150 e
anniversaire
de la naissance
PAUL OHL
PAUL OHL
de
Louis Cyr
Afin de souligner dignement, en cette année
2013, le 150e anniversaire de la naissance de
Louis Cyr, les Éditions Libre Expression publient
une édition spéciale, revue, corrigée et bonifiée,
de la biographie de Louis Cyr parue en 2005.
Louis Cyr incarne toujours le mythe universel
de la force, porteur d’une part de mystère et
de démesure. De son vivant, il avait mérité le
titre de l’Homme le plus fort du monde. Les
experts d’aujourd’hui s’entendent pour le pro-
clamer l’Homme le plus fort de tous les temps.
Le 1er octobre 2012, Antoine Bertrand, l’inter-
prète de Louis Cyr, disait :
« Il fallait qu’on fasse un jour un film sur Louis
Cyr. Je trouve que c’est important parce que
Louis Cyr commande un devoir de mémoire.
Pour ce qu’il a accompli, mais aussi pour ce que
ses exploits représentent pour le Québec. Il a
© Hélène Leclerc
été le meilleur du monde à une époque où les
Québécois étaient considérés comme des por-
teurs d’eau. Il a donné une première fierté au
Québec. »
L’auteur, Paul Ohl (à droite),
en compagnie d’Antoine
Bertrand (dans le rôle de
Louis Cyr), sur le plateau de
tournage du film, en octobre
2012.
ISBN 978-2-7648-0872-6
Li3603_Jaquette_LouisCyr.indd 1-5 13-04-04 09:51
Li3603_MEP_LouisCyr.indd 3 13-04-03 16:58
« Il n’y a ni Est, ni Ouest, ni frontière
ni race, ni naissance, quand deux
hommes forts s’affrontent quoiqu’ils
viennent des deux bouts de la Terre. »
Rudyard Kipling
Li3603_MEP_LouisCyr.indd 7 13-04-03 16:58
Louis Cyr vu par lui-même
« Je veux qu’il soit compris que les médailles et les ceintures m’importent
moins que le titre de champion des hommes forts du monde. »
Liverpool, 12 novembre 1891
11
Li3603_MEP_LouisCyr.indd 11 13-04-03 16:58
Première partie
Le prodige
Illustration d’Albéric Bourgeois.
La Presse, 1908
Li3603_MEP_LouisCyr.indd 17 13-04-03 16:58
CHAPITRE 1
Des Acadiens errants
Jean Sire, l’ancêtre de Cyprien Noé Cyr, naquit à Saint-
Éloi de Dunkerque, en Flandre française, vers 1655. Cet
endroit était situé dans la plaine maritime qui s’étend entre
le nord de la France et la Belgique, au bord de la mer du
Nord. Difficile de dire pourquoi Jean Sire quitta sa Flandre
natale en même temps que quelques pêcheurs, marchands,
soldats et artisans du Perche, du Poitou, de la Bourgogne,
pour venir tenter la périlleuse aventure de l’Acadie, décrite
par certains comme « un pays intempéré à cause de la mer
glaciale qui l’environne ».
On peut risquer deux raisons : la terrible crise de subsis-
tance qui s’est produite en France en 1677, alors que des
épidémies se sont ajoutées aux ravages de la famine ; en
second lieu, le recrutement astucieux des seigneurs fran-
çais de la Nouvelle-France, parmi lesquels les gouverneurs
de l’Acadie. Cette offensive de recrutement fut lancée par
Charles de Menou d’Aulnay, lequel, dès les années 1640,
envoyait des habitants de ses terres familiales dans le Poitou
à sa seigneurie acadienne, ainsi qu’en témoigne le premier
recensement de l’Acadie en 1671.
19
Li3603_MEP_LouisCyr.indd 19 13-04-03 16:58
Quoi qu’il en soit, lorsque l’ancêtre de Cyprien Noé Cyr
débarqua en Acadie, cette colonie du bout du monde était
déjà au centre du conflit qui opposait la France à l’Angle-
terre. Marié à Marguerite Raimbault, il eut avec elle plusieurs
enfants. L’un d’eux, Louis, deuxième de la lignée, naquit
vers 1690. Peu après, l’amiral anglais Phipps saccagea Port-
Royal et occupa l’Acadie péninsulaire. Beaucoup de familles
fondatrices, dont celle de Jean Sire, se dirigèrent alors vers
Les Mines et Beaubassin, les fondations les plus éloignées
de cette Acadie constituée de Port-Royal, Cobequit, Grand-
Pré et Chipody.
En 1713, le traité d’Utrecht marqua le point de rup-
ture avec une bonne partie des colonies françaises d’Amé-
rique. L’Acadie, pour ce qui en restait, devint officiellement
anglaise. La péninsule allait se nommer Nova Scotia et l’île
Saint-Jean fut désignée Prince Edward Island.
Le 12 novembre 1753, Paul Sire, petit-fils de Jean Sire,
fils de Louis Sire, troisième de la lignée, épousa Marguerite
Daigle (on lira aussi Daigre), fille de Joseph Daigle et de
Marguerite Gautrot. C’était moins de deux ans avant l’évé-
nement tragique qui allait changer l’histoire de l’Amérique.
Le vendredi 5 septembre 1755, tous les habitants mâles de
la région, jusqu’aux garçons de dix ans, furent sommés de
se rendre à l’église de Grand-Pré pour y entendre une com-
munication du gouverneur.
Cinq jours plus tard, le 10 septembre, on commença à
embarquer les hommes qui avaient été, jusque-là, parqués
dans l’église. Beaucoup furent débarqués tout le long du lit-
toral américain.
Plusieurs passèrent clandestinement l’isthme de Shediac,
au Nouveau-Brunswick, pour se cantonner pendant des
semaines, même des mois, dans les vastes forêts. Progressi-
vement, on longea le fleuve Saint-Laurent, s’éparpillant le
long des côtes à la recherche d’une communauté d’accueil
et d’une nouvelle vie au Bas-Canada.
20
Li3603_MEP_LouisCyr.indd 20 13-04-03 16:58
C’est sur le chemin de l’exil que naquit, le 4 mai 1756,
Pierre-Paul Sire, quatrième de la lignée de Jean Sire. Il avait
moins de deux ans lorsque sa mère mourut, le 26 février 1758
à Saint-Charles-de-Bellechasse, à l’âge de vingt-cinq ans. Son
grand-père Louis, qu’il ne connut pas, était décédé l’année
précédente, le 22 juin 1757, et inhumé à Québec. Il est pro-
bable qu’entre 1755 et 1757 Louis Sire ait séjourné à Saint-
François-de-la-Rivière-du-Sud, au sud-ouest de Montmagny,
près de la rivière du Sud, une mission fondée en 1727, avant
de se retrouver à Québec, deux ans avant la bataille des
plaines d’Abraham. Quant à Paul Sire, le père de Pierre-
Paul, il s’était établi à Saint-Charles-de-Bellechasse, à l’est
de Lévis, sur la rivière Boyer, à même les terres de Charles
Couillard de Beaumont, de la seigneurie du même nom.
C’est là qu’il épousa en secondes noces, le 5 mai 1758, Marie-
Ursule Dubois. Dix enfants naîtront de cette seconde union,
entre 1759 et 1772 : deux à Saint-Charles-de-Bellechasse, sept
à Saint-François-de-la-Rivière-du-Sud et un à Québec.
Le fils, Pierre-Paul, continua sur son erre pour s’établir,
vers l’âge de vingt-cinq ans, à Saint-Grégoire-le-Grand, au
cœur de la seigneurie de Bécancour. L’endroit avait été
fondé en 1757 par des colons acadiens exilés de Beaubassin,
mais n’était toujours pas érigé en paroisse lorsque Pierre-
Paul Sire s’y maria, le 28 octobre 1782, avec Françoise Pel-
lerin, fille de Pierre Pellerin et de Marie-Françoise Morin. De
cette union naquit, en 1783, Pierre Sire, cinquième descen-
dant de Jean Sire et arrière-grand-père de Cyprien Noé. Ce
Pierre Sire, « un colosse » devait se souvenir le jeune Cyprien
Noé, passa ses primes années sur une terre de la seigneurie
de Bécancour, avant de reprendre la route avec ses parents
en direction du Haut-Richelieu, jusqu’à un endroit nommé
Sainte-Marguerite-de-Blairfindie, paroisse catholique fondée
en 1768 par des colons de l’Acadie et dont on avait ouvert les
registres en 1789. La localité fut nommée La Cadie (ou La
Petite-Cadie ou La Nouvelle-Cadie), bientôt orthographiée
L’Acadie, en souvenir de leur Acadie natale. En 1791, trois
générations de Sire se retrouvaient à L’Acadie : Paul, Pierre-
Paul et Pierre. Le premier y fut inhumé le 15 septembre 1798,
21
Li3603_MEP_LouisCyr.indd 21 13-04-03 16:58
le lendemain de l’enterrement de son épouse, Marie-Ursule
Dubois. Pierre-Paul Sire fut inhumé à son tour le 15 juin
1809. Ses funérailles furent célébrées dans la toute nouvelle
église de Sainte-Marguerite-de-Blairfindie, fleuron de l’archi-
tecture religieuse traditionnelle du xviiie siècle, inaugurée
le 23 décembre 1801 et enrichie en 1802 des œuvres reli-
gieuse du peintre Louis Dulongpré. C’est dans cette même
église qu’avait été baptisé un an plus tôt, en 1808, Pierre Sire,
sixième de la lignée de Jean Sire, dont le patronyme se chan-
gera en « Cyr » par un caprice d’écriture notariale lorsque
son père, Pierre Sire, deviendra propriétaire de 58 arpents
de bonne terre, en bordure de la Petite-Rivière-de-Montréal.
