70 CHAPITRE I.
ANALYSE À UNE VARIABLE RÉELLE
l ey
Démonstration. Il suffit d’appliquer le théorème de Rolle à la fonction 86
f (b) f (a)
8x 2 [a, b], g(x) = f (x) (x a).
b a
Remarque 3.42. Ce résultat est parfois appelé théorème des Accroissements finis, et il est en fait
une généralisation du théorème de Rolle. Personnellement je préfère parler d’égalité des accroissements
bo
finis, par distinction avec l’inégalité des accroissements finis (voir ci-dessous), résultat plus faible, mais
qui est le seul à persister quand l’espace d’arrivée est de dimension supérieure à 1, voir le paragraphe
1.5 du Chapitre VII.
Corollaire 3.43 (Inégalité des accroissements finis). Soit f : [a, b] ! R, continue sur [a, b] et dérivable
sur ]a, b[. Alors !
8(x, y) 2 [a, b], |f (y) f (x)| sup |f 0 (c)| |y x|.
am
c2]a,b[
Remarque 3.44. Le “nombre” supc2]a,b[ |f 0 (c)| est a priori un élément de R+ [ {+1}, car on n’a pas
supposé que f 0 était bornée sur ]a, b[. Evidemment dans ce cas l’énoncé n’est pas faux, mais inutile.
Démonstration. Il suffit d’appliquer l’égalité des accroissements finis sur chaque intervalle [x, y] si x < y
sont deux éléments de [a, b].
On conclut cette partie avec le résultat le plus notable sur l’utilisation des dérivées :
Théorème 3.45 (Variation et signe de la dérivée). Soit I un intervalle, et f : I ! R une fonction
:L
dérivable.
— f est croissante sur I si et seulement si f 0 0 sur I.
h
— f est strictement croissante sur I si et seulement si f0 0 sur I et l’ensemble {x 2 I, f 0 (x) = 0}
i
est d’intérieur vide 87 .
On peut également caractériser le caractère (strictement) décroissant et le caractère constant en rem-
plaçant f 0 0 par f 0 0 et f 0 = 0 respectivement.
Remarque 3.46. Attention au cas de la stricte monotonie. En effet on a effectivement
f 0 > 0 sur I =) f strictement croissante sur I
r
mais la réciproque est fausse, comme vous pourrez vous en convaincre en exhibant un contre-exemple.
Démonstration. — Supposons f croissante. Etant donné x 2 I, on a
teu
f (y) f (x)
8y 2 I tel que y > x, f (y) f (x), donc 0.
y x
Par dérivabilité de f en x, en prenant la limite y ! x+ , on obtient bien f 0 (x) 0.
— Supposons f00. Etant donnés a < b dans I, l’égalité des accroissements finis donne effective-
ment que f (a) f (b).
— On raisonne par contraposée. Supposons f croissante mais non strictement croissante. Alors il
existe x < y dans I tel que f (x) = f (y), et f est donc constante sur [x, y] ⇢ I. On en déduit que
f 0 est nulle sur ]x, y[.
Au
— Réciproquement, si f 0 0 mais f 0 est nulle sur un intervalle ]x, y[⇢ I avec y > x, alors f est
constante sur cet intervalle, donc non strictement croissante.
86. Qui, à une constante près, mesure la différence entre la fonction f et la droite qui joint (a, f (a)) et (b, f (b)). Pensez
à toujours faire un dessin plutôt que d’essayer de retenir par cœur un nombre incalculable de formules !
87. C’est-à-dire qu’il n’existe pas d’intervalle J ⇢ I non vide et non restreint à un singleton sur lequel f 0 est nulle, voir
aussi le paragraphe 1.2.
3. FONCTIONS DÉFINIES SUR UNE PARTIE DE R ET À VALEURS RÉELLES 71
l ey
3.3.4 Dérivées d’ordre supérieur
Si une fonction f : D ! R est dérivable, on peut considérer la fonction f 0 : D ! R, et on peut
se demander si elle est continue, voire dérivable. Dans le cas où f 0 est dérivable (disons sur D, sinon
on doit restreindre l’ensemble de définition), on dit que f est deux fois dérivable sur l’ensemble D, et
on peut considérer (f 0 )0 , qu’on note plus commodément f 00 ou encore f (2) , et qu’on appellera dérivée
seconde de f . On peut itérer ce processus autant de fois que possible, et considérer la fonction f (n)
pour n 2 quand celle-ci est bien définie. Il convient de définir par convention f = f (0) .
bo
Remarque 3.47. Attention, on n’a pas défini de dérivabilité seconde d’une fonction f : D ! R en un
point a 2 D. Cela n’est pas interdit, mais alors cela signifie que f est dérivable sur un voisinage de a,
ce qui permet de considérer la fonction f 0 sur ce voisinage, et que cette dernière est dérivable en a.
