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Amadou Documents Martinistes

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AVERTISSEMENT

Robert AMADOU  est probablement un des spécialistes incontestés de Louis


Claude de Saint qu'il vénérait réellement. Mais il ne connaissait de Maître PHILIPPE
DE LYON que ce que Philippe ENCAUSSE lui en a dit. Bien qu'il parle de Maître
PHILIPPE dans le texte ci-après, de par ses remarques orales dont j’ai été le témoin,
on ne peut pas le considérer comme faisant partie des « Amis de Maître PHILIPPE ».
A sa décharge, il ignorait sûrement qu’il existe des archives d’après lesquelles le
Martinisme en général ne tire pas son origine de L.-Cl. de Saint-Martin, mais
remonte, comme l’a dit Maître PHILIPPE DE LYON, à Saint-Martin de Tours
(4e siècle) et que son fondement est l’idée du « partage ».
Ceci éclaire le Martinisme d'une toute autre lumière que celle que Robert
AMADOU a voulu nous transmettre.
Pour la bonne compréhension du texte qui suit, et ne meilleure approche, il
me semblait utile et nécessaire d'apporter cette précision.

Luxembourg, le 1er janvier 2013.

Marc JONES
G. M. de l’Ordre Martiniste S I .

1
Robert AMADOU - Documents Martinistes

Documents Martinistes
par Robert Amadou

AVERTISSEMENT

Le contenu de ce travail n’engage que la responsabilité de son auteur. Robert Amadou est
un chercheur infatigable et a publié de nombreux documents Martiniste, sans ses efforts,
seraient certainement restés oubliés pour de nombreuses années. Pourtant, le lecteur doit
aborder cette étude sur deux plans: celui de la publication de documents dont la valeur est
incontestable, et celui des opinions du chercheur. Formé à l’école de René Guénon, Robert
Amadou entreprend souvent ses recherches patientes pour prouver ses théories, ce qui le mène
parfois à des conclusions hâtives. À titre d’exemple: son opinion concernant la filiation Cohen
de Martinez de Pasqually est exprimée avec force: selon lui, personne ne la possède. Voilà
une affirmation typique; comment peut-on affirmer la chose, alors que Martinez n’a jamais
enregistré les Ordinations Cohen qu’il a données, et qu’il existe de bonnes raisons pour que
ceux qui l’aient reçue gardent le silence.... Il aurait été bien plus prudent de dire que la chose
est probable et de laisser chacun se faire une opinion de par soi-même...

2
Robert AMADOU - Documents Martinistes

Sommaire

1. Qu’est-ce que le « Martinisme:…………………….................................... 4


2. Chapitre premier: Martinez de Pasqually et l’Ordre des Élus Cohen .... 4
I. Une vie obscure ……………………………………………………………. 4
II. Écrits ……………………………………………………………………… 5
III. La Réintégration ………………………………………………………… 6
IV. L’Ordre des Élus Cohen …………………………………………………. 8
V. Les Néo-Cohen …………………………………………………………… 10

3. Chapitre II: Louis-Claude de Saint-Martin, le Philosophe inconnu ...... 13


I. Esquisse biographique ……………………………………………………... 13
II. Écrits ……………………………………………………………………… 14
III. La Théosophie de Saint-Martin ………………………………………….. 17
IV. Saint-Martin et la Franc-Maçonnerie ……………………………………. 18

4. Chapitre III: Le Rite Écossais Rectifié …………..................................... 21


• Karl von Hund et la Stricte Observance Templière (S. O. T.) ............................ 22
• Maître Écossais de Saint-André ……………………………………………….. 31
• Écuyer novice ………………………………………………………………… 42
• Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte (C. B. C. S.) ………………………… 46
• Profès et Grand Profès ……………………………………………................... 51

5. Chapitre IV: L’Ordre Martiniste …………………………………... 59


 Historique …………………………………………………………………….. 59
 Présentation …………………………………………………………………… 63
 Programme et Travail ………………………………………………………… 70

Au bout du compte ………………….………………………………………. 73


3
Robert AMADOU - Documents Martinistes

Qu’est-ce que le Martinisme

CHAPITRE PREMIER

MARTINES DE PASQUALLY ET L’ORDRE DES ÉLUS COHEN

Le seul bilan biographique exact et aussi complet que le permet l’état présent, très
défectueux, de la documentation et, surtout, le seul exposé d’ensemble détaillé et qui soit, lui
aussi, exact, de la doctrine martinésienne, ont été publiés, avec biographie de et sur, dans
l’Initiation (1969, janvier-mars, pp. 6-30; avril-juin, pp. 58-84; juillet-septembre, pp. 139-
174.) Publié en volume: Le Théurge inconnu. Initiation à Martines de Pasqually, à paraître. V.
aussi: La Magie des Élus Cohen, op. cit. intra. Il 4.
Nous en tirons les indications suivantes, en y joignant quelques compléments.

I. - Une vie encore obscure.


1) Du nom et des origines, rien n’est sûr.
La découverte (Pinasseau-Cellier) de l’acte d’inhumation permet de fixer la date de
naissance entre le 29 avril et le 21 septembre 1727. Je croirais que c’est à Grenoble ou près de
Grenoble.
Sur son enfance, sa jeunesse, son instruction, aucune donnée, même hypothétique. Le
français n’est pas sa langue maternelle.
Il faut attendre de le voir paraître sur la scène maçonnique pour qu’il sorte de l’ombre.
Dès lors ces événements-ci de sa vie privée, inextricablement mêlée avec sa vie
maçonnique, sont attestés: mariage à Bordeaux (1767); naissance de son fils Jean-Anselme
(1768) qui devient commissaire de police, comme Pinasseau et Cellier l’ont découvert;
naissance d’un deuxième fils (1771) aux prénoms inconnus et probablement mort en bas âge;
le 5 mai 1772, embarquement pour Saint-Domingue; le 20 septembre 1774, décès et le 21
inhumation dans l’île, en un lieu aujourd’hui inconnu.
2) Martines de Pasqually s’est peint lui-même en ces lignes dont un long commerce
martiniste, laissant subsister certes mainte énigme, m’a persuadé qu’elles étaient non
seulement sincères mais véraces:
« Quant à moi, je suis homme et ne crois point avoir vers moi plus qu’un autre homme.
[...] Je ne suis ni dieu ni diable, ni sorcier, ni magicien. Mais aussi: Je ne suis qu’un faible
instrument dont Dieu veut bien, indigne que je suis, se servir de moi pour rappeler les
hommes mes semblables à leur premier état de Maçon, qui veut dire spirituellement hommes
ou âmes afin de leur faire voir véritablement qu’ils sont réellement Hommes- Dieu, étant
créés à l’image et à la ressemblance de cet Être tout-puissant. »
Martines de Pasqually, c’est avant tout sa doctrine et son Ordre des Élus Cohen, exposés
dans ses écrits.

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Robert AMADOU - Documents Martinistes

II. - Écrits.
1) Traité de la réintégration des êtres dans leurs premières propriétés, vertus et
puissance spirituelles et divines. Publié pour la première fois par René Philippon (sous ce
titre qui connaît des variantes), Paris. Chacornac. 1899.
Martines de Pasqually, Traité de la réintégration des êtres, créés... Version originale éditée
pour la première fois, en regard de la version publiée en 1899, accompagnée du tableau
universel, précédée d’une introduction et de documents inédits, Paris, Robert Dumas (puis
Henry Veyrier), 1974.
2) Apocryphes. Référons à la bibliographie de l’Initiation, mais avec une addition.
Les titres des ouvrages attribués faussement à Martines par Ragon sont, en fait, ceux
d’ouvrages, probablement fictifs, allégués comme leurs par les fictifs Frères de la Rose- Croix
qui sont censés s’exprimer dans la Fama fraternitatis de J.V. Andréa, au passage suivant:
Confessons d’ailleurs qu’après la mort d’A. aucun de nous n’obtint le moindre détail sur R.C.,
et sur ses premiers Frères, mis à part ce qu’en relatent notre Bibliothèque philosophique,
entre autres, notre Axiomatique, l’ouvrage pour nous capital, les Cycles du monde, l’ouvrage
le plus savant, et Protée, le plus utile. (Trad. Gorceix, La Bible des Rose-Croix, P.U.F.,
1970, p. 12).
3) Correspondance. Les lettres les plus importantes sont celles à J.-B. Willermoz, qui
ont été bien éditées par Van Rijnberk dans son ouvrage cité infra, t. II, pp, 71-166.
4) Documents d’ordre. C’est-à-dire tous textes officiels de l’Ordre des Élus Cohen;
rituels, catéchismes, pièces administratives. (Cf. l’inventaire des sources in l’Initiation).
Depuis la bibliographie de l’Initiation, j’ai publié l’inventaire du fonds Hermete des archives
des néo-Cohen, ibid., janv.-mars 1970, pp. 52-53. Ce fonds comporte notamment la pièce
suivante: Statuts généraux de la Franche-Maçonnerie des Chevaliers Élus Coëns, original
déposé en 1767 dans les archives du Tribunal souverain élevé à la gloire du Grand Architecte
de l’Univers sur le grand orient de Paris (fraternellement communiqué par Ivan Mosca), avec
les signatures de Bacon de la Chevalerie, Balzac, Luzignan et Cerley. (La copie des statuts par
Papus, qui est conservée à Lyon, ne porte pas de signature).
Plusieurs documents martinésistes dans la partie des archives de J.-B. Willermoz
récemment mise à jour. (Fonds privé L.A.).
Ajoutons surtout le très important ensemble rituel inclus dans les papiers posthumes de
Saint-Martin, constituant le fond Z (cf. infra, chapitre II).
Les éditions les plus importantes sont: catéchismes de six grades Cohen ap Papus,
Martines de Pasqually..., Chamuel, 1895 (fac-sim. avec une préface de R.A. et une postface
de Philippe Encausse, Paris, Robert Dumas puis Dervy-Livres, 1976), pp 213-283; Extrait du
catéchisme des Élus Cohen. ap. Amadou. Trésor martiniste. Éditions traditionnelles. 1969,
pp. 11-32.
« Les exorcismes des Élus-Coëns » par Robert Ambelain. Les Cahiers de la Tour Saint-
Jacques, II-III-IV (1960), pp 175-186; Les diplômes coëns de J.-B. Willermoz par Alice Joly
ibid, pp 216-223, avec une reproduction photographique de l’un d’eux; enfin François
Ribadeau-Dumas a bien voulu déférer à ma requête en reproduisant dans Les Magiciens de
Dieu, Robert Laffont, 1970. pp 267-293,1’un des trois textes (et le plus important, puisqu’il
s’agit d’un rituel d’initiation au premier degré) qui avaient motivé ma « Note sur une source
ignorée de l’histoire des rituels coëns. » Les Cahiers de la Tour Saint-Jacques, II-III-IV
(1960), pp. 187-189. Les documents du fonds Z sont à paraître en 1980-1981 chez Guy

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Robert AMADOU - Documents Martinistes

Trédaniel, éditeur à Paris (La Magie des élus-coëns, t. I, Théurgie; t. II, Franc-Maçonnerie). Y
sont joints des documents complémentaires tirés du fonds Prunelle de Lière, à la B.M. de
Grenoble.
5) De la bibliographie martinésienne, que récapitule l’Initiation, un livre doit être cité: G.
Van Rijnberk, Un Thaumaturge du XVIIIème siècle, Martines de Pasqually. Sa vie, son
œuvre, son ordre, tome. I, F. Alcan, 1935; tome. II, Lyon, Derain-Raclet, 1938 (excellente
bibliographie critique). René Le Forestier, La Franc-Maçonnerie occultiste au XVIIIème
siècle et l’ordre des élus coëns (Paris, Dorbon-Ainé, s.d. [1928]) fournit un panorama aux tons
justes, mais ses essais de reconstitutions rituelles sont aujourd’hui dépassés, grâce aux
découvertes et aux publications mentionnées ci-dessus.
Les lettres de S.M. à J.-B. Willermoz, pleines de détails rituels, ont fait l’objet d’une
première et déplorable édition par Papus, Louis-Claude de Saint-Martin (Paris, Chacornac,
1902).Une transcription exacte a été procurée par R.A. (cf. sa préface à la rééd. par lui établie
du susdit Papus, Paris, Pierre Belfond, 1919).

III. - La Réintégration.
1) Martines de Pasqually a élaboré une doctrine complexe et précise. À partir de quelles
données, outre son expérience personnelle qui, disait-ii, avait été jusqu’à lui faire prendre sous
dictée les enseignements de la Sagesse divine même ? La critique externe ne dispose d’aucun
élément de réponse. La critique interne désigne le courant de l’ésotérisme judéo-chrétien, et
plus particulièrement certains de ses rameaux provençaux et espagnols (avec, dans ce dernier
cas, une influence islamique de seconde main).
Sur la doctrine elle-même, les modernes sont, en revanche, bien renseignés. Le Traité
constitue la source principale. Adjuvants; les textes rituels, aussi les explications fournies par
Willermoz et surtout par Saint-Martin sous le couvert de ses idées propres. À mi-chemin, en
quelque sorte, de ces deux dernières sources, les instructions aux Cohen de Lyon, à partir de
1774 (extraits ap. Paul Vulliaud, Les Rose-Croix Lyonnais au XVIIIe siècle..., E. Nourry,
1929, pp. 225-252; l’édition de R.A. des Leçons de Lyon comprend le texte intégral des dix
premières leçons par Saint-Martin, le résumé de toutes les leçons, qu’elles soient de Saint-
Martin ou d’Hauterive, dans un autographe du premier, avec des développements relatifs à
quelques leçons du même, enfin le texte des notes prises exclusivement par J.-B. Willermoz.
Une édition de ces dernières notes exclusivement, aux Éditions du Baucens (Braine-le Comte,
Belgique, 1975), est mauvaise.
A ces sources puise l’indispensable exposé de l’Initiation.
Ici, l’on esquissera le schéma de l’essentiel.
2) Le titre du Traité l’annonce (à juste titre): la doctrine de Martines est une doctrine de
la réintégration des êtres. Réintégration implique expulsion préalable, drame et dénouement.
En effet. Et de le savoir sauve. Mais c’est par un savoir opératif. Martines est un gnostique.
La réintégration doit être universelle. Sa tâche incombe à l’homme. À lui d’apprendre
quelle fut l’origine et quelle est la destination, quelles sont les voies communes de la chute et
de la remontée: apprentissage d’une théorie. Mais d’une théorie qui est, en fin de compte,
théorie de l’action, qui se confond avec elle, c’est-à-dire théorie de la technique opératoire;
théorie des intermédiaires et technique des moyens; techniques des agents et des opérations.

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Robert AMADOU - Documents Martinistes

Théorie des opérations théurgiques à la manière de Martines de Pasqually. Voilà la gnose


particularisée en gnosticisme martinésien, en martinésisme.
À cette particularisation concourent aussi  mais l’analyse de la théurgie particulière
suffirait à l’indiquer  les modalités et les détails spécifiques, du moins en leur assemblage, de
l’épopée martinésiste; dommage que nous en soyons réduits à les porter pour mémoire.
3) Dieu est un, mais ses puissances sont trines et son essence « quatriple ». Au
commencement il émane des êtres spirituels, libres et discrets qui forment sa cour. Certains de
ces êtres cèdent à l’orgueil et « opèrent »  c’est-à-dire agissent  à l’instar de Dieu, en
infraction, c’est-à-dire en prétendant à l’autonomie. Pour les punir et sauver la cour divine, ils
sont chassés de celle-ci et emprisonnés dans le monde matériel, spécialement créé pour
l’occasion par des esprits restés fidèles. La matière est créée, non pas émanée: elle est
illusoire.
Dieu émane alors l’homme: « mineur » spirituel puisqu’il vient en dernier lieu, mais doué
de privilèges supérieurs à ceux de ses aînés. Adam, androgyne, sera tout à la fois chargé de la
garde et de la réhabilitation.
Mais Adam s’élève, à son tour, par son orgueil jusqu’à vouloir être créateur tout seul. Il lie
sa puissance divine avec celle des démons et il effectue une création de perdition Sa création,
Houwa, est ratée. Mais, après son forfait, il dégénère et devient l’opprobre de la terre.
Son corps glorieux devient ténébreux, en se matérialisant.
De pensant il devient pensif et la communication directe, dont il jouissait, avec Dieu, est
coupée. Elle ne pourra plus s’effectuer désormais que par le truchement, éventuellement
obtenu, des esprits, des intermédiaires.
Pour entrer en rapport avec ceux-ci, l’homme, en partie matérialisé, devra user de procédés
en partie matériels. La mystique s’est dégradée en théurgie cérémonielle, science et
sacrement. Le théurge prie d’abord, il demande à Dieu de lui restituer son pouvoir primitif sur
les esprits. Puis il commande aux esprits bons et exorcise les mauvais. Des signes, quelquefois
auditifs et tactiles, mais habituellement lumineux, indiquent le succès.
La faute d’Adam fut suivie d’une seconde. Dieu avait maintenu le coupable dans ses droits
et devoirs et l’avait pourvu des moyens nouveaux requis par la nouvelle situation. Pourtant,
ingrat, l’homme s’unit à sa femme dans une fougue sexuelle digne des bêtes. De cet
emportement, Caïn est issu.
Mais Dieu demeure encore fidèle à ses promesses et l’homme n’est point destitué de son
poste.
La postérité de Caïn est incapable de tenir le rôle du mineur. Naissance d’Abel. Caïn le
tue. Seth sera l’ancêtre des opérateurs, des théurges. Aussi bien après le déluge, plus de
Caïnites. Noé perpétuera la postérité de Seth (mais Cham réincarnera Caïn). Ainsi d’une race
pure sortiront, au cours de l’histoire, des mineurs élus, grands et petits prophètes. Les Cohen y
seront agrégés par élection.
La gnose martinésiste discerne, et s’approprie, dans les choses ce qui tient des choses de
l’esprit, les symbolise, y mène. Elle trace le plan de la figure universelle où toute la nature
spirituelle, majeure, mineure et inférieure opère; où les immensités céleste et temporelle
qu’enceint l’immensité de l’axe feu central communiquent, à travers l’immensité surcéleste,
avec l’immensité divine.
Pour se réintégrer et aider à la réintégration des autres hommes et de tous les êtres (point
de réintégration complète sans réintégration universelle), celui qui a cette vocation
sacerdotale, l’Élu Cohen, considère le nombre de ses doigts de pieds (les nombres, fondement

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Robert AMADOU - Documents Martinistes

de toute loi de création temporelle et de toute action divine...) et s’instruit du nom des anges.
Il suit une ascèse (actes de piété, règles alimentaires, etc.), une morale. Il célèbre la théurgie.
Saint-Martin abandonnera la théurgie cérémonielle pour une mystique spéculative dont la
déité du Christ est le pivot; Willermoz n’en soufflera mot dans les instructions correspondant
aux différents grades et à la Profession de l’Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité
Sainte, car ceux-ci n’auront pas reçu l’ordination cohen. Mais la pensée de Saint-Martin se
définit le mieux par sa continuité avec la pensée de Martines et le Régime Écossais Rectifié,
l’un des rares régimes maçonniques à posséder une doctrine systématique, avec l’Ordre des
Élus Cohen, n’aura pas une autre doctrine que ce dernier, le martinésisme.

IV. - L’Ordre des Élus Cohen.

1) Martines de Pasqually était Franc-Maçon, reconnu pour tel par ses Frères. Quand et où
a-t-il reçu la lumière maçonnique? On l’ignore.
2) Il produira devant la Grande Loge de France une patente apparemment délivré à son
père par Charles Édouard Stuart en 1738 et transmissible à lui-même. Elle pourrait n’être pas
apocryphe si, contrairement à la probabilité, le prétendant avait été Franc-Maçon.
3) Martines de Pasqually fut le Grand Souverain de l’Ordre des Élus Cohen. Et son
fondateur ? Oui, à ce qu’il paraît. Non à ce qu’il assurait, en parlant de ses prédécesseurs, de
ses collègues, de ses archives. Voici un tracé de sa carrière maçonnique, cohen.
De 1754 peut-être, de 1758 sûrement, à 1760, propagande dans le Midi de la France, à
Lyon, à Paris.
1762: arrivée, le 28 avril, à Bordeaux où il demeure jusqu’en 1766.
Fin 1766 - début 1767: pourparlers et différends avec la Grande Loge de France.
Fin 1766: Paris. Première rencontre avec J.-B. Willermoz.
1767: à l’équinoxe de printemps, installation du Tribunal souverain et promulgation des
statuts de l’Ordre. En avril: départ de Paris, propagande en route, retour à Bordeaux en juin.
1768: première rencontre avec Saint-Martin.
1769-1770: le clerc tonsuré Pierre Fournié, secrétaire de Martines, incapable tous deux de
diriger et d’organiser l’Ordre qui, pourtant, se développe. Le 11 juillet 1770, Martines
annonce, pour la première fois, qu’il travaille au Traité.
1771-1772: Saint-Martin secrétaire de Martines. Le travail s’améliore et s’intensifie. Mais
Martines s’en va.
1772-1774: à Saint-Domingue. Martines poursuit le travail général et développe l’Ordre au
plan local, sans désemparer jusqu’à sa mort.
4) Ajoutons quelque chose sur l’Ordre des Élus Cohen après la mort de Pasqually.
À sa mort, Caignet de Lestère, que Martines avait désigné à cette fin, occupe la charge de
Grand Souverain de l’Ordre, mais il meurt lui-même le 19 décembre 1779. Il a choisi pour
successeur Sébastien de Las Casas. Celui-ci, en novembre 1780, conseilla aux Chapitres
Cohen, qui souhaitaient de lui une direction plus ferme, de se dissoudre !
La désagrégation avait commencé dès la mort de Pasqually, peut-être un peu avant, tandis
qu’il paraissait s’attarder à Saint-Domingue. Peu à peu les Temples s’effondrent ou changent
d’appartenance. Des Cohen, cependant, continuent d’opérer. Le Chapitre toulousain,
encouragé par d’Hauterive, persiste (révélation du fonds Du Bourg, en cours de publication).

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Robert AMADOU - Documents Martinistes

Des deux disciples les plus distingués de Martines, Saint-Martin et Willermoz, le premier
n’était pas enclin à favoriser le maintien, et encore moins l’essor de l’Ordre des Élus Cohen;
le second pour des raisons analysées ailleurs, préféra infuser dans un autre Rite Maçonnique,
la Stricte Observance Templière métamorphosée en Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la
Cité Sainte, la doctrine martinésienne de la réintégration, sauvant ainsi, croyait-il, la Franc-
Maçonnerie et ladite doctrine du même coup. La doctrine, dis-je, et l’on ne saurait trop
remarquer que rien de l’initiation, rien de l’ordination cohen, ni, par conséquent, rien de la
théurgie cérémonielle propre aux Élus Cohen ne passa chez les Chevaliers Bienfaisants de la
Cité Sainte. Willermoz refusa de confondre une secte sacerdotale à la forme maçonnique
(même si lui-même éprouvait plus que d’autres la force et la valeur de cette forme) avec un
Rite Maçonnique et un ordre chevaleresque dont le but, comme la doctrine, serait identique,
mais le moyen différent, quoiqu’il ne pût être qu’analogue.
Le 26 janvier 1807, Bacon de La Chevalerie parle des « Élus Cohen toujours agissant sous
la plus grande réserve en exécution des ordres suprêmes du Souverain Maître le G / W
J$ (lettre à Chefdebien ap. Benjamin Fabre, Franciscus Eques a Capite galeato, Paris, la
Renaissance française, 1913, p. 421). De quoi, de qui s’agit-il ? Je me le demande bien, et
depuis longtemps.
En 1822, dans une lettre, au baron de Turkheim, datée du 21-31 mars, conservée à la
Bibliothèque municipale de Lyon (ms. 5900) et contenant, selon une annotation du signataire,
« des conseils pour la lecture du Traité de la réintégration des êtres par Pasqually »,
Willermoz déclare: « De tous les Rx ... [sc. Réaux-Croix] que j’ai connus particulièrement, il
n’en reste point de vivant. Ainsi il me serait vraiment impossible de vous indiquer aucun pour
après moi. Je doute même que le temps présent soit propre à en préparer, mais nous savons
tous que le Tout-Puissant, plein d’amour et de miséricorde, peut, quand il voudra, faire naître
des pierres mêmes des enfants d’Habraham. » Ce qui est équivoque, quand on prend garde,
mais signifie au moins que les Cohen survivants étaient rares et dans l’ignorance les uns des
autres; ce qui confirme que l’Ordre avait disparu sans que personne s’attachât à le réveiller.
À la fin du XIXe siècle, très vaguement, puis au XXe précisément, sont nées des sociétés
qui revendiquèrent soit une filiation cohen directe, soit une filiation cohen indirecte. Les
prétentions des néo-Cohen sont critiquées infra V.
5) La structure de l’Ordre des Chevaliers Maçons Élus Cohen de l’Univers, pour lui
donner son titre entier, est celle d’un Rite maçonnique, d’un système de Hauts Grades souché
sur les trois degrés bleus, selon le modèle écossais.
Les listes de grades cohen fournies par les différents auteurs et même celles qu’on peut
établir sur la base des documents officiels ne concordent pas toutes. Mais les variantes sont
plus minces qu’il ne se colporte.
Voici la hiérarchie définie par les statuts de 1767, à l’article XII. « Des honneurs et des
préséances », suivant le sens descendant: « Le Souverain Juge [= S. J. ou S. I., les initiales
aussi de « Supérieur Inconnu »] Réaux + est le premier grade la maçonnerie, ensuite le
Commandeur d’orient, le Chevalier d’orient, le Grand Architecte, le Maître, le Compagnon et
l’Apprenti coën; le maître parfait élu, les maîtres, compagnon et apprenti bleus. »
Ces statuts fournissent des renseignements minutieux sur l’organisation de l’Ordre,
distribués en six chapitres qui comportent respectivement trente, deux, dix-neuf, quinze, sept
et cinq articles. (La copie Papus, à la B.M. de Lyon, cotée 5474, ne reproduit que le premier
chapitre. C’est pourquoi les signatures qui viennent après le sixième, manquent).

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Robert AMADOU - Documents Martinistes

Le nombre des Temples cohen ne dépassa guère la douzaine, répartis, il est vrai, à travers
toute la France. Leurs tribulations endogènes et exogènes furent quasi permanentes. Sur tout
cela Cf. Van Rijnberk, op. cit. et les ouvrages qu’il recommande et qui sont rares.

