Athènes, espérant
par là gagner son soutien367. Près de vingt ans plus tard Amasis, roi
d'Égypte, envoya une grande quantité d'orge à Athènes durant une
famine, en échange d'une alliance contre la Perse368 ; d'où l'ironie
d'Aristophane, car on n'avait envoyé que de l'orge et non du blé. Les
céréales étaient manifestement un moyen de convaincre Athènes
d'intervenir dans les rapports entre l'Égypte et la Perse.
Il est difficile d'évaluer la quantité de céréales égyptiennes reçue
par Athènes dans cette période. Il est possible qu'un maigre filet
commercial ait relié la Grèce à l'Égypte, du IIIe millénaire au Xe siècle
environ, et que les convulsions consécutives à l'effondrement de la
civilisation mycénienne y aient mis un terme. Le commerce se déplaça
à partir de l'Égypte, le long de la côte syrienne et palestinienne, par
terre ou par mer, vers Chypre, et de là gagna Athènes369. Après une
interruption de trois cents ans, le commerce reprit au VIIe siècle, peut-
être grâce à la maîtrise de la mer, puisqu'il était désormais possible de
naviguer depuis l'Égypte directement vers Rhodes et la Crète, et de là
vers les colonies grecques d'Asie Mineure370. Milet joua un rôle
essentiel dans cette phase du commerce, menée exclusivement à partir
du port de commerce de Naucratis ; ce dernier avait apparemment été
fondé au VIe siècle, en tant que ville grecque, par le roi Égyptien
Amasis371. Au cours de cette période initiale, aucune mention n'est
faite d'un rapport entre Athènes et Naucratis.
Bien que presque tous les auteurs supposent que les céréales
constituaient l'une des premières exportations de Naucratis372, une liste
de produits exportés par l'Égypte vers la Grèce aux VIIe et VIe siècles,
depuis ce port de commerce, ne les mentionne pas373. D'autre part, les
mythes égyptiens transcrits par Diodore (une source peu fiable)
mentionnent que certains des anciens rois grecs étaient égyptiens. L'un
d'entre eux en particulier, Érechthée, « grâce à sa parenté de race, put
faire venir d'Égypte à Athènes une grande quantité de blé » et devint
roi pour avoir ainsi lutté contre la famine374.
Si un commerce de don de type occasionnel est attesté au
e
V siècle, il est difficile de déterminer quelle quantité de commerce
d'un genre plus régulier s'effectuait. La conquête perse de l'Égypte a dû
avoir des effets perturbateurs. Il est certain qu'Athènes, quelle que fût
la quantité de blé qu'elle obtenait de l'Égypte, ne contrôlait pas le
commerce. Sparte recevait apparemment aussi un volume de céréales
égyptiennes, puisque, durant la guerre du Péloponnèse, Athènes
attaqua l'île spartiate de Cythère, face à l'extrémité méridionale de la
Laconie, où « faisaient escale les navires marchands venus d'Égypte ou
de Libye375 ». En même temps, on signale des importations
athéniennes en provenance d'Égypte vers 408 av. J.-C.. Andocide
persuada Chypre de lever l'embargo sur les exportations de céréales
vers Athènes. Quatorze navires étaient sur le point d'entrer au Pirée, et
un plus grand nombre était en route376. Comme la voie côtière de
l'Égypte à Chypre était encore populaire, et peut-être même plus
populaire que la voie maritime directe377, nous pouvons
raisonnablement supposer que cette cargaison venait d'Égypte. Il
semble que les importations céréalières d'Athènes en provenance
d'Égypte se sont accrues à la fin du Ve siècle, comme le montre le
discours d'Andocide. Rostovtzeff relève ainsi « la prédominance de
l'influence athénienne à Naucratis à la fin du Ve siècle et au début du
e
IV », attestée par les découvertes de céramique et de pièces de
monnaie378. Au milieu du IVe siècle, les Athéniens émirent un décret en
l'honneur d'un citoyen de Naucratis, Théogénès, un homme « bien
disposé à l'égard du peuple athénien, [qui] répond le plus
favorablement possible à ceux qui s'adressent à lui tant pour les
affaires publiques que pour les affaires privées379 ». Nous pouvons
faire l'hypothèse que les « affaires publiques » comprenaient l'achat de
céréales.

SYRACUSE
La troisième grande source de céréales – la Sicile – se trouvait
juste en dehors de la sphère du pouvoir athénien. Elle était tentante
pour Athènes. L'offre faite par Gélon, tyran de Syracuse, consistant à
fournir des céréales « à l'armée grecque tout entière » pour la durée de
la guerre médique à condition d'être nommé commandant en chef de
cette armée ou de la flotte grecque, nous permet d'estimer la taille de la
récolte céréalière de cette île380. Si l'on ne dispose pas de preuves
manifestes d'exportations siciliennes de blé vers la Grèce avant le
e
V siècle, nous ne pouvons mettre en doute cet important commerce ;
les colonies occidentales n'auraient pas pu payer autrement leurs
importations de la Grèce continentale381. On ne peut évaluer
correctement le volume du commerce au cours du Ve siècle, mais il est
sûr qu'il avait un caractère régulier382. Le client principal était le
Péloponnèse.
Corinthe, à cheval sur la route commerciale, bloquait l'accès
d'Athènes. Sa situation stratégique ainsi que ses colonies dans
l'Adriatique lui conféraient une position dominante vis-à-vis du
commerce avec l'Ouest383. La volonté de contrôler toutes les sources
céréalières d'outre-mer peut être à l'origine de la rupture d'Athènes
avec Corinthe vers 460, à l'époque de l'expédition d'Égypte384. Athènes
attaqua d'abord indirectement Corinthe, en s'emparant d'Égine, en
détruisant le commerce de Mégare, en prenant le contrôle de la Béotie,
ce afin d'occuper le golfe de Corinthe. Mais en définitive, la maîtrise
des importations venant de l'ouest dépendait d'un contrôle au moins
partiel des ports de commerce siciliens et de l'Italie du Sud. « Pour
l'obtenir, il n'aurait fallu rien de moins que le succès de l'expédition de
Syracuse385. » Les Athéniens intervinrent ainsi au nom des Léontins
dans leur guerre locale contre Syracuse.

Cette expédition athénienne avait officiellement pour but de venir en aide à un


peuple ami, mais les Athéniens avaient en réalité l'intention d'empêcher l'exportation du
blé sicilien vers le Péloponnèse et de faire une première tentative pour mesurer les
chances qu'ils pouvaient avoir de soumettre l'île386.
Ce fut cette menace pesant sur les approvisionnements
alimentaires du Péloponnèse qui suscita le conflit entre Athènes et
Sparte. La pression d'Athènes sur l'isthme de Corinthe constitua un
danger pour Sparte et ses alliés ; un péril commun rapprocha donc
Sparte et Corinthe. La guerre du Péloponnèse fut la conséquence de la
volonté athénienne de contrôler l'approvisionnement céréalier
occidental.
Nous nous sommes concentrés sur le commerce des céréales,
compte tenu de son importance cruciale pour l'Attique, mais aussi
parce que l'essentiel des données concernant le commerce grec s'y
réfère. Les historiens admettent aujourd'hui que les importations
céréalières dominaient la politique extérieure athénienne et qu'elles ont
largement déterminé le cours de l'histoire. Si ce fait a bien été reconnu,
les historiens de l'économie n'ont pas réussi à lui attribuer toute
l'importance qu'il mérite. C'était un commerce administré, effectué par
des ports de commerce et au moyen de traités, strictement adapté à la
politique navale. Aucun autre moyen n'aurait convenu étant donné les
circonstances. C'était la seule forme de commerce convenant à un
pouvoir maritime consacré à la protection de routes déterminées et à la
garantie de certains approvisionnements vitaux.

265 M. Rostovtzeff, « Greek Sightseers in Egypt », Journal of Egyptian


Archeology, 14 (1928), p. 14.
266 G. B. Grundy, Thucydides and the History of his Age, second edition,
Oxford, 1948, vol. I, p. 90.
267 A. Jardé, Les Céréales dans l'Antiquité grecque, Paris, 1925, p. 184.
268 A. W. Gomme, The Population of Athens in the Fifth and Fourth Centuries
B.C., Oxford, B. Blackwell, 1933, p. 26.
269 Le médimne était la mesure grecque pour les choses sèches, équivalant à
51,84 litres (NdT).
270 A. W. Gomme, The Population of Athens in the Fifth and Fourth Centuries
B.C., op. cit., p. 28-33.
271 Cambridge Ancient History, Cambridge, At the University Press, 1927-
1939, vol. V, p. 13.
272 Livy, XLIII, 6 [Tite-Live, Histoire romaine, vol. XXXII, trad. P. Jal, Paris,
Les Belles Lettres, 2003, p. 8-9].
273 Aristophane, Wasps, 717-718 [Aristophane, Les Guêpes, in Théâtre complet
II, op. cit.].
274 Athenaeus, III, 113A.
275 Dans l'armée romaine, c'est comme punition que l'on donnait aux troupes
des rations d'orge au lieu de rations de blé.
276 Naum Jasny, The Wheats of Classical Antiquity, Baltimore, The Johns
Hopkins Press, 1944, p. 15.
277 Demosthenes, Private Orations, trad. A. T. Murray, Cambridge, Harvard
University Press, 1964, 31-32 [Démosthène, Plaidoyers civils, op. cit.].
278 Kocevalov, « Die Einfuhr von Getreide nach Athen », in Rheinisches
Museum, 31, 1932, p. 321-323.
279 Le calcul indiqué ici est semble-t-il fautif, le total des besoins devrait être
de 2 000 000 médimnes (NdT).
280 C'est le thème principal du Thucydides and the History of his Age de
Grundy, auquel nous devons de nombreux éléments de cette section.
281 H. Francotte, « Le pain à bon marché et le pain gratuit dans les cités
grecques », in Mélanges Nicole, Genève, 1905, p. 135.
282 Josephus, Jewish Wars, II, 383, 386 [Flavius Josèphe, La Guerre des Juifs,
Paris, Éditions de Minuit, 1977].
283 M. Charlesworth, Trade-Routes and Commerce of the Roman Empire,
Cambridge, 1926, p. 144.
284 L'annona était l'approvisionnement de Rome, assuré par un impôt en nature
payé par les provinces ; le terme a également désigné l'administration publique
chargée de la collecte de cette charge, de la gestion des greniers publics et de la
distribution gratuite ou de la vente à faible prix de biens de subsistance à la
population (NdT).
285 M. Rostovtzeff, Social and Economic History of the Roman Empire, op.
cit., p. 148-149 [Histoire économique et sociale de l'Empire romain, Paris, Robert
Laffont, 1988, p. 128-129].
286 Aristotle, Constitution of Athens, XLIII [Aristote, Constitution d'Athènes,
op. cit., p. 46 (la mention des céréales est présente dans la traduction anglaise
utilisée par Karl Polanyi [NdT])]. Italiques de Karl Polanyi (NdT).
287 Xenophon, Memorabilia, III, 6 [Xénophon, Les Mémorables, op. cit.].
288 Demosthenes, Private Orations, XXXIV, 37 [Démosthène, Plaidoyers
civils, op. cit., vol. I, p. 164].
289 Ibid., XXXV, 50 ; LVI, 6 [Démosthène, Plaidoyers civils, vol. I et III,
op. cit.].
290 Aristotle, Rhetoric, I, 4, 11, 1360a12 [Aristote, Poétique et rhétorique, trad.
Ch. E. Ruelle, Paris, Librairie Garnier Frères, 1922].
291 E. H. Minns, Scythians and Greeks, Cambridge, 1913, p. 442.
292 Polybius, IV, 43 [Polybe, Histoires, vol. IV, op. cit.].
293 Cambridge Ancient History, vol. V, p. 19.
294 S. Casson, Macedonia, Thrace and Illyria, Oxford, 1926, p. 255. Selon
Casson, la même voie a été utilisée à l'époque moderne pour le commerce local,
jusqu'à la construction d'un chemin de fer au début du XXe siècle.
295 Casson, Macedonia, p. 90 ; cf. J. M. F. May, Ainos, Its History and
Coinage, 474-341 B.C., Londres, 1950.
296 « À cause des courants particuliers du Bosphore, tout navire passant ce
détroit doit s'arrêter à Byzance. » Polybius, IV, 43 [Polybe, Histoires, vol. IV, op.
cit., p. 82-83 (cette phrase ne figure pas dans la traduction française, mais l'idée s'y
trouve implicitement, NdT)].
297 E. H. Minns, Scythians and Greeks, op. cit., p. 439 ; cf. Strabo, VII, 6, 2
[Strabon, Géographie, vol. IV, Paris, Les Belles Lettres, 2003].
298 Hérodote, The Persian Wars, IV, 144 [Hérodote, L'Enquête, op. cit.].
299 Ibid., VII, 147 [ibid.].
300 Ibid., VI, 5 et 26 [ibid.].
301 Ibid., VI, 33 [ibid.].
302 Thucydides, The Peloponnesian War, I, 94 [Thucydide, La Guerre du
Péloponnèse, op. cit.].
303 A. B. West, « Coins from the Thracian Coast », in Numismatic Notes and
Monographs, vol. XL, New York, American Numismatic Society, 1929. Cf. aussi
M. L. Strack, Die antiken Munzen Nordgriechenlands (Berlin, G. Reimer, 1898-
1935), qui a souligné l'influence perse.
304 C. T. Seltmann, Greek Coins, Londres, 1933, p. 145. Cf. aussi A. B. West,
« Coins from the Thracian Coast », art. cité, p. 146.
305 C. T. Seltmann, Greek Coins, op. cit., p. 141.
306 A. B. West, « Coins from the Thracian Coast », art. cité, p. 150.
307 H. Merle, Geschichte der Städte Byzantion und Kalchedon, Kiel, Fiencke,
1916, p. 19.
308 Thucydides, The Peloponnesian War, II, 97 [Thucydide, La Guerre du
Péloponnèse, op. cit.].
309 Leur caractère sauvage demeura un problème tout au long de l'Empire
romain ; Strabo, VII, 3, 13 [Strabon, Géographie, vol. IV, op. cit.].
310 Thucydides, The Peloponnesian War, II, 96 [Thucydide, La Guerre du
Péloponnèse, op. cit., p. 857].
311 Ibid. II, 97 [ibid., p. 859]
312 Casson, Macedonia, op. cit., p. 201 ; cf. aussi A. B. West, « Coins from the
Thracian Coast », art. cité, p. 57, 147, 150.
313 Strabo, VII, 3, 13. [Strabon, Géographie, op. cit.].
314 A. B. West, « Coins from the Thracian Coast », art. cité, p. 121.
315 Ibid., p. 123-124.
316 Polybius, IV, 45 [Polybe, Histoires, op. cit.].
317 Pseudo-Aristotle, Oeconomica, II, 1346b, 13-26 [Aristote, Économique, op.
cit.].
318 Thucydides, The Peloponnesian War, I, 94 [Thucydide, La Guerre du
Péloponnèse, op. cit.].
319 Ibid., I, 130-131.
320 J. B. Bury, History of Greece, Londres, Macmillan, 1913, p. 325, n. 4.
321 Plutarch, Pericles, XX, 2-3 [Plutarque, Vies parallèles, op. cit.].
322 G. Glotz, Histoire grecque, Paris, PUF, 1925, vol. I, p. 191.
323 A. E. Zimmern, The Greek Commonwealth, Oxford, 1931, p. 363.
324 Aristotle, Rhetoric, III, 10, 7, 1411a13 [Aristote, Poétique et rhétorique,
op. cit.].
325 Colonie grecque constituée par des soldats citoyens (NdT).
326 Plutarch, Pericles, XIX, 1 [Plutarque, Périclès, op. cit., p. 340].
327 Ibid.
328 Ibid., XIX, 2 [ibid., p. 341].
329 G. B. Grundy, Thucydides, vol. I, op. cit., p. 79.
330 Plutarch, Pericles, XXIII, 4 [Plutarque, Périclès, op. cit., p. 343].
331 Thucydides, The Peloponnesian War, VII, 28 [Thucydide, La Guerre du
Péloponnèse, op. cit., p. 1204].
332 M. Rostovtzeff, « The Bosporan Kingdom », in Cambridge Ancient
History, vol. VIII, Cambridge, Cambridge University Press, 1965, p. 564.
333 Plutarch, Pericles, XX, 1 [Plutarque, Périclès, op. cit., p. 341].
334 M. Rostovtzeff, « The Bosporan Kingdom », art. cité, p. 564-565.
335 Ibid., p. 565.
336 Ibid., p. 564.
337 Wilamowitz-Moellendorff, Griechisches Lesebuch, II/2, Berlin,
Weidmannsche Verlagsbuchhandlung, 1965-1966, p. 249.
338 Voir aussi J. Hasebroek, Trade and Politics in Ancient Greece, op. cit.,
p. 143.
339 H. Francotte, « Le pain à bon marché… », art. cité, p. 140-141.
340 Cf. A. Jardé, Les Céréales…, p. 182-183 ; et F. Heichelheim,
Wirtschaftliche Schhwankungen der Zeit von Alexander bis Augustus, Jena, 1930,
p. 51-52, 57-59.
341 M. Rostovtzeff, « The Bosporan Kingdom », art. cité, p. 569.
342 Herodotus, The Persian Wars, IV, 17 [Hérodote, Thucydide, Œuvres
complètes, op. cit., p. 294].
343 Demosthenes, Private Orations, XX, 33 [Démosthène, « Contre Leptine »,
in Plaidoyers politiques, vol. I, op. cit.].
344 Aristotle, Constitution of Athens, II [Aristote, Constitution d'Athènes,
op. cit.].
345 Pseudo-Xenophon, « The Old Oligarch », Constitution of the Athenians, II
[Xénophon, Constitution des Athéniens, op. cit., p. 158].
346 Xenophon, Hellenica, I, 1, 35-36 [Xénophon, Helléniques, op. cit., p. 36].
(Le proxenos était un citoyen d'un État nommé par un autre État pour le
représenter et pour recevoir les hôtes originaires de ce dernier [NdT].)
347 M. Rostovtzeff, « The Bosporan Kingdom », art. cité, p. 567.
348 Ibid., p. 506-507.
349 M. Rostovtzeff, « Greek Sightseers in Egypt », art. cité, p. 14.
350 Demosthenes, Private Orations, XX, 31-32 [Démosthène, « Contre
Leptine », op. cit.].
351 Ibid., 33 [Démosthène, « Contre Leptine », op. cit].
352 E. H. Minns, Scythians and Greeks, op. cit., p. 574.
353 Demosthenes, Private Orations, XX, 36 [Démosthène, « Contre Leptine »,
op. cit.].
354 E. H. Minns, Scythians and Greeks, op. cit., p. 571. Cf. aussi J. Hasebroek,
Trade and Politics, op. cit., p. 114.
355 Demosthenes, Private Orations, XXXIV, 36 [Démosthène, « Contre
Leptine », op. cit.].
356 E. H. Minns, Scythians and Greeks, p. 576.
357 Demosthenes, Private Orations, XX, 30 [Démosthène, « Contre Leptine »,
op. cit.].
358 Strabo, VII, 4, 6 [Strabon, Géographie, op. cit.].
359 J. Hasebroek, Trade and Politics, op. cit., p. 111.
360 Ibid., p. 126-127.
361 Francotte, « Le pain à bon marché… », art. cité, p. 136.
362 Xenophon, Hellenica, V, 1, 28 [Xénophon, Helléniques, op. cit.].
363 Demosthenes, Private Orations, XVIII, 87 [Démosthène, « Sur la
couronne », in Plaidoyers politiques, op. cit., p. 52-53].
364 Ibid., L, 17.
365 M. Rostovtzeff, « The Bosporan Kingdom », art. cité, p. 574.
366 Plutarch, Pericles, XX, 3, 4 ; XXII, 1 [Plutarque, Périclès, op. cit., p. 341-
342].
367 Ibid., XXXVII, 3. Cf. également Dominique Mallet, Les Rapports des
Grecs avec l'Égypte, Le Caire, 1922, p. 47.
368 Le scholiaste d'Aristophane, Les Guêpes, 716, cité par Dominique Mallet,
Les Premiers Établissements des Grecs dans l'Égypte, Le Caire, 1922, p. 283.
369 Harry R.. Hall, The Ancient History of the Near East, ninth edition,
Londres, Methuen, 1936, p. 144, 161.
370 Ibid.
371 Herodotus, The Persian Wars, II, 178-179 [Hérodote, L'Enquête, op. cit.].
372 Par exemple, G. B. Grundy, Thucydides, vol. I, op. cit., p. 64, n. 1.
373 Prinz, Funde aus Naucratis. Beiträge zur Archäologie und
Wirtschaftsgeschichte des 7. und 6. Jahrhunderts vor Christus, Darmstadt,
Scientia Verlag Aalen, 1963, p. 111-112. Le caractère administré de ce commerce
ressort à l'évidence dans la remarque de Prinz selon laquelle la poterie et quelques
autres découvertes archéologiques montrent que les mêmes produits vont toujours
au même endroit, sans exception (p. 144).
374 Diodorus, I, 29, 1 [Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, trad. Y.
Vernière, vol. I, Paris, Les Belles Lettres, 2002, p. 68].
375 Thucydides, The Peloponnesian War, IV, 53, 3 [Thucydide, La Guerre du
Péloponnèse, op. cit., p. 977].
376 Andocides, II, 21 [Andocide, Discours, trad. G. Dalmeyda, Paris, Les
Belles Lettres, 2002].
377 G. B. Grundy, Thucydides, vol. I, op. cit., p. 327.
378 M. Rostovtzeff, Social and Economic History of the Hellenic World, vol. I,
op. cit., p. 89. [Histoire économique et sociale du monde hellénistique, op. cit.,
p. 61].
379 II/2 206, cité par Smith, Naukratis, p. 64.
380 Herodotus, The Persian Wars, VII, 158-160 [Hérodote, L'Enquête, op. cit.
p. 517-518].
381 T. J. Dunbabin, The Western Greeks, Oxford, Oxford University Press,
1948, p. 214.
382 Ibid., p. 216.
383 Ibid., p. 227.
384 Ibid., p. 215 ; G. B. Grundy, vol. I, op. cit., p. 185-187.
385 T. J. Dunbabin, The Western Greeks, op. cit., p. 215.
386 Thucydides, The Peloponnesian War, III, 86 [Thucydide, La Guerre du
Péloponnèse, op. cit., p. 922].
15

L'extension du commerce de marché

LE COMMERCE ADMINISTRÉ

La nature administrée du commerce des céréales dans l'Antiquité


classique est absolument incontestable. Nous nous sommes concentrés
sur cette branche du commerce à cause de son importance décisive
pour l'Attique, mais il est certain qu'au cours de cette période tout type
de commerce était administré.
Citons les fortes paroles du Vieil Oligarque :

Les Athéniens sont encore le mieux à portée de s'enrichir parmi les Grecs et les
barbares. En effet, que telle ville soit riche en bois de construction, où les vendra-t-elle,
si elle ne commence pas par se mettre bien avec le roi de la mer ? Que telle autre soit
riche en fer, en airain, en lin, où trouve-t-elle un débouché si elle est mal avec le
souverain des eaux ? De là me viennent des vaisseaux qui me fournissent, de chez l'un
du bois, de chez l'autre du fer, d'ici de l'airain, de là du lin, d'autre part de la cire387.

En d'autres termes, les matériaux de construction, essentiels pour


la flotte dont dépendait le pouvoir d'Athènes, étaient l'objet d'un
commerce administré, étroitement contrôlé. Comme pour les céréales,
Athènes maintenait un strict monopole sur le commerce du bois, du
fer, du bronze, du chanvre, de la cire, etc. ; partout où régnait le
pouvoir d'Athènes, aucun État ne pouvait acheter ces produits sans sa
permission. Cette politique se retrouvait également dans des
réglementations identiques adoptées par des régions situées en dehors
du contrôle naval d'Athènes. En effet, ajoute le Vieil Oligarque, « [n]os
rivaux ne nous permettront pas d'exporter des denrées ailleurs [que
dans les] pays où ils naviguent eux-mêmes388 ».
La dépendance athénienne à l'égard des importations de bois était
particulièrement grande puisque l'Attique, comme la plus grande partie
de la Grèce, connaissait une large déforestation à l'époque classique.
La principale source d'approvisionnement était la Macédoine et la
Thrace (et en partie la Thessalie), avec l'Asie Mineure septentrionale.
L'importance des fournitures thraces et macédoniennes, dès le
e
VI siècle, apparaît en filigrane dans la célèbre histoire de la
protestation perse contre le don d'une ville thrace que fit Darius à
Histiée, le tyran ionien. Le général perse, Mégabaze, fit le reproche
suivant à l'empereur :

Seigneur, qu'as-tu fait en permettant à un Grec habile et prudent de fonder une ville
en Thrace, en un lieu qui possède du bois en abondance pour les navires et les rames, des
mines d'argent389 [...].