C’est dans ce patelin du Haut-Richelieu, dont le peuple-
ment et l’architecture furent marqués par le Grand Déran-
gement acadien de 1755 et le conflit entre les Américains et
la colonie britannique du Bas-Canada de 1812, que se cristal-
lisa le destin des descendants de Jean Sire, devenus des Cyr.
Li3603_MEP_LouisCyr.indd 22 13-04-03 16:58
CHAPITRE 2
Les patriotes de
Saint-Cyprien-de-Napierville
Les Pierre Cyr père et fils vivaient au sein d’une communauté
d’Acadiens à peine remis du douloureux exil. Ils formaient
un ensemble paroissial regroupé autour de la nouvelle église,
d’un presbytère qui sera entièrement reconstruit en 1821 et
d’un cimetière enclos.
Les Cyr, comme tous les colons cultivateurs de L’Acadie,
furent les témoins du conflit de 1812, la frontière amé-
ricaine de Lacolle étant à quelques kilomètres de là. Lieu
stratégique, l’armée britannique avait dressé un camp à la
croisée de deux routes : celle reliant Saint-Jean-L’Évangéliste
(aujourd’hui Saint-Jean-sur-Richelieu) à La Prairie et celle
menant de Chambly à Odelltown. Ce carrefour était au cœur
de L’Acadie (Sainte-Marguerite-de-Blairfindie). Les Britan-
niques y érigèrent des casernes – connues comme les casernes
de Blairfindie – dès 1814, des écuries pour une centaine de
chevaux, un corps de garde, un puits, des logements pour
officiers et soldats et le quartier d’un maréchal des logis. Can-
tonnement du 119e régiment des dragons légers en 1813, les
casernes allaient servir jusqu’en 1827 à des soldats irlandais.
D’autres ouvrages militaires, dont les blockhaus de Lacolle,
23
Li3603_MEP_LouisCyr.indd 23 13-04-03 16:58
témoins de la bataille du moulin de Lacolle en mars 1814,
faisaient également partie du paysage local.
Ce conflit canado-américain allait influencer les habitudes
du noyau acadien auquel appartenaient les Cyr puisque,
au lendemain des hostilités, de nombreuses familles irlan-
daises catholiques et écossaises protestantes étaient venues
grossir la communauté, non sans la perturber. Les uns et
les autres occupaient des terres sur les rives opposées de la
Petite-Rivière-de-Montréal, mais chacun défendait âprement
sa langue, ses traditions, n’hésitant pas à dénoncer qui au
curé, qui aux notables des seigneuries des agissements sus-
pects ou des prétentions qui eussent pu sembler aller à l’en-
contre des mœurs, des enseignements religieux ou, plus sim-
plement, de la rectitude des apparences.
En ce début du xixe siècle, l’exploitation des sols était
encore l’affaire du régime seigneurial, par conséquent des
grands propriétaires terriens.
Dans la partie du Haut-Richelieu où s’étaient établis les
Cyr, les terres étaient partagées principalement entre la sei-
gneurie de Léry, dans laquelle se trouvait le territoire de la
future paroisse de Saint-Cyprien-de-Napierville, la seigneurie
de La Prairie et la baronnie de Longueuil, qui regroupait la
paroisse de Sainte-Marguerite-de-Blairfindie et les conces-
sions de L’Acadie.
C’est sous le régime de Napier Christie Burton, quatrième
seigneur de Léry de 1799 à 1835, que le développement de
ce territoire favorisa la création de trois villages seigneuriaux,
parmi lesquels celui de Napierville. Pour ce dernier endroit,
un acte de donation d’un lot fut signé pour la construction
d’une église catholique. Puis il y eut l’obtention de baux
pour des moulins à scie et un moulin à farine.
Mais c’est l’affaire des lieux de culte qui allait permettre l’ou-
verture d’une nouvelle paroisse, en l’occurrence Saint-Cyprien.
Pour cela, il fallait que les futurs paroissiens fussent en mesure
d’assumer les coûts de construction d’une église et d’un pres-
24
Li3603_MEP_LouisCyr.indd 24 13-04-03 16:58
bytère, de « faire vivre honorablement » un curé par le paie-
ment de la dîme et d’entretenir les chemins, en particulier
durant l’hiver. Entre 1817 et 1821, plusieurs requêtes furent
adressées à l’évêque de Québec, Mgr Joseph-Octave Plessis,
afin qu’il donnât son approbation à la construction d’une
église et à l’inauguration d’un cimetière. Le nom de Pierre
Cyr père se trouvait sur la liste des requérants de la première
demande, datée du 19 juin 1817. L’affaire n’était toujours pas
réglée le 8 janvier 1820, jour d’inhumation de son épouse,
Marie Gamache. Le jeune Pierre n’était âgé que de douze ans.
Pendant encore trois ans, les Cyr, ainsi que toutes les familles
établies des deux côtés de la Petite-Rivière-de-Montréal et près
du ruisseau des Noyers, durent franchir jusqu’à 3 lieues pour
se rendre à l’église de Sainte-Marguerite-de-Blairfindie. La
nouvelle paroisse naîtra le 1er janvier 1823 sous l’invocation
de saint Cyprien, évêque de Carthage, mort martyr, mais tous
les baptêmes, mariages et sépultures continuaient de se faire
à Sainte-Marguerite-de-Blairfindie, le temps de construire la
chapelle-presbytère de Saint-Cyprien. À coups de contribu-
tions volontaires, il faudra encore deux ans et demi avant l’ar-
rivée, le 29 octobre 1825, de Joseph-Édouard Morriset, pre-
mier curé de la paroisse de Saint-Cyprien, l’ouverture des
registres et la première célébration religieuse.
Les Cyr père et fils s’établirent sur des terres de la deuxième
concession, au sud-est de la Petite-Rivière-de-Montréal, par-
ties de lots qu’ils partageaient avec les Grégoire et les Smith,
avec, comme voisins immédiats, les Lussier, les Boivin, les
Bolduc, les Hébert, les Boutin et les Surprenant.
Dans les chaumières de Saint-Cyprien, vers les années
1830, on racontait les exploits, généralement agrémentés
d’une part de légende, de quatre hommes : Jean-Baptiste
Grenon, de Baie-Saint-Paul, Charles-Michel de Salaberry,
de Beauport, Antoine Voyer, dit le grand Voyer, de Mont
réal, et Joseph Montferrand, dit le grand Jos, également de
Montréal. Leurs exploits avaient valeur de prodiges dans la
bouche des conteurs locaux et on faisait de chacun d’eux des
prototypes de la force physique, qu’on opposait à l’occupant
britannique tels des héros vengeurs.
25
Li3603_MEP_LouisCyr.indd 25 13-04-03 16:58
Jean-Baptiste Grenon était né à Québec en 1724. Arrivé
dans la région de Baie-Saint-Paul, il se fit remarquer par sa
stature et sa force. Selon les récits du coin, il avait terrassé
un ours adulte, traîné à lui seul une charrette en haut d’une
côte, bravé un contingent de soldats britanniques et chargé
sur l’épaule des arbres de bonne taille.
Charles-Michel de Salaberry avait vu le jour le 4 juillet 1752
à Beauport. Appartenant à l’élite canadienne-française, il se
distingua à la bataille de Châteauguay, dont il devint le héros.
Il fut élu député de Huntingdon puis, en 1817, membre du
Conseil législatif du Bas-Canada. Doté de qualités physiques
extraordinaires, il aurait, selon ce qu’on racontait, lors de
l’assaut du fort Saint-Jean par les Américains en 1775, sou-
tenu un pan d’édifice, sauvant de l’écrasement plusieurs de
ses hommes. On le savait également capable de terrasser
d’une main les fiers-à-bras de toutes provenances.
Le grand Voyer, Antoine de son prénom, était né à Mont
réal le 23 mars 1782. On le disait « haut de 6 pieds 4 pouces,
sec, mais fortement membré ». Le grand Voyer avait acquis
sa réputation de boulé en rossant des soldats anglais dans dif-
férents secteurs du Vieux-Montréal, au marché qui occupait
jadis la place Jacques-Cartier d’aujourd’hui et au coin des
rues Saint-Laurent, Mignonne et autres. Dans les buvettes de
Montréal, le nom d’Antoine Voyer était synonyme de sang-
froid, de courage et de force.
L’autre colosse de 6 pieds et 4 pouces, à quelques lignes
près, était le légendaire Joseph Montferrand, né à Montréal
le 26 octobre 1802. Les anecdotes couraient à son sujet, van-
tant la force de son coup de poing, la souplesse de ses jambes,
certifiant qu’il pouvait laisser la marque de ses semelles au
plafond de toutes les buvettes, la puissance de ses bras grâce
à laquelle il maniait des cages de madriers avec la force de
vingt hommes. Mais ce qui fit de Montferrand le héros de
son peuple se passa en 1829, à l’extrémité du pont qui enjam-
bait la rivière des Outaouais. La légende parlait de plus de
cent cinquante shiners, des orangistes, qui se seraient mis en
embuscade près du pont et qu’il mit en déroute.
