Harper's Bazaar France - Octobre 2025
Harper's Bazaar France - Octobre 2025
2025 4,9 e
FRANCE
LE
SPÉCIAL
MODE
CHLOE.COM
vancleefarpels.com
OCT. 2025
FR ANCE
Édition
FRÉDÉRIC ARON
avec CHRISTIAN DEBRAISNE,
PATRICIA LEPEZ et
NATHALIE GARCIA-MORA
OCT. 2025
FR ANCE
Directeur de la publication
ARNAUD LAGARDÈRE
SERVICE ABONNEMENTS HARPER’S BAZAAR FRANCE Photogravure : Armstrong, 139-141 boulevard Ney, Paris 18e, Publié et distribué par SAS Prisma Media avec l’autorisation
62 066 ARRAS CEDEX 9 France. Impression : Mohn Media Mohndruck GmbH, Carl de Hearst Magazine Media, Inc., New York, New York, 13, rue
TÉL. : 0 808 809 063 (SERVICE GRATUIT + PRIX APPEL) Bertelsmann Str. 161 M, 33311 Gutersloh – Allemagne. Henri-Barbusse, 92230 Gennevilliers.
PRIX DE L’ABONNEMENT POUR 1 AN (10 N OS), Provenance du papier : Finlande. Taux de fibres recyclées : Tél. : 01 73 05 45 45. Internet : www.prismamedia.com.
FRANCE MÉTROPOLITAINE : 10 €. 0 %. Eutrophisation : Ptot 0,003. Harper’s Bazaar France, 42, avenue de Friedland, 75008 Paris.
WWW.PRISMASHOP.FR/HBZ La rédaction n’est pas responsable de la perte ou de la Éditeur : Prisma Media Société par Actions Simplifiée au capital
détérioration des textes ou photos qui lui sont adressés pour de 3 000 000 euros d’une durée de 99 ans ayant pour
Notre publication adhère à
Certifié PEFC
appréciation. La reproduction, même partielle, de tout matériel président M. Arnaud Lagardère et pour vice-président
publié dans le magazine est interdite. Numéro ISSN : M. Gérald-Brice Viret. Son associé unique est : Prisma Group.
autorité de Ce produit est issu de 0754-4782. Agrément CPPAP : 0528 K 95107. Imprimé Pour joindre votre correspondant, composez le 01 73 05 suivi
régulation professionnelle forêts gérées
en Allemagne. Dépôt légal : 25 septembre 2025. Création : des chiffres entre parenthèses.
durablement et de
de la publicité
Et s’engage à suivre ses
sources contrôlées février 2023.
Recommandations en faveur PEFC/04-31-1033 www.pefc-france.org
d’une publicité loyale et
respectueuse du public.
11 rue Saint-Florentin
75008 Paris
cartier.fr
30 HA RPER’S B A ZAA R
SOMMAIRE
SOMMAIRE
138 MATHILDA & ELLA 220 TILDA SWINTON, 232 UN CONTE DE MODE
Photographe : David Sims RADICALE LIBRE par Ambre Chalumeau
Styliste : Emmanuelle Alt Interview : Florine Delcourt Illustration : Sophie Estève
BAZAAR GUEST
DAVID SIMS
P H OTO G R A P H E
BAZAAR GUEST
PANOS YIAPANIS
ST Y L I ST E
COVERS
Photographe : David Sims ELLA DALTON (Elite) Photographe : Willy Vanderperre ABBEY LEE KERSHAW
Styliste : Emmanuelle Alt Gilet oversize en laine et jupe Styliste : Panos Yiapanis (Next Model Management)
en vinyle Gucci, foulard vintage. Robe en coton et robe en laine
Prada, débardeur Rick Owens
archives, padding en feutre
de laine (studio du styliste).
ÉDITO
LA MORT DU LION
OLIVIER LALANNE
R É DAC T E U R E N C H E F
La veille du départ à l’imprimerie du spécial Costume révolutionné tout en souplesse À l’heure où un nombre record de grandes mai-
mode que vous tenez entre les mains, nous au masculin et au féminin, « sans fanfreluches » sons sont confrontées à un palpitant jeu de
avons appris la disparition de Giorgio Armani. dixit l’intéressé, matières nobles et légères chaises musicales et que les créateurs subissent
À 91 ans, il était sur le point de célébrer comme la vapeur, couleurs minérales et pro- une double pression, celle de la pertinence com-
le cinquantenaire de sa maison en clôture fondes… Cette constance dans le geste, cette merciale instantanée et celle des réseaux sociaux
de la Fashion Week de Milan. Si les rumeurs récurrence de la silhouette et une forme phy- qui les étrillent sans pitié, la ligne de conduite
sur l’état de santé du couturier allaient bon sique relevant du miracle génétique ont fini de Giorgio Armani a une résonance toute par-
train ces dernières semaines, il semblait par nous convaincre que le pionnier du mini- ticulière : concentration sans faille, constance
presque inimaginable que ce travailleur malisme était immortel. et récurrence, discipline à tous les étages, vision
acharné aux yeux bleu acier trempé puisse Une sensation encore amplifiée par l’assi- sans compromis, pari sur le temps long, diver-
rendre son dernier souffle. milation par la culture, grande faiseuse sification avant l’heure, discrétion dans les
Jusqu’au bout, Giorgio Armani a été le d’éternité, de l’allure qu’il a créée et de son veines, indifférence aux critiques et au tribunal
cœur battant de son empire dont les pulsations aura discrète. Warhol l’a croqué en pop idole ; émotionnel de l’arène digitale… Tel semble être,
artistiques et stratégiques vibraient au seul dia- Richard Gere a enfilé comme personne ses en partie, le sous-texte de sa formule miracle
pason de son talent, de sa vision et de sa vestes fluidissimes pour se mettre dans la peau pour durer. À condition d’être maître en son
volonté. Sourd aux tendances, aux effets de d’American Gigolo ; Scorsese l’a filmé au plus royaume (comme Armani) ou indéfectiblement
mode, au consulting de stylistes dans le vent, près dans Made in Milan et sollicité pour ima- soutenu par le groupe dont vous dépendez.
aux offres de rachat de titans du luxe, religieu- giner les costumes de Leonardo DiCaprio dans Dans la dernière interview qu’il a donnée
sement concentré à répéter sur ses podiums, Le Loup de Wall Street ; Tadao Ando lui a bâti à Harper’s Bazaar France, il y a moins d’un an,
saison après saison, la foi inébranlable un temple à son image, tout en sobre démesure ; Giorgio Armani disait : « Ma mode est une véritable
qu’il avait dans le style moderne et novateur Bret Easton Ellis l’a cité ad libitum dans façon de voir l’acte de s’habiller : avec caractère,
qu’il avait inventé à l’aube des années 80. American Psycho… force et dignité. » Ce numéro lui est dédié. $
42
LE LOOK HA RPER’S B A ZAA R
BAZAAR
BACKSTAGE
P H OTO G RAP H E J EAN MAR Q U E S R ÉAL I SAT I O N AN I TA SZYM CZ AK
Earcuff
OCTOBR en 2 0 2 5 MAM, boucle
E métal 43
d’oreille en métal Justine Clenquet.
44 HA RPER’S B A ZAA R
OCTOBRE 2025 45
SELECT
PHOTOGRAPHE
S TA N I S L A S M O T Z - N E I D H A R T
STYLISTE DARIA DI GENNARO
SET DESIGNER NICOLAS MUR
FAUT QUE
ÇA BRILLE !
Coup d’éclat onctueux porté
sur l’accessoire, la touche vernis
est un atout glam.
Ferragamo —
Mules en cuir verni.
BAZAAR BAZAAR BAZAAR HA RPER’S B A ZAA R
Emporio Armani —
Sac à main en cuir verni.
SELECT
MATIÈRE GRISE
Compromis subtil entre le noir et le blanc,
le yin et le yang, le gris donne à l’allure
sa juste mesure.
Calvin Klein —
Sac à main Collection en daim.
BAZAAR BAZAAR BAZAAR HA RPER’S B A ZAA R
Carven —
Sac Tommaso en cuir.
SELECT
FUR PLAY
Tendance essentielle
de la saison, la fausse fourrure
allie hype et douceur.
Moncler —
Chaussure en peau lainée.
BAZAAR BAZAAR BAZAAR HA RPER’S B A ZAA R
Marni —
Sac Camélia en cuir et shearling.
Guess — Longchamp —
Sac Rose en fausse fourrure. Sac Le Roseau en fausse fourrure.
SELECT
GRANDE CLASSE
Un sac qui accroche le regard
et dans lequel on peut tout stocker,
c’est possible. La preuve par sept.
Prada —
Sac Galleria en velours
à franges.
BAZAAR BAZAAR BAZAAR HA RPER’S B A ZAA R
Khaite —
Sac Crosby en cuir.
SELECT
THESE BOOTS
ARE MADE…
Noir tout-terrain, onde métal, la botte
dans tous ses états est la meilleure alliée
pour marcher au pas de l’hiver.
Dolce & Gabbana —
Bikers en cuir avec boucles en métal.
BAZAAR BAZAAR BAZAAR HA RPER’S B A ZAA R
Sacai —
Bottes Belted en cuir.
SELECT
LE TON JUSTE
Couleur star des années 70, le bordeaux
fait rimer classique et nostalgie.
Fendi —
Sac Spy en cuir verni.
HA RPER’S B A ZAA R
BAZAAR BAZAAR BAZAAR
SELECT SELECT SELECT
Alaïa —
Sac Sphere en cuir.
ASSISTA NTES STY LIS TES : NATHALIA GASTIM, LINA VE L Á SQ UE Z. PR O DUC TIO N : C ALLTIM E
Loro Piana — Saint Laurent par Anthony Vaccarello —
Extra Clutch L36 en cuir. Botte Nico en cuir.
SELECT
PLEINE LUMIÈRE
Ces pochettes et minaudières rutilantes
de préciosité sont une éclatante parade
aux bijoux.
Chanel —
Minaudière en strass et métal.
HA RPER’S B A ZAA R
BAZAAR BAZAAR BAZAAR
SELECT SELECT SELECT
Balmain —
Minaudière en métal.
CALLING
Ugo et Félix de s’entourer de proches, harper ’ s bazaar : Il y a dix ans, vous enregistriez un album,
notamment dans le casting. Je connaissais Love Réaction, avec votre groupe les Burning
l’univers d’Ugo et je suis ravie d’incarner Peacocks. Quelle place occupe la musique
ces deux voix dans ce film tendre. dans votre vie aujourd’hui ?
harper ’ s bazaar : Vous incarnez deux voix ? a. jodorowsky : À l’époque, elle occupait une grande place
mais en 2017 on a décidé d’arrêter le groupe
a. jodorowsky : Oui, celle de la mère d’Iris, la jeune héroïne, parce que j’avais envie de me concentrer
et celle du robot. sur le cinéma. Le problème est que plus
ça devient professionnel, plus il y a des
harper ’ s bazaar : Q u e l l e s s o n t l e s v o i x q u i v o u s contraintes, des échéances, des objectifs,
bouleversent ? et dans la musique, j’ai besoin de liberté,
d’indépendance. Il faut que ce soit comme
a. jodorowsky : La première à laquelle je pense est celle une récréation. Donc j’ai fait par la suite
de Delphine Seyrig. des collaborations avec La Femme ou un
artiste finlandais que j’aime beaucoup,
harper ’ s bazaar : C’est drôle parce que Delphine Seyrig Jaakko Eino Kalevi. J’adore ça.
revient souvent dans vos interviews.
harper ’ s bazaar : Vous êtes chanteuse, actrice, vous avez
a. jodorowsky : Disons que je suis fidèle à mes icônes. réalisé deux courts-métrages, vous écri-
J’ai découvert la voix de Delphine Seyrig vez… La polyvalence dans une carrière,
dans Peau d’Âne, ce phrasé si particulier. c’est une force ou une faiblesse ?
Ensuite elle m’a fascinée plus largement,
pour son engagement politique notam- a. jodorowsky : Je ne me suis jamais posé la question
ment. Il y a celle de Jeanne Moreau aussi, de la sorte mais puisque vous le faites,
reconnaissable entre toutes. je dirais que c’est une force. J’ai toujours
aimé m’exprimer, créer et faire feu de ces
harper ’ s bazaar : Et des voix dans le domaine de la musique ? trois médiums que sont la musique, le jeu
et la réalisation. Sans penser carrière
a. jodorowsky : Les chanteuses soul, Billie Holiday, Nina nécessairement.
Simone, dans un autre genre David Bowie.
Les voix qui me touchent n’ont pas forcé-
ment la justesse absolue. Je pense
encore à Lou Reed. Il n’est pas
question de prouesse technique,
mais d’émotion forte. Les fausses
notes, les imperfections,
les éraillements peuvent
être bouleversants.