Le contrôle de l'approvisionnement en bois eut un rôle majeur


dans la guerre du Péloponnèse. La prise par Sparte de la ville
d'Amphipolis, située à l'embouchure du Strymon, « provoqua une vive
alarme » à Athènes, parce qu'elle était une importante source de bois
pour la construction navale390. Lorsque les Spartiates échouèrent à
mener leur campagne selon les souhaits du roi de Macédoine,
Perdiccas, qui s'était temporairement allié à Sparte, celui-ci conclut un
traité avec Athènes par lequel il acceptait (entre autres choses)
d'interdire l'exportation de bois pour les rames qui n'étaient pas
destinées à Athènes391. De la même façon, les villes grecques de
Chalcidique signèrent un traité avec Amyntas de Macédoine en 389,
fixant les conditions pour l'exportation de poix et de bois ; il existe de
nombreux exemples où des individus (détenant peut-être une fonction
officielle ou semi-officielle) avaient obtenu formellement le privilège
de couper et d'exporter du bois sans avoir aucune redevance à payer.
Une stèle, datée des environs de 350, enregistre des décrets conjoints
d'Athènes et des villes de l'île de Kéa, Carthaea, Korissia et Iulis,
conférant à Athènes un monopole sur l'ocre de Kéa (ocre rouge),
essentielle comme pigment et comme médicament. Selon un décret,
l'ocre pouvait être uniquement exportée dans des embarcations
athéniennes, le prix du transport (payé par les producteurs) étant fixé à
une obole par talent392. Tous ces règlements rappellent l'organisation
du commerce des céréales. Peut-on imaginer les autres biens de base
mentionnés par le « Vieil Oligarque » obtenus d'une manière
différente ?
Il reste un produit de base de grande importance : les esclaves.
Ceux-ci provenaient entièrement de sources extérieures, la plus
importante étant les prisonniers de guerre. Toutefois, du Ve siècle
jusqu'à la bataille de Mantinée en 223, la règle générale était de ne
vendre que les non-Grecs et la fraction non libre de la population, la
principale source d'esclaves étant ainsi les « barbares » capturés.
La vente des prisonniers de guerre soulève des questions tactiques
de grande ampleur (tout comme la vente du butin en général) : cela
concerne aussi bien les problèmes matériels qu'impliquent le stockage
et le déplacement du butin que les problèmes financiers relatifs à son
évaluation. Le commerce des esclaves, au moins dans son premier
stade, pouvait donc difficilement être autre chose qu'un commerce
administré. En même temps, son administration donna une impulsion
majeure à la croissance des ports de commerce et des marchés. Au
e
V siècle, les captifs asservis étaient transportés vers un port voisin et y
étaient vendus393. Au début du IVe siècle, le roi Agésilas, général
mercenaire spartiate, paraît avoir introduit la technique de la vente aux
enchères effectuée sur place – faisant ainsi assumer aux marchands
d'esclaves la charge logistique394. Cette technique est étroitement liée à
un changement dans les méthodes d'approvisionnement de l'armée ; au
lieu d'effectuer des incursions dans les campagnes, ou de dépendre de
marchés fournis par les villes de la région, l'armée est accompagnée
d'un grand nombre de vivandiers qui vendent directement au général,
ou bien, avec l'autorisation de ce dernier et selon des prix fixés, à ses
soldats.
Il y avait assurément du commerce pour des articles autres que les
produits de base ; les historiens modernes – à l'instar des Athéniens –
aiment s'attarder sur la merveilleuse variété des biens qui étaient
disponibles à Athènes. Une liste de ce genre, établie à partir de
références littéraires, inclut des épées et des coupes de Chalcédoine,
des bronzes corinthiens, des lainages de Milet, des armes d'Argos, de
l'ail de Mégare, du gibier et de la volaille de Béotie, du fromage et du
porc de Syracuse, des raisins et des figues de Rhodes, des glands et des
amandes de Paphlagonie, de la moutarde de Chypre, de la cardamome
de Milet, des oignons de Samothrace, de la marjolaine de Ténédos, du
vin de l'Attique, de Chios, de Cnide et de Thasos, des trompettes
d'Étrurie, des chariots de Sicile, de luxueuses chaises de Thessalie, des
châlits de Milet, des tapis et des oreillers de Carthage, de l'encens de
Syrie, des chiens de chasse d'Épire395. Tous ces articles, ou la plupart
d'entre eux, devaient être disponibles à Athènes, si l'on en juge par les
fanfaronnades de Xénophon, d'Isocrate et d'autres auteurs. Cette liste
est impressionnante mais, à part les produits alimentaires, elle porte sur
des articles de luxe ou des objets d'art. S'il est vrai que leur existence
mettait un peu de couleur et de piment dans la vie des riches citoyens
et contribuait à l'atmosphère cosmopolite d'Athènes, on a peine à
imaginer un grand volume de moutarde, de chariots ou d'oreillers. Ici
encore, le Vieil Oligarque est intéressant ; il suggère ironiquement que
le commerce des biens de luxe est un des avantages de la
thalassocratie. Dans son esprit, ces biens ne font que contribuer à
affaiblir la fibre morale d'Athènes.

D'ailleurs s'il faut mentionner des détails moins importants, leur puissance maritime
a fait trouver aux Athéniens, par le commerce, de quoi fournir au luxe de leur table. Tout
ce qu'il y a de délicieux en Sicile, en Italie, à Chypre, en Égypte, en Lydie, dans le Pont,
dans le Péloponnèse et ailleurs, tout cela s'est concentré sur un seul point, grâce à
l'empire de la mer396.

Autrement dit, le commerce des biens de luxe est un produit


dérivé – intéressant mais d'importance mineure – du commerce
administré des biens de base. Un rapport semblable existait au cours
des deux premiers siècles de l'Empire romain ; des bateaux de
marchandises organisés à travers l'annona impériale étaient autorisés à
employer les espaces inutilisés pour le commerce privé.

L'INTRODUCTION D'ÉLÉMENTS DE MARCHÉ

Notre histoire du commerce céréalier, au chapitre 13, nous a


amenés au dernier quart du IVe siècle ; durant près de deux siècles, ce
commerce fut administré, non fondé sur le marché. Cependant, il ne
fait pas de doute qu'il y avait un marché céréalier international en
Méditerranée orientale dans le dernier quart du IVe siècle (qui a
perduré, essentiellement sous la même forme, jusqu'à la
systématisation opérée par l'annona impériale sous Auguste). En 324
av. J.-C. déjà, les céréales se déplaçaient à travers la Méditerranée
orientale en fonction des mouvements des prix relatifs, et les prix
tendaient vers l'égalité dans toute la région. Cette évolution était
assurément paradoxale ; elle ne met toutefois pas en cause notre thèse.
Loin d'être la conséquence de l'évolution de l'organisation du
commerce de l'Attique, elle représentait sa complète antithèse. En
réalité, ce point culminant du développement du marché dans
l'Antiquité classique avait été atteint non pas grâce à Athènes ou aux
États grecs, mais bien grâce aux superplanificateurs de l'Égypte
ptolémaïque, qui avaient adapté les méthodes de commercialisation
grecques aux techniques redistributives traditionnelles des pharaons.
Cela n'entraîna pas la coopération d'Athènes et des autres cités
grecques, mais au contraire leur violente opposition – d'autant plus que
le génie organisateur responsable de cette transformation, Cléomène de
Naucratis, était (et reste aujourd'hui) l'objet d'un dénigrement et d'un
mépris tels que peu d'autres hommes de l'histoire ancienne eurent à en
subir.
Naturellement, Cléomène n'a pas créé le marché « mondial » ex
nihilo ; les prémices du développement du marché étaient présentes
tout au long du IVe siècle, quand l'emprise athénienne sur le commerce
céréalier avait été réduite. Ainsi, par exemple, Xénophon, écrivant sans
doute après 385, fait observer que les emporoi aiment si intensément le
blé que

s'ils apprennent qu'il abonde quelque part, ils prennent la mer pour aller le chercher
au loin, en franchissant la mer Égée, la mer Noire, la mer de Sicile. Puis, après s'en être
procuré le plus qu'ils peuvent, ils le transportent à travers la mer, et cela en l'embarquant
dans le bateau sur lequel ils naviguent eux-mêmes. Quand ils ont besoin d'argent, ils ne
s'en défont pas au hasard, dans le premier endroit venu, mais ils le transportent là où ils
ont entendu dire que le blé atteint le plus haut prix et où les gens le paient le plus cher, et
c'est à eux qu'ils l'apportent et le livrent397.

Ce passage indique qu'il y avait une croissance de certains


éléments de marché au IVe siècle, mais il ne prouve guère l'existence de
quelque chose que l'on puisse assimiler à un système de marché. Au
mieux, les tendances en direction de la « rationalité » économique dans
la répartition des céréales étaient en train d'apparaître. Par exemple,
l'accent est mis sur les moyens de se procurer des céréales : les
marchands se précipitent en tout point réputé disposer d'un surplus de
céréales, et non à l'endroit où les prix sont bas ! En fait, il n'est fait
nulle mention du prix dans un sens technique ; le contexte suggère
plutôt une nouveauté dans l'idée qu'un marchand pourrait décider lui-
même où vendre ses grains, au lieu d'agir selon les directives
impériales. D'où la tentative d'explication : « ils ne s'en défont pas au
hasard, dans le premier endroit venu, mais ils le transportent là où ils
ont entendu dire que le blé atteint le plus haut prix et où les gens le
paient le plus cher ». Nous pouvons supposer que ce passage a été écrit
peu de temps avant la construction de la seconde fédération athénienne
et avant la reprise de relations étroites entre Athènes et les royaumes
du Bosphore ; en bref, le contrôle athénien du commerce céréalier était
faible à ce moment-là.
Mais quelles qu'aient été les circonstances, rien n'aurait pu être
plus irrationnel que des tentatives visant à fonder les mouvements des
céréales sur les changements des prix relatifs. Notre connaissance des
prix au cours de cette période est malheureusement médiocre (c'est vrai
pour toute l'Antiquité, et aussi pour les temps modernes jusqu'à une
date très récente) ; les données sont tellement limitées qu'il est
impossible de construire des indices quelconques, on peut seulement
faire des comparaisons très grossières des mouvements de prix.
Paradoxalement, c'est ce manque même de données pour toute analyse
qui fournit un argument excellent contre l'existence d'une organisation
de marché, en dehors des frontières déterminées de la polis. Nous
devrions nous attendre à ce qu'une organisation du commerce fondée
sur le marché engendre un degré d'uniformité des prix et de régularité
de leur mouvement. Mais c'est précisément l'absence de toute structure
qui rend les données sur les prix si difficiles à utiliser. Selon Jardé, qui
fait autorité sur la question, « la règle est la continuelle variation des
prix » – pour toute région, pour tout mois d'une même année, d'une
année à l'autre, et de la même façon entre différentes régions398. En
outre, ces variations sont aléatoires, ne manifestant aucune régularité
entre régions pour une même période, ou entre différentes périodes
pour une même région. En fait, les mouvements des prix des céréales
ne peuvent être corrélés qu'avec des événements politiques, les prix
fluctuant au gré de l'ouverture ou de la fermeture des voies
commerciales399. Riezler insiste sur le fait qu'il n'y a pas de raison de
parler d'un « prix mondial » ou d'un « marché mondial » pour la
Méditerranée, quand il ne s'agit que d'un « commerce mondial »400. Le
tableau suivant des prix athéniens du blé, établi par Jardé401, donne
une indication du degré de variation observé :

393 av. J.-C. 3 drachmes par médimne


e 6 drachmes par médimne
« début du IV siècle »
340-330 9 drachmes par médimne
Vers 330 5 drachmes par médimne
330/329 5 drachmes par médimne
329/328 6 drachmes par médimne
329/328 10 drachmes par médimne

Ces données sont éloquentes, et deux autres points les


confirment : le maintien sur deux siècles du rapport des prix du blé et
de l'orge, de 2 à 1, indépendamment des variations de leurs prix
respectifs402, et la force ainsi que la persistance de l'idée, dans tout le
monde grec, que le prix honnête et correct du blé était de 5 drachmes
par médimne, tout prix dépassant 6 drachmes étant considéré comme
un désastre public403. Le maintien (avec des exceptions minimes) du
rapport de 2 à 1 des prix du blé et de l'orge est d'autant plus surprenant
que ces deux céréales étaient en général consommées par des groupes
différents, et produites en partie dans des régions différentes. Nous
ignorons encore le mécanisme précis qui était en jeu, bien que la
persistance séculaire dudit rapport évoque l'équivalence orge-argent de
Sumer et de Babylone. La conclusion négative est claire ; un marché
faiseur de prix n'aurait jamais pu produire de telles régularités dans le
temps, alors que les conditions de production et de consommation des
deux céréales étaient différentes. Nous ne devrions pas non plus
considérer que la préférence pour le blé à 5 drachmes était due à un
penchant sentimental ou à un préjugé. Elle apparaît plutôt comme un
principe normatif de grande force : nous observons une tendance
effective à revenir à ce prix, même dans la période hellénistique. Cette
stabilité et cette uniformité ne devraient pas nous surprendre ; le
véritable problème serait plus exactement d'expliquer les fluctuations
qui avaient effectivement lieu.
Il convient tout d'abord de savoir à quel lieu correspondent
précisément ces données sur les prix. Lorsque Jardé, par exemple,
mentionne le prix des céréales à Athènes, se réfère-t-il au prix à
Athènes proprement dite, c'est-à-dire sur l'agora, ou au prix dans le
port de commerce ou l'emporium, c'est-à-dire au Pirée ; cela n'est pas
clair. Cette distinction ne recouvre pas seulement la différence entre
commerce de détail et commerce de gros, car nous trouvons souvent
que le prix de détail est inférieur au prix de gros. Cela ne devrait pas
surprendre à une époque comme la nôtre, habituée (sinon résignée) à
de doubles systèmes de prix pour le commerce intérieur et le
commerce international. Ce problème est lié à la séparation
institutionnelle non seulement du commerce et des commerçants
intérieurs et internationaux, mais aussi de leurs localisations et de leurs
prix.
Les céréales qui entraient à Athènes par suite du contrôle athénien
du commerce céréalier ne parvenaient pas dans la cité directement. Les
biens acquis outre-mer étaient apportés à l'emporium situé dans le port
d'Athènes, Le Pirée : la séparation complète entre l'emporium et le
reste d'Athènes était symbolisée par les pierres limitrophes qui
entouraient cette dernière et la séparaient du Pirée, lequel faisait partie
d'Athènes d'un point de vue légal et institutionnel (mais non sur le plan
administratif). La localisation de l'emporium constituait un réel
problème pour les Grecs. Aristote considérait que sa séparation
physique aurait dû être renforcée géographiquement ; il reprochait
implicitement à Athènes d'avoir situé son emporium à l'intérieur des
limites de la cité proprement dite :

[Mais puisque] beaucoup de territoires et de cités ont des installations portuaires et


des mouillages naturellement bien situés par rapport à la ville, de sorte que, sans faire
partie de l'agglomération urbaine mais sans en être non plus très éloignés, ils lui sont
assujettis par des remparts ou autres protections de ce genre, il est manifeste que, si
quelque bien découle de cette communication (entre ville et port), la cité récoltera ce
bien, et que si c'est quelque chose de nuisible, elle s'en préservera facilement par des lois
qui édicteront des critères selon lesquels il faut ou il ne faut pas que telles personnes
entretiennent des relations entre elles404.

Les Athéniens devaient relativement bien s'accommoder de la


localisation de leur emporium sur la rive orientale du port de Canthare.
Il était plus gênant en revanche que l'emporium desservît l'Égée tout
entière, et non simplement Athènes – une évolution qu'Aristote
désapprouvait : « car l'État devrait prendre part au commerce pour son
propre intérêt, non pour l'intérêt de l'étranger ». L'existence de
l'emporium se comprend, puisqu'une cité doit importer ce qu'on ne
trouve pas à l'intérieur de ses frontières et exporter ses surplus ; il s'agit
là d'objectifs légitimes. Cependant « ceux qui ouvrent leur marché au
monde le font à la recherche de revenus, mais un État qui ne va pas
participer à ce genre de recherche de profit n'a pas besoin de posséder
un emporium ». Ces profits, il convient de le rappeler, sont
essentiellement des revenus tirés des droits sur les importations et les
exportations, les redevances portuaires, et autres droits – du
« fiscalisme » à l'état pur. Il est clair que le principal problème est
juridique et administratif, et porte sur la réglementation de l'emporium.
Au sein de l'emporium lui-même, les transactions avaient lieu sur
un quai, appelé deigma, qui longeait le port depuis le centre de
l'emporium. Les emporoi y exposaient des échantillons de leurs
marchandises ; le terme grec pour « échantillon » dérivait même de
deigma. Les changeurs de monnaie, les trapézites, se tenaient là, assis
à leurs tables, effectuant le change et le test des monnaies, prenant des
dépôts pour les paiements, et facilitant considérablement les
transactions. Polyen décrit une attaque ennemie sur Athènes, au cours
de laquelle les attaquants sautent à terre sur le deigma, s'emparent de la
monnaie sur les tables des banquiers, et s'enfuient par la mer405.
Xénophon rapporte une scène où les attaquants débarquent à terre,
s'emparent des marchands et des propriétaires de navires, et les
embarquent au loin406.
Outre le deigma, où sont conclues les transactions, les ventes des
biens à destination de l'Attique, et celles à destination de l'étranger,
l'emporium a sa propre agora, dans la partie nord. Nous n'avons trouvé
aucune référence littéraire à cette agora, mais son existence
incontestable implique que les acteurs de l'emporium pouvaient s'y
approvisionner sans qu'il soit nécessaire d'entrer dans la ville au sens
strict. Cette finalité paraît évidente à la lumière de la présence
habituelle de marchés alimentaires de ce type dans les ports de
commerce africains du XVIe au XVIIIe siècle. Il y avait sans doute des
maisons d'hôtes dans l'emporium, logeant les voyageurs pour la nuit,
bien qu'il soit possible que beaucoup aient préféré rester à bord de leur
bateau. Xénophon, qui semble proposer, dans Les Revenus, de
transformer tout Le Pirée en un vaste emporium, souligne les
avantages qu'il y aurait à construire des hôtels et des lieux de
divertissement afin d'attirer, nous l'avons dit, davantage de métèques et
d'étrangers. Ceux qui résidaient temporairement à l'emporium n'avaient
ainsi pas d'occasions d'entrer à Athènes ; ceux qui y étaient en
permanence étaient des métèques, sujets par conséquent au droit
athénien.
L'intérêt qu'avait Athènes à importer modifiait sensiblement le
degré et l'étendue de son contrôle sur l'emporium. C'était vrai pour la
plupart des villes grecques. Athènes voulait des céréales bon marché et
s'efforçait d'obtenir que les prix restent bas ; mais, avant tout, elle avait
besoin de céréales. À l'époque de Périclès, il ne pouvait pas y avoir de
conflit entre ces deux types d'intérêts. « En effet, que telle ville soit
riche en bois de construction, où les vendra-t-elle, si elle ne commence
pas par se mettre bien avec le roi de la mer ? » Il est intéressant
d'observer que si nous disposons d'indications, certes rares et
fragmentaires, sur les prix au IVe siècle, nous n'en avons aucune pour le
e
V siècle. Toutefois, il est possible d'en déduire que des équivalences
déclarées furent maintenues sur l'emporium au cours de cette période ;
comme les céréales ne pouvaient être vendues qu'au Pirée ou à
Byzance, des prix excessifs n'auraient pas constitué un problème.
L'empire détenait un monopole sur l'achat des céréales.
Après la chute dudit empire, le problème avait dû se présenter
différemment. Le contrôle de l'offre céréalière du Bosphore par
Athènes reposait alors non plus sur sa domination militaire des voies
maritimes, mais, grâce à sa diplomatie, sur les avantages financiers
conférés à ceux qui étaient disposés à lui vendre des céréales. Il est
vrai que la puissance navale athénienne avait influé sur les monarques
de la mer Noire, mais elle n'avait rien d'absolu, comme le démontrent
les fréquentes captures de navires céréaliers. Les remises sur les
redevances douanières aux marchands chargeant leur cargaison à
Athènes étaient très relatives, notamment parce que Leucon accordait
aussi des remises, quoique moins importantes, à d'autres États, comme
celles consenties à Mytilène vers 350 av. J.-C.407. Si Athènes avait
cherché à maintenir les prix trop en dessous de ceux pratiqués dans
d'autres villes, elle aurait risqué de perdre, faute de marchands, son
approvisionnement en blé408.
En même temps, des prix élevés auraient représenté une véritable
calamité, les céréales occupant une place essentielle dans
l'alimentation. La position d'Athènes était très délicate mais pas
exceptionnelle ; le commerce extérieur des villes médiévales
occidentales rencontrait les mêmes difficultés, comme ce serait le cas
pour les colonies d'Amérique du Nord au XVIIe siècle.
Une grande diversité de techniques ont été utilisées pour résoudre
ce problème ; toutes impliquaient une distinction entre les prix de
l'emporium et ceux de l'agora. Il est possible que la plus efficace et la
plus intéressante ait été celle de la période hellénistique initiale ; à
notre connaissance, elle n'était pas employée sous cette forme à
Athènes, mais sa logique est particulièrement révélatrice de la situation
athénienne. La ville de Lagina achetait toutes les céréales dont elle
avait besoin à des marchands privés, et les revendait à ses citoyens au
« juste prix » de 5 drachmes par médimne. Un fonds de rotation avait
été créé dans ce but, financé par une charge (liturgie) spéciale pesant
sur les riches ; il était alors investi de manière à produire un revenu
annuel. Les citoyens bénéficiaient ainsi toujours de céréales bon
marché, tandis que les marchands, dont Lagina dépendait pour ses
opérations, n'avaient pas à se plaindre. Francotte décrit des dispositions
identiques dans quatre autres villes grecques d'Asie Mineure409. Tarn
mentionne ce qui ressemble à des dispositions similaires dans un autre
groupe de villes410.
Cependant Athènes ne voulait pas abandonner tout contrôle sur le
prix ; sa technique consistait donc en partie à isoler le prix de l'agora
des fluctuations extérieures, et en partie à relier ce prix au prix
extérieur. Les deux tiers des céréales arrivant à l'emporium devaient
être apportées dans la ville ; c'était le rôle spécifique des « inspecteurs
du port marchand », qui avaient obligation de « surveiller les
marchés »411. Les intermédiaires étaient exclus par une loi interdisant à
quiconque d'acheter plus de 50 mesures de céréales à la fois412 ; on
évitait par ce biais que quiconque accapare le marché, ou exerce des
pratiques de ce genre. Le prix de l'agora était en outre maintenu
proche de celui de l'emporium par les commissaires aux grains
(sitophylaques), dont les fonctions étaient définies en ces termes :

Ils veillent d'abord à ce que les grains se vendent au juste prix, ensuite à ce que les
meuniers vendent la farine en proportion du prix de l'orge et les boulangers les pains en
proportion du prix du blé et que ces pains aient le poids qu'ils auront fixé ; car la loi
prescrit aussi à ces commissaires de fixer le poids413.

À l'époque où écrivait Aristote, il y avait vingt sitophylaques pour


la ville et quinze pour Le Pirée ; à une date antérieure, il y en avait
cinq pour chacun. La surveillance était si stricte qu'il arrivait que les
sitophylaques qui avaient échoué à faire respecter la loi soient mis à
mort414.
Jusqu'ici, nous avons néanmoins dressé le tableau d'une
détermination concurrentielle des prix sur l'emporium : Lysias, dans sa
harangue dénonçant les profits illicites des détaillants, décrit une
situation d'insuffisance de l'offre sur l'agora engendrant une hausse des
prix415. D'autres sources corroborent ce récit ; un orateur ultérieur, par
exemple, raconte de quelle façon des captures de navires céréaliers par
Byzance, Chalcédoine et Cyzique avaient entraîné une pénurie de
céréales sur l'emporium et des prix élevés416. Mais il ne faut pas
pousser trop loin une telle description. À un certain point, nous voyons
la corrélation entre l'offre et le prix se rompre : au lieu que le prix
augmente régulièrement au fur et à mesure que l'offre baisse, nous
observons le contraire – le prix chute brutalement. C'est en effet à ce
moment décisif que le mécanisme de contrôle étatique se mettait en
marche. Athènes pouvait connecter son agora et l'emporium tant que
les prix de ce dernier variaient à l'intérieur de limites déterminées ; s'en
remettre totalement aux fluctuations des prix extérieurs aurait été
suicidaire.
Lors d'une crise de ce genre, la difficulté devait être extrême :
comment les Athéniens allaient-ils s'y prendre, pour traiter avec des
étrangers devenus plus importants que jamais ? Leur méthode
surprendra l'esprit rationaliste moderne. Elle ne faisait appel ni à la
force (qui n'était plus d'actualité) ni même à l'intérêt personnel du
marchand (dépendant davantage à long terme de la bonne volonté du
consommateur que des profits qu'il pouvait escompter à court terme).
On faisait plutôt appel à sa fierté, à son ego, à sa soif de statut et de
prestige. Les magistrats persuadaient (ou tentaient de persuader) les
marchands de vendre leurs céréales au prix conventionnel de 5
drachmes par médimne, quel que soit le prix en vigueur sur
l'emporium ; en retour, la ville reconnaissante passerait un décret
félicitant le marchand, lui décernant peut-être une distinction spéciale,
ou afficherait le décret sur l'emporium de Byzance. C'est ainsi que
deux plaignants étrangers, dans leur procès destiné à recouvrer un prêt
maritime, rappelèrent au jury qu'ils avaient, quelques années plus tôt,
vendu 10 000 médimnes de blé à 5 drachmes par médimne, alors que
le prix en vigueur était de 16 drachmes417. En 330/329 Héracléides, un
marchand de Salamine à Chypre, fut honoré par décret pour avoir
vendu 3 000 médimnes au prix de 5 drachmes418. D'autres encore
avaient vendu respectivement, au même prix, 10 000, 12 000 et 40 000
médimnes au cours de cette famine419.
On ne se contentait pas de convaincre les marchands de vendre au
« juste prix » ; il a été également suggéré que certains dons de céréales
parmi les plus importants réalisés à Athènes par des États étrangers
étaient en fait des ventes effectuées au prix de 5 drachmes. Leucon, le
monarque du royaume du Bosphore, fit beaucoup de dons de ce genre,
probablement lors de périodes de pénurie céréalière ; l'un d'entre eux,
en 356, fut si généreux que, d'une manière encore inexpliquée, le trésor
athénien – prenant en charge la vente au détail de ces grains – fit un
profit de 15 talents420. On loua vivement Leucon pour ces dons, et la
citoyenneté honoraire lui fut accordée. Le don le plus considérable
reçu par Athènes fut celui de 100 000 médimnes effectué par Cyrène
entre 330 et 326 av. J.-C. ; Tod pense que ces céréales furent vendues
au prix normal, et ne constituaient pas un don intégral421. Le décret
athénien en l'honneur de Leucon évoque la même possibilité, puisque
lors de sa succession, Spartocus et Pairisadès informèrent rapidement
Athènes de leur intention de poursuivre les politiques favorables de
leur père. Ils évoquèrent aussi la question d'une dette qu'Athènes devait
acquitter envers le Bosphore ; selon Tod, il s'agissait d'une dette d'État,
et non d'une dette due par des individus privés422. Il est bien possible
qu'une dette publique de ce genre ait correspondu à des achats de
céréales à Leucon par l'État.
Nous ne savons pas précisément quelles incitations ou quelles
pressions décidaient les marchands à vendre au prix conventionnel ;
mais nous avons la même difficulté à comprendre précisément
comment les citoyens athéniens avaient réagi aux liturgies qu'on leur
imposait. Cette technique pour influencer le prix des céréales était, en
principe, une simple extension du système des liturgies à l'étranger et
au métèque. Outre le fait de vendre à moindre prix, les marchands
étaient incités à donner de l'argent à la ville pour financer les achats de
céréales ; nous pouvons supposer que celles-ci étaient revendues aux
citoyens au prix de 5 drachmes. C'est ainsi que les deux mêmes clients
de Démosthène qui avaient vendu des céréales au prix de 5 drachmes
alors que le prix de l'emporium était de 16 drachmes, en une autre
occasion, donnèrent 1 talent à la ville pour des achats de céréales ;
Héracléides, le marchand de Salamine, offrit une contribution de 3 000
drachmes en 328/327.
Athènes n'était en rien exceptionnelle à cet égard ; Francotte
attribue des techniques similaires à d'autres cités : Éphèse, Ilion,
Parion, Astypalée, Oropos et Priène423. De façon générale, souligne
Jardé, l'ensemble des techniques athéniennes de contrôle des prix et de
l'offre se retrouve dans toutes les villes grecques.
Au fil du IVe siècle, toutefois, ces techniques se révélèrent de plus
en plus inadaptées, probablement à cause de l'interruption permanente
des voies commerciales traditionnelles qui accompagnait le
renforcement de la puissance macédonienne. C'est ainsi qu'un nouveau
personnage apparaît en 328 : le sitones, qui s'apparente au tankarum
(en fait c'était un conseil de trois responsables), nommé afin d'acheter
des céréales au nom du gouvernement en période de famine.
Démosthène était directeur de ce conseil, et avait lui-même contribué à
ses fonds à hauteur de 1 talent. Les céréales étaient revendues aux
citoyens au prix de 5 drachmes par médimne424.
Le résultat net de ces politiques fut donc de lier le prix de l'agora
à celui de l'emporium tant que ce dernier restait à l'intérieur de limites
raisonnables, mais de couper entièrement ce lien chaque fois que le
prix de l'emporium atteignait un niveau menaçant. Francotte insiste
lourdement sur la distinction entre les marchés céréaliers interne et
externe ; il tend à penser que le prix de l'agora était presque toujours
fixé par les sitophylaques. Jardé suggère une distinction comparable.
Ces politiques comportaient manifestement un fort élément de
continuité avec le passé redistributif d'Athènes.