26
Li3603_MEP_LouisCyr.indd 26 13-04-03 16:58
*
Si Pierre Cyr père avait entendu des récits acadiens de
la bouche de son père, Pierre-Paul Sire, le jeune Pierre Cyr
se fit surtout raconter les exploits des rois de la force de la
défunte Nouvelle-France et il en fut profondément marqué.
Tellement qu’il devint lui-même le boulé de Saint-Cyprien.
Soixante-quinze ans plus tard, dans les mémoires qu’il dicta
au journaliste de La Presse Septime Laferrière, Louis Cyr dira
de son grand-père :
À notre foyer de cultivateurs, dans toute la paroisse de Saint-
Cyprien, il [Pierre Cyr] s’était fait une large place. C’était un
bully. Le gros Trudeau, le forgeron des côtes, dont tous les anciens,
j’en suis certain, se rappellent encore le nom, était le seul qui pût
lui faire face. Il mesurait six pieds un pouce, et Trudeau, lui,
avait encore au moins deux pouces de plus.
Dans ce même récit qu’il fit de son enfance, Louis Cyr qua-
lifiera son grand-père Pierre de « batailleur ». Il se souviendra
surtout que vers ses soixante-douze ans, Pierre Cyr administra
une « maîtresse raclée à trois Anglais qui avaient voulu agir
en matamores chez lui ». Mais Louis Cyr mentionna surtout
que les « lauriers de Trudeau » empêchaient son grand-père
de dormir. « Souvent il m’en parlait, en me recommandant,
comme à un grand garçon, le secret absolu », évoqua Louis
Cyr, ajoutant : « Le dimanche, quand il me conduisait, par la
main, à la grand’messe, il me le montrait du doigt : ça c’est
un homme. » Si le grand-père, Pierre Cyr, devint en quelque
sorte le premier maître de Louis, Joseph Trudeau, le for-
geron de Saint-Cyprien, devint son unique modèle. On par-
lait de lui volontiers comme de l’homme le plus fort des
comtés de Saint-Jean et de Napierville, en fait de toutes les
seigneuries du Haut-Richelieu.
Connu pour sa grande force et sa formidable stature qui
lui valut le surnom de gros Trudeau, Joseph Trudeau devint
un des plus éminents citoyens du Haut-Richelieu et un véri-
table héros de Napierville. Né à Saint-Mathias-de-Rouville
27
Li3603_MEP_LouisCyr.indd 27 13-04-03 16:58
le 26 août 1811, il s’installa comme forgeron au village de
Napierville vers 1830 et devint rapidement propriétaire de
quatre lots sur la Pointe-à-Trottier, du côté nord-est de la rue
de l’Acadie, non loin de la terre de la chapelle-presbytère, site
de la future grande église de Saint-Cyprien. Quelques années
plus tard, âgé de moins de trente ans, il se mêla résolument
aux activités des rébellions de 1837-1838, devenant capitaine
au grand camp de Napierville et jouant un rôle prépondérant
lors de la bataille d’Odelltown, le 9 novembre 1838. Plus tard,
entre les années 1850 et 1860, il sera tour à tour commissaire
d’école de Saint-Cyprien, septième président de la commis-
sion scolaire, et pendant quatre ans marguillier de la paroisse.
Louis Cyr racontera que son grand-père Pierre apostro-
phait souvent Trudeau en ces termes : « Je sais que tu es plus
fort que moi, mais au coup de poing je ne te crains pas. » Il
ajoutera que Trudeau « se contentait de sourire sans jamais
relever le défi ». Louis Cyr dira toutefois : « Moi, alors, je
n’avais d’yeux que pour Trudeau », en parlant du temps où,
à la porte de l’église, il le voyait entrer, attendu que Joseph
Trudeau était déjà dans la cinquantaine avancée.
Les temps allaient bientôt changer. Des bouleversements
politiques et sociaux allaient mettre à l’épreuve toute la
population du Bas-Canada, et les familles de cultivateurs de
la seigneurie de Léry ne seraient pas épargnées. Entre 1820
et 1835, de grandes vagues d’immigrants, en majorité des
Écossais et des Irlandais, traversèrent l’Atlantique pour
venir s’établir dans la grande colonie britannique au nord
des États-Unis. Avec eux arrivèrent les épidémies, de typhus
d’abord, appelée « fièvre des navires », de variole ensuite, et
en 1832 de choléra.
Mais, plus grave encore pour ceux qui, comme les Cyr
père et fils, disposaient de moins de 100 arpents de bonne
terre, l’agriculture allait être fragilisée par la saturation de
l’espace cultivable causée par l’occupation presque sau-
vage des concessions. Rapidement, l’épuisement des sols
28
Li3603_MEP_LouisCyr.indd 28 13-04-03 16:58
couplé à de mauvaises conditions climatiques et à des dom-
mages causés par nombre d’insectes aura des conséquences
néfastes. À tel point qu’à partir de 1831 les récoltes, de blé
par exemple, connaîtront le déclin. Les grandes fermes par-
venaient à répondre à de nouvelles demandes : la nourri-
ture pour les chevaux, l’élevage de cheptels plus imposants,
la production de beurre, de fromage, entre autres. Mais les
petits propriétaires terriens possédant des lots de 4 hectares
et moins devenaient incapables de faire vivre convenable-
ment une famille moyenne. La bougeotte commençait à
gagner les campagnes.
Pierre Cyr et Euphrosine Girard auront treize enfants,
dont le premier décédera à deux mois et le cinquième, mort
nouveau-né, ne sera qu’ondoyé. Mais il n’y avait encore eu
que deux naissances chez les Cyr lorsque la seigneurie de
Léry subit l’onde de choc déclenchée, le 6 mars 1837, dans
un débat relatif aux affaires du Canada aux Communes de
Londres : les dix résolutions de Lord Russell. À Montréal, le
5 septembre 1837, furent jetées les bases d’une société qui
prit le nom de Fils de la liberté. Il y eut des levées d’armes.
Le Bas-Canada se divisa en patriotes, en loyalistes, en neutres
et en délateurs. L’armée britannique mobilisa des troupes.
En novembre, les premiers combats se déroulèrent à Saint-
Denis, sur les rives du Richelieu. Il y eut les grands discours
de Papineau, puis la « déclaration d’indépendance » du
Dr Robert Nelson. Une société secrète, Les Frères chasseurs,
fut constituée. On conçut des plans, on arma des hommes.
En octobre 1838, les patriotes devaient entrer par le comté
de L’Acadie et attaquer Saint-Jean. Saint-Cyprien et le village
de Napierville devenaient le foyer de l’insurrection.
La base paysanne fut ébranlée. L’évêque de Montréal,
Mgr Lartigue, prêcha la soumission et, donc, la presque tota-
lité du clergé du Bas-Canada obtempéra. La rébellion fut un
échec qui marqua particulièrement le Haut-Richelieu. Le
Dr Robert Nelson avait proclamé l’établissement provisoire
de la république du Bas-Canada depuis la place du marché,
au cœur du village de Napierville, le 4 novembre 1838,
devant près de mille patriotes armés. Quatre jours plus tard,
29
Li3603_MEP_LouisCyr.indd 29 13-04-03 16:58
ce fut la défaite de Lacolle. La répression de Colborne com-
mença le 10 novembre. Le village de Napierville fut occupé
par les troupes britanniques. Plusieurs maisons furent pillées
et incendiées. Cent trente-deux citoyens de Saint-Cyprien
furent identifiés comme patriotes du camp de Napierville.
Un grand nombre furent exilés en Australie, d’autres per-
dirent le droit aux indemnités. Les conséquences furent
telles, en tensions, en haine, en appauvrissement, qu’il faudra
des années pour rétablir un climat social convenable. Dans
certains cas, le clergé avait été jusqu’à « brandir la menace
de la privation des sacrements et le refus d’enterrer en sol
béni les Patriotes morts les armes à la main ».
C’est au lendemain de ce triste épisode que fut bap-
tisé, dans la chapelle où s’était marié son père, Pierre
Cyr, troisième du nom et septième de la descendance de
Jean Sire, le 29 mars 1839. Durant cette même année fut
publié à Londres le rapport de Lord Durham, conseillant,
entre autres mesures, d’angliciser les Canadiens français.
En 1840, le gouvernement britannique sanctionna l’Acte
d’Union, qui décrétait l’anglais comme seule langue officielle
du nouveau Canada-Uni.
Li3603_MEP_LouisCyr.indd 30 13-04-03 16:58
CHAPITRE 3
Cyprien Noé Cyr
Le soulèvement populaire des années 1837-1838 avait eu
pour conséquence, entre autres, l’introduction du régime
municipal au Bas-Canada. Le 15 avril 1841, le district muni-
cipal de Saint-Jean fut créé avec pour chef-lieu le village de
Saint-Jean. En vertu de cette même proclamation, la paroisse
Saint-Cyprien-de-Léry fut représentée au sein de cette institu-
tion par deux conseillers. Cela dura jusqu’au 1er juillet 1845,
alors que furent établies trois cent vingt et une municipa-
lités locales dans le Bas-Canada, dont celle de la paroisse
Saint-Cyprien.
Pierre Cyr, le deuxième du nom, avait quarante-sept ans
lorsqu’il devint conseiller de l’administration municipale
de Saint-Cyprien, alors que Julien Grégoire fut élu maire, le
30 juillet 1855, en remplacement de Loop Odell. Ce fut la seule
charge publique que l’on connut en trois générations de Cyr.