V. - Les Néo-Cohen.

1. A. - L’Ordre des Chevaliers Maçons Élus Cohen de l’Univers semble avoir disparu
avant la Révolution. Sa survivance au début du XIXe siècle est douteuse.
Papus, le premier ensuite, reparle des Élus Cohen comme d’un Ordre vivant, ou plutôt
survivant de quelque manière, bien incertaine, dans son Ordre martiniste.
Bricaud revendique, quand il devient Grand Maître de l’Ordre martiniste, la succession
cohen en ligne directe, et, pour l’Ordre martiniste, l’héritage martinésiste en même temps que
celui de Saint-Martin.
- B. - Robert Ambelain, pour sa part, reconstitue l’Ordre des Élus Cohen, en 1942, sous
le patronage de Georges Bogé de Lagrèze, Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte et peut-être
Grand Profès (non liquet) et de Camille Savoire, Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte. Il
l’associera à partir de 1958 à l’Ordre martiniste (Cf. Chap. IV, Le Grand Maître Lagrèze
habilite, le 12 novembre 1945, 1’« Imperator » de l’AMORC à établir loges et chapitres de
son Ordre aux États-Unis d’Amérique et au Canada. A la mort de Lagrèze, en 1946, Ambelain
lui succède.
En 1967, Ambelain démissionne au profit d’Ivan Mosca. Celui-ci reprend pour son Ordre
en même temps que l’indépendance son titre primitif « Ordre des Chevaliers Maçons Élus
Cohen de l’Univers et pour lui le titre non moins primitif « Grand Souverain » (Cf.
L’Initiation, juillet-décembre 1967, p.113). Mais, inquiet de la légitimité du réveil de 1942, il
ne tarde pas (1968) à mettre l’Ordre en sommeil, pour une durée indéterminée (Cf.
L’Initiation, octobre, décembre 1968, pp. 230-231).
- C. - L’histoire de l’Ordre des Élus Cohen relève directement de l’histoire de la Franc-
Maçonnerie. Cet Ordre est un Rite maçonnique. Ses modernes champions ont continué à le
tenir pour tel et il est caractéristique que la maçonnisation de l’Ordre martiniste par Bricaud
ait coïncidé avec sa revendication de l’héritage martinésiste.
2. Les néo-Cohen sont-ils héritiers légitimes? La question exige, tant elle fut
embrouillée, une réponse exacte, et, d’abord, à cette fin, une analyse systématique du
problème.
- A. - Suivant l’enseignement et la pratique constante de Martines de Pasqually, premier
grand souverain connu de l’Ordre dit, en abrégé, des Élus Cohen, on tiendra pour acquis:
l’entrée et le progrès dans l’Ordre s’effectuaient par la communication d’initiateur(s)
qualifié(s) à récipiendaire qualifié (et, au cas du degré suprême de Réau-Croix, d’ordinant(s)
qualifié(s) à ordinand qualifié, selon des modalités différentes et successives correspondant
aux grades hiérarchiques, d’un influx sui generis; toutes réserves faites sur l’origine et la
nature de cet influx.
- B. - L’histoire nous assure que les détenteurs de cet influx, qualifiés pour le
transmettre, ont existé jusque dans le premier tiers du XIXe siècle; toutes réserves faites sur le
nombre de grades que chacun avait ou n’avait pas, respectivement, le pouvoir de conférer. (En

10
Robert AMADOU - Documents Martinistes

effet, tout Cohen n’était pas autorisé - question de validité ? question de licéité ? voilà un hic
subsidiaire - à conférer seul son propre grade, ni même les grades inférieurs au sien, ni,
évidemment, ceux qui lui étaient supérieurs. Tout Réau-Croix, en particulier, n’était pas
autorisé à ordonner un autre Réau-Croix, c’est, par exemple, la raison, ou l’une des raisons
pourquoi Saint-Martin refusa, peu avant sa mort, d’ordonner Joseph Gilbert, son ultime
disciple).
3. A. - La seule prétention contemporaine de moi connue, à détenir la succession cohen
en ligne directe, a été exprimée par Jean Bricaud (Cf. Notice historique sur le martinisme,
nouv. éd., Lyon, Éditions des Annales initiatiques, 1934, p. 10. La première édition est de
1928). Bricaud nomme les frères Bergeron et Bréban-Salomon, le médecin danois Carl
Michelsen; Édouard Blitz, surtout, médecin américain (d’origine israélite belge, préciserai-je),
« héritier légitime de Martinez » et « successeur direct de Willermoz et d’Antoine Pont ».
Blitz aurait, semble-t-il, d’après Bricaud, initié à son tour Fugairon et Charles Détré, dit
Téder. Bricaud se donne pour rattaché lui-même à cette lignée, mais ne dit pas quel aurait été
son propre initiateur.
- B. - Inutile d’entrer dans le détail. Rappelons seulement la magistrale critique avancée
par Robert Ambelain (Le Martinisme contemporain et ses véritables origines, Paris, Les
Cahiers de Destins, 1948, pp. 22-30). Au terme de cette analyse dévastatrice et inattaquable, il
appert que non seulement aucun des personnages cités par Bricaud, ni, par conséquent,
Bricaud lui-même, n’a été certainement en possession de la succession cohen (l’absence de
preuves est totale et aux prétendants appartient la charge de prouver); mais encore que tous les
indices décelables vont à l’encontre d’une telle hypothèse.
Mes recherches dans le fonds Papus conservé à la Bibliothèque municipale de Lyon et
dans les divers fonds privés d’archives relatives à l’Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la
Cité Sainte et au Rite Écossais Rectifié, rendent plus invraisemblable encore, pour ne pas dire
impossible, que Blitz et Téder, en particulier (et ils sont les deux hommes clefs de la filiation
revendiquée par Bicaud) aient été en possession de la succession cohen. Ajouter qu’une
confusion a pu se produire chez Bricaud entre succession cohen et succession de la Grande
Profession du Régime Écossais Rectifié, dont il n’entretenait qu’une idée très vague et qui
n’est effectivement pas sans rapport avec le martinésisme, quoiqu’elle n’ait rien à voir avec
l’Ordre des Élus Cohen.
En résumé, Bricaud a parlé sans produire de preuves et son affirmation est des plus
contestables.
4. L’influx en cause dans l’Ordre des Élus Cohen étant sui generis (même si cette
proposition signifie seulement que l’Ordre des Élus Cohen a sa personnalité propre), la
succession cohen qui le transmet ne peut être identifiée elle-même avec aucune des
successions suivantes (contrairement à la démarche qui prétendit justifier certains réveils);
toutes réserves faites sur le caractère hypothétique ou fallacieux de l’une ou de l’autre
desdites successions:
A. Succession apostolique.
B. Succession dite « gnostique », de Jules Doinel.
C. Succession dite « martiniste », de Louis-Claude de Saint-Martin.
D. Succession de la « Société des Philosophes Inconnus ».
E. Succession des « Philosophes Inconnus ».

11
Robert AMADOU - Documents Martinistes

F. Succession des propriétaires d’une partie des archives, en partie cohen, de Jean-
Baptiste Willermoz. (Si étrange qu’il y paraisse, Papus semble avoir cru, ou laissé croire, que
la propriété de certains papiers cohen  à lui échus dans des circonstances bien élucidées par
Jean Saunier, « Élie Steel-Maret et le renouveau des études de la Franc-Maçonnerie
illuministe à la fin du XIXe siècle, Revue de l’histoire des religions, juillet, 1972, pp, 53-81-,
équivalait à quelque investiture, voire à quelque initiation !)
5. La succession cohen ne peut non plus être identifiée avec la succession des Grands
Profès, classe secrète de l’Ordre intérieur des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte; cette
succession s’étant d’ailleurs perpétuée jusqu’à nos jours, comme il a été officiellement révélé
en 1969, pour arrêter les ragots et prévenir des profanations (Cf. Maharba, « A propos du
Régime Écossais Rectifié et de la Grande Profession », Le Symbolisme, octobre-décembre
1969, pp. 63-67).
J.-B. Willermoz a défini le sens où il rédigea l’instruction secrète de la Grande Profession,
dont il est le fondateur, en écrivant: « Lié d’une part par mes propres engagements [sc. de
secret envers l’Ordre des Cohen] et retenu de l’autre par la crainte de fournir des aliments à
une frivole curiosité, ou de trop exalter certaines imaginations, si on leur présentait des plans
de théorie qui annonceraient une pratique, je me vis obligé de n’en faire aucune mention et
même de ne présenter qu’un tableau très raccourci de la nature des êtres, de leurs rapports
respectifs, ainsi que des divisions universelles. (À Charles de Hesse-Cassel, du 12 octobre
1781, ap. G. Van Rijnberk, Martines de Pasqually, t. I, Paris, Alcan, 1935 p. l68) Et il y a
d’autres textes !
Comment, dès lors, prétendre que l’accès à la Grande Profession, que suffit à donner la
communication autorisée de l’instruction secrète y afférente, comportait l’initiation ou
l’ordination à un degré cohen, quel qu’il fût ?

VI. - Concluons:
A. - Personne, à notre connaissance, ne détient aujourd’hui la succession cohen, ni au sein
d’aucun Ordre, ni en sauvage.
B.- Il est possible, à strictement parler, que la succession cohen se soit perpétuée jusqu’à
aujourd’hui, à notre insu. Mais cette éventualité semble très improbable.
C. - « Il y aurait beaucoup à écrire sur la transmission légitime des pouvoirs initiatiques.
On ne voit pas pourquoi des organisations entièrement disparues aujourd’hui ne pourraient
être relevées s’il s’avère que leur tradition ésotérique a été retrouvée et pourvu que
l’investiture initiatique leur soit conférée régulièrement, c’est-à-dire hiérarchiquement. Les
choses qui ont cessé d’exister sur le plan historique visible demeurent vivantes et virtuelles
sur le plan spirituel. Il ne s’agit pas de recréer, mais de ré-animer. » (Hervé-Masson, « Des
processus psychologiques du symbolisme », Le Symbolisme, octobre-décembre 1965, p. 51.
n. l.). Si l’on admet la perspective ainsi ouverte, tout essai de réanimation de l’Ordre des Élus
Cohen n’exigerait que la fidélité la plus profonde à l’enseignement de Martines de Pasqually,
gnostique et kabbalistique, relevant de l’ésotérisme judéo-chrétien; à la structure
administrative de l’Ordre, qui est de caractère maçonnique; au rituel, et notamment à la
théurgie cérémonielle. Cette théurgie, au demeurant, permettrait, grâce aux éventuelles
réponses de la Chose, de vérifier expérimentalement la réanimation de l’Ordre, le
rattachement réinventé à sa succession interrompue.

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Robert AMADOU - Documents Martinistes

CHAPITRE II

LOUIS-CLAUDE de SAINT-MARTIN,
LE PHILOSOPHE INCONNU

1. - Esquisse biographique.
Louis-Claude de Saint-Martin (qui ne fut jamais marquis) est né à Amboise, le 18 janvier
1743. A trois ans, il perd sa mère; à six ans, il trouve une mère qui incarne la mère idéale. Elle
l’enchantera. Les études commencées avec un précepteur, se poursuivent au collège de
Pontlevoy (1755-1759), puis à la Faculté de Droit de Paris (1759-1762), d’où il sort licencié.
Premières lectures, premières empreintes: Abadie, Burlamaqui (il adhère), la tourbe
philosophique (il réagit là contre); et, bien sûr, les romans, le théâtre, la poésie tant des
anciens que des classiques et des contemporains (il goûte et prend garde). La musique le
séduit pour la vie: théorie de l’harmonie et pratique du violon.
« S’il avait occupé plus de six mois (1764-1765) l’office d’avocat du roi du baillage et le
siège présidial de Tours, il eût sans doute succombé à la tentation, qu’il avouera, de se
suicider. L’état militaire lui agrée davantage. Il y demeure six ans (1765-1771). Dès son
arrivée au Foix-Infanterie, alors stationné à Bordeaux, des camarades le devinent et l’initient
aux mystères maçonnico-théurgiques des Élus Cohen: initiation selon l’externe. À partir de
1769, il passe ses quartiers d’hiver auprès de Martines de Pasqually, fondateur et Grand
Souverain de l’Ordre, son premier maître. En 1771, il abandonne le service pour mieux suivre
« la carrière ». Il réside à Lyon, en Touraine, à Paris surtout où le succès équivoque du livre
Des Erreurs et de la vérité l’introduit dans le monde. Par deux fois, il visite l’Italie (1774-
1787), un voyage le mène à Londres (1787). Vite, il s’est méfié des chapelles, sauf à y porter
la bonne parole et la discorde; sauf aussi qu’à Lyon, en 1785, il s’éprend des communications
médiumniques de 1’« Agent Inconnu ». Il ne tarde pas à s’en déprendre, mais il en gardera la
trace: c’était du martinésisme sauvage.
« Surgit, à Strasbourg, en 1788, son deuxième maître, le cordonnier illuminé de Görlitz,
son chérissime Jakob Bœhme (1575-1624), qu’il rencontre grâce aux ouvrages à lui tendus
par sa chérissime Charlotte de Böcklin; Jakob Bœhme dont il ne tâchera plus qu’à célébrer le
mariage avec Martines. La Révolution française l’éprouve et l’emplit d’espoir; la providence
y place la mort de son père (1793). Thermidor arrive à point pour que sa situation ne se gâte.
Très attentif, Saint-Martin se renseigne amplement, mais enseigne avec discrétion, dans
maintes conférences particulières et dans une conférence publique avec Garat, en 1793; dans
des livres de marche moyenne, souvent lente. Aucun discours de lui qui n’encourage l’homme
de désir et ne lui apprenne, au-delà de l’ecce homo, comment et pourquoi naît le nouvel
homme, auquel incombera le ministère de l’homme-esprit. Le « Philosophe Inconnu »,
comme il avait obtenu qu’on le désignât, mourût le 14 octobre 1803, à Châtenay près Paris,
assez ignoré et fort mal compris. » [Préface, pp. 9-10, à la rééd. 1973 (Bibliothèque 10/18)-
1979 (Monaco, Ed. du Rocher) de l’Homme de désir. Cf. Calendrier de la vie et des écrits de

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Robert AMADOU - Documents Martinistes

Louis-Claude de Saint-Martin, première partie, 1743-1777, n° spécial de Renaissance


traditionnelle, janvier 1978; suite et fin à paraître ibid.)

II. - Écrits.

1. - Voici la liste complète des écrits publiés de Saint-Martin pour la première fois
imprimée, d’après ma Bibliographie générale des écrits de cet auteur (Paris, 1967;
exemplaires déposés à la Bibliothèque nationale et à la bibliothèque de la Sorbonne).

• Des Erreurs et de la vérité, 1775.


• Ode sur l’origine et la destination de l’homme, Ca. 1781.
• Tableau naturel des rapports qui existent entre Dieu, l’homme et l’univers, 1782.
• De la Poésie prophétique, épique et lyrique. ?
• Phanor, poème. ?
• Discours sur la meilleure manière de rappeler à la raison les nations livrées aux
erreurs et aux superstitions. Ca. 1785.
• L’Homme de désir, 1790.
• Ecce homo, 1792.
• Le Nouvel homme, 1792.
• Lettre à un ami, ou considérations... sur la Révolution française; suivies du précis
d’une conférence publique..., 1795.
• Stances sur l’origine et la destination de l’homme, 1796.
• Éclair sur l’association humaine, 1797.
• Réflexions d’un observateur sur la question: Quelles sont les institutions les plus
propres à fonder la morale d’un peuple ? 1797.
• Essai sur les signes et sur les idées. 1799.
• Le Crocodile, 1799.
• Recension du Crocodile. 1799.
• De l’Esprit des choses, 1800.
• L’Aurore naissante... de Jakob Bœhme, 1800.
• Le Cimetière d’Amboise, 1801.
• Controverse avec Garat, 1801.
• Des Trois principes de l’essence divine... par Jakob Bœhme, 1802.
• Le Ministère de l’homme-esprit, 1802.
• Œuvres posthumes, 1807.
• Quarante questions... par Jakob Bœhme, 1807.
• De la Triple vie de l’homme... par Jakob Bœhme, 1809.
• Des Nombres, 1843.
• Cinq textes inédits, 1959.
• Mon portrait historique et philosophique, 1961.
• Conférences avec M. le chev. de Boufflers, 1961.
• Conférences avec M. Le Roux, docteur en médecine, 1961.
• Pensées mythologiques, 1961.
• Cahier des langues, 1961.
• Varia, 1962.

14
Robert AMADOU - Documents Martinistes

• Fragments de Grenoble, 1962.


• Pensées sur l’Écriture sainte, 1963- 1965.
• Étincelles politiques, 1965-1966.
• Cahier de métaphysique, 1966-1968.
• Carnet d’un jeune Élu Cohen, 1968.
• Notes sur les Principes du droit naturel de Burlamaqui, 1969.
• Réflexions sur le magnétisme, 1969.
• Du somnambulisme et des crises magnétiques, 1969.
• Mon livre vert. En cours de publication.
• Pensées sur les sciences naturelles. À paraître.
• Œuvres nouvelles (fonds Z). À paraître.

2. - La Correspondance éditée comprend de très nombreuses lettres, toutes posthumes, sauf


une à Matthias Claudius et la lettre à Garat qui est une lettre ouverte. Elles ont été publiées,
celles à Kirchberger, dans un livre (1862); les autres, à des destinataires différents, en divers
lieux.
La Correspondance générale en deux volumes est sur le métier.

3. - Édition collective, en sept volumes, des Œuvres majeures de Saint-Martin, chez


Georg Olms, Hildesheim, R.F.A., 1975 -..., en voici l’économie avec les titres abrégés: I. -
Des Erreurs; Ode et Stances; II. - Tableau naturel, Discours; III. - L’Homme de désir;
IV. - Ecce homo, Le nouvel homme; V. - De l’Esprit des choses, Controverse avec Garat;
VI. - Le Ministère de 1’homme-esprit; VII. - Notes et documents.

4. - Les livres et articles en tout ou en partie consacrés au Philosophe Inconnu ont été
répertoriés dans la Bibliographie saint-martinienne. Voir aussi "État présent des études
saint-martiniennes" ap. Saint-Martin, Mon portrait..., nouv. Éd., Monaco, Éd. du Rocher,
1980.

5. - La Chronique saint-martinienne (d’abord publiée dans les Cahiers de la Tour


Saint-Jacques, puis dans les Cahiers de l’homme-esprit, et présentement sous forme
séparée), est le bulletin de liaison et d’information de tous les amateurs du Philosophe
Inconnu, saint- martiniens et martinistes.
Et consulter, bien sûr, l’Initiation, passim.

6. - Néanmoins, une découverte majeure exige d’être ici rapportée telle qu’elle fut
annoncée dans l’Initiation, juillet-septembre 1978, pp. 174-175: celle du fonds Z.

LE CIEL SOURIT AUX MARTINISTES.

La chose la plus merveilleuse, la plus extraordinaire, la plus étonnante... Mais non


! Cette découverte, qu’on exulte d’annoncer ici, est tout simplement unique, c’est-à-
dire d’une importance sans seconde pour connaître Louis-Claude de Saint-Martin.
Elle nous procure, en effet, la fleur des papiers personnels du théosophe.

15
Robert AMADOU - Documents Martinistes

Il est vrai qu’en quête de ces papiers, j’avais recueilli d’abord, en 1953, à
Londres, une copie des écrits dont le petit-cousin Nicolas Tournier avait hérité  le
fameux manuscrit Watkins; puis, en 1954, près de Munich, le Portrait autographe.
Cette année 1978, l’Initiation a révélé l’existence d’autres originaux en
provenance du lot échu à Tournier.
Mais restaient dans l’ombre  à moins qu’ils n’eussent été anéantis  les
documents, précieux entre tous, qui étaient passés, après la mort du Philosophe
Inconnu, entre les mains de Joseph Gilbert. Les premiers biographes, Gence, Caro,
Matter, y faisaient allusion...
Or, les voici retrouvés, hosannah ! La tâche de les publier sera lourde, mais elle
m’enchante.
Pour l’heure, j’en suis au dépouillement et au classement.
Mais la première revue est achevée. En voici le compte très sommaire:

SAINT-MARTIN:
Des Nombres  De l’Origine et de l’Esprit des formes  Leçons de Lyon  Notes diverses
et nombreuses, notamment sur la langue hébraïque  Lettres (notamment à Gilbert et à
Bourgeois de Lausanne). MANUSCRITS AUTOGRAPHES. Copie très minutieuse des lettres à
Kirchberger et à Effinger.

KIRCHBERGER:
Lettres à Saint-Martin. MANUSCRIT AUTOGRAPHE.

MARTINES DE PASQUALLY:
Traité de la réintégration. COPIE PERSONNELLE DE SAINT-MARTIN.

DOCUMENTS COHEN:
Catéchisme de tous les grades  Rituels de réunion et de réception  Rituels très complets
d’opérations  Tableaux et dessins théurgiques (dont quelques-uns se trouvent à la B.M. de
Grenoble) 1  Table des 2.400 noms  Recueil d’hiéroglyphes  Prières, prosternations,
instructions, etc... COPIES PERSONNELLES DE SAINT-MARTIN.

COMMUNICATIONS SOMNAMBULIQUES.
(dont celles de l’Agent inconnu). COPIE PERSONNELLE DE SAINT-MARTIN.

DOSSIER CHAUVIN, relatif à l’histoire posthume des papiers de Saint-Martin.

1
À propos du fonds coën de Grenoble (fonds Prunelle de Lière), il faut rappeler qu’un inventaire détaillé en a été
publié pour la première fois dans la Bibliographie générale des écrits de Louis-Claude de Saint-Martin (1967),
n° 249, pp. 221-223. L’édition des principaux documents théurgiques de ce fonds a été annoncée à mainte
reprise (par exemple, dans l’Initiation, avril-juin 1969, p. 109, sous le couvert de mon collaborateur et ami
Jacques Baradat et dans le Dictionnaire Universel de la Franc-Maçonnerie (1974), article « Martines de
Pasqually », p. 840. Grâce à Dieu, cette édition a été retardée, car seul l’ensemble rituel constitué et conservé
par Saint-Martin, dans le fonds Z aujourd’hui, donne tout leur sens aux éléments en provenance de Prunelle de
Lière. C’est donc en articulation avec l’édition des pièces du fonds Z que seront publiées ou signalées celles de
la B.M. de Grenoble.

16
Robert AMADOU - Documents Martinistes

Ces quelque mille sept cents pages apporteront une contribution inégalable à l’histoire du
martinisme: enfin une édition correcte des Nombres, enfin les leçons de Lyon dans le texte du
professeur (car mon hypothèse que Saint-Martin enseignait et que les notes de Willermoz
avaient été prises par un auditeur est désormais prouvée), enfin ce tant espéré Traité des
formes, etc... etc. Mais aussi, enfin la clef de la théurgie cohen. Etc... etc.
Ce fonds, providentiellement retrouvé, sera désigné sous le nom de « fonds Z ».
Alors que l’ésotérisme, et Saint-Martin lui-même, attirent les nouveaux cacouacs 2, quelle
consolidation, quel encouragement, quel signe, pour les martinistes !
Aux papiers de Saint-Martin sont joints d’autres papiers venus à Gilbert d’un autre
théosophe: Fabre d’Olivet. C’est ainsi que l’on dispose maintenant de la fin du manuscrit de
la Théodoxie universelle, dont Dorbon-Ainé avait publié en fac-similé le début. L’édition de
ces pages ne doit pas tarder.
Chose merveilleuse, extraordinaire au plus haut point, pourquoi pas, après tout, encore
que ce soit trop peu dire ! Mais, au bout du compte, rien de moins étonnant.
29 avril 1978.
L’édition du fonds Z sera assurée par les Éditions de la Maisnie, Guy Trédaniel, éditeur à
Paris.

III. - La Théosophie de Saint-Martin.

Le Philosophe Inconnu est  l’aurai-je assez répété ?  un théosophe méconnu. Je veux


dire que sa pensée n’est pas philosophique, sauf peut-être à prendre le terme en une vieille
voire primitive, acceptation; elle est théosophique (et donc gnostique).
La théosophie, qui n’est pas la philosophie, n’est pas davantage la théologie et elle
constitue une forme particulière de la mystique qu’on nomme « spéculative ». Mais elle
réconcilie la philosophie et la théologie. Voyez ce qu’on peut tirer de là quant à la
signification de la théosophie au siècle des Lumières.
La théosophie est un illuminisme, car la lumière, même parfois physique, est le symbole
privilégié de la Sagesse et la quête sophianique est celle de l’illumination. Et c’est une quête
en profondeur; de l’intérieur, par l’intérieur (l’interne, dit Saint-Martin), donc un ésotérisme.
La théosophie prescrit une activité ad extra que Kirchberger, ami de Saint-Martin,
qualifiait de « scientifique » et une activité ad intra que le même qualifiait d’« ascétique ».
Ces deux activités, dont Saint-Martin souligne la conjugaison, procèdent d’une même vision
unitaire de Dieu, de l’homme et de l’univers, de leurs rapports donnés en un tableau naturel,
dont précisément la Sagesse fait à la fois l’œil et l’objet.
Nous sommes tous veufs, notre tâche est de nous remarier. Nous sommes tous veufs de la
Sagesse. C’est après l’avoir épousée, et d’abord cherchée puis courtisée, que nous pourrons
engendrer le nouvel homme en nous, devenir nouvel homme. Or, tout est lié au nouvel
homme: la médecine vraie, la royauté vraie, la poésie vraie, le sacerdoce vrai ne peuvent être
exercés que par l’homme régénéré, autrement dit le nouvel homme. La théosophie saint-
martinienne est une mystagogie de la génération spirituelle.

2
CACOUACS. Nom donné par les défenseurs de la religion aux Philosophes du parti encyclopédique, autrement
dit aux philosophistes, à partir de 1747, à la suite de la publication anonyme du Mémoire et du Nouveau
Mémoire pour servir à l’histoire des cacouacs, par J.-N. Moreau, dirigé contre les pseudo-philosophes
(N.D.L.R.)

17
Robert AMADOU - Documents Martinistes

Cette doctrine s’édifie comme un martinésisme en traduction et, quant à la théurgie, en


transposition, que Bœhme, à partir de 1788, confortera et explicitera sur plusieurs points, telle
la sophiologie.
Saint-Martin, dans son vocabulaire qui module les notions martinésiennes, s’est efforcé de
rappeler les vérités premières que voici: la dignité de l’homme malgré son avilissement dans
cette région de ténèbres; la distinction, par conséquent, de l’homme et de la nature, du
physique et du moral; comment la science de l’homme, la seule nécessaire, la seule vraie
science, est inscrite dans l’univers entier, dans les sciences de tous genres, les langues, les
mythologies et les traditions de tous les peuples. Même les livres sacrés sont comme des
accessoires postérieurs aux vérités qui reposent sur la nature des choses et sur l’essence
constitutive de l’homme.
Surtout, l’homme est la clef, expliquons les choses par l’homme et non pas l’homme par
les choses. L’âme humaine est le suprême témoin.
Admirer et adorer constituent le privilège de l’homme et la base sur laquelle doit reposer
son mariage au temporel et au spirituel.
Il faut s’occuper de l’homme-esprit et de la pensée avant de s’occuper des faits, afin que
germe ou sorte notre propre révélation, car toute chose doit faire sa propre révélation.
Avec des mots inspirés par Bœhme, Saint-Martin exprime ainsi, dans son style, le but de la
théurgie cohen, qu’il veut atteindre, mais autrement que Martines: « Nous sommes libres de
rendre par nos efforts à notre être spirituel notre première image divine, comme de lui laisser
prendre des images inférieures désordonnées et irrégulières, et que ce sont ces diverses
images qui feront notre manière d’être, c’est-à-dire notre propre gloire ou notre honte dans
l’état à venir. »
Si la théurgie n’est pas nécessaire, c’est que Saint-Martin, judéo-chrétien comme Martines,
est plus chrétien alors que le second est plus juif. La déité du Christ le qualifie comme
médiateur suffisant et nécessaire. Saint-Martin ne rejette pas la théurgie, il l’intériorise.
Car, si le Christ est Dieu et le nouvel homme un autre Christ, le théurge chrétien n’a
besoin, pour revenir et contribuer au retour de tout être émané dans le Principe, que de se
régénérer. Il doit, à cette fin, posséder la Sagesse. Et commencer par la chercher. Cette
recherche, cette possession ont nom « théosophie ». Et leur instrument à nom « volonté ».
Le premier exposé systématique de la doctrine est en cours de publication dans
l’Initiation, 1975: N° 4, pp. 183-197; 1976: N° 1, pp. 22-35; N° 2, pp. 77-91; N° 3, pp. 154-
162; N° 4, pp. 219-224; 1977: N° 1, pp. 33-39; N° 2, pp. 75-84; N° 4, pp. 219-224; 1978: N°
I, pp. 35-42; N° 2, pp. 83-88; 1979: No I, pp. 25-34; N° 2, pp. 81-87. À paraître en un
volume: Le Théosophe méconnu. Initiation à Saint-Martin.

IV. - Saint-Martin et la Franc-Maçonnerie.

Le problème des rapports entre Saint-Martin et la Franc-Maçonnerie, qui touche à tant


d’autres problèmes, a été traité dans les études suivantes: « Saint-Martin Franc-Maçon »,
L’Initiation, avril-juin 1965, pp. 82-91; « Louis-Claude de Saint-Martin et la Franc-
Maçonnerie », Le Symbolisme, janvier-juin 1970, pp. 123-180, juillet-septembre 1970, pp.
285-307, janvier-février 1971, pp. 43-73. Introduction à Des erreurs et de la vérité, Œuvres
majeures, t. I (1975) et notes et documents correspondants in vol. VII. Des compléments se
trouvent dans le Calendrier de la vie et des écrits de Louis-Claude de Saint-Martin, ainsi

18
Robert AMADOU - Documents Martinistes

que dans « Saint-Martin et la Franc-Maçonnerie, additions et précisions », in Chronique


saint-martinienne, passim.

Voici le schéma de la solution:


1. - Saint-Martin a été Franc-Maçon. A-t-il reçu la lumière avant de rencontrer l’Ordre des
Élus Cohen ? Willermoz l’assure. Je ne sais. Si ce fut, ce pourrait avoir été dans la Loge
Écossaise La Concorde, fondée en 1745 à l’Orient de Tours, qui comptait parmi ses membres
Burdin (qui sera Vénérable en 1763 ou 1764), dont Saint-Martin connaissait et aimait la
famille.
2. - Saint-Martin reçut, en une seule fois, les trois grades cohen, dits du Porche, par le
ministère du frère Baudry de Balzac, entre l’été 1765 et l’hiver 1768, probablement en 1765
ou 1766.
3. - Entre le 25 novembre et le 15 décembre 1768, Grainville et Balzac (très probablement)
l’ordonnent Commandeur d’Orient.
4. - Martines de Pasqually l’ordonne Réau-Croix vers le 17 avril 1772.
5. - En 1773, Saint-Martin s’associe à la requête que les Frères lyonnais adressent à
Weiler. En 1774, il est admis à être reçu dans la Stricte Observance Templière. Mais, le
moment venu, en 1774, il fait défaut.
6. - En 1785, afin de se qualifier pour l’entrée dans la Société des Initiés (Cf. infra), Saint-
Martin accepte d’être affilié à la Loge Écossaise Rectifiée la Bienfaisance à l’Orient de Lyon,
adoubé Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte (Eques a leone sidero). Le 24 octobre, il est
reçu Profès et Grand Profès.
7. - En 1790, il demande à être rayé des registres maçonniques où depuis longtemps
(depuis toujours ?) il ne figurait que de nom. (Son nom figure sur les tableaux de loge, de
1786 à 1791).
8. - Saint-Martin n’a jamais appartenu au Rite des Philalèthes, quoique, selon Savalette de
Lange, il y ait été candidat à la douzième classe. en 1782. Invite à leur Convent de 1785, il ne
s’y rendit pas.
9. - Saint-Martin a appartenu aux sociétés para-maçonniques suivantes:
a) la Société des Initiés, fondée sur les instructions de l’Agent Inconnu et dans la
mouvance de celle-ci. Reçu le 4 juillet 1785, après avoir été adoubé Chevalier
Bienfaisant de la Cité Sainte (Cf. supra);
b) la Société de l’harmonie, de Mesmer; reçu le 4 février 1784;
c) la Société philanthropique, dont il fut membre fondateur en 1780 et sur l’annuaire de
laquelle son nom figure jusqu’à sa mort.
10.- Saint-Martin n’est pas l’auteur de la devise quarante-huitarde que le Grand Orient de
France adopta en 1849: Liberté, Égalité, Fraternité.
11. - Saint-Martin n’a fondé aucun régime, aucun rite, aucun ordre maçonnique  ni aucun
ordre ou société d’aucune sorte.
Sur l’Ordre martiniste et la prétendue initiation de Saint-Martin, cf. infra, chap. IV.