L'APPARITION DU MARCHÉ
La famine de 330-326 eut de plus grandes conséquences que les
techniques athéniennes destinées à maintenir bas les prix intérieurs.
Elle fut un tournant dans l'histoire du commerce des céréales, car elle
détermina la première organisation du marché céréalier de la
Méditerranée orientale. Pour Rostovtzeff cet événement inaugura « une
nouvelle période » dans l'histoire du commerce céréalier425 ; cependant
lui-même sous-estime son importance. Après avoir supposé que le
marché des céréales avait existé depuis toujours, il tend à voir dans
cette organisation un triomphe des principes du laisser-faire, et affirme
à propos du commerce céréalier : « après Alexandre, il devint libre,
une fois pour toutes. »
En soi-même, l'apparition de la famine donnait une preuve
dramatique du caractère déficient de l'organisation du commerce des
céréales ; l'expansion de la Macédoine sous Alexandre avait brisé toute
prétention athénienne d'hégémonie sur les sources et les routes
commerciales. Il paraît clair que la famine n'était pas due à une
mauvaise récolte à l'intérieur de la Grèce, bien qu'elle ait touché la
quasi-totalité du monde grec. Rostovtzeff suggère qu'il n'y avait pas
non plus de pénurie de céréales dans les pays producteurs ; le problème
était fondamentalement organisationnel.

Les céréales étaient abondantes sur le marché et presque partout il y avait largement
assez d'argent pour les acheter. Le problème concernait la distribution et la régularisation
de l'offre, et la stabilisation des prix. Athènes, la grande Bourse au blé de l'Antiquité, ne
se montra pas à la hauteur de la tâche, et ses successeurs, Alexandrie, Rhodes, Milet et
Éphèse, mirent du temps à découvrir les méthodes adéquates426.

Ce point de vue est conforté par l'opinion de Jardé selon laquelle


la famine ne fut pas continue pendant cinq ans, mais plutôt
intermittente, avec de fortes variations des approvisionnements d'une
année sur l'autre. Un décret de 328 évoque la famine des années
précédentes, ce qui implique des approvisionnements relativement
normaux à ce moment-là427. En fait, la principale cause était la perte
partielle ou totale de l'offre du Bosphore destinée à l'armée
d'Alexandre428. L'ascension d'une nouvelle puissance annonçait la fin
du contrôle, voire de l'influence d'Athènes sur l'offre de céréales.
La nécessité d'une réorganisation complète du commerce céréalier
a dû alors devenir évidente. En outre, les perspectives étaient
favorables. La « nouvelle puissance » ne ressemblait pas à celles du
passé récent. Alexandre n'était pas un simple conquérant, il avait en
vue l'unification de l'Est et de l'Ouest, une intégration de toutes les
parties de son empire. Dans sa conception, le commerce était loin
d'avoir un rôle secondaire ; il allait de soi, si l'on considère l'échelle à
laquelle fut planifiée puis construite la nouvelle ville d'Égypte à
laquelle il donna son nom, qu'Alexandrie était destinée selon son
fondateur à jouer le rôle d'un centre tant culturel que commercial pour
la moitié occidentale de l'empire. Alexandre, avec la connaissance
approfondie qu'il avait de la politique et de l'économie grecques, devait
comprendre l'importance des céréales pour la Grèce : celui qui
contrôlait leur commerce contrôlait la subsistance des Grecs, et par
conséquent le destin politique de ces derniers. La localisation
d'Alexandrie à l'embouchure du Nil, la principale artère de l'Égypte,
productrice de céréales et détentrice d'une richesse fabuleuse, n'était
pas due au hasard ; pourquoi repartir de zéro, alors qu'existaient déjà
des emporia tels que Le Pirée, Rhodes et Corinthe ? L'un des objectifs
d'Alexandre était sans doute la centralisation du commerce des
céréales ; c'est ainsi que nous trouvons le même personnage, Cléomène
de Naucratis, responsable aussi bien de la création d'un marché
céréalier centralisé que de la construction d'Alexandrie. Groningen a
affirmé, de façon convaincante, que si le commerce avait été son seul
objectif, Alexandre aurait très probablement choisi Naucratis comme
principal entrepôt. Il souligne que ce sont surtout des considérations
politiques et stratégiques qui l'ont conduit à préférer la localisation et
la taille d'Alexandrie429.
Le fait que Cléomène de Naucratis ait été à la fois dénigré et
négligé par la plupart des chercheurs constitue l'un des chapitres
particulièrement surprenants de l'historiographie classique. Il était sans
aucun doute l'un des plus grands hommes, et des plus influents, de la
période alexandrine. En même temps, un tel manque d'intérêt explique
pourquoi nous ont échappé le caractère décisif et l'importance de
l'organisation du marché céréalier en Méditerranée orientale, dont
Cléomène fut l'acteur principal comme le révèlent les quelques
comptes rendus contemporains qui nous sont parvenus à ce propos. Au
cours des deux derniers siècles, les historiens, à quelques exceptions
notables près, se sont tellement concentrés sur la vénalité et les
exactions supposées de Cléomène qu'ils sont passés à côté de ses
réalisations ; même ceux qui reconnaissent sa grandeur, comme
Rostovtzeff, se sentent obligés de lui trouver des justifications. Sa
réputation, fondée sur les mauvaises actions qu'il aurait commises, est
aussi fausse qu'inappropriée ; la perspective historique, si elle a jamais
eu un sens, montre que les motivations individuelles et les
personnalités ont peu de poids comparées aux changements
institutionnels. L'incident du cerisier, après tout, ne présente plus un
intérêt crucial aux yeux des historiens de la révolution américaine430.
La diffamation à l'encontre de Cléomène repose sur deux
éléments, confortés par plusieurs épisodes mineurs : le premier est son
rôle apparent, basé sur l'extorsion et le racket, au cours de la grande
famine des années 320 ; le second est une lettre d'Alexandre adressée à
Cléomène, citée par Arrien, dans laquelle Alexandre accepte de lui
« pardonner tous ses méfaits passés », ainsi que toute faute future, sous
réserve qu'il se soumette à certaines exigences. Arrien lui-même
considère Cléomène comme un homme mauvais, « administrateur
coupable qui accablait l'Égypte de vexations431 ». Les éléments
secondaires portent sur plusieurs incidents rapportés dans le livre II de
l'Économique pseudo-aristotélicien.
La première accusation concerne notre problème central, la
création du marché céréalier « mondial », qui n'était pas sans rapport
avec la famine. Cléomène fut diffamé par les auteurs athéniens, parce
que cette fondation était perçue comme une sérieuse menace pour
l'indépendance d'Athènes. Nous discuterons un peu plus loin cet
épisode.
La seconde accusation – le reproche implicite d'Alexandre, et la
dénonciation sans équivoque d'Arrien – a été généralement considérée
comme la preuve la plus convaincante des « méfaits » de Cléomène.
Cependant, on sait aujourd'hui que la lettre est apocryphe. Mahaffy fut
sans doute le premier historien à relever qu'elle ne pouvait être
authentique, puisque Alexandre y ordonne à Cléomène la construction
de deux chapelles en l'honneur de son ami Héphaestion, l'une à
Alexandrie, l'autre sur l'île de Pharos, « où se situe la tour ». Or le
célèbre phare de Pharos ne fut pas construit avant le règne de Ptolémée
II, quarante ans au moins après que la lettre avait été prétendument
écrite432. W. W. Tarn, qui est extrêmement critique à l'égard de
Cléomène, rejette également son authenticité, mais pour des raisons
stylistiques ; il suggère qu'Arrien fut « dupé » par le document sans
être totalement à l'aise avec lui, puisqu'il s'est senti obligé d'y ajouter
un commentaire assez curieux433. Tarn, de son côté, rejette la lettre au
motif qu'Alexandre n'aurait jamais pardonné à un homme aussi
mauvais que Cléomène.
L'origine de la falsification est assez évidente ; Ptolémée Sôtêr en
personne jeta le discrédit sur le nom de Cléomène dans le but de
justifier son assassinat. Dans la lutte pour le pouvoir qui suivit la mort
d'Alexandre, l'Égypte représentait l'un des trophées. Tandis que le
gouvernement égyptien était attribué à Ptolémée, Perdiccas insista
pour que Cléomène continue à le seconder, afin de faire obstacle au
pouvoir de Ptolémée ; il s'efforçait de maintenir l'intégrité de l'empire.
Ptolémée rompit rapidement avec Perdiccas et fit alliance avec
Antipater, c'est alors qu'il tua Cléomène à cause de la relation étroite
qu'il entretenait avec Perdiccas434. Tarn, Bevan et Mahaffy s'accordent
sur le fait que Ptolémée s'employa à diffamer Cléomène car la
revendication du pouvoir par ce dernier était au moins aussi légitime
que la sienne.
Pour ce qui concerne les incidents mineurs rapportés dans
l'Économique, nous sommes plutôt d'accord avec Mahaffy (l'un des
rares défenseurs constants de Cléomène) qui affirme qu'aucune de ces
histoires « n'illustre une oppression des pauvres, mais plutôt une
sujétion des financiers et des prêtres. D'après ce que nous savons d'eux
et de leurs agissements, nous ne nous empresserons pas de condamner
Cléomène au vu de leurs plaintes435 ». Nous pourrions simplement
ajouter que l'Économique rapporte des épisodes analogues aux
incidents en question436 ; les actes de Cléomène semblent donc
typiques de son époque. En outre, l'attaque qu'il mena contre les
prêtres et les potentats locaux était l'une des conditions de la
planification des Ptolémées, magistralement orchestrée et d'une grande
efficacité, que l'autonomie dont bénéficiaient alors les prêtres et les
nomarques (gouverneurs locaux) à l'époque de la conquête aurait
rendue impossible.
C'est par conséquent à Cléomène, et à son meurtrier et successeur,
que l'on doit le développement du système économique, et non au
deuxième Ptolémée, Philadelphe. Rostovtzeff, par exemple, regrette
que les réalisations de Cléomène et de Ptolémée Sôtêr soient sous-
estimées, bien qu'il ait le sentiment que Philadelphe a reçu en héritage
les principaux problèmes qu'il a eu à affronter437. Ulrich Wilcken
considère sans hésitation qu'il y a « des liens entre les orientations
économiques des Ptolémées et celles de [...] Cléomène438 ». S'il est
vrai qu'on ne peut prouver cette thèse de façon certaine, puisque toutes
les preuves documentaires datent de Philadelphe, elle n'en reste pas
moins crédible. Cléomène était satrape d'Égypte jusqu'à la mort
d'Alexandre439, mais aussi responsable des finances de la Libye, de la
Cyrénaïque et de la Marmorique440. Ses activités incluaient la
constitution d'une flotte et d'une armée mercenaire, la réorganisation
financière de l'Égypte, la réorganisation du commerce des céréales et
la construction d'Alexandrie.
Les détails de l'administration financière de Cléomène nous sont
peu ou prou inconnus, à l'exception du fait qu'elle rencontra un succès
extraordinaire. Lorsque Ptolémée Sôtêr reprit la direction de l'Égypte à
la suite de Cléomène, il trouva dans le trésor la somme stupéfiante de
8 000 talents441. Notons au passage que cette accumulation de trésor
nous montre le plus nettement possible le caractère ridicule du préjugé
des chercheurs à l'égard de Cléomène. Tarn, poursuivant une longue
tradition, accuse celui-ci de s'être personnellement approprié cette
somme :

La culpabilité du plus grand délinquant (de la période alexandrine), Cléomène, est


confirmée par les meilleures sources [...]. Par ses forfaits, il amassa 8 000 talents, une
somme fabuleuse à une époque où l'homme le plus riche de Grèce valait peut-être 160
talents442 [...].
Cependant, l'unique référence à cette somme parmi les sources
anciennes est l'affirmation explicite de Diodore que Ptolémée trouva
8 000 talents « dans le trésor » lorsqu'il succéda à Cléomène443. Il ne
fait aucun doute que ce chiffre était considérable ; il ne prouve
nullement la « culpabilité » de Cléomène, mais ses capacités en tant
que financier et administrateur, notamment parce qu'il n'y a pas
d'élément montrant une oppression quelconque de la population
égyptienne. Pour ce que nous en savons, la hâte de Ptolémée à tuer
Cléomène et à noircir sa réputation a pu, au contraire, être causée par
l'affection que le peuple lui vouait.
La responsabilité de Cléomène dans la construction d'Alexandrie
est une excellente preuve aussi bien de ses propres compétences que de
la haute estime dans laquelle le tenait Alexandre. Le pseudo-
Callisthène l'appelle le principal conseiller d'Alexandre pour la
fondation de la ville, tandis que Justin en fait l'homme « qui a construit
Alexandrie » ; l'Économique pseudo-aristotélicienne, dans un passage
qui antidate apparemment la fondation de la ville, rapporte que « le roi
Alexandre lui avait donné l'ordre de bâtir une ville près de l'île de
Pharos et d'y transporter le centre commercial qui se trouvait jusque-là
à Canope444 ». Le nom de Cléomène est particulièrement lié à la
fondation d'Alexandrie dans le Roman d'Alexandre, les traditions
locales écrites trois ou quatre siècles plus tard445. L'importance
qu'Alexandre accordait à la fondation de cette ville tient au fait (ou à la
légende) qu'il en avait lui-même sélectionné le plan446 ; le rôle qu'il lui
réservait est présent dans le récit de sa fondation et le rapport des
oracles qu'il avait consultés :

« Ô roi, commence la construction de la ville, car celle-ci sera grande et renommée,


et abondante en revenus, et de toutes les extrémités de la terre on y apportera des articles
de négoce. Beaucoup de contrées en tireront leur nourriture, mais elle ne dépendra
d'aucune contrée pour sa subsistance. Et tout ce qui s'y fabriquera sera tenu à haut prix
par le reste du monde, et on l'emportera dans les pays lointains447. »

Capitale culturelle et politique de la partie occidentale de l'empire


(voire de sa totalité), principal emporium de la Méditerranée, tels
étaient les rôles qu'Alexandre envisageait pour sa ville en Égypte. À
qui pouvait-on en confier la responsabilité, sinon à un homme
particulièrement talentueux et intègre ? Cléomène était l'homme de la
situation, et l'un des conseillers et des confidents les plus proches
d'Alexandre, comme en témoigne le récit qu'Arrien – celui qui
dénonçait Cléomène – fit des derniers moments d'Alexandre.
L'historien rapporte que Cléomène fut l'un des trois hommes qui
intercédèrent auprès des dieux, dans une ultime tentative pour sauver
la vie de l'empereur, tandis que quatre autres hommes restèrent une
nuit entière à le veiller sur son lit de mort448. Ces sept personnes
avaient été désignées parmi tous les compagnons de l'empereur pour
rester à ses côtés dans ses ultimes instants. On ne pourrait trouver de
preuve plus convaincante de la stature de Cléomène.
Mais revenons à notre principal sujet, la création d'un marché
céréalier « mondial » en Méditerranée orientale. Cette histoire, tout en
ayant une trame simple, ne peut être recomposée qu'à partir de sources
confuses et obscures ; il faut donc insister sur son caractère conjectural
et hypothétique. Il peut être par conséquent utile de citer ici ces
sources avant de mener l'analyse de cet événement. Les deux
premières viennent de l'Économique II 449, la troisième du plaidoyer
contre Dionysodoros.

Le blé se vendait dans le pays au prix de dix drachmes ; Cléomène convoqua les
cultivateurs450 et leur demanda à quel prix ils voulaient traiter avec lui : ils lui
indiquèrent un prix inférieur à celui auquel ils auraient vendu aux exportateurs. De leur
côté les exportateurs reçurent de Cléomène l'ordre de lui livrer leur marchandise au
même prix qu'ils auraient vendu à l'étranger. Quant à lui, il fixa lui-même le prix du blé à
trente-deux drachmes et le mit en vente à ce taux451. [...]
Au cours d'une famine qui éprouvait durement les autres pays et se faisait moins
sentir en Égypte, Cléomène d'Alexandrie, satrape d'Égypte, avait interdit l'exportation du
blé. Les nomarques prétendirent qu'ils ne pourraient payer les impôts si le blé n'était plus
exporté : Cléomène leva la défense, mais en soumettant le blé à une taxe très forte.
C'était pour lui un moyen de ne laisser sortir du pays qu'une petite quantité de blé, tout
en recueillant beaucoup d'impôts, et d'enlever leur valeur aux raisons mises en avant par
les nomarques452 .
[...] tous ces gens-là étaient des acolytes et des agents de Cléomène, gouverneur
d'Égypte qui, depuis qu'il a été nommé en charge, a fait beaucoup de mal à votre cité ou,
pour mieux dire, à toute la Grèce, en [achetant du blé pour la revente et en en soutenant
les] cours de concert avec nos gens. D'après les cours du moment, ceux qui étaient sur
place envoyaient des instructions à ceux qui étaient en voyage : de la sorte, le blé était-il
cher chez vous, on en faisait venir ; son prix baissait-il, on le dirigeait vers un autre port.
Une des causes les plus importantes, juges, de la cherté, ce furent ces correspondances et
ces collusions. Au moment où ils firent partir le vaisseau d'Athènes, ils laissaient le blé à
un prix assez élevé [...]. Mais, dans la suite, [...] eut lieu l'arrivage de Sicile, et les prix
furent à la baisse. Leur navire était alors arrivé en Égypte : tout de suite Dionysodoros
envoie un courrier à Rhodes pour mettre son associé au courant : il savait bien que le
navire devait y faire escale. Le résultat, ce fut que Parméniscos son associé, ayant reçu la
lettre de Dionysodoros [et appris le cours du blé à Athènes] déchargea sa cargaison à
Rhodes et l'y vendit453 [...].

Les deux anecdotes de L'Économique II doivent être lues comme


une seule et même histoire454 ; elles décrivent la création du marché
céréalier vue du côté égyptien (celui de l'offre), tandis que le passage
de Démosthène décrit l'opération du marché dans son ensemble. La
datation exacte des événements de l'Économique est sujette à caution ;
Riezler indique comme dates entre 330 et 328 av. J.-C., Groningen
après 328 et Rostovtzeff donne 332-331 av. J.-C.455 ; dans tous les cas,
ils se sont produits lors de la grande famine du monde grec que nous
avons évoquée plusieurs fois. Le texte du pseudo-Démosthène décrit
l'opération à une date légèrement postérieure. L'allusion à Cléomène
en tant qu'« ancien » dirigeant indique que le plaidoyer est postérieur à
323 av. J.-C., date de sa mort ; l'événement qu'il relate s'est produit un
ou deux ans avant que ce discours ait été prononcé456. Celui-ci, par
conséquent, est la preuve que l'organisation de Cléomène a survécu à
sa mort.
Selon le texte de l'Économique, l'Égypte était aussi victime de la
famine qui touchait le monde grec, mais à un bien moindre degré ; le
prix des céréales de dix drachmes mentionné dans le premier
paragraphe était exceptionnellement élevé, et doit renvoyer à la famine
mentionnée dans l'autre paragraphe. La difficulté que nous avons à
interpréter cet événement est renforcée par l'incertitude dans laquelle
nous nous trouvons face à l'organisation économique de l'Égypte
pendant cette période ; nous ignorons si le prix de dix drachmes était
un prix intérieur ou extérieur, de détail ou de gros. Il est certain que la
plus grande part de la population égyptienne cultivait directement la
terre pour se nourrir, soit sur ses propres exploitations, soit sur les
grands domaines qui pratiquaient la répartition en nature. Bien qu'il n'y
ait pas de preuve de l'existence d'un quelconque commerce alimentaire
sur une grande échelle, ou d'un groupe important de commerçants
indigènes457, il y avait des marchés458, et il est possible que la
population urbaine ait obtenu d'eux son approvisionnement ; l'État était
probablement trop faible, dans cette période plutôt anarchique, pour
maintenir une grande structure de redistribution. Les commerçants
étaient en grande partie grecs, syriens ou phéniciens ; Rostovtzeff
mentionne la croissance d'une classe de détaillants indigènes sous
Philadelphe et y voit une innovation étroitement liée à la
réorganisation ptolémaïque de l'économie.
Cette pénurie relative en Égypte, à un moment d'extrême famine
en Grèce, a dû menacer l'offre disponible pour la vente locale, puisque
les commerçants grecs (achetant probablement principalement chez les
grands propriétaires fonciers) ont dû proposer des conditions qui
rendaient les ventes à l'exportation bien plus rentables que les ventes
locales. Cléomène décréta donc un strict embargo sur toutes les
exportations de céréales, puis entreprit de contrôler la totalité de l'offre,
s'adressant aux cultivateurs et leur offrant le prix plein bien qu'ils
fussent prêts à accepter moins. Les intermédiaires étrangers étaient
ainsi éliminés sans que les paysans égyptiens en souffrent, ainsi que
Tarn même l'admet, et sans doute ceux-ci, qui plus est, en tiraient-ils
avantage.
Les textes sont muets sur ce point, mais nous pouvons
raisonnablement supposer que Cléomène entreprit de réorganiser
entièrement la répartition intérieure, sous le contrôle de l'État. Il est sûr
que les Ptolémées ont conservé le monopole étatique du commerce
céréalier, et leur superbe organisation centralisée de
l'approvisionnement de tous les biens de base (avec un recours à des
transferts de crédit et à des chèques tirés en nature sur les entrepôts
étatiques), même si elle avait recours à des détaillants privés,
fonctionnait certainement selon les principes envisagés par Cléomène.
Après la réorganisation de l'approvisionnement intérieur,
Cléomène autorisa la reprise des exportations grâce à un monopole
d'État, vendant à un prix fixe de 32 drachmes, assurément
exceptionnellement élevé. Ce niveau suggère une autre déduction, à
savoir que Cléomène réduisit significativement le prix interne des
céréales, subventionnant l'opération par les profits des exportations. Ce
monopole d'État créa un petit problème administratif : les gouverneurs
provinciaux, les nomarques, se plaignirent que l'absence de commerce
privé des céréales rendait impossible le paiement des impôts dont ils
étaient redevables. Là-dessus Cléomène autorisa la reprise du
commerce privé à petite échelle, taxant les marchands qui participaient
à l'opération. « C'était pour lui un moyen de ne laisser sortir du pays
qu'une petite quantité de blé, tout en recueillant beaucoup d'impôts, et
d'enlever leur valeur aux raisons mises en avant par les
nomarques459. »
On ne peut faire que des hypothèses quant à la période durant
laquelle le prix resta fixé à 32 drachmes ; il est sûr qu'il était inférieur à
l'époque du discours du pseudo-Démosthène. En effet le plaidoyer ne
fait aucune allusion à un tel prix, bien qu'il accuse Cléomène d'avoir
fait monter le prix des céréales dans la Grèce tout entière. Nous
pouvons donc raisonnablement supposer que le prix fixé n'eut cours
que brièvement, jusqu'à ce que l'organisation des exportations par
Cléomène ait été complètement mise en place.
L'organisation était aussi simple qu'efficace ; elle a créé un
marché faiseur de prix sous une stricte surveillance administrative. Les
participants étaient divisés en quatre catégories : un premier groupe
restait en Égypte, et s'occupait de l'exportation effective de céréales ;
un deuxième naviguait sur les cargos ; un troisième était basé à
Rhodes, qui jouait le rôle de siège de l'opération ; et un quatrième
résidait dans les différents ports grecs afin de s'occuper des cargaisons
et de tenir les agents de Rhodes informés des mouvements de prix. Les
céréales étaient ainsi expédiées par la mer d'Égypte à Rhodes, qui était
en permanence informée des prix les plus récents dans toutes les villes
grecques qui achetaient à l'organisation ; elles étaient alors
transbordées et expédiées vers ces villes où les prix, selon les derniers
rapports, étaient les plus élevés, ou bien elles étaient vendues à
Rhodes. Dans ces conditions, le prix à Rhodes avait tendance à refléter
la moyenne des prix dans les villes grecques, c'est-à-dire qu'il avait
tendance à constituer un prix de marché « mondial », les différents prix
locaux différant tendanciellement selon le montant des coûts du
transport. Il faut souligner qu'il ne s'agit là que de tendances. C'est
ainsi, dans le cas que nous avons vu, qu'une cargaison destinée au
Pirée avait été vendue à Rhodes lorsque l'arrivée d'un convoi de
céréales en provenance de Sicile avait fait baisser les prix au Pirée.
On peut mesurer le succès rencontré par cette organisation
remarquable du marché à travers la force et la violence de la réaction
athénienne ; cette dernière joua un rôle considérable dans l'aversion
qu'inspira Cléomène au fil des siècles. Boeckh, par exemple, le dépeint
comme un « personnage bien connu pour sa pratique d'extorsion dans
le commerce céréalier ». Aucune accusation ne pouvait davantage faire
enrager les Athéniens que celle qui mettait en cause l'augmentation du
prix des céréales ou la réduction des approvisionnements. Mais à part
le court épisode des 32 drachmes, le reproche fait à Cléomène d'avoir
forcé le prix des céréales à augmenter est naïf et acritique. Cette même
allusion dans le discours du pseudo-Démosthène ne peut être admise
telle quelle, car le discours lui-même prouve le contraire.