Le 2 octobre 1860, Pierre Cyr, troisième du nom, épousa Phi-
lomène Berger dit Véronneau, fille de Léon Berger-Véronneau
et de Catherine Lemelin, dans la grande église Saint-Cyprien
du village de Napierville. Baptisée le 15 janvier 1844, Phi-
lomène Berger, âgée seulement de seize ans lors de son
31
Li3603_MEP_LouisCyr.indd 31 13-04-03 16:58
mariage, était la huitième d’une famille de quinze enfants,
dont plusieurs étaient décédés en bas âge. Son père, Léon
Berger, établi à Saint-Cyprien depuis une trentaine d’an-
nées, passait pour un propriétaire terrien assez prospère.
Les trois lots qu’il possédait dans le rang du Vuide fai-
saient quelque 400 arpents et valaient près de 3 500 dollars.
C’était un peu moins que les terres du maire Julien Gré-
goire, mais pratiquement quatre fois plus que le patrimoine
foncier des Cyr. Le 24 décembre 1860, Pierre Cyr devint à
son tour propriétaire. Quelques heures avant la messe de
minuit, il se présenta devant le notaire Antoine Mérizzi et
signa l’acte de propriété d’une terre que lui vendait Isaac
Pinsonneault. Une partie d’un lot situé sur le chemin de
Burtonville, au nord-est, « mesurant deux arpents de front
par vingt-huit arpents de profondeur, avec maison, grange,
étable, puits et autres bâtiments dessus construits », au nord
de Pierre Palin, son premier voisin, et au sud de Narcisse
Létourneau, son autre voisin.
Pierre Cyr était un homme peu loquace. Jusque-là, il
n’avait guère franchi les limites des terres appartenant aux
Cyr, son père et son grand-père, ce dernier âgé de soixante-
dix-sept ans et toujours vigoureux. Établi à peine à 2 kilo-
mètres de la ferme paternelle, Pierre Cyr et sa très jeune
épouse peinaient pour payer le dû des 56 arpents dont le
rendement laissait déjà à désirer. N’étant pas intéressé par
la chose publique, Pierre Cyr n’entendait que ce qui se
disait sur le perron de l’église, propos du curé, de quelques
notables et commerçants du village de Napierville. Le monde
des cultivateurs cantonnés dans les rangs et les faubourgs
tournait presque exclusivement autour des réalités parois-
siales. Ici et là s’ajoutaient, avec les habituelles exagérations,
les récits de quelques voyageurs de passage en direction de
la frontière américaine.
Le petit monde de Pierre Cyr et de Philomène Berger s’ins-
crivait dans une logique de fatalité. Naissances nombreuses,
32
Li3603_MEP_LouisCyr.indd 32 13-04-03 16:58
morts encore plus nombreuses. Du ber au cimetière, la vie
tenait au recommencement quotidien d’un labeur sanctifié.
La terre paternelle était sans cesse à réapprivoiser, le ventre
de cette dernière ne livrant qu’une fois sur deux ce qu’on y
semait à la sueur des fronts. L’alphabet, la grammaire, l’arith-
métique restaient des mystères. L’école du village ou du rang
semblait un mal nécessaire qu’on fréquentait peu et mal.
L’adage selon lequel « les enfants des cultivateurs n’avaient
pas besoin d’instruction puisque savoir lire ne rendait pas
plus habile au maniement de la charrue » semblait partagé
par la majorité. Le clergé voyait à tout et commandait par-
tout, sans droit de récrimination. Hors du confessionnal,
point de salut. La femme était asservie à une cause sacrée : la
revanche des berceaux. « Mariées à quatorze ans, elles étaient
mères à quinze, puis elles l’étaient de nouveau tous les dix-
huit mois, jusqu’à l’âge de quarante-cinq ans », écrivait en ce
temps Napoléon Bourassa.
À Saint-Cyprien comme dans toutes les communautés
paysannes du Bas-Canada, les conséquences imminentes du
trop-plein des campagnes échappaient aux cultivateurs, c’est-
à-dire à près de 80 % de la population francophone. Ils igno-
raient qu’en 1850 un comité spécial constitué pour cerner
les problèmes agricoles avait dressé un constat affligeant et
alarmant : les sols étaient épuisés par l’absence d’engrais, la
faiblesse du drainage et la pratique de la jachère au détri-
ment de techniques élaborées d’assolement et de rotation
des cultures. On ne lisait pas de journaux dans les rangs ou
alors on entendait, des mois plus tard, les échos de quelque
événement. La Minerve avait sonné l’alarme dès 1846.
Le propos annonçait une crise majeure qu’allaient pro-
voquer les à-coups de l’industrialisation et de l’urbanisation
galopantes. Commencèrent alors deux exodes : un premier
vers les industries de Montréal, un second, d’une ampleur
catastrophique, vers la Nouvelle-Angleterre.
Pourtant, les nouvelles en provenance de Montréal étaient
mauvaises. On y était encore plus pauvre que dans les cam-
pagnes. Pour la population du Haut-Richelieu, Montréal
n’était donc pas la solution. Le courant du trop-plein agricole
33
Li3603_MEP_LouisCyr.indd 33 13-04-03 16:58
se dirigeait plus naturellement vers les États-Unis, dont la
frontière était à quelques kilomètres des villages de L’Acadie,
de Napierville et de Lacolle. L’exploitation forestière atti-
rait d’abord sur une base saisonnière. Un exil temporaire
qui ne cessait, d’année en année à partir de 1840, de se pro-
longer au point de marquer le début d’une assimilation. À
l’attrait des travaux en forêt s’ajoutait celui des industries
du coton, si bien qu’entre 1840 et 1860 près de soixante-dix
mille Canadiens français avaient emprunté la voie du nord-
est des États-Unis, vers le Maine, le New Hampshire, le Ver-
mont, le Rhode Island, le Connecticut et le Massachusetts.
Et ce n’était que le début.
Autour de la table, réunis en conseil de famille, trois géné-
rations de Cyr avaient discuté de la possibilité pour Pierre, le
plus jeune, de « s’essayer aux États ». Ce fut le plus ancien qui
trancha : un non catégorique. L’héritage acadien de la survi-
vance n’admettait pas un déracinement, quoi qu’en disaient
ceux des paroisses voisines qui avaient déjà tenté l’aventure.
Le doyen des Cyr tenait à ce que l’on s’agrippât à tout prix
au sol natal afin de préserver les liens familiaux et les solida-
rités paroissiales. Ce que firent Pierre Cyr et sa Philomène
sur leurs quelques arpents de terre en bordure du chemin
de Burtonville.
Le 6 septembre 1853 s’était révélé un grand jour pour les
paroissiens de Saint-Cyprien. Charles-François-Calixte Mor-
rison, qui fut tour à tour premier curé de Saint-Bernard-de-
Lacolle, curé de Saint-Valentin, missionnaire à Champlain,
Perry’s Mills et Mooerstown dans l’État de New York, était
devenu curé de Saint-Cyprien. De souche écossaise, convoité
par plusieurs évêques pour s’occuper de leurs œuvres, par-
faitement bilingue, le curé Morrison allait exercer une pro-
fonde influence sur ses ouailles pendant vingt-trois ans. C’est
lui qui prit l’initiative d’amener les sœurs de Sainte-Anne
au village de Napierville, de les loger au presbytère le temps
que l’ancienne chapelle fût aménagée en couvent. C’était en
34
Li3603_MEP_LouisCyr.indd 34 13-04-03 16:58
septembre 1857. Quatre ans plus tard, le 27 octobre 1861, il
baptisa le premier enfant de Pierre et Philomène Cyr, une
fille qu’ils prénommèrent Marie Amélina.
Le 10 octobre 1863, Philomène Cyr donnait naissance à
un deuxième enfant, un premier garçon. Le lendemain, le
curé Morrison le baptisait des prénoms Cyprien Noé. Léon
Berger, père de Philomène Cyr, et Euphrosine Girard, mère
de Pierre Cyr, furent choisis comme parrain et marraine du
nouveau-né. Le curé Morrison nota au registre des baptêmes
de la paroisse Saint-Cyprien que les parrain et marraine ne
savaient pas signer. Pierre Cyr y avait apposé une signature
laborieuse à côté de celle du curé Morrison.
Dans ses Mémoires, Louis Cyr disait se rappeler que sa
grand-mère Girard « était une toute petite femme qui
aimait répéter que les cloches de la nouvelle église de Saint-
Cyprien avaient été étrennées lors de mon baptême : c’était
sa façon d’être fière du gros Louis ». Il racontait aussi : « On
m’avait dit que mon premier record a été de peser dix-huit
livres en venant au monde. » Une part de légende se pro-
filait déjà.
Le prodige ne se révéla pas dès le berceau. Quoique bien
portant, Cyprien Noé n’était qu’une bouche de plus à nourrir,
alors que Pierre et Philomène Cyr continuaient de s’échiner
dans les champs, la grange et l’étable. La femme autant sinon
plus que le mari, car Philomène Berger-Véronneau était le
prototype de la « femme forte de l’évangile » du haut de ses
5 pieds et 9 pouces et pesant presque 250 livres, « tout en bras
et en cœur », devait se souvenir beaucoup plus tard Louis Cyr.