19
Robert AMADOU - Documents Martinistes

12. - Saint-Martin, le vrai, ou un Saint-Martin mythique, a été mêlé, bon gré mal gré, aux
querelles du jésuitisme et de l’anti-jésuitisme en Maçonnerie, etc. (Cf. l’introduction à
l’édition des Erreurs et de la vérité, dans les Œuvres majeures).
13. - Le symbolisme maçonnique, le vocabulaire maçonnique ont laissé leur trace sur les
écrits de Saint-Martin.
14. - La pensée maçonnique, que ces formes véhiculent (et qui les mutile), aussi. Cependant,
la Maçonnerie que Saint-Martin chérit un temps, et à laquelle il resta toujours reconnaissant,
fut celle des Élus Cohen, fort particulière en vérité et ce n’est pas l’aspect maçonnique de la
secte martinésiste qui l’avait séduit le plus.
15. - Saint-Martin est un grand écrivain maçonnique. Son œuvre est capable de contribuer
au développement de la spiritualité chez les Maçons et très particulièrement, chez les Maçons
Écossais Rectifiés: dans sa fidélité à la doctrine de Martines de Pasqually il est de leur bord,
par l’explication qu’il en donne il a droit d’être reconnu comme l’un de leurs docteurs.
16. - Le texte suivant exprime assez bien le sentiment et l’opinion à peu près constants au
fond de Saint-Martin, s’agissant de la Franc-Maçonnerie: « Les personnes qui ont du penchant
pour les établissements et sociétés philosophiques, maçonniques et autres, lorsqu’elles en
retirent quelques heureux fruits, sont très portées à croire qu’elles le doivent aux cérémonies
et à tout l’appareil qui est en usage dans ces circonstances. Mais avant d’assurer que les
choses sont ainsi qu’elles le pensent, il faudrait avoir essayé de mettre aussi en usage la plus
grande simplicité et l’abstraction entière de ce qui est forme et si alors on jouissait des mêmes
faveurs, ne serait-on pas fondé à attribuer cet effet à une autre cause; et à se rappeler que notre
Grand Maître a dit: Partout où vous serez assemblés en mon nom, je serai au milieu de vous. »
(Mon livre vert, article inédit).

20
Robert AMADOU - Documents Martinistes

CHAPITRE III

LE RITE ÉCOSSAIS RECTIFIÉ

La Stricte Observance templière, dite aussi Régime, ou Rite, Écossais Rectifié, à partir de
1770, a été réformée en Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte, au convent de
Lyon, en 1778, pour les provinces françaises, et au convent de Wilhelmsbad, en 1782, sur le
plan général.

Jean-Baptiste Willermoz (1730-1824) fut l’artisan de la réforme qui appropria mieux le


Rite Écossais Rectifié, selon l’essence de la Franc-Maçonnerie authentique, au dépôt de la
plus profonde science de l’homme: la réintégration systématisée par Martines de Pasqually et
travaillée, expliquée, diffusée par Louis-Claude de Saint-Martin.

(Sur J -B. Willermoz, reste fondamental: Alice Joly, Un Mystique lyonnais et les mystères
de la Franc-Maçonnerie..., Paris, Mâcon, Protat frères, 1938; aussi de la même, en coll. avec
R.A., De l’Agent Inconnu au Philosophe Inconnu, Paris, Denoël, 1962, Cf. les biblio. de
Saunier et Amadou, ainsi que plusieurs titres référés dans le cours du présent chapitre)

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Robert AMADOU - Documents Martinistes

KARL VON HUND

ET

LA STRICTE OBSERVANCE TEMPLIÈRE

La vie de Hund attend son historien, la Stricte Observance Templière (S.O.T.) aussi, qui
fut à peu près toute sa raison de vivre. Le livre posthume de Le Forestier, La Franc-
Maçonnerie templière et occultiste aux XVIIIe et XIXe siècles (Paris, Aubier-Montaigne et
Louvain, Nauwelaerts, 1970), amasse une documentation énorme mais très incertaine. À ce
jour, la meilleure mise au point est le numéro spécial du Symbolisme (juillet- septembre,
1968) consacré à la S.O.T. et au Rite Écossais Rectifié.
Steel-Maret (ps. Bouchet et Boccard, Archives secrètes de la Franc-Maçonnerie,
Collège métropolitain de France à Lyon, IIe province dite d’Auvergne 1765-1852, Lyon,
Librairie de la Préfecture, 1893; nouvelle édition considérablement augmentée, avec une
introduction par Amadou et Saunier, à paraître); la Nouvelle notice historique..., signée « Un
Chevalier de la Rose Croissante » (ps Albéric Thomas, ap. Franz von Baader, Les
Enseignements secrets de Martines de Pasqually, Paris, Chacornac, 1900. pp. I-CXCII),
Albin von Reitzenstein (Die Strikte Observanz, Berlin, Wunder, s.d. (1907), Reinhold Taute
(Der Wilhelmsbader Konvent und der Zusammenbruch der Strikten Observanz. Nach
Originalakten und zuverlässigen Quellen, Berlin, Wunder, s.d. (1909), Hiram (ps. Bon), J.-
B. Willermoz et le Rite Templier à l’O de Lyon, I (seul paru), Paris, Fédération nationale
catholique, 1935), Louis Guinet, (Zacharias Werner et l’ésotérisme maçonnique, La Haye,
Mouton et Cie, 1962, à l’introduction); Wilhelm Mensing, Der Freimaurerkonvent von
Wilhelmsbad vom 14-7 bis zum 1-9-1782 am Vorabend der französischen Revolution von
1789, Bayreuth, Quatuor Coronati, 1974 (très bonne bibliographie, voire la meilleure à ce
jour); « Documents strasbourgeois sur la Stricte Observance », Renaissance traditionnelle,
avril 1978, n° 34, pp. 89-128 (« Particularités sur le baron de Hund », « Principaux
événements de l’O Intérieur dans la Ve depuis 1772 jusqu’en 1778 », « Nomenclature des
FF de 1’Ordre Intérieur »; documents tirés des Archives d’État de Vienne en Autriche); sont
les plus utiles parmi les publications qui intéressent en tout ou en partie Hund et son Ordre et
dont Amadou et Saunier ont établi la liste (Amadou, Bibliographie du Rite Écossais
Rectifié, hors commerce; Jean Saunier, « Éléments de bibliographie », Le Symbolisme,
octobre-décembre 1968, pp. 56-68; version conjointe et augmentée à paraître). Distinguons,
parmi les sources inexplorées, le dossier conservé à la bibliothèque du Grand Orient des Pays-
Bas (fonds KLOSS, 29).
Dans l’attente de l’historien espéré, dont la tâche ne sera ni mince ni facile, et faute de
pouvoir résumer ici l’œuvre de sa vie, ou presque, efforçons-nous au moins de distinguer le
certain du douteux envahissant.

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Robert AMADOU - Documents Martinistes

I. - Éléments biographiques.

1. - Karl Gotthelf Reichsfreiherr (baron d’Empire) von Hund und Altengrotthau naquit le
11 septembre 1722, à Altengrotthau, en Lusace (Silésie) d’une vieille famille de nobles
terriens.
En 1737, orphelin de père, sa mère l’envoie à Leipzig où il devient étudiant à l’Université.
Hund ne se maria pas. On dit que ce fut l’effet d’un chagrin d’amour: la fille de son hôte à
Leipzig (d’aucuns disent que c’était son tuteur) serait morte lors de son séjour et il l’aurait
aimée.
Fin 1742 ou début 1743, voyage à Paris. Là, conversion au catholicisme, selon ses propres
mémoires, dont la Loge Minerva de Leipzig conservait le manuscrit avant la Deuxième
Guerre mondiale. (On ignore où se trouve aujourd’hui la pièce, si toutefois elle n’a pas été
détruite).
Des voyages en Angleterre et en Hollande sont douteux, un second voyage à Paris en 1754
l’est plus encore et semble destiné à mettre en rapport le baron avec le Chapitre de Clermont,
pour justifier des prétentions que d’ailleurs il n’eut pas.
En 1755, il est doyen élu des États de Haute-Lusace; en-1760, il est nommé conseiller
intime d’Auguste III de Pologne; en 1769, conseiller d’État de l’Impératrice et conseiller
intime de l’Empereur: peu de choses.
Il mourut le 28 octobre 1776 à Meiningen et fut inhumé à Mellrichstadt en Franconie. Sa
famille s’éteint avec lui.

2. - L’Anti-Saint-Nicaise (1786-1787) le décrira de taille moyenne, de bonne apparence et


d’une élégance discrète dans le vêtement, hospitalier, généreux. Quoique ces détails viennent
d’une source apologétique, ce qu’on sait de la vie du baron confirme les traits moraux, et les
traits physiques sont assez vraisemblables et pas trop flatteurs pour qu’on puisse les estimer
probables.

3. - Karl von Hund a été très diversement jugé.


Il ne fut pas un agitateur politique (Dr Emmanuel Lalande), mais il advint que la Stricte
Oberservance Templière donnât le sentiment de nourrir et, surtout que ses adversaires, de
bonne ou de mauvaise foi, lui attribuassent des soucis politiques à elle étrangers.
« J’ai servi l’Ordre en honnête homme pendant vingt et un ans », écrivait Hund en 1776,
« en négligeant tout ce que ma naissance et ma noblesse auraient pu me donner auprès des
ducs et des princes. »
Je le crois, mais je souscrirais sans grande réserve à un autre jugement de Lalande (plus
connu sous son pseudonyme occultiste « Marc Haven ») qui n’est pas contradictoire, mais
dont la juxtaposition avec les lignes précédentes manifeste la complexité du personnage: « Le
baron de Hund était d’intelligence ordinaire et d’une très grande vanité, ce qui s’accorde assez
bien avec la taille de l’ex-libris, le manque d’unité du dessin, la surcharge des détails et la
confusion des idées qui, sous une apparence de profondeur ont, en fait, peu de valeur
philosophique. » (Dr Emmanuel Lalande et Quenaidit, « Deux ex-libris: maçonnique et
cabalistique »; L’Initiation, juillet-septembre 1968, pp, 132-146. Repris du Bulletin de la
société... « Le Vieux Papier », 1905, avec un avant-propos par Robert Amadou. Cf. p.143, et
l’ex-libris reproduit).

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Robert AMADOU - Documents Martinistes

En fin de compte, ainsi m’apparaît-il: « Contrairement aux légendes ni un pur naïf (il
démasqua l’imposteur « Johnson ») ni un pur escroc (la patente de 1742  ou environ  avait
un sens puisqu’on a fini par la déchiffrer, selon H.S.). Mais il advint que l’enthousiasme et
l’amour-propre l’aveuglassent et que, pris au piège, il persévérât malhonnêtement, pour
sauver sa réputation et son Ordre, dans les erreurs qu’il avait commises de bonne foi au
service de l’une et de l’autre.
« Si la mystification attriste certains moments de la Stricte Observance Templière, lui, le
fondateur de ce régime maçonnique, lui l’Eques ab Ense, fut plus mystifié que mystificateur;
il ne devint mystificateur qu’après avoir été mystifié, acculé à la mystification. La tromperie
paya ses plus nobles élans et châtia ses pires passions.
« Le diagnostic d’Albéric Thomas, qu’entérine le Dr Emmanuel Lalande, est incomplet. À
la médiocrité de l’intelligence et à la très grande vanité, il faut joindre au moins le goût des
mystères efficaces et l’aptitude au dévouement. Ce goût était mal affiné, mais il était flatteur.
Ce dévouement fut anarchique, il demeure respectable. » (Avant-propos à Lalande et
Quenaidit, art. cit. pp. 136-137).

II. - Karl von Hund Franc-Maçon

1. - Hund fut Franc-Maçon, reconnu pour tel par ses Frères.


2. - Où et quand reçut-il la lumière maçonnique? Je l’ignore.
Certains auteurs (et Dieu ! qu’on se copie et recopie entre historiens de la Franc-
Maçonnerie !) tiennent qu’il fut initié à Francfort en janvier 1742 et ajoutent, parfois, dans
une loge militaire, au voisinage du marquis de Bellisle. Pourquoi pas ? mais pourquoi ?
3. - Le baron déclare avoir fait fonction de Vénérable Maître en chaire, lors de son séjour
à Paris, le 20 janvier 1743 et de Premier Surveillant dans une autre loge parisienne, à la même
époque.
Sur le chemin du retour, il avait visité des loges dans le Brabant. Non liquet.
4. - Hund a toujours maintenu cette affirmation capitale: à Paris, en 1743, il fut reçu dans
la Maçonnerie templière et nommé à la tête de la VIIe province de l’Ordre par un personnage
dont le nom in ordine était Eques a Penna rubra et l’identité civile: Charles-Édouard, le
prétendant lui-même. C’est alors que Hund aurait pris son propre nom in ordine: Eques ab
Ense. Le prétendant, en 1777, nia l’épisode et même qu’il eût jamais été Maçon. De plus, en
1743, Charles-Édouard n’était pas à Paris, puisqu’il n’y arrivera, en provenance de Rome, que
le 20 janvier 1744.

III. - La Stricte Observance Templière: Histoire.

1. - Sur les antécédents de la Stricte Observance Templière, beaucoup a été écrit sans
preuves à l’appui: le Chapitre templier de Unwuerden, celui de Droysich, pour ne rien dire de
l’activité, outre-Rhin, du Chapitre de Clermont avant 1754, c’est-à-dire avant sa fondation à
Paris par Bonneville ! Tout ce qui concerne une éventuelle Maçonnerie templière en
Allemagne avant le baron de Hund et même avec Hund avant 1750 environ est gratuit.

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Robert AMADOU - Documents Martinistes

2. - La réforme dite de Dresde en 1755 est hypothétique. L’activité de Bieberstein en


domaine templariste est réelle, mais obscure.
3. - L’installation par Hund, en 1749 ou en 1751 d’un Chapitre templier à Kittlitz, n’est
pas prouvée.
4. - En 1755, Hund exhibe une patente codée, signée « Georges Guillaume, Chevalier du
Soleil d’Or, Grand Maître de tous les Templiers », qui le nommait Grand Maître Provincial de
la VIIe province de la Maçonnerie templière (réunissant les XIIIe et XIVe provinces de
l’ancien Ordre du Temple).
D’aucuns pensent que la patente daterait en réalité de 1751, ce sont ceux qui relèvent des
traces de l’activité templariste du baron avant 1755 et que la rétroactivité gêne.
Quid de cette patente? Rien de clair.
5. - En toute hypothèse, c’est dans les années cinquante, en 1753 au plus tard, croirais-je,
que Hund commence à organiser et à répandre la Maçonnerie templière.
Schumacher, dit Rosa, soi-disant délégué du Chapitre de Clermont, et Samuel Leucht, dit
Johnson, soi-disant délégué du Grand Maître de l’Ordre des Templiers de Londres, en font
autant, chacun pour son compte. Ce sont deux imposteurs.
6. - Johnson démasque Rosa, séduit Hund qui le démasque à son tour lors du Convent
d’Altenberg près d’Iéna en 1764. Johnson sera emprisonné à la Wartburg. Au cours du même
Convent, Johann Christian Schubart présente un « plan économique » qui prévoit la mise en
commun des biens de tous les Frères. Il ne fut pas appliqué. Schubart, cependant, se démena
pour l’Ordre. Il fonda, par exemple, à Chambéry la Loge La Sincérité que Joseph de Maistre
rejoindra en 1773.
7. - En 1765, la Stricte Observance Templière pénètre en Suisse via Bâle.
La rivalité oppose l’Ordre, tolérant, et Johann-August Starck, fondateur du Cléricat, autre
organisation néo-templière, très catholique.
La loge de Hambourg, de 1737, rejoint l’Obédience de Hund, qui a le vent en poupe.
En 1767, l’accord se fait entre les branches noble et cléricale de la Stricte Observance
Templière, c’est-à-dire entre Hund et Starck. Le premier fait approuver les statuts qu’il a
rédigés.
8. - 1770. Le Convent de Kohlo marque le Zénith de la Stricte Observance Templière qui
portera désormais aussi le nom de Régime, ou Rite Écossais Rectifié. C’est la fin, officielle,
du mythe des Supérieurs Inconnus. (Quant aux Supérieurs Inconnus eux-mêmes, ils
n’existèrent pas en dehors du mythe, n’en déplaise à l’imaginatif René Guénon, et à tant
d’autres). L’accord avec le Cléricat est ratifié et Hund élu Grand Maître de la VIIe province.
Enfin, Ferdinand de Brunswick est élu « Grand Maître de toutes les Loges Écossaises ».
9. - En 1772, à Lyon, Willermoz apprend par une correspondance avec des Frères
strasbourgeois l’existence de la Stricte Observance Templière.
L’année suivante, il présente une requête à Hund, en vue d’y être admis avec quelques-uns
de ses Frères et néanmoins amis. En 1774, le baron Weiler importe la Stricte Observance
Templière à Lyon, après l’avoir établie l’an précédent à Strasbourg.
10. - En 1773, au Convent de Berlin, se rencontrent Zinzendorf et le Rite Suédois dont il
est le champion en Allemagne avec la Stricte Observance Templière.

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Robert AMADOU - Documents Martinistes

11. - En 1775, le Convent de Brunswick marque le déclin de l’Ordre. Hund, mis sur la
sellette, est incapable de justifier ses titres. Sommé de désigner les Supérieurs Inconnus qui
l’ont investi, il déclare, en somme, forfait.
Au Convent suivant, à Wiesbaden, en 1776, il sera absent. Le meneur de jeu sera
Gugomos, encore un imposteur. Cette année-là, meurt le baron.
12. - Cette année-là aussi, les trois provinces qui constituent la « Nation » française
signent un traité d’alliance avec le Grand Orient de France. Ce traité, signé le 13 février 1776,
ne touche que les trois premiers grades et accorde à leurs titulaires un droit de visite
réciproque en même temps que de double appartenance. (En marge, rappelons que l’Ordre des
Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte, à partir de 1778, loin de renier l’arrangement, y fera
associer le Directoire de Septimanie (Montpellier). En 1804, il conclura un concordat avec le
même Grand Orient de France, concordat renouvelé en 1811.)
13. - 1778. Le duc Charles de Sudermanie, futur roi de Suède, est élu Grand Maître de la
VIIe province en succession de Hund, par le Convent de Wolfenbüttel. Alliance et association
avec le Rite Suédois, mais rupture avec le Cléricat peu auparavant.
14. - En 1782, c’est le fameux Convent de Wilhelmsbad. La réforme de Lyon, par
laquelle, quatre ans auparavant (Convent des Gaules, 1778) Willermoz avait métamorphosé, à
l’échelle nationale, la Stricte Observance Templière en Ordre des Chevaliers Bienfaisants de
la Cité Sainte, est, en gros, adoptée pour l’ensemble de l’Ordre: triomphe de Willermoz... à la
Pyrrhus.
15. - L’Ordre périclite. En 1783, le retrait de la célèbre Loge Les Trois Globes à l’Orient
de Berlin donne un mauvais augure et un mauvais exemple.
Starck déclenche des attaques. S’engagent les querelles du crypto-catholicisme et du
crypto-jésuitisme en Maçonnerie. Lumières contre illuminisme, catholicisme contre
protestantisme, et bientôt contre-révolutionnaires contre le pays, et la Franc-Maçonnerie du
pays où est née  est-ce un hasard?  la révolution. (Cf. le schéma de ces polémiques pour la
première fois exactement tracé in introduction à Saint-Martin, Œuvres majeures, vol. 1 (G.
Olms Verlag, 1975) et vol. VII, notes et documents y relatifs).
16. - Au début du XIXe siècle, la Stricte Observance Templière, ce qu’il en restait,
disparaît. Ferdinand de Brunswick était mort en 1797 et Charles de Hesse-Cassel, avec
Christian de Hesse-Darmstadt pour substitut, lui avait succédé à la Grande Maîtrise générale.

IV. - La Stricte Observance Templière: Organisation.

D’une organisation qui fut, à son mieux, précise et minutieuse, citons quelques points, pour
insinuer l’esprit de l’Ordre.
1. - Les armes de la Stricte Observance Templière sont deux cavaliers sur un même cheval
dans un écu écartelé de la croix de l’Ordre. Chaque province a, en outre, ses armes propres.
Ainsi la Ve province porte une tête de mort en argent sur champ de gueules et la devise Mors
Omnia Aequat.
2. - La hiérarchie des grades, dans les années 1770, était à peu près la suivante, qui semble
s’être maintenue ensuite. Neuf grades en trois degrés:

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Robert AMADOU - Documents Martinistes

1er degré: Apprenti, Compagnon, Maître.


2e degré: Écossais vert (dont le rituel a été publié dans le numéro spécial du Symbolisme
sus-référé), Chevalier de l’Aigle Rose-Croix (ce grade était-il pratiqué en Allemagne, ou ne
l’a-t-il été qu’en France ?).
3e degré: Écuyer novice, Chevalier (Chevalier profès).
Un grade d’Écossais rouge fait problème, dans sa place hiérarchique, voire dans sa nature,
voire dans son existence.
3. - Les neuf provinces de la Stricte Observance Templière étaient les suivantes (on
indique entre parenthèses les provinces affectées du même numéro dans l’Ordre des
Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte):
I. Aragon (Basse-Allemagne)
II. Auvergne (Auvergne)
III. Occitanie (Occitanie)
IV. Léon (Italie)
V. Bourgogne (Bourgogne)
VI. Grande-Bretagne (Haute-Allemagne)
VII. Basse-Allemagne (Autriche)
VIII. Haute-Allemagne (Russie)
IX. Grèce et archipel (Suède)
L’Helvétie constitua d’abord un Sous-Prieuré rattaché à la Ve province, mais fut érigé en
Grand Prieuré indépendant, l’an 1779, à la suite d’un vœu exprime par le Convent de Lyon.
4. - L’Ordre est administré selon le principe que l’autorité vient d’en haut. Le troisième
degré régit le second qui régit le premier. Au sommet, un Grand Supérieur ou Grand Maître
général, c’est-à-dire notamment international.
5. - Le rituel des grades bleus rappelle curieusement les plus anciens rituels connus sur le
Continent (Saunier). Les Hauts Grades sont banaux dans le genre. Les rituels proprement
templaristes sont fort dévots et intellectuellement pauvres. Ostabat a édité: « Un rituel de
Chevalier de la Stricte Observance », Le Symbolisme, juillet-octobre 1971, pp. 226-244.
Les fêtes de l’Ordre étaient les suivantes:
la Trinité, à cause de l’institution de l’Ordre;
Saint-Jean, à cause de sa restauration;
Saint-Jacques, à cause de Jacques de Molay, martyr;
Saint-Hilaire, à cause de l’acceptation des règles;
Saint-Hugues, à cause du fondateur Hugues de Payens;
le 2 juillet, à cause de la bataille près de Tibériade;
Saint-Sylvestre, à cause de Sylvestre, Grand Maître de Germanie, puis Grand Maître
général.

V. - La Stricte Observance Templière: remarques.

1. a) Hund ne s’est jamais réclamé du Chapitre de Clermont dont, en effet, le rôle semble
nul dans l’histoire de la Stricte Observance Templière (je parle au plan des événements, non
pas à celui des idéologies où les influences entre les rameaux maçonniques, surtout quand ils

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Robert AMADOU - Documents Martinistes

étaient du même genre écossais, et plus encore quand ils étaient du même genre templier,
étaient fortes et mutuelles).
b) La prétention de Hund était que Charles-Édouard, en tout cas le Chevalier au plumet
rouge de 1743, l’avait désigné pour succéder à G. H. Marshall von Bieberstein à la tête de la
VIIe province; désignation confirmée, selon lui, rétroactivement par la patente de 1755 ou
1751.
Le comte de Saint-Germain, selon Charles de Hesse, avait soutenu la véracité, au cas
particulier, du baron et ajouté que, si Hund avait succédé à Bieberstein, celui-ci avait eu pour
prédécesseur le baron Rod de Königsberg. Sans attacher à cette anecdote plus d’importance
qu’elle n’en a probablement, souhaitons qu’un érudit essaie d’identifier ce baron Rod.
c) La Stricte Observance Templière ne doit rien au Rite templier de Ramsay, par la
simple raison que Ramsay n’a jamais fondé de Rite ni fabriqué de grade. (N’empêche qu’il
soit un docteur de l’écossisme, le « patriarche » de la Maçonnerie mystique, comme dit
joliment Pierre Chevallier).
d) Le Rite Suédois n’est pas la Stricte Observance Templière, quoique les deux Rites se
veuillent de tradition templière et que des contacts aient eu lieu au plan administratif comme
ceux des rituels et des idées.
2. - Il est certain que la Stricte Observance Templière s’inscrit dans le cadre de
l’écossisme. (Mais chez Anderson déjà, germe le templarisme.) Elle a développé la
revendication templière et se proposait d’atteindre un double but: réhabiliter la mémoire des
Templiers du Moyen Age, obtenir que lui soient dévolus leurs biens injustement accaparés,
notamment par l’Ordre de Malte.
Dans la perspective de Hund, son templarisme ne démaçonnise en rien la Stricte
Observance Templière; au contraire, puisque la Franc-Maçonnerie est l’héritière du Temple.
De la légende templière et de la légende stuardiste qui lui est associée d’ordinaire, il faut
souligner le caractère légendaire, il faut enregistrer, comme un fait d’histoire, leur présence et
leur influence en tant que mythes. Et que plus elles sont exaltées dans des sociétés, plus
celles-ci attirent, pour de bonnes et de mauvaises raisons, les chercheurs spirituels et les
amateurs de prodiges avec, en corrélation, les Maîtres honnêtes (au moins à demi) et les
charlatans. La Stricte Observance Templière fournit le meilleur exemple de ce phénomène
très naturel.
L’ouvrage de Jean-Baptiste Willermoz sera d’apuration, d’épuration, de réalisation enfin
des virtualités ésotériques incluses en la Stricte Observance Templière, de ses symboles
avoués et de ceux aussi que son histoire légendaire pouvait constituer. (Mais Willermoz
affirme un lien historique entre la Maçonnerie et l’Ordre du Temple. Cf. par exemple,
l’instruction d’Écuyer novice).
3. - Willermoz se disait dépositaire de quelques connaissances qui pouvaient s’adapter à la
Maçonnerie au cas qu’elles lui eussent appartenu primitivement. Ces connaissances, il les a
infusées par doses successives et croissantes dans le rituel des grades de la Stricte Observance
Templière, après avoir apporté au contenant le minimum de corrections que le contenu
imposait.
Il est certain que l’Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte a repris la forme de
la Stricte Observance Templière, plus étroitement qu’on ne le suppose souvent mais en
changeant son esprit, en substituant la doctrine de la réintégration de Martines de Pasqually à
l’idéologie templière. (Exemple: au premier grade, le tableau représente une colonne
tronquée, avec la devise adhuc stat. Interprétation de la Stricte Observance Templière: l’Ordre

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Robert AMADOU - Documents Martinistes

du Temple est décapité, mais le tronc demeure. Tous les espoirs sont permis. Pour les
Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte, tous les espoirs sont permis aussi, mais en un sens
différent: l’homme est déchu, mais il possède encore le droit de vivre dans son principe et les
moyens d’y retourner.)
L’acte de renonciation adopté à Wilhelmsbad le 21 août 1782 marque la rupture
idéologique dans la continuité formelle. En voici le résumé d’après le recès du Convent:
« Un de nos premiers soins s’est tourné vers l’authenticité du système que nous avons suivi
jusqu’aujourd’hui et le but final, où il doit conduire nos Frères.
« Après plusieurs recherches curieuses sur l’histoire de l’Ordre des Templiers, dont on
dérive celui des Maçons, qui ont été produites, examinées et comparées dans nos conférences,
nous nous sommes convaincus qu’elles ne présentaient que des traditions et des probabilités
sans titres authentiques qui puissent mériter toute notre confiance, et que nous n’étions pas
autorisés suffisamment à nous dire les vrais et légitimes successeurs des Templiers que
d’ailleurs la prudence voulait que nous quittions un nom qui ferait soupçonner le projet de
vouloir restaurer un Ordre proscrit par le concours des deux puissances et que nous
abandonnions une forme qui ne cadrerait plus aux mœurs et aux besoins du siècle.
« En conséquence nous déclarons que nous renonçons à un système dangereux dans ses
conséquences et propre à donner de l’inquiétude aux gouvernements; et que si jamais quelque
Chapitre ou quelque Frère formait le projet de restaurer cet Ordre, nous le désavouerions
comme contraire à la première loi du Maçon, qui lui ordonne de respecter l’autorité
souveraine. À cet effet et pour décliner à jamais toute imputation sinistre et démentir les bruits
semés indiscrètement dans le public, nous avons dressé un acte souscrit par nous tous et au
nom de nos commettants, par lequel nous consacrons cette détermination sage et protestons au
nom de tout l’Ordre des Francs-Maçons Réunis et Rectifiés devant Dieu et nos Frères, que
l’unique but de notre association est de rendre chacun de ses membres meilleur et plus utile à
l’humanité par l’amour et l’étude de la vérité, l’attachement le plus sincère aux dogmes,
devoirs et pratiques de notre sainte religion chrétienne, par une bienfaisance active, éclairée et
universelle dans le sens le plus étendu et par notre soumission aux lois de nos patries
respectives.
« Nous ne pouvons cependant nous dissimuler que notre Ordre a des rapports réels et
incontestables avec celui des Templiers prouvés par la tradition la plus constante, des
monuments authentiques et les hiéroglyphes mêmes de notre tapis; qu’il paraît plus que
vraisemblable que l’initiation maçonnique, plus ancienne que cet Ordre, a été connue à
plusieurs de ces Chevaliers et a servi de voile à quelques autres au moment de leur
catastrophe pour en perpétuer le souvenir. En conséquence et pour suivre tous les vestiges
d’un Ordre, qui paraît à un grand nombre de Frères avoir possédé des connaissances
précieuses, et auquel nous devons la propagation de la science maçonnique; nous nous
sommes crus obligés de conserver quelques rapports avec lui et de consigner ces rapports
dans une instruction historique. »
Et d’adopter aussitôt après le titre « Chevalier Bienfaisant », inspiré par la réforme de Lyon
(qui disait « Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte » et se voyait autorisée à maintenir cet
usage pour son compte) dans un passage qui est reproduit à l’article consacré au titre en
question.
C’est à la lumière de cette déclaration qu’on doit, à mon sens, entendre la remarque de
Jean-Pierre Laurant: Le Forestier, entre beaucoup, a pu montrer « le caractère fabriqué de la
Stricte Observance et de la légende stuardiste sans que l’on cesse de s’interroger sur le fond

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Robert AMADOU - Documents Martinistes

des choses » (préface à Jean Palou, Les Origines du Rite Écossais Ancien et Accepté...,
Sazeray (Indre), Fondation Jean Palou, s.d. [1972], p. 3).