84 B AZA A R CALL ING, OCTO BRE 20 25
harper ’ s bazaar : Vous êtes issue d’une famille d’artistes, et on le questionnait parce qu’il revient
il y a votre grand-père évidemment, pas mal dans le vocabulaire du cinéma,
Alejandro Jodorowsky, mais aussi vos notamment par rapport aux actrices juste-
parents et le théâtre comme horizon ment, alors qu’il est chargé d’une conno-
familial. Être actrice a toujours relevé tation sexuelle ou tout du moins sensuelle.
de l’évidence ? Autant dire que ça n’aide pas à clarifier
les choses et à poser des limites…
a. jodorowsky : Complètement, je ne me suis pas beaucoup
interrogée. C’était organique et naturel. J’ai harper ’ s bazaar : Vous-même, dans votre carrière, vous avez
commencé à prendre des cours de théâtre été confrontée à des situations borderline ?
très jeune et je n’ai jamais arrêté.
a. jodorowsky : Évidemment, même très jeune, et j’en ai
harper ’ s bazaar : L’une de vos premières expériences pris conscience parfois avec le recul. J’ai
au cinéma a été le tournage de La Vie eu la chance de ne pas vivre d’agression
d’Adèle. Quel souvenir en gardez-vous ? sexuelle mais j’ai été confrontée à des situa-
tions embarrassantes, très floues…
a. jodorowsky : J’avais un petit rôle mais comme Kechiche
tourne très longtemps, j’ai passé quasiment harper ’ s bazaar : Vous citez beaucoup de réalisatrices, Joanna
deux mois sur le tournage. J’ai eu de la Hogg, Charlotte Wells, Alice Rohrwacher…,
chance parce que j’ai débarqué au début, King Kong Théorie de Virginie Despentes
il n’y avait pas encore l’épuisement, les est l’un de vos livres de prédilection…
choses difficiles que les autres membres Le féminisme est au cœur de vos
de l’équipe ont pu ressentir après. Dans préoccupations ?
mon cas, ça ressemblait plus à la colonie
de vacances avec les copains, on habitait a. jodorowsky : Totalement. En tant que femme, on ne peut
ensemble dans une petite maison à Lille. pas passer à côté de cette question
Et je découvrais aussi une méthode de tra- puisqu’on la vit dans notre chair dès le plus
vail très particulière, très différente de celle jeune âge. Adolescente, j’ai eu la chance
des autres réalisateurs, un tournage sur le que ma mère me mette le livre de Virginie
vif. C’était génial. Ce métier a ceci de formi- Despentes entre les mains, ça a été un choc.
dable que l’on apprend toute notre vie. Je me souviens qu’avec ma meilleure amie
au lycée, après avoir lu des textes de
harper ’ s bazaar : Être comédienne, c’est dépendre du désir Colette, on avait créé un collectif à deux
des autres, de celui des réalisateurs notam- personnes, Les Colette de Paris, on taguait
ment. Il peut y avoir des moments de sur nos cahiers « Vive le féminisme »…
de ma grand-mère issue de vrais enregis- a. jodorowsky : J’étais très impressionnée car je suis plutôt
trements. Le film s’appelle La Part man- très réservée. Il était peu accessible parce
quante. En parallèle, je suis en pleine qu’entouré d’une cour, mais quand il m’a
écriture de mon premier long-métrage. sollicitée afin de me photographier pour son
projet de livre sur la petite veste noire, je me
harper ’ s bazaar : Vous êtes très associée à la mode, souviens d’un homme très élégant, très poli,
vous incarnez d’ailleurs un certain idéal passionné par ce qu’il faisait et très respec-
de Parisienne. La mode, c’est comme tueux. Je garde un grand souvenir égale-
le cinéma, un réflexe naturel ? ment de son défilé croisière à Cuba.
“Mes grands-parents maternels a. jodorowsky : Absolument. J’adore faire ça. Mon métier
offre cette chance inouïe de voyager alors
ont fait plein de petits boulots souvent, je prends un billet retour plus
tard. Quand j’ai tourné dans la série
différents et, à un certain Le Serpent pour Netflix, j’ai fait la même
chose en Thaïlande.
moment, ils ont eu une petite
harper ’ s bazaar : Vous allez bientôt donner naissance à votre
boutique de fringues dans premier enfant. Si vous deviez lui trans-
mettre trois œuvres essentielles, un livre, un
le Sentier dans laquelle film et un disque, que lui donneriez-vous ?
harper ’ s bazaar : Et que racontez-vous de vous en vous a. jodorowsky : Je trouverais très inspirant de passer du
habillant ? temps et d’échanger avec trois femmes
réalisatrices. Donc, Alice Rohrwacher,
a. jodorowsky : C’est léger, ça permet de changer de style, Alice Diop et Kelly Reichardt. Et comme
de personnage selon son humeur. elles sont toutes les trois vivantes, qui sait
Dernièrement, je m’habille très peu en noir, si ça n’arrivera pas ?
j’aime les couleurs.
harper ’ s bazaar : Allez savoir… Merci Alma. $
harper ’ s bazaar : Vous êtes liée à la maison Chanel, quels
souvenirs gardez-vous de votre rencontre Arco, d’Ugo Bienvenu, avec les voix d’Alma
avec Karl Lagerfeld ? Jodorowski, Swann Arlaud, en salle le 22 octobre.
OCTOBRE 2025 89
BAZAAR AIME
AVIS DE TEMPÊTE
Pour sa deuxième année de partenariat avec Art Basel Paris, contrepoints vidéo esquissent les étapes d’une expérience
Miu Miu invite Helen Marten à investir le majestueux Palais humaine – enfance, désir, maternité, intériorité, perte – tandis
d’Iéna avec son œuvre totale intitulée 30 Blizzards. Lauréate que 30 performeurs incarnent une météorologie collective
du Turner Prize et du Hepworth Prize en 2016, l’artiste bri- de gestes et d’humeurs minuscules. L’espace central devient
tannique est reconnue pour son regard acéré sur l’imagerie à la fois scène, refuge et point de convergence, tissant un
du quotidien, brouillant les frontières entre naturel et arte- ensemble où mode et musique s’entrelacent pour célébrer
fact. Comme en témoignent ses sculptures où chaque maté- la pluralité des voix féminines. Que Miu Miu, maison attachée
riau – du bambou en acier à l’ananas en aluminium – est aux écritures contemporaines de la féminité, accompagne
remplacé par un autre tout en conservant la facticité du ready- cette œuvre n’a rien d’un hasard : ici, l’art se fait l’écho d’un
made. Au Palais d’Iéna, Helen Marten franchit un nouveau théâtre poétique, mouvant, radicalement collectif.
seuil en intégrant performance, musique et choralité dans
un dispositif conçu avec le metteur en scène Fabio Cherstich Art Basel Paris, du 22 au 26 octobre. Helen Marten,
et la compositrice Beatrice Dillon. Cinq sculptures et leurs 30 Blizzards., au Palais d’Iéna (Paris 16e).
BAZAAR HA RPER’S B A ZAA R
AIME
AIME
AIME
HU GUE S C OL SO N
nouvelle adresse entre le Louvre et l’Opéra. Afin de célébrer
cette réouverture, une Exposition Générale sera présentée, met-
tant en lumière la collection de la Fondation Cartier depuis 1984.
Fondation Cartier pour l’art contemporain,
2, place du Palais-Royal (Paris Ier), ouverture le 25 octobre.
Cai Guo-Qiang devant son œuvre Normandy’s Halo-Project
for Extraterrestrials No. 19 (1993).
AIME
AIME
Trois questions
à JOHN GLACIER
Avec son flow unique, la musicienne-poétesse manie
l’art du récit avec brio. Et s’impose comme la révélation
majeure de la scène musicale actuelle. Rencontre avant
son concert au Trabendo, à Paris, où elle présentera
Like a Ribbon, son prodigieux premier album.
Ici, ce sont des histoires intimes, conviction que ma vie allait prendre
de doute ou de ferveur qui captivent un nouveau tournant et que mon che-
autant pour leur flow implacable que min artistique s’apprêtait à basculer.
pour leur richesse sonore. Là, c’est
un mélange de rythmes caribéens hb : À quel moment avez-vous pris
et de R’n’B qui vous cueille avec conscience de votre voix ?
délice, comme un concentré de ses j g : Mon tout premier souvenir
multiples tropismes, furieusement remonte à l’enfance : je chantais avec
addictifs. Découverte par Vegyn, des écouteurs branchés sur un vieil
connu pour son travail sur Blond(e) ordinateur, sans me remémorer pré-
de Frank Ocean, John Glacier s’est, cisément comment cela se passait.
depuis, imposée comme l’une des C’est le souvenir le plus ancien que
voix les plus fascinantes du moment. j’ai.En grandissant,j’ai pris conscience
La rappeuse, productrice et poétesse que la voix était un média essentiel Photo : Cassia Agyeman
britannique d’origine jamaïcaine à mon existence.
a façonné son univers en marge,
d’abord à travers des démos publiées hb : Vous avez dit que vous aviez com-
sur SoundCloud, puis avec des pro- mencé à écrire principalement pour
jets qui lui ont rapidement valu les filles et les femmes, sans imaginer
l’estime des initiés. En février der- que cela prendrait autant d’ampleur.
nier, son premier album l’installait Pouvez-vous expliquer ce que cela
enfin sous les projecteurs. signifie ?
jg : Je considère que la féminité est
harper ’ s bazaar : Comment vous une expérience qui mérite d’être
sentiez-vous lorsque vous enregis- célébrée, et qu’il devrait exister un
triez Like a Ribbon ? espace où l’on peut véritablement
john glacier : Très reconnaissante être entendue et comprise. Je sais que
envers Kwes Darko, le coproducteur chaque femme vit cette expérience
de cet album, qui m’a ouvert sa porte à sa façon, mais ce qui nous ras-
et offert son temps pour créer. J’ai semble, c’est avant tout le besoin fon-
pris beaucoup de plaisir, je vivais damental d’être vues et entendues.
pleinement et j’imaginais un univers
à partager. Au terme de nombreuses
années de travail, l’évidence s’est Like a Ribbon, de John Glacier
imposée : le moment était venu de (Young), disponible. En concert
dévoiler mon premier album, avec la au Trabendo (Paris 19e) le 3 octobre.
OCTOBRE 2025
BAZAAR 101
AIME
M ATTHI E U S ALVAI NG
déploie son univers inspiré du pays du Soleil-Levant, une
parenthèse d’apaisement où la gestuelle précise et les senteurs
naturelles dessinent un équilibre profond entre corps et esprit.
Avec son thé vert vivifiant, ses fragrances fleuries et ses soins
signature : le lieu parfait pour une expérience mémorable.
Hôtel Balzac & spa Ikoï, 6, rue Balzac (Paris 8e).
AIME
LA PLAYLIST BAZAAR
de John Galliano
Fusion de pépites rock et pop, de standards français ou espagnols, la bande-son
idéale du couturier virtuose est à l’image de la mode qu’il imagine : sous influences
monde, classique with a twist, sexy en diable.
[ 1 ] Michael Jackson – they don ’t care about us [ 2 ] Édith Piaf – mon manège à moi
[ 3 ] Moby – natural blues [ 4 ] Moloko – the time is now [ 5 ] Diana Ross – love child [ 6 ] Amy Winehouse –
back to black [ 7 ] Whitney Houston – it ’ s not right but it ’ s okay [ 8 ] Charles Aznavour – comme ils disent
[ 9 ] Françoise Hardy – mon ami la rose [ 10 ] Madonna – frozen [ 11 ] Dolly Parton – i will always love you
[ 12 ] David Bowie – modern love [ 13 ] Malcolm McLaren – madam butterfly [ 14 ] Kate Bush – cloudbusting
[15] The Clash – rock the casbah [1 6 ] Massive Attack – unfinished sympathy [ 17 ] The Source – you got
the love [ 18 ] Lola Young – messy [ 19 ] Rosalía – a tu vera [ 20 ] Miley Cyrus – nothing breaks like a heart
[21] George Michael – jesus to a child [ 22 ] Lana Del Rey – born to die [23 ] Bad Bunny – monaco [ 24] Lucky
Love – masculinity [ 25 ] Adele – rolling in the deep [ 26 ] Lola Flores – pena penita pena [ 27 ] Oasis – live
forever [ 28 ] Elvis Presley – suspicious minds [ 29 ] Asaf Avidan – reckoning song [ 30 ] Yungblud – parents
104 HA RPER’S B A ZAA R
BAZAAR SPHÈRE
HUMEUR
Elles ont marqué au fer rouge les podiums de l’automne-hiver et scellent une saison
sous le signe de l’audace. Neuf tendances fortes à suivre les yeux fermés.
COLOR BLOCK
Au moment où les jours raccourcissent et font plonger de leur brièveté
la production de sérotonine nécessaire au fonctionnement rudimentaire
de l’organisme, il faut s’adjoindre les services de couleurs franches pré-
sentant l’appréciable qualité de rayonner de leur vie propre.