« Je me souviens très bien l’avoir vue, elle, faucher à force
de bras et exécuter les travaux de la ferme avec le courage
et la vigueur d’un homme robuste. Quand venait le temps
de la récolte, c’était elle qui recevait, dans le hangar, les sacs
de grains, qu’elle soulevait sans effort au-dessus de sa tête,
pour les jeter dans les bras de mon père placé au haut de
l’échelle. »
35
Li3603_MEP_LouisCyr.indd 35 13-04-03 16:58
La terre rendait peu et les Cyr avaient de la peine à joindre
les deux bouts. Le 8 septembre 1864, alors que Cyprien Noé
n’avait pas encore fait ses premiers pas, Pierre Cyr acheta,
moyennant des considérations futures, un petit lot de
1 arpent de front sur 10 de profondeur, du côté ouest du
chemin de Burtonville. Le 25 mars 1865 naquit une deu-
xième fille, Marie-Joséphine, que la mort réclama à peine
six mois plus tard. Elle fut inhumée le 1 er octobre de la
même année. À la douleur de la perte d’un enfant succéda
la joie d’une nouvelle naissance, encore une fille, qu’on
baptisa Marie Malvina le 19 avril 1866. Plus tard, elle se
fera parfois appeler Alphonsine.
Pierre Cyr se présenta à nouveau à l’office du notaire
Antoine Mérizzi. Cette fois, c’était pour vendre les deux
terres, d’une superficie totale de 66 arpents, à Narcisse Mail-
loux, déjà propriétaire d’un lot de la cinquième concession.
La vente fut notariée le 23 novembre 1866 et Pierre Cyr reçut
en acompte un montant de 350 dollars, soit l’équivalent de
ce qu’il avait réussi à payer durant les six ans où il en avait
été propriétaire. C’était à peine le dixième de la valeur fon-
cière des deux lots. Le reste du montant lui sera versé, par
tranches, au cours des dix années suivantes.
De propriétaire qu’il était, Pierre Cyr devint journa-
lier. Pendant presque quatre ans, avec Philomène et leurs
trois enfants en bas âge, ils furent les locataires d’une
veuve de Sherrington, Mme Bourassa. Pierre Cyr recevra
des gages de 80 dollars par année. Naîtront deux autres
enfants, Pierre et Marie-Odile.
Ce n’était toutefois qu’une question de temps avant que
l’impact des mauvaises récoltes et le manque de ressources
du petit cultivateur ne viennent à bout de sa foi et de son
espérance. Depuis bientôt dix ans, la Grand Trunk Rai-
lway, mieux connue sous le nom de Grand Tronc, ajoutait
des milles à ses rails.
L’exode des campagnes s’accélérait, par route, mais sur-
tout par train. « Il ne se passe guère une journée sans que l’on
voie des familles entières s’embarquer pour les États-Unis »,
écrivait l’abbé Jean-Baptiste Chartier, agent de colonisation.
36
Li3603_MEP_LouisCyr.indd 36 13-04-03 16:58
Les bouleversements du secteur agricole se répercutaient sur
les petits propriétaires terriens et leurs journaliers. Il n’y avait
de place et d’espoir que pour les grandes fermes, capables de
moderniser leurs exploitations, d’augmenter la superficie de
leurs terres, d’accroître leurs troupeaux, de se procurer un
outillage et des instruments mécanisés coûteux.
Pierre Cyr et sa petite famille vivaient un futur antérieur.
Dix ans après leur mariage, avec cinq enfants en bas âge,
le couple revenait s’établir sur une terre ayant appartenu
au patrimoine foncier des Cyr dans la deuxième conces-
sion de la 2e Grande Ligne, à la limite des paroisses Saint-
Valentin et Saint-Cyprien, à environ 2 milles au sud de
leur premier habitat. Une fois de plus, ils reprirent le tra-
vail du champ, à la charrue, à la pioche, à la pelle, remplis
d’espérance et les goussets vides.
Au village de Napierville, cœur de la paroisse Saint-
Cyprien, le dynamisme du curé Morrison marquait la com-
munauté religieuse. Le presbytère était maintenant une
construction imposante, sur deux étages, toute de briques,
avec de grandes fenêtres et quatre hautes cheminées. Plu-
sieurs mouvements de piété avaient vu le jour : la Congréga-
tion des enfants de Marie, la Confrérie du Saint-Scapulaire,
la Confrérie de la Sainte-Famille, la Confrérie du scapulaire
de l’Immaculée Conception, l’Apostolat de la prière.
Ce fut avec une certaine appréhension que Pierre Cyr vit
plusieurs de ses voisins louer et même vendre leurs terres
pour aller tenter l’aventure en Nouvelle-Angleterre. Le
conseil de famille des Cyr, le grand-père et le père, conti-
nuait de s’opposer à l’idée. D’ailleurs, une voix s’était élevée,
celle du curé de Saint-Bernard-de-Lacolle, Antoine Labelle.
Avouant avoir été lui-même tenté par un exil volontaire aux
États-Unis, il avait plutôt pris conscience de ce qu’il appelait
« un chancre qui nous dévore parce qu’elle [l’émigration]
affaiblit son peuple en en diminuant le nombre sensible-
ment et en réduisant ceux qui partent à l’état de prolétaires
en instance de colonisation ». Pour le curé Labelle, l’émi-
gration vers les États-Unis « allait vider les paroisses rurales
au Québec et compromettre jusqu’à la survie du peuple
37
Li3603_MEP_LouisCyr.indd 37 13-04-03 16:58
franco-catholique si l’hémorragie n’était pas stoppée ». L’im-
posant ecclésiastique dut renoncer à la cure de Lacolle en
raison de problèmes financiers et Mgr Bourget lui confia
dès lors une cure prospère, celle de Saint-Jérôme. C’est de
là qu’Antoine Labelle entreprit de vaincre l’émigration en
ouvrant les terres incultes du Nord, les Pays-d’en-Haut.
Dans ce nouvel ordre économique et social de la seconde
moitié du xixe siècle, il semblait clair que les cultivateurs, du
moins la grande majorité d’entre eux, illettrés pour la plu-
part, étaient laissés pour compte. Les implantations commer-
ciales et industrielles étaient pour l’essentiel le fait des anglo-
phones. Et cela valait pour la langue des affaires, celle des
transactions et des productions, donc la langue des patrons,
l’anglais, d’autant que la « technologie » était presque exclu-
sivement d’origine britannique ou européenne. Dès lors, la
langue française du peuple, déjà façonnée par les régiona-
lismes d’origine française, les expressions acadiennes et cer-
tains emprunts à des formulations anglaises, allait subir un
véritable assaut d’anglicismes, au point de faire reculer le
français dans son ensemble. Les villes, Montréal et Québec,
affichaient en anglais. L’élite et la bourgeoisie francophones
s’évertuaient à parler en anglais. Presque tous les journaux
imprimés dans le nouveau dominion étaient en anglais. Au fur
et à mesure que le capitalisme pénétrait dans les campagnes,
la langue anglaise l’accompagnait.
L’enfance et l’adolescence de Cyprien Noé Cyr, entre 1870
et 1878, donc de l’âge de sept ans jusqu’à quinze ans, furent
marquées par les récits de l’arrière-grand-père et du grand-
père Cyr, par des prouesses physiques dignes d’un prodige
de la force et par quelques regrets de n’avoir pas davantage
investi d’efforts dans l’abécédaire d’un M. Martin, institu-
teur à l’école du village.
Cyprien Noé, deuxième enfant des Cyr, mais premier
garçon d’une famille qui allait compter treize naissances
entre 1861 et 1883, dont dix vivants, se vit très tôt comme le
38
Li3603_MEP_LouisCyr.indd 38 13-04-03 16:58
« papa des garçons », ce qui à ses yeux n’était pas une mince
affaire. Sa liturgie personnelle, il la tenait de la bouche de
celui qu’il appelait affectueusement « mon grand-grand-
père » et, plus tard, le « vieux, vieux Pierre Cyr ». C’est ce
dernier, alors âgé de soixante-dix-sept ans, qui présidait les
agapes des Cyr à la table de famille. Le même qui se plai-
sait à raconter comment les Cyr de toute la lignée avaient
fui « les persécutions des Anglais, franchi à pied le trajet
jusqu’à Québec, passé les nuits sous bois, chassé les ours à
coups de bâton ». La réalité fut autre, nous le savons, mais
pour Cyprien Noé plus particulièrement, ces récits à saveur
légendaire forgèrent son culte de la force physique, quoiqu’il
avouera, une fois adulte, qu’il « pouvait y avoir, dans toutes
ces histoires d’aïeuls et de trisaïeuls, bien de bonnes bla-
gues ». Une tradition orale donc, qui allait lier l’héritage reçu
de parents et d’aïeuls, tous enfants des champs, à une future
carrière tracée par la force physique. « C’est de ces bons vieil-
lards que je tiens en grande partie l’héritage de ma force »,
dira Louis Cyr.
C’est de la bouche du « vieux, vieux Pierre Cyr » que le
petit Cyprien Noé entendit nombre d’expressions tirées du
vieux français, du patois acadien, du « canayen » du Haut-
Richelieu et des anglicismes d’emprunt qui avaient tour
à tour façonné la parlure de cet aïeul. Des mots comme
pétaque, barley, groceries, char, chelin, fleur, teapot, achaler, bâdrer,
mouiller à sciaux, la rentrée des argens, le chiard, le barda, payer
une visite, le bully, des barbarismes et néologismes à profusion
allaient imprégner le French Canadian patois qu’utilisera, sa
vie durant, Louis Cyr.