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Robert AMADOU - Documents Martinistes

MAÎTRE ÉCOSSAIS DE SAINT-ANDRÉ

I. - ORIGINES.

1. - L’écossisme.

a) Le grade de Maître Écossais de Saint-André (Rite Écossais Rectifié), sous ce nom et


sous ceux d’« Écossais » et de « Maître Écossais » qui le désignent aussi, ainsi que le grade de
Maître Parfait de Saint-André qui le dédouble parfois et celui d’Écossais Vert auquel il a
succédé, appartiennent à la famille des grades dits écossais. Famille immense et turbulente, où
les avortons, les mort-nés et les stériles abondent, mais dont plusieurs dizaines de membres
ont survécu, avec des fortunes diverses, certains s’illustrant; tous issus, sur le continent du
Scotch Mason attesté à Londres en 1733 (où il engendrera le Royal Arch) et débarqué en
France à la fin de 1743. (Leur floraison anarchique ne commencera pas avant 1760.)
b) La documentation se trouve principalement à la bibliothèque municipale de Lyon
(fonds Willermoz); parmi les nombreux compléments qui nous sont parvenus, citons ceux que
conserve la bibliothèque du Grand Orient à La Haye. Très généralement, Cf. les
bibliographies du Rite Écossais Rectifié établies par Robert Amadou (« Bibliographie du Rite
Écossais Rectifié », hors commerce) et Jean Saunier (« Éléments de bibliographie », Le
Symbolisme, octobre-décembre 1968, pp. 56-68) et surtout la bibliographie à paraître que ces
deux auteurs ont compilée en collaboration. Dès maintenant, il faut signaler, d’un intérêt
exceptionnel, par Jean Saunier, « Introduction à l’étude du grade de Maître Écossais de Saint-
André » (J. Saunier et B. Guillermain, Rite Écossais Rectifié..., [Paris]. Chancellerie de
l’Ordre [1971], pp. 9-55). La fervente étude de Charles Montchal, Loge de Saint-André...
Origine, histoire, rituels, symboles, Genève, imp. d’Albert Kundig, 1913, tirée à 100 ex. h.
c., procure maint renseignement et surtout mainte réflexion utile, mais la critique historique
doit s’y appliquer.
c) Le thème général, commun à la plupart de ces grades et où des thèmes adventices
furent rattachés avec plus ou moins d’adresse, est celui de la destruction du premier Temple et
de sa reconstruction, de l’exil à Babylone et du retour sous Cyrus.
d) Dans le labyrinthe signalons une fausse piste: l’Écossais de Saint-André d’Écosse
composé par le baron de Tschoudy en 1765 appartient à la famille écossaise, mais il ne
possède pas de rapport direct avec le grade en question.
e) Autre erreur à dénoncer: les liens déclarés de l’Écossais Vert et du Maître Écossais de
Saint-André avec l’Ordre de Saint-André du Chardon, où Robert Bruce, en Écosse
géographique cette fois, aurait admis des Templiers réfugiés et, particulièrement, avec la

31
Robert AMADOU - Documents Martinistes

résurgence stuardiste de cet Ordre, peuvent revêtir un fort beau symbolisme, mais ils
manquent de fondement historique.

2. - La Stricte Observance Templière.

La Stricte Observance Templière possédait au moins deux grades écossais. L’un d’eux,
l’Écossais Vert, constituait le quatrième grade et ouvrait le deuxième « degré » des grades du
système; il appartenait donc à l’Ordre intérieur, tandis que les trois premiers grades,
constituant le premier « degré », étaient les grades symboliques qu’on dirait « anglais ». (Un
rituel de ce grade a été publié par Ostabat, Le Symbolisme, juillet-octobre 1971, pp. 226-
244.)
La présence de grades écossais dans la Stricte Observance Templière répondrait, selon
Alice Joly, à « un compromis entre les usages des loges allemandes tels que les avait modifiés
l’admission dans l’Ordre des Chevaliers Templiers de Starck et Raven, et ceux des Frères de
Strasbourg, attachés à cultiver les Hauts Grades français ».

3. - La réforme lyonnaise.

a) En tout état de cause, la présence de l’Écossais Vert, guère templariste en effet, étonna
les Frères lyonnais.
En août 1774, ils demandèrent à Weiler, qui venait les « rectifier » en leur apportant la
Stricte Observance Templière, si l’Écossais Vert relevait bien de l’Ordre intérieur. La réponse
fut confirmative.
b) Au mois de mars 1777, Lutzelbourg proposait que le grade fût ôté de l’Ordre intérieur
pour venir couronner le premier « degré ». Le 28 mars 1777, le Chapitre de Lyon y fit droit; il
pratiquera désormais quatre grades symboliques: Apprenti, Compagnon, Maître et Écossais
Vert.
Le 25 avril de la même année, le Grand Directoire d’Auvergne « déférant aux intentions du
Sérénissime Frère Grand Supérieur de l’Ordre, notifiées par le Très Révérend Frère de l’Arc,
Commissaire Général, le 4 avril et à l’invitation du Très Révérend Grand Chapitre Provincial
de Bourgogne d’adhérer à sa délibération du 18 mars dernier, et vue la cessation des motifs
qui ont empêché jusqu’à présent les provinces de France de s’assimiler à celles d’Allemagne
et autres de l’Ordre concernant le grade d’Écossais Vert, a confirmé unanimement ses
délibérations précédentes faites en Directoire Écossais et notamment celle du 28 mars à ce
sujet.
« En conséquence, il a arrêté qu’à compter de ce jour le grade d’Écossais Vert serait rendu
ostensible dans toutes les loges réunies du district sous la simple dénomination d’Écossais
ainsi que le tablier, ruban et bijou affectés à ce grade; qu’il serait joint aux trois premiers
grades et ferait le complément de la maçonnerie symbolique; que néanmoins il ne serait
jamais conféré que par le Directoire ou avec sa permission par écrit aux Frères de son district,
ou avec la permission par écrit de celui auquel ils appartiendront, en se conformant à la
délibération et aux règlements qui y sont joints, détaillés dans le protocole de ce jour aux
registres du Directoire Écossais séant à Lyon, dont copie sera envoyée au T. R. F. de l’Arc

32
Robert AMADOU - Documents Martinistes

ainsi que du tableau ostensible des membres du Directoire qui suit ladite délibération. »
(Registre des délibérations du Grand Directoire, B. M. Lyon mss 5 481, p. 8).
c) Lors de la 8e séance du Convent des Gaules, le 5 décembre 1778, Willermoz ayant fait
savoir combien le grade d’Écossais Vert, moitié symbolique, moitié appartenant à l’Ordre
intérieur, avait été jusqu’ici peu satisfaisant, le Convent, en le détachant des Hauts Grades, le
déclara quatrième grade symbolique et a approuvé le plan de réforme proposé par ce Frère,
qui a été exhorté à le rédiger sur cet aperçu, et à présenter son travail, lors de la rectification
des grades symboliques.
En conséquence de quoi, l’Écossais (Vert) fut rebaptisé et, déplacé, son rituel fut modifié
et le Code maçonnique des Loges réunies et rectifiées de France, de 1778, édicta au
Chapitre X: « La maçonnerie rectifiée ne reconnait que quatre grades, savoir: ceux
d’Apprenti, de Compagnon, de Maître et de Maître Écossais. Tous les autres grades, sous
quelque dénomination qu’ils soient connus, principalement toute espèce d’élu, de chevalier
KS [sc. Kadosch] et des grades qui leur ressemblent, sont expressément défendus dans toutes
les loges réunies, sous les peines les plus graves, comme dangereux et contraires au but et à
l’esprit de la Franc-Maçonnerie. »

4. - A Wilhelmsbad.

Ce point, comme tant d’autres, fut entériné au niveau du Régime par le Convent de
Wilhelmsbad en 1782, dont le recès porte, chapitre IV: « Et comme dans presque tous les
Régimes, il se trouve une classe écossaise, dont les rituels contiennent le complément des
symboles maçonniques, nous avons jugé utile [sur son exemplaire imprimé, conservé à la B.
M. de Lyon, Willermoz a porté ici la correction manuscrite: ou nécessaire] d’en conserver une
dans la nôtre, intermédiaire entre l’Ordre symbolique et intérieur; avons approuvé les
matériaux fournis par le comité des rituels et chargé le R F ab Eremo (Willermoz). [W. a
d’abord ajouté après ce dernier mot: aîné, puis il a biffé son titre, son nom d’Ordre et son
patronyme et écrit en place: l’un de ses membres] d’en faire rédaction. » (Ex. imprimé, annoté
à la main par Willermoz, B. M. Lyon, mss 5 458, pièce 2bis, p. 5).
Willermoz ne faillit point à la tâche.

II. - ORGANISATION.

1. - Ainsi le Maître Écossais de Saint-André, qui s’appela d’abord Maître Écossais sans
autre, est, dans le Rite Écossais Rectifié, et n’importe ses origines et ses apparentements
historiques, un grade symbolique (puisqu’il est maçonnique stricto sensu); mais un grade
« vert » et non pas « bleu ». Il complète, parfait le grade de Maître Maçon (à l’instar du Royal
Arch sur une branche collatérale du Scotch Mason ancestral).

2. - Entre la Maîtrise et la réception du quatrième grade, un délai d’un an est requis. Le


Maître Maçon qui souhaite, toutes conditions étant remplies d’ailleurs, accéder au dit grade,
en fera la demande au Député-Maître de la Loge Écossaise.

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Robert AMADOU - Documents Martinistes

3. - « Les marques distinctives des Maîtres Écossais sont: 1° un Tablier de peau blanche,
coupé en carré, long en travers, ainsi que la bavette, qui sera doublée de taffetas vert, la
bavette rebordée couleur de feu; 2° un cordon vert à gros grains moiré de la largeur de deux
pouces et demi, avec une rebordure de trois lignes en couleur de feu, sur le bord extérieur
seulement, avec une petite rosette aussi couleur de feu au bas; 3° le bijou du grade en vermeil,
qui sera suspendu sur la poitrine par le cordon passé au col en sautoir, et qui y sera attaché par
un petit ruban couleur de feu. Ce bijou sera une étoile flamboyante à six pointes, formant un
double Triangle avec la lettre « H » au milieu entre le Compas et l’Équerre sur un fond en
couleur de feu. Cette étoile sera entourée d’un cercle surmonté d’une couronne. (Code... de
1778, Article X. Sur son exemplaire imprimé, Willermoz avait note en marge: « Ce bijou sera
changé dans le nouveau rituel du quatrième grade. » B. M. Lyon mss 5 458, pièce 2).

4. - La Loge Saint-André n’est point permanente ni délibérante; elle n’a point de caisse
propre à elle, elle n’existe que temporairement et seulement pour des cas de réception, de
scrutin et d’instruction de nouveaux reçus. Elle est placée sous la dépendance d’une
Préfecture (c’est-à-dire de l’Ordre intérieur) ou d’une Commanderie désignée par le
Directoire, ou sous la dépendance immédiate de celui-ci (c’est-à-dire, d’une façon ou d’une
autre, sous la dépendance de l’Ordre intérieur).
Le Député-Maître est un dignitaire inamovible de l’Ordre nommé par la Grande Loge
Écossaise dont il reçoit ses provisions et instructions.

5. - Au Rite Écossais Rectifié, le conseil d’administration de la loge n’est pas constitué par
le Collège des Officiers mais par le Comité Écossais, c’est-à-dire l’ensemble des Maîtres
Écossais de la loge, qu’ils en soient ou n’en soient pas officiers, siégeant sous la présidence
du Vénérable Maître, lequel doit obligatoirement être Maître Écossais.

III. RITUELS.

1. - Au Convent des Gaules.

a) En 1778, affirmera Willermoz, trois ans plus tard (lettre à Charles de Hesse-Cassel, du
12 octobre 1781), on jugea « qu’il conviendrait de conserver dans le quatrième grade les
principaux traits caractéristiques des divers écossismes « de la Maçonnerie française » pour
servir un jour de point de rapprochement avec elle. » Et il est vrai que le thème commun aux
grades écossais sous son aspect particulier d’« exploration des ruines du Temple par les
Croisés Écossais portant l’épée d’une main et la truelle de l’autre » (Le Forestier), ce thème
ainsi particularisé s’y retrouve. La juxtaposition de la truelle et de l’épée correspond
parfaitement à un grade qui annonce le passage de la Maçonnerie symbolique (par définition)
à l’Ordre intérieur, à l’Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte proprement dit
(quoique la Maçonnerie symbolique, à quatre grades, et les Chevaliers Bienfaisants de la Cité
Sainte constituent ensemble le Rite Écossais Rectifié, la Maçonnerie Écossaise Rectifiée au
sens large).
Le mot sacré et le mot de passe restèrent ceux de l’Écossais Vert. Ils le sont encore.

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Robert AMADOU - Documents Martinistes

b) - Le Convent des Gaules dans sa 17e séance, le 9 décembre 1778, approuva le rituel et
les instructions des grades symboliques de Compagnon, de Maître et de Maître Écossais, dont
Willermoz avait fait lecture.

2. - Au Convent de Wilhelmsbad.

Au Convent de Wilhelmsbad, Willermoz présenta l’esquisse d’une autre version qui fut
adoptée le 26 août 1782, en même temps que le texte des trois premiers grades.

3. - Après Wilhelmsbad.

a) Le reste de l’histoire a été racontée par Willermoz lui-même dans sa lettre du 10


septembre 1810 au prince Charles de Hesse-Cassel. L’affaire a été si embrouillée et elle
importe tant, que mieux vaut en citer tout du long les fragments pertinents. (Cette lettre a été
publiée in extenso ap. Steel-Maret, ps. Bouchet et Boccard, Archives secrètes de la Franc-
Maçonnerie. Collège métropolitain de France à Lyon. IIe province dite d’Auvergne
1765-1852, Lyon, Librairie de la Préfecture, 1893, pp. 3-15; rééd. augmentée, par Amadou et
Saunier, à paraître).
À Wilhelmsbad, « les bases du 4e grade furent aussi arrêtées, et Votre Altesse me confia
personnellement les instructions et l’esquisse du tableau figurant la nouvelle Jérusalem et la
Montagne de Sion surmontée de l’Agneau triomphant, le tout écrit de sa propre main et
adopté par le Convent pour me diriger dans cette partie du travail. Les rituels français de
Novices et de Chevaliers furent aussi pris pour base de la révision de cette classe.
« Cette Commission [sc. la Commission spéciale pour la rédaction des rituels prise dans le
sein de l’Assemblée parmi les Frères d’Auvergne et de Bourgogne] divisée en deux sections à
cent lieues de distance l’une de l’autre, reconnut dès la première année de 1783 que les
communications par correspondance de chaque parcelle du travail prolongeraient son
ensemble pour bien des années, on chercha donc les moyens de parer à cet inconvénient. Les
Frères de Bourgogne pleins de confiance envers ceux d’Auvergne, qui offraient à Lyon un
plus grand nombre d’hommes capables qu’à Strasbourg, engagèrent ceux-ci à se charger de
l’ensemble de l’ouvrage; sauf la communication à leur donner de chaque partie avant qu’elle
fût définitivement arrêtée; c’est sur ce plan que tout le travail fut exécuté [...]
« Quoi qu’il en soit, après la révision des trois premiers grades symboliques il paraissait
convenable de faire celle du 4e, ce qui aurait complété cette classe et en aurait accéléré la
publication.
« Mais la Commission se rappelant que le Convent avait considéré ce 4 e comme
intermédiaire entre le symbolique et l’intérieur, comme le complément du premier et
préparatoire au second, enfin comme le point de liaison des deux classes, crut devoir en
suspendre la révision, et faire auparavant celles des deux rituels de noviciat et de chevalerie;
ces derniers n’exigeant point un travail ni long, ni difficile et n’ayant plus besoin que d’être
perfectionnés. Ceux-ci étant finis, la commission entreprit le travail du 4e dans les vues qui
avaient été apportées de Wilhelmsbad, elle s’en occupa longtemps avec une grande attention,
sentant toute l’importance du travail qui lui était confié. Il était très avancé et presque fini
lorsque les états généraux de France furent convoqués. Plusieurs membres de cette
commission jouissant d’une réputation distinguée, et appartenant aux trois Ordres politiques,
furent élus pour se rendre à cette assemblée; leur départ faisant un grand vide dans la

35
Robert AMADOU - Documents Martinistes

commission, fit suspendre le travail jusqu’à un temps plus favorable pour le reprendre et ce
temps n’est plus revenu. Elle remit entre mes mains tout ce qu’elle avait fait ainsi que tous les
renseignements, instructions et tableaux qui avaient été fournis par le Convent et par Votre
Altesse, et j’en suis resté constamment dépositaire jusqu’à ce jour.
« Les provinces informées que l’ouvrage était très avancé et qu’il laissait une grande
lacune dans la rectification générale qui avait été annoncée, ne cessèrent de réclamer la
confection et l’envoi de ce 4e, mais il ne fut pas possible de les satisfaire; car la divergence
des opinions politiques ne tarda pas bien longtemps à diviser partout les esprits. Celui de
discorde vint bientôt souffler son poison dans les loges comme partout ailleurs; celles du
régime rectifié, plus fermes dans les principes, résistèrent plus longtemps que les autres, mais
furent ensuite entraînées par le torrent. Les Frères Grands Profès disséminés çà et là réunirent
leurs forces, soutinrent courageusement les chocs et firent tête à l’orage le plus longtemps
qu’il fut possible; mais à leur tour, ils furent accablés. [...]
« J’ai annoncé plus haut à Votre Altesse que le travail de rédaction presque fini au 4 e grade
de Maître Écossais, avait été forcément suspendu en 1789; que la Commission qui en avait été
chargée avait remis alors entre mes mains, en se séparant, tout ce qui était nécessaire pour
l’achever, et que cette lacune dans la totalité de la révision générale avait donné lieu à
beaucoup d’instances faites de tous côtés, que je n’avais pu satisfaire, n’osant prendre sur moi
seul de compléter ce travail. Vingt années se sont écoulées en cet état; mais l’année dernière
après la grande maladie que j’essuyai, me voyant rester seul de tous ceux qui avaient participé
à cet ouvrage, effrayé du danger que je venais de courir et sentant vivement toutes les
conséquences fâcheuses qui en résulteraient si cette lacune dans le Régime Rectifié n’était pas
remplie avant ma mort, j’osai entreprendre de le faire. Il ne restait qu’à lier les différentes
parties du rituel et à mettre la dernière main aux explications des tableaux et aux instructions
de ce grade. Ce rituel a été publié dans les loges réunies de France vers la fin de 1809; et il a
été accueilli partout avec la plus grande satisfaction; je regrette seulement que le défaut de
copistes ne m’ait pas permis de le communiquer encore à tous les établissements maçonniques
qui le demandent. »

b) En outre, des versions provisoires furent mises en circulation, dès après le Convent de
Wilhelmsbad et ainsi se rencontre un rituel de 1784-1785, dit de 1785.

c) La liste des principaux rituels connus du Maître Écossais de Saint-André s’établit donc
comme suit:
- Rituel du Convent des Gaules (1778); grade de Maître Écossais, trois tableaux
seulement (Saint-André est absent du titre comme du rituel où, postérieurement, il figurera sur
un quatrième tableau).
- Rituels postérieurs à Wilhelmsbad: l’un de 1785, l’autre, version révisée de celui-ci, de
1809-1810, tous deux ne comportant qu’un grade, celui de Maître Écossais de Saint-André
(je souligne) et quatre tableaux (Saint-André apparaît et apporte le baptême, la confirmation et
l’homélie...).
- Rituel du Grand Orient de France (1911): encore un seul grade, celui de Maître Écossais
de Saint-André; le quatrième tableau devient un tapis d’Ordre et après la christianisation, c’est
la déchristianisation.
- Rituel de Genève (1893-1894): le 29 novembre 1893, il dédouble le grade de Maître
Écossais de Saint-André et Maître Parfait de Saint-André; quatre tableaux; le texte de

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Robert AMADOU - Documents Martinistes

l’instruction est altéré. Les deux grades se donnent en deux parties. Celles-ci constituèrent de
1894 à 1899 deux cérémonies distinctes. Depuis 1899, elles se succèdent au cours d’une seule
cérémonie.
- Rituel de Zurich: comme les rituels d’Allemagne, il n’a qu’un seul grade, celui de
Maître Écossais de Saint-André, avec les quatre tableaux: c’est le rituel de Wilhelmsbad.
- Rituel du Grand Prieuré des Gaules, préparé sous la direction de Camille Savoire en
1935; comprend deux grades: Maître Écossais et Maître de Saint-André, qui sont conférés au
cours d’une seule cérémonie.
À quoi l’on joindra, pour mémoire, des rédactions intermédiaires.
On doit considérer comme définitif, ce semble, le rituel de 1809-1810 et de le désigner
ainsi que « le rituel de Wilhelmsbad » (un exemplaire en est conservé à la B. M. de Lyon, ms.
5 922.

IV. - DOCTRINE.

Le sens rituel est clair, il signifie le passage de l’ancienne loi à la nouvelle loi, de l’Ancien
Testament au Nouveau, il prépare au passage des symboles à la réalité, de la Maçonnerie
(symbolique) à l’Ordre intérieur qui est un Ordre équestre. Il est écossais et prétemplier, je
veux dire précurseur du templarisme de l’Écuyer Novice (certain côté de l’écossisme
coïncidant avec ce deuxième caractère).
Aussi, pour commencer, le candidat, dans la chambre de préparation, est placé en face
d’une Bible ouverte aux chapitres 40 et 41 d’Ézéchiel et des neuf maximes qui lui ont été
données, trois par trois, lorsqu’il fut reçu aux grades d’Apprenti, de Compagnon et de Maître.
Voici ces maximes:
1. L’homme est l’image immortelle de Dieu, mais qui pourra reconnaître la beauté de
cette image, si l’homme la défigure lui-même ?
2. Celui qui rougit de la religion, de la vertu et de ses Frères, est indigne de l’estime et de
l’amitié des Maçons.
3. Le Maçon dont le cœur ne s’ouvre pas aux besoins et aux malheurs des autres est un
monstre dans la société de ses Frères.
4. L’amour de l’argent, lorsqu’il s’empare de l’homme, dessèche son cœur et fait tarir en
lui la source des plus nobles aspirations. La satisfaction de nos besoins et de nos appétits
matériels serait-elle l’unique but de notre travail ici-bas ? L’insensé voyage toute sa vie sans
savoir où il va et d’où il vient, ni ce qu’il doit faire. Mais le sage se rend compte de tous ses
pas parce qu’il en connaît l’importance et le but.
5. L’homme est naturellement bon, juste et compatissant. Pourquoi est-il souvent en
contradiction avec lui-même ? Cherchez sérieusement la cause. Elle est importante à
discerner.
6. L’égoïsme est comme la rouille, elle détruit ce qu’il y a de plus beau et de plus pur
dans le cœur de l’homme.
7. Celui qui voyage en terre étrangère n’est jamais plus près de s’égarer que lorsqu’il
renvoie son guide, croyant savoir son chemin.

37
Robert AMADOU - Documents Martinistes

8. Heureux celui qui, s’étant bien étudié lui-même, a pu connaître ses défauts, apercevoir
son ignorance et sentir qu’il a besoin de secours, car il a déjà fait son premier pas vers la
lumière.
9. Chercher avec un cœur droit, demander avec résignation et discernement, frapper avec
confiance et persévérance, c’est la science du sage.

L’on avertit le candidat que le grade qu’il va recevoir lui apprendra, mais encore caché
sous des symboles, le vrai but de l’Ordre.
Le rituel de la réception même retrace et met en action toutes les grandes époques
survenues au Temple de Salomon, après qu’il eut été construit. Le personnage d’Hiram n’est
jamais perdu de vue. Ces objets sont figurés par quatre tableaux dont le dernier, qui n’existait
pas en 1778, représente le passage mentionné plus haut de la loi ancienne à la loi nouvelle; le
grade a été christianisé afin de correspondre à sa situation et de s’accorder à la vocation du
Rite Écossais Rectifié tout entier.
L’ancienne instruction du grade ne laisse place à aucune ambiguïté:
« L’Ordre vous montre aujourd’hui, sans mystère, quoiqu’encore sous le voile léger d’une
allégorie, qui s’explique bien facilement, le but et le terme général de ses travaux. Tout ce que
vous avez vu jusqu’à présent dans nos loges, a eu pour base unique l’Ancien Testament et
pour type général le Temple célèbre de Salomon, à Jérusalem, qui fut et sera toujours un
emblème universel. Mais, ici, vous voyez une enceinte de muraille percée de douze portes,
telle que l’enceinte de la Nouvelle Jérusalem est décrite par saint Jean l’Évangéliste. Vous
voyez au milieu de cette enceinte la montagne de la Nouvelle Sion et sur le sommet l’Agneau
de Dieu triompha, avec l’étendard de la Toute-Puissance, qu’il a acquise par son immolation
volontaire et réparatrice. Ce tableau figure pour les Maçons le passage de l’Ancienne Loi, qui
a cessé, à la Nouvelle Loi, apportée aux hommes par le Christ et qu’il a volontairement
scellée de Son Sang, pour la rendre à jamais ineffaçable et universelle.
« La Croix de Saint-André, que vous voyez au bas du même tableau, figure aussi le
passage maçonnique de l’Ancien au Nouveau Testament, confirmé par l’Apôtre Saint André
qui, d’abord disciple de Saint Jean-Baptiste, né et prêchant sous l’ancienne Loi, pour préparer
les cœurs à la Nouvelle, abandonna son premier maître, pour suivre, sans partage, Jésus
Christ, et scella ensuite de son sang son Amour et sa Foi pour son Vrai Maître. C’est cette
circonstance particulière qui a fait adopter, pour ce grade, dans l’intérieur de nos Loges, la
dénomination de Maître Écossais de Saint-André.
« C’est pourquoi, depuis bien des siècles, depuis l’époque incertaine où les anciens initiés
du Temple de Jérusalem, ayant été éclairés par la lumière de l’Évangile, purent avec son
secours perfectionner leurs connaissances et leurs travaux, tous les engagements
maçonniques, dans toutes les parties du monde où l’Institution s’est successivement répandue,
sont contractés sur l’Évangile et spécialement sur le premier chapitre de celui de Saint Jean,
dans lequel le disciple bien-aimé a établi, avec tant de sublimité, la Divinité du Verbe Incarné.
C’est sur ce Livre Saint que, depuis votre premier pas dans l’Ordre, vous avez contracté tous
les vôtres. »
(Ap. Jean Saunier, « Le caractère chrétien de la Maçonnerie Écossaise Rectifiée au XVIIIe
siècle)), Le Symbolisme, octobre-décembre 1968, pp. 27-28).
Le bijou du grade récapitule cette leçon.
La devise, sur quoi la cérémonie s’achève à peu près, confirme que bientôt, c’est-à-dire
dans l’Ordre intérieur, se lèvera le voile des symboles: Meliora praesumo, (Ce qui, en 1778,

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Robert AMADOU - Documents Martinistes

signifiait certainement aussi, dans l’esprit de Willermoz qu’il y avait mieux à trouver dans le
Rite Écossais Rectifié que le projet insensé de restaurer l’Ordre du Temple.)