LÉOPARD Il serait donc tout à fait incivique de se laisser atteindre par des fatali-
tés organiques quand il est possible de s’inspirer de la vibration orange
AFFIRMATIF sanguine d’une robe Saint Laurent portant sur ses larges épaules suffi-
Certains le disent vulgaire, criard, daté : samment de lumière pour atteindre le printemps sans dégâts, ou de pré-
ce sont des foutaises de tièdes. L’indocilité céder l’éclosion des fleurs en se plongeant dans le satin des roses d’une
tachetée du léopard est de retour, et il est improbable vêture Comme des Garçons.
justement le soutien idoine cette saison Et si l’urgence d’un shoot de lumière divine se fait vraiment sentir, pour
pour fendre avec panache la foule de ce sa première collection chez Tom Ford, Haider Ackermann a présenté une
genre de ruminants se cachant derrière série de silhouettes dont la beauté digne d’une aube de printemps en
l’invocation d’un bon goût placide qui gabardine de soie saura définitivement balafrer le danger des jours blêmes.
n’a jamais rendu service à personne.
Comme lustré de lumière par les moi-
teurs végétales d’une jungle urbaine, il est
apparu à pas feutrés sur un total look
NUIT DE
Fendi avant de poursuivre sa course d’un PLEIN JOUR
bond acrobatique au-dessus de la taille Désormais on le sait, il n’existe plus aucune raison
avec une jupe signée Marie Adam- valable de réserver à la sphère domestique les sou-
Leenaerdt. Mais c’est peut-être sur un plesses affables de vêtements de nuit dont on aimerait
sublime tailleur en vinyle translucide se parer en plein jour. Pour le plus grand bonheur des
Saint Laurent que la morsure de son âmes amies du repos des corps et de la vue, le nightwear
motif de désir s’est fait le plus vivement couture est la meilleure carte à jouer de la rentrée.
ressentir. Il est ainsi possible d’endosser la beauté quasi
Qu’importe la forme sous laquelle liquide d’une nuisette de satin carmin signée
il se présente, le léopard est une seconde Ferragamo pour traverser sans effort la distance qui
peau qui distingue avec adrénaline un sépare le lit de la prochaine sieste sans rien sacrifier
jaillissement salutaire hors du troupeau, à l’élégance. Ou de revendiquer le droit au relâche-
l’allié délicieusement incommodant ment en Prada chez qui il ne s’agit pas d’un aveu de
des plus averties. faiblesse, mais bien d’un confort cousu main avec des
poches assez profondes pour accueillir l’air du temps.
C’est peut-être dans le scintillement sublime d’une
paresse bronze et or Schiaparelli que l’allure flâneuse
du pyjama démontre qu’il sera dans les semaines
à venir la meilleure incarnation de la philosophie
du lâcher-prise appliquée à l’existence.
OCTOBRE 2025 Vibration de la couleur chez Saint Laurent par Anthony Vaccarello (orange) et chez Tom Ford 105
par Haider Ackermann (jaune). Élégance du nightwear couture signé Schiaparelli et Prada.
Le mordant du léopard en tailleur Fendi et en top Saint Laurent par Anthony Vaccarello.
DE
SAISON
106 Brandon Maxwell drape une silhouette de volutes de cuir, Valentino sculpte B AZA A R SPH ÈRE, OCT OBRE 2 025
un buste de dentelle, Max Mara joue la profondeur d’un cachemire bordeaux.
CUIR INTENSE
Rien ne sert de hurler, c’est la pluie qui fait pousser les fleurs, pas le ton-
nerre. Ainsi la puissance n’a rien à voir avec la quantité de décibels que
l’on envoie à des voisins qui n’ont rien demandé, mais prend plus souvent
la forme, plus propice au vivre-ensemble, du murmure d’une matière dont
la musique et le parfum composent ensemble une signature vivante, celle
de la peau.
Cet automne, on peut encore miser sur le cuir pour donner du poids
à la silhouette et du nerf au récit personnel : Brandon Maxwell drape sa sou-
plesse autour du corps comme une main tenant à elle seule toute la profon-
deur de l’ébène, alors que Pieter Mulier en a fait une merveille de volume
noué à la taille dont chaque mouvement fait soupirer les plis de plaisir.
Mais c’est chez Hermès que le savoir-faire de la maison se fond dans
le plus savant des jeux de découpes : liens, boucles et attaches mêlent ainsi
leur sensualité d’ocre clair pour ponctuer son habituel paysage cavalier
d’une touche fetish démontrant sans équivoque que le rôle du vivant
est bien de réveiller ce qui s’endort.
FATALE
DENTELLE
Elle est un peu comme un message envoyé
BORDEAUX après l’heure de fermeture des bars : rare-
Il y a toujours quelqu’un pour nous rap- ment sage, souvent chargé d’arrière-pen-
peler qu’on ne peut pas tout avoir, ce qui sées, et toujours plus efficace quand
est réellement énervant pour plusieurs finement troussé. Loin du napperon inof-
raisons. D’abord, à moins d’être le per- fensif, elle embrase l’air du temps avec une
dreau de l’année, la vie s’est déjà chargée ambition claire : faire passer l’ultra-sugges-
de passer l’info, merci. Ensuite parce que tif pour de l’artisanat d’exception.
c’est faux : il s’agit simplement de porter Carmin sur un body déboutonné
son attention au bon endroit, comme cette Valentino, la dentelle grimpe sur le corps
saison sur le bordeaux. comme une idée un peu trop bonne
Il a ceci d’admirable qu’il parvient pour être honnête sans cacher grand-
à associer les choix multiples : à la fois fraî- chose d’autre que ses intentions. D’une
cheur et feu sur un spectaculaire bouil- perverse élégance couleur glacier,
lonnement de velours Comme des elle se fend jusqu’en haut de la cuisse
Garçons, ses changeantes nuances ont sur une silhouette Ludovic de Saint
embrassé certaines des plus belles sil- Sernin en jouant l’alternance
houettes de la saison. Chez Max Mara, de ses opacités, et floute les
il a pris toute la profondeur d’un drapé contours bouclés d’une blouse
de cachemire accentué d’une touche Orlando, fouettée comme une
de lumière à la ceinture, tandis qu’il a fait crème, signée Maria Grazia
rayonner une robe manteau en cuir vinyle Chiuri qui a déployé des tré-
embossé python à la beauté dévorante, sors de légèreté technique
perfection de sensualité et d’exquise rete- pour Dior.
nue pour Tom Ford. Sous ses dehors fra-
Ambigu, il autorise la jouissance de giles, elle est l’arme fatale
l’entre-deux, les imprécisions et la nuance, des patiences redou-
tout ce dont le monde a besoin. tables et prouve que l’on
peut avancer en transpa-
rence et tout de même avoir
le contrôle des opérations.
L’inspiration tout en courbes de Sarah Burton pour Givenchy, une blouse Chanel crépusculaire, 107
l’expressivité graphique d’un manteau Fendi. Photos : Launchmetrics / Spotlight
COURBES
ASCENDANTES
Aller droit au but, c’est super et ça fait gagner
du temps, mais la courbe sait bien ce que la ligne NOIR TOTAL
droite ignore : séduire, ce n’est jamais aller tout droit. On peut, on doit s’y jeter comme dans une soirée qui
Ça tombe bien, la saison foisonne de ces sinuosités devait durer deux heures et qui termine trois jours
exquises qui font tout le sel et la richesse que l’on plus tard : jusqu’au cou, et en accueillant les réalités
demande aux départementales de la mode. alternatives. Porte ouverte sur l’absolu, le noir est
Sarah Burton a dessiné pour Givenchy une arche le plus loyal, le plus permissif et le plus éloquent
de carrure, gothique ligne d’épaule à la fois solide des compagnons de route, une bénédiction téné-
et souple, par laquelle le visage devient clé de voûte breuse vers l’avalanche.
par le génie d’une couture en torsade de cuir. Chez Totale absorption, il habille d’éclipse une liane
Comme des Garçons, ce sont les remous d’une cas- de velours présentée par Peter Copping pour ses
cade de tissu bleu nuit qui feraient passer n’importe débuts chez Lanvin et dont seuls se dessinent les
quoi d’autre pour un filet d’eau tiède. habiles contours, alors que le jeu des matières laisse
Mais c’est chez Alaïa que Pieter Mulier quelques accents lécher de reflets l’impeccable
a poussé les limites ordinaires de la spirale alibi d’une sensuelle composition de cuir et de
par le travail d’un fil qui semble n’avoir tissages étouffés d’ombres, signée de l’excellence
pas plus de fin que d’origine. Par des du travail de Nadège Vanhée pour Hermès.
orbites insensées, il propulse la beauté Enfin, c’est à la manière d’un souvenir dont on
sensationnelle d’une collection dans ne parvient à saisir les détails qu’il floute de ses
laquelle on se jette à courbe perdue. sombreurs vaporeuses une blouse Chanel à la
beauté crépusculaire, lacée d’un satin comme
dernier rempart avant la dissolution totale
vers les abysses.
FUR FICTION
ll suffit d’avoir déjà fait l’expérience d’un
séjour à peine un peu trop long de camping
sauvage pour savoir que le naturel n’est pas
toujours préférable à l’artifice. C’est pareil pour
la fourrure : le fait qu’elle ne provienne plus du
dos d’animaux faits pour les grands espaces ne
l’en rend que plus appréciable et malléable aux
fictions esthétiques de tout poil.
Les mois à venir accueilleront à bras ouverts
sa versatilité dramatique, capable de ponctuer
des voiles de soie de sautillants accents fauves
comme dans un rêve de Scandinavie antique
signé Chloé. Ou d’incarner le vison familial
jeté sur le bras d’une héritière qui trace
sa route avec toute l’assurance permise
chez Miu Miu.
Mais c’est chez Fendi, gonflée comme
une dentelle d’hiver en mohair de che-
vreau dont on croirait pourtant sentir
les incisives, qu’elle déploie tout le
savoir-faire exceptionnel d’un empire
romain savamment dirigé par trois
générations de femmes qui savent exac-
tement comment raconter leur histoire. $
108
BAZAAR HA RPER’S B A ZAA R
SPHÈRE
LE POIDS
DES MAUX
Seule femme double lauréate du National Book Award,
la grande romancière américaine, citée comme l’une
des 100 personnalités les plus influentes au monde par
le magazine Time, revient avec un livre coup de poing
qui plonge au cœur de la tragédie de l’esclavage.
PILE. JESMYN WARD impressionne. Elle mais aussi des drames les plus intimes, comme
a le verbe élaboré, la parole allègre et la réponse le deuil, tout en y insufflant la force et l’universalité
attentive. Face. On sent chez elle une profonde afflic- des grands récits fondateurs. Avec ce nouveau roman,
tion. Écorchée, tendance introvertie. Ni un double elle prête un souffle épique, d’une violence sourde,
National Book Award – elle est la seule femme à avoir à l’histoire de l’esclavage : Annis, jeune captive arra-
reçu deux fois ce prix, équivalent du Goncourt –, chée à sa mère, affronte violences, déchirements
ni les diverses reconnaissances ne sont parvenus et violences sexuelles, guidée par les esprits ances-
à altérer sa peine, ses douleurs et, surtout, son allure traux dans une quête vers la liberté et la rédemption.
de guerrière. À travers l’écran, elle apparaît, impé- Les mots, en équilibre constant sur la ligne qui
riale, un mug à la main, le visage caché par de lon- sépare le réalisme du merveilleux, donnent voix au
gues tresses. Derrière elle, une immense bibliothèque silence d’une mémoire en friche et finissent par vous
noire à l’allure borgésienne. Celle qui vit désormais coller la chair de poule ou vous arracher une larme.
dans une maison située au milieu des bois dans le
Mississippi avec ses deux enfants confie ne pas avoir harper s bazaar : Comment est né ce nouveau livre,
eu le temps de déballer tous ses cartons. Depuis près Nous serons
’ tempête ?