[...] le blé était-il cher chez vous, on en faisait venir ; son prix baissait-il, on le
dirigeait vers un autre port. Une des causes les plus importantes, juges, de la cherté, ce
furent ces correspondances et ces collusions 460.

Le détournement des approvisionnements des régions où il y avait


abondance vers celles où il y avait pénurie, là où les prix reflétaient
l'abondance ou la pénurie relatives, ne pouvait avoir comme
conséquence que de rabaisser le prix moyen dans toute la Grèce. Il
pousserait sans doute à inverser un mouvement de prix à la baisse dans
une région possédant un surplus, mais, en même temps, il ferait baisser
le prix dans une région connaissant une pénurie. Pour la première fois,
les prix des différentes villes grecques se trouvaient reliés de façon
cohérente ; nous pouvons parler ici d'un véritable prix de marché pour
la Méditerranée orientale, l'offre étant déplacée selon les rapports de
prix. Il est possible que l'effet global pour Athènes ait été une certaine
augmentation des prix, car l'influence politique de la ville lui avait
jusque-là permis d'obtenir une part plus grande des
approvisionnements que ce qu'aurait justifié sa seule taille ; cela n'était
certainement pas vrai pour la Grèce dans son ensemble. Les prix
augmentèrent en comparaison des années précédentes, mais
essentiellement du fait de la perte des approvisionnements du
Bosphore. Dans la mesure où le problème alimentaire grec au cours de
cette période provenait d'une mauvaise répartition plutôt que d'une
pénurie absolue, comme l'affirme Rostovtzeff, l'organisation de
Cléomène y apportait une solution ; les approvisionnements étaient
désormais déplacés rationnellement en fonction des besoins réels, et
non de manière erratique selon l'influence politique ou le pouvoir
militaire.
Mais c'est cela précisément qui explique pourquoi les Athéniens
ont réagi si violemment. Le fait qu'une telle organisation du marché
conduirait à la longue à des prix plus bas et à des approvisionnements
plus réguliers ne pouvait pas les empêcher – et ne les empêcha
effectivement pas – de voir qu'à long terme, comme l'a dit une fois
Lord Keynes, ils seraient tous morts, et que cela résulterait du jeu
même de ce processus de longue durée. Pour eux, avoir recours à un
mécanisme de marché pour leur approvisionnement semblait
incompatible avec leur survie en tant qu'entité politique. Il ne s'agissait
pas seulement de la dépendance à l'égard d'un mécanisme
« autonome », ce qui aurait déjà été un phénomène passablement
malsain. Tout comme le marché mondial du XIXe siècle dépendait de la
suprématie militaire, financière et politique britannique, et s'effondra
quand la puissance britannique vint à son terme, ce marché reposait sur
la puissance et le génie administratif égyptiens. C'était à partir de
décisions administratives prenant en compte les prix que les offreurs se
déplaçaient en fonction des rapports de prix, et non selon la réponse
« automatique » d'un grand nombre d'entrepreneurs à la recherche du
profit. L'Égypte dominait ce commerce de marché, de la même façon
qu'Athènes avait dominé le commerce administré du siècle précédent.
En fait, le degré de rationalité devait dépendre strictement du degré de
contrôle administratif, en grande partie à cause des problèmes de
communication. Toute la volonté du monde n'aurait pu déplacer
« rationnellement » les quantités offertes sans qu'existe une
information sur les prix. Dans des conditions primitives de transport et
de communication, seule une organisation élaborée était à même de
fournir celle-ci. Sinon une telle information, sur laquelle les vendeurs
se seraient fondés pour agir, aurait été souvent dépassée ; les
conditions auraient pu changer du tout au tout avant que le vendeur ait
agi. Le discours du pseudo-Démosthène témoigne du fait que
l'organisation de Cléomène s'est prolongée après sa mort, tout au
moins pendant quelques années. Les Ptolémées ont conservé le
monopole du commerce céréalier qu'avait introduit Cléomène, et nous
savons que durant le règne de Philadelphe il y avait des rapports
diplomatiques cordiaux entre l'Égypte et les royaumes du Bosphore461.
Nous pouvons donc supposer avec assurance que l'organisation du
marché a perduré sous une forme quelconque au cours du siècle
suivant.
Les Athéniens firent plus, toutefois, que de réagir verbalement, et
leur réponse illustre la nature du problème. Durant l'année 325/324 –
cinq ans tout au plus après le début de l'opération de Cléomène –,
Athènes décréta l'établissement d'une colonie dans l'Adriatique (sa
localisation exacte est encore sujette à discussion) « afin que les gens
puissent avoir un marché pour toujours ainsi qu'une source
d'approvisionnement en blé qui leur appartienne462 ». Une fois encore,
dans une dernière tentative désespérée, Athènes se tourna vers l'ouest
pour son approvisionnement en blé. L'urgence apparaissait clairement
dans le décret. On construisit une flotte afin d'assurer une protection
permanente vis-à-vis des pirates étrusques ; on comptait ainsi
consolider la colonie par une base navale. Afin d'accélérer la mise en
œuvre du décret, on annonça que trois couronnes en or de 500, 300 et
200 drachmes seraient offertes aux trois premiers triérarques dont les
navires seraient prêts à prendre la mer. Une amende de 10 000
drachmes, consacrée à Athéna, fut instaurée pour tout magistrat ou tout
citoyen qui n'aurait pas rempli les obligations imposées par le texte ;
enfin, si le conseil était habilité à voter tout additif nécessaire au
décret, il était interdit d'annuler un seul de ses articles.
Il ne saurait y avoir de témoignage plus éloquent de l'opposition
complète entre les deux méthodes d'approvisionnement. La résistance
athénienne était manifestement vouée à l'échec. Mais le coup fatal vint
d'un côté inattendu : la force qui allait ruiner définitivement tous les
espoirs d'indépendance et de puissance d'Athènes arrivait de l'ouest, la
direction vers laquelle elle se tournait désormais. Rome était en
marche et allait en quelques siècles briser aussi bien la nouvelle
organisation de marché que les tentatives grecques pour organiser un
commerce administré. C'est en soumettant à son contrôle militaire et
politique toutes les sources d'approvisionnement (Sicile, Libye,
Égypte, Crimée et Asie Mineure) qu'elle garantit ses besoins
alimentaires. Le rêve athénien fut réalisé par la puissance qui allait
transmettre la civilisation hellénique, sous une forme très réduite, à
l'époque moderne.

387 Pseudo-Xenophon, « The Old Oligarch », The Constitution of the


Athenians, II [Xénophon, Constitution des Athéniens, op. cit., p. 160].
388 Ibid., II [ibid., p. 160].
389 Herodotus, The Persian Wars, V, 23 [Hérodote, L'Enquête, op. cit., p. 366].
390 Thucydides, The Peloponnesian War, IV, 108 [Thucydide, La Guerre du
Péloponnèse, op. cit., p. 1014].
391 H. Michell, The Economics of Ancient Greece, Cambridge, At the
University Press, 1940, p. 261-262.
392 M. N. Tod (dir.), Greek Historical Inscriptions, Oxford, Clarendon Press,
1933, vol. II, p. 183-185.
393 Thucydides, The Peloponnesian War, IV, 108 [Thucydide, La Guerre du
Péloponnèse, op. cit.].
394 Xenophon, Agesilaus, I, 18 [Xénophon, Agésilas, op. cit.].
395 H. Mitchell, Economics of Ancient Greece, op. cit., p. 233-234.
396 « Old Oligarch », Constitution of the Athenians, II [Xénophon, Constitution
des Athéniens, op. cit., p. 159].
397 Xenophon, Oeconomicus, XX, 27-28 [Xénophon, Économique, trad.
P. Chantraine, Paris, Les Belles Lettres, 2008, p. 171].
398 A. Jardé, Les Céréales dans l'Antiquité grecque, op. cit., p. 164. (L'une des
plus grandes tragédies de la recherche moderne est que la mort de Jardé l'a
empêché d'inclure dans son œuvre le volume qu'il avait en projet sur la répartition
des céréales.)
399 Ibid., p. 166.
400 K. Riezler, Über Finanzen und Monopole in alten Griechenland,
Puttkammer und Mühlbrech, 1907, p. 55.
401 A. Jardé, Les Céréales dans l'Antiquité grecque, op. cit., p. 179.
402 Ibid., p. 182.
403 Ibid., p. 140. Voir également E. H. Minns, Scythians and Greeks, op. cit.,
p. 575.
404 Aristotle, Politics, VII, 6, 1327a [Aristote, Les Politiques, op. cit., p. 468].
405 Polyaenus, Stratagems of War [Polyen, « Ruses de guerre », in César,
Commentaires, trad. Don Gui-Alexis Lobineau, Paris, Anselin, 1840].
406 Xenophon, Hellenica, V, 1 [Xénophon, Helléniques, vol. II, op. cit.].
407 Tod, Greek Inscriptions, vol. II, op. cit., p. 185-186.
408 Cf. chap. 13, p. 289-291.
409 H. Francotte, « Le pain à bon marché… », art. cité, p. 143-144.
410 W. W. Tarn, Hellenistic Civilization, second edition, Londres, E. Arnold and
Co., 1930, p. 99.
411 Aristotle, Constitution of Athens, 51 [Aristote, Constitution d'Athènes,
op. cit., p. 53].
412 Lysias, « Against the Corn Dealers », XXII, 6 [« Contre les marchands de
blé », in Discours, vol. II, Paris, Les Belles Lettres, 1955].
413 Aristotle, Constitution of Athens, 51 [Aristote, Constitution d'Athènes,
op. cit., p. 53-54].
414 Lysias, « Against the Corn Dealers », XXII, 6 [Lysias, « Contre les
marchands de blé », op. cit.].
415 Ibid. XXII, 16.
416 Demosthenes, Private Orations, L, 6 [Démosthène, Plaidoyers civils,
vol. III, op. cit.].
417 Ibid., XXXIV, 39 [ibid.].
418 G. W. Botsford and E. G. Sihler (dir.), Hellenic Civilization, New York,
Columbia University Press, 1915, p. 588.
419 Cambridge Ancient History, vol. VI, p. 449.
420 Demosthenes, Private Orations, XX, 33 [Démosthène, « Contre Leptine »,
op. cit.].
421 Tod, Greek Inscriptions, vol. II, p. 274.
422 Ibid., p. 197.
423 H. Francotte, « Le pain à bon marché… », art. cité, p. 142.
424 Ibid., p. 149. Voir aussi M. Rostovtzeff, Cambridge Ancient History,
vol. VI, op. cit., p. 449.
425 M. Rostovtzeff, « The Bosporan Kingdoms », in Cambridge Ancient
History, vol. VIII, op. cit., p. 575.
426 M. Rostovtzeff, Social and Economic History of the Hellenistic World, vol.
I, op. cit., p. 168-169 [Histoire économique et sociale du monde hellénistique,
op. cit., p. 116].
427 A. Jardé, Les Céréales…, op. cit., p. 47.
428 M. Rostovtzeff, Cambridge Ancient History, vol. VIII, op. cit., p. 575.
429 B. A. Van Groningen, « Sur la fondation d'Alexandrie », in Raccolita di
Scritti in Onore di Giacomo Lumbroso, Milan, Aegyptus, 1925, p. 200-218.
430 Il s'agit d'une histoire apocryphe, introduite dans la biographie de George
Washington au XIXe siècle, selon laquelle celui-ci, enfant, aurait coupé à la hache
le cerisier de son père, et admis immédiatement sa faute lorsque ce dernier l'aurait
interrogé, en ajoutant qu'il était incapable de dire un mensonge (NdT).
431 Arrien, Anabasis, VII, 23, 6-8 [Arrien, Histoire d'Alexandre, trad.
P. Savinel, Paris, Éditions de Minuit, 1984].
432 J. Mahaffy, The Ptolemaic Dynasty, Londres, Methuen and Co, 1899, p. 23,
note 1.
433 W. W. Tarn, Alexander the Great, Cambridge, At the University Press,
1948, vol. II, p. 303-304.
434 E. Bevan, in J. P. Mahaffy, A History of Egypt under the Ptolemaic
Dynasty, vol. IV, Londres, Methuen, 1899, p. 17, 22.
435 J. P. Mahaffy, ibid., p. 27.
436 Comparer les incidents impliquant les prêtres et les temples égyptiens (II,
1352a, 23-28 et 1352b, 20-25) avec l'avis donné par Chabrias au roi égyptien
Tachos (II, 1350b, 33-36). Wilcken a relevé le parallèle presque complet entre les
mesures prises par Chabrias et les impôts dont la liste figure sur la célèbre stèle de
Naucratis, Zeitschrift für Ägyptische Sprache, vol. XXXVIII, Berlin, Akademie-
Verlag, p. 133. Comparer aussi la ruse de Cléomène vis-à-vis des mercenaires avec
celle de son contemporain, Memnon, tyran de Lampsaque (Oeconomica, II,
1351b, 11-18) [Aristote, Économique, op. cit.].
437 M. Rostovtzeff, Hellenistic World, op. cit., p. 262.
438 U. Wilcken, Alexander the Great, New York, Norton, 1967.
439 Tarn dénie vigoureusement le titre de satrape à Cléomène, affirmant
qu'« Alexandre n'eut jamais de satrape en Égypte, et il est certain qu'il n'aurait
jamais nommé un financier grec de Naucratis à un poste aussi important » ; il
concède que Cléomène était de facto gouverneur (Alexander the Great, vol. II,
p. 303 et note 1). Sa thèse repose sur deux arguments : le fait qu'Arrien dit
uniquement que Cléomène avait été nommé par Alexandre « pour diriger sa
satrapie » (Anabasis, III, 5) [Expéditions d'Alexandre , op. cit.], et que seul
Pausanias, peu fiable pour ce genre de détails, le qualifie explicitement de satrape
(I, 6, 3). Mais Arrien est bien connu pour sa prévention à l'égard de Cléomène ;
Tarn a en outre négligé les sources les plus importantes sur les activités effectives
de Cléomène, l'Économique II pseudo-aristotélicien, qui l'appelle précisément
« satrape d'Égypte » (1352a16), et la Private Oration, LVI, 7 [Plaidoyers civils,
vol. III, op. cit., p. 138] de Démosthène (contre Dionysodoros) qui le dit
« gouverneur d'Égypte ». Que Cléomène ait porté ou non ce titre est évidemment
sans importance, puisque personne ne met en question le fait de son règne et de
son pouvoir absolu.
440 Arrian, Anabasis III, 5 [Arrien, Histoire d'Alexandre, trad. P. Savinel, Paris,
Éditions de Minuit, 1984].
441 Diodorus, XVIII, 14, 1 [Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, vol. II,
op. cit.].
442 W. W. Tarn, Alexander the Great, vol. I, op. cit., p. 129.
443 M. Rostovtzeff, Cambridge Ancient History, vol. VI, op. cit., p. 427.
444 Pseudo-Callisthenes, I, 30 [Pseudo-Callisthène, Le Roman d'Alexandre,
Paris, Les Belles Lettres, 1992] ; Justin, XIII, 4 ; Oeconomica, II, 1352a, 29 ss.
[Aristote, Économique, op. cit., p. 65 (« centre commercial » correspond à
« emporium » dans la traduction en anglais, NdT)]. Cf. aussi Julius Valerius, I, 25.
445 Bevan, History of Egypt, p. 17. Notons que l'Économique II, probablement
rédigé au IIIe siècle, le surnomme « l'Alexandrin ».
446 Arrian, Anabasis, III, 1 [Arrien, Histoire d'Alexandre, op. cit.].
447 Pseudo-Callisthenes, I, 33 [Pseudo-Callisthène, Le Roman d'Alexandre
(extrait trad. Ch. Le Roy, « Les oiseaux d'Alexandrie », Bulletin de
correspondance hellénique, vol. CV, livre I, 1981, p. 395)].
448 Arrian, Anabasis, VII, 26.
449 Cette œuvre fréquemment dénigrée est une des sources les plus difficiles et
les plus obscures pour l'étude de la pensée économique grecque – mais aussi l'une
des plus riches. Son obscurité vient autant du caractère de l'œuvre originale que
des conditions dans lesquelles le manuscrit a survécu. Il s'agit essentiellement d'un
recueil d'anecdotes, teintées de scandale, décrivant les diverses façons dont les
villes et les individus résolvaient leurs problèmes financiers. On ne sait pas bien
qui l'a rédigé, quoiqu'il ait été probalement écrit par un ou par plusieurs élèves
d'Aristote, qui ont suivi la suggestion faite dans Politics I, 11, 1259a, 2-4
[Aristote, Les Politiques, op. cit.]. L'édition survivante semble toutefois avoir été
fortement abrégée par un rédacteur ultérieur, qui omet certaines histoires, en
raccourcit d'autres, et en mélange d'autres encore. Le texte lui-même est tellement
mutilé que de nombreux mots et même un certain nombre de passages sont
incompréhensibles. Son emploi est donc difficile, même pour un chercheur
spécialiste de l'Antiquité. Cependant, c'est cette obscurité même du texte qui, pour
nous, en justifie l'usage, puisque l'antiquisant lui-même se trouve projeté dans un
monde assez libre d'interprétation. Notre étude ne prétend absolument pas être
définitive, mais seulement évocatrice, elle utilise les traductions publiées par la
Forster and Loeb Library et s'appuie sur les exégèses critiques de Van Groningen,
Riezler, Wilcken, Schlegel et Schneider.
Bien qu'il soit à la mode de rejeter l'Économique II pour la banalité et la
médiocrité de sa pensée économique, ce point de vue n'a jamais été celui des
meilleurs historiens. Rostovtzeff a évoqué le « remarquable savant » qui a écrit
l'Économique, qu'il qualifie de « l'un des fruits les plus intéressants de l'association
entre la pensée théorique et la sagacité pratique grecques […]. Il est unique en son
genre, et mérite pleinement l'attention et la réflexion que les spécialistes modernes
de l'économie grecque lui ont consacrées » (M. Rostovtzeff, Social and Economic
History of the Hellenistic World, p. 74 [Histoire économique et sociale du monde
hellénistique, op. cit., p. 50]). Dans son ouvrage classique, The Public Economy of
Athens (Londres, J. Murray, 1828), August Boeckh a sans doute utilisé
l'Économique II, plus que toute autre source littéraire. [Pour la version française,
nous nous référons à la traduction de B. A. Van Groningen et A. Wartelle, publiée
sous le titre : Aristote, Économique, op. cit. ; comme on le voit, cette édition évite
le « Pseudo-Aristote » (NdT).]
450 [(NdT) La traduction anglaise de l'Économique, citée par K. Polanyi,
emploie ici le terme « cultivateur » (grower), comme la traduction française.
L'auteur précise dans une note :]
Nous préférons rendre ce terme par celui de « cultivateur » (grower) de la
traduction Loeb, plutôt que par celui de « négociant » (dealer) de la traduction
Forster – il est en effet plus proche de la structure économique ; Mahaffy, Tarn,
Gernet et Andreades le traduisent par « growers » ; Westermann partage la
traduction de Forster. L'existence d'une classe de commerçants céréaliers dans le
pays ne semble pas attestée à cette époque.
451 Oeconomica, II, 1352b, 15-20 [Aristote, Économique, op. cit., p. 67, 69].
452 Ibid., 1352a, 16-23 [ibid., p. 65].
453 Demosthenes, Private Orations, LVI (contre Dionysodoros), 7-10.
[Démosthène, Plaidoyers civils, vol. III, op. cit., p. 138-139]. (Les passages entre
crochets renvoient à la traduction anglaise utilisée par Karl Polanyi, NdT.)
454 L'autorité à laquelle nous nous référons est B. A. Van Groningen, « De
Cleomene Naucratita », Mnemosyne, 1925. (Groningen modifia plus tard son
analyse initiale.)
455 Riezler, Über Finanzen und Monopole…, p. 31 ; B. A. Van Groningen
(dir.), Aristote. Le Second Livre de l'Économique, Leyde, A.W. Stijthoff, 1933,
p. 190 ; M. Rostovtzeff, Hellenistic World, op. cit., p. 172.
456 Demosthenes, Private Orations, LVI, 4, 5 [Démosthène, Plaidoyers civils,
vol. III, op. cit.]. Voir l'introduction dans l'édition Loeb, vol. VI, p. 193.
457 Cf. A. Erman, Life in Ancient Egypt, 1894, p. 494 ; W. M. Flinders-Petrie,
Social Life in Ancient Egypt, Londres, Constable, 1923, p. 20 ; F. Hartmann,
L'Agriculture dans l'ancienne Égypte, Librairies-Imprimeries réunies, Paris, 1923,
p. 143-146 ; G. Dykmans, Histoire économique et sociale de l'ancienne Égypte,
vol. II, Éditions Auguste Picard, 1936, p. 248.
458 Herodotus, The Persian Wars, II, 35 [Hérodote, L'Enquête, op. cit.].
459 Aristotle, Oeconomica, II, 1352a, 16-23 [Aristote, Économique, op. cit.,
p. 65].
460 Italiques de Karl Polanyi (NdT).
461 M. Rostovtzeff, « Greek sightseers in Egypt », Journal of Egyptian
Archaeology, 14, 1928.
462 Cf. J. Hasebroek, Trade and Politics in Ancient Greece, op. cit., p. 107. Les
précisions viennent de Tod, Greek Inscriptions, vol. II, op. cit., p. 284-289. Cf.
aussi M. Rostovtzeff, Cambridge Ancient History, op. cit., vol. VI, p. 449 ; G.
Glotz, Histoire grecque, vol. IV, op. cit., p. 211.
16

Monnaie, banque et finance

Les anciens Grecs donnent le premier exemple que nous


connaissions de la connexion entre le commerce et les usages de la
monnaie, d'un côté, et les éléments de marché, de l'autre. Pourtant,
pour eux, il n'y avait pas d'affinité naturelle entre ces éléments de la
triade moderne. Ils étaient familiers du commerce – principalement du
commerce de don et du commerce administré – et des usages primitifs
de la monnaie en tant que moyen de paiement ou étalon ; et même, si
l'on veut, familiers des groupes spécifiques liés au marché, comme
dans le cas bien accepté d'équipages de pirates qui se comportaient en
étrangers non agressifs désireux d'effectuer des échanges, exposaient
leurs biens devant la maison du roi, devenant à l'occasion une sorte de
groupe de l'offre ; sur le plan intérieur, les marchés locaux semblent
avoir eu pour but de répondre aux besoins alimentaires des pauvres.
Mais tous ces éléments de la triade ne paraissaient pas connectés. En
effet, tant que prédominent la réciprocité et la redistribution, le
commerce, la monnaie et les marchés ne constituent pas un ensemble
institutionnel intégré. En fait, la monnaie et les marchés étaient
difficiles à observer, même considérés séparément.
LA MONNAIE