V. - PROBLÈMES.

1. - Le caractère chrétien.

Le caractère chrétien du grade, et de la Maçonnerie Rectifié en général, n’a pas été sans
soulever des difficultés. On s’est interrogé sur la manière de concilier cette exigence avec la
tolérance andersonienne.
a) Le rituel de 1785 déclare: « Oui, mon Frère, l’Ordre est chrétien; il est le point de
ralliement de toutes les confessions chrétiennes; ses instructions découlent de celles du Christ,
et il conduit à la foi en ce divin Maître. »
« 1809 » prend quelques précautions: « Oui, l’Ordre est chrétien; il doit l’être, et il ne peut
admettre dans son sein que des chrétiens ou des hommes bien disposés à le devenir de bonne
foi, à profiter des conseils fraternels par lesquels il peut les conduire à ce terme. »
Genève marque un retrait (ou un progrès ?) plus accusé: « Oui, mon Frère, l’Ordre est
chrétien, mais dans le sens le plus large et le plus élevé. Il regarde comme tels et cherche à
rallier à ses travaux tous ceux, quelles que soient leur confession et leur croyance, qui
travaillent sans arrière-pensée à la réalisation de la formule chrétienne: Gloire à Dieu au plus
haut des cieux, paix sur la terre et bienveillance parmi les hommes. »
Une autre version parle encore du « plus pur esprit du christianisme primitif ». C’est
ambigu et moderne.
L’interprétation du caractère chrétien de l’Ordre templier (selon une désignation officieuse
du Rite Écossais Rectifié) va, comme on voit, de ce que j’oserais appeler la Stricte
Observance (Cf. l’article de Jean Saunier, « Le caractère chrétien de la Maçonnerie Écossaise
Rectifiée au XVIIIe siècle », art. cit.), à une « late » Observance.
b) Une déclaration solennelle de 1970 sera citée ici car elle est exemplaire:
« Le Grand Chapitre du Grand Prieuré des Gaules dit à nouveau sa fidélité aux traditions
conjointes de l’Ordre maçonnique et aux principes propres au Rite Rectifié.
« Considère que ce dernier possède dans son patrimoine un appel à la tradition chrétienne
et à l’exploration de son ésotérisme qu’expriment entre autres le texte des prières et la
prestation de serment sur l’Évangile de Saint Jean.
« Déclare ces formes intangibles.
« Dit que tous ceux qui, « libres et de bonnes mœurs », voudraient appartenir au Rite
doivent s’y soumettre. Nécessaires, elles sont suffisantes à constater les engagements. Les
justifications d’un autre Ordre ayant trait à l’état civil ou à l’apport confessionnel ne sauraient
leur être substituées. »
c) Mais il est absurde d’avoir en certains rituels corrigé le texte de la deuxième maxime
au grade de Compagnon, reprise à celui de Maître Écossais de Saint-André: « Celui qui rougit
de la religion, de la vertu et de ses Frères... » en « Celui qui rougit de la vertu de ses
Frères... »!
(Le problème soulevé par l’affirmation du caractère chrétien du R. É. R. se pose de même
au niveau des trois premiers grades symboliques, dits bleus - le quatrième est un grade

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Robert AMADOU - Documents Martinistes

symbolique, dit vert. Cf. Jean Granger, « Le Rite Écossais Rectifié », ap. La Formation des
maçons, Cahier N 1, Grande Loge Nationale Française, province de Rouvray, avril 1976, pp.
1-20.)

2. - Administration.

Un problème d’Ordre administratif et non plus doctrinal, mais également lié à la nature
particulière et, corollairement, à la structure particulière du Rite Écossais Rectifié, tient à
l’administration des Loges de Saint-André.
a) D’une part le Régime Écossais Rectifié en tant que tel n’existe plus. La structure très
cohérente de l’Ordre a été brisée, à commencer par l’abolition de la Grande Maîtrise générale
qui garantissait le caractère international de l’Ordre.
D’autre part, la Maçonnerie Rectifiée a refusé l’isolement, fut-il splendide. Des nécessités
sociales non moins que la volonté de respecter ce Landmark de la Maçonnerie universelle,
selon lequel les Loges symboliques doivent être autonomes et non point être soumises au
gouvernement d’une institution maçonnique différente et réputée supérieure, mais aussi le
désir de conserver au quatrième grade son originalité essentielle ont fait avancer plusieurs
solutions propres à assurer l’organisation et la direction des Loges Écossaises. Leur principe
commun résulte d’un compromis: les loges écossaises ne relèvent pas de l’Ordre intérieur,
mais elles ne dépendent pas non plus de la Grande Loge (où les Loges bleues du Rite Écossais
Rectifie se sont groupées afin de suivre le même Landmark).
b) D’où un Grand Collège Écossais Rectifié, à la Grande Loge Nationale Française-
Opéra, un Directoire des Loges Écossaises autonomes des Gaules à la Loge Nationale
Française, etc.
À la Grande Loge Nationale française et à la Grande Loge suisse Alpina aussi des
solutions ont dû être ménagées que Jean Baylot parvient à résumer en ce peu de lignes: « La
Loge de Saint-André est, en droit règlementaire, la Loge de Saint-Jean siégeant en Maître de
Saint-André. Pour des raisons touchant aux relations internationales, nous avons à nouveau
inclus dans notre organisation priorale ces Loges de Saint-André qui furent pour un temps,
plus directement rattachées à la Maçonnerie bleue, sous la conduite d’un Directoire spécialisé.
Une évolution séculaire, commandée par la recherche de l’unité des grades symboliques dans
la Grande Loge Alpina et par les exigences de la vie en commun avec le Suprême Conseil du
Rite Écossais Ancien et Accepté, avait conduit nos Frères suisses à l’intégration des Loges de
Saint-André dans leur Prieuré. Nos relations sont plus aisées avec des structures comparables.
« Voilà pourquoi, en 1965, par un nouveau traité daté du 21 octobre, conclu avec la
Grande Loge Nationale Française, nous avons repris la direction complète des Loges de Saint-
André. L’histoire et la tradition s’assurent parfois des revanches. Il s’est dessiné l’an dernier,
dans la Préfecture de Neustrie, une tendance de certaines loges travaillant au Rite Rectifié à
former une Loge de Saint-André sous le titre de la Loge de Saint-Jean, travaillant et recrutant
dans cette dernière, suivant les dispositions du Code de Lyon de 1778. Il n’y avait aucune
contradiction à souscrire à leur vœu d’où il sortit l’installation de trois nouvelles Loges de
Saint-André dans la Préfecture de Neustrie. Cette formule combine les avantages des deux
conceptions. (J. Baylot et J. Granger, Le Rite Écossais Rectifié..., Neuilly, Chancellerie de
l’Ordre, [1968], pp. 18-19).
Que les loges du quatrième grade soient régies par une instance propre, et donc
indépendantes de la Grande Loge comme de l’Ordre intérieur, ou bien que ce dernier les

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Robert AMADOU - Documents Martinistes

administre, « les deux traits fondamentaux de la structure de 1778 [maintenus, ajouterai-je, en


1782], la continuité et l’ambiguïté sont aujourd’hui impossibles, dans la lettre maçonnique.
Que celle-ci demeure donc anglo-saxonne. Mais il reste l’esprit [...] » (Eques a Latomia
universa. « La double structure administrative et hiérarchique du Régime Écossais Rectifié en
1778 », Renaissance traditionnelle, juillet 1977, n° 31, pp. 188-196; Cf. p. 195.)
La Franc-Maçonnerie rectifiée s’est codifiée tout net comme composée de quatre grades.
La Maçonnerie Universelle, reprenant la formule anglaise de l’acte d’union, en 1813, affirme
ne consister qu’en "trois degrés et pas davantage". Mais, c’est à savoir, poursuit le texte, « à
savoir ceux d’Apprenti, de Compagnon et de Maître, y compris l’Ordre suprême de la Sainte
Arche royale ». La contradiction entre les deux formules ne pourrait-elle être réduite, de
même que la Grande Loge unie d’Angleterre a prévenu la contradiction dont menaçait la
reconnaissance de l’Arche royale ?

3. - Équivalence.

Troisième problème du quatrième grade, lié à la nature particulière du Rite Écossais


Rectifié; les rapports avec les autres rites.
a) Le Code de 1778, à l’article XIX, prévoyait: « Le grade de Maître Écossais est
exclusivement affecté au Régime Rectifié. C’est pour cette raison que lorsqu’on le confère ou
qu’on tient loge d’instruction de ce grade, on n’ose y faire assister aucun visiteur d’un autre
régime, quelque grade qu’il ait.) »
Et l’on sait que la réception et l’instruction sont, avec le scrutin, les seules occasions où la
Loge Écossaise se réunit.
b) Mais, afin de faciliter ses relations avec d’autres rites, et notamment avec le Rite
Écossais Ancien Accepté, des équivalences de grades ont été calculées: Maître Écossais de
Saint- André et 18e degré du Rite Écossais Ancien Accepté; Écuyer Novice et Chevalerie
Kadosch; Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte et 33e degré du Rite Écossais Ancien
Accepté. Ce système fut adopté en 1896 par le Grand Prieuré Indépendant d’Helvétie pour le
Rite Écossais Rectifié et le Suprême Conseil de Suisse pour le Rite Écossais Ancien Accepté,
et c’est en vertu de cet accord que trois Maçons français titulaires du plus haut grade Écossais
Ancien Accepté (Ribaucourt, Savoire et Bastard) furent, en 1910, armés Chevaliers
Bienfaisants de la Cité Sainte à Genève. Le réveil du Rite Écossais Rectifié en France allait
s’ensuivre.
c) La question d’une équivalence entre le quatrième grade du R. E. R. et l’Arche royale
du Rite Émulation est, de même, inéluctable dans certaines.

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Robert AMADOU - Documents Martinistes

ÉCUYER NOVICE

Il y eut, au cours de l’histoire du R. E. R., des membres de l’Ordre intérieur, Chevaliers


Bienfaisants de la Cité Sainte, qui n’étaient pas maçons. Depuis le Convent général du Rite, à
Genève en 1969, les C. B. C. S., et par conséquent les Écuyers Novices, ne se recrutent pas
seulement habituellement, mais nécessairement parmi les frères du R. E. R.
Si l’on discute encore sur les origines des emprunts à la tradition chevaleresque dans la
confection des échelles de grades maçonniques, sur la part de Ramsay, sur les initiatives
allemandes, sur la valeur de la tradition de Kilwinning, personne ne conteste que la référence
à l’institution de la chevalerie est entrée telle quelle dans la tradition maçonnique, sinon
comme un corps étranger, au moins avec le destin d’un greffon.
L’institution du noviciat est donc très simplement l’équivalent de la période de stage qui
préparait les jeunes gentilshommes à l’adoubement. Elle n’a pas de signification maçonnique
spécifique. Le Convent général du Rite Rectifié siégeant à Zurich en 1958, en modifiant et
amendant les constitutions et statuts du rite, a stipulé que ce titre d’Écuyer Novice ne
correspondait pas à un grade. Les membres de cette classe, non armés Chevaliers après trois
ans d’attente, sont replacés dans la position précédente de Maître Écossais de Saint-André.
1. - Le troisième degré de la Stricte Observance Templière comportait pour premier grade
celui d’Écuyer Novice. Le titre, dont les deux mots peuvent sembler contradictoires, évoque
l’image à la fois militaire et monastique de l’Ordre du Temple dont la Stricte Observance
avait fait son modèle. (Ainsi se rapproche-t-elle davantage en esprit du Temple médiéval, que
les autres rameaux maçonniques de l’écossisme auxquels d’ailleurs les grades de son
deuxième degré l’apparentent).
Un rituel d’Écuyer Novice de la Stricte Observance daté de 1754, a été publié par Steel-
Maret (ps. Bouchet et Boccard, Archives secrètes de la Franc-Maçonnerie. Collège
métropolitain de France à Lyon. Deuxième province dite d’Auvergne 1765-1852, Lyon,
Librairie de la Préfecture, 1893, pp. 41-43). Il est bref, à peu près dépourvu de contenu
doctrinal et correspond à une situation d’attente.
2. - Dans l’Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte, l’Écuyer Novice est le
cinquième grade du Rite Écossais Rectifié, le premier de son Ordre intérieur. Il a été
formellement et nommément repris du grade synonyme de la Stricte Observance. Le Maître
Écossais qui y est candidat doit avoir un an d’ancienneté dans ce grade et être âgé de vingt-
cinq ans au moins, sauf dispense.
C’est à peine un grade, plutôt « une position préparatoire, dans la stricte signification du
terme » (Jean Baylot).
Mais le noviciat, d’un an au moins, prépare au Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte. On
est, avec lui, déjà en dehors de la Maçonnerie proprement dite, ou symbolique; on est au-delà
des symboles.
Les membres de l’Ordre intérieur, Écuyers Novices et Chevaliers Bienfaisants de la Cité
Sainte, sont groupés en Commanderies; les Commanderies en Préfectures. L’ensemble des
Préfets constitue le Grand Directoire et l’ensemble des dignitaires des préfectures constitue le
Grand Chapitre. Les dignitaires les plus élevés sont le Grand Prieur, le Grand Prieur adjoint,

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Robert AMADOU - Documents Martinistes

le Grand Chancelier et le Vicaire général qui gouvernent l’Ordre à l’échelon national, celui du
Grand Prieuré.
3. - Le nouveau rituel avait été préparé par Jean de Turkheim pour le Convent des Gaules
(Lyon, 1778). Celui-ci y fit apporter une modification importante, le 4 décembre 1778, au
cours de sa septième séance dont voici un extrait du compte rendu (ms. Lyon 5 482):
« On donna communication du nouveau noviciat. Le Convent, reconnaissant unanimement
la stérilité de l’ancienne réception, approuva le nouveau formulaire avec la clause qu’en place
d’un catéchisme parfait pour les novices, qui tiendrait trop des grades inférieurs, les deux
respectables Frères Chanceliers seraient priés conjointement de rédiger une instruction suivie
pour les novices, dans laquelle on leur rendrait compte de tous les rapports de la Maçonnerie
avec le Saint Ordre. Le Convent renvoya à une autre séance l’examen de cette instruction. »
Le lendemain on a fixé les signes, mots et attouchements de l’Écuyer Novice.
À Wilhelmsbad, en 1782, le Convent entérina et perfectionna dans la continuité.
De nombreux documents relatifs au noviciat du Rite Écossais Rectifié sont conservés,
principalement à la Bibliothèque Municipale de Lyon (fonds Willermoz) et dans les archives
du Grand Orient des Pays Bas (fonds Kloss). Plusieurs ont été publiés par Steel-Maret (op. cit.
pp. 52-53 et 92-115). Cf. les bibliographies du Rite Écossais Rectifié (manuscrits et imprimés)
établies par Amadou (hors commerce) et par Jean Saunier (Éléments d’une bibliographie, Le
Symbolisme, octobre-décembre 1968, pp. 56-68) et la bibliographie générale que ces deux
auteurs ont compilée en collaboration (à paraître).
Je n’ai pu mettre la main sur un exemplaire de l’ouvrage ainsi décrit: Rituel pour la
réception au grade d’Écuyer de l’Ordre des Chevaliers Bienfaisants (Brunswick, 1782, f°,
15 p.) en français et en latin et ne suis pas même sûr, quoique je le croie, que ce soit un
imprimé.
4. - Dans la forme de l’Écuyer Novice de la Stricte Observance, et en dépit du caractère
provisoire de ce grade, Willermoz et Turkheim suivant leur mouvement général, ont infusé de
la doctrine martinésiste.
On retrouve quelques phrases du rituel de la Stricte Observance; le mot du grade, qui réfère
directement, quoique par anagramme, à la succession templière postérieurement à Jacques de
Molay, a été conservé. Mais, comme on verra, l’histoire est contée d’une manière neuve.
5. - La doctrine du grade est suggérée dans les « questions préparatoires » auxquelles le
Maître Écossais est tenu de répondre par écrit, avant sa réception, et que voici:
« I. - Le Temple élevé par Salomon dans la Cité Sainte, étant le type général de la Franc-
Maçonnerie, pensez-vous que ce type ait été choisi d’une manière arbitraire ou qu’il y ait des
rapports essentiels entre ce type et l’instruction maçonnique, et quels pourraient être ces
rapports ?
II. - D’après l’étude que vous avez dû faire des symboles et emblèmes maçonniques, et
d’après les instructions morales que vous avez reçues dans vos grades précédents, quelles
idées vous formez-vous sur l’origine historique et sur le but essentiel de l’instruction
maçonnique ?
III. - Si la Franc-Maçonnerie se rapportait à quelques connaissances rares et essentielles,
pensez-vous qu’il serait au pouvoir des hommes de communiquer toutes ces connaissances ?
Et, dans le cas contraire, quels seraient les vrais moyens de se les procurer ? »

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Robert AMADOU - Documents Martinistes

6. - Les idées qui forment l’armature doctrinale du grade sont à chercher dans la longue
instruction. Nous analyserons donc ce morceau d’Apprenti Chevalier.
En préambule, l’importance du Temple comme symbole est réaffirmée. Le voile se lève un
peu plus sur la signification: c’est que « les vrais Maçons », ainsi que la cérémonie l’a montré,
« sont destinés à devenir Chevaliers de la Cité Sainte, que, zélés défenseurs de la religion du
divin Christ, vivant dans l’espérance, la foi et la charité, ils bâtissent dans le Temple du
Seigneur, et sous le voile des symboles et emblèmes maçonniques, ils cherchent par une
douce persuasion à y conduire ceux qui en sont le plus éloignés. »
Mais le voile tout entier ne sera ôté que plus loin dans la carrière. On fixera le novice sur
l’origine et le but primitif de la Franc-Maçonnerie.
La première partie de l’instruction propose, à cette fin, une vue générale du Régime
Rectifié considéré sous ses rapports moraux. Il y a l’Ordre primitif et il y a l’Ordre
maçonnique. Le premier a donné naissance au second. Le Régime Rectifié comprend deux
classes: la classe symbolique, celle des Maçons, et l’Ordre équestre, avec ses deux grades.
« La réunion de toutes les classes considérées relativement au but fondamental de l’Ordre
primitif et essentiel constitue l’Ordre maçonnique en général et les deux classes dont nous
venons de parler constituent le Régime Rectifié. »
Dans cette seconde classe « les emblèmes cessent ». « Vous avez appris sous le voile des
symboles qu’il est des devoirs importants pour l’homme; l’on vient de vous faire entrevoir la
nécessité de les remplir avec fidélité; cherchez par cette voie la science et avant elle, vous
trouverez, mon bien-aimé Frère, un trésor plus précieux, c’est la sagesse. »
La deuxième partie traite de l’origine de l’initiation maçonnique. Ce n’est pas l’Ordre du
Temple ni celui des Chevaliers de la Cité Sainte, c’est un Ordre sublime et secret qui vise un
but très élevé et ne peut être appelé que le Haut et Saint Ordre. Entre cet Ordre par excellence
et la Franc-Maçonnerie, l’Ordre du Temple forme un anneau de la chaîne.
Aussi la troisième partie donne les motifs de la filiation avec l’Ordre du Temple: « Les
Chevaliers Templiers ont occupé un rang distingué chez ceux qui ont possédé des
connaissances d’un Ordre supérieur relatives à la vraie Maçonnerie »; ils en confièrent
quelques-unes aux Maçons qu’ils avaient avec eux.
« C’est donc uniquement comme Maçons (...) que nous conservons une filiation avec
l’Ordre du Temple. »
Avant de s’occuper en détail des Chevaliers du Temple, il faut parler de l’ancienne
chevalerie. La quatrième partie s’efforce d’en communiquer une idée succincte. L’Ordre de
Chevalerie a un caractère d’antiquité et de mystère qui peut permettre d’y voir des analogies
avec l’Ordre essentiel, le Saint Ordre.
Les Templiers font l’objet de la cinquième partie qui en allègue la tradition secrète.
Considérons les neuf fondateurs de l’Ordre du Temple. « Soit que le Haut et Saint Ordre les
ait instruits directement, soit que les Esséens (sc. les Esséniens) aient été les intermédiaires
dont le Saint Ordre s’est servi, ou qu’après s’être communiqués sur quelques objets, il ait
permis aux Esséens de les initier à leurs mystères, on est convaincu assez généralement que
les Templiers furent choisis pour devenir dépositaires de quelques connaissances dont la
propagation importait au bonheur des hommes; aujourd’hui, on ne doute plus que ces
connaissances n’aient des rapports essentiels avec la Franc-Maçonnerie et que, par son
secours, on ne parvienne à les recouvrer, surtout depuis qu’on s’est confirmé dans l’opinion
que les Templiers ont connu l’initiation maçonnique et n’en sont pas les instructeurs. En effet,

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Robert AMADOU - Documents Martinistes

il a été constaté, à l’époque du Convent de 1782, qu’ils ont pratique et professé la Maçonnerie
dans ses principaux et plus anciens emblèmes. »
Jacques de Molay, dans sa prison, initia aux connaissances secrètes son neveu le Comte de
Beaujeu. Beaujeu fut élu Grand Maître. Pierre d’Aumont lui succéda qui se réfugia avec
quelques Chevaliers en Écosse, où il rencontra George Haris qui lui succéda à son tour. Haris
permit aux chevaliers de se marier, comme étant l’unique moyen de conserver l’Ordre, en
concentrant tous ses secrets dans leurs familles; « ils se perpétuèrent d’abord par leurs enfants,
ensuite ils s’associèrent d’autres personnes par des initiations à différents degrés afin de
s’assurer de leur discrétion. »
Il ne s’agit donc pas de vouloir expliquer les grades symboliques de la Maçonnerie par les
faits historiques de l’Ordre du Temple.
Les symboles signifient des connaissances « plus générales et plus importantes »; « les
sciences et connaissances primitives de l’homme, connaissances professées par les sages
d’Orient et successivement répandues par eux dans les différentes contrées de l’Europe. » Les
Templiers n’en ont connu qu’une partie; elles ne se peuvent plus retrouver dans leur intégrité
que dans le Haut et Saint Ordre.
Conclusion: pas d’autre motif pour avoir conservé le titre de Chevaliers et pris celui de
« Chevaliers Maçons de la Cité Sainte ».
Et que le novice garde son regard attaché sur les symboles et allégories à l’homme
physique, moral et intellectuel. « C’en est assez, mon bien-aimé Frère, pour vous instruire: à
mesure que vous avancez, le cercle s’agrandit; le pas que vous venez de faire est important.
Vous cherchez à remonter au but primitif de la Franc-Maçonnerie et l’on vous a attaché à un
Ordre qui correspond avec ceux qui seuls peuvent vous instruire. Si vous savez quelque jour
vous faire reconnaître pour un vrai Chevalier Maçon de la Cité Sainte, si vous bâtissez
constamment dans le Temple du Seigneur, vous pouvez concevoir l’espoir de parvenir à un
but si désiré. »

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Robert AMADOU - Documents Martinistes

CHEVALIER BIENFAISANT DE LA CITÉ SAINTE

Dans le Rite Écossais, ce grade remplace le grade de Chevalier qui lui correspond dans la
Stricte Observance Templière (un rituel de ce dernier grade a été publié par Ostabat, Le
Symbolisme, juillet-octobre 1971, pp. 226-244).

I. - Sens et Origine.

1. - Le sens du titre est ambigu, son origine a été ennuagée.


« Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte » connote évidemment l’idée de charité, qui est le
devoir essentiel du dit Chevalier; l’organisation chevaleresque, bien sûr, et particulièrement
l’Ordre du Temple. Car la Cité Sainte est Jérusalem. Mais cette manière de dire « Templier »,
qui semblerait embarrasser, a un objet précis: de déclarer que les C. B. C. S. sont des
Templiers sans en être tout en étant. Ou, si l’on préfère, que le rapport de la Maçonnerie, et
singulièrement du Rite Écossais Rectifié, à l’Ordre du Temple n’est pas au juste celui que
croit la Stricte Observance Templière. (Le Convent des Gaules réservera la question de la
filiation templière, alors que Wilhelmsbad la tranchera dans le sens de la renonciation, sauf au
plan spirituel.)
Que cette intention ait été celle de Willermoz et de ses amis ne semble pas douteux. Mais
d’autres facteurs ont-ils contribué à forger l’expression ?

2. - La Loge Rectifiée de Willermoz à Lyon se nommait La Bienfaisance. Mais le mot et


l’adjectif correspondant sont communs dans le vocabulaire maçonnique. Puis on a signalé un
grade de Chevalier Bienfaisant qui aurait été pratiqué à Metz et aussi l’influence éventuelle du
grade dit Écossais de Saint-Martin, dont le titre aurait pu se traduire, par allusion à l’état du
légionnaire romain et à son geste proverbial, « Chevalier Bienfaisant » (Cf. Amadou, « Louis-
Claude de Saint-Martin et la Franc-Maçonnerie », Le Symbolisme, juillet-septembre 1970,
pp. 285-307 et janvier-février 1971, pp. 43-73). Mais c’est vouloir expliquer obscurum per
obscurius.
C’est cependant l’opinion de R. Le Forestier qui écrit dans son livre sur la Franc-
Maçonnerie templière et occultiste aux XVIIIe et XIXe siècles (Paris, Aubier-Montaigne,
Louvain, Nauwelaerts, pp.433-434): « Le titre de Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte,
que prit le rite mystique sorti de la Réforme de Lyon avait été déjà usité dans un Système de
Hauts Grades cultivé depuis 1770 par un Chapitre souché sur la Loge Saint-Théodore de
Metz. Le degré suprême de ce Système régional s’appelait Écossais Rectifié de Saint-Martin;
il avait pour héros éponyme l’illustre évêque de Tours, le chevalier romain qui avait partagé
son manteau avec un pauvre, acte de charité rappelé par de nombreux tableaux et statues
exposés dans les églises de France. La Cité Sainte dont les membres du Chapitre Saint-
Theodore se proclamaient les Chevaliers était donc Rome. Leur plus haut grade localisait en
France le thème fondamental d’un haut grade plus ancien, l’Hospitalier de Palestine, qui
faisait allusion à la charité active pratiquée par les moines guerriers appartenant à l’Ordre
religieux qu’avait fondé, pour la protection des pèlerins en Terre sainte, Saint Jean évêque de
Jérusalem. » Autant de phrases, autant d’erreurs.

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3. - Au demeurant, je ne pense pas que ni « Chevalier » (qui d’ailleurs était le titre du


dernier grade de la Stricte Observance) ni « Bienfaisant » (si conforme à la vocation des
Maçons Chevaliers) requièrent des explications compliquées. Celles-ci, en toute hypothèse,
n’exprimeraient, il me semble, que des raisons supplémentaires.
Quant à la « Cité Sainte », outre la référence prétendue discrète à l’Ordre du Temple, à
cette ville où Salomon avait construit le sanctuaire qui est le type essentiel de la Maçonnerie,
point n’est besoin d’aller chercher loin les raisons, d’ailleurs liées à la raison majeure,
pourquoi les Chevaliers Maçons aimaient à la mentionner.

