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Killing Titan

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Killing Titan

A veteran sergeant and his surviving team battle for survival on


Saturn's moon in this military science fiction sequel by a New York
Times bestseller.A new planet. A new battle. Same war.Mas

Author: Greg Bear


ISBN: 9780316223997
Category: Space Opera
File Fomat: PDF, EPUB, DOC...
File Details: 9.7 MB
Language: English
Publisher: Orbit
Website: https://www.kobo.com
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—Restez jusqu’à demain... il y a des lits dans les combles et vous
avez besoin de repos.
—Ah! monsieur, s’exclama-t-elle, pour sûr, ça vous portera
chance!
Elle avait les yeux pleins de larmes.

*
* *

Une heure plus tard, j’avais repris mon Pantagruel, et je lisais


paisiblement, quand j’entendis une rumeur singulière. Comme je
levais la tête, la grande porte claqua, Florence parut, tout échevelée,
les mains tremblantes:
—Monsieur, cria-t-elle, je viens du verger... j’ai juste eu le temps
de fuir... y sont là.
—Et qui donc est là? fis-je, stupéfait.
—J’sais pas, monsieur. Je crois bien que c’est la bande à Foyart.
Quoique je ne sois pas lâche, je me sentis mal à l’aise. Cette
bande à Foyart, composée d’individus féroces et braves, terrorisait
un département voisin et avait, depuis plusieurs années, commis des
crimes épouvantables.
—Combien sont-ils?
—Ils sont quatre.
Je saisis la première arme à ma portée, une trique de chêne...
Des vitres se brisèrent: les bandits, trouvant les portes fermées,
entraient par les fenêtres. A tout hasard, je me précipitai vers le
couloir; si je pouvais arriver au premier étage, j’aurais des armes à
feu pour me défendre. Au moment où je sortais de la chambre, je
vis la jeune saltimbanque avec ses deux sœurs. Elle était aux
écoutes, le regard tendu et tenait à la main un petit sac rouge...
Une forme massive parut au bas de l’escalier, barrant la