On ne peut pas dire que les concepts de monnaie et de marchés


existaient. Comme pour le commerce, avec lequel on était davantage
familiarisé, ces deux éléments paraissaient plutôt relever de deux types
de discours : celui concernant les mores et celui portant sur les moyens
463
. Dans le cas des mores, le partage et la mutualité représentaient
la substance véritable des rapports communautaires. L'éthique, à
propos des questions économiques, n'est rien d'autre qu'une façon
intelligente de débattre des attitudes correspondant à la réciprocité et à
la redistribution. Toutefois, la technique, inextricablement mêlée à la
coutume et à la moralité, représente la voie de réflexion non seulement
sur les actions à accomplir, mais aussi sur leur réalisation effective.
L'esprit grec évoluait naturellement à ces deux niveaux. L'approche
prétendument « éthique » de l'économique chez les Grecs relève d'une
erreur d'interprétation. Il serait plus juste de la qualifier
d'anthropologique, puisque leur pensée obéissait à une conception
raisonnée des mores, accompagnée d'une description des moyens. Bien
qu'aux yeux de l'esprit moderne ils n'aient pas ignoré le lien entre les
deux niveaux, il est surprenant de voir combien ils l'ont négligé.
Hérodote, au Ve siècle, et plus encore Aristote, au IVe siècle,
étaient déjà conscients du rapport entre certains usages de la monnaie
et le commerce. Néanmoins ils ne parvenaient absolument pas à
comprendre le mécanisme du marché. Hérodote, sans la moindre
discussion, allait jusqu'à rattacher l'origine des pièces de monnaie à la
vente au détail. Mais il voyait ces pièces comme un moyen astucieux
qu'avaient imaginé les Lydiens, grâce à leur or et à leur esprit ludique,
deux caractéristiques pour lesquelles ils étaient renommés ; quant à la
coutume du marché, il ne savait manifestement pas comment la
prendre en compte. En tant que problème relevant des mores, elle
entrait dans la catégorie des coutumes indigènes (telles que la liberté
sexuelle ou les superstitions religieuses), lesquelles sont parfois
tellement controversées qu'il devient impossible d'en donner une
définition dépourvue d'ambiguïté. Quoi qu'il en soit, il pensait que ce
problème était suffisamment important pour laisser son héros, le Roi
des rois (au surplus un grand homme dans tous les domaines), Cyrus le
Perse, commettre une erreur mémorable concernant l'habitude de ses
adversaires grecs de pratiquer le marché. Quant à l'usage commun de
l'or, Hérodote ne nous parle que du mont Tmole près de la capitale,
d'où descendait un fleuve charriant de l'or ; il ne nous dit rien de la
vente effective au détail sur la place de marché de Sardes. À
l'évidence, le mot kapèlikè s'expliquait de lui-même. Si Hérodote
n'avait pas fait explicitement mention de la frappe des pièces de
monnaie, nous aurions pu supposer, à partir de son récit, que la poudre
d'or était le moyen d'échange habituel sur le marché, comme il l'était
par exemple à Ouidah sur la côte de la Guinée, au XVIIe siècle, ou dans
le commerce antillais au début du XIXe. Mais les pièces de monnaie
représentent tout autre chose. On a souvent observé ensemble la
poudre d'or et des marchés alimentaires, reliés par l'intermédiaire des
femmes du marché. Cependant, à notre connaissance, la présence de
poudre d'or n'a nulle part conduit à l'introduction de pièces d'or ; au
contraire, les habitants de Ouidah et les Ashantis – tout comme la
plupart des Soudanais jusqu'aux années 1870 – ont rejeté l'emploi des
pièces, particulièrement si elles étaient en or. Même l'argent-métal était
démonétisé, les pièces étrangères en argent étant fondues et
transformées en parures ; de l'Abyssinie au Niger, le dollar de Marie-
Thérèse était la seule exception. Au contraire, là où on utilisait de la
poudre d'or sur le marché, comme en Chine du Sud-Est, en Inde
orientale ou sur la côte de Guinée, elle était liée à l'emploi d'une
monnaie de cauris, jamais à la frappe de pièces d'or. D'un autre côté,
Hérodote semble associer la prostitution prémaritale des jeunes filles à
l'usage de la poudre d'or sur le marché. Le même ensemble de mores
est précisément attesté au Soudan occidental au début du XIXe siècle,
ainsi que, si notre lecture de la Byzance noire de Nadel est correcte,
chez les Nupes nigérians de notre époque.
Nous citerons intégralement le récit d'Hérodote. Il montre
comment la structure mores-moyens de la société antique assimilait
encore complétement les éléments économiques spécifiques des pièces
de monnaie et de la vente au détail :
La Lydie ne possède guère de merveilles dignes d'être notées, comme en ont
d'autres régions, sauf les paillettes d'or qui proviennent du Tmolos. On y voit cependant
le plus grand monument connu, après ceux des Égyptiens et des Babyloniens : c'est le
tombeau d'Alyatte, père de Crésus ; la base en est faite d'énormes pierres, le reste de terre
amoncelée. Il a été élevé aux frais des marchands, des artisans et des filles qui exercent
le métier de courtisanes. Au sommet on voyait encore de mon temps cinq bornes, portant
gravée l'indication de la part prise à l'ouvrage par chaque groupe ; et, mesurée, la part des
courtisanes se montrait la plus importante. Il est vrai qu'en Lydie toutes les filles se
prostituent pour gagner leur dot, et ce jusqu'au jour où elles trouvent un mari ; elles
choisissent elles-mêmes leur mari464.

Quant au sable d'or du Tmole, nous apprenons plus loin qu'il


coule juste au milieu de la place du marché de Sardes, le berceau du
kapèlikè. Tout de suite après, Hérodote mentionne la double innovation
de la vente au détail sur un marché et de la frappe de pièces de
monnaie en elektron (un alliage naturel d'argent et d'or), et fait la liste
d'autres instruments et ustensiles dont l'invention était attribuée aux
Lydiens :

Les mœurs des Lydiens sont en général semblables à celles des Grecs, sauf qu'ils
prostituent leurs enfants de sexe féminin. Les premiers à notre connaissance ils ont
frappé une monnaie d'or et d'argent, et, les premiers, ils se sont fait revendeurs [au
détail]. D'après eux, ils seraient aussi les inventeurs des jeux en usage dans leur pays et
en Grèce : ils les auraient inventés au temps où ils colonisèrent la Tyrrhénie, et voici
comment : sous le règne d'Atys fils de Manès, il y eut une grande famine dans toute la
Lydie. Les Lydiens l'endurèrent patiemment d'abord, puis, comme elle ne cessait pas, ils
cherchèrent quelques dérivatifs et chacun s'y ingénia de son côté. C'est alors, disent-ils,
qu'on a inventé les dés, les osselets, la balle et les jeux de toute espèce, sauf le trictrac ;
de ce jeu-là, ils ne revendiquaient pas l'invention. Voici comment ils les employaient
pour lutter contre la faim : un jour sur deux ils passaient leur temps à jouer, pour ne pas
penser à la nourriture ; le jour suivant, ils mangeaient et s'abstenaient de jouer465.

Si certains Lydiens avaient recours à la monnaie frappée pour


acheter de la nourriture au détail, ils avaient aussi conçu une série de
moyens artificiels alternatifs à la consommation de nourriture. Les
Grecs de l'Antiquité sont le seul peuple auquel on aurait pu attribuer la
capacité exceptionnelle de mobiliser son intelligence avec la
détermination que suggère cette anecdote. Mais la façon dont Hérodote
centre son histoire sur l'inventivité des Lydiens prouve qu'il n'avait pas
encore une grande familiarité avec la catégorie de l'économique.
Un siècle plus tard, Aristote revint à un thème identique, celui de
l'origine des pièces de monnaie et du kapèlikè. Bien qu'il aborde son
sujet sur le plan philosophique, à y regarder de plus près, nous allons
voir que son approche est encore formulée en termes de mores-
moyens. La guerre du Péloponnèse avait appauvri l'Attique ; les
emplois occupés par les métèques et leurs usages se répandaient en
Méditerranée orientale. De nouvelles formes de commerce, où l'on
s'ingéniait à faire de l'argent et où l'on en faisait effectivement,
attiraient désormais les gens respectables et bien nés de l'Attique ; on
avait créé des marchés dans d'innombrables villes, que les hommes
avaient intégrés à leur quotidien. Toutefois, il y avait encore bien peu
de signes qu'un nouvel ordre des choses, cet ordre si familier pour nous
aujourd'hui, allait faire du marché l'organisateur universel du
commerce et du profit le but légitime de l'activité.
En effet, dans l'analyse aristotélicienne de l'activité commerciale,
de son origine et de son mécanisme, il n'est pas encore question du
marché466. Le commerce était principalement organisé par des moyens
politiques, on se procurait de la monnaie en profitant de façon avisée
des occasions fournies par la guerre et la politique, y compris le butin,
les amendes, les pots-de-vin, les confiscations, les séquestrations, et
tout le reste ; l'agora était un endroit fait pour les marchands modestes.
Aristote n'est même pas parvenu à reprendre d'Hérodote et de ses
Lydiens le lien effectif entre les pièces de petite monnaie et la vente au
détail de nourriture. Il est possible qu'il ait mis en doute l'authenticité
de la source, alors qu'Hérodote avait en réalité enregistré l'un des
éléments essentiels de l'histoire économique de l'Antiquité. Bien
qu'intéressé par le kapèlikè, Aristote mentionnait à peine l'agora et
parlait seulement du commerce et, au passage, de la monnaie. Il
n'accordait aucune place au gain ou au profit résultant de l'échange.
Selon lui, l'animal humain était à l'origine autosuffisant, et le
commerce n'était donc qu'une manière naturelle de restaurer
l'autosuffisance après que les familles aborigènes, devenues trop
nombreuses, s'étaient subdivisées pour s'établir à des endroits
différents. Le troc qui en résultait avait pour objectif le retour à l'état
d'autosuffisance, non un gain ou un profit quelconques. La coutume ou
le droit fixait le taux de l'échange de telle sorte que la sympathie
naturelle, qui prévaut entre les membres d'une communauté, soit
préservée. Il fallait pour cela qu'ils donnent en retour, au cours de
l'échange de leurs produits ou de leurs services, en se conformant à des
taux établis en fonction de leurs statuts respectifs au sein de la
communauté. D'un point de vue pratique, une telle exigence est
satisfaite si aucun gain n'est réalisé lors de l'échange et qu'aucune
obligation n'en résulte pour chacune des deux parties. D'où l'insistance
d'Aristote pour que, premièrement, on ne troque que les montants
nécessaires, deuxièmement, l'échange soit opéré en nature,
troisièmement, ce dernier soit effectué pari passu 467, c'est-à-dire en
excluant le crédit.
La monnaie sert de moyen pour évaluer le juste montant des biens
à échanger. Les biens troqués en tant qu'équivalents sont comptabilisés
dans les termes de l'un ou de l'autre des biens échangés ; que
l'opération soit effectuée pari passu ou pas ne fait aucune différence.
L'étalon est, dans tous les cas, l'unité dans laquelle l'autre bien est
comptabilisé en termes physiques. Il y aurait beaucoup à dire en faveur
d'une interprétation littérale de la phrase de l'Ancien Testament qui
parle « d'évaluer » les unités de la marchandise A « avec » des unités
de la marchandise B. Dans le troc de produits de base, par exemple
l'échange d'une cargaison de blé d'un navire contre des jarres d'huile ou
de vin empilées dans les magasins aux portes de la ville, la procédure a
pu être de compter la quantité de grains grâce au nombre de paniers
versés dans les magasins en sortant simultanément des magasins les
unités de vin ou d'huile données en échange. Une telle procédure aurait
fait économiser une grande part du temps et de la peine nécessaires
pour mesurer la quantité de produits de base stockée dans les cales des
navires ou dans les magasins des portes, et permis également aux
partenaires d'interrompre le processus à tout moment sans rien se
devoir. Des unités de monnaie frappée, par conséquent, sont un moyen
destiné à faciliter l'usage d'unités comme étalon. Une convention
n'intervient que dans le choix d'un étalon approprié. Or il est frappant
d'observer qu'il n'est jamais fait mention de l'usage de pièces de
monnaie sur le marché, de la fonction particulière des petites
dénominations sur les marchés alimentaires, de la circulation limitée
de la monnaie locale, du rôle joué par une convention arbitraire dans la
fixation des taux relatifs de la monnaie locale et de la monnaie utilisée
dans le commerce extérieur, ou de toute autre caractéristique des
transactions de marché.
De là l'échec spectaculaire de Platon ou d'Aristote à maîtriser
conceptuellement ce que nous appellerions les éléments des
phénomènes économiques. Pour eux, ces éléments ne se présentaient
pas avec ce dernier caractère.

LE MONNAYAGE

Dans les usages de la monnaie, les Grecs distinguaient strictement


la monnaie locale et la monnaie extérieure. Les pièces d'argent de
petite dénomination et, particulièrement après le IVe siècle, les pièces
de bronze, étaient employées pour le commerce local ou sur l'agora,
tandis que les pièces d'argent de forte valeur, telles que le statère,
étaient utilisées dans le commerce extérieur468.
Mais cette distinction ne se traduisait pas seulement par la taille
des pièces. Il faut bien sûr s'attendre à l'emploi de pièces de plus
grande valeur dans le commerce extérieur. Le fait est que les grandes
pièces utilisées dans le commerce extérieur circulaient presque
exclusivement en fonction de leur valeur métallique intrinsèque469.
Pour les pièces locales (nomisma eipichorion), c'était le contraire. Si la
valeur d'une petite pièce locale pouvait être celle de son contenu
métallique, ce n'était pas là le facteur important ; ce qui donnait sa
valeur à la pièce était l'autorité de la ville émettrice.

[...] si une pièce de métal recevait la marque indiquant qu'elle était émise comme
une drachme par le gouvernement d'une ville, sa valeur métallique était sans importance
pour les objectifs du commerce dans cette ville ; dans certains lieux, des pièces plaquées
étaient frappées en même temps que celles qui étaient de bon métal, tandis que pour de
nombreuses villes on trouve dans les pièces elles-mêmes la preuve que les maîtres de la
frappe ne prêtaient guère attention au poids des pièces qu'ils émettaient470.
Les pièces de bronze étaient en général de la monnaie
symbole471 ; leur usage apparut à Athènes vers 400 av. J.-C., mais se
répandit rapidement dans tout le monde grec. Le fait que des pièces
plaquées et authentiques circulaient simultanément pour la même
valeur prouve que les pièces locales étaient essentiellement des pièces
symboliques, dont la valeur était fixée par l'autorité étatique. Les villes
qui ne disposaient pas d'un approvisionnement de métal brut frappaient
souvent les leurs sur de vieilles pièces dont on effaçait les marques par
martelage ou par fonte472. Les villes grecques d'Asie Mineure ne
prenaient même pas la peine d'une nouvelle frappe, faisant simplement
une frappe secondaire pour modifier la valeur : cette méthode fut
longtemps utilisée à Byzance473. En l'absence de marchés, la loi de
Gresham474 n'a absolument pas de portée universelle.
Dans l'Économique pseudo-aristotélicien, de nombreuses
anecdotes illustrent la facilité avec laquelle de nouvelles pièces étaient
introduites, ou bien étaient reprises d'anciennes pièces dont la
valeur était modifiée ; les faits rapportés couvrent de grands espaces de
temps ou de territoires. Le premier d'entre eux concerne un épisode
significatif de la première frappe de monnaie par Athènes. Il débouche
sur l'idée que l'histoire captivante (mais obscure) des pièces de
monnaie athéniennes pourrait bien éclairer le rôle joué tant par la
première aristocratie que par le tyrannis. L'Économique II relate un
changement dans les pièces effectué par Hippias, le fils et successeur
de Pisistrate, qui

déclara que les pièces ayant cours à Athènes étaient inacceptables, et, fixant un prix
pour ces pièces, ordonna qu'on les lui apporte. Mais après qu'une réunion ait considéré la
frappe d'une nouvelle dénomination, il remit les mêmes pièces d'argent en
circulation475.

Cette histoire a connu différentes interprétations. Selon Seltman,


le texte fait ressortir le contraste entre le rappel de pièces et la
réémission du même argent-métal 476 . Pour lui, l'épisode concerne le
remplacement des vieilles pièces eupatrides par de nouvelles pièces
frappées d'une chouette, émises par les Pisistratides. Il est
explicitement affirmé que la réévaluation avait été débattue en réunion,
probablement à l'assemblée, puis écartée477. Il semble que les choses
se soient passées de la façon suivante : les anciennes pièces ont été
reprises avec une légère réduction, fondues, puis refrappées et émises à
leur valeur nominale. L'opération signifierait effectivement la
liquidation de l'héritage monétaire de l'anarchie semi-féodale.
Une histoire située à Clazomènes, ville côtière d'Asie Mineure478,
met au jour la facilité avec laquelle une monnaie symbole pouvait se
substituer au métal précieux. La ville étant incapable de donner leur
paie de 20 talents à une troupe de soldats mercenaires, la somme fut
avancée par les généraux mercenaires, et la ville versa un intérêt
annuel de 4 talents aux généraux :

Mais de cette façon ils ne diminuaient nullement le [principal] et ils continuaient à


faire des dépenses sans résultat. Ils firent alors battre une monnaie de fer qu'ils
substituèrent à la valeur de l'argent monnayé pour la somme de vingt talents ; puis ils
distribuèrent cette monnaie aux citoyens les plus riches de la ville proportionnellement à
la fortune de chacun et reçurent en retour une somme égale en argent. Ainsi les
particuliers eurent-ils de quoi subvenir à leurs besoins journaliers et la cité se libéra de sa
dette. Par la suite, sur les revenus ordinaires, ils distribuèrent aux citoyens, en
versements échelonnés, les intérêts qu'ils payaient auparavant aux officiers en reprenant
au fur et à mesure à chacun sa monnaie de fer479.

Plutôt que de payer un intérêt annuel de 4 talents, sans aucune


perspective de recouvrer la somme, la ville eut recours à un prêt forcé
de ses citoyens riches afin de rembourser les généraux. La liturgie
appelée proeisphora avait pour objectif de faire de l'avance sur impôts
un devoir honorifique pour les riches. La manœuvre consistant à
émettre des pièces de fer pour les prêteurs, en proportion de leur prêt à
l'État et à la même valeur que les pièces empruntées, rendit cette
opération relativement indolore et peu coûteuse. Les prêteurs ne
subirent ainsi aucune perte de revenu. Les pièces de fer furent retirées
de la circulation, probablement durant cinq ans, en allouant la somme
qui avait constitué l'intérêt payé aux généraux, c'est-à-dire que 4 talents
des pièces de fer furent chaque année remplacés par les pièces
traditionnelles d'argent480. Supposer, comme Riezler et Burns, que les
pièces de fer se seraient dépréciées parce que l'offre de monnaie aurait
ainsi été accrue, c'est aller trop vite en besogne. Si la monnaie d'argent
avait été payée aux généraux mercenaires – toute autre hypothèse
serait douteuse –, aucune augmentation de l'offre de monnaie n'aurait
dû nécessairement avoir lieu. Dans tous les cas, considérer qu'un
accroissement de l'offre de pièces de monnaie devait produire, par la
force des choses, une dépréciation de leur valeur, c'est postuler de
manière anachronique un système de marché où les prix fluctuent
librement en réponse aux variations de la demande.
Deux épisodes comparables, l'un antérieur, l'autre plus ou moins
contemporain, confirment notre interprétation481 selon laquelle les
pièces de fer avaient circulé à leur valeur faciale. Le premier concerne
l'émission de pièces d'étain par Denys Ier de Syracuse, vers 400 av. J.-
C.

Comme il n'avait pas beaucoup d'argent, il fit frapper une monnaie d'étain et réunit
une assemblée pour en recommander vivement l'usage. Les citoyens décidèrent par
décret, même contre leur gré, d'accepter chacun cette monnaie comme si elle était
d'argent et non pas d'étain482.

On constate là une forte analogie avec l'épisode de Clazomènes ;


son authenticité ne peut être mise en doute483. La discussion à
l'assemblée a probablement porté sur le rapport de la valeur nominale
de ces pièces à leur contenu métallique. Selon Pollux, cette valeur
nominale était de quatre fois le contenu métallique484.
Un épisode concernant le général athénien Timothée,
contemporain de l'histoire de Clazomènes, met en lumière la façon
dont la circulation de pièces de monnaie symboliques était assurée en
cas d'urgence.

En guerre contre les Olynthiens et démuni de monnaie d'argent, Timothée d'Athènes


fit frapper une monnaie de cuivre et la distribua à ses soldats. Ceux-ci manifestèrent leur
mécontentement. Il leur fit savoir que les ravitailleurs de l'armée aussi bien que les
commerçants du pays leur vendraient de la même façon toutes leurs marchandises.
D'autre part, il déclara aux ravitailleurs que ceux qui accepteraient cette monnaie
pourraient ensuite l'utiliser pour acheter toutes les denrées du pays aussi bien que les
produits du butin, et que si à la fin il leur en restait encore, ils pourraient la lui rapporter :
il la reprendrait pour de la monnaie d'argent485.
L'authenticité de cette histoire ne fait aucun doute486. Des
précisions sont fournies par Polyen, qui présente des développements
analogues et reprend l'Économique II. Dans sa version, Timothée

fit fondre avec de l'argent[-monnaie] de Macédoine du cuivre de Chypre, et de ce


billon fit fabriquer de la monnaie, où sur cinq dra[ch]mes anciennes il n'y avait qu'un
quatrième d'argent, et le reste était de mauvais cuivre487.

Polyen mentionne une manœuvre similaire de Timothée alors que


l'armée athénienne manquait de monnaie. Le général persuada les
vivandiers d'accepter, plutôt que de la monnaie, ce que la traduction
que nous utilisons appelle des « traites », garantissant le paiement final
en pièces de monnaie488. Regling a suggéré qu'il s'agissait de pièces de
céramique portant le sceau personnel de Timothée ; elles
fonctionnaient donc comme de la monnaie symbole. Polyen rapporte
encore un autre cas, cette fois-ci impliquant le général macédonien
Perdiccas, qui

se trouva en disette d'argent. Il fit de la monnaie de billon mêlé de cuivre et d'étain,


dont il paya les soldats. Les marchands[-ravitailleurs] reçurent la monnaie du roi ; mais
comme elle n'avait pas de cours hors des limites, ils furent réduits à ne trafiquer que de
fruits et de grains du pays489.

L'Économique II nous fournit également un exemple de nouvelle


frappe ou de nouveau marquage sur des monnaies existantes. Denys,
lorsqu'un prêt obtenu de ses citoyens allait venir à échéance, leur
donna l'ordre de remettre leurs pièces de monnaie.

Une fois qu'on lui eut apporté le métal, il en fit frapper une monnaie en donnant à
une drachme la valeur de deux, et remboursa ainsi sa première dette et en même temps
l'argent qu'on lui avait prêté la seconde fois490.

Si aucune des pièces de monnaie de Syracuse ne montre de signe


de nouvelle frappe au double de leur valeur, l'essentiel du passage est
confirmé par la référence que fait Pollux à une réduction du talent
syracusain de 24 à 12 drachmes, qui s'est probablement produite durant
le règne de Denys491. Il s'agit pour nous d'une simple hypothèse ; mais
Polyen mentionne que la même mesure avait été utilisée par le roi du
Bosphore, Leucon, qui avait rappelé toutes les pièces de monnaie, les
avait refrappées au double de leur valeur, et avait réémis des pièces de
même valeur totale que celles qui avaient été rendues, gardant ainsi la
moitié pour lui492.
Les détails de ces histoires comptent moins que le tableau général
qu'elles nous donnent à voir. Pour l'esprit moderne, il est tout à fait
surprenant. Car il n'y a absolument aucune indication d'une
dépréciation monétaire ou d'une inflation des prix, ni de mention des
« bonnes » pièces qui seraient chassées de la circulation par les
« mauvaises » – il n'y a pratiquement pas d'allusion à une opposition
ou à des troubles résultant de ce que nous considérerions comme
d'audacieuses manipulations. Denys, le pire profanateur de la mentalité
monétaire moderne, apparaît, en perspective historique, comme « un
tyran pragmatique et modéré493 » dont le règne correspond à « la
période la plus brillante et la plus prolifique de la frappe monétaire à
Syracuse494 ». Il était un « financier radical et inventif », dont les
politiques avaient sauvé Syracuse de la destruction par Carthage495.
Bien entendu, l'explication est simple. Les économies intégrées,
non organisées par le marché, de ces communautés étaient unifiées et
régies par les méthodes de la redistribution et de la réciprocité. Un
réseau élaboré de divisions sociales et territoriales rendait praticables
des arrangements économiques, qui étaient établis par les magistrats et
leur permettaient de traiter de façon souple ce que nous considérerions
comme des aventures particulièrement sophistiquées dans la sphère de
la finance publique.