Vers l’âge de sept ans, Cyprien Noé ressemblait déjà à un
adolescent bien planté. Il pesait presque 100 livres et les voi-
sins le regardaient d’un œil plutôt incrédule. C’est à peu
près à cet âge qu’il avait vu le père Berger, son grand-père
maternel, porter sur ses épaules sur une distance d’un arpent
une poutre qu’aucun gaillard, parmi tous ceux qui parti-
cipaient à une corvée volontaire, un « bee » selon l’expres-
sion de Louis Cyr, n’était parvenu à soulever. Tout comme il
avait vu Philomène, sa mère, transporter à l’étage supérieur
39
Li3603_MEP_LouisCyr.indd 39 13-04-03 16:58
du logis, sur quelque vingt marches, un baril de farine de
218 livres. Louis Cyr expliquera : « Depuis longtemps, ma
mère s’impatientait de se heurter toujours à ces barils que
mon père se contentait de planter là, au pied de l’escalier. »
Il mentionnera aussi que quatre des sœurs de sa mère étaient
de force et de corpulence semblables à celles de Philomène
et qu’un des frères de cette dernière, Narcisse Berger, exhi-
bera ses talents athlétiques dans le Nebraska.
En un an, Cyprien Noé avait gagné 20 livres et commen-
çait à s’attaquer à tous les objets lourds qu’il trouvait dans les
bâtiments de la petite ferme. Il avouera beaucoup plus tard
que les récits des exploits de fiers-à-bras des villages des envi-
rons, qu’il entendait en passant du temps sur les genoux des
vieux Cyr, près du gros poêle à fourneau, le stimulaient. « Ma
hâte était toujours assez vive de m’essayer un brin, après les
dissertations des vieux sur les jeunesses de leur époque. » Ce
qui fit de lui un « brise-fer » aux yeux de sa mère et l’orga-
nisateur du « vacarme » au milieu des autres enfants. Sévère
– Louis Cyr dira « justement sévère » –, c’est à la hart, sorte
de corde grossière servant à attacher les fagots, que Philo-
mène Cyr recourait pour corriger le turbulent Cyprien Noé.
« Ho ! La hart ! » étaient des mots dont Louis Cyr se souvenait
bien clairement, en précisant dans ses Mémoires : « Plus d’une
fois de vigoureuses corrections vinrent me forcer à modi-
fier le programme. » Mais si la mère semblait désespérée à
la vue de ce jeune colosse turbulent, elle qui ne suffisait plus
aux tâches éducatives, ménagères et agricoles avec une nais-
sance tous les seize mois, le grand-grand-père, au contraire,
encourageait les manœuvres physiques de son arrière-petit-
fils. Ainsi, Cyprien Noé s’attelait au moulin à battre por-
tatif pour le tirer hors de la grange ou encore, plus souvent
qu’autrement, renversait une chaise massive dans la cuisine,
y entassait des bûches, puis tirait la charge sur le plancher de
bois, en y hissant parfois son jeune frère Pierre, alors âgé d’à
peine trois ans. « Je tirais et tirais encore, malgré les malices
de ma mère me disant pour la centième fois : mais cesse donc
de forcer, vieux pécot ! » dira Louis Cyr au journaliste de La
Presse Septime Laferrière, trente-huit ans plus tard.
40
Li3603_MEP_LouisCyr.indd 40 13-04-03 16:58
Pierre Cyr, le père de Cyprien Noé, était peu commu-
nicatif. Homme de devoir, certes, mais plutôt effacé, peu
porté sur les défis et les prouesses. De taille moyenne, assez
robuste pour s’attaquer à la rude tâche de cultivateur, il
n’avait ni la stature et le bagout du plus vieux des Cyr, ni
la réputation de boulé de son propre père. À propos de
lui, Louis Cyr mentionnera : « Quand il était là, c’était chez
nous la timidité et la réserve toutes naturelles en présence
du maître de la maison. Par bonheur, assez souvent il dis-
paraissait pour les labours des champs, les courses vers
le marché de Saint-Jean où il allait écouler les produits
de la ferme. » L’absence du père s’avérait une aubaine
pour Cyprien Noé puisqu’il en profitait pour organiser le
remue-ménage avec la complicité, la plupart du temps, du
grand-grand-père, qui voyait certainement dans ce garçon
corpulent un digne successeur.
Cyprien Noé avait huit ans. Un soir d’été, son père, qui fai-
sait le décompte des bêtes revenues à l’étable, constata qu’il
manquait un veau du printemps. Sans arrière-pensée aucune,
il demanda au jeune garçon de le retrouver. Cyprien Noé
retrouva l’animal embourbé dans un fossé, à bonne distance
de la maison. Voyant que la bête était trop affaiblie pour
même remuer, Cyprien Noé l’arracha du piège de boue, la
hissa sur ses épaules et prit le chemin du retour ainsi chargé.
« Je franchis tout d’une traite l’arpent et demi qui me sépa-
rait de la maison où, l’un portant l’autre, nous fîmes notre
entrée sensationnelle, sous les yeux de mes parents ébahis. »
Ce jour-là, Philomène Cyr sut que son premier fils avait hérité
d’un don exceptionnel : la force. « Ma mère, de ce jour, eut
des tendresses à part pour son gros Louis [Louis Cyr parle
ainsi de lui-même en 1908, n.d.a.]. J’étais devenu le favori
de la maisonnée. »
En 1872, alors que Cyprien Noé allait avoir neuf ans, son
père le fit asseoir en face de lui et passa ses doigts dans les
cheveux de l’aîné des garçons, « une manière à lui de nous
41
Li3603_MEP_LouisCyr.indd 41 13-04-03 16:58
caresser », selon Louis Cyr. Pour avoir entendu ses parents
discuter avec gravité en mentionnant souvent le nom de
M. Martin, Cyprien Noé savait déjà quel serait l’objet du
sermon paternel. « Il est temps que tu fasses le grand garçon.
Ta mère et moi avons décidé que tu commencerais dès lundi
à aller à l’école. Ta sœur aînée t’y a devancé : il faut que tu
sois aussi sage qu’elle. »
En fait, Marie Amélina, l’aînée des enfants Cyr, avait com-
mencé à fréquenter l’école des filles, située dans l’ancienne
chapelle-presbytère du village et dirigée par les sœurs de
Sainte-Anne, depuis presque deux ans. Rien pour impres-
sionner Cyprien Noé, qui voyait plutôt sa liberté s’envoler.
« J’allais être contraint d’aller tout banalement réciter du
b.-a.ba, sous la férule du magister », confia-t-il au scribe de ses
Mémoires. Le garçon était loin de se douter que le drame de
l’analphabétisme marquait durement la province de Québec.
Cette même année, la proportion d’illettrés parmi les fran-
cophones était deux fois plus élevée qu’en Nouvelle-Écosse
(une partie de l’ancienne Acadie française) et presque quatre
fois plus élevée que dans la province voisine, l’Ontario. Un
retard qui allait menacer l’espace économique francophone
pendant un demi-siècle et grossir les rangs de l’émigration
vers les États-Unis.
Une école de rang, une cabane de bois plutôt, était située
non loin de la ferme. Mais Pierre Cyr avait parlé de l’école du
village, l’école de M. Martin, réservée aux garçons. Lorsqu’il
n’y avait plus rien à faire aux champs, peu avant la première
neige, c’était la coutume pour tous les fils de cultivateurs
d’aller voir le « fameux » M. Martin, ou alors ce dernier ren-
dait visite aux parents. La vue de sa mère s’activant à confec-
tionner le complet « d’étoffe du pays qui devait être son prin-
cipal ornement de rentrée scolaire » ne faisait qu’ajouter au
cauchemar de Cyprien Noé.
L’école, le garçon la connaissait de vue puisqu’il passait
tous les dimanches devant la grosse maison de pierre grise,
grossièrement maçonnée, entourée d’une clôture basse
en bois. Un seul arbre, un gros érable, se dressait en face
des huit fenêtres de la façade donnant sur la rue. L’édifice,
42
Li3603_MEP_LouisCyr.indd 42 13-04-03 16:58
qui datait pratiquement de cinquante ans, avait servi tantôt
d’école mixte, tantôt de presbytère, avant de devenir à partir
de 1857 une école réservée à l’éducation des garçons.
Quant au « fameux M. Martin », il s’agissait de Gilbert
Martin, originaire de La Prairie et qui avait été élève de
l’école Jacques-Cartier de Montréal, par conséquent un
enseignant de première qualité. Lorsque Cyprien Noé fit
sa connaissance, tard à l’automne de 1872, Gilbert Martin
entamait sa onzième année comme instituteur à l’école des
garçons de Napierville.
La première rencontre entre M. Martin et le jeune Cyprien
Noé fit disparaître toutes les appréhensions du garçon.