de vingt ans, Jesmyn Ward incarne une forme de rêve jesmyn ward : L’idée m’est venue en 2015, alors que
d’unité et d’espoir, qui lui vaut, aux États-Unis, une je conduisais en direction de l’université de Tulane
notoriété considérable. Considérée par le magazine où j’enseigne. À la radio, un reportage retraçait l’his-
Time comme l’une des 100 personnalités les plus toire de l’esclavage dans la ville. Une historienne inter-
influentes au monde, citée en référence par Barack viewée expliquait le rôle central de La Nouvelle-Orléans
Obama ou Oprah Winfrey, cette grande dame de la dans la traite des esclaves, et parlait notamment
littérature américaine, dont le dernier ouvrage, Nous des « slave pens » – un terme qui m’a bouleversée car
serons tempête, paraît en France, est devenue une sorte il désigne des enclos à bétail où étaient retenus les
de classique vivant. Son écriture âpre et poétique, esclaves. J’ai été très émue car je ne savais pas que
souvent comparée à celle de William Faulkner ou de La Nouvelle-Orléans, où j’ai passé une partie de mon
Toni Morrison, fouille très loin dans l’histoire améri- adolescence, était au cœur de la traite intérieure,
caine pour rendre compte de la réalité sociale du pays, ni que des milliers d’esclaves y étaient vendus pour
OCTOBRE 2025 109
hb : James Baldwin a dit un jour : « C’est un très grand jw : C’est vrai, je n’ai pas écrit pendant plus de
choc de découvrir que le pays où vous êtes né, auquel six mois après sa disparition. Mon frère est mort
vous devez la vie et votre identité, n’a pas créé, dans quand j’avais 20 ans, puis mon compagnon, le père
tout son système de fonctionnement réel, la moindre de mes enfants, en janvier 2020, et ma grand-mère
place pour vous. » cette année ; à chaque fois, j’ai cherché à m’accorder
jw : Je l’admire profondément pour sa grande sagesse. du temps face à une douleur immense, cet amour
Merci pour cette citation ; peut-être l’avais-je déjà lue, qui ne trouve plus de destinataire. Après la mort
mais elle m’avait échappé. Je pense souvent à sa vie, de mon compagnon, j’ai compris que mon silence
à son choix d’émigrer et de passer une grande partie était dû au fait que l’espoir m’avait quittée. Pour moi,
de son existence en France. Là-bas, il a poursuivi son écrire repose sur la conviction que créer et partager
combat sous une autre forme. Son parcours illustre peut soulager et éveiller l’empathie. Mais un jour,
ce qui est possible. J’apprécie énormément son œuvre. une petite voix intérieure m’a murmuré : « Ce n’est
Je refuse de vivre dans l’Amérique qu’ils tentent de bâtir, pas ce qu’il voudrait ; ne te tais pas. » Alors, j’ai repris
et je ne souhaite pas que mes enfants y grandissent. le manuscrit. Ce deuil a approfondi ma compréhen-
Pourtant, c’est compliqué : ici se trouvent ma famille et sion d’Annis et des siens : leur quotidien était fait de
ma communauté. Parfois l’envie de partir me tente, mais séparations et de pertes répétées, affrontées très tôt.
c’est mon amour pour eux qui me retient. Je cherche Revenir à l’écriture m’a permis de les représenter
encore la meilleure manière d’avancer malgré tout. pleinement, humains et complexes, et peu à peu, cela
m’a rendu un peu d’espoir.
hb : Votre livre est profondément marqué par le deuil,
une expérience très personnelle puisque vous avez hb : Y a-t-il d’autres choses qui vous donnent de
perdu votre compagnon alors que vous aviez com- l’espoir ?
mencé à l’écrire. Vous avez mentionné qu’à un jw : Mes enfants, bien sûr, ainsi que ma famille et ma
moment vous n’arriviez plus à écrire. Comment avez- communauté, sont une grande source d’espoir pour
vous réussi à retrouver la force de reprendre ? moi. Être en contact avec la nature me donne aussi
111
SPHÈRE
TAYLOR
SWIFT
COMME
PERSONNE
OCTOBRE 2025 113
La musicienne, dont le 12e album sort ces jours-ci, n’a guère d’équivalent.
Une légende d’ores et déjà rangée aux côtés des Beatles, de Prince ou David
Bowie. Le célèbre journaliste américain Rob Sheffield met en lumière un fait
marquant : Taylor Swift a fait de la fangirl, longtemps ignorée dans l’histoire
musicale, le moteur central de la pop d’aujourd’hui, transformant la musique
en un phénomène collectif et générationnel. PA R NO É MI E L E C OQ
ICÔNE, PHÉNOMÈNE, pop star : à personne, pas même aux plus grands. » le folk, l’électro ou la pop, sa musique reste
Taylor Swift suscite depuis des années Rob Sheffield rappelle d’ailleurs que instantanément accessible et elle applique
un engouement sans précédent. Souvent la carrière des Beatles n’a duré que huit ce dogme dans son rapport à son public
comparée aux grandes figures historiques ans. La réussite commerciale de la dernière – elle n’oublie pas qu’elle aussi a été fan.
de la musique – des Beatles à Bruce tournée de la chanteuse, The Eras, la place Ses paroles intimistes touchent en plein
Springsteen, en passant par Britney au rang des artistes les plus influents cœur, comme si elle confiait tous ses
Spears –, elle affiche une longévité rare et rentables de l’histoire. Elle est la pre- secrets, ce qui crée un esprit de connivence
dans le show-business et a séduit des géné- mière milliardaire à avoir bâti sa fortune (entretenu par les easter eggs qui parsè-
rations entières avec des chansons intimes essentiellement sur sa musique, grâce ment son œuvre), un lien affectif qui soude
et engagées. Son impact dépasse la simple notamment aux royalties provenant de ses des communautés entières et dont la bien-
production de tubes pour toucher des albums. Seulement voilà, passer de révéla- veillance s’exprime, entre autres, par les
enjeux culturels plus larges, notamment tion country, dès son adolescence, au rang échanges de bracelets d’amitié, les meet-
en redéfinissant les contours de la pop d’icône suprême ne s’est pas fait en un jour. and-greet auxquels elle se plie volontiers,
contemporaine. À 35 ans, avec son dou- Avant de dominer les charts, avant de ou encore les messages personnalisés que
zième album, The Life of a Showgirl, Taylor devenir un sujet d’étude au sein de plu- reçoivent les Swifties [nom donné à ses fans].
Swift devient une référence. De nom- sieurs universités (Harvard, Stanford…), Le succès de Taylor Swift a des consé-
breuses artistes féminines actuelles, cette native de Pennsylvanie a traversé des quences multiples, parfois insoupçonnées,
de Billie Eilish à Olivia Rodrigo, jugent difficultés dont peu d’artistes se seraient qui, par ricochet, participent à l’évolution
son influence majeure, notamment pour remis. Son sourire conquérant et son de la pop culture et même de la société.
sa maîtrise de la guitare, qu’elle contribue regard brillant cachent plus d’une désillu- Nul doute que The Life of a Showgirl,
à féminiser dans un milieu traditionnelle- sion. C’est précisément ces déboires qui album studio flamboyant, prolongera cette
ment masculin. En ce sens, elle pèse sur lui ont permis de devenir une business- chevauchée fantastique. $
l’industrie musicale, encourageant l’en- woman avertie, maîtresse de ses choix, qui
traide féminine et modifiant peu à peu les fait tout son possible pour transformer ce
normes d’un univers viril. qui ne tourne pas rond dans l’industrie de
Dans son livre Heartbreak is the National la musique. Elle s’est associée àTicketmaster
Anthem, Rob Sheffield, journaliste réputé pour imaginer de nouvelles stratégies pour
de Rolling Stone, retrace comment Swift, des ventes de billets de concerts plus
célèbre grâce à ses chansons pour adoles- saines, moins gangrenées par le marché
centes (écrites alors qu’elle l’était elle- noir. Très attachée aux vinyles, elle aurait
même), est devenue omniprésente – et il contribué à redynamiser ce support. Son
soutient que, même si son influence peut long combat pour récupérer les droits
parfois faire oublier son talent, on en de ses six premiers albums a alerté toute
revient toujours à son écriture virtuose. une nouvelle génération d’artistes sur la
Il décrit ainsi son statut sans précédent : notion de propriété intellectuelle.
« En 2024, elle est au sommet de la gloire, Face à la ferveur et à la dévotion qu’elle
de son impact culturel et commercial, déclenche à travers le monde chez ses fans,
de ses capacités artistiques, maintenant Taylor Swift a choisi de ne pas suivre
un rythme de travail effréné. Or cela fait l’exemple des divas intouchables et mysté-
dix-huit ans qu’elle est à ce niveau. Ce qui rieuses qui l’ont précédée dans la pop.
n’arrive jamais. Personne n’a eu une telle Comme Bruce Springsteen et Paul
The Life of a Showgirl, de Taylor Swift (Republic /
trajectoire, en permanence toujours plus McCartney, deux de ses héros, elle donne Universal), sortie le 3 octobre.
populaire et prolifique, toujours au meil- des shows généreux qui durent plus de Heartbreak is the National Anthem, de Rob Sheffield
leur de sa forme. On ne peut la comparer trois heures. Qu’elle puise dans la country, (éd. HQ), disponible.
114 HA RPER’S B A ZAA R
BAZAAR BIJOUX
Fine fleur
P H O T O G RAPHE EDUARD S Á N C H E Z R I B O T S E T D E S I G N E R N ATA L I E T U R N B U L L R E S P O N S A B L E J O A I L L E R I E PA UL -AR TH U R J E A N-MA R I E
Collier en or blanc serti de diamants blancs et de diamants jaunes Graff. Page opposée : montre à secret Fleurs d’Hawaï
en or blanc serti de nacre blanche, d’aigues-marines et de diamants, et chaîne en or blanc Van Cleef & Arpels.
OCTOBRE 2025 119
120
OCTOBRE 2025 121
Collier Anniversary Love en or blanc serti de diamants Recarlo. Page opposée : boucles d’oreilles
L’Heure du Diamant en or blanc serti de rubis et de diamants blancs Chopard.
Production : Jones MGMT
122 HA RPER’S B A ZAA R
BAZAAR BEAUTÉ
PRÊTS À PORTER
Si la mode est un langage, ces lancements de saison en disent long sur leurs propriétaires…
PHOTOGRAPHE SET DESIGNER STYLISTE TEXTE
F E R RY VA N D E R N AT HÉLÈNE MANCHE M AT H I A S T I C H A D O U JULIE LEVOYER
Parfums No Comment, Twenty Four Seven, Getaria, To Be Confirmed, Muscara, Le Dix, 100 %, Extra, Cristòbal,
Incense Perfumum, Balenciaga, 260 € les 100 ml. Sac à main Rodéo en cuir tanné végétal Balenciaga.
126
BAZAAR HA RPER’S B A ZAA R
BEAUTÉ
Yasmin Le Bon,
CLASSE MANNEQUIN
Regard obsidienne, chevelure d’ambre, aura spectaculaire qui transcende les époques…
Rencontre avec la top model mythique, preuve vivante que la joie, l’humour
et l’authenticité sont les seuls marqueurs de beauté qui comptent. I NTER VIEW JO ANE AMAY
SA PHILOSOPHIE DU SOIN
SON CARNET DE BAL Le truc qui fait la différence : « Je vais chez le kiné toutes
les 3 semaines. C’est essentiel de voir régulièrement
Ce qu’elle a fait avant : « À l’orée de mes 40 ans, j’ai fait quelqu’un qui comprend réellement le corps dans
du “baby Botox” tous les ans, voire tous les 6 mois. Ça son ensemble. Je dois rester en forme pour mes petits-
a été une excellente mesure préventive contre le vieil- enfants, pour leur courir après – et ils sont rapides !
lissement de ma peau. En revanche, les fillers ne m’in- Ils attendent beaucoup de moi, et il est hors de ques-
téressent pas. On m’a convaincue d’essayer vers 55 ans, tion de les décevoir. Les petits-enfants aident à garder
j’ai détesté le résultat. J’ai tenté la radiofréquence plu- l’esprit vif et ouvert, les miens sont tordants de rire. »
sieurs fois, c’est incroyablement désagréable, et à mon
âge ce n’est plus aussi efficace. »
Ce qu’elle fait maintenant : « Je vais chez le médecin Suha SON APPROCHE NUTRITIVE
Kersh à Londres, qui a une main fantastique, très sub-
tile. Je fais du Profilho, un booster à l’acide hyaluro- Les temps ont changé : « Pour être honnête, je n’étais pas
nique qui améliore l’hydratation, la fermeté, la tonicité mince de nature. Quand j’avais une vingtaine d’années,
et l’élasticité cutanée. J’ai aussi tenté des injections de je travaillais énormément, avec peu de temps pour
polynucléotides, des biostimulateurs issus du poisson, manger. À l’époque, il n’y avait pas tellement de nour-
un protocole régénératif qui peut aussi traiter le contour riture sur les sets en Europe. J’étais toujours tendue
des yeux, les lèvres et les tempes. Attention aux âmes parce que j’avais toujours faim, je ne prenais qu’un
sensibles : c’est très douloureux (mais ça vaut le coup). » repas par jour. Après la naissance de mon deuxième
L’étape du scalpel : « C’est difficile pour les femmes de enfant, Saffron, mes mauvaises habitudes ont même
vieillir, notamment parce que nous nous jugeons sévè- failli me rendre diabétique : mes dîners étaient un plein
rement. Les hommes ont la vie plus facile. La plupart de de glucides et de sucres. Heureusement, j’ai appris
ces traitements sont douloureux et coûtent une fortune. à changer mes comportements alimentaires et à inté-
J’ai souvent l’impression d’être un coussin à épingles ! grer plus de protéines. »
Je n’ai pas eu recours à la chirurgie esthétique mais Les suppléments : « Depuis la fin de la cinquantaine,
je n’exclus pas de sauter le pas… Un jour ! » je démarre ma journée par un verre de Symprove,
ça a amélioré mon équilibre intestinal. C’est similaire
à du vinaigre de cidre, ça contient des cultures de bac-
téries qui régulent le microbiome de l’estomac.