LES MONNAIES INTERNES ET EXTERNES

On ne saurait exagérer l'importance de la distinction entre les


pièces de monnaie locale et celles qui servaient aux relations
extérieures ; elle est en effet essentielle pour comprendre les usages
grecs de la monnaie. Une telle dichotomie n'était pas exclusivement
grecque. Elle apparaît dans des sources aussi diverses que le Talmud et
les pratiques relativement modernes observées sur la côte africaine
occidentale. Ce qui est remarquable dans l'expérience grecque est la
mesure dans laquelle on a surmonté la séparation traditionnelle des
pièces de monnaie selon qu'elles étaient internes ou externes. Alors que
dans certains cas africains on ne pouvait acheter de nourriture qu'avec
des cauris, et jamais avec de l'or, cela n'était pas le cas à Athènes, ni
plus généralement en Grèce. Les deux types de pièces, locales et à
destination de l'étranger, quoique séparées sur le plan institutionnel,
étaient interchangeables. L'interchangeabilité n'était pas limitée au
rapport entre les monnaies interne et externe d'une seule cité ; les
pièces à usage externe de deux cités quelconques pouvaient s'échanger,
de même, peut-être, que leurs pièces à usage interne.
La mise en œuvre de cette interchangeabilité fut probablement la
principale contribution de l'innovation représentée par le banquier
trapézite496. À l'origine, son activité était accessoire au premier emploi
de pièces de monnaie. Tout comme les petites pièces de cuivre, il est
apparu peu de temps avant 400 av. J.-C. ; à notre connaissance, elles et
lui ont vu le jour à Athènes mais se sont très rapidement répandus dans
le monde grec. Les pièces de monnaie comme les changeurs de
monnaie appartenaient à la vie publique, non à la vie privée. Assis à sa
table sur l'agora, le banquier trapézite échangeait sans difficulté de
grands statères497 d'argent ou des tétradrachmes contre de petites
oboles ou des demi-oboles de cuivre. Avec la même aisance, assis à
leurs tables sur le deigma, un autre groupe échangeait des pièces
étrangères contre des pièces athéniennes, et réciproquement.
Xénophon pouvait ainsi proclamer que tout le monde voulait vendre au
Pirée, puisque à partir de cet endroit les étrangers pouvaient rapporter
chez eux de la monnaie plutôt que des marchandises. Le change des
monnaies faisait partie des services fournis par les autorités du port de
commerce.
Tester et changer les monnaies constituaient certainement les
fonctions officielles originelles du banquier grec ; le mot trapeza
désignait le banc sur lequel il était assis et où il faisait le change, tout
comme le terme anglais (bench), dérivé de l'italien, se réfère au banc
sur lequel se tenait le changeur de monnaie médiéval. Même si les
banquiers trapézites assumèrent d'autres fonctions, le test et le change
de la monnaie restèrent leurs activités principales et furent souvent
transformés en un monopole explicite de l'État au cours de la période
hellénistique. Les autres fonctions bancaires facilitèrent l'extension des
usages de la monnaie et leurs rapports avec le commerce ; il convient
toutefois de se garder d'exagérer leur niveau ou leur importance.
Les banquiers trapézites, notamment au cours de la période
troublée qui suivit le début du IVe siècle, pouvaient être dépositaires
d'argent, d'articles précieux, voire de trésors, ainsi que de documents
légaux, ce qui les rendait particulièrement utiles. Comme il devait être
assez dangereux, dans cette période de conflits sociaux, de conserver
des pièces de monnaie ou des trésors dans une maison grecque
dépourvue de protection, on les déposait souvent chez les banquiers.
Néanmoins, un bon nombre de pièces de monnaie thésaurisées
découvertes au cours des années récentes provenaient de maisons
privées.
Les dépôts étaient surtout effectués en vue de leur gardiennage, et
il est peu probable qu'un intérêt ait été payé – à moins que ce n'ait été
par le déposant. Il est certain que ces dépôts n'étaient pas utilisés par le
banquier, sauf si le déposant avait autorisé un tel usage ; dans ce cas, le
banquier jouait essentiellement le rôle d'agent chargé d'effectuer des
prêts. Un dépôt restait la propriété du déposant et n'était pas incorporé
à un fonds général ; même lorsqu'il changeait des pièces, le banquier
les mettait dans des sacs qu'il scellait, et il ne pouvait pas non plus en
disposer. Il est sûr que les banquiers faisaient des prêts, mais c'était soit
sur ordre d'un déposant, soit à partir de leurs propres fonds. Étant
presque sans exception des esclaves, des affranchis ou, au mieux, des
étrangers, ils ne pouvaient certainement pas accorder des prêts garantis
par la propriété immobilière ; en outre, seul un citoyen pouvait détenir
une telle propriété. Opérer une saisie aurait donc été impossible,
comme le banquier Phormion l'avait reconnu lorsqu'il avait loué à bail
la banque de son ancien maître, Pasion. Ce dernier, un ancien esclave
auquel Athènes reconnaissante avait accordé la citoyenneté, avait prêté
50 talents gagés sur une propriété immobilière, dont 11 talents venaient
des fonds de la banque et le reste de ses fonds personnels. Comme son
ancien esclave, Phormion, ne pouvait effectuer de saisie, Pasion
continua à détenir les hypothèques sur les 11 talents, tandis que la
banque restait endettée à son égard498. Et dans le Trapézitique
d'Isocrate, où Pasion, décrit comme un escroc, est supposé ne pas avoir
remboursé un dépôt de 7 talents parce qu'il l'avait prêté, cette action est
considérée à l'évidence comme une manœuvre illégale et malhonnête
que Pasion devait dissimuler. Ainsi Pasion est décrit comme implorant
le déposant « de lui pardonner et de cacher son malheur pour qu'on ne
vît pas qu'il avait été si coupable499 ».
Lorsqu'un banquier accordait un prêt, par conséquent, il ne créait
pas de crédit. Pourtant, à part l'emploi d'instruments de crédit tels que
les effets de commerce, c'est la création de crédit qui constitue
l'essence du prêt bancaire moderne. Le banquier grec soit prêtait son
propre capital, soit plaçait des dépôts pour lesquels un tel usage avait
été autorisé – auquel cas le prêt devait être enregistré comme ayant été
effectué à partir des pièces de monnaie d'un déposant déterminé. En
général, le montant de tels prêts devait être très modeste. Il ne faut pas
se méprendre sur l'échelle des opérations de Pasion. De notoriété
publique, elles étaient d'un caractère exceptionnel ; aucune autre
banque n'approchait la sienne en importance. Et Pasion était aussi un
prêteur sur gages, prêtant de la monnaie contre la garantie de vases de
bronze, prêtant même des couvertures, des draps, de l'argenterie et des
coupes à un éminent citoyen qui recevait des dirigeants étrangers500.
L'importance relative des prêts bancaires est difficile à évaluer ; il est
toutefois significatif que les plaidoyers de Démosthène ne citent aucun
cas de prêt maritime fait par un banquier – or ces prêts constituaient la
plus importante opération de crédit501.
Il semble que la plus importante fonction bancaire, outre le test et
le change des pièces de monnaie, ait été de faciliter les paiements.
Parmi les raisons qui expliquent que l'Antiquité ne connaissait que des
transactions in rem, il y avait l'impossibilité d'assurer un paiement
différé, c'est-à-dire de garantir que la monnaie à payer serait
équivalente à la somme requise. On pouvait déposer une somme
auprès d'un banquier dans le but d'effectuer un paiement à un tiers à
une date ultérieure déterminée. Cela n'impliquait ni un transfert de
crédit comme celui effectué dans le paiement par chèque, ni un
transfert de crédit par transaction comptable opérée par la banque – le
transfert giro qui a joué un rôle si important dans le commerce et la
finance médiévaux en Europe. En Grèce – comme dans les premières
banques de dépôts européennes –, c'étaient les mêmes pièces, après
avoir été déposées, qui étaient transférées au bénéficiaire. Le cas du
marchand d'Héraclée Lycon est très bien documenté. Avant de quitter
Athènes pour un voyage d'affaires, celui-ci avait déposé 16 mines et
40 drachmes dans la banque de Pasion ; cette somme devait être payée
à son partenaire, Képhisiadès de Skiron, au retour de ce dernier. Le
dépôt avait été fait en présence de deux citoyens, qui devraient
également présenter Képhisiadès à Pasion. Pasion avait enregistré
l'identité du dépositaire ainsi que le montant et les instructions pour le
paiement, de même que les noms de ceux qui devraient identifier le
bénéficiaire. L'orateur faisait observer qu'il s'agissait là de la procédure
habituelle502. Cinq mois après le dépôt, Képhisiadès fut présenté à
Pasion, et le paiement fut effectué. Aucun crédit n'avait été créé ou
augmenté dans cette opération ; cependant, une telle mesure a dû
considérablement faciliter le développement des transactions étendues
sur une certaine période de temps. Le fait que la banque n'effectuait le
paiement qu'en présence de témoins facilitait ce dernier, même quand
il n'y avait aucun délai : c'était une façon d'assurer la publicité de la
transaction tout autant qu'un moyen pratique de la réaliser503.
Pasion joua également un rôle lorsqu'il fallut faciliter le paiement
à grande distance. Un jeune homme du royaume du Bosphore, qui
avait été envoyé à Athènes par son père pour y faire du commerce et
pour y étudier, s'arrangea pour sortir de l'argent du royaume en ayant
recours au crédit de Pasion. Stratoclès, un marchand qui était sur le
point de s'embarquer pour le Bosphore, laissa au jeune homme une
importante somme de monnaie contre une lettre de ce dernier adressée
à son père dans laquelle il lui demandait de payer une somme
équivalente au marchand à son arrivée. Cet arrangement fut rendu
possible parce que Pasion garantit le paiement du principal et de
l'intérêt dû lors du retour de Stratoclès à Athènes, dans l'hypothèse où
le père du jeune homme n'aurait pas remboursé504. L'avantage pour le
marchand était d'avoir pu éviter le risque de voyager avec une grosse
somme en or : en laissant son argent à Athènes, il avait pu s'arranger
pour être remboursé à son point d'arrivée. À l'évidence, il s'agit ici d'un
arrangement rudimentaire où le banquier ne joue qu'un rôle de garant ;
il ne s'agit pas d'une transaction de crédit. C'est pourquoi de telles
transactions restaient exceptionnelles. Ainsi, quand le père du jeune
homme, le premier ministre du royaume, l'avait envoyé à Athènes pour
poursuivre ses études, il lui avait fourni des navires de céréales afin
d'obtenir de la monnaie à son arrivée. Si l'usage d'effets de commerce
ou de lettres de crédit avait été répandu, il ne nous serait pas venu à
l'esprit d'avoir recours à une méthode si compliquée pour financer
l'éducation scolaire d'un garçon ! La façon dont Cicéron a financé les
études de son fils à Athènes quelques siècles plus tard, grâce à son ami
Atticus, ne diffère pas d'une lettre de crédit.
Tout au long de la période hellénistique, les paiements bancaires
et les transferts demeurèrent une manipulation de pièces de monnaie
particulières. Dans l'Égypte ptolémaïque, où les méthodes bancaires
grecques atteignirent leur point culminant, il n'y eut jamais de transfert
de type giro pour la monnaie – mais il y en avait de particulièrement
élaborés pour les céréales et d'autres biens de base, effectués par
l'intermédiaire des banques d'État505. On ne saurait trouver d'élément
plus probant de la supériorité des méthodes administratives, comparées
au niveau primitif des usages de la monnaie à l'époque.
Les preuves les plus convaincantes de l'absence de tout
mécanisme de crédit bancaire se trouvent sans doute dans l'ensemble
des moyens utilisés par les hommes d'État « pour se procurer de
l'argent ». L'Économique II est d'abord conçu comme un manuel de
finance publique, non comme une feuille à scandale ; il y est écrit à
propos des anecdotes évoquées : « Nous ne croyons pas qu'il soit sans
utilité de rapporter les résultats de cette enquête, car il est certains de
ces moyens qui pourraient éventuellement s'adapter à telle de nos
entreprises en cours506. » L'originalité de son approche est aussi
frappante que celle des Revenus de Xénophon, qui avait le premier
développé l'idée que la richesse pouvait provenir aussi bien de la paix
que de la guerre. L'Économique II avance l'idée nouvelle d'une unité
domestique équilibrée ; en d'autres termes, il s'agit de la proposition
que les dépenses de l'État, comme celles de l'individu, ne doivent pas
excéder les revenus ; c'est cette idée, souligne l'auteur, qu'il convient
« de ne pas prendre à la légère507 ».
Si les prêts bancaires avaient joué un rôle quelconque dans le
système de crédit de cette époque, nous devrions nous attendre à ce
que des prêts bancaires à l'État soient évoqués lors de la discussion des
méthodes financières en situation d'urgence. Les prêts aux
municipalités et aux États ont, après tout, été la base à partir de
laquelle s'est développée la banque européenne à partir de la fin de la
période médiévale. Pourtant, dans les 41 ensembles d'anecdotes de
l'Économique II – plus de 60 histoires en tout –, on ne trouve pas un
seul épisode dans lequel un État ou un dirigeant ait résolu des
difficultés financières en ayant recours à un emprunt fait à un banquier.
Il suffira de mentionner quelques-unes des manœuvres
employées, parmi les plus intéressantes. Les cas de monnayage, que
nous avons discutés auparavant, relevaient en partie ou entièrement de
méthodes destinées à engendrer des revenus. On les complétait par
nombre d'autres techniques, qui impliquaient divers types de prêts
forcés à l'État, effectués par un groupe particulier ou bien par
l'ensemble des citoyens ; l'intérêt pour de tels prêts était en général
payé par l'État. C'est ainsi que la ville de Clazomènes, alors que les
habitants « manquaient d'argent dans une période de disette », ordonna
à tous ses citoyens qui détenaient des stocks d'huile d'olive, abondante
dans cette région, de les prêter à l'État contre intérêt. La ville loua des
bateaux et expédia l'huile à des emporia, auxquels elle acheta des
céréales, apportant apparemment l'huile comme garantie du prix
d'achat des céréales508.
Dans une occasion semblable, la ville d'Héraclée finança une
guerre à l'aide d'un prêt forcé effectué en nature. La ville était sur le
point de lancer une expédition de 40 trières, mais manquait de fonds
pour payer la flotte. En conséquence, « ils achetèrent aux marchands
tout le blé, l'huile, le vin et les autres denrées qu'ils avaient à vendre,
en fixant une échéance pour le paiement » ; il s'agissait manifestement
d'un prêt forcé, même si les marchands n'y étaient pas opposés,
préférant « avoir vendu leur cargaison en gros plutôt qu'au détail ».
Héraclée expédia les marchandises avec la flotte, sous la surveillance
d'intendants publics. Les marins furent payés en avance pour deux
semaines (au lieu de l'être pour la totalité de l'expédition), et achetèrent
ce dont ils avaient besoin aux intendants préposés aux vivres et aux
fournitures.

[...] avec l'argent ainsi recueilli, les généraux payèrent de nouveau la solde, de sorte
que c'est le même argent qui fut distribué jusqu'au retour de l'armée dans ses foyers509.

Autrement dit, les hommes furent payés à nouveau avec l'argent


qu'ils avaient dépensé pour leurs provisions, ce processus circulaire
étant répété pendant toute la durée de la campagne.
La ville d'Éphèse, sans doute parce que la reconstruction du
temple d'Artémis avait appauvri la ville, promulgua une loi somptuaire
interdisant aux femmes de porter des parures en or et leur ordonnant de
prêter cet or à l'État ; la ville inscrivit également sur un pilier du
temple les noms des citoyens qui lui avaient donné une somme
déterminée510. Denys de Syracuse leva des fonds, vers 399 av. J.-C.,
par un stratagème analogue : il donna d'abord l'ordre que toutes les
parures en or soient apportées au temple de Déméter, et se les
appropria en tant que prêt de la déesse. Après une certaine période,
davantage d'or ayant apparemment été accumulé, il autorisa les
femmes à porter des bijoux en or contre une offrande déterminée faite
au temple511. Le recours à des lois somptuaires en tant qu'expédient
financier fut général tout au long de l'Antiquité, comme on le voit dans
l'histoire du Veau d'or dans l'Exode 35. Tite-Live et Strabon évoquent
des mesures semblables prises à Rome. La méthode la plus ancienne et
la plus fréquente utilisée face à des situations d'urgence financière était
évidemment l'emprunt aux trésors du temple, les exemples les plus
connus portant sur le recours que fit l'Attique au trésor d'Athéna.
Un épisode intéressant, daté entre 361 et 348, implique l'emploi
d'éléments de marché pour utiliser un prêt forcé. La ville de Mendé,
ayant besoin de fonds pour la guerre contre les Olynthiens, donna
l'ordre à ses citoyens de vendre tous leurs esclaves en excédent d'un
homme et d'une femme, au nom de l'État512. Il est probable que les
esclaves furent livrés à l'État, qui organisa lui-même la vente, bien que
ce ne soit pas essentiel pour la compréhension de cette histoire. Quoi
qu'il en soit, le succès de cette opération présupposait l'existence d'un
marché assez bien développé pour les esclaves
En réalité, un petit nombre d'événements rapportés dans
l'Économique II indiquent les façons dont l'institution du marché
pouvait être utilisée afin de résoudre un problème financier. On est
tenté d'en conclure qu'une des principales raisons pour lesquelles les
Grecs pouvaient se permettre de recourir à des marchés extrêmement
imparfaits afin d'approvisionner leurs villes était la facilité avec
laquelle l'agora pouvait à tout moment être transformée en un
mécanisme redistributif.
En une occasion, son marché céréalier n'ayant pas été
approvisionné et la ville ayant été appauvrie sur le plan financier,
Byzance s'empara de bateaux céréaliers en mer Noire, retenant les
marchands et les forçant à vendre au détail leurs grains aux citoyens.
Lorsque, après un certain temps, les captifs protestèrent contre leur
détention, la ville augmenta les prix des céréales de 10 %, utilisant les
recettes pour payer des indemnités aux marchands513. La nouveauté de
cette procédure ne résidait pas dans la capture des navires céréaliers,
qui était assez fréquente, mais dans l'obligation faite aux marchands de
rester. En temps normal, la ville aurait acheté les cargos saisis à un prix
fixé ; mais, manquant de fonds, elle vendait les grains au détail et
payait petit à petit les marchands au fur et à mesure que l'argent
rentrait.
Prévoyant une attaque, à la fin du Ve siècle, la ville de Lampsaque
augmenta les prix de l'agora de 50 %, l'État recevant la différence
entre l'ancien et le nouveau prix. « [L]es autorités de la cité donnèrent
l'ordre aux marchands de vendre six drachmes le médimne de farine
dont le prix normal était alors de quatre, de vendre quatre drachmes et
trois oboles la mesure d'huile qui ne coûtait normalement que trois
drachmes, et d'en faire autant pour les autres denrées. Les [détaillants]
touchaient ainsi le prix ancien des marchandises, et le surplus était
versé à la cité, qui eut à sa disposition beaucoup d'argent514. » À une
date ultérieure, une proposition semblable fut faite aux Athéniens : un
personnage par ailleurs inconnu, appelé Pythoclès, proposa que l'État
achète tout le plomb des mines du Laurion au prix habituel de deux
drachmes et le revende à un prix fixé à six drachmes515.
La ville hellespontine de Sêlymbria avait anticipé d'une
génération le monopole de l'exportation céréalière introduit par
Cléomène. Comme cette cité avait des réserves abondantes de grain,
elle ordonna à tous les citoyens de livrer à l'État leurs stocks en
excédent d'une année de consommation, selon un prix fixé. Ces
céréales furent exportées à un prix déterminé, rapportant à l'État un
revenu approprié516.
Le recours à des méthodes de marché comme moyen de satisfaire
les besoins financiers semble être devenu plus fréquent au cours du
e
IV siècle. C'est ainsi que Timothée, le général athénien, parvint à
équilibrer son budget, au cours du siège de Samos en 366/365 av. J.-C.,
en confisquant le produit du pays et en le vendant aux Samiens eux-
mêmes517. Cette méthode sophistiquée semble susciter l'admiration de
l'auteur de l'Économique II ; en effet, il est possible que Timothée ait
dû créer un marché pour procéder ainsi. Il y a de nombreux épisodes
non militaires analogues dans l'Économique II. C'est ainsi que
Lygdamis, le tyran de Naxos, se trouva en difficulté pour vendre, sauf
à des prix très bas, la propriété confisquée à un groupe qu'il avait
exilé ; il vendit alors cette propriété aux exilés eux-mêmes518. Cette
histoire rappelle les remarques d'Hérodote sur le refus des Athéniens
d'acheter les propriétés des Pisistratides quand ils furent expulsés
d'Athènes, par peur de leur retour ultérieur et de leur vengeance.
Denys, étant incapable d'obtenir un emprunt des Syracusains, vendit le
mobilier de son palais, puis le confisqua aux acheteurs – une technique
inverse de celle de Lygdamis519. Antiménès de Rhodes, un second
d'Alexandre responsable des routes d'État autour de Babylone,
transforma la structure redistributive de la région en éléments de
marché. Mettant à profit une loi demandant aux satrapes de maintenir
garnis les entrepôts royaux le long des routes, il vendit les provisions
des magasins à toute armée ou tout groupe d'hommes qui traversait le
pays520. On a là un mariage intéressant des méthodes de marché de
Rhodes et des méthodes redistributives orientales. Un peu plus tôt au
cours du même siècle, Iphicrate, le général athénien, avait transplanté
des concessions athéniennes en Thrace. Ayant épousé la fille du roi
thrace Cotys, il contribua à la consolidation du pouvoir de ce dernier
après le début de son règne. Selon l'Économique II,

il lui conseilla de commander à ses administrés de lui ensemencer un terrain pour


récolter trois médimnes de blé. Par ce moyen, il recueillit une quantité considérable de
blé, qu'il fit descendre vers les ports pour le vendre, et dont il tira beaucoup d'argent521.

Nous observons ici encore une fusion stricte des éléments


redistributifs avec ceux du marché. La principale innovation était sans
doute que le roi thrace avait organisé lui-même la vente des céréales,
plutôt que de recourir à une vente passive aux marchands grecs et
phéniciens.

463 Karl Polanyi évoque dans ce chapitre les deux aspects que représentent
« mores and devices ». Nous avons conservé mores (usages, coutumes, mœurs) et
traduit devices par « moyens » (un sens voisin serait « instruments »). Mores
correspond aussi bien au terme latin (pluriel de mos, la coutume) qu'au terme
anglais mores, qui a repris l'expression latine à partir de la fin du XIXe siècle
(NdT).
464 Herodotus, The Persian Wars, I, 93 [Hérodote, L'Enquête, op. cit., p. 91].
465 Ibid., I, 94 [ibid., p. 91]. (La mention « au détail » est reprise de la
traduction anglaise utilisée par Karl Polanyi, NdT.)
466 Les remarques qui suivent sur Aristote s'appuient sur l'Éthique, V et la
Politique, I.
467 L'expression latine pari passu, qui signifie « sur le même pied » ou « au
même niveau », implique que les parties d'une transaction sont traitées de manière
égale (NdT).
468 Cf. G. Milne, Greek and Roman Coins, Londres, Methuen and Co., 1939,
p. 23, 107-108. P. Gardner, A History of Ancient Coinage, 700-300 B.C., Oxford,
Clarendon Press, 1918, p. 41.
469 P. Gardner, A History of Ancient Coinage, op. cit., p. 3, 56-57.
470 Ibid., p. 2-3.
471 Token money est rendu dans ce chapitre par « monnaie symbole » (NdT).
472 G. Milne, Greek and Roman Coins, p. 36-37.
473 Ibid., p. 75.
474 « La mauvaise monnaie chasse la bonne » (NdT).
475 Pseudo-Aristotle, Oeconomica, II, 1347a, 8 ss. [Le texte a été traduit ici à
partir de la traduction anglaise donnée par K. Polanyi. Dans la traduction
française, on lit que Hippias « retira aussi de la circulation la monnaie qui avait
alors cours à Athènes et ordonna qu'on la lui apportât, à un taux déterminé ; mais
une fois qu'on lui eut apporté cette monnaie pour la frappe d'un nouveau type, il
remit les mêmes pièces en circulation » (Aristote, Économique, op. cit., p. 31),
NdT.]
476 C. T. Seltman, Athens. Its History and Coinage, Cambridge, University
Press of Cambridge, 1924, p. 77-78 ; cf. P. Gardner, A History of Ancient Coinage,
op. cit., p. 159 ; B.V. Head, Historia Numorum, Oxford, Clarendon Press, 1887,
p. 369-370 ; A. R. Burns, Money and Monetary Policy in Early Times, New York,
Knopf, 1927, p. 363.
477 Les pièces qui subsistent aujourd'hui ne confirment pas la thèse de Head
selon laquelle l'étalon léger eubéen avait remplacé le lourd.
478 Histoire datée vers 360 av. J.-C. par Van Groningen, et en 387 av. J.-C. par
Riezler.
479 Pseudo-Aristotle, Oeconomica, II, 1348b, 23 ss. [Aristote, Économique,
op. cit., p. 41, 43].
480 Voir les commentaires de Van Groningen et Riezler, ad locum, et A. R.
Burns, Money in Early Times, p. 375.
481 Qui est aussi celle de Van Groningen.
482 Pseudo-Aristotle, Oeconomica, II, 1349a, 33 ss. [Aristote, Économique,
op. cit., p. 47].
483 Le passage nous explique que la série de tétradrachmes d'argent de
Syracuse s'interrompt à cette date. Le fait qu'on n'ait pas trouvé de pièces d'étain
n'apporte pas une preuve négative, puisque l'étain s'oxyde rapidement dans la
terre. On a cependant découvert une imitation dépréciée du décadrachme d'argent,
datant de cette époque ; la pièce est en bronze, mais elle était recouverte d'étain à
l'origine, il pourrait donc s'agir d'une des pièces en question. Elle ne constitue pas
une imitation médiocre ; elle fut frappée par « le grand artiste monétaire » qui était
alors responsable de la frappe de Syracuse. Les numismates considèrent le règne
de Denys comme « la période la plus brillante et la plus prolifique » de la frappe
monétaire à Syracuse. A. J. Evans, « The finance and coinage of the elder
Dionysius », in E. A. Freeman, History of Sicily, vol. IV, Oxford, Clarendon Press,
1894, p. 230-238 ; cf. Van Groningen et Riezler, ad locum.
484 Pollux, VIII, 79.
485 Pseudo-Aristotle, Oeconomica, II, 1350a, 24 ss. [Aristote, Économique,
op. cit., p. 51, 53].
486 Cf. Riezler et Van Groningen, ad locum.
487 Polyaenus, Stratagems, III, 10, 14 [Polyen, « Ruses de guerre », in César,
Commentaires, op. cit.].
488 Ibid., III, 10, 1.
489 Ibid., IV, 10, 2.
490 Pseudo-Aristotle, Oeconomica, II, 1349b, 28 ss. [Aristote, Économique,
op. cit., p. 49].
491 Pollux, IX, 87 ; cf. P. Gardner, A History of Ancient Coinage, op. cit.,
p. 414-415, et Evans, « Finance of Dionysius », p. 238.
492 Polyaenus, Stratagems, VI, 9, 1 [Polyen, « Ruses de guerre », op. cit.].
493 E. A. Freeman, History of Sicily, op. cit., vol. IV, p. 5.
494 Ibid., p. 234.
495 A. R. Burns, Money and Monetary Policy in Early Times, op. cit., p. 368.
496 Nous suivons ici l'emploi par Westermann du double terme grec-anglais
[trapezite banker], afin de distinguer nettement les opérations primitives des
trapézites grecs des opérations complexes du banquier moderne. Nous devons
beaucoup aux analyses de Westermann dans son article « Warehousing and
Trapezite Banking », Journal of Economic and Business History, vol. III, n° 1.
497 Statère : pièce d'argent de quatre drachmes (NdT).
498 Demosthenes, Private Orations, op. cit., XXXVI, 5-6 [Démosthène,
Plaidoyers civils, vol. II, op. cit.] ; voir aussi Westermann, « Warehousing and
Trapezite Banking », art. cité.
499 Isocrates, Trapeziticus, XVII, 18 [Isocrate, « Trapézitique », Discours,
vol. I, trad. G. Mathieu et É. Brémond, Paris, Les Belles Lettres, 2007, p. 77].
500 Demosthenes, Private Orations, XLIX, 21, LIII, 9 [Démosthène,
Plaidoyers civils, vol. III, op. cit.].
501 Deux nuances paraissent nécessaires. Dans un cas, un banquier, Héraclidès,
prête 30 mines gagées sur un navire dans le port ; ce n'est cependant pas un prêt
maritime au sens strict (Demosthenes, XXXIII, 7) [Démosthène, Plaidoyers civils,
vol. I, op. cit.]. Dans un autre exemple, il est dit que Pasion avait fait un prêt
maritime à un serviteur du général Timothée ; Pasion affirme toutefois qu'il avait
en fait avancé l'argent à Timothée pour payer la facture du transport d'un don de
bois que lui avait fait le roi de Macédoine (ibid., XLIX, 26) [ibid., op. cit.].
502 Ibid., LII, 3 ss.
503 Ibid., XXX, 23 ; XXXVIII, 12 ; XLVIII, 51, 57, 64.
504 Isocrates, Trapeziticus, XVII, 35-37 [Isocrate, « Trapézitique », op. cit.].
505 W. L. Westermann, « Warehousing and Trapezite Banking », art. cité, p. 49.
506 Pseudo-Aristotle, Oeconomica, II, 1346a, 30 [Aristote, Économique,
op. cit., p. 25].
507 Ibid., 1346a, 15 ss. [ibid., p. 25].
508 Ibid., 1348b, 17 ss. [ibid., p. 41].
509 Ibid., 1347b, 2 ss. [ibid., p. 35].
510 Ibid., 1349a, 9 ss. [ibid., p. 43, 45].
511 Ibid., 1349a, 15 ss. [ibid., p. 45].
512 Ibid., 1350a, 12 ss. [ibid., p. 51].
513 Ibid., 1346b, 30 ss. [ibid., p. 41, 43].
514 Ibid. 1347a, 32 ss. [ibid., p. 33]. (La traduction française mentionne les
« particuliers », la traduction anglaise les « détaillants » [NdT].)
515 Ibid., 1353a, 15 ss. [ibid., p. 71].
516 Ibid., 1348b, 33 ss. [ibid., p. 43].
517 Ibid. 1350b, 5 ss. [ibid., p. 53]. Voir aussi Polyaenus, XXX, 10, 9.
518 Ibid., 1349b, 1 ss. [ibid., p. 27].
519 Ibid., 1346b, 7 ss. [ibid., p. 47].
520 Ibid. 1353a, 24 ss. [ibid., p. 69]. (L'épisode rapporté selon la traduction
française est quelque peu différent, impliquant la dîme [NdT].)
521 Ibid., 1351a, 18 ss. [ibid., p. 59].
17