II. - Fondation des C. B. C. S.

Le chapitre provincial d’Auvergne, à la date du 28 août 1778, « reconnaît comme il a


reconnu depuis longtemps la nécessité indispensable de réformer la dénomination du Saint
Ordre; le Code des règlements généraux des provinces, des instructions particulières des
officiers, le précis historique de l’Ordre, le rituel de vestition et cérémonies et les règles; de
purger les unes et les autres des additions arbitraires qui y ont été faites par les différents
frères a Spica aurea et ab Ense [sc. Weiler et Hund respectivement], ainsi que des cérémonies
et règles trop monacales pour pouvoir convenir dans un Ordre tel que le nôtre dans un siècle
tel que celui où nous vivons. » (Registre des délibérations du Grand Directoire, B. M. Lyon
Ms. 5 481, p. 70. Cf. déjà à la date du 25 avril 1777, ibid., p. 8).
La question du titre « C. B. C. S. », qui donnerait son nom à l’Ordre entier de la Stricte
Observance métamorphosée au plan national, fut mise sur le tapis au cours de la première
séance du Convent des Gaules, le 25 novembre 1778:
« Les respectables Frères Chanceliers requirent que la dénomination de l’Ordre fut le
premier objet à arrêter, que tous les membres de l’Ordre désiraient voir abolir l’ancien nom.
Ils représentent que l’Ordre avait porté pendant quelques années celui de Chevalier
Bienfaisant de la Cité Sainte dans un temps où ils n’avaient aucune possession; que son nom
n’était point connu, qu’il pourrait remplir le but qu’on se propose en désignant l’Ordre sous
une dénomination qui ne serait aperçue que par les membres qui le composent, et que sans
cesser d’appartenir au même Ordre, on annonce, en reprenant l’ancien nom, une renonciation
absolue aux possessions qu’ils ont eues depuis un autre nom. »
Donc, l’on traitera l’affaire au cours de la deuxième séance.
Le 27 novembre, deuxième séance, « l’objet de la dénomination de notre Saint Ordre ayant
été mis en délibération, il fut arrêté unanimement qu’il serait désigné dorénavant sous la
qualification de l’Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte. »
Lors de la sixième séance, le 3 décembre 1778, Willermoz lit la partie historique de
l’instruction du grade, rédigée par ses soins.
Le Convent statue que « cette instruction serait jointe aux actes officiels du Convent, mais
non enregistrée, qu’elle serait ensuite confiée aux représentants des Préfectures charges des
réceptions et instructions des Chevaliers pour être déposée dans chacune entre les mains des
Frères à qui il croira devoir les adresser ».
Le 5 décembre 1778, au cours de la huitième séance, « on a fixé les signes, mots et
attouchements des Novices et le nouveau signe des Chevaliers Bienfaisants de la Cité
Sainte. »

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III. - Documents.

Les documents relatifs au C. B. C. S. sont nombreux. Citons, principalement, les dépôts de


la Bibliothèque Municipale de Lyon (fonds Willermoz) et du Grand Orient à La Haye (fonds
Kloss). Le Code général des règlements de l’Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité
Sainte arrêté au Convent des Gaules tenu en novembre 1778 a été commodément repris
ap. Jean Tourniac, Principes et problèmes spirituels du Rite Écossais Rectifie et de sa
Chevalerie templière (Dervy-Livres, 1969, pp. 305-350). Un rituel de réception a été publié
par Jean Kostka (alias Jules Doinel, Lucifer démasqué, Paris-Lyon, Delhomme et Briguet,
s.d. [1895], pp. 274-296).

IV. - Le grade.

l. - Le grade de C. B. C. S. n’est pas un grade maçonnique, car l’Ordre des C. B. C. S. est


un Ordre équestre souché sur une base maçonnique en quatre degrés symboliques. Cependant,
la terminologie est assez flottante (par analogie avec le ballottement où est soumise au sein du
Rite Écossais Rectifié la question des rapports entre la Maçonnerie et le Temple médiéval).
Aussi bien le C. B. C. S. est-il « armé », et la Franc-Maçonnerie est-elle considérée comme la
« pépinière » du Saint-Ordre.
Chaque Chevalier, au moment de son armement, reçoit, comme dans la Stricte Observance,
un nom d’Ordre (nomen in ordine; p. ex. Jean-Baptiste Willermoz était Eques ab Eremo,
Joseph de Maistre, Eques a Floribus, etc), une devise en latin tirée des psaumes, et des armes.

2. - Pour le regroupement de l’Ordre intérieur en Commanderies, Préfecture, Grands


Prieurés Cf. ÉCUYER NOVICE. Le Code fournit toutes indications sur ce système. Retenons
que la Maçonnerie symbolique est sous le contrôle de l’Ordre intérieur et que le Grand Maître
Général gouverne les six grades du Rite Écossais Rectifié.

3. - Le rituel d’armement prescrit, avant la réception proprement dite, que le Commandeur


s’adresse à l’Écuyer novice en ces termes qui annoncent le sens du grade, le sens de l’Ordre:
« Le dépôt de la science primitive de l’homme, conservé dans les anciens mystères, brille
de tout son éclat dans le Temple célèbre que Salomon avait élevé dans la Cité Sainte à la
gloire de l’Éternel qui daigna l’habiter. Vous voyez l’image, tracée devant vous, de son Saint
Sépulcre. Ce Temple fut détruit, les sages se retirèrent dans les déserts et y préférèrent
d’abord la vérité aux honneurs du siècle. Bientôt, sentant le besoin d’une activité utile et
pénible, ils rentrèrent dans le monde où, apprenant la persécution de beaucoup de leurs Frères,
ils déchirèrent leur sein, tranquilles de leur innocence et qu’aucun remords ne troublait leur
cœur, et que rien en eux ne donnait de moyens d’observer leur fortune.
« Le sanctuaire du Temple redevint l’asile de l’éternelle et auguste vérité, son parvis, celui
du malheur; on y consolait la veuve, l’orphelin y trouvait un père, les voyageurs un défenseur,
le malade et le pauvre des secours généreux, telle est l’origine de l’Ordre des Templiers, des
Frères vertueux dont nous tirons la nôtre, et aux vertus desquels vous êtes appelé à succéder.
« La science, cachée auparavant dans des réduits écartés où elle mettait au-dessus des
besoins ceux qui la professaient, fut alors consacrée au bonheur de l’humanité; mais le
Temple s’écroula, et les Maçons propageant l’existence et les fruits d’un Ordre célèbre, le

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Robert AMADOU - Documents Martinistes

réédifièrent, adapté par une réforme sage aux besoins et à la situation actuelle de l’Europe. Il a
repris dans ce siècle, le dix-huitième, son nom de Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte pour
l’allégorie du Saint Sépulcre de Jérusalem en Palestine, et sera, pour le reste de votre vie, une
école de bienfaisance, un foyer de lumière et l’asile de l’amitié la plus douce.
« Par le pouvoir qui m’a été conféré, je vais vous recevoir dans le Saint Ordre. »

4. - Dans le discours d’instruction qui suit la réception proprement dite, l’Ordre du Temple
est d’emblée mis en cause: sa fondation en 1125, ses malheurs que la jalousie de sa richesse
causa. « Nous », dit le Commandeur, « qui sommes leurs descendants avons une tradition bien
certaine des malheurs qui ont occasionné la destruction de notre Ordre. »
Mais trois Templiers s’échappèrent et trouvèrent refuge en Écosse, dans des cavernes près
d’Heredom. Ils s’associèrent avec les Chevaliers de Saint-André du Chardon d’Écosse, d’où
le quatrième grade.
À Heredom, en 1340, fut fondé l’Ordre des Francs-Maçons par les Templiers. Ils avaient
prévu, et il demeure, que les trois premiers grades sont des « épreuves » imposées aux
candidats à l’intérieur. L’Écuyer novice comprend alors le sens de son passage par la
Maçonnerie.
Deux emblèmes sont chers à l’Ordre des C. B. C. S. Le phénix fut choisi par les illustres
fugitifs qui continuèrent le Saint Ordre pour remplacer l’ancien sceau du Temple, où
figuraient deux cavaliers sur un cheval. Le pélican, d’autre part, signifie les secours que
l’Ordre ancien fournissait aux Commanderies de son ressort et la bienfaisance qui, depuis la
réforme de l’Ordre, caractérise le Chevalier.

V. - Altérations et déviations.

1. - Au cours des ans, le rituel a subi des altérations. Donnons-en deux exemples. En
Suisse, la dénonciation de l’infamie du pape Clément V s’accompagne de propos très
généralement antipapistes, où les institutions de l’Église au Moyen Age sont dénoncées, à la
seule exception... de l’Ordre du Temple. Curieuse rencontre, en milieu écossais rectifié, du
laïcisme maçonnique et de l’atavisme protestant.
Deuxième exemple: la plupart des rituels modernes, depuis une date que je n’ai pu encore
fixer mais qui se situe au XIXe siècle, comportent, à la fin de la cérémonie, une scène pendant
laquelle les Chevaliers présents, Grand Prieur ou son délégué en tête, délient leur nouveau
confrère de ses serments maçonniques. L’idée, clairement expliquée, est belle, plus étrangère
à la tradition des C. B. C. S. dans la forme que dans le fond. Mais c’est une innovation.

2. - La position médiane de l’Ordre des C. B. C. S. est difficile à tenir; elle prête aux
déviations vers la gauche ou vers la droite.
a) Vers la gauche, en quelque sorte, dévièrent les Frères de Francfort, Darmstadt et
Wetzlar surtout, qui sous la conduite du Baron de Dittfurth résistèrent aux décisions du
Convent de Wilhelmsbad. Fatigués des Hauts Grades, des Ordres intérieurs et autres
superstructures, ils n’en voulurent plus rien savoir. L’Union éclectique naquit de leur
lassitude et de leur maçonnisme éclairé plus qu’illuminé.
b) A droite, en revanche, il faut situer la singulière histoire du Chapitre des C. B. C. S. de
Francfort, au commencement du XIXe siècle. Félix Kretschmar, érudit francfortois des années

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Robert AMADOU - Documents Martinistes

1920, en a recueilli les éléments dans un lot d’archives à lui venu de son compatriote et parent
Johann Friedrich von Meyer (1772-1849). Une correspondance, étayée par plusieurs
documents, et conservée dans un fonds privé d’archives dites « archives S.O. », me permet,
avec l’autorisation de son dépositaire, de résumer ainsi l’affaire que je me propose d’analyser
ailleurs.
Un certain nombre de C. B. C. S. de Darmstadt et de Francfort, auxquels vinrent se joindre
quelques C. B. C. S. de Strasbourg, les uns et les autres membres en outre de la Grande
Profession, et fervents de théosophie, gardèrent, dans une Allemagne peu favorable, leur
fidélité au Rite Écossais Rectifié  mieux vaudrait dire ici à l’Ordre des C. B. C. S. Car s’ils
innovèrent eux aussi, ce fut pour détacher l’Ordre intérieur, dont ils constatèrent crûment le
caractère non maçonnique, des quatre premiers grades du Rite Écossais Rectifié.
Dans leur néo-Ordre des C. B. C. S., ils admirent des profanes, se contentant de leur
communiquer, avant de les recevoir Écuyers Novices, non pas les grades, mais les cahiers des
grades symboliques. Johann Friedrich von Meyer, hermétiste très chrétien (son nom d’Ordre
était Eques a Cruce), ami et protégé de Christian de Hesse-Darmstadt, substitut du Grand
Maître Charles de Hesse-Cassel, fut l’un d’eux. On lui laissa même le soin de rédiger un
Projektierte Statute des Rittertums der heiligen Stadt, nouvelle manière. (Les papiers de
Kretschmar en comprennent une copie).
Vers 1830, selon Kretschmar, le Chapitre cessa ses travaux.
Deux documents conservés dans le fonds Kloss du Grand Orient des Pays Bas apportent
une information précieuse et complémentaire sur le Chapitre des C. B. C. S. de Francfort qui
s’y manifeste davantage, semble-t-il, comme un collège de Grands Profès. En particulier, leur
activité paraît s’être poursuivie jusqu’en 1835, puisque l’une des deux pièces est constituée
par le livre des travaux du collège de 1827 à cette date.

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Robert AMADOU - Documents Martinistes

PROFÈS ET GRAND PROFÈS

Jean-Baptiste Willermoz écrivait à la fin de l’Empire: « Celui qui reçoit le sixième (sc. le
sixième grade, c’est-à-dire le grade de Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte) apprend par
l’instruction qui le termine que ce grade qui est réellement une conclusion très satisfaisante
est le dernier du Régime; qu’il n’a rien de plus à lui demander ni à en attendre. Malgré cette
déclaration quelques-uns, par-ci, par-là, se plaisent à penser qu’au-delà de ce 6e, il existe
encore quelque grade ou instruction d’un Ordre et d’un genre plus élevés. Mais si cette
conjoncture était fondée, il n’en résulterait pas moins que ce quelque chose qui serait supposé
au-delà, n’étant annoncé ni avoué par les directoires et les régences, personne n’a le droit de
le leur demander, et que toute sollicitation serait inutile et déplacée. » (ap. Pierre Chevallier
« Louis Mathias de Barral, ancien évêque de Troyes Franc-Maçon du Rite Écossais
Rectifié... » Mémoires de la Société académique d’agriculture, des sciences, des arts et
belles-lettres du département de l’Aube, tome CIV, Troyes, 1967, pp. 204-205).
...L’Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte, Ordre chevaleresque, est enté sur
une Maçonnerie symbolique en quatre grades, le Rite Écossais Rectifié. Mais, au-dessus du
deuxième et dernier grade de l’Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte, intitulé
précisément « Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte » et souvent nommé le 6e grade, au-
dessus de l’Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte proprement dit, il existe une
double classe secrète, celle de la Profession et de la Grande Profession.
L’histoire et la nature de cette classe ont été souvent méconnues ou défigurées. En 1969,
les responsables constatèrent que des études imprimées, des rumeurs avaient excité la
curiosité et causé une controverse sur la persistance de la Grande Profession. Des légendes y
avaient saisi prétexte à naître ou à renaître. Une mise au point officielle fut publiée, sous le
titre assez coquettement modeste « A propos du Régime Écossais Rectifié et de la Grande
Profession », et la signature « Maharba » (anagramme d’Abraham ?), dans le Symbolisme,
octobre-décembre 1969, pp. 63-67. A ce texte sans pareil, il faut nécessairement recourir. J’en
reproduis donc l’essentiel mot pour mot.
« Or, les faits sont patents; ils composent l’histoire et manifestent la doctrine des Grands
Profès. Rappelons-les.
« 1. - La Grande Profession, en même temps que la Profession, des Collèges
métropolitains a été instituée lorsque fut créé l’Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité
Sainte, au Convent national des Gaules tenu à Lyon en 1778.
« Au Convent de Wilhelmsbad, elle cessa d’exister of officiellement. Un demi-siècle suffit
à l’abolir, en fait, à quelques exceptions près qui étaient individuelles.
« Aussi, le 29 mai 1830, Joseph-Antoine Pont, Eques a Ponte alto, et dans ses propres
termes, « Visiteur général dépositaire de confiance de feu ab Eremo qui était dépositaire
général et archiviste de la IIe province, devenu depuis sa mort seul dépositaire légal du
Collège métropolitain établi à Lyon »; constatant « l’inaction et la suspension indéfinie des
travaux dudit Collège métropolitain »; considérant qu’il se trouve être « le seul grand
dignitaire de l’Ordre subsistant dudit Collège et qu’il est aussi important qu’urgent de
pourvoir à l’érection d’un Collège »; vu les articles 22, 23, 24 et 25 des Statuts et Règlements
de l’Ordre des Grands Profès qui prévoient un tel cas et parent au danger d’extinction;

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Robert AMADOU - Documents Martinistes

accorde une charte pour la constitution du Collège et Chapitre Provincial des Grands Profès à
Genève.
« La Suisse, où le Régime Écossais Rectifié et l’Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la
Cité Sainte continueront de s’abriter jusqu’à nos jours, devenait aussi le conservatoire de la
Grande Profession.

« 2. - La Grande Profession ne peut être confondue avec un grade maçonnique ni avec un


degré chevaleresque 3 et surtout pas avec ces grades et ces degrés qu’elle surplombe.
« Un but lui est assigné: veiller à l’intégrité et favoriser la culture du dépôt inhérent au
Saint Ordre primitif, qui existe depuis toujours et que l’Ordre des Chevaliers Bienfaisants de
la Cité Sainte, issu d’une double tradition maçonnique et chevaleresque, incarne à présent.
Car les quatre grades symboliques du Régime Écossais Rectifié (Apprenti, Compagnon,
Maître, Maître de Saint-André) et les deux degrés de l’Ordre intérieur (Écuyer Novice et
Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte) visent à former et à employer des dépositaires de
confiance, chacun selon le rang et l’ouverture dont il jouit. Le Grand Profès est un dépositaire
général de toute confiance.

« 3. - La Grande Profession du Régime Écossais Rectifié, classe suprême de l’Ordre des


Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte, est l’acte par lequel les Chevaliers et les Frères des
classes inférieures du même Ordre qui en seront trouvés dignes sont initiés, après les épreuves
requises, à la connaissance des mystères de l’ancienne et primitive Maçonnerie et sont
reconnus propres à recevoir l’explication finale des emblèmes, symboles et allégories
maçonniques.
« On n’entre point dans cette classe par quelque initiation cérémonielle ni par quelque
nouvelle décoration. La simplicité vers quoi tend le système entier de l’Ordre des Chevaliers
Bienfaisants de la Cité Sainte y culmine dans la pure spiritualité.
« La Grande Profession enchâsse l’arcane de la Franc-Maçonnerie et y participe,
quoiqu’elle ne soit pas d’essence maçonnique. Ses secrets sont inexprimables et c’est ainsi
qu’elle forme, de soi, une classe secrète.

« 4. - Les Grands Profès, selon leurs lois, ne dissimulent pas davantage qu’ils n’exhibent
leur qualité. Mais une classe ou d’ailleurs un Ordre, dont la spiritualité  mieux: l’esprit  fait
le fond, saurait-il se vulgariser sans déchoir et sans perdre son honneur avec son mode et sa
raison d’être ?
« Les Grands Profès refusent, statutairement, les candidatures, et ils se cooptent à
l’unanimité obligatoire. Des « Supérieurs Inconnus », au sens quasi mythologique du titre,
l’incognito leur manque, puisqu’ils sont tous Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte connus.

« 5. - Des mêmes « Supérieurs Inconnus », il manque encore aux Grands Profès le genre
de supériorité que ce titre implique. Leurs statuts et règlements excluent l’intervention dans la
machinerie de l’Ordre pyramidal dont ils sont la pierre à pointe, imperceptible par beaucoup.

3
Ainsi, par exemple, la ligne successorale des Grands Profès du Régime Écossais Rectifié n’est ni identique, ni
apparentée à la filiation initiatique d’aucune classe de l’Ordre des Chevaliers Maçons Élus Cohen de
l’Univers, fondé par Martines de Pasqually. L’histoire, le droit et la coutume protestent contre toute confusion
de ces deux descendances dont la seconde ne paraît d’ailleurs pas s’être perpétuée jusqu’à nos jours.

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Robert AMADOU - Documents Martinistes

« 6. - De droit et de devoir, et éminemment, incombent aux Grands Profès les tâches que le
soin de l’Ordre requiert avec modération de tous les Maçons Écossais Rectifiés et de tous les
Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte, Veilleurs et Gardiens; ils spéculent aussi, poussant
aux recherches et aux réflexions sur le dépôt dont ils encouragent les partisans.
« Cette action des Grands Profès, quelle variété dans ses aspects contingents !
« Mais jamais le Grand Architecte de l’Univers ne l’a laissé s’interrompre. Et il n’est pas
de cas où elle se soit exercée  comment l’aurait-elle pu ? comment le pourrait-elle sans se
renier?  d’autre façon qu’en esprit et en vérité, pour le meilleur du Régime Écossais Rectifié
et de l’Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte; pour le bien de la Franc-
Maçonnerie; à l’aide des hommes qui, partout, prient, souvent à leur propre insu, pour que
luise le soleil de justice, source unique de lumière et de chaleur, où le Seigneur a dressé sa
tente et dont souffle Son Esprit. »

Cet essentiel du texte révélateur dit l’essentiel sur la Grande Profession. Ajoutons quelques
remarques en marge.

I. - Histoire.

a) La Profession et la Grande Profession du Régime Écossais Rectifié ont succédé au


Chevalier Profès, grade suprême de la Stricte Observance Templière. La date d’apparition de
ce grade dans la Stricte Observance Templière est discutée: entre 1763 et 1770, selon certains;
à l’occasion, selon d’autres, du Convent de Kohlo (1772) et sous l’influence du Cléricat de
Starck. Jean-Baptiste Willermoz et plusieurs de ses amis (mais Saint-Martin fit défaut) le
reçurent à Lyon, les 11 et 13 août 1774, des mains de Weiler.
Ostabat a publié et remarquablement présenté, s’agissant de ce grade: le « cérémonial à
observer quand un Frère fait sa dernière profession »; sept articles de la Règle en usage dans
l’Ordre de la Stricte Observance Templière, et qui pour le principal n’est autre que celle de
l’Ordre du Temple, un court extrait de 1’« Instruction pour les habits, croix et armes » qui
concerne directement les Chevaliers Profès (Cf. « Les Chevaliers Profès de la Stricte
Observance Templière et du Régime Écossais Rectifié », Le Symbolisme, avril-juin 1969, pp.
249-263; l’article entier occupe les pages 240-283.
b) La Profession et la Grande Profession du Régime Écossais Rectifié ont été composées
sous leur forme définitive, par Willermoz, pour le Convent de Lyon (1778), lors duquel elles
furent conférées à leurs premiers titulaires. C’est ainsi que le premier Collège fut constitué le
3 décembre 1778 par Gaspard de Gasparon (Président), Willermoz lui-même (dépositaire
général), Jean de Turkheim, F.-R. Salzmann, Jean Paganucci (censeur) et Jean-André Périsse
Duluc (substitut du dépositaire).
De même Willermoz veilla à ce que des membres éminents, « étrangers à la Nation
française », du Convent de Wilhelmsbad (1782), les reçussent à leur tour, après être devenus,
eux aussi, Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte (ou plutôt Chevaliers Bienfaisants tout
court).
Willermoz a rédigé les textes rituels, notamment les instructions. Mais il avertit: « tout ce
que j’y ai inséré concernant la partie scientifique [sc. doctrinale] n’est point du tout de mon
invention.

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Robert AMADOU - Documents Martinistes

II. - Éditions de textes rituels.

Paul Vulliaud a édité l’Instruction secrète pour la réception des Profès, le Dialogue
après la réception d’un Frère Grand Profès entre le Chef initiateur et le nouveau reçu,
l’Instruction préliminaire et le Résumé général de la doctrine (Joseph de Maistre Franc-
Maçon, E. Nourry, 1926, pp. 231-257)
L’Initiation secrète des Grands Profès a été publiée pour la première fois, par
autorisation, voire par Ordre, dans l’étude précitée d’Ostabat (p. 264-278), avec une
excellente présentation. En 1973, la fin du texte n’avait pas encore paru. Aussi faut-il signaler
une édition complète, mais postérieure et très défectueuse, du texte ap. René Le Forestier, La
Franc-Maçonnerie templière et occultiste aux XVIIIe et XIXe siècles, Paris, Aubier-
Montaigne, et Louvain, Nauwelaerts, 1970, (pp. 1023-1049).
a) A plus d’une reprise, la procédure utilisée par Pont, afin de maintenir l’existence de la
Grande Profession, a été appliquée entre 1830 et nos jours.
b) De la nature particulière de la Grande Profession, il appert qu’au cas d’une réception,
toute distinction entre validité et licéité serait illégitime. Seul le Président d’un Collège
régulièrement constitué, ou son délégué est capable de faire un Grand Profès, puisqu’il est
seul habilité à le recevoir dans la classe que le Collège incarne. Il n’y pas de Grand Profès, ni
de Collège, « irrégulier » ou « sauvage »; il peut y avoir des pseudo-Grands Profès et des
pseudo-Collèges de pseudo-Grands Profès.

III. - Doctrine.

L’originalité de la Profession et de la Grande Profession du Régime Écossais Rectifié par


rapport au Chevalier Profès de la Stricte Observance Templière est flagrante. Il ne s’agit plus
de spiritualité chevaleresque, même particulièrement templière, mais de communiquer une
doctrine qui remonte à la plus haute antiquité, « un extrait fidèle de cette sainte doctrine
parvenue d’âge en âge par l’initiation jusqu’à nous. »
Or, cette doctrine, c’est, sous la forme où Willermoz l’a connue et même dans sa définition
qu’il vient de résumer, le martinésisme.
Sous une réserve importante cependant: la Grande Profession n’est pas une ordination, de
même que l’Ordre des C. B. C. S. n’est pas l’Ordre des Élus Cohen. Les Grands Profès ne
pratiquent pas, ès qualités, la théurgie et même les textes rituels sont à dessein muets sur ce
sujet.
Les points capitaux de l’initiation secrète des Grands Profès sont la nature de l’initiation et
celle de la Franc-Maçonnerie; un précis de l’épopée martinésiste où s’articulent Dieu, les
esprits émanés, le cosmos créé, l’humanité; une interprétation du symbolisme du Temple de
Jérusalem à la lumière du martinésisme et en rapport avec la Franc-Maçonnerie.
Le but de Willermoz était donc de préserver la doctrine dont Martines de Pasqually avait
été, selon que ce dernier le lui avait enseigné, l’un des relais seulement; maintenir, quand
sombrait l’Ordre des Élus Cohen, la vraie Maçonnerie selon le modèle que Martines de
Pasqually lui avait révélé comme l’archétype et que garantit une conformité doctrinale avec la
doctrine de la réintégration.

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Robert AMADOU - Documents Martinistes

IV. - Maharba, au nom des siens, assure que la Grande Profession enchâsse « l’arcane de la
Franc-Maçonnerie ». Ne vaudrait-il pas mieux écrire: « l’arcane du Régime Écossais
Rectifié » ? Mais le Régime Écossais Rectifié se tient et se donne pour la perfection de la
Franc-Maçonnerie (un peu comme les Élus Cohen jugeaient les autres Rites maçonniques
« apocryphes »). Ainsi se dissipe l’apparente inexactitude. Maharba a-t-il raison au fond ? Le
Régime Écossais Rectifié a-t-il raison au fond ? C’est une autre affaire, hors le sujet; affaire
d’opinion.

V. - Enfin, voici le texte de la lettre d’envoi aux Grands Profès de Genève. Moulinié,
Peschier et Aubanel, reçus antérieurement par communication et constitués le même jour en
Collège métropolitain, des documents qui les habilitaient (communication fraternelle de
Maharba, à qui grand merci). Document historique, document doctrinal d’un véritable
ésotérisme.
« Très chers Frères les Chevaliers et Grands Profès de Genève !
« Nous cédons à vos vœux et à notre conviction en vous envoyant la légalisation et
autorisation nécessaires à la régularité et à l’extension de vos travaux.
« Une seule signature accompagne ici celle du Visiteur général, mais c’est celle du neveu
chéri de feu ab Eremo, de celui qui a été l’objet de toute sa tendresse, de ses sollicitations les
plus secrètes, ainsi que l’écrivain de la présente en a été l’intime confident. Il le rappelle ici
pour votre douce satisfaction et pour que ce nom vénéré ne reparaisse au milieu de vous que
couronné par le respect de la reconnaissance qui doivent toujours l’accompagner.
« Mon frère aîné est absent, le plus jeune, digne aussi de tous nos suffrages, n’a pu
participer aux derniers travaux d’une manière régulière... Tout le reste a disparu.
« Du sein de cette sollicitude que tant de souvenirs animent, nos cœurs ont entendu votre
vœu, ils l’ont accueilli en se pénétrant de la justice, de la convenance, de l’utilité, de
l’autorisation demandée, ils se sont émus de joie et de reconnaissance: Oui ! TT CC FF,
ils vous remercient avec attendrissement et gratitude d’avoir sollicité de nous cet acte de
justice, de devoir et ils supplient le Dieu de toute miséricorde de vous le rendre profitable et
d’écarter tout ce qui pourrait en résulter de nuisible en particulier comme en général.
« Point d’empressement humain, chers amis et bien-aimés Frères ! Le zèle de l’homme est
loin d’être celui de la maison de Dieu ! Soyez pleins de patience, de longanimité, et surtout,
Aimez-vous les uns les autres ; adorateurs et enfants de l’unité, honorez-la et soyez un
comme votre rédempteur, votre Créateur (et leur amour qui sans cesse engendre, conserve,
régénère) sont un. Au nom de cette unité, qui triomphera de toutes les divisions du temps,
aimez-vous, supportez-vous, secourez-vous les uns et les autres ! Voilà le vrai sens de toutes
nos instructions ! En voilà tout l’esprit ! Puissions-nous le sentir, le comprendre et
l’expérimenter ! Nous vous serrons dans nos bras et vous demandons la bonne part dans vos
souvenirs fraternels, comme nous vous assurons que vous avez dans les nôtres celle que
mesurent notre devoir et notre sincère affection.
« À tous et à chacun de vous nous offrons le vrai salut et baiser fraternels.
« Vos affectionnés Frères.
[Signé:] Antoine Willermoz Joseph Antoine Pont in ordine « a Ponte alto ».
Lyon 29 mai 1830

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Robert AMADOU - Documents Martinistes

VI.- Confidence du passé, exhortation pour l’avenir.