SES ASTUCES POUR LA VIVACITÉ Je prends aussi le collagène de Gold Collagen, car
DU CORPS ET DE L’ESPRIT je ne supporte pas le collagène marin, qui me conges-
tionne. J’aime aussi le Cocktail Super Vitamin C
De bonnes bases : « À 20 ans, je n’étais pas sportive mais du Dr. Nigma. » $
j’étais très active on set. N’étant pas d’une nature mince,
j’avais heureusement fait beaucoup de sport et de danse
plus jeune, ce qui a aidé mon corps à se maintenir pour
le restant de ma vie. »
Le réveil : « J’ai eu Tallulah, ma troisième fille, quand
j’avais une trentaine d’années et ma silhouette avait
changé. Je me devais d’être physiquement plus forte
pour mes enfants, j’ai donc décidé de prendre le sport
au sérieux. Je suis allée à la gym, je courais sur un
tapis… Beaucoup trop. J’ai appris à la dure qu’il fallait
une routine d’exercices équilibrés, intégrant de la mus-
culation. »
La passion : «Vers 40 ans, j’ai découvert le wing chun,
un art martial chinois axé sur le self-defense avec un
ancrage spirituel. C’est devenu une obsession. Si j’avais
commencé à 20 ans, je serais probablement devenue
combattante de MMA plutôt que model !
Malheureusement j’ai encore ignoré mes limites et je
me suis blessée. »
La raison : « Depuis mes 50 ans, je suis plus attentive
à mes entraînements. Je suis un circuit où chaque exer-
cice ne dure pas plus de 5 minutes. La musculation
est indispensable pour préserver la masse musculaire.
J’ai investi dans un VersaClimber, une machine verticale
développée par des kinés pour la rééducation corporelle, Avec Azzedine Alaïa et son chien Didine, par
à faible impact, qui ménage le dos et les articulations. » le duo de photographes Sofia & Mauro, en 2010.
x12
PRODUCTION
DE COLLAGÈNE2
132
BAZAAR HA RPER’S B A ZAA R
BEAUTÉ
RÔLES
Les mannequins ont été les premières célébrités à lancer leur marque de beauté,
il y a plus de trente ans. Faut-il toujours les suivre ?
OCTOBRE 2025 133
IMAN COSMETICS,
la révolution inclusive
BEAUTÉ
EMMA CORRIN,
Adulé.e par les créateurs de mode, suivi.e de près par une génération
en quête d’icônes nouvelles, Emma Corrin s’impose sans effort
comme l’une des figures les plus fascinantes de sa génération.
Visage du parfum Miutine de Miu Miu, iel nous ouvre les portes
de son univers olfactif… INTERVIEW CHLOÉ LAFOREST
POR TRAIT CHAUMONT-Z AER POUR NATURE MOR TE FERRY VAN D ER NAT SET DESIGNER HÉLÈNE MANCHE
le parfum du succès
SILHOUETTE LONGILIGNE, REGARD BLEU PERÇANT, voix douce
mais assurée, Emma Corrin dégage une présence à la fois éthérée et ancrée, un mélange rare d’élégance
et de tension intérieure. Devenir Lady Di dans The Crown aurait pu figer l’acteur.rice dans une image
de douceur tragique, de grâce mélancolique, mais, très vite, iel déjoue les attentes pour révéler une autre
facette de son talent. Personnages sous tension, trajectoires brisées : c’est là qu’iel s’épanouit. Après
la princesse, Emma Corrin explore des figures bien plus sombres : une femme trompée dans My Police-
man, une super-vilaine télépathe dans Deadpool & Wolverine, une amie fidèle dans Nosferatu. Iel apparaît
aussi dans la dernière saison de Black Mirror, en star des années 40 coincée dans une romance rétrofu-
turiste en noir et blanc. Radical.e, ultramoderne, Emma Corrin fait partie de cette génération qui bous-
cule les codes. Sur les tapis rouges, ses looks – conçus avec le styliste britannique Harry Lambert – traduisent
ses choix artistiques : audacieux, affûtés, subtilement subversifs. Une manière d’exister hors cadre,
loin de toute starisation. Et au-delà des écrans, iel s’engage avec discrétion mais conviction pour la visi-
bilité des personnes trans et non binaires. Depuis son coming out non binaire en 2021, iel milite pour
une représentation plus inclusive dans le cinéma et les médias. Sans posture, mais avec force, sa parole
rare fait d’iel une figure tant politique qu’artistique. Et ce n’est qu’un début : à 29 ans, Emma Corrin trace
un chemin singulier, entre cinéma exigeant et engagement sincère.
harper’ s bazaar : L’odeur qui vous fait vous Je me souviens de les avoir achetés avec à l’aéroport, j’ai acheté le parfum Noir de Tom
sentir pleinement vous-même ? mon argent – j’avais économisé longtemps Ford. Je l’ai porté pendant environ quatre
emma corrin : L’odeur de chez moi. Vous pour pouvoir me les offrir ! ans, au tout début de ma carrière. Cette odeur
savez, ce moment où l’on ouvre la porte restera à jamais liée à cette période.
et il y a cette odeur familière qui vous enve- hb : L’odeur de la transformation ?
loppe. Ce n’est pas une senteur que je pour- ec : Je n’ai jamais utilisé de parfum pour hb : L’odeur de la nostalgie ?
rais décrire précisément, mais si je devais entrer dans la peau d’un personnage, mais ec : Récemment, j’ai eu un flash-back sur un
essayer, je dirais qu’elle a quelque chose je sais que beaucoup d’acteurs le font, et tournage. Quelqu’un portait un parfum qui
de terreux – un peu comme du gazon fraî- je comprends tout à fait pourquoi. J’ai joué me rappelait vraiment ma grand-mère
chement coupé. J’ai grandi dans le West avec des comédiens qui cachaient un flacon – dans le bon sens du terme ! –, elle était
Kent, où je passais beaucoup de temps près de la scène et s’en parfumaient avant toujours très chic et elle sentait extrême-
dehors. L’herbe en été, quand l’air est chaud, chaque entrée. Je trouve ça fascinant, parce ment bon. Ça m’a rappelé son énergie,
que tout est en fleurs… ce mélange de pol- que le parfum est intimement lié à la mémoire les moments passés avec elle…
len, de feuilles, de soleil. C’est une odeur que et à l’identité. Il peut évoquer une personne,
j’aime profondément, et le côté frais et riche un moment de votre vie, et vous y ramener hb : L’odeur du réconfort ?
de Miutine me la rappelle un peu. instantanément. Juste après le tournage de ec : Celle d’un livre neuf. Rien ne vaut cette
The Crown, la maison Penhaligon’s m’avait odeur-là. Je suis un.e grand.e lecteur.rice
hb :L’odeur de l’adolescence ? présenté le parfum que portait la princesse et je suis très attaché.e au papier. J’ai essayé
ec :Pour moi, porter du parfum, c’était Diana – Bluebell, je crois. Sentir cette fra- de lire sur iPad, mais je n’y arrive pas. J’ai
comme franchir un cap, une façon de me grance après l’avoir incarnée, c’était incroya- besoin de m’asseoir, de tenir un livre, de
sentir adulte. Je crois que notre rapport blement intime, presque troublant… tourner les pages… J’aime lire de tout, mais
P RODU CT IO N : CALLTIME
au parfum évolue avec l’âge. Il s’agit de j’ai une passion pour les autobiographies :
trouver une ou des odeurs qui nous res- hb : L’odeur d’un moment décisif de votre quand un récit de vie vous touche ou vous
semblent, qui nous représentent. Donc, vie ? inspire, c’est toujours une expérience par-
oui, ça a vraiment changé au fil du temps. ec : Celle de mon tout premier vol pour ticulière. En ce moment, je lis Nova Scotia
À l’adolescence, les deux parfums que j’ai Los Angeles. Je n’étais jamais allé.e aux House de Charlie Porter – c’est un livre
le plus portés étaient Fantasy de Britney États-Unis. J’y partais pour rencontrer magnifique, très original. Je n’ai jamais rien
Spears et Coco Mademoiselle de Chanel. des agents, et, en passant par le duty free lu de tel, je le recommande vraiment. $
138 HA RPER’S B A ZAA R
M ATHILDA
& ELLA
PH OTO G R A PH E
DAV I D S I M S
R É A L I S AT I O N
E M M A N U E L L E A LT
Combinaison à manches ballon en satin de coton et jupe en tulle Fifi Mannequins : Mathilda Gvarliani (Next),
Chachnil. Bracelet et bague en argent Isabel Marant, boucles d’oreilles Ella Dalton (Elite). Coiffure : Paul Hanlon.
vintage. Page opposée : T-shirt en laine Prada, culotte en coton Fifi Chachnil. Maquillage : Yadim. Manucure : Michelle Class.
Set designer : Poppy Bartlett. Assistantes stylistes :
Georgia Bedel, Penelope Vanni. Production :
Erin Fee Productions
156 HA RPER’S B A ZAA R
A BBEY LEE
PHOTO-
GR A PHE
W ILLY
VA NDER-
PER R E
R ÉA LISA-
TION
PA NOS
Y I A PA NIS
OCTOBRE 2025 157
Robe en crêpe de soie Balenciaga, Page opposée : polo zippé en laine et jupe en jersey
débardeur en jersey Rick Owens archives, Phoebe Philo, débardeur Rick Owens archives,
padding en feutre de laine (studio du styliste). top en plastique, padding en feutre de laine
(studio du styliste).
OCTOBRE 2025 161
OCTOBRE 2025 163
Page opposée : robe en laine et robe en coton Robe en soie Giorgio Armani, padding
Prada, débardeur Rick Owens archives, plastique en feutre de laine (studio du styliste).
et padding en feutre de laine (studio du styliste).
OCTOBRE 2025 165
Robe en toile plissée Fendi, débardeur Page opposée : robe en coton et robe en laine
Rick Owens archives, padding en feutre Prada, débardeur Rick Owens archives,
de laine (studio du styliste). padding en feutre de laine (studio du styliste).
OCTOBRE 2025 167
168 HA RPER’S B A ZAA R
OCTOBRE 2025 169
Page opposée : soutien-gorge en soie Marc Jacobs, Robe et soutien-gorge en soie Marc Jacobs,
robe en crêpe de soie Balenciaga, padding débardeur Rick Owens archives, padding
en feutre de laine et plastique (studio du styliste). en feutre de laine (studio du styliste).
OCTOBRE 2025 171
Robe en crêpe de jersey Tom Ford, padding Page opposée : robe en jersey Alaïa.
en feutre de laine (studio du styliste).
Mannequin : Abbey Lee (Next Model Management). Coiffure : Ali Pirzadeh. Maquillage :
Miranda Joyce. Manucure : Trish Lomax. Assistants stylistes : Izzi Lewin, Morena Salas Perez,
Sam Waite-Fazio, Ming-Ngai Wong. Production : 138 Productions
OCTOBRE 2025 173
174 HA RPER’S B A ZAA R
Stella
photographe
Theo Sion
réalisation
Alice Goddard
MEREL
P H O T O G R A P H E C R I S TA L E O N A R D
R É A L I S AT I O N G A RY D AV I D M O O R E
SET DESIGNER NICOLAS MUR
Sac en cuir et fausse fourrure Fendi. Page opposée : sac en cuir Gucci, souliers en cuir Ferragamo,
Collier en perles fantaisie Chanel. trench-coat en gabardine de coton Lyrone Journo.
OCTOBRE 2025 211
212 HA RPER’S B A ZAA R
Sac en cuir tressé Bottega Veneta. Page opposée : sac en cuir Givenchy par
Sarah Burton, robe en maille Courrèges.
214 HA RPER’S B A ZAA R
Sac en cuir Giorgio Armani, escarpins Page opposée : bracelet en cuir Hermès.
en cuir Valentino, top en coton, jupe en laine
et soutien-gorge Miu Miu.
OCTOBRE 2025 215
216 HA RPER’S B A ZAA R
Tilda
Swinton,
radicale
libre
En février dernier, la Berlinale lui remettait un prix d’honneur, trop réducteur. Y sont présentées des images inédites révélant
saluant l’étendue d’une œuvre « époustouflante » qui apporte une trajectoire protéiforme, entre cinéma, art et mode, jalon-
« tant d’humanité, de compassion, d’intelligence, d’humour née d’amitiés comme celles tissées avec Luca Guadagnino,
et de style au cinéma ». Époustouflante, le mot ne semble pas Jim Jarmusch ou Joanna Hogg. Cette rétrospective s’accom-
assez fort, pas assez grand, pour qualifier celle qui, depuis qua- pagne d’un livre, publié simultanément aux très chics éditions
rante ans, défie les genres, les âges et impose une féminité Rizzoli. De ses débuts dans les films arty de son ami Derek
à rebours des clichés hollywoodiens. Créature d’albâtre aux Jarman, aux classiques du cinéma indépendant (David Fincher,
grands yeux verts, Tilda Swinton, actrice caméléon à la sil- les frères Coen, Pedro Almodóvar, Wes Anderson…) en pas-
houette gracile, devenue malgré elle une icône de mode, ins- sant par les quelques incartades hollywoodiennes qui l’ont
pire, fascine, hypnotise. En 1992, l’un de ses tout premiers vue remporter un Oscar (Michael Clayton, 2007), Tilda Swinton
films, Orlando, adaptation par Sally Potter du roman de Virginia a aussi su placer ses moyens, immenses, au service d’engage-
Woolf, donnait déjà le ton : elle y tenait le rôle principal, en se ments poétiques, mais aussi politiques – en fustigeant, par
glissant dans la peau d’un noble élisabéthain transgenre. exemple, les décisions de Donald Trump – ou personnels,
On devine chez cette performeuse hors norme une jubilation comme en 2013, lorsqu’elle se livrait à une performance d’art
profonde de la métamorphose, une passion à embrasser contemporain, The Maybe. Pendant une semaine, au MoMA
les archétypes pour les subvertir discrètement. Son dernier de New York, elle restait allongée huit heures par jour, dans
projet, ONGOING, en livre une preuve manifeste. Jusqu’en un cube de verre, pour rendre hommage à ses amis disparus.
février prochain, elle investit l’Eye Filmmuseum d’Amsterdam À l’occasion d’un entretien accordé à Harper’s Bazaar France,
avec une exposition qui retrace les contours d’une « vie » kaléi- elle s’exprime, courtoise, en mots choisis pour une discussion
doscopique – un terme qu’elle préfère à celui de « carrière », à bâtons rompus sur l’art, la beauté, la vie.