Le « capitalisme » dans l'Antiquité

La vie économique de l'Antiquité a atteint son point culminant à


l'époque de l'hellénisme en Méditerranée orientale, et sous l'Empire
romain en Méditerranée occidentale. On considère que la période
hellénistique débute avec la conquête de l'Asie par Alexandre le Grand,
vers 332 av. J.-C., tandis que l'épanouissement de l'Empire romain s'est
produit dans les deux premiers siècles ap. J.-C. Ces cinq siècles
constituent la haute époque du « capitalisme » antique. Cependant, ce
fut aussi la période où culmina l'activité économique non capitaliste.
Du point de vue des formes d'intégration, on peut dire que l'échange
comme la redistribution y ont connu leur plus grand développement
antique, l'un ou l'autre dominant en alternance, selon la région
considérée.
En Méditerranée orientale, le commerce se déplace vers le sud-
est ; ses centres sont alors Alexandrie, Antioche, Séleucie, tandis que
l'île de Rhodes et, plus tard, dans une moindre mesure, Délos
constituent les grands entrepôts du commerce maritime. L'Attique est
désormais absente des grandes voies maritimes, et Le Pirée perd de son
importance.
Cependant, alors que le commerce international se développe à
une échelle sans précédent, particulièrement pour le blé, les esclaves et
les biens de luxe, appuyé par une poussée des activités bancaires (en
particulier rhodiennes et déliennes), l'Égypte ptolémaïque produit, sous
la domination grecque de Macédoine, le système le plus complet
d'économie planifiée, sans marché, que le monde ait jamais connu.
L'Égypte ptolémaïque était alors considérée comme un pays
fabuleusement riche, dont la civilisation dépassait, sous presque tous
les rapports, celles qui lui étaient contemporaines. Ce point doit être
souligné, si l'on veut comprendre le prestige remarquable qu'avaient
les méthodes égyptiennes, y compris les pratiques économiques, à
cette époque. Par contraste, nous pourrions résumer la contribution
grecque à l'économie humaine en disant que les Grecs ont à eux seuls
développé les deux types d'économie – le type de l'échange et du
marché aussi bien que le type redistributif et planificateur – jusqu'à la
forme la plus avancée qu'ils aient atteinte jusqu'alors. Ces deux types
ont influencé Rome, qui a d'abord suivi la voie du commerce grec et
celle de l'utilisation de pièces de monnaie pour les marchés locaux,
accompagnées de la banque et de la comptabilité telles que les
pratiquaient les Grecs d'Italie du Sud. Plus tard, les techniques
ptolémaïques élaborées de redistribution, ainsi que les procédures de
stockage et de comptabilité « en nature », influencèrent les méthodes
utilisées par l'Empire romain pour réorganiser son administration et sa
finance.
Au passage, notons que l'hellénisme montre une combinaison de
planification et de méthodes de marché qui a créé une excessive
perplexité dans la pensée inspirée par le marché. Cléomène de
Naucratis n'était pas seulement l'organisateur du monopole égyptien
d'exportation des céréales, et très probablement celui d'un monopole
domestique étatique du commerce de celles-ci, il était aussi
l'organisateur du marché « mondial » du blé, et ainsi de la plus grande
institution de marché du monde antique. Mais qui d'autre que le plus
grand producteur de céréales aurait pu détenir les moyens de réaliser
une tâche aussi colossale, et comment aurait-il pu l'accomplir sans un
effort visionnaire et constant pour établir des agences d'information et
de services de navigation, avec l'aide de l'État ? (Lorsque le journal
Lloyd's list fut publié pour la première fois, par des marchands privés,
Cromwell avait déjà passé l'Acte de navigation et la marine
britannique avait conquis le contrôle des sept mers.)
En Méditerranée orientale, cette combinaison de planification
domestique et de commerce étatique, accompagnée d'une activité
commerciale de plus en plus libre à l'extérieur, a continué à dominer.
D'où la question de Michael Rostovtzeff : n'observons-nous pas là un
changement qui, s'il n'y avait pas eu d'intervention politique, aurait pu
conduire à ce type de capitalisme industriel qui nous est familier ? En
effet, sans sa destruction violente et sa brutale spoliation par les armées
et les proconsuls romains, l'Orient aurait peut-être évité la récession
des premiers siècles de notre ère, qui a submergé l'Empire romain.
Cependant, la récession n'a pas affecté l'Orient avec la force qui affecta
l'Occident, et à Byzance l'empire romain d'Orient a survécu pendant
mille ans au destin qu'a connu la Rome occidentale.
Néanmoins, dans le monde antique, le commerce et la méthode du
marché n'ont jamais atteint le même niveau qu'en Orient. L'histoire
générale de Rome révèle, vers la fin de la République, un haut niveau
d'affaires spéculatives et un développement apparemment important
des techniques d'échange, suivis d'un retour général à la redistribution,
à l'économie en nature, et d'une éclipse des marchés.
Nous rencontrons ici l'un des plus importants problèmes de l'étude
de l'Antiquité : celui des facteurs responsables du déclin de l'Empire
romain. Pour Rostovtzeff, ce problème est identique à celui de la
nature du capitalisme dans l'Antiquité. À ses yeux, sous l'hellénisme et
dans la première période de l'Empire, le capitalisme antique était sur le
point de s'épanouir et de se transformer en capitalisme industriel
moderne, lorsque le déclin de l'Empire mena l'économie au désastre.
Cela implique que le capitalisme antique relevait, dans l'ensemble, du
même genre que le capitalisme moderne, et que le déclin de l'Empire
romain a été le facteur qui a interrompu ce développement. La cause
de ce déclin, et donc de la récession du capitalisme, était selon
Rostovtzeff d'ordre général, on ne pouvait la réduire à un facteur
unique ; s'il fallait toutefois mettre en avant une cause particulière, ce
serait l'excès de planification qui, avec la bureaucratie et les
restrictions multiformes qui l'accompagnaient, avait affaibli tout à la
fois l'Empire et le capitalisme naissant522.
Max Weber, au contraire, insistait sur le fait que le capitalisme en
Grèce et à Rome avait un caractère entièrement différent de son
équivalent moderne – il était fondé « principalement sur le politique »,
non sur l'économie. C'est la raison pour laquelle la réforme politique
opérée sous l'Empire – la paix et le gouvernement rationnel – avait
signifié la ruine de ce type de capitalisme fondamentalement non
productif, fondé sur le butin, le travail des esclaves, et l'exploitation
privée de fonctions gouvernementales comme les impôts et les travaux
publics. (Weber avait ici à l'esprit les trois principales sources de
revenu du capitalisme équestre : l'accroissement des impôts, la
contractualisation de travaux publics, et la location de domaines
publics.) Quant au déclin de l'Empire romain – un processus plus tardif
et tout à fait différent –, il était lié au caractère côtier de la civilisation
romaine, dont la défense avait finalement obligé l'Empire à s'étendre
sur de vastes zones continentales, une évolution incompatible,
particulièrement sur le plan économique, avec les bases côtières
étroites de l'Empire523.
Pour Rostovtzeff, les deux problèmes du capitalisme antique et du
déclin de l'Empire romain n'en forment en réalité qu'un seul. Selon
Weber, ils sont fondamentalement différents et spécifiques. À ses yeux,
l'essor de l'Empire a été la cause de la chute du capitalisme antique,
alors que, bien entendu, l'Empire était notamment apparu afin de
remédier aux graves problèmes du capitalisme antique. Une fois
encore, il considère ce capitalisme comme essentiellement différent du
capitalisme moderne. Il était fondé avant tout sur l'exploitation
politique des peuples conquis, aussi bien que sur celle des peuples de
la mère patrie elle-même. Si la paix et l'administration rationnelle
constituent un appui décisif au type moderne de capitalisme, le type
antique ne pouvait survivre à une telle réforme de l'État. Le problème
soulevé par Rostovtzeff, logiquement, ne se pose pas pour Weber. Le
capitalisme antique n'évoluait pas en direction du capitalisme moderne,
par conséquent il n'est guère justifié de se demander pourquoi il ne
s'est pas engagé sur une telle voie. Quant au déclin de l'Empire romain,
Weber évoque des raisons liées à la structure géographique et
stratégique de celui-ci, qui allaient d'abord conduire son économie à
s'appuyer sur le travail servile et les guerres menées par des esclaves,
et finalement l'obliger à s'éloigner de ses fondations originelles, pour
s'engager dans une impasse où ni ses problèmes économiques ni ses
problèmes stratégiques ne pourraient être résolus de manière
satisfaisante.
En réalité, tout ce débat souffre de l'imprécision des termes
employés. L'indéfinissable « capitalisme », ce sont les marchés, rien de
plus. Weber veut dire que les activités économiques étaient réalisées
par les méthodes redistributives de la conquête, de l'appropriation, de
la capture des hommes ainsi que des terres, qui apportaient des
esclaves, des serfs, des trésors, et permettaient à des individus privés
d'exploiter des services publics et des travaux publics. Ces services et
travaux publics, ce sont la collecte des impôts, la construction et les
contrats, ainsi que l'administration des domaines publics. Tout cela
était réalisé en ayant recours soit aux méthodes redistributives utilisées
par des individus privés, à l'aide d'une bureaucratie privée d'esclaves,
soit aux méthodes redistributives d'une administration centrale, à l'aide
d'une bureaucratie publique. Dans les deux cas, les méthodes de
marché ne sont pas manifestes. Dans le monde antique, l'activité
économique – le commerce et les usages de la monnaie – ne passe pas
de manière significative par les marchés.

522 M. Rostovtzeff, Social and Economic History of the Hellenistic World,


op. cit., vol. II, notamment p. 1301 ss. [Histoire économique et sociale du monde
hellénistique, op. cit.], et A History of the Ancient World, vol. I, op. cit., chap. 2,
24, 25. Voir également le compte rendu de J. Hasebroek par M. Rostovtzeff in
Zeitschrift für die Gesammte Staatswissenschaft, 92, 1932.
523 Max Weber, « Die sozialen Grunden des Untergangs der antiken Kultur »,
Gesammelte Aufsätze zur Sozial-und Wirtschaftsgeschichte, Tübingen, 1924 [Max
Weber, « Les causes sociales du déclin de la civilisation antique », trad. H. Brühns,
Économie et société dans l'Antiquité, Paris, La Découverte, 2001]. Voir également
Wirtschaft und Gesellschaft (Tübingen, 1922), chap. 8 [Max Weber, Économie et
société, op. cit., vol. I] ; et General Economic History, particulièrement p. 331 ss.
[Max Weber, Histoire économique, trad. Ch. Bouchindhomme, Paris, Gallimard,
1992].
Bibliographie

ANDOCIDE, Discours, trad. G. Dalmeyda, Paris, Les Belles Lettres,


2002.
ARISTOPHANE, Théâtre complet, trad. M.-J. Alfonsi, Paris, GF-
Flammarion, 1966.
ARISTOTE, Constitution d'Athènes, trad. G. Mathieu et B. Haussoullier,
Paris, Les Belles Lettres, 1967.
– Économique, trad. B. A. Van Groningen et A. Wartelle, Paris, Les
Belles Lettres, 2003.
– Les Politiques, trad. P. Pellegrin, Paris, Garnier-Flammarion, 1999.
– Poétique et rhétorique, trad. Ch. E. Ruelle, Paris, Librairie Garnier
Frères, 1922.
ARRIEN, Histoire d'Alexandre. L'Anabase d'Alexandre le Grand, trad. P.
Savinel, Paris, Éditions de Minuit, 1984.
BARTH H., Travels and Discoveries in North and Central Africa, New
York, Harper and Brothers, 1859.
BICKERMAN E., Die Makkabäer, Berlin, Schocken Verlag, 1935.
BOECKH A., The Public Economy of Athens, Londres, J. Murray, 1828.
BOHANNAN P., « Some Principles of Exchange and Investment Among
the Tiv », American Anthropologist, 57, 1955.
BOHANNAN P. et L., Tiv Economy, Evanston, Northwestern University
Press, 1968.
BOTSFORD G. W., SIHLER E. G. (dir.), Hellenic Civilization, New York,
Columbia University Press, 1915.
BÜCHER K., Die Entstehung der Volkswirtschaft, Tübingen, 1893.
– Industrial Evolution, Toronto, University of Toronto Press, 1901.
BURNS A. R., Money and Monetary Policy in Early Times, New York,
Knopf, 1927.
BURY J. B., History of Greece, Londres, Macmillan, 1913.
Cambridge Ancient History, Cambridge, At the University Press,
1927-1939.
CASSON S., Macedonia, Thrace and Illyria, Oxford, 1926.
CATER H. D. (dir.), Henry Adams and His Friends, New York,
Houghton Mifflin, 1947.
CHARLESWORTH M., Trade-Routes and Commerce of the Roman
Empire, Cambridge, 1926.
DÉMOSTHÈNE, Plaidoyers civils (4 vol.), trad. L. Gernet, Paris, Les
Belles Lettres, 2002.
DIODORE DE SICILE, Bibliothèque historique, trad. Y. Vernière, Paris, Les
Belles Lettres, 2002.
DUNBABIN T. J., The Western Greeks, Oxford, Oxford University Press,
1948.
DYKMANS G., Histoire économique et sociale de l'ancienne Égypte,
Éditions Auguste Picard, 1936.
ERMAN A., Life in Ancient Egypt, Londres, Macmillan, 1894.
EVANS A. J., « The finance and coinage of the elder Dionysius », in
FREEMAN E. A., History of Sicily, vol. IV, Oxford, Clarendon
Press, 1894.
FINKELSTEIN M. I., « Emporos, Naukleros, and Kapelos », Classical
Philology, 30, 1935.
FIRTH R., « Currency, Primitive », Encyclopaedia Britannica,
fourteenth edition.
FLAVIUS JOSÈPHE, La Guerre des Juifs, Paris, Éditions de Minuit, 1977.
FLINDERS-PETRIE W. M., Social Life in Ancient Egypt, Londres,
Constable, 1923.
FRANCOTTE H., « Le pain à bon marché et le pain gratuit dans les cités
grecques », in Mélanges Nicole, Genève, 1905.
GARDNER P., A History of Ancient Coinage, 700-300 B.C., Oxford,
Clarendon Press, 1918.
GLOTZ G., Histoire grecque, Paris, PUF, 1925.
GOMME A. W., The Population of Athens in the Fifth and Fourth
Centuries B.C., Oxford, B. Blackwell, 1933.
GRUNDY G. B., Thucydides and the History of his Age, second edition,
Oxford, 1948.
HALL H. R., The Ancient History of the Near East, ninth edition,
Londres, Methuen, 1936.
HARTMANN F., L'Agriculture dans l'ancienne Égypte, Librairies-
Imprimeries réunies, Paris, 1923.
HASEBROEK J., Trade and Politics in Ancient Greece, trad. L. M. Fraser,
D. C. McGregor, Londres, G. Bell and Sons, 1993.
HEAD B.V., Historia Numorum, Oxford, Clarendon Press, 1887.
HEICHELHEIM F., Wirtschaftliche Schhwankungen der Zeit von
Alexander bis Augustus, Iéna, 1930.
HÉRODOTE, L'Enquête, in Hérodote, Thucydide, Œuvres complètes,
trad. A. Barguet, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la
Pléiade », 1964.
HÉSIODE, Les Travaux et les Jours, in Théogonie – Les Travaux et les
Jours – Le Bouclier, trad. P. Mazon, Paris, Les Belles Lettres,
1967.
HOMÈRE, L'Odyssée, trad. M. Dufour et J. Raison, Paris, Garnier Frères,
1961.
ISOCRATE, « Trapézitique », Discours, vol. I, trad. G. Mathieu et É.
Brémond, Paris, Les Belles Lettres, 2007.
JARDÉ A., Les Céréales dans l'Antiquité grecque, Paris, 1925.
JASNY N., The Wheats of Classical Antiquity, Baltimore, The Johns
Hopkins Press, 1944.
KNORRINGA, Emporos, Amsterdam, H. J. Paris, 1926.
KOCEVALOV, « Die Einfuhr von Getreide nach Athen », in Rheinisches
Museum, 31, 1932.
LATTIMORE O., The Desert Road to Turkestan, Boston, Little Brown,
1929.
LYSIAS, « Contre les marchands de blé », Discours XXII, in Discours,
vol. II, Paris, Les Belles Lettres, 1955.
MAHAFFY J. P., A History of Egypt under the Ptolemaic Dynasty,
Londres, Methuen and Co., 1899.
MALINOWSKI B., La Vie sexuelle des sauvages du nord-ouest de la
Mélanésie , Paris, Payot, 1930.
– Mœurs et coutumes des Mélanésiens, Paris, Payot, 1933.
– Les Argonautes du Pacifique occidental, Paris, Éditions de Minuit,
1963.
– Les Jardins de corail, Paris, Maspero, 1974.
MALLET D., Les Premiers Établissements des Grecs dans l'Égypte,
Le Caire, 1922.
– Les Rapports des Grecs avec l'Égypte, Le Caire, 1922.
– Manuscrit de la mer Morte (Les), Paris, LGF, 2010.
MAUSS M., Essai sur le don, Paris, PUF, 2007.
MAY J. M. F., Ainos, Its History and Coinage, 474-341 B.C., Londres,
1950.
MENGER C., Grundsätze der Volkswirtschaftslehere, Vienne, Karl
Menger (dir.), 1923.
– Principles of Economics, trad. J. Dingwall et B. F. Hoselitz (dir.),
avec une introduction de F. H. Knight, Glencoe, Ill., The Free
Press, 1950.
MERLE H., Geschichte der Städte Byzantion und Kalchedon, Kiel,
Fiencke, 1916.
MICHELL H., The Economics of Ancient Greece, Cambridge, At the
University Press, 1940.
MILNE G., Greek and Roman Coins, Londres, Methuen and Co., 1939.
MINNS E. H., Scythians and Greeks, Cambridge, 1913.
PARSONS T. (dir.), The Theory of Social and Economic Organization,
trad. Henderson A. M. et Parsons T., New York, The Free Press,
1947.
PLATON, La République, trad. R. Baccou, Paris, GF-Flammarion, 1966.
PLUTARQUE, Vies parallèles, trad. A.-M. Ozanam, Paris, Gallimard,
« Quarto », 2001.
POLANYI K., « Carl Menger's Two Meanings of “Economic” », in
Dalton G. (dir.), Studies in Economic Antropology, Washington,
D.C., American Anthropological Association, 1971.
– « On the Comparative Treatment of Economic Institutions in
Antiquity with Illustrations from Athens, Mycenae, and
Alalakh », in C. H. Kraeling, R. M. Adams (dir.), City Invincible :
A Symposium on Urbanization and Cultural Development in the
Ancient Near East, Chicago, Chicago University Press, 1960.
– « Ports of Trade in Early Societies », The Journal of Economic
History, 23, 1963 ; réimp. in Dalton G. (dir.), Primitive, Archaic,
and Modern Economies : Essays of Karl Polanyi, Garden City,
N.Y., Doubleday, 1968.
– « The Semantics of Money-Uses », Explorations, oct. 1957, repris
dans Dalton G. (dir.), Primitive, Archaic, and Modern
Economies : Essays of Karl Polanyi, Garden City, N.Y.,
Doubleday, 1968.
– en collaboration avec ROTSTEIN A., Dahomey and the Slave Trade,
Seattle, Londres, University of Washington Press, 1966.
– en collaboration avec ARENSBERG C., PEARSON H. (dir.), Les Systèmes
économiques dans l'histoire et dans la théorie, Paris, Larousse,
1975.
POLYBE, Histoires, vol. II, Paris, Les Belles Lettres, 2003.
POLYEN, « Ruses de guerre », in César, Commentaires, trad. Don Gui-
Alexis Lobineau, Paris, Anselin, 1840.
PRINZ H., Funde aus Naukratis. Beiträge zur Archäologie und
Wirtschaftsgeschichte des 7. und 6. Jahrhunderts vor Christus,
Darmstadt, Scientia Verlag Aalen, 1963.
PSEUDO-CALLISTHÈNE, Le Roman d'Alexandre, Paris, Les Belles Lettres,
1992.
RATTRAY R. S., Ashanti Law and Constitution, Oxford, Clarendon
Press, 1929.
RICARDO D., The Principles of Political Economy and Taxation,
Londres, J. M. Dent & Sons Ltd., 1911.
RIEZLER K., Über Finanzen und Monopole in alten Griechenland,
Berlin, Puttkammer und Mühlbrech, 1907.
ROBBINS L., Essai sur la nature et la signification de la science
économique, Paris, Éditions politiques, économiques et sociales,
1947.
ROSTOVTZEFF M., Histoire économique et sociale de l'Empire romain,
Paris, Robert Laffont, 1988.
– Histoire économique et sociale du monde hellénistique, trad. O.
Demange, Paris, Robert Laffont, 1989.
– A History of the Ancient World, Oxford, Clarendon Press, 1928.
– « The Bosporan Kingdom », in Cambridge Ancient History,
vol. VIII, Cambridge, Cambridge University Press, 1965.
– « Greek sightseers in Egypt », Journal of Egyption Archaeology, 14,
1928.
– « The Decay of the Ancient World and Its Economic Explanations »,
Journal of Economic and Business History, 1930.
– Zeitschrift für die Gesammte Staatswissenschaft, 92, 1932.
SABLOFF J., HAMBERG-KARLOVSKY C. C. (dir.), Ancient Civilization and
Trade, Albuquerque, University of New Mexico Press, 1975.
SCHWENZNER W., Das geschäftliche Leben in Alten Babylonien,
Leipzig, J. C. Hinrichs, 1916.
SELTMAN C. T., Athens. Its History and Coinage, Cambridge,
University Press of Cambridge, 1924.
SELTMAN C. T., Greek Coins, Londres, 1933
STRABON, Géographie, vol. IV, Paris, Les Belles Lettres, 2003.
STRACK M. L., Die antiken Munzen Nordgriechenlands, Berlin, G.
Reimer, 1898-1935.
TARN W. W., Alexander the Great, Cambridge, At the University Press,
vol. II, 1948.
– Hellenistic Civilization, second edition, Londres, E. Arnold and Co.,
1930.
TAVERNIER J.-B., Les Six Voyages de Jean-Baptiste Tavernier en Perse
et aux Indes, Paris, Gérard Monfort, 2004.
THUCYDIDE, La Guerre du Péloponnèse, in Hérodote, Thucydide,
Œuvres complètes, trad. A. Barguet, Paris, Gallimard, coll.
« Bibliothèque de la Pléiade », 1964.
THURNWALD R., « Banaro Society : Social Organization and Kinship
System of a Tribe in the Interior of New Guinea », Memoirs of the
American Anthropological Association, vol. III, Number 4, 1916.
– L'Économie primitive, Paris, Payot, 1937.
TITE-LIVE, Histoire romaine, trad. P. Jal, Paris, Les Belles Lettres, 2003.
TOD M. N. (dir.), Greek Historical Inscriptions, Oxford, Clarendon
Press, 1933.
VAN GRONINGEN B. A., « De Cleomene Naucratita », Mnemosyne, 1925.
– « Sur la fondation d'Alexandrie », in Raccolita di Scritti in Onore di
Giacomo Lumbroso, Milan, Aegyptus, 1925.
– (dir.), Aristote. Le Second Livre de l'Économique, Leyde, A. W.
Stijthoff, 1933.
VLADIMIRTSOV B., The Life of Ghengis Khan, trad. D. S. Mirsky,
Boston and New York, Houghton, Mifflin, 1930.
WEBER M., Économie et société dans l'Antiquité, trad. H. Brühns, Paris,
La Découverte, 2001.
– Économie et société, trad. J. Chavy et É. de Dampierre (dir.), 2 vol.,
Paris, Pocket, 1995.
– Histoire économique. Esquisse d'une histoire universelle de
l'économie et de la société, trad. Ch. Bouchindhomme, Paris,
Gallimard, 1992.
WEST A. B., « Coins from the Thracian Coast », in Numismatic Notes
and Monographs, vol. XL, New York, American Numismatic
Society, 1929.
WESTERMANN W. L., « Greek Culture and Thought », Encyclopaedia of
the Social Sciences, New York, Macmillan, 1931.
– « Warehousing and Trapezite Banking », Journal of Economic and
Business History, vol. III, n° 1.
WILAMOWITZ-MOELLENDORFF U. VON, Griechisches Lesebuch, Berlin,
Weidmannsche Verlagsbuchhandlung, 1965-1966.
WILCKEN U., Zeitschrift für Ägyptische Sprache, vol. XXXVIII, Berlin,
Akademie-Verlag.
– Alexander the Great, New York, Norton, 1967.
XÉNOPHON, Agésilas, in Cyropédie, Hipparque, Équitation, Hiéron,
Agésilas, Revenus, trad. P. Chambry, Paris, Librairie Garnier
Frères, 1942.
– Les Revenus, in Cyropédie, Hipparque, Équitation, Hiéron, Agésilas,
Revenus, trad. P. Chambry, Paris, Librairie Garnier Frères, 1942.
– Constitution des Athéniens, in Œuvres complètes, vol. V, trad. E.
Talbot, Clermont-Ferrand, Paleo, 2005.
– Constitution des Lacédémoniens, in Œuvres complètes, vol. V, trad.
E. Talbot, Clermont-Ferrand, Paleo, 2005.
– Économique, trad. P. Chantraine, Paris, Les Belles Lettres, 2008.
– Helléniques, trad. J. Hatzfeld, vol. I, Paris, Les Belles Lettres, 2003.
– L'Anabase, in L'Anabase, Le Banquet, trad. P. Chambry, Paris, GF-
Flammarion, 1996.
– Les Mémorables, in Œuvres complètes, trad. P. Chambry, vol. III, Les
Helléniques – Apologie de Socrate – Les Mémorables, Paris,
Garnier-Flammarion, 1967.
ZIMMERN A. E., The Greek Commonwealth, Oxford, 1931.
Index