« Article premier. La Grande Profession de l’Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité


Sainte est l’acte par lequel les Chevaliers et les Frères des classes inférieures du même Ordre
qui en seront trouvés dignes sont initiés, après les épreuves requises, à la connaissance des
mystères de l’ancienne et primitive Maçonnerie et sont reconnus propres à recevoir
l’explication et le développement final des emblèmes, symboles et allégories maçonniques. »
Cette définition est descriptive, d’après les statuts dont elle constitue l’article premier. (Mais
rien, dans la doctrine, n’interdirait qu’un Grand Profès, de même qu’un Chevalier Bienfaisant
de la Cité Sainte, fût un profane, c’est-à-dire un non-Maçon).
La Grande Profession conserve en son entier le dépôt de la doctrine de la réintégration,
voilà qui la définit philosophiquement.
L’une et l’autre définitions se concilient, voire s’articulent, se complètent, pourvu que
soient reconnus la vraie origine et le but véritable de la Franc-Maçonnerie, auxquels
s’ordonnent et qu’enseignent peu à peu les grades successifs du Rite Écossais Rectifié et que
les Grands Profès cultivent, sous les espèces réelles de la réintégration.
L’essentiel du passé et du futur, Willermoz le déclare dans une lettre à Salzmann, du 3-12
mai 1812 (inédite, fonds L.A.). Son propos demeure pour tous ceux qu’il peut concerner.
« Vous devez vous rappeler, cher ami, que, dès l’origine de la formation à Lyon de la
classe des Grands Profès annexée à l’Ordre intérieur et d’un Collège métropolitain, il fut
convenu entre tous ceux qui y participèrent avec connaissance de cause, que l’auteur, ou pour
mieux dire le principal rédacteur, des instructions secrètes de cette classe qui furent alors
produites, ne serait jamais connu:
1° parce qu’elles ne furent livrées qu’à cette condition;
2° on reconnut que pour attraper la plupart des hommes il faut jeter un voile de mystère
sur l’origine des choses qu’on leur présente à méditer;
3° parce que nul n’étant bon prophète dans son pays, il suffit souvent que l’auteur d’une
bonne chose soit connu pour que la chose même perde tout son prix. La masse juge l’homme
de son gré et non plus la chose.
« Il fut donc convenu que tous s’accorderaient à dire que ces instructions secrètes venaient
du fond de l’Allemagne; que le Frère dépositaire par de secrètes correspondances en avait
heureusement découvert les possesseurs formant une classe très secrète et ignorée dans
l’Ordre intérieur et qu’il en avait obtenu un dépôt central pour Lyon à l’époque du Convent
National, à la condition qu’ils resteraient ignorés et que le dépositaire général correspondrait
seul avec eux pour la suite et le complément des dites instructions; enfin que d’après leur
autorisation, quelques Frères membres du Convent National de Lyon en avaient fait une
rédaction plus correcte en langue française qui avait reçu leur approbation. Voilà ce qui fut
convenu, voilà le langage que j’ai constamment tenu envers tous les autres sans exception,
dont je ne me suis jamais écarté et dont je ne m’écarterai jamais quoiqu’il arrive ailleurs.
J’avais tenu le même langage à mon ami a Ponte alto [sc. Joseph-Antoine Pont], et il en était
persuadé lorsqu’il alla à Strasbourg où je vous l’avais recommandé. Mais, à son retour, quel
fut mon étonnement à la première occasion qui se présenta sur ce sujet de le voir informé par
vous que j’étais l’auteur de ces instructions ! Je fus atterré de ce coup-là dont je sentis à
l’instant toutes les conséquences présentes et futures. Je mentirais si je dissimulais que je fus
extrêmement sensible à cet oubli qui, dans ce genre, était plus qu’une imprudence; d’autant
plus que je dus conclure qu’elle n’était pas la première et qu’elle avait été commise vers

56
Robert AMADOU - Documents Martinistes

d’autres et peut-être aussi par d’autres. Mais, ferme dans mes principes et dans mes
résolutions, je lui niai le fait. Le F. ab Hedera [sc. Fr.-R. Salzmann], lui dis-je, s’est trompé,
ou bien vous l’avez mal compris. Les choses sont comme je vous les ai dites, tenez-vous-en à
cela; je dois le savoir mieux que personne, puisque le dépôt est venu par mon entremise et
qu’il est resté entre mes mains. Depuis lors, il a évité de m’en reparler, et moi de même. Si je
m’étais cru permis de pouvoir faire une confidence à quelqu’un, certes, c’est à lui que mon
cœur l’aurait faite. Mais pouvais-je, à cause d’une indiscrétion, me soustraire à un
engagement commun, lorsque tous les autres y restaient assujettis ? J’ai pu sans blesser la
vérité soutenir le plan qui a été convenu, parce que, si j’ai été le principal rédacteur de ces
instructions, je n’ai pas créé la doctrine qu’elles renferment et n’en suis pas l’auteur. J’en ai
déguisé la source pour un plus grand bien, et voilà tout. Cependant, par ce fâcheux et imprévu
événement, je me vis arrêté tout court dans mes projets de développement de doctrine que
j’avais jugés nécessaires et dont j’avais depuis quelques années commencé l’exécution et je
pris dès lors la ferme résolution, que j’ai suivie, de me concentrer désormais en moi-même sur
ces matières, ce qui vous explique pourquoi, depuis cette époque, je me suis mis beaucoup
moins à découvert. [...]
« Vous voyez en même temps que, depuis fort longtemps, j’étais allé au-devant de vos
observations sur nos instructions des G. P. et que j’avais senti la nécessité de donner plus de
développement à quelques parties pour les rendre plus intelligibles, plus attrayantes, plus
profitables. Quand elles furent produites, on voulait bien dire beaucoup, mais on craignait
encore plus d’en dire trop. On était de plus entouré de systèmes et de censeurs et il fallait user
de beaucoup de ménagements pour ne heurter personne. Les temps sont changés, trente
années et plus écoulées depuis lors ont élagué les systèmes et fait disparaître bien des
censeurs; on peut donc prendre un peu plus de latitude, sans dévier néanmoins des bases sur
lesquelles la doctrine des G. P. est établie; et surtout ne pas imiter les auteurs que vous me
citez, qui, tous, ou presque tous, à côté des vérités les plus sublimes, ont glissé des idées
systématiques et disparates qui déparent tous leurs écrits: unité et simplicité de doctrine doit
être le caractère de l’initiation des G. P., comme son but distinctif doit être de faire sentir la
nécessité de la religion chrétienne et de la faire aimer et pratiquer, puisqu’il est hautement
avoué dès le 4è grade [sc. Maître Écossais de Saint-André ].
« Je pense comme vous, cher Ami, que ces explications données sur les grades
symboliques sont trop incomplètes et devraient être plus étendues. Lorsqu’elles furent
produites, on trouvait tout trop long et il fallut trop abréger. On peut y obvier si tous ceux qui
ont des idées sur ces objets veulent fournir des notes qui faciliteraient le travail. Fournissez les
vôtres et promptement. De plus, les quatre rituels ont été fort embellis, surtout le quatrième,
par les additions qui y ont été faites d’après les bases qui furent adoptées à Wilhelmsbad. Il
faut donc aussi les expliquer. Je pense aussi avec vous qu’il faudrait y développer le but, les
avantages et les rapports de l’Ordre intérieur dans l’assemblée, vu qu’il est aujourd’hui fixé
sur des bases invariables. Fournissez donc vos notes et observations sur toutes les parties qui
composent les instructions des G. P., pour pouvoir parvenir à les rendre plus utiles.
« Relisez en critique toutes ces instructions; notez, dans quelle partie que ce soit, les
lacunes, les obscurités, les besoins d’explications ou de développement qui vous frapperont;
proposez vos idées sur le comment et le pourquoi. Ces choses peuvent être rendues plus
claires, plus complètes, plus utiles. La réunion des idées qui viendront de vous et d’ailleurs
pourra faire jaillir quelques nouveaux traits de lumière qui en prépareront le plus grand
perfectionnement possible. [...]

57
Robert AMADOU - Documents Martinistes

« En plusieurs lieux, dans les séances qui sont consacrées par les statuts des G. P. à l’étude
et aux conférences sur leurs instructions secrètes, on y fait ces jours-là un travail mixte; on
s’occupe de divers systèmes hypothétiques, souvent plus ou moins discordants; on y raisonne
sur des peut-être. Je dis qu’au milieu de ces divagations scientifiques où la vérité reste encore
obscure, la curiosité humaine se satisfait, mais la vraie foi n’y gagne rien.
« L’initiation des G. P. instruit le Maçon, éprouve l’Homme de Désir, de l’origine et
formation de l’univers physique, de sa destination et de la cause occasionnelle de sa création,
dans tel moment et non un autre; de l’émanation et l’émancipation de l’homme dans une
forme glorieuse et de sa destination sublime au centre des choses créées; de sa prévarication,
de sa chute, du bienfait et de la nécessité absolue de l’incarnation du Verbe même pour la
rédemption, etc. etc. etc. Toutes ces choses desquelles dérive un sentiment profond d’amour et
de confiance, de crainte et de respect et de vive reconnaissance de la créature pour son
Créateur, ont été parfaitement connues des Chefs de l’Église pendant les quatre ou six
premiers siècles du christianisme. Mais, depuis lors, elles se sont successivement perdues et
effacées à un tel point qu’aujourd’hui, chez vous comme chez nous, les ministres de la
religion traitent de novateurs tous ceux qui en soutiennent la vérité. Puisque cette initiation a
pour objet de rétablir, conserver et propager une doctrine si lumineuse et si utile, pourquoi ne
s’occupe-t-on pas sans amalgame de ce soin dans la classe qui y est spécialement
consacrée? »

58
Robert AMADOU - Documents Martinistes

CHAPITRE IV

L’ORDRE MARTINISTE

Historique

1. - A. - Selon Papus même et à sa diligence: premières initiations personnelles en 1884;


cahiers et premières « loges » en 1887-1890.
En 1891 est fondé le Suprême Conseil de l’Ordre martiniste dont Papus s’efforcera jusqu’à
sa mort de perfectionner l’organisation. Papus place son Ordre en connexion avec Martines de
Pasqually et les Élus Cohen, Saint-Martin, Willermoz et les Chevaliers Bienfaisants de la Cité
Sainte, qu’il mêle un peu tous, en y joignant les « Philosophes Inconnus ».
Papus meurt en 1916, Détré (Téder) lui succède, qui meurt en 1918. Bricaud devient Grand
Maître et s’affirme en possession de la succession cohen dont Papus n’aurait même pas, selon
lui, soupçonné l’existence. Constant Chevillon en 1934, Henri-Charles Dupont en 1944,
Philippe Encausse en 1960 sont les Grands Maîtres suivants.
- B. - Philippe Encausse avait, de son côté, en 1952, réveillé l’Ordre martiniste fondé par
son père, qui avait quelque peu viré de bord.
En 1958, Philippe Encausse avec son Ordre martiniste, Dupont avec son Ordre désormais
intitulé « Ordre martiniste-martinéziste » et, enfin, Robert Ambelain avec son Ordre des Élus
Cohen, devenant, en la circonstance, l’Ordre martiniste des Élus Cohen, avaient constitué
l’Union des Ordres martinistes.
Quand Philippe Encausse succéda à Dupont, en 1960, il fusionna l’Ordre martiniste et
l’Ordre martiniste-martinéziste. (Cf. Dr Philippe Encausse, « L’Ordre martiniste en 1960 »,
Les cahiers de la Tour Saint-Jacques, II-III-IV (1960), pp. 190-192).
En 1962, L’Ordre martiniste et l’Ordre martiniste des Élus Cohen s’unirent à leur tour pour
ne plus former que l’Ordre martiniste, lequel comporta deux cercles: un cercle extérieur, ou
Ordre martiniste « classique », et un cercle intérieur dit Ordre des Élus Cohen (Cf.
L’Initiation, avril-juin 1963, pp. 59-63).
En 1967, Ambelain démissionne de son poste de Souverain Grand Commandeur de l’Ordre
des Élus Cohen (ou cercle intérieur de l’Ordre Martiniste) en faveur d’Ivan Mosca qui,
aussitôt, choisit l’indépendance (Cf. L’Initiation, juillet-décembre 1967, p. 113 … et le
sommeil. (Cf. chap. 1er)
En 1971, Philippe Encausse démissionne au profit d’Irénée Séguret, de la présidence de
l’Ordre Martiniste (la présidence ayant remplacé, depuis 1966, pour une raison évangélique,
la Grande Maîtrise); il en devient Président d’Honneur et Secrétaire général. Puis, il succède,
le 1er janvier 1975, à Irénée Séguret, démissionnaire.
- C. - Enregistrons la naissance par scissiparité (ou par schisme?), entre les deux guerres
mondiales, de:
- L’Ordre Martiniste Traditionnel fondé par Victor-Émile Michelet (premier Grand
Maître) et Augustin Chaboseau, second Grand Maître après la mort du premier, en 1931, en

59
Robert AMADOU - Documents Martinistes

réaction contre Bricaud; réveillé, en septembre 1945, avec Augustin Chaboseau comme Grand
Maître un peu malgré lui, auquel succéda, après sa mort, en 1946, son fils Jean; dissous par ce
dernier, un an plus tard, par égard à l’individualisme de Saint-Martin.
En Août 1934, à Bruxelles, Augustin Chaboseau conféra le titre de Souverain Légat de
l’Ordre Martiniste Traditionnel pour les États-Unis d’Amérique à H. Spencer Lewis,
« Imperator » de l’Ordre rosicrucien A.M.O.R.C. « Les fondements pour la réorganisation de
l’Ordre Martiniste en Amérique furent solidement établis par le Dr. H. Spencer Lewis avant
sa mort prématurée, le 2 Août 1939. » (Martinist Documents. Traditional Martinist Order, San
José (Californie), Rosicrucian Press, 1977, p. 25; cette brochure contient des indications et des
documents, notamment en fac-similé, de première importance, sur le sujet de ces trois
paragraphes. (Cependant, le 9 juillet 1937, Blanchard avait signé un décret autorisant H. S.
Lewis à installer l’O. M. S. aux É.-U. A., dont il ne semble pas que le bénéficiaire ait fait
usage.)
Ralph M. Lewis, fils de H. Spencer Lewis, qui avait été initié au 4e degré de l’O. M. S. par
Blanchard, le 10 Septembre 1936, fut reçu, de même « Supérieur Inconnu Initiateur » dans
l’O. M. T. par Georges Bogé de Lagrèze, Légat de Chaboseau, et ce dernier lui octroya, en
Octobre 1939, une nouvelle Charte pour installer l’Ordre Martiniste Traditionnel aux U.S.A.
Après la guerre, le 12 Novembre 1945, Lagrèze proposa à Ralph M. Lewis d’étendre son
activité à l’Amérique du Sud et au Canada.
Le 13 Juillet 1959, Ralph M. Lewis reçut dans l’Ordre Martiniste Traditionnel Raymond
Bernard, Grand Maître de l’A.M.O.R.C. pour les pays de langue française, et lui confia le soin
de réimplanter l’O. M. T. dans ces pays, avec le Titre de Grand Maître. Le premier groupe (ou
Heptade) fut fondé en 1966. En 1977, Christian Bernard succède à son père Raymond
Bernard. (Notez qu’un an auparavant, à la suite de nombreuses candidatures provoquées par
une émission télévisée, l’entrée dans l’O. M. T. de langue française cessa d’être réservée aux
membres de l’A.M.O.R.C. Un lien administratif subsiste, néanmoins, entre les deux
organisations: Christian Bernard dirige à la fois l’O. M. T. et l’A.M.O.R.C. pour les pays de
langue française, de même que Ralph M. Lewis est à la fois « Souverain Grand Maître » de
l’O. M. T. et « Imperator » de l’A.M.O.R.C.
- L’Ordre Martiniste et Synarchique, fondé par Victor Blanchard, en 1934, encore
présent en Grande-Bretagne, au Canada et aux États-Unis; une branche française semble se
réveiller.
- L’Ordre Martiniste Rectifié, fondé par Jules Boucher en 1948, chétif et quasiment
mort-né.
- Robert Ambelain, quand il eut abandonné l’Ordre des Élus Cohen, fonda, en 1968,
l’Ordre Martiniste Initiatique, qui reste discret.
Enfin, plusieurs ensembles de groupes nationaux se sont détachés de l’Ordre martiniste
pour constituer l’Ordre martiniste suisse, l’Ordre martiniste belge etc... En général, ces Ordres
Martinistes Nationaux ont maintenu des relations fraternelles avec l’Ordre Martiniste père.
Pour mémoire, un « Ordre Martiniste Libéral » (Libre ?), un « Ordre Martiniste Secret »,
un « Ordre Martiniste Universel », etc.

2. - A. - Saint-Martin n’a pas fondé d’Ordre martiniste (ni d’ailleurs aucun Ordre ni
aucune société d’aucune sorte, ni non plus aucun Rite maçonnique).

60
Robert AMADOU - Documents Martinistes

L’opinion, sur ce point, est unanime. La mienne ne fait pas exception, je l’ai publiée dès
1946 [Louis-Claude de Saint-Martin et le martinisme, Paris, Éd. du Griffon d’or, 1946, pp.
49-57. « Papus et l’avenir du martinisme », Les Cahiers de l’homme-esprit, (première série)
n° 1, 1946, pp. 4-7; réédité en une brochure hors commerce, avec un post-scriptum, Monaco,
1970.]
- B. - L’Ordre martiniste est né en 1891. Tous les autre Ordres martinistes sont dérivés,
en tant que tels et d’une manière ou d’une autre, de celui-là.

Mentionnons ici, à titre d'exemple des documents mis en œuvre dans une étude sur la
Tradition martiniste, le mémoire de Blitz à Papus, conservé à la Bibliothèque Municipale de
Lyon (Mss. n° 5 489 et n° 5 490), d'où il appert: a) Blitz ne détenait que ce que Papus lui avait
transmis; b) la tradition de l 'Ordre martiniste de Papus était inexistante.

(Subsidiairement, la Tradition martiniste narre comment le Dr Édouard Blitz, juif belge


émigré aux États-Unis et, là, « souverain délégué » de l’Ordre de Papus, rompit avec celui-ci
en 1902 et fonda un American Rectified Martinist Order, très maçonnisant. Le Suprême
Conseil riposta en remplaçant Blitz par Margaret B. Peeke. Mais les deux branches ne
durèrent guère… En corrélation avec le schisme de Blitz, l'Angleterre connut la même année
un éphémère Independent and Rectified Rite of Martinism, lequel ne maçonnisa point.)

3. - L’Ordre martiniste de Papus prétend transmettre une initiation spécifique dite: « de


Saint-Martin ». Celle-ci aurait pu se transmettre, avant 1891 et même depuis cette date, en
dehors de l’Ordre martiniste. Qu’en est-il ?
A. - Saint-Martin n’a pas conféré d’initiation rituelle sui generis, soit qu’il en ait été le
créateur, soit qu’il ait modifié une initiation à lui conférée. L’invraisemblance psychologique
de l’hypothèse contraire est extrême. Et, en toute hypothèse, pas le moindre indice
documentaire.
B. - Aucune « tradition » familiale ou autre ne résiste à l’examen. En particulier la
pseudo-filiation de Papus (Saint-Martin qui genuit Chaptal qui genuit Delaage qui genuit
Papus) est controuvée. (Cf. sur tout cela Robert Ambelain, Le Martinisme contemporain et
ses véritables origines, op cit., pp. 13-14 et p. 18).
C. - La filiation dite « russe » ne l’est pas moins. Les « martinistes » au XVIIIe siècle en
Russie sont des Maçons Écossais Rectifiés, des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte et/ou
des amateurs de Saint-Martin, maçons ou non. (Cf. là-dessus, comme sur ce qui précède,
l’étude sur la Tradition martiniste.)
D. - Sur le rapport de l’Ordre martiniste avec la Franc-Maçonnerie, beaucoup d’erreurs
ont été répandues. L’Ordre martiniste n’est pas une société maçonnique.
D’une part, Papus, après avoir été refusé par la Grande Loge de France pour crime
d’occultisme, en 1899, souhaita d’autant plus que l’Ordre martiniste contribuât à
« spiritualiser » la Maçonnerie française et, très naturellement, accentua la coloration
maçonnique de sa propre société.
D’autre part, la marque maçonnique ne pouvait que s’accentuer du fait que le recrutement
de l’Ordre martiniste s’effectuait, pour la plus grande part mais pas exclusivement, parmi les
Francs-Maçons. (Et aujourd’hui encore, nombre de martiniste sont Maçons.)

61
Robert AMADOU - Documents Martinistes

Quand il mourut, Papus n’avait pas désigné de successeur. Il semble même qu’il souhaitait
la dissolution de l’Ordre martiniste et avait chargé Georges Loiselle d’y procéder, au cas de
son décès.
Téder, élu par le Suprême Conseil, maçonnisa de bon cœur et, en 1918, Bricaud,
prétendant à la succession Cohen, superposa le martinisme à la Franc-Maçonnerie. Pour
recevoir le premier degré martiniste, le candidat devait être Maître Maçon; pour recevoir
d’autres grades martinistes, il fallait posséder de Hauts Grades maçonniques, etc.
Afin de boucler la boucle, Papus, en 1914, puis Bricaud tentèrent de constituer quelque
groupe maçonnique (Loge ou Chapitre) au sein de la Grande Loge Nationale Indépendante et
Régulière qui travaillait au Rite Écossais Rectifié. Des pourparlers s’engagèrent avec Édouard
de Ribaucourt, Grand Maître de cette Obédience. Ils n’aboutirent pas en leur temps.
Mais, en 1961, une Loge fut fondée, sous l’Obédience de la Grande Loge Nationale
Française-Opéra, et le titre distinctif La France, qui exigea de ses candidats à l’initiation ou à
l’affiliation qu’ils fussent « martinistes » c’est-à-dire détenteurs de la prétendue « initiation de
Saint-Martin ». Depuis 1973, cette exigence a été abandonnée.

4. - La version « Chaboseau » paraît plausible. Il s’agit d’une chaîne: Saint-Martin, Abbé


de La Noue, Antoine-Marie Hennequin, Henri de Latouche, Adolphe Desbarolles, Amélie de
Boisse-Mortemart, Augustin Chaboseau.
- A. - Je lui ai accordé foi, pour ma part, en 1946. Octave Béliard m’en blâma, qui, à
raison, niait l’existence de toute initiation issue de Saint-Martin. (Cf. Les Cahiers de
l’Homme-Esprit [première série] n° 1, « À propos d’un livre récent », pp. 7-10). Mais je
persévérai dans mon opinion.
C’est que G. van Rijnberk avait publié et cautionné cette version (Martines de Pasqually,
t. II, Lyon, Derain-Raclet, 1938, pp. 28-34) et, me semble-t-il, cet historien scrupuleux
n’avait pu manquer de vérifier le témoignage qu’il garantissait.
Las, une visite à Van Rijnberk en 1953 m’apprit que celui-ci avait reproduit le récit
d’Augustin Chaboseau, sans autre forme de procès.
- B. - Or, ma critique de ce récit aboutit à des conclusions négatives; elle en révèle les
incohérences, les impossibilités et permet d’en identifier quelques sources (Cf. La tradition
martiniste; mais déjà l’essentiel in « La maison où mourut le Philosophe Inconnu », Bulletin
folklorique d’Ile-de-France, janvier-mars 1969 [= p. 10 du tiré à part], et « Balzac et Saint-
Martin », L’Année balzacienne, 1965, Paris, Garnier. 1965, pp. 47-52).
Un document requiert une mention spécial: il apporte le témoignage de Jean Chaboseau,
fils d’Augustin, qui, dans sa lettre de démission, en septembre 1947, de la Grande Maîtrise de
l’Ordre Martiniste Traditionnel, affirme que son père n’a jamais reçu d’initiation rituelle des
mains d’Amélie Boisse-Mortemart (Cf. le texte intégral de cette lettre ap. Dr Philippe
Encausse, Sciences occultes ou 25 années d’occultisme occidental, Paris, Ocia, 1949, pp.
70-79).

5. - Conclusion:
Avant Papus, point d’Ordre martiniste; point non plus d’initiation « martiniste », c’est-à-
dire qui proviendrait de Saint-Martin. Ou, si l’on veut, une initiation intellectuelle et
spirituelle, mais point d’initiation rituelle.

62
Robert AMADOU - Documents Martinistes

PRÉSENTATION

1. La « grande affaire »

L’affaire du martinisme, c’est-à-dire, en particulier, l’Ordre martiniste; l’affaire des


martinistes, c’est-à-dire, en particulier, des membres de l’Ordre martiniste, c’est, pour
reprendre un mot de Louis-Claude de Saint-Martin (1743-1803), éponyme de l’Ordre, « la
grande affaire ». Et la « grande affaire » (la grande affaire de l’homme, bien sûr, mais quelle
autre grande affaire mériterait de nous absorber ?), la grande affaire donc, c’est celle que
tentent de cerner les questions auxquelles aucun homme pensant, en tant que tel, ne peut
échapper:
D’où viens-je ? Qui suis-je ? Où vais-je ?
Or, de ces trois questions, la seconde est capitale: la connaissance de soi éclaire notre
origine qui fixe notre destination.
L’homme vivant, en tant que tel, et avant même de formuler les thèmes de son angoisse,
aspire après le bonheur et souffre; il agonise du désir de l’éternité parce que le temps
l’enserre, et il éprouve à chaque instant les limites fixées à sa joie, à sa science et à son
énergie, tandis qu’il possède en idée l’infini et reste insatisfait faute de l’atteindre et ainsi d’y
participer.
Mais qui est malheureux de n’être plus roi, demande Saint-Martin, sinon un roi déchu ? Il
ne nous importe que de regagner notre royaume. Laissons la métaphore: L’homme, émané de
Dieu, puis tombé, ne se retrouvera lui-même, dans la perfection (qui est paix et bonheur)
propre à sa nature, qu’en remontant à son état primordial, puis en réintégrant son Principe. De
même que la chute s’ensuit de la prétention d’Adam à opérer sans le concours divin, de même
cette opération salutaire et libératrice, qui comprend deux étapes majeures, n’est réalisable
que par l’effort conjugué de l’homme et de Dieu.
La grande affaire, Saint-Martin l’a décrite en mode symbolique 4, de la manière suivante:
Considérons le nombre 4, nombre triangulaire selon les Pythagoriciens, tétractys divine,
qu’on peut figurer ainsi dans son mouvement générateur du dénaire:
1 10
. .
. .
. .
4
Un, c’est l’Unique, le Principe, Dieu. 0, c’est le Multiple, la Création, la Circonférence,
l’Univers fait de pure apparence. 4, c’est L’homme.
Or, le nombre 4, se trouvant entre l’Unité et le nombre 10, ne paraît-il pas avoir la fonction
de faire communiquer l’Unité jusqu’à la circonférence universelle, ou le zéro ? Ou, pour
mieux dire, ne paraît-il pas être l’intermède placé entre la Sagesse suprême, représentée par
l’unité et l’Univers, représenté par le zéro ? En voici la figure:
1... 4... 0

4
Tableau naturel des rapports qui existent entre Dieu, l’homme et l’Univers. éd. 1782, t. II, pp. 135-145.

63
Robert AMADOU - Documents Martinistes

Mais l’homme a quitté le centre, abandonné le poste et s’est approché de la circonférence


matérielle jusqu’à s’y confondre et s’y renfermer; dès lors il est devenu matériel et ténébreux
comme elle, et voici la nouvelle figure que son crime à produit:

La matière forme ainsi écran, obstacle, prison entre l’homme qui devait en être le geôlier et
Dieu qui avait nommé l’homme son député.
Si la Vertu divine ne s’était pas donnée elle-même, jamais l’homme n’en aurait pu
recouvrer la connaissance; ainsi il ne lui eut jamais été possible de remonter au point de
lumière et de grandeur où les droits de sa nature l’avaient appelé.
Mais la Vertu divine est venue parmi les hommes en rétablissant l’Unité primitive et en
remettant toutes les puissances dans leur ordre naturel. Cet ordre est en effet restauré par la
pénétration de l’Unité dans le quaternaire de l’homme:

Parce que la Vertu divine, Agent universel, a fait les premiers pas, l’homme peut revenir à
l’Unité 5.
De cette Vertu, de cet Agent, le rôle est donc en l’occurrence, ainsi qu’il est normal, un
rôle décisif. Ne nous étonnons point cependant des « différentes opinions auxquelles les
hommes se sont arrêtés sur l’Agent universel. Quelque idée qu’ils s’en soient formés, il n’est
rien en fait de vertus, de dons et de pouvoir, qu’ils n’aient pu trouver en lui. Les uns ont dit
que c’était un Prophète; d’autres un homme profond dans la connaissance de la Nature et des
Agents spirituels; d’autres un Être supérieur; d’autres enfin une Divinité: tous ont eu raison,
tous ont parlé conformément à la vérité et toutes ces variétés ne viennent que des différentes
manières dont les hommes se sont placés pour contempler le même objet. Le tort qu’ont eu les
premiers, c’est de vouloir rendre exclusif et général le point de vue particulier qui se
présentait à eux; les seconds de ne pas se proportionner à la faiblesse de leurs disciples et de
vouloir leur faire admettre, sans le concours de leur intelligence, les vérités les plus fécondes
que l’esprit de l’homme puisse embrasser 6. »
Voilà pourquoi l’Ordre martiniste, qui prône un dogmatisme éclairé, a choisi comme entête
des papiers, devise de la société, emblème de science, maxime d’action, symbole de vie, ce
mot, ce Nom à lire avec « intelligence »:

Par l’Agent universel, Réparateur divin, l’homme est devenu capable d’opérer sa
réintégration et de travailler à la réintégration de tous les êtres, « dans leurs premières
propriétés, vertus et puissances spirituelles et divines ».