222 B AZA A R CONVERSAT ION, OCTO BRE 20 25
harper ’ s bazaar : Vous célébrez vos 40 ans de carrière avec des égards, ce sont les mots qui m’ont
une exposition à Amsterdam et la publica- construite : au-delà de la force des images,
tion d’un ouvrage, ONGOING, que l’on j’aime trouver les mots justes pour commu-
peut traduire en français par « en cours » ou niquer – pour partager une expérience, une
« continu ». Qu’évoque ce terme pour vous ? émotion, même avec soi-même – et nourrir
profondément mon existence. C’est là que
tilda swinton : C’est un mot qui exprime parfaitement résident la connexion et la réflexion. Quand
l’esprit du projet : un hommage rendu aux j’ai cessé d’écrire, c’était comme perdre
liens tissés au fil de mon parcours, au cours un ami. Je me suis alors tournée, sans grand
des décennies. Les conversations qui évo- enthousiasme au départ, vers la perfor-
luent avec le temps et au gré des projets mance. À l’université, des dramaturges
représentent, à mes yeux, l’espace de travail m’ont invitée à travailler avec eux. J’ai mis
le plus vivant et le plus inspirant. Rien en scène quelques pièces, puis j’ai com-
n’égale la confiance et la joie nées d’aven- mencé à performer. Sans vraiment le cher-
tures menées en commun. cher, je me suis retrouvée au théâtre, un
univers qui ne m’attirait pas particulière-
harper ’ s bazaar : Pourtant, au départ, vous vouliez devenir ment, et j’y ai travaillé plusieurs années.
écrivain, une activité très solitaire. D’où Puis, quand j’ai rencontré Derek Jarman,
vient cet amour des collaborations, alors ? avec qui j’ai tourné mon premier film,
j’ai définitivement quitté le théâtre, ayant
tilda swinton : Ce n’était pas simplement un désir d’être trouvé mon véritable terrain : le cinéma.
écrivain, je l’étais déjà. J’ai été admise
à Cambridge grâce à ma poésie. Mais à un harper ’ s bazaar : Mais vous n’aimez pas que l’on vous décrive
moment, j’ai arrêté d’écrire. J’ai été dépassée, comme une actrice.
peut-être encouragée à trop lire, au point
de perdre ma voix. Pour moi, la poésie a tou- tilda swinton : C’est vrai. Je grimace quand on me qualifie
jours été une forme de compagnie. Enfant, ainsi, car cela ne me semble pas adéquat.
j’étais plutôt solitaire, mais jamais seule, La façon dont les acteurs parlent de leur
car j’écrivais sans cesse. Je crois que, à bien métier et vivent leur vie ne correspond
223
Une carte d’artiste professionnelle remplie par Matilda Swinton. Un look inspiré par la rock star fictive Marianne Lane que
Tilda Swinton incarne dans A Bigger Splash de Luca Guadagnino (à g.). En ouverture : photographiée par Donald MacLellan.
pas du tout à ma manière de fonctionner. Pour des raisons similaires : une authenti-
Mon travail ne repose aucunement sur une cité naturelle associée à une dignité innée,
technique, ni même sur l’interprétation. contenue, qui émane d’une certaine
Pour moi, jouer est une forme d’écriture. réserve. Elles ne révèlent que l’essentiel
et leur intelligence ressort avec force.
harper ’ s bazaar : Y a-t-il une expression artistique à laquelle
vous vous sentez particulièrement liée ? harper ’ s bazaar : Vous évoquez deux grandes actrices
du cinéma d’auteur. En parcourant votre
tilda swinton : Ces derniers temps, je ressens de plus en filmographie, on remarque que vous avez
plus que la danse m’alimente profondé- surtout privilégié les réalisateurs indépen-
ment… La puissance du geste, le mouve- dants. Qu’est-ce qui fait que le cinéma
ment dans le silence me touchent au plus grand public, notamment Hollywood,
haut point : reconnaître que l’inarticulé ne vous ait jamais vraiment attirée ?
peut être une source de lien… Et cette pure
dévotion du corps à créer des formes dans tilda swinton : Tout d’abord, je précise que j’ai toujours
le vide… C’est difficilement surpassable. été intéressée par tous les aspects du
Néanmoins, il est compliqué de dissocier cinéma, y compris Hollywood et d’autres
ces disciplines, sources de tant de joie styles. J’ai d’ailleurs accepté quelques pro-
et d’épanouissement. J’ai vécu entourée jets dans ce registre, avec des gens en qui
de peintres toute ma vie, et le cinéma est, j’avais confiance et avec qui je me sentais
depuis si longtemps, une passion majeure… en phase. Mais mon point d’ancrage, vous
Il a été mon compagnon de jeunesse, et ne avez raison, reste le cinéma d’auteur, où le
cesse de donner à mon monde un socle travail appartient surtout au réalisateur,
stable tout en l’élevant. sans être filtré par de nombreux intermé-
diaires. Même mes « films expérimentaux »
harper ’ s bazaar : Quelles actrices admirez-vous le plus ? pour de grands studios ont été réalisés par
des cinéastes auteurs – comme Francis
tilda swinton : Les deux femmes qui me viennent à l’esprit Lawrence, David Fincher, Andrew
sont Greta Garbo et Delphine Seyrig. Abrahams, Tony Gilroy, Scott Derrickson,
224 B AZA A R CONVERSAT ION, OCTO BRE 20 25
George Miller ou Edward Berger –, ce qui tilda swinton : Sa question est la plus brillante que j’aie
fait que le travail restait toujours fonda- entendue sur le pouvoir du cinéma de nous
mentalement le même, quel que soit le connecter à nos vies et à nos consciences.
budget. Je collabore souvent avec des
proches, comme on le voit dans ONGOING. harper ’ s bazaar : Vous évoquiez à l’instant Jim Jarmusch.
Quand on me propose un projet, je cherche Dans ONGOING, il vous adresse une lettre
avant tout une complicité fondée sur la dans laquelle il pense que vous devriez
confiance, le respect mutuel et une curio- diriger le monde. Mais que vous inspire
sité partagée. Avec un peu de chance, cette le monde actuel ?
complicité se transforme en une longue
conversation qui se poursuit, ensuite, tilda swinton : Ce qui me touche profondément, c’est la
à travers des créations. Je pourrais comparer détermination des personnes les plus
cela à un arbre : la conversation serait le éprouvées à croire encore en la commu-
tronc ; la curiosité, les branches, et les films nauté, en l’équité, en la justice et au pro-
les feuilles qui naissent de cette énergie. grès. C’est peut-être tout ce dont nous
avons vraiment besoin, tout ce dont nous
avons toujours eu besoin.
“Rêver, c’est pousser harper ’ s bazaar : Derek Jarman, votre ami réalisateur, disait
que nous vivons dans un monde de rêves,
notre esprit dans marqué par des images de voitures en feu,
symbole du prix à payer pour les réaliser.
des zones inconfortables Pensez-vous, comme lui, que rêver et cher-
cher la beauté sont aussi des formes
pour le renforcer.” de combat ?
tilda swinton : Rêver est une lutte, à bien des égards, vous
ne croyez pas ? C’est un peu comme lorsque
l’on étire ses muscles pour les faire grandir.
harper ’ s bazaar : Quels sont vos films préférés ? Rêver, c’est pousser notre esprit dans des
zones inconfortables pour le renforcer,
tilda swinton : Il y en a trop pour tous les citer ! Mais éloigner nos peurs et apaiser nos souf-
quand ça ne va pas, je reviens toujours aux frances. La quête de la beauté nourrit notre
grands classiques : Ozu, Pasolini, Lubitsch, imagination et nous pousse vers l’évolu-
Hitchcock, Bresson, Chantal Akerman… tion, le progrès, vers un horizon toujours
ainsi qu’à ceux de mes amis Joanna Hogg, plus lumineux. Sur ce chemin, il faut
Pedro Almodóvar et Jim Jarmusch. Je affronter et surmonter les obstacles, parfois
pourrais aussi citer ceux des Archers même les brûler.
(Michael Powell et Emeric Pressburger)
qui ont quelque chose de vraiment unique. harper ’ s bazaar : Et vous, qu’est-ce qui vous guide dans cette
Ils sont modernes, proches de la vie quo- quête de beauté ?
tidienne, ont de l’humour et un regard
politique, tout en nous transportant dans tilda swinton : Il y a une citation extraite d’une lettre
un monde de fantaisie et d’art. Ces œuvres de W. H. Auden à Benjamin Britten que
me passionnent depuis mon plus jeune j’aime beaucoup : « La bonté et la beauté
âge, j’ai découvert The Red Shoes (Les sont le résultat d’un équilibre parfait entre
Chaussons rouges) vers 8 ou 9 ans. Depuis, l’ordre et le chaos, le bohémianisme et la
je vis un peu dans cet univers. Des films convention bourgeoise. Le chaos bohème
romantiques, humanistes, spirituels, seul donne un fouillis désordonné
beaux, qui touchent autant le cœur que de beaux fragments ; la convention bour-
l’esprit. Ce sont d’ailleurs ceux que j’ai geoise seule mène à de vastes cadavres
montrés à mon fils au même âge. insensibles. » Quelle remarque brillante…
une fois qu’on l’a comprise, on ne peut plus
harper ’ s bazaar : Votre fils à qui vous avez dit, un jour : l’oublier. Voilà ce qui me pousse à conti-
« Je suis là pour faire sortir un rêve de ta nuer : c’est lorsque l’on atteint cet équilibre
tête. » Et il vous a répondu : « Maman, à quoi difficile que la grâce se révèle.
ressemblaient les rêves des gens avant
l’invention du cinéma ? »
Photos : (portrait ouverture) Tilda Swinton, b. 1960. Actress. Donald Maclellan, National Galleries 225
of Scotland. Purchased 2002. (Portrait punk) Glen Luchford, Art Partner / Trunk Archive /
PhotoSenso. (Licence) Family Archive of Tilda Swinton. (Livre) Rizzoli
DRÔLE
C’est l’un des grands rendez-vous de la rentrée, et la certitude
de rire de tout, y compris du pire. La comédienne et réalisatrice
remonte sur scène pour un one-woman-show qui s’annonce
flamboyant. Rencontre avec une artiste qui peut tout se permettre.
Valérie
ELLE OUVRE LA PORTE de son atelier, pignon avec brio sketchs à l’humour haute voltige, numéros de danse
sur le jardin du Palais-Royal, silhouette déliée et caoutchouc, et, cette fois-ci, une parenthèse chantée. Car c’est la grande force
relevée d’un kilt noir, une chemise western, et ponctuée de soc- de Valérie Lemercier, et sans doute ce qui la rend unique dans
quettes claires dans des mocassins à petits talons. L’endroit, haut le paysage artistique français : elle peut tout faire avec talent
de plafond, où le soleil est comme chez lui, ressemble à une et classe. Jouer au cinéma pour Claire Denis, Valérie Donzelli,
chambre d’adolescente. Un lit adossé au mur dont on pressent Woody Allen, Bruno Podalydès, Étienne Chatiliez ou Sidney
qu’il stimule l’inspiration de la comédienne qui aime écrire cou- Pollack, déclamer Feydeau sur les planches, réaliser des comé-
chée, une avalanche de maquillage à même le sol, un portrait dies sensibles qui, pour la plupart, affolent le box-office
de Bourvil punaisé au mur, un grand bureau constellé d’es- (Le Derrière, Palais Royal !, Aline…), et même se payer le luxe
quisses, de pots à crayons et de pinceaux et, au centre, une petite de sortir un album au titre minimaliste, Valérie Lemercier chante,
table ronde devant un canapé sous lequel roupillent des haltères porté par l’hymne easy listening Goûte mes frites. Trente ans
colorés, des élastiques et un stepper fitness en bois. C’est dans après ce coup d’essai microsillon, elle peaufine un second
cette planque cosy que Valérie Lemercier phosphore son pro- album qui devrait voir le jour l’année prochaine, tout comme
chain spectacle qu’elle présentera à partir du 15 octobre son septième long-métrage au titre prometteur, Bistouri.
au Théâtre Marigny, à Paris. Une messe que l’on pressent hila- Mais pour le moment, devant un thé au sarrasin et une tasse
rante, à l’image de ses précédents seules en scène où elle fusionne de CARenSAC, place au spectacle.