Achat au jour le jour, 253-254


Action rationnelle, 48-49, 58, 65-66
Actions collectives, 80
Adéquation, 82, 98, 114
Administration domestique (householding), 85, 136, 255
et analogie avec l'État, 388
Administration publique, 249, 260-264, 387, 400
Affermage, 263
Afrique, 16, 27, 147, 150-151, 155, 191, 211, 219, 303, 318, 342, 381
Agora, 112, 225, 240, 245-246, 249, 250, 254, 259, 261, 339-345, 390-
391
et marché, 161, 201, 211, 276-278, 282-287, 297, 348, 372
Agriculture, 22, 42, 82, 128, 232-233, 298, 303, 313
AÏNOS, 308-314
Alcméonides, 146, 182-185
ALEXANDRE LE GRAND, 247, 320, 323, 349, 350-357, 392-395
Alexandrie, 349-352, 355-356, 395
Angleterre, 26, 40, 87, 146-147, 302-303
Annona, 152, 304, 335-336
Appropriation, 72-73
Argent-métal, 179, 181, 190-191, 193, 212, 369, 376
mines d' —, 186, 265-266, 293, 305, 332
ARISTIDE, 267-269, 271-272
ARISTOTE, 69-71, 117, 120-121, 133, 146, 249, 256-257, 262, 265-272,
340, 344, 371-374
Athènes, 13, 111, 182-184, 225-227, 252, 254, 263-277, 339-349, 382
administration du commerce céréalier, 304-307, 340
et dépendance céréalière, 297-300, 303, 342
politique étrangère, 141, 276, 298, 302, 314, 329
thalassocratie, 269, 304, 314-320, 332, 335
Autarcie, 26, 120-121, 277, 299
Autoprotection de la société, 25, 27

Babylone, 13, 52, 111, 116-117, 135, 178, 189, 212, 286, 339
Banque, 221-222, 384-388, 396
Banquier, 221-222, 227, 385-388
et dépôt, 341, 383-386
et paiement, 341, 385-387
Banquier trapézite, 341, 382-384
Bazar, 156, 160, 200-201, 212-213
BENTHAM J., 50
Besoins, 38, 45, 56-57, 68-74, 102-103, 169-170
Biais téléologique, 200, 215
Bible, 118, 121-122, 141, 239, 373
Biens inférieurs et supérieurs, 74
Biens de luxe, 141, 335, 395
Blé,
prix de 5 drachmes, 317, 338-339, 343, 346-348
prix du —, 40, 317, 344
prix du — et prix de l'orge, 317-318, 338-339
BOAS F., 94, 96
BOHANNAN P., 190
Bois de construction, 102, 186, 306, 331-333, 342, 385
BÜCHER K., 85, 113
Bureaucratie, 13, 53, 129, 168, 192, 227, 255, 262-264, 266, 398, 400
Butin, 139, 142, 203-206, 210-211, 261, 333-334, 379, 398
Byzance, 308-314, 317-319, 323, 342, 345-346, 375, 391, 397
Capitalisme, 24, 88, 399
antique, 304, 395, 397-399
et économie de marché, 199
insaisissable, 401
Caravanes, 154-156, 219, 285
Catallactique, 41, 131, 133, 160, 172, 200
Cauris, 123, 165, 191-192, 369, 382
Céréales
commissaires aux grains (sitophylaques), 344-345, 348
prix, 322, 336, 343, 346-347, 356-365
routes commerciales (terrestres, maritimes), 307, 312, 314, 318-319,
327
Changement, 17, 29-31
Chine, 142, 154, 219, 369
Choix, 62-68
CIMON, 202-203, 252-255, 261, 270-271, 313
Classe moyenne, 145-146
Classes sociales, 47, 112, 146, 189, 194-195, 213
CLÉOMÈNE DE NAUCRATIS, 336, 350-365, 392, 398
Code d'Hammourabi, 13, 123, 128, 217, 220, 222
Coexistence, 17
Colonie de Cappadoce, 13, 117, 216-219, 221
Colonies grecques, 272, 307, 315, 316-318, 326, 328, 366
Commerçant (Trader), 150
citoyen, 286-288
emporos, 283-285, 287, 306
en Égypte, 360-361
étranger, 147, 287-288
factor et mercator, 143-145
kapèlos, 146, 276-287
métèque, 144, 147-149
peuples commerçants, 149-151
Commerce (Trade), 39
actif et passif, 140-144, 150
administré, 126, 157-159, 216, 296, 303, 306, 320, 329, 331, 334-336,
365, 414
dans les empires nomades, 141-143, 154
de don, 157, 296, 326, 367
d'État, 219-220, 397
de marché (market trade), 13, 28, 116, 136, 157, 159-160, 199, 214-
216, 254, 295-296, 297
définitions institutionnelle et opérationnelle, 139-143
et bilatéralité, 139, 156-157
et marché, 27, 40, 214-215, 284
et transport, 153-156, 320
extérieur, 12, 28, 134, 283-284
guerrier, 103, 155
intérieur, 134, 339
maritime, 241-243, 290
non fondé sur le marché (non-market trade), 117, 152, 216, 217, 336
personnel du —, 215-216
privé, 219, 279, 282, 335, 362
réglé par traité, 157-160, 211, 306, 317, 320-323, 329, 333
voies dispositionnelle et transactionnelle, 128-129
Communauté (Gemeinschaft), 93-94
Comptabilité, 29, 41, 99, 115-116, 119, 124, 179, 193, 373, 396
Conception moderniste, 173, 318
Concurrence, 27, 68, 87, 159, 241, 281, 295
Contrat, 92-93
Continuité et discontinuité, 29-30, 199
erreur des évolutionnistes, 30, 199
Crédit, 185, 221-222, 384-385, 387
CRÉSUS, 182, 184-185, 246, 249-251, 370
CYRUS, 185, 206, 209, 245, 246, 248-251, 258, 287, 369

DAHOMEY, 14, 135, 147-148, 168, 191-192


DALTON G., 61, 139, 159
Démocratie, 52, 255, 263, 291
et citoyenneté, 289
et empire, 266, 268-269
et marché, 129, 256
et planification à petite échelle, 129
gouvernement des pauvres, 262
DÉMOSTHÈNE, 285-291, 301, 305, 318-323, 345-348, 354, 359-365,
384-385
DENYS DE SYRACUSE, 378, 380, 389, 392
Dette, 29, 65, 115-116, 121-122, 172, 185, 221, 240, 248, 260, 347,
377, 380
Diséopolis, 277-280, 282
Don et contre-don, 96-97, 100, 109
Droit, 52-53, 102, 127-129, 174, 258
DURKHEIM É., 80, 172

Échange, 28, 86-88, 100, 111-116, 119-125, 139, 144, 171, 396
cérémoniel, 101
et renforcement des liens, 101, 111
forme d'intégration, 78-82, 159
profitable, 112
Économie, 19, 40, 42, 74
centralisée, 53
comme processus institutionnalisé, 71-73, 76
concept de l'économique, 99, 102-103, 231, 371
de marché, 43, 46, 59, 91, 164, 172, 199
définition composite, 55-63, 68
définitions substantielle et formelle, 55-63
dépourvue de marché, 136
domestique, 85-86, 239-240
encastrée (embedded) dans la société, 53, 91-97, 99, 102-103, 106,
109, 112
interaction de l'homme et de son environnement, 72, 74
naturelle, 29, 115, 117
néoclassique, 58, 61-62
non fondée sur le marché, 173, 188, 381
place dans la société, 15, 18, 77
planifiée, 227, 396
science économique, 22, 58, 63, 68, 298, 406
séparée de la société (désencastrée), 91-92, 97-99
substantielle, 38, 41, 72
vêtement institutionnel, 76
Économique, 11, 38, 55-56, 68, 103, 231, 374
Économique II (Pseudo-Aristote), 135, 354-359, 375, 379-380, 387-
393
Économisme, 43-44, 47, 54, 97, 110
déterminisme économique, 46
sophisme économiste (economistic fallacy), 37-44
solipsisme économique, 50-54
Economizing, 55, 57, 60-62, 66
Égypte, 13, 52, 83, 108, 324-327
Embargo, 278, 304, 326, 361
Empires fondés sur l'irrigation, 88, 115, 128, 150, 154, 188, 201, 212
Emporium, 204, 284, 288, 294, 301, 318-321, 339-348, 356
Encastrement (embeddedness), 53, 91-103, 106, 109, 112
Enchères, 200, 205, 220-221, 334
Équivalences, 12, 53, 101, 111, 113-126, 128, 158, 220, 317, 369
d'échange, 120-123
de substitution, 101, 115-117
et marchés, 125-126
et prix, 114, 134, 158, 342
et rations, 117-119, 122
sociologie des —, 123-125
Esclaves, 52, 191-192, 203-206, 291, 301, 320
commerce, 117, 155, 333-334
prix, 165
vente, 191-192, 202-205, 390
Étalon-or, 16, 25, 51
État, 53, 74, 106, 111, 128-129, 219, 221, 258-260, 263-266
et subsistance des citoyens, 295
revenus de l' —, 292-295, 388-392
Éthique, 64, 368
Étrangers, 108, 142, 144, 147-148, 159, 161, 257, 284-290, 293-295,
361, 382-383
Faim et gain, 45, 91, 92, 97, 103
Famille, 71, 81-82, 85-86, 95-96, 120-121, 229, 231, 235, 239, 257,
372
Fascisme, 18
Femmes et marché, 201, 286-287, 369
Fiction de la marchandise (travail, terre), 43-45
Finance
d'État, 115, 381
fondée sur le trésor, 187
fondée sur les produits de base (staple finance), 171-172, 187-188,
190, 193, 195
monétaire et de crédit, 187
FIRTH R., 173
Fiscalisme, 341

Grande Transformation (La), 11

HAYEK F., 41, 61


HÉRODOTE, 111, 182-186, 245-249, 251, 258, 265, 286-287, 309, 318,
326, 328, 332, 360, 368-372, 392
HÉSIODE, 111, 229-242, 250, 292
Histoire économique, 11, 16, 17, 21, 97, 372
HOBBES T., 68
Homme économique (homo oeconomicus), 57-58, 69, 94, 96
HUME D., 51, 68

Imposition, 53, 83-84, 115-116, 195


Impôts, 74, 115, 176-177, 189, 193, 121, 263, 304, 353, 359, 362, 377,
398, 400
Individu, 69, 93, 110, 229-230, 258-259
Institutions, 12, 16, 39, 47, 50-53, 71, 72, 76, 114, 176, 179, 213-214,
226, 367
analyse institutionnelle, 167, 200, 216
économiques, 91, 94, 105, 136
et personnalités, 351
non économiques, 91, 102, 105-106
Institutionnalisation, 53, 72, 76-77, 86, 123, 148, 174
Intégration, 135
définition, 77
formes d' —, 77-88, 137, 395
et stades de développement, 86-87
et structures d'appui (supporting structures), 79-81
Interaction entre l'homme et son environnement, 72-76
Intérêt (et taux d' —), 122, 124, 191, 376-377, 383, 386, 388-389
Israël, 111, 127, 146, 231

Justice, 31, 52-53, 82, 111-112, 125, 127-129, 232, 236, 247, 257, 264

Kapèlikè, 287, 369-370, 372


KEYNES J. M., 275, 364
Kula, 46, 80, 82, 96

Les Revenus (Pseudo-Xénophon), 288, 291-295, 342, 388


Les Travaux et les Jours (Hésiode), 229-244, 250
Libéralisme, 266
Liberté, 13-14, 17, 20, 26, 52-53, 127-129, 247, 258, 291
Loi de Gresham, 375, 380-381
Lois économiques, 91-92
Lydiens, 209, 247, 249-251, 287, 368, 370-372

Machine et machinisme, 26, 232-233


ères des, 21-25
MAINE H. S., 92
MALINOWSKI B., 80, 82, 94, 97, 100
Manoir, 39, 85, 145-146, 149, 187, 193, 202, 213, 254-255
Marchandage, 83, 86, 101, 148, 158
Marché, 38, 47, 197, 250, 360, 372, 397
accaparement du —, 220, 344
alimentaire, 112, 209, 211-213, 226, 252, 263, 283
autorégulateur, 24, 44, 91, 198-199
comme lieu, 197-198
contrôle du —, 249
coutume du — (market habit), 113, 165, 246, 248, 252, 278, 287, 368
économie de —, 43, 46, 59, 91, 164, 172, 199
éléments de —, 27-28, 134-136, 200, 203, 225-226, 231, 254, 296,
304, 335, 367, 390, 392
faiseur de prix (price-making), 12, 13, 28, 40, 43, 126, 198, 200, 213-
214, 222, 339, 362
foule pour l'offre, foule pour la demande, 200, 203, 212, 367
institution, 39, 41, 80, 197, 199-201, 249, 253, 280, 282, 390, 396
instrument pour l'approvisionnement, 258
interne et extérieur, 134-135
mécanisme offre-demande-prix, 27, 38-39, 42, 51, 198-200, 214, 258
mentalité du —, esprit du —, 19, 37, 50, 53-54, 396
mondial des céréales, 135, 227, 297, 303, 336, 338, 348, 351-352,
358-363
niveleur, 153
non-faiseur de prix, 200
organisation du —, 351, 362, 364-366
place de marché, 111, 116, 198-199, 250, 283
pour mercenaires, 202-211
restriction du marché au XX e siècle, 87
société de —, 43, 47, 199
et solution de problèmes financiers, 390, 392
système de —, 20, 21-26, 29 40, 44, 57, 135, 176, 188, 199, 222, 250,
283-284, 337, 378
de la terre, 26, 40, 44-45
du travail, 26, 40, 44-45, 128
transformation en mécanisme redistributif, 258, 390
utopie du —, 25, 299
Mariage, 84, 98, 116, 234, 239-240
MARX K., 42, 93, 133
Marxisme, 88, 128
MAUSS M., 123, 172
MEAD M., 97
MENGER C., 58-61, 75
Mésopotamie, 108, 111, 120, 147, 191, 212, 216-218, 222, 226
Métèques, 144, 148-149, 288-295, 299, 301, 342, 347, 371
MISES L. von, 41, 50
Monnaie (money),
à usage limité, 194
à usage spécifique (special purpose), 165, 189
analyse institutionnelle de la —, 167
circulation d'élite, 157, 181, 189, 191, 195, 203
comme étalon de valeur ou monnaie de compte, 13, 28, 119, 126, 136,
163-166, 170-173, 178-179, 192-195, 221, 367, 373
comme moyen d'échange, 28, 84, 133-134, 136, 165-167, 171-173,
176-179, 188, 192-195, 222, 226
comme moyen de paiement, 13, 28, 163, 166, 170, 174-177, 179, 192,
221, 367
comme réserve de valeur, 165-166, 171, 173, 177-179, 192
comme système sémantique, 163-167
de l'homme pauvre, 189, 191, 195
définition fonctionnelle, 167
dépréciation, 51, 377-378, 380
et comptabilité, 172, 185, 373
et marché, 27
frappe, 250, 259, 273, 369-381
hiérarchisée, 99, 190
interne et externe, 376, 381-393
manipulations monétaires, 259, 375-381
objets quantifiables, 167-168, 170-171, 173, 175, 178, 188, 193, 197
pièces de —, 187, 194, 211, 221, 225-226, 253, 283, 310, 368-385,
400
et statut, 189-192
symbole (token money), 164, 167-169, 375-376, 379
tous usages (all-purpose), 164, 189, 194
usages de la (money uses), 12-13, 28, 99, 124-126, 134, 163-179, 187-
195, 367-374, 383, 387
valeur métallique, 374, 378
Monnayage, 374-380
Monopole, 135, 279, 321, 332-333, 342, 361-362, 365, 383, 391, 396
Morale, 17, 37, 51, 64, 190, 245-248, 292, 335, 368
Mores et moyens, 368-371
Motivations, 19, 25, 43, 45-48, 51, 59, 78, 91-92, 96, 351
et égoïsme, 110
faim, 45-46, 91-92
gain, profit, 19, 45, 143-144, 149
honneur, 46, 110
matérielles et idéales, 45-46
statut, 25, 143-144
Mouvements appropriationnels (dispositionnels), 72-74, 83
Mouvements positionnels, 72-73, 83
Mouvements transactionnels, 74

Nature, 23, 41, 45, 75


Naucratis, 325-327, 350, 353-354

Oikos, 71, 253-254, 270, 318


Or, 180, 182, 184, 192, 273, 307, 366, 368-369, 387-390
poudre d'—, 182, 287, 369
OWEN R., 23-24, 94

Parenté, 84,88, 92, 98, 99, 102


rapports de — comme supports de l'organisation sociale, 99
PARETO V., 80
PÉRICLÈS, 202, 252-254, 257, 268-278, 281-282, 315-316, 324
Pirée, 267-268, 275, 288-289, 294-295, 315, 318, 321, 327, 339-340,
342, 344, 363, 382, 395
Pisistratides, 146, 182-186, 376
Physiocrates, 39-40
Planification, 13-14, 84, 119, 185, 225-227, 275, 299, 354, 396-398
PLUTARQUE, 252-255, 261, 265-275, 314-316, 324-325
Polis, 71, 112, 227, 256-260
économie de la — (redistribution et éléments de marché), 254
et citoyenneté, 257
et agora, 250
et discipline civique, 256, 258
lois de la —, 257-258
Politique, 11, 17, 18, 51, 237
Port de commerce (Port of trade), 43, 135, 159-160, 200, 211, 214,
308, 313, 316, 318, 320, 325, 326, 342, 382
Portes, 200-201, 211-213, 373
Potlatch, 96
Pouvoir
paiement et —, 176
trésor et —, 176, 180-184
Prêts
des banquiers, 383, 388
et hypothèque, 383-384
forcés, 374, 388-390
maritimes, 288, 289-291, 305, 346, 385
Prix, 27-28, 39, 193
de marché, 44, 363-364
élément intégrateur, 80-81
fixés, 134, 210, 391
contrôle des —, 244, 347
fluctuant selon l'offre et la demande, 40, 345
juste —, 52, 124-125, 128, 221, 317, 343, 346
négociés, 221
stabilité, 39
unique, 213
variables, 134, 214, 338
Production, 72-75
Profit, 14, 19, 39-40, 43, 59, 111-112, 120-125, 144-145, 149, 159,
192, 205, 217, 242, 281, 287, 341, 345, 362, 365, 371-372
Progrès, 17, 21, 29, 53, 107-108, 127-128, 308
Propriété, 52, 73, 97, 102, 120, 124, 148-149, 266, 295, 383-384, 392

Rareté, 48-49, 55-58, 60-71


définition, 64
et insuffisance, 63-68
et choix, 62-68
Rationalisme, 47-50, 58
Rations, 116-119, 122, 195, 212, 301
Réciprocité, 78-83, 87, 95-98, 108-109, 113, 157, 185, 221-222, 381
déclin, 236-239
et minimisation du conflit, 96
et symétrie, 80-83, 97-99
Redevances, 115, 155, 176, 320, 322-323, 341, 343
Redistribution, 53, 78-79, 83-85, 87, 109, 113-114, 187-189, 254-255,
259-261, 264-266, 270-271, 381, 395-396, 399-400
deux modes de — (par le manoir, par l'État), 255, 269
et administration domestique, 85, 255
et centricité, 81, 83-84
et marché, 393
RICARDO D., 110, 172
ROBBINS L., 61
Rome, 146, 150, 158, 201, 225-226, 262, 302-304, 366-367, 390, 396-
398
approvisionnement en céréales, 302-303
déclin de l'empire romain, 397-399
ROSTOVTZEFF M., 156, 258-259, 263, 299, 318, 327, 348, 354, 359,
361, 397-399

SIMMEL G., 172


SMITH A., 40, 51, 79, 110, 172
Sciences sociales, 56, 59, 62, 72, 215
et économie, 37
Société (Gesellschaft), 93-94
Solidarité, 53, 102, 108-112, 127
SPENCER H., 50, 51, 172
Stockage, 29, 77, 83-84, 102, 158-160, 187, 193-194, 201, 212-213,
334, 396
— avec redistribution, 83-84, 212
Subsistance (livelihood), 11, 14, 15, 18, 31, 37, 55-58, 70-73, 91, 150,
177, 229, 233, 350
responsabilité de la cité, 254, 259-260, 264, 266, 268, 295
Surplus, 41-42, 242
Synoecisme, 268, 272, 277
Syracuse, 208, 210, 306, 327-328, 378-381
Système(s) économique(s), 46-47, 88, 91, 97, 99
Structures, 75, 79-81, 86, 125, 189, 255, 370, 392

Talmud, 118, 123-124, 128, 381


Tankarum, 147-148, 150, 155, 216-218, 222, 321, 348
Taux, 128, 140, 158, 189, 194-195, 198, 217, 372, 376
Taxes, 154, 269, 286, 293, 295, 321, 359
Technologie, 18, 22, 26, 38-39, 75, 232
THUCYDIDE, 186, 202-211, 265, 272, 274, 276, 299, 302, 310-319, 326-
329, 332, 334
THURNWALD R., 80, 94, 98, 99, 123, 134
TÖNNIES F., 93-94
Trade and Market in the Early Empires (Les Systèmes économiques
dans l'histoire et la théorie), 8, 11, 42, 76, 117, 198
Transactions économiques, 53, 106, 107, 110
Transactions sans profit, 111
Travail,
division du —, 83, 99, 133, 172, 236
Hésiode et le —, 238-240
Travaux publics, 188, 273, 275, 283, 398, 400
Trésor, 176, 179-182, 273
Alcméonides, 182-185
Crésus, 182, 184-185
en Grèce antique, 180, 274
Pisistratides, 185-189
Triade catallactique (commerce, monnaie, marché), 28, 367
Tribut, 74, 153, 165, 191, 269, 273, 310-312, 314
Trobriand (îles), 95
Troc, 46, 51, 53, 79-81, 86, 101, 113, 121, 171-172, 178, 190, 221,
242, 282, 372-373

Utilitarisme, 19, 45, 47-49, 58-59, 101

VEBLEN T., 39
Vivandiers, 156, 200, 206, 210, 334, 379

WEBER M., 73, 80, 93, 95, 134, 285, 398-399

XÉNOPHON, 202-211, 268, 285, 288-295, 305, 319, 323, 334-336, 341-
342, 382, 388

Flammarion
Table

l Polanyi, l'économie et la société

e sur la vie de Karl Polanyi

e de l'éditeur

face

oduction

A PLACE DE L'ÉCONOMIE DANS LA SOCIÉTÉ

Concepts et théorie

Le sophisme économiste

Les deux significations du terme économique

ormes d'intégration et structures d'appui

Les institutionsL'émergence des transactions économiques : de la société tribale à la société archaïque

L'économie encastrée dans la société

L'émergence des transactions économiques

Les équivalences dans les sociétés archaïques

Le rôle économique de la justice, du droit et de la liberté

Les institutionsLa triade catallactique :commerce, monnaie et marchés

Les commerçants et le commerce

Objets monétaires et usages de la monnaie


Éléments de marché et origines du marché

COMMERCE, MARCHÉ ET MONNAIE DANS LA GRÈCE ANTIQUE

oduction

L'âge hésiodique : le déclin tribal et la subsistance paysanne

Les marchés locaux : l'économie politique de la polis et de l'agora

Les marchés locaux et le commerce avec l'outre-mer

Comment garantir les importations de céréales

L'extension du commerce de marché

Monnaie, banque et finance

Le « capitalisme » dans l'Antiquité

liographie

ex

Vous aimerez peut-être aussi