5
Nous avons résumé à l’extrême, voire à l’excès, la démonstration de Saint-Martin. Mais celui-ci, dont le lecteur
est invité à méditer le texte, élucide le rôle des vertus intermédiaires symbolisées par les points de nos figures.
6
Tableau naturel..., op. cit., t. II, p. 146.

64
Robert AMADOU - Documents Martinistes

2. Martines de Pasqually  Louis-Claude de Saint-Martin 


Jakob Böhme.

Les derniers mots qu’on vient de lire sont tirés du Traité de la réintégration, par Martines
de Pasqually (1727-1774). Martines de Pasqually fut en effet le premier maître de Saint-
Martin et la fidélité de celui-ci à la doctrine de celui-là ne connut point de relâche et fut
presque entière.
Le trop rapide aperçu sur l’origine et la destination de l’homme que Saint-Martin nous a
inspiré, expose aussi  et par une relation de cause à effet  la pensée de Martines de
Pasqually.
Mais on a compris que le martinisme est autant manière de vivre que matière de penser;
pratique et théorie n’y sont pas dissociées. Niant que l’immatériel en l’homme se puisse
réduire à la raison discursive, même assistée de quelque intuition intellectuelle, il invite
l’homme à pressentir, puis à discerner, à expérimenter enfin sa composante  qui ne peut être
que son essence  divine. « L’âme est le nom de Dieu. » 7 Et cette révélation est vocation; elle
entraîne une éthique, une ascèse, une technique spirituelle.
La technique propre à rétablir le contact unifiant de la partie dégradée et du Tout, la
technique inséparable d’une éthique et d’une ascèse pour Martines de Pasqually comme pour
Saint-Martin, le premier l’a définie et enseignée comme une théurgie rituelle.
Martines de Pasqually admet certes qu’entre l’homme et Dieu, une communication
immédiate, à la fois cognitive et amoureuse, qu’on pourrait dire « mystique », serait glorieuse
et plus conforme à notre vraie nature.
Mais, depuis la chute, constate Martines de Pasqually, la liaison est coupée au niveau
supérieur, et lorsque Saint-Martin lui demande s’il faut tant d’ornements, de gestes, de
paroles, tant d’intermédiaires et tant d’adjuvants pour prier Dieu, Martines de Pasqually
répond (non pas, me semble-t-il, sans une grande nostalgie et quelque amertume): Il faut bien
se contenter de ce qu’on a.
Or, ce qu’on a, selon Martines de Pasqually, c’est le moyen de requérir l’assistance des
bons esprits pour lutter contre les esprits pervers, par des opérations qui constituent, au-delà
de leurs formes partiellement variables, le culte permanent prescrit par Dieu à l’homme. Les
prêtres de ce culte ont été désignés, depuis Adam, par des noms divers; ils ont été groupés en
des sociétés aux structures et aux noms divers eux aussi. Leur lignée sans faille s’est
perpétuée à partir du XVIIIe siècle et jusqu’à nos jours dans la secte mystérieuse que fonda
Martines de Pasqually et que lui-même intitula: Ordre des Chevaliers Maçons Élus Coën de
l’Univers 8.
À cet Ordre, Saint-Martin a appartenu et l’on peut dire que, toute sa vie durant, Coën il fut
et Coën il resta. J’entends Coën d’esprit et de cœur, Coën d’intelligence et de foi  mais non
point de méthode. Plus exactement, il ne rejeta pas la méthode coën, mais, très vite, la
transposa.
Non seulement, en effet, Saint-Martin ne s’est jamais proposé et n’a jamais proposé aux
hommes d’autre but que la réintégration dont Martines de Pasqually lui a précisé la notion,
fourni le terme, affiné le goût et excité le désir; mais, pour Saint-Martin comme pour Martines

7
Œuvres posthumes, Tours, Letournay, 1807, t. II, p. 407
8
Sur les Élus coëns, et les néo-coëns, cf. supra, Chap. I.

65
Robert AMADOU - Documents Martinistes

de Pasqually, la méthode, c’est la théurgie. Saint-Martin fait même une place aux vertus et
aux puissances intermédiaires. Mais Saint-Martin estime que le travail avec et sur ces vertus
et ces puissances s’accomplit au mieux dans notre intérieur; opération du cœur en un triple
sens; travail de connaissance (l’œil du cœur est l’organe de la science spirituelle); travail
d’amour (le cœur est l’organe du sentiment); travail enfin des forces vitales intérieures liées
au sang: imagination, paroles et gestes.
Voilà en quel sens la voie tracée, suivie et signalée par le Philosophe Inconnu est dite
« interne » (Saint-Martin) et « cardiaque » (Papus).
A intérioriser la méthode de Martines de Pasqually, Jakob Böhme ne pouvait
qu’encourager Saint-Martin, et le Philosophus teutonicus, le cordonnier de Görlitz (1575-
1624), l’y encouragea en effet. Böhme fournit notamment à Saint-Martin l’idée extrêmement
importante de Sophia, ou Sagesse divine. Cette idée permit à Saint-Martin de mettre au point
sa doctrine relative au rôle des vertus intermédiaires et au bon usage qu’il sied à l’homme
d’en faire. Car, d’une part, la Sophia exerce, tant en l’homme que dans le monde et devant
Dieu, des fonctions que Martines de Pasqually (non par ignorance, croyait Saint-Martin, mais
pour des raisons pédagogiques) avait attribuées à des classes différentes d’êtres invisibles.
D’autre part, des épousailles de l’homme avec Sophia naît en chacun le Verbe, dont le lien
avec les vertus intermédiaires se trouve ainsi renforcé.
On comprend donc que, pour Saint-Martin, la démarche du théurge, mieux nommé
désormais théosophe, conjugue le travail intérieur  sophiurge principalement  avec l’étude
de la nature dont le symbolisme dévoile la Sophia qui l’anime.
Cette démarche théosophique mène à l’initiation. Et même, en un sens, dès son premier
mouvement, elle est initiation. L’enseignement de Saint-Martin, issu des leçons de Martines
de Pasqually et de la lecture de Böhme, confirmé et exalté par les réflexions et les expériences
du Philosophe Inconnu, vise à initier l’homme. Pour résumer le sens de la voie qui, selon
Saint-Martin, conduit à traiter heureusement notre grande affaire, écoutons Saint-Martin lui-
même nous parler de l’initiation.
Il faut d’abord observer « les premières applications du vrai sens du mot initier qui, dans
son étymologie latine, veut dire rapprocher, unir au principe; le mot initium signifiant aussi
bien principe que commencement. Et dès lors, rien de plus conforme à toutes les vérités
exposées précédemment, que l’usage des initiations chez tous les peuples, rien de plus
analogue à la situation et à l’espoir de l’homme que la source d’où descendent ces initiations
et que l’objet qu’elles ont dû se proposer partout, qui est d’annuler la distance qui se trouve
entre la lumière et l’homme, ou de la rapprocher de son principe en le rétablissant dans le
même éclat où il était au commencement 9.
Tel est le but, nous le savons. Quant au moyen, au moyen de l’initiation, voici:
« La seule-initiation que je prêche, écrit Saint-Martin, et que je cherche de toute l’ardeur de
mon âme est celle par laquelle nous pouvons entrer dans le cœur de Dieu et faire entrer le
cœur de Dieu en nous, pour y faire un mariage indissoluble, qui nous rend l’ami, le frère et
l’épouse de notre divin Réparateur. Il n’y a d’autre mystère pour arriver à cette sainte
initiation que de nous enfoncer de plus en plus jusque dans les profondeurs de notre être et de
ne pas lâcher prise, que nous ne soyons parvenus à en sortir la vivante et vivifiante racine.10 ()

9
Tableau naturel..., op. cit., t. II, P. 235.
10
Correspondance inédite..., Paris, Dentu, 1862, p. 322.

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Robert AMADOU - Documents Martinistes

3. L’Ordre martiniste.

Son enseignement initiatique, qui s’insère dans l’admirable tradition de l’illuminisme


chrétien, Saint-Martin le dispensa de bouche à l’oreille, tenant avec ceux et celles qu’il jugeait
initiable mainte conférence. Il le dispensa surtout par des livres qui n’avaient d’autre but,
selon son propre vœu, que d’inviter le lecteur à laisser là tous les livres, sans en excepter les
siens. L’œuvre écrite de Saint-Martin demeure la source vive, toujours ouverte à tous quoique
tous ne puissent toujours s’y abreuver, où puiser la doctrine du Philosophe Inconnu.
Cette doctrine a, pendant le dernier quart du XVIIIe siècle et presque tout le XIXe siècle,
guidé un nombre d’hommes et de femmes qu’on ne saurait chiffrer, mais qui semble plutôt
sous-estimé d’ordinaire  d’hommes et de femmes qui connurent Saint-Martin, soit par Saint-
Martin lui-même en son corps de chair, soit par ses livres, soit par le truchement d’un de ses
amis, d’un de ses disciples, soit enfin par plusieurs de ces canaux à la fois.
Il parut intuitivement au Dr. Gérard Encausse (1865-1916) que, pour préserver le dépôt de
la doctrine martiniste  où il avait senti qu’était préservé le trésor de l’illuminisme
occidental, pour en favoriser l’étude, la mise en œuvre et la diffusion; il parut à Papus que la
fondation d’un Ordre initiatique serait opportune et efficace. Aussi, de premières initiations
individuelles eurent lieu en 1884; peu après, une première loge fut fondée; des cahiers
d’instruction virent le jour à partir de 1887 et, en 1891, le premier Suprême Conseil est
constitué, qui réunit les principaux occultistes de l’époque. Papus était lui-même Président de
ce Suprême Conseil; il prit ensuite le titre « Grand Maître ».
Or, de Papus à Philippe Encausse, son fils, la même conception s’est maintenue de l’Ordre
en tant que société: « Ne demandant à ses membres ni cotisation, ni droits d’entrée dans
l’Ordre, n’exigeant non plus aucun tribut régulier de ses loges au Suprême Conseil, le
Martinisme est resté fidèle à son esprit et à ses origines en faisant de la pauvreté matérielle sa
première règle. [...] Par-là, aussi, il a pu demander à ses membres un travail intellectuel
soutenu, créer des écoles, distribuant leurs grades exclusivement à l’examen et ouvrant leurs
portes à tous à condition de justifier d’une richesse intellectuelle ou morale quelconque, et
renvoyant ailleurs les oisifs et les pédants qui pensaient arriver à quelque chose avec de
l’argent 11.
L’Ordre en question  il est utile de le souligner  était l’Ordre martiniste. L’épithète
choisie par Papus, que sa polysémie induisit en confusion, avant d’apprendre à l’expliciter,
l’épithète « martiniste » référait objectivement à Saint-Martin et Papus détachera de plus en
plus cette référence. Pour nous, son sens est clair: l’Ordre martiniste a été placé, selon le désir
providentiel de son fondateur et conformément à son instinct spirituel très sûr, sous le
patronage et dans la mouvance ésotérique du Philosophe Inconnu.
Il est remarquable que la tradition de l’illuminisme chrétien où participe Saint-Martin ait
été corroborée, dans l’O. M., à partir de 1894-1895, par Nizier Philippe, dit « Maître
Philippe », dont Papus s’honorait de n’être que le « petit fermier ». À M. Philippe, Papus, qui
avait été scientiste puis s’était adonné à la magie cérémonielle, dut d’entrer dans la troisième
phase  la plus haute certes  de son existence terrestre: La phase mystique au seuil de
laquelle il fonda l’Ordre martiniste. Et M. Philippe s’intéressa si fort à cette fondation qu’il
conseilla même pour plusieurs détails d’ordre administratif et symbolique (pantacle et

11
Papus: Martinésisme, Willermosisme, Martinisme et Franc-Maçonnerie. Paris, Chamuel, 1899, pp.41-42.

67
Robert AMADOU - Documents Martinistes

médaille vers 1898). 12.


Marc Haven, Sédir, Phaneg, Albert Legrand, que M. Philippe et Papus avaient engagés sur
la voie cardiaque, soit directement, soit indirectement, ont, de même que M. Philippe et Papus
eux-mêmes, rénové la présentation de certains aspects de la doctrine de Saint-Martin; ils ont
développé plusieurs points de cette doctrine et leur enseignement a contribué et contribue à
l’instruction des membres de l’Ordre martiniste.
L’instruction initiatique, si l’on veut employer le mot propre, cette instruction initiatique,
c’est la gnose. Saint-Martin dit très bien: « L’Élu universel n’a été chargé, pendant sa
manifestation temporelle, que d’apporter cette loi [de la réintégration] aux hommes et de la
leur expliquer, mais non pas de l’exécuter sans le concours de leur volonté.
Il lui suffisait donc de leur donner une idée juste de la Science divine et de leur apprendre
que cette science n’est autre chose que celle des lois employées par la Sagesse suprême, pour
procurer aux êtres libres les moyens de rentrer dans sa lumière et dans son unité 13.
De ces lois, nous avons tout à l’heure, dociles au geste de Saint-Martin, pris une vue
panoramique. D’un mot, rappelons que l’homme déchu, celui dont on peut dire avec
désolation Ecce homo, doit devenir  c’est le premier stade de l’éveil  l’Homme de désir; les
entreprises de l’Homme de désir le transformeront, par une vraie divinisation ou plutôt une
redéification, en Nouvel homme dont la mission sera d’assurer, en vue de la réintégration
universelle, le Ministère de l’Homme-Esprit.
Pour suivre ce progrès, il faut étudier la Nature, sanctuaire de la Sophia et, par elle,
communiquer avec celle-ci. Il faut pratiquer les techniques qui, après que l’homme a  et s’il
n’a pas qu’importe ?  joué de son intelligence discursive, permettent d’obéir à l’injonction
martiniste fondamentale: Faites place à l’Esprit. Il y a une technique de l’illumination et la
voie cardiaque est une voie méthodique. La prière du cœur, dans l’hésychasme, commence
par des recettes.
Dans l’accomplissement de ces tâches, qui ressortissent à la grande affaire de l’homme,
l’Ordre martiniste a pour fin d’aider ses membres. S’il peut y parvenir, c’est grâce à sa fidélité
à la doctrine de Saint-Martin et de tous ceux qui sont, dans l’ascendance et dans la postérité
spirituelles de Saint-Martin, ses Maîtres passés.
Mais, en fin de compte, seule une facilité de langage autorise à parler de Maîtres dans
l’Ordre martiniste: grands maîtres ou maîtres passés. Louis-Claude de Saint-Martin lui-même
n’est pas un maître, au sens fort. Car, en martinisme, il y a des guides très précieux mais il n’y
a pas de maîtres; ou plutôt il n’y a qu’un Maître et ce n’est pas un homme: « Ne vous faites
point appeler Maître. Car vous n’avez qu’un seul Maître: et vous êtes tous frères. 14
Si les techniques et les recettes sont nécessaires sur la voie initiatique, et donc sur la voie
martiniste, il n’existe pourtant aucune technique infaillible, aucune recette totale et d’un effet
pour ainsi dire mécanique. La charitas, reflet de la grâce, appel de la grâce, la charitas  qui
est, selon qu’on voudra traduire, amour, amitié, charité  est primordiale: « Quand je parlerais
12
« Le Maître Inconnu passe pour être le chef, l’initiateur, l’apôtre presque invisible mais ardent d’un grand
mouvement mystique qui, au-dessus des religions officielles et malgré leurs dogmes, circule en ce moment
parmi les nations occidentales. » (Papus, ap. Dr Ph. Encausse, Le Maître Philippe, de Lyon. Paris, Éd.
Traditionnelles, 1977, p. 107)
Or, dans ce texte, le « Maître Inconnu », c’est M. Philippe, et le mouvement, c’est l’Ordre martiniste. Il va de
soi que l’Ordre martiniste n’implique aucune opinion sur la qualité de M. Philippe.
Cf. Reproduction du pantacle et de la médaille, pp. 166-167.
13
Tableau naturel…, op. cit., t. II, pp. 214-215/
14
Mt. XXIII, 8.

68
Robert AMADOU - Documents Martinistes

les langues des hommes et celles des anges, si je n’ai pas la charitas, je ne suis qu’un airain
qui résonne, ou une cymbale qui retentit. Quand j’aurais le don de prophétie et quand je
connaîtrais tous les mystères et toute la science; quand j’aurais toute la foi jusqu’à transporter
les montagnes, si je n’ai pas la charitas, je ne suis rien. Quand je distribuerais tous mes biens
pour la nourriture des pauvres, quand je livrerais mon corps pour être brûlé, si je n’ai pas
l’amour, cela ne me sert de rien. » 15
Or, cet amour inspire le désir de la connaissance et s’augmente par une connaissance
accrue.
Cet amour-là allié avec cette connaissance-là, n’est pas la gnose, qui implique la fraternité
universelle et l’invention des symboles ? « Malheur à quiconque croira pouvoir connaître
Dieu par un autre moyen que par l’amour ! Comment arriver au sein des êtres, si ce n’est par
leur analogie ? 16
À l’amour, que son amour a suscité, Dieu répond par l’amour. Grâce après grâce, grâce
pour grâce.
En termes simples, car il s’agissait de lancer l’hameçon, Papus a excellemment suggéré
tout cela et rien d’autre, quand il a qualifié ainsi son Ordre:
« Dérivant directement de l’Illuminisme chrétien, le Martinisme devait en adopter les
principes. [...] L’Ordre dans son ensemble est surtout une école de chevalerie morale,
s’efforçant de développer la spiritualité de ses membres par l’étude du monde invisible et de
ses lois, par l’exercice du dévouement et de l’assistance intellectuelle et par la création dans
chaque esprit d’une foi d’autant plus solide qu’elle est basée sur l’observation et sur la
science. 17
Les Martinistes ne font pas de magie, soit blanche, soit noire. Ils étudient, ils prient et ils
pardonnent les injures de leur mieux. 18
« Accusés d’être des diables par les uns, des cléricaux par les autres, et des magiciens noirs
ou des aliénés par la galerie, nous resterons simplement des chevaliers fervents du Christ, des
ennemis de la violence et de la vengeance, des synarchistes 19 résolus, opposés à toute
anarchie d’en haut et d’en bas, en un mot des Martinistes. » 20

15
I Cor. XIII, 1-3.
16
Mon livre vert, n° 295 (inédit)
17
Martinésisme, Willermosisme…, op. cit., pp.46-47.
18
Ibid., p.54
19
Prévenons une méprise possible: par “synarchistes” il convient d’entendre ici les élèves de Saint-Yves
d’Alveydre, partisans de la forme d’organisation sociale, à la fois théocratique et démocratique, dont l’auteur
de la Mission des Juifs (1884) a préconisé l’institution ou plutôt la restauration. Mais l’Ordre martiniste n’a
rien de commun avec aucune des sociétés secrètes politiques qui se sont qualifiées « synarchistes » et dont la
naissance est, du reste, postérieure à la publication du présent texte de Papus (1899).
20
Martinésisme, Willermosisme…, op. cit., p. 119

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Robert AMADOU - Documents Martinistes

PROGRAMME DE TRAVAIL

I. - DÉFINITIONS.

Le martinisme est le système de théosophie composé par Louis-Claude de Saint-Martin et


exposé dans ses ouvrages. Un martiniste, une martiniste est celui, celle qui reçoit ce système
afin de l’étudier et de le pratiquer.
On nomme plutôt saint-martinien, saint-martinienne, celui, celle pour qui l’œuvre de
Saint-Martin sert comme objet de seule étude  et donc l’étude où l’intellect seul s’emploie,
puisque l’esprit ne sépare pas le raisonnement des autres démarches de l’existence. Car, voici
le sens du martinisme: c’est un effort de tout l’homme pour soumettre tout l’homme à l’esprit,
et, en fin de compte, lui laisser le champ libre. Or, l’esprit est l’étincelle de l’Esprit dans
l’âme.
Martiniste signifie donc disciple de Saint-Martin. Quant à l’Ordre martiniste, fondé en
1891 sous ce titre par le Dr. Gérard Encausse dit « Papus » 21, il forme une société qui groupe
des martinistes en vue d’un meilleur apprentissage du martinisme.
Le martinisme ne constitue pas une religion. Il ne se confond pas non plus avec cet
ensemble de théories et de techniques, enracinées dans la loi des correspondances, qui, depuis
Éliphas Lévi, affiche commodément le titre « occultisme ».
Par conséquent, la communauté des martinistes ne saurait, sans trahir le martinisme même,
devenir, soit dans sa totalité, soit dans telle de ses fractions, ni une secte dogmatique et
formaliste, ni rien qu’une école où s’enseigneraient les bases de la symbolique et les procédés
de l’astrologie, de la magie et de l’alchimie.
Mais le martinisme est doctrine d’initiation; d’initiation interne, l’adjectif, s’il manque, est
toujours sous-entendu; d’initiation au « vrai sens du mot initier qui, dans son étymologie
latine, veut dire rapprocher, unir au principe; de cette initiation capable d’« annuler la
distance qui se trouve entre la lumière et l’homme, ou de le rapprocher de son Principe en le
rétablissant dans le même état où il était au commencement 22. Le martinisme est un
illuminisme et l’Ordre martiniste une société initiatique.
Dans la famille des doctrines d’initiation, d’illumination, le martinisme appartient au genre
de l’ésotérisme chrétien, c’est-à-dire judéo-chrétien. Précisons: au genre de la théosophie
chrétienne, ou judéo-chrétienne. Car la théosophie fait le fond des doctrines  et
singulièrement des doctrines juives et chrétiennes  de forme ésotérique.
Invité par son Principe, l’homme de désir courtise la Sagesse divine pour l’épouser et
l’engrosser du nouvel homme; il la presse, tant à la fine pointe de son âme que dans la nature.
Cette seconde démarche vise à identifier les cachets dont Sophia a scellé les mondes
visibles et invisibles et que l’occultisme décrit et utilise, sans plus.
D’autre part, les dogmes religieux n’ont point d’autre objet que l’affaire de Dieu avec
l’homme; il importe au théosophe de les approfondir pour en goûter l’amande en son intimité,
et de même quant aux rites: tâches ésotériques par excellence.
21
L’initiation rituelle dite “martiniste”, ou encore “de Saint-Martin”, remonte, elle aussi, à Papus. Certainement,
et certainement pas au-delà.
22
L.-Cl. de Saint-Martin, Tableau naturel…, op.cit., t. II, p. 235.

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Robert AMADOU - Documents Martinistes

Le martinisme, que la religion et l’occultisme concernent, pourra explorer les domaines


adjacents du mysticisme et de la philosophie, dont maint état d’ailleurs ressortit à celui-ci ou à
celle-là.
Par ses manifestations supérieures, le mysticisme ne diffère pas de la voie initiatique. Par
d’autres, il la jouxte. Mais en d’autres encore  prenons-y garde  il déchoit à une
sentimentalité pseudo-mystique. Examinez tout, avise l’Apôtre, gardez ce qui est bon.
La philosophia perennis peu ou prou se cache et quelquefois éclate, autant que chez
certains mystiques, dans de nombreuses philosophies. Pythagore, l’inventeur, dit-on, de ce
dernier vocable, l’entendait comme ascèse initiatique; Platon aussi, et Plotin, et les alchimistes
opposés aux souffleurs; et Saint-Martin lui-même, quand il se targuait, par antiphrase selon
son temps, de personnifier le Philosophe Inconnu, Philosophia ancilla theosophiae, sauf à être
la théosophie même.
Ainsi le programme des travaux offerts au choix des martinistes se déploie sur une belle
envergure. À chacun d’y puiser, selon ses goûts et ses talents, à son plaisir et à son profit. Le
choix n’est pas décisif: le thème vaut moins que la méthode.
Car sa méthode, invariable, qualifie le martinisme: elle est cardiaque. Au plan de
l’ésotérisme, en poursuite de l’initiation illuminative, que Sophia incarne et cède à ses amants,
le disciple de Saint-Martin opère toujours dessus son cœur, immédiatement ou médiatement,
et toujours par lui.
Mais gare au contre-sens sacrilège: le cœur ne déclenche pas les larmes de Margot et des
crocodiles, les émotions des hystériques, l’agressivité des imbéciles contre la Science et ceux
qui y aspirent. Le sous-cortex suffit à la tâche.
Le cœur est l’organe de la Connaissance et de l’Amour indissociables, de la Gnose
unifiante. Après m’avoir découvert à moi-même, le cœur révèle Dieu.
Car le Dieu de Saint-Martin, le Dieu du martiniste, le vrai Dieu est celui de la
connaissance, magnifié par l’amour et révélé par la connaissance intuitive.

II. - TABLE DES MATIÈRES.

Les matières du programme vont du plus général au plus particulier.


Le plus général: parole de Dieu même. Écriture sainte de la tradition judéo-chrétienne,
dont l’hébreu est une langue sacrée. Le martiniste doit savoir de l’hébreu et nul ne parle de
Dieu comme Dieu lui-même. Ridicule de vanter la Bible: le plus général est aussi fondement
et exaltation.
Le plus particulier: martinisme au sens strict. Louis-Claude de Saint-Martin: ses deux
maitres  il faut les marier, recommandait-il  Martines de Pasqually, le premier, et le second,
Jakob Böhme, balisant de trois lumières coruscantes la voie vers la Lumière. Ils apprennent la
théosophie essentielle. Aussi, ils aident à expliquer et à comprendre la plupart des objets qui
entrent dans la perspective théosophique et vont s’aligner sur notre table. Leurs écrits seront
primordiaux parmi ceux qui viennent des hommes.
Tradition judéo-chrétienne. Du judaïsme, histoire et doctrine, aucun détail ne tombe hors
programme. Remarquer cependant, et très fort, les Esséniens que Qumran a divulgués et la
Kabbale, forme juive de l’ésotérisme. (Je représente l’hébreu: oser parler de Kabbale  que
dis-je ? y penser  sans savoir de l’hébreu vaut délire ou imposture.)

71
Robert AMADOU - Documents Martinistes

De l’ésotérisme chrétien, le martiniste privilégie un rameau, évidemment le martinisme.


Mais confirment celui-ci d’autres rameaux épandus au moyen âge; sous l’espèce de
l’hésychasme; au dix-huitième siècle (illuminisme au siècle des lumières); au dix- neuvième
siècle qui le mêle d’occultisme et où naît l’Ordre martiniste.
Histoire et doctrine du Christianisme, de même que celles du Judaïsme et à meilleur titre,
n’inflige nul temps mort au martiniste. Citons pourtant les Pères de l’Église: et les
gnosticismes qui ramènent à l’ésotérisme (chrétien ou pas, c’est une autre affaire).
L’étude de l’ésotérisme conçu dans son universalité et perçu dans quelques-unes de ses
manifestations autres que martinistes, voire autres que juives et chrétiennes, fournit un cadre
et des points de comparaison. Exemples: l’hermétisme et les sociétés secrètes (non point
politiques, mais initiatiques).
Le moyen de l’ésotérisme consiste en la symbolique. Deux applications en sont très
importantes: l’une, l’arithmosophie (ou symbolique des nombres); l’autre curieuse et
entraînante, l’analyse du Tarot.
Glissons vers l’occultisme dont la théorie générale (les correspondances analogiques) sous-
tend l’astrologie, l’alchimie (qui, d’un point de vue, est aussi chemin d’initiation, « yoga de
l’Occident »), et la magie rangée dans l’armoire des toxiques.
Remontons: la religion et les religions, avec une place à part pour l’Islam. Comment un
judéo-chrétien méconnaîtrait-il qu’il surgit du tronc abrahamique ? Religion et religions
introduisent le mysticisme.
La philosophie et les philosophes. Pour mémoire, et parce que la pensée authentique
réfléchit ce qui est au-delà de la pensée; donc en témoigne doublement et y incite.
Enfin le principal, le principiel, parole de Dieu aussi, la respiration de l’âme, par quoi tout
commence et qui conclut tout: vie, action, pensée, ce programme même; enfin la prière.

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Robert AMADOU - Documents Martinistes

AU BOUT DU COMPTE…

Au bout du compte, il pourrait paraître souhaitable qu’on réservât le terme « martinisme »


pour désigner la synthèse que Saint-Martin fit sur la base de son expérience personnelle des
enseignements de Martines de Pasqually et de Jakob Böhme, sa théosophie. Le mot
«martiniste » désignerait le mieux un disciple de Saint-Martin. (« Saint-martinien »
conviendrait à celui qui l’étudie seulement.) Mais ce vœu serait sans espoir. Faut-il le
regretter ?
Faut-il regretter de même que le mot « saint-martiniste », sans ambiguïté celui-là, que jadis
proposait Ladrague (Catalogue Ouvaroff, 22. n° 55), soit demeuré inusité ?
Ce n’est pas sûr. Car la polysémie des termes « martinisme » et « martiniste », si elle
entraîne des équivoques, oblige du moins quiconque s’en garde ou y réfléchit, à constater
l’existence d’une tradition ramifiée dont le martinésisme, le saint-martinisme, l’Ordre des
Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte, l’Ordre martiniste même représentent des moments,
les moments du martinisme  liés et distincts, à ne pas confondre, mais à conjuguer.

SAINT-JEAN D’ÉTÉ 1979

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