« Monsieur Martin me reçut à bras ouverts. C’était un bien
digne homme, qui ne portait pas de lunettes, qui n’avait rien
du pédagogue de mes cauchemars. En dépit de sa sévérité,
ses élèves l’idolâtraient. C’était lui aussi un fervent de la force
physique, et aux heures de récréation, il enseignait volon-
tiers à ses bambins ce qu’on appelait le tir au bâton, ou bien
encore la lutte à bras-le-corps telle qu’on la pratiquait à Saint-
Cyprien. Ce furent celles de ses leçons que je goûtai le plus. »
Ce que des années plus tard Louis Cyr qualifiera de
« manège de son père » durera à peine trois hivers. Trois
courts sermons qui disaient en substance : « Demain tu iras
à l’école de monsieur Martin » et, quatre mois plus tard :
« Demain tu resteras ici, on va avoir besoin de toi pour la
ferme… monsieur Martin m’a dit qu’il était content de
toi. » En réalité, ce que Cyprien Noé réussissait de mieux
à l’école, c’était faire mordre la poussière à tous les géants
de la classe, peu importait leur âge, et surtout, tirer au
poignet avec chaque volontaire. « Je les prenais deux à la
fois, les mains liées avec un mouchoir. Ce n’était pas tou-
jours pour les renverser, mais ma fierté de bully officiel me
défendait de faire moins. »
Quant à l’apprentissage de l’alphabet et de quelques
notions de géographie, Louis Cyr fit le constat suivant alors
qu’il avait la jeune vingtaine : « On m’avait appris que les
recordmen venus de l’autre côté [il parlait de l’Europe, n.d.a.] se
trouvaient être pour la plupart des élèves des universités. C’est
43
Li3603_MEP_LouisCyr.indd 43 13-04-03 16:58
pourquoi, une fois lancé dans la vie, je compris qu’un vide res-
tait à combler dans mon existence : j’étais ignorant !… J’étais
ignorant et je résolus de m’instruire, de refaire les heures per-
dues par ma faute à l’école de monsieur Martin… mes quarts
d’heure auprès de lui ne furent guère assez longs, en dehors
du tir au bâton, pour me permettre de surprendre tous les
secrets de l’A-b-ab. »
Le 27 janvier 1873, on sonna le glas de l’église parois-
siale de Saint-Cyprien. Toute la communauté prit le deuil. Le
héros de Napierville, l’homme fort du comté, le réputé for-
geron qui avait tour à tour été patriote, commissaire d’école,
président de la commission scolaire et marguillier, Joseph
Trudeau surnommé « le gros Trudeau », était inhumé dans le
caveau de l’église. Une marque d’honneur selon une des plus
anciennes traditions du christianisme. Il rejoignait les sépul-
tures de huit anciens patriotes de 1837-1838, parmi lesquelles
celle de Hubert Leblanc, dit Drossin, qu’on avait exilé en
Australie durant sept ans. Pierre Cyr, le grand-père, regretta
amèrement la disparition de l’homme qu’il respectait le plus.
Cyprien Noé partagea sa peine.
Le 24 septembre 1874, Marie Amélina fut confirmée
de la main de Mgr Édouard-Charles Fabre, évêque coad-
juteur de Montréal, avec deux cent quatre-vingt-six autres
adolescents de la paroisse. Cyprien Noé, qui avait com-
mencé sa préparation grâce aux bons offices du vicaire de
Saint-Cyprien, l’abbé Magloire Auclair, préférait engager
ses 140 livres dans des corps à corps avec ses compagnons
plutôt que d’assimiler les leçons de catéchisme. Ce ne fut que
trois ans plus tard, le 25 juin 1877, qu’il reçut le sacrement
de confirmation du même monseigneur, devenu depuis
un an évêque de Montréal.
Alors qu’il avait environ douze ans, Cyprien Noé com-
mença à être fasciné par les chevaux. Il s’émerveillait devant
les fortes bêtes à l’encolure et à la croupe épaisses, les che-
vaux carrossiers et les chevaux de trait, aptes à tirer des
44
Li3603_MEP_LouisCyr.indd 44 13-04-03 16:58
charges pesant quatre fois leur poids. Il s’était familiarisé
avec les boulonnais, les percherons, quelques ardennais, ainsi
que des clydesdale et des shire, répandus dans les fermes de
descendants écossais et irlandais. La force de la bête, Cyprien
Noé l’éprouva lorsque pour la première fois il mit les mains
sur les manchons de la charrue paternelle. Commença alors
ce que Louis Cyr appellera beaucoup plus tard « la troisième
période de mon enfance, celle de la vie aux champs ».
Quand son costaud de fils eut douze ans donc, et pour la
dernière fois, Pierre Cyr lui fit son petit sermon : « Demain
tu resteras ici, nous avons besoin de tes bras. » « Après l’A-
B-C, ce fut la charrue », résuma Louis Cyr, ajoutant que
son père était tout fier de le voir, à ses douze ans, « maître
de la charrue ». Cette année 1875 marqua profondément
Cyprien Noé : le grand-grand-père mourut début mai, à l’âge
de quatre-vingt-douze ans. Le garçon ressentit un vide qu’il
put difficilement combler par la suite. La mort du doyen
des Cyr réduisait au silence la mémoire des temps passés,
si embellie et romancée fût-elle. Ce départ privait égale-
ment le conseil de famille des Cyr de sa voix prépondé-
rante. Ne restait que le grand-père, alors âgé de soixante-
sept ans, pour faire valoir les arguments de sagesse et de
prudence. Le 26 juin 1876, Léon Berger, le père de Philo-
mène, fut inhumé à son tour. Peu de temps après, Narcisse
Berger, un des aînés de la famille, se laissa tenter par l’aven-
ture de la Nouvelle-Angleterre. Une autre Berger, Angéline,
mariée à Simon Marchessault, suivit son exemple. Ils allaient
grossir les rangs des quelque cent soixante-quinze mille
migrants canadiens-français déjà établis outre-frontière,
dont près de soixante-dix mille dans le seul État du Mas-
sachusetts. L’attrait de « la Marique », expression popu-
laire par laquelle on désignait les États-Unis d’Amérique,
devenait pratiquement irrésistible.
Au domicile de Philomène Cyr, son « p’tit premier gars »
avait atteint quatorze ans. Il pesait plus de 160 livres et avait la
45
Li3603_MEP_LouisCyr.indd 45 13-04-03 16:58
stature d’un adulte robuste. De « vieux pécot », elle le surnom-
mait maintenant « mon gros pécot ». Son deuxième garçon,
de cinq ans le cadet de Cyprien Noé, elle l’appelait « p’tit
Pierre » en raison de sa taille. Le surnom allait lui rester. Ce
Pierre Cyr, quatrième du nom en quatre générations, né le
18 février 1868, fut tour à tour le souffre-douleur, le com-
plice, le délateur, le favori et le grand ami de son frère aîné.
C’est p’tit Pierre qui assistait aux triomphes de Cyprien Noé,
qui allait chez les voisins y lancer des défis et répandait la
nouvelle des « exploits » de son grand frère. « Je tenais à avoir
toujours Pierre à mes côtés pour assister à mes triomphes, ou
même à mes défaites. Je voulais lui infuser un peu de com-
bativité. Soupçonnai-je alors que plus tard mes leçons de
bambin dussent porter leurs fruits, dans nos courses, à lui
et à moi, de par le monde ? » Le propos de Louis Cyr illustre
bien l’amitié qui allait lier les deux hommes. Il ajoutera que
sa mère ne cessait de répéter : « Tu es en train d’en faire un
pareil à toi. » Quant aux corrections à la hart, Philomène ne
dérogea pas à la tradition. Louis Cyr précisera que « Pierre,
invariablement, à chacune des apostrophes de ma mère, avait
dû mettre à son crédit quelques frasques méritant la correc-
tion que tant de fois j’avais goûtée moi-même ».
Ce fut durant une des nombreuses absences de son père,
parti au marché de Saint-Jean, que Cyprien Noé résolut de
tenter son premier véritable tour de force, « celui qu’on
appelait le tour du cheval ». Louis Cyr décrivit l’exploit en ces
termes : « Il s’agissait de jeter un harnais sur le dos de la bête
et d’accrocher au bout un timon auquel nous nous accro-
chions nous-mêmes des deux mains. Les pieds appuyés alors
sur le seuil de la porte de l’écurie, nous lancions au cheval le
hue ! traditionnel qui le faisait s’élancer de l’avant. Il s’agis-
sait pour nous de le retenir et de le faire même fléchir sur ses
quatre jarrets. » Dorénavant, le test du cheval devenait indis-
sociable de la carrière d’homme fort du futur Louis Cyr. Il
en fit son « sport favori » pendant des mois, s’attaquant à des
bêtes toujours plus fortes, surtout chez les voisins, jusqu’à
devenir le seul à réussir l’exploit de retenir, pendant de longs
intervalles, chaque cheval.
46
Li3603_MEP_LouisCyr.indd 46 13-04-03 16:58
Au printemps de 1877, Philomène Cyr donna naissance
à un cinquième garçon. Il fut baptisé dans la paroisse Saint-
Valentin, par un caprice de frontières paroissiales, le 2 avril
1877. Avec Napoléon, les Cyr avaient maintenant dix enfants
vivants. Moins d’un an plus tard, Philomène se retrouva
enceinte pour une douzième fois.
En 1878, la plupart des cultivateurs n’en pouvaient plus.
Ils n’avaient pas les ressources pour mettre en valeur le
terroir, réorienter les productions, transformer radicale-
ment l’agriculture vivrière traditionnelle en industrie lai-
tière. D’ailleurs, le nombre de fermes de plus de 4 hectares
avait considérablement chuté, si bien qu’ils étaient exclus
du réseau de beurreries et de fromageries qui se mettait en
place pour répondre aux demandes du marché britannique.
Jadis véritable grenier à blé du Bas-Canada, les fermes du
Haut-Richelieu n’arrivaient plus à soutenir la concurrence
des immenses terres à blé de l’Ouest américain. Le recul était
dévastateur, puisqu’en dix ans la production des grandes
cultures de blé, d’orge, d’avoine, de pois et de pommes de
terre avait diminué du tiers. En ce temps de crise, ferment
de la nouvelle saignée rurale, les cultivateurs aisés achetaient
à profusion les exploitations de leurs voisins pour agrandir
leurs champs, leurs cheptels, leurs récoltes de foin, dont la
demande provenant des villes, des chantiers et des États-Unis
était à la hausse.