Il convient souvent de considérer une classe de fonctions un peu meilleures que n-fois dérivables :
Définition 3.48. Pour n 2 N, on dira qu’une fonction f : D ! R est de classe C n si elle est n-fois
dérivable sur D et si la fonction f (n) est continue sur D.
am
On dira que f : D ! R est de classe C 1 si elle est de classe C n pour tout n 2 N. 88
Il est facile de vérifier (par exemple par une récurrence élémentaire) que la somme, le produit, le
quotient, la composée 89 de deux fonctions n-fois dérivables sont n-fois dérivables.
Pour obtenir des formules, cette fois, il est également facile de voir que la dérivée n-ième d’une
somme de fonctions n’est autre que la somme des dérivées n-ième. Pour le produit, on a la formule de
Leibniz, qui se retient grâce à son parallèle avec la formule du binôme de Newton :
Proposition 3.49 (Formule de Leibniz). Soit n 2 N, et f, g : D ! R deux fonctions n-fois dérivables
sur D. Alors (f g) est n-fois dérivable sur D et
:L
n Ç å
X n (k) (n
(f g)(n) = f g k)
k=0
k
La preuve est laissée au lecteur et se fait par une simple récurrence, qui ressemble fortement à la
preuve de la formule du binôme de Newton 90 .
Remarque 3.50. Pourquoi s’arrêter là et ne pas se demander la dérivée n-ième d’un quotient ou
d’une composée ? En fait, cela est beaucoup moins connu, mais il y a bien une formule, dite de Faà di
Bruno, et qui donne la dérivée n-ième d’une composée. On ne l’écrit pas ici, elle est assez indigeste, et
rarement utile 91 , mais comme c’est une question naturelle que vous devriez vous être posée, on voulait
vous prévenir.
r
Quant au quotient, comme on a facilement accès à la dérivée n-ième de la fonction i(x) = x1 , 8x 2 R⇤ ,
on peut la déduire des formules de Leibniz et Faà di Bruno on constatant que fg = f ⇥ (i g).
teu
3.3.5 Formules de Taylor
L’idée de la dérivée est de pouvoir approcher une fonction par l’équation d’une droite autour d’un
point donné, autrement dit par un polynôme de degré 1. En réitérant cette idée, grâce au paragraphe
précédent, on va pouvoir approcher une fonction par un polynôme de plus haut degré, à condition que
la fonction soit suffisamment régulière.
Nous allons voir 3 formules de Taylor : la première est purement locale et sert à calculer des dé-
veloppements limités, alors que les deux autres donnent une estimation de l’erreur commise. Dans ce
paragraphe, les fonctions sont définies sur un intervalle I.
Au
88. Comme une fonction dérivable est continue, cela est équivalent à dire que f est n-fois dérivable sur D pour tout
n 2 N.
89. Pour ces deux dernières opérations, il convient de mettre les hypothèses ad hoc, qui sont celles permettant de dire
que la fonction quotient ou la fonction composée est bien définie.
90. Ne vous exemptez pas de l’effort d’écrire cette démonstration, qui doit être expéditive et vous fera réviser si besoin
la relation sur les coefficients binomiaux qu’on appelle le “triangle de Pascal”.
91. On l’ajoutera si la suite de l’écriture de ces notes montre que ça nous servira par la suite ; si vous lisez ces mots,
c’est que ça n’est pas arrivé dans la version actuelle de ce document...
72 CHAPITRE I. ANALYSE À UNE VARIABLE RÉELLE
l ey
Proposition 3.51 (Formule de Taylor-Young). Soit f : I ! R de classe C n avec n 2 N⇤ , et a à
l’intérieur de I. Alors
Xn
f (k) (a) k
f (a + h) = h + o (hn )
k=0
k! h!0
Remarque 3.52. Comme pour la définition de la dérivée, on peut préférer tout écrire avec une variable
qui tend vers 0 (ce qu’on a fait ici) ou avec une variable qui tend vers a (ce qu’on avait fait dans la
définition de la dérivée). On invite le lecteur à s’entrainer à passer de l’une à l’autre des formules. Il
bo
n’est pas rare de voir un étudiant mis à mal parce qu’on a eu le malheur de lui demander de faire un
développement limité autour d’un autre point que 0...