227
DE DAME
INTER VIEW OLIVIER LALA NNE
Lemercier
harper ’ s bazaar : Vous avez annoncé votre prochain spec- à la cocaïne en milieu rural, à tous les
tacle, qui débute le 15 octobre au Théâtre drames et trucs aberrants que ça engendre.
Marigny, avant de vous lancer dans son La voisine, étudiante en urbanisme qui se
écriture. Bosser sans filet est apparemment pointait sans cesse sur scène, revient elle
votre méthode. Vous avez besoin de cette aussi. Aujourd’hui, elle est branchée
adrénaline ? écoresponsable, a installé un lombricom-
posteur chez elle et elle emmerde tout le
v. lemercier : Disons que je pense à travailler quand monde avec un abonnement à un panier
je signe. Avant, je n’ai rien en magasin, rien de fruits et légumes de saison 100 % bio.
en attente dans des tiroirs. Je ne peux Et les gens se désabonnent parce qu’il n’y
commencer à écrire qu’à partir du moment a que des courges et des oignons, et qu’ils
où je suis sûre que je vais jouer. Et là j’ouvre n’ont pas vu une myrtille depuis deux ans.
mes oreilles, je glane… Je fais toujours Je l’appelle la voisine QFC pour Qui Fait
les choses un peu à l’envers. Je commence Chier. Et je joue une nouvelle petite fille
par dessiner l’affiche, par exemple. qui n’a pas de portable et use de tous les
subterfuges pour y avoir accès. Elle troque
harper ’ s bazaar : Comment écrivez-vous ? son repas du midi contre neuf minutes
de téléphone, sait exactement comment
v. lemercier : J’écris couchée dans mon entrée. Ça com- se maquiller alors qu’elle n’a jamais pu
mence par des thèmes qui m’intéressent. toucher de maquillage de sa vie, soudoie
Puis je réfléchis à quels personnages vont la baby-sitter pour faire des photos et jalouse
les porter. Je tisse un canevas et je cherche ses petites copines dont les mères écrivent
comment aller d’une idée à l’autre. Il faut sous leurs posts Instagram : « Alizée mon
que je trouve vingt conneries par jour. amour, ça fait huit ans que je te connais,
Là, je ne fais que ça. Je chope des choses tu es ma plus belle rencontre.» On retrouve
dans la rue, j’écoute la radio, il y a toujours en fait tout ce qui m’amuse dans la vie.
des trucs qui viennent nourrir ma petite
pelote. À la fin, c’est très écrit, au mot près, harper ’ s bazaar : Comment réussit-on à être toujours sur
il n’y a aucune place pour l’improvisation le fil sans jamais tomber dans la vulgarité ?
sur scène.
v. lemercier : Plus c’est trash, décapant, osé, plus il faut
harper ’ s bazaar : Au fil du temps et des spectacles, y a-t-il mettre une belle boîte autour. Surtout bien
des thèmes qui ont cessé de vous inspirer, emballer ses cartouches. Il faut en fait que
et d’autres qui ont émergé ? ça soit trop énorme pour que ça ne semble
pas trop vrai. Si on devait mettre mes
v. lemercier : Oui, inévitablement. Il y a un type dans le sketchs en images, ce serait une catas-
spectacle que j’ai découvert sur Instagram, trophe. Heureusement, ça ne reste qu’en
qui habite Saint-Tropez et qui me fait mar- mots… Des fois, je rougis moi-même. Je
rer. Il se filme toute la journée. Je l’ai ima- me dis, « non, je ne peux pas balancer ça »,
giné kidnappant Catherine Deneuve sur et en fait si, j’y vais. J’aime bien ce qui est
le marché au prétexte qu’elle achetait des trivial, et c’est ce que je recherche en tant
paniers made in China sans le savoir. Il finit que spectatrice. En revanche, je ne suis pas
par l’embarquer sur sa terrasse. Et évidem- folle des sujets trop gynécologiques. Et je
ment, il veut tout partager. Ce qui m’amuse, m’interdis la tendresse.Trop embarrassant.
c’est le décalage, mettre Catherine Deneuve Je n’aimerais pas qu’on dise en sortant
qui adore faire du shopping dans une de Marigny : « C’est touchant. » Je ne rentre
situation aux antipodes de ce qu’elle aime. pas là-dedans, je laisse ça aux autres.
Elle déteste les selfies, elle n’est pas sur
les réseaux sociaux, elle résiste. Il y a aussi harper ’ s bazaar : Qui vous fait rire ?
des personnages de mes anciens spectacles
qui réapparaissent. La bourge qui disait v. lemercier : Blanche Gardin. Je suis allée voir Alex Lutz
tout le temps « porcherie » me semble tou- au Cirque d’Hiver, j’ai beaucoup aimé.
jours d’actualité, je l’ai ressortie du placard.
La dame de la campagne que j’ai connue harper ’ s bazaar : Et qu’est-ce qui vous émeut ?
alors que je vivais dans ma ferme natale
et qui déclamait « cinéma hein !!! » est aussi v. lemercier : Les enfants, toujours un peu. L’autre jour,
de retour. Cette fois, elle est confrontée dans un magazine, j’ai vu un reportage
229
sur Gwyneth Paltrow et son ex-mari qui harper ’ s bazaar : Quelle réalisatrice êtes-vous ?
accompagnaient leur fille au bal des débu-
tantes. J’ai trouvé ça mignon, ça m’a émue. v. lemercier : Je suis très cliente des acteurs, de ce qu’ils
Je ne sais trop pourquoi. Peut-être le fait vont faire. Je les regarde en général postée
qu’ils soient séparés mais qu’ils sachent au pied de la caméra. Jamais derrière
être là, ensemble, pour regarder leur fille le moniteur. Et il m’arrive de jouer avec
faire ses premiers pas. eux aussi, et là je bois du petit-lait. Je fais
toujours en sorte qu’on s’amuse et même
harper ’ s bazaar : Indépendamment du succès tant populaire si je me marre, ce n’est pas grave. Je me
que critique et, cerise sur le gâteau, du souviens de Jean-Michel Ribes, sur le tour-
César de la meilleure actrice, on a l’impres- nage de Palace, qui se mordait les mains en
sion qu’Aline vous a « validée » en tant me regardant jouer. Je crois que c’est cela
que réalisatrice. que j’essaie de retrouver. Et j’aime de plus
en plus les plans-séquences. C’est un spec-
tateur qui m’a fait la réflexion, à Lyon.
“Plus c’est trash, décapant, Il avait raison, je ne l’avais pas analysé.
Il a soulevé que dans Aline, toutes les scènes
osé, plus il faut mettre d’amour sont des plans-séquences. On est
deux dans la même image, ce n’est pas
une belle boîte autour. découpé et c’est vrai que c’est mieux car tout
ce qui se passe n’est pas triché.
Surtout bien emballer
harper ’ s bazaar : Quels sont les films qui vous ont
ses cartouches.” marquée ?
Justine Triet aussi. Et Agnès Jaoui. Je lui Je pense qu’il était plus à l’aise avec ses fils
avais envoyé un mot après Le Goût des putatifs Alain Chabat, Yvan Attal, qu’avec
autres, non pas pour lui demander de tra- les femmes. Au fond, on ne s’entendait pas
vailler avec elle, mais pour lui dire à quel très bien. Tout était malentendu. Il avait
point ce film est majeur. en tête que je prenne Philippine de
Rothschild, qui avait fait la Comédie-
harper ’ s bazaar : Est-ce vrai que Claude Berri devait initia- Française, pour jouer la reine, alors que moi
lement produire votre film Palais Royal !, je voulais Catherine Deneuve. J’allais
2,8 millions d’entrées, à ce jour votre plus déjeuner chez lui, il y avait du fromage
gros succès en salle, et qu’il vous a fait faux de tête et du foie, tout ce que je ne peux
DESSINS : VALÉRIE LEMERCIER
« Fais-moi une petite comédie drôle et pas donc cuisiner est un truc plutôt naturel.
chère et on fera Palais Royal ! après. » Un J’aime aussi aller au restaurant. Je lis,
choc. J’ai accusé le coup, ça m’a couchée… j’écoute pas mal la radio, Culture Médias sur
Il m’a fallu trouver un autre producteur Europe 1, de Thomas Isle, et quand je suis
au débotté. Un peu plus tard, il m’a envoyé dans ma maison de campagne, c’est France
le script du film qu’il allait réaliser, Inter. Là-bas, je vois la mer de ma fenêtre
L’un reste, l’autre part. J’ai arraché la page et je me baigne, même dans l’eau froide.
de garde que j’ai remplacée par une autre J’y suis allée récemment mais c’est dange-
dont le titre était Et mon cul, c’est du poulet. reux car je suis tout le temps distraite.
Je lui ai renvoyé par la poste avec un petit Quand j’ai vu ma machine à coudre,
mot sur lequel j’avais écrit « une petite j’ai crié de joie. J’ai failli la remonter à Paris,
comédie drôle et pas chère ». Je crois que mais j’ai renoncé parce que je savais
ça l’a fait rire puisqu’il en a parlé à deux ou que je n’allais pas travailler.
trois personnes. On s’est croisés plus tard
à l’enterrement de Frédéric Botton, un ami harper ’ s bazaar : Vous avez des obsessions ?
commun, et il m’a confié : « J’aurais dû le
faire, ça a marché. » v. lemercier : Plein ! J’échafaude des plans couture,
j’ai des barres de danse partout pour m’éti-
harper ’ s bazaar : Jean-Marie Poiré a sorti un livre dans rer, je regarde des conneries sur Internet
lequel il revient sur LesVisiteurs. Il explique ou les réseaux sociaux, je passe des heures
que, pendant le tournage, vous étiez à chiner des fringues sur Etsy. Un vrai trafic
convaincue que le film allait être un nanar. de vêtements. Mais comme tout est souvent
trop petit, je vais aussi sur pas mal de sites
v. lemercier : Je n’ai jamais pensé ça, et j’ai beaucoup ri américains ou allemands, pour grandes
quand j’ai vu Les Visiteurs la première fois. filles, où je dégote pas mal de trucs que
Mais c’est vrai que le tournage avec mes je fais retoucher. Même si j’adore coudre,
collègues Christian Clavier et Jean Reno je vais tous les jours à la retoucherie. Et ma
ne s’est pas très bien passé. Je jouais une dernière obsession, c’est Acquascutum,
scène et je les entendais face au moniteur un fabricant d’impers anglais que portait
dire « elle n’est pas drôle ». C’est compliqué l’inspecteur Clouseau. Tous mes acces-
de jouer pour moi quand j’entends dire ça. soires de scène seront d’Acquascutum.
De fait, je n’étais pas à l’aise. Et j’ai amélioré
mon rôle en postproduction. Parce que harper ’ s bazaar : Vous avez déjà imaginé ce qu’aurait été
là j’étais seule dans le noir, protégée, votre vie si vous n’aviez pas été drôle ?
je pouvais en faire des caisses et je me suis
lâchée. Et contrairement à ce que dit Jean- v. lemercier : Je n’ai jamais pensé à ça. Rire, faire rire,
Marie Poiré, je n’ai pas postsynchronisé c’est une raison de vivre pour moi. Toute
toutes mes scènes, quelques-unes seule- petite déjà, à l’âge de 3 ou 4 ans, je faisais
ment. Donc pour vous répondre, je ne rire mes parents. Je me souviens du plaisir
pensais pas que ce serait un nanar, mais que ça procure. Je me disais il y a au moins
j’étais convaincue que j’allais être à chier un truc qui marche. C’est déjà pas mal… $
dans le film. Je me disais : après ça, je
n’aurai plus de propositions, tout le monde
se rendra compte que je joue mal.
FICTION
UN CONTE
DE MODE
par Ambre Chalumeau
ILLUSTRATION SOPHIE ESTÈVE
IL ÉTAIT UNE FOIS… Pas la sienne. Sa mère était habillée – Un jean brut bleu sombre comme
(Oui, car cette histoire parle de mode, et dans en elle-même. celui de Marilyn dans Les Désaxés.
la mode il y a ce qu’on appelle des iconiques Sa mère n’était pas une fashionista. – Une peau lainée comme celle d’Anouk
indémodables, donc : il était une fois…) Elle ne suivait pas les tendances : elle Aimée dans Un homme et une femme.