Il n’y eut pas de conseil de famille cette fois lorsque Pierre
Cyr prit la décision de partir en Nouvelle-Angleterre. Nar-
cisse Berger, le frère de Philomène, leur avait dit que le pire
des emplois dans une manufacture de textile valait bien les
meilleures récoltes d’une ferme de Saint-Cyprien. L’affaire
était entendue. Il ne restait à Pierre Cyr qu’à convenir avec
ses voisins des conditions de location de sa terre.
À l’automne – Philomène était enceinte de presque huit
mois –, Pierre Cyr se rendit une dernière fois au marché
de Saint-Jean, avec un détour obligé par le moulin de
47
Li3603_MEP_LouisCyr.indd 47 13-04-03 16:58
Saint-Athanase pour y faire moudre une bonne quan-
tité de grain. Il avait décidé d’emmener Cyprien Noé
avec lui, le jugeant « assez sérieux » pour faire le voyage.
Louis Cyr se rappela que « ce fut une jubilation lorsque
mon père me dit, un bon matin : fais-toi beau, tu viens
au marché ». Sa mère, complice, avait déjà préparé ses
« habits les plus neufs ».
Un grand moment pour Cyprien Noé, dont les connais-
sances en géographie se limitaient aux tracés des rangs
menant au village, chez son grand-père ou à 1 mille de là,
chez son cousin Bourgeois. Quoique, plus tard, Louis Cyr
crut se souvenir qu’il avait accompagné son père à Montréal
alors qu’il avait environ sept ans.
Ce fut lors de cette dernière expédition de cultivateur
que Cyprien Noé mérita l’admiration de son père, qui allait,
quelques années plus tard, se muer en véritable culte. Lors
de l’arrêt au moulin de Saint-Athanase, Pierre Cyr entendit
des habitués du coin parier sur les possibilités qu’un homme
puisse « charrier douze minots de grain d’un coup » sur le
dos. Or, un certain Vital Guérin, fier-à-bras et boulé du comté,
était réputé charrier 15 minots de grain (environ 900 livres
anglaises) sur le dos. Selon Louis Cyr, son père lui avait
demandé s’il était capable et d’adon pour forcer un peu
« pour me faire plaisir », ce à quoi le garçon avait répondu :
« Comme de raison. » Pierre Cyr aurait alors proposé ceci :
« Je vais vous amener une jeunesse qui n’a pas encore ses
quinze ans et qui va vous porter ses quinze minots comme pas
un seul d’entre vous autres. Y en a-t-il qui veulent parier ? »
On avait proposé que si Cyprien Noé parvenait à déplacer
15 minots de grain entassés sur une porte d’écurie placée sur
son dos, on donnerait le tout aux Cyr. Ce que réalisa l’ado-
lescent en déplaçant la charge sur 15 pieds.
Sur le chemin du retour, le père et le fils furent par hasard
les témoins d’une joute de force improvisée entre quelques
fiers-à-bras. Il s’agissait pour eux d’essayer de soulever, par la
flèche, une « voiture de Saint-Jean », sorte de véhicule monté
sur une structure de fer et que seuls les cultivateurs à l’aise
financièrement pouvaient se procurer. On laissait savoir à
48
Li3603_MEP_LouisCyr.indd 48 13-04-03 16:58
la ronde que la voiture et son contenu pesaient dans les
1 100 livres. Louis Cyr décrivit plus tard l’événement : « J’arra-
chai tout d’une pièce le fardeau. J’avais mis dans mon effort
des énergies que je n’avais pas connues encore ; rien ne vivait
plus autour de moi, je serais mort sur place plutôt que de
m’avouer vaincu. Je ne réalisai même pas que j’avais réussi. »
De ce jour-là jusqu’au décès de Pierre Cyr, les rapports
entre le père et Cyprien Noé changèrent du tout au tout. Il
était déjà le « gros pécot », favori de Philomène. Il devenait
maintenant un camarade pour son père, suprême honneur
paternel. À la grande table du foyer, Cyprien Noé était traité
en homme.
Son grand-père entendit très vite le récit peu banal des
premiers exploits de son petit-fils préféré, autant dire son
orgueil. « Tu es le meilleur des Cyr, continue mon jeune
homme, ne prends jamais de boisson et tu iras loin », telles
furent les paroles dont se souvint Louis Cyr, les dernières
peut-être du septuagénaire avant le départ pour « les États ».
« Nous partons pour Lowell », avait annoncé Pierre Cyr
à toute la famille, alors que Philomène était sur le point
d’accoucher. Il restait quelques jours avant cette naissance,
le temps de préparer le grand déménagement et de faire
quelques adieux.
Le 10 octobre 1878, Cyprien Noé eut quinze ans. Le
1 novembre suivant, Philomène accoucha d’un garçon. Il
er
fut baptisé le lendemain du prénom de Joseph. Il ne vécut
que dix-neuf jours et fut inhumé dans le cimetière de Saint-
Cyprien le 21 du même mois.
C’est en portant le deuil de leur douzième enfant que
Pierre et Philomène Cyr, accompagnés de leurs dix enfants
vivants, prirent la direction de Lowell, une communauté de
l’État du Massachusetts.
Li3603_MEP_LouisCyr.indd 49 13-04-03 16:58
Scène du quartier le Petit Canada à Lowell (Mass.), où demeu-
raient Louis Cyr et sa famille entre 1878 et 1881.
Lowell Historical society 1
Li3603_Cahier photo1_LouisCyr.indd 1 13-04-04 13:10
La première affiche mettant en vedette Louis Cyr
dans des démonstrations de force à Lowell (Mass.).
UQAM, SAGD, Fonds Louis-Cyr
Li3603_Cahier photo1_LouisCyr.indd 2 13-04-04 13:10
Louis Cyr et son épouse, Mélina Comtois, dans le numéro de l’échelle mis
au point pour la tournée du Nouveau-Brunswick au printemps de 1883.
UQAM, SAGD, Fonds Louis-Cyr 3
Li3603_Cahier photo1_LouisCyr.indd 3 13-04-04 13:11
Le 25 avril 1891, la National Police
Gazette de New York consacre sa une
à Louis Cyr et lance sa carrière aux
États-Unis.
UQAM, SAGD, Fonds Louis-Cyr
La première illustration du back lift
avec un fardeau humain. Louis Cyr
fut le pionnier de cette épreuve de
force, qu’il répétera près de deux
mille fois durant sa carrière. L’illus-
tration fut publiée dans l’édition de
la National Police Gazette le samedi
25 avril 1891.
UQAM, SAGD, Fonds Louis-Cyr
Une paire de tréteaux ayant servi
à Louis Cyr pour effectuer les sou-
levers dorsaux (back lift) entre
1895 et 1900. Chaque tréteau,
en bois de chêne avec renforce-
ment de métal et croix de Saint-
André, pèse 8,5 kilos (19 livres),
mesure 39 pouces de hauteur
et 34,5 pouces de largeur, avec,
à la base, un empattement de
15 pouces.
Musée Louis-Cyr, Saint-Jean-de-Matha
Photo : Paul Ohl
4
Li3603_Cahier photo1_LouisCyr.indd 4 13-04-04 13:11
Une rare photo de famille, vers 1893, dans le studio de J. O. Champagne, à
Lowell (Mass.). La petite Émiliana, l’enfant unique des Cyr, est âgée d’en-
viron six ans. Louis Cyr porte la médaille commémorative offerte par la
Ville de Montréal, résultat d’une souscription publique.
8 Musée Louis-Cyr, Saint-Jean-de-Matha
Li3603_Cahier photo1_LouisCyr.indd 8 13-04-04 13:11
150 e
anniversaire
de la naissance
PAUL OHL
PAUL OHL
de
Louis Cyr
Afin de souligner dignement, en cette année
2013, le 150e anniversaire de la naissance de
Louis Cyr, les Éditions Libre Expression publient
une édition spéciale, revue, corrigée et bonifiée,
de la biographie de Louis Cyr parue en 2005.
Louis Cyr incarne toujours le mythe universel
de la force, porteur d’une part de mystère et
de démesure. De son vivant, il avait mérité le
titre de l’Homme le plus fort du monde. Les
experts d’aujourd’hui s’entendent pour le pro-
clamer l’Homme le plus fort de tous les temps.
Le 1er octobre 2012, Antoine Bertrand, l’inter-
prète de Louis Cyr, disait :
« Il fallait qu’on fasse un jour un film sur Louis
Cyr. Je trouve que c’est important parce que
Louis Cyr commande un devoir de mémoire.
Pour ce qu’il a accompli, mais aussi pour ce que
ses exploits représentent pour le Québec. Il a
© Hélène Leclerc
été le meilleur du monde à une époque où les
Québécois étaient considérés comme des por-
teurs d’eau. Il a donné une première fierté au
Québec. »
L’auteur, Paul Ohl (à droite),
en compagnie d’Antoine
Bertrand (dans le rôle de
Louis Cyr), sur le plateau de
tournage du film, en octobre
2012.
ISBN 978-2-7648-0872-6
Li3603_Jaquette_LouisCyr.indd 1-5 13-04-04 09:51