Pour mémoire, la formule peut également s’écrire :
n
X f (k) (a)
f (x) = (x a)k + o ((x a)n )
k=0
k! x!a
am
Proposition 3.53 (Formule de Taylor-Lagrange). Soit f : I ! R de classe C n+1 92 avec n 2 N, et a
à l’intérieur de I. Alors pour tout h 2 R tel que a + h 2 I, il existe ✓ 2]0, 1[ tel que
n
X f (k) (a) k hn+1 (n+1)
f (a + h) = h + f (a + ✓h)
k=0
k! (n + 1)!
Remarque 3.54. Notez que si n = 0, on retrouve le théorème des accroissements finis 93 . En effet,
f (a + h) = f (a) + hf 0 (a + ✓h)
:L
correspond bien à la formule
f (b) f (a)
= f 0 (c)
b a
où b = a + h, et où l’existence d’un élément c dans l’intervalle ]a, b[ (on a choisi b > a (i.e. h > 0) pour
fixer les idées, mais ça n’est pas nécessaire) correspond bien à l’existence d’un ✓ 2]0, 1[.
D’ailleurs, à l’image de la Remarque 3.52, on aurait pu écrire que si f : [a, b] ! R est de classe C n+1 ,
alors il existe c 2]a, b[ tel que
n
X f (k) (a) f (n+1) (c)
f (b) = (b a)k + (b a)n+1 . (3.9)
k=0
k! (n + 1)!
r
Proposition 3.55 (Formule de Taylor avec reste intégral). Soit f : I ! R de classe C n+1 avec n 2 N,
et a à l’intérieur de I. Alors pour tout h 2 R tel que a + h 2 I,
teu
n
X Z
f (k) (a) k hn+1 1
f (a + h) = h + (1 t)n f (n+1) (a + th)dt.
k=0
k! n! 0
Remarque 3.56. Comme en Remarque 3.54, on invite le lecteur à toujours tester le cas particulier
n = 0 quand il écrit cette formule ; ce cas correspond d’ailleurs à l’initialisation de la récurrence
proposée en démonstration.
Remarque 3.57. La formule peut également s’écrire :
n
X Z b (n+1)
f (k) (a) f (t)
Au
k
f (b) = (b a) + (b t)n dt.
k=0
k! a n!
92. Comme pour le théorème de Rolle, on peut affaiblir l’hypothèse en f de classe C n sur [a, b] et n + 1 fois dérivable
sur ]a, b[.
93. On invite le lecteur à constater ce cas particulier n = 0 à chaque fois qu’il écrira une telle formule sujette à de
nombreuses erreurs d’indice. C’est un réflexe à avoir constamment : notre mémoire est faillible, et pour une formule
complexe, il faut savoir la tester intelligemment sur des cas particuliers. Evidemment, ça ne démontrera pas que la
formule est correcte, mais ça pourra vous permettre de détecter des erreurs grossières.
3. FONCTIONS DÉFINIES SUR UNE PARTIE DE R ET À VALEURS RÉELLES 73
l ey
Démonstration. On laisse cette preuve, qui s’écrit simplement par récurrence, en exercice. L’initiali-
sation correspond à ce qui est souvent appelé “Théorème fondamentale de l’analyse” (voir théorème
5.12), et l’hérédité repose sur une simple intégration par partie. 94
bo
3.3.6 Exercices
Exercice 3.58. Calculer à partir de la définition la dérivée de f (x) = xn pour tout x 2 R.
Exercice 3.59. Comme à l’exercice 3.24, on invite le lecteur à produire un contre-exemple à cette
proposition quand I n’est pas un intervalle.
am
Exercice 3.60 (Conditions d’optimalité d’ordre 1). Dans la preuve du théorème de Rolle, on a prouvé
que si c est un minimum de f : [a, b] ! R et que c 2]a, b[, alors c est un point critique de f , c’est-à-dire
f 0 (c) = 0. On peut naturellement se demander ce qui persiste lorsque f réalise son minimum au bord
de l’intervalle.
Si f : [a, b] ! R est une fonction dérivable sur [a, b], et c qui réalise le minimum de f . Montrer que :
— si c = a, alors f 0 (c) 0,
— si c = b, alors f 0 (c) 0.
Faites une interprétation graphique.
:L
Exercice 3.61. Soit f : I ! R dérivable sur un intervalle I. Montrer que
f est lipschitzienne sur I () f 0 est bornée sur I.