Une petite fille. Elle n’a pas grandi dans un aimait les vêtements. Elle ne dépensait – Une chemise à pois comme celle de
château mais dans un appartement, avec pas des fortunes pour se tenir à flot dans Bob Dylan.
ses parents, et à défaut d’une tour secrète, la course aux nouveautés. Elle achetait des – Une veste en daim et des santiags
d’un donjon interdit ou d’un trésor gardé pièces vintage, parfois signées de grands comme celles de Blueberry.
par un dragon, la pièce aux recoins créateurs, ou bien des fringues anonymes – Et l’intégralité des fringues de la série
magiques s’appelait le dressing. Un grand créées pour quelqu’un qui n’était plus là. Mad Men.
placard dans lequel on pouvait entrer et Ce n’étaient pas juste des achats, c’étaient La petite fille était fragile, angoissée.
faire quelques pas, avec des étagères, deux des trouvailles. Une chasse aux raretés Elle avait peur de tout, peur de la nuit,
portants et un miroir sur le mur, où sa mère dans les boutiques dédiées ou les tréfonds peur du noir. Mais il y avait un son magique
venait s’habiller tous les matins. des sites de revente. Sa mère s’installait qui venait l’en sauver : la porte du dres-
La mère de la petite fille était passion- face à son ordinateur, un thé détox à la sing, qui coulissait dans un doux roucou-
née de mode, et d’ailleurs la petite fille main, et elle qui avait parfois besoin de lement. L’entendre, c’était savoir que sa
découvrit les choses dans cet ordre-là : demander de l’aide à quelqu’un pour faire mère était là.
quand elle entendit parler de « mode » pour une simple capture d’écran démontrait Au même moment l’enfant découvrait
la première fois, elle se dit que la mode, en revanche quand il s’agissait de pister les livres, et dévorait frénétiquement
ça devait être le nom de ce que faisait sa mère le caban parfait de surprenants talents des histoires de pirates qui couraient
dans son dressing. de hacker russe. après les butins, dérobaient des soieries
À la sortie de l’école, les autres mères C’était une quête de vie, nourrie de précieuses, des bijoux ouvragés ; ou bien
étaient habillées en mamans. culture et d’images. Acquérir : des aventures de princesses rebelles
234 B AZA A R FICT ION, OCTO BRE 20 25
dans des cours royales aux bals somptueux. Dans le dressing avaient-elles suivi pour maîtriser la com-
de sa mère elle reconnaissait les noms de tissus qui parsemaient position des tissus, et pouvoir prédire avec
ses lectures préférées : angora, cachemire, flanelle… une certitude de météorologue que le jean
C’était aussi tout un voyage. Le kimono du Japon, le châle allait ou non rester tel quel ?
rapporté de Séville, le doux pashmina de l’Himalaya. Plus tard, à la faveur de voyages, la petite
La petite fille apprit son abécédaire. A comme Alaïa, B comme fille irait faire du shopping dans différentes
Balmain, C comme Courrèges. Avant de savoir beaucoup de villes du monde, et aurait l’impression
choses importantes de la vie, elle avait déjà acquis certaines que sa mère lui avait légué des ambassades.
certitudes : il ne faut pas confondre Gucci et Pucci, et on ne pos- On dit parfois de femmes : « Elle pour-
sède jamais assez de pulls noirs. rait mettre un sac que ça lui irait. » Sa mère
Les noms des créateurs la faisaient rêver. Oscar de la Renta, était de celles-là. Elle n’était pas élégante
probablement un justicier espagnol. Diane von Fürstenberg, parce qu’elle mettait des vêtements élé-
une impératrice vampire de contrées brumeuses. Yohji gants. Elle rendait les vêtements élégants
Yamamoto, un samouraï solitaire. parce qu’ils étaient sur elle.
Il y a largement dans la mode de quoi fasciner une enfant. Agencé par elle, n’importe quel chiffon
Ses archives regorgent de héros et d’audaces. devenait du style. Elle n’obéissait pas aux
Pierre Cardin, un monsieur un peu fou qui a utilisé des règles établies, elle avait les siennes. Et un
matières inédites pour créer des robes de formes pas possibles, principe : les vêtements, c’est fait pour être
et qui a fait défiler ses silhouettes multicolores sur la Grande porté. Pas des vins de garde qui dorment
Muraille de Chine. à la cave, pas des pièces si chères et fragiles
Elsa Schiaparelli, une noble Italienne qui imaginait des vête- que l’on n’ose pas les sortir de la housse.
ments surréalistes, des yeux en diamants, des oreilles en or, Elle rendait chic les vêtements décontractés,
des homards en paillettes. et humanisait les pièces de luxe. La mode
Et puis Yves Saint Laurent, un nom de prince charmant. était ce que sa mère mettait. La mode était
La petite fille comprit vite qu’il était l’un des préférés de sa mère, ce que sa mère était.
celle-ci lui disait des mots qui inspiraient l’aventure, les saha- Assise en tailleur dans le dressing,
riennes, la collection russe… Ainsi que des bribes d’histoire : la petite fille observait sa mère face à son
apparemment avant les femmes mettaient des robes, puis ce miroir. La moue, encore et toujours. Se tour-
monsieur avait changé ça en leur faisant des costumes élégants, ner de côté, puis de l’autre côté. Fermer
dont sa mère enfilait les vestes et se sentait puissante. le blazer, ouvrir le blazer. Mettre les mains
De temps en temps, il y avait les grands magasins. La petite dans les poches, pour voir. Essayer une
fille y accompagnait sa mère, et elle l’y voyait être chez elle. Elle chaussure, puis changer d’avis. Prendre
l’observait parcourir les rayonnages d’un air nonchalant mais des grands sacs en cuir, les remplir d’objets,
efficace. Elle enviait son aisance, sa confiance dans ses opinions. et puis, immanquablement : « ne rien trou-
La certitude avec laquelle elle jaugeait un jean et disqualifiait une ver dedans ».
jupe. Parfois, la chasse se faisait en meute, et la petite fille obser- Avec les vêtements, sa mère était dix
vait sa mère et ses amies prononcer les formules rituelles, lorsque mères à la fois. Quand elle mettait une veste
l’une d’elles sortait de la cabine pour se montrer aux autres. Position et des bottines à talons pour aller au travail,
du visage : la moue, toujours. Phrases au choix : « tourne-toi pour où elle tenait tête à tant d’hommes. Quand
voir ? », « tu sais avec quoi tu vas le mettre ? », « tu es bien dedans ? », elle mettait une robe longue pour les soi-
ou, assertive : « ça va se détendre ». Quel cursus secret de physique rées d’été, princesse des temps modernes
235
qui n’attend pas le prince charmant : elle le houspille parce qu’ils Dans les semaines suivantes, la grande
vont encore être en retard. Quand elle mettait un pyjama fille explora le dressing, et en emprunta les
en soie, qui rappellera toujours à la petite fille les matins superpouvoirs. Chaque veste, chaque robe,
de Noël, à cause d’une certaine photo, dans un certain album. chaque bijou était un petit réceptacle à magie,
Quand elle mettait un manteau tout doux l’hiver, maman ours conçu par un créateur, et rempli par l’âme de
dans les bras desquels la petite fille voulait se réfugier s’agripper, sa mère. Un double héritage qu’on lui offrait.
emménager pour l’éternité. Elle sortit danser avec le haut à sequins que
La mode, ce n’est pas ce qui se passe dans les magasins sa mère avait porté jadis au Palace. Elle dor-
Chanel ou dans les défilés de la Fashion Week, où la petite fille mit comme une enfant dans le pyjama de
ne mettrait jamais les pieds. La mode, c’est ce qui se passait dans soie des matins de Noël. Elle terrassa les
le dressing de sa mère. obstacles du talon de ses bottines python.
Un jour le pire cauchemar de la petite fille devenue grande Un jour, elle décida de faire un essai.
se réalisa. Elle dut se réveiller dans un monde où sa mère n’était Elle alla chercher dans les tréfonds
plus là. Lorsqu’elle ouvrit la porte coulissante du dressing, le bruit du dressing une élégante robe de soirée.
du roulement lui écrasa le cœur. La liste des choses dont elle pré- Une robe que l’on voyait sur une vieille
férerait se débarrasser plutôt que de jeter le moindre vêtement photo de sa mère, que la petite fille adorait
de sa mère était longue. Ses possessions. Son compte courant. regarder. « Raconte-moi encore l’histoire »,
Son rein droit. demandait-elle à chaque fois. « Raconte-moi
La grande fille était censée avancer, mais n’y arrivait pas. Plus comment tu as rencontré papa ce soir-là. »
effrayée que jamais dans le noir de la nuit, à guetter le bruit d’une Ainsi vêtue, la grande fille se rendit
porte de dressing qu’elle n’entendrait plus. à cette soirée mondaine qu’elle redoutait.
Quelques semaines plus tard, elle dut se rendre à une réunion Elle attendait au bar pour un verre, quand
importante, décisive pour sa carrière. Elle se sentait perdante quelqu’un la bouscula. Elle se retourna
d’avance, infoutue de se concentrer, incapable de convaincre. et fit face à un grand garçon, qui lui sourit.
Vint le moment de s’habiller. Quelques années plus tard, la grande
Et, sans trop savoir pourquoi, elle alla chercher l’un des blazers fille eut à son tour un enfant. Elle était tou-
de sa mère. jours aussi peureuse, toujours aussi
À la réunion, tandis que son collègue condescendant effrayée. Et maintenant, en plus, le monde
lui expliquait sans gêne des sujets qu’elle maîtrisait mieux que lui faisait peur pour deux. Alors elle eut
lui dans un franglais consternant, son regard croisa son reflet recours à son sortilège secret.
dans la vitre de la salle sans âme. Elle reconnut la silhouette. Tous les matins, elle se rendait dans
C’était celle de sa mère quand la petite fille la regardait partir le dressing, et elle s’habillait en mère. Elle fai-
au travail le matin. sait la moue, encore et toujours. Se tournait
Alors la grande fille parla. Elle se redressa de toute la sta- de côté, puis de l’autre côté. Fermait
ture pour laquelle un grand couturier avait imaginé cette le blazer, ouvrait le blazer. Mettait les mains
veste épaulée, des années avant sa naissance. Sa voix fut grave, dans les poches, pour voir. Essayait une chaus-
son regard sans appel, ses arguments dévastateurs. Le col- sure, puis changeait d’avis. Prenait des grands
lègue pénible se recroquevilla dans son pull triste, les autres sacs en cuir, les remplissait d’objets, et puis,
triturèrent les manches de leurs costumes neufs et sans immanquablement : « ne trouvait rien dedans ».
cachet. On ne discuta plus et son projet fut validé. Ce jour- Assise en tailleur à ses pieds, les yeux
là, la mode gagna. grands ouverts, sa petite fille la regardait. $
BAZAAR S’ÉVADE
OCTOBRE 2025 237
[BORGO EGNAZIA] Le show des podiums révolu, on se laisse glisser dans un autre décor, celui
du Borgo Egnazia, un sanctuaire de mindful luxury et de biodiversité situé dans le haut talon
de l’Italie. Inventée de toutes pièces dans l’esprit d’un village traditionnel, l’architecture en tuf
blond érigée au cœur d’un domaine constellé d’oliviers millénaires s’articule autour d’une place
centrale, de ruelles paisibles bordées de maisons dont l’intérieur est blanchi à la chaux. On vient
ici non pas pour fuir le monde, mais pour revenir à soi en retrouvant le goût de la culture du sud
de l’Italie. Le nom du spa, Vair (« vrai », en dialecte), donne le ton. Dans cette grotte holistique aux
parfums d’herbes sèches, des massages ciblés renforcent l’ancrage corporel et émotionnel et sont
couplés à des pratiques de pleine conscience ou des séances de yoga Iyengar à l’air libre, qui
réactivent l’attention. Des rituels méditerranéens ancestraux mettent corps et esprit au diapason,
tel le gommage suivi d’un soin sensoriel aux herbes fraîches du jardin inspiré des bains romains,
enrichi d’essences de lavande, de menthe, de romarin et de crème à la figue de Barbarie. On
retrouve la même philosophie vernaculaire et rurale dans les assiettes sophistiquées du chef
Domingo Schingaro (au Due Camini), chercheur passionné de légumes anciens et de plantations
traditionnelles respectueuses du cycle des saisons.
[MASLINA RESORT] Les thérapeutes s’accordent à dire que le repos est la clé de l’équilibre corps-
esprit, particulièrement à l’automne, saison de transition entre l’énergie expansive de l’été et l’inté-
riorité hivernale. Après le tumulte des fashion weeks, certains mannequins optent pour une récup
en solitaire au Maslina Resort, lové dans une baie protégée de l’île de Hvar, en Croatie. Déjà prisée
au xixe siècle par les pionniers du tourisme thermal européen, cette île réputée pour être la plus enso-
leillée de l’Adriatique est un havre de paix absolu. Accessible en une heure de bateau rapide depuis
l’aéroport de Split, Maslina est un sanctuaire discret au bord de l’eau, fondu dans une forêt d’oliviers.
238 B AZA A R S’ÉVA DE, O CTOB RE 202 5
ou belly sculpting… $
OCTOBRE 2025 241
Signe du mois
BALANCE
Restaurant Le Duc
Paris