Exercice 3.62. En rapport à la Remarque 3.36, exhiber une fonction f : R ! R qui est dérivable sur
R, possède un développement limité à l’ordre 2 en 0 (ou même à tout ordre), mais n’est pas deux fois
dérivable en 0. Par contre, voir l’exercice 3.63 pour la réciproque.
Exercice 3.63 (Preuve de Taylor-Young). On trouve des preuves dans tous les livres 95 , mais je les
trouve souvent un peu parachutées. Je propose une démonstration en plusieurs étapes 96 , sans doute
un peu plus longue, mais probablement un peu plus compréhensible.
1. On suppose 8k 2 J1, nK, f (k) (a) = 0. Montrer que 97
r
f (t) f (a)
lim = 0.
t!a (t a)n
teu
2. En considérant
n
X f (k) (a)
x 7! f (x) (x a)k , (3.10)
k=0
k!
montrer la formule de Taylor-Young.
Exercice 3.64 (Preuve de Taylor-Lagrange). Comme ci-dessus, on propose la preuve en quelques
étapes, qui créent un parallèle naturel avec le paragraphe 3.3.3. Dans tout l’exercice f : [a, b] ! R est
de classe C n+1 .
94. Le lecteur qui n’est pas efficace pour rédiger une récurrence simple mais un peu technique est évidemment invité
Au
à rédiger cette preuve sans aller la lire quelque part !
95. Attention, certaines preuves (par exemple [Gou08b, Dan07]), un chouia plus élaborées, sont faites pour des fonctions
à valeurs dans un espace plus général que R ; on n’a alors plus le droit à l’égalité des accroissements finis, ce qui explique
la différence de démarche de ces références. Il n’est évidemment pas interdit d’aller prioritairement travailler ces preuves,
mais il faut certainement avoir conscience de leur raison d’être. On reviendra sur ces preuves au Chapitre VII.
96. Trouvée ici.
97. On pourra procéder par récurrence, appliquer l’hypothèse de récurrence à f 0 , et l’égalité des accroissements finis à
f pour conclure à l’étape d’hérédité.
74 CHAPITRE I. ANALYSE À UNE VARIABLE RÉELLE
l ey
1. On commence par supposer f (a) = f (b) = 0, et 8k 2 J1, nK, f (k) (a) = 0. Montrer qu’il existe
c 2]a, b[ tel que f (n+1) (c) = 0.
2. On suppose maintenant 8k 2 J1, nK, f (k) (a) = 0. En considérant une fonction de la forme
x 7! f (x) (x a)n+1 pour un 2 R bien choisi, montrer qu’il existe c 2]a, b[ tel que
f (n+1) (c)
f (b) f (a) = (b a)n+1 .
(n + 1)!
bo
3. Finalement dans le cas général, en considérant (3.10), montrer (3.9)
am
3.4 Fonctions usuelles
Dans ce paragraphe, on construit et étudie quelques fonctions classiques.
3.4.1 Fonctions puissances
On cherche à construire les fonctions
f↵ : D ↵ ! R
x 7 ! x↵
:L
pour des ↵ 2 Q, et où on verra que D↵ sera soit ]0, +1[, soit [0, +1[, soit R suivant les cas. Les cas
↵ 2 R sont plus complexes, et reposent sur la construction des fonctions exponentielles que l’on aborde
au paragraphe suivant.
— Si ↵ 2 N, on peut définir x↵ par répétition du produit de x par lui-même, et ceci est valable
pour tout x 2 D↵ = R. On peut facilement montrer que ces fonctions sont continues, dérivables
et même C 1 . En effet, avec la formule du binôme de Newton, on montre, si ↵ 2 N⇤ :
8x 2 R, f↵0 (x) = ↵x↵ 1
.
— Si ↵ = 1
q où q 2 N⇤ est pair, alors on applique le théorème 3.14 à la fonction
r
f q : R+ ! R
x 7 ! xq
teu
qui est strictement croissante et continue, et donc bijective. On en déduit que la fonction définie
par 98
f 1 := (fq ) 1 : R+ ! R
q
1
x 7 ! xq
est bijective, continue et strictement croissante. Avec la proposition 3.39, on montre que f 1 est
q
dérivable sur R⇤+ et
1 1 1
8x 2]0, +1[, f 01 (x) = x q .
q q
Elle a une tangente verticalle en 0.
Au
— Si ↵ = 1
q où q 2 N⇤ est impair, alors on applique le théorème 3.14 à la fonction
fq : R ! R
x 7 ! xq
1
98. Ceci est une définition : la définition de x q est (fq ) 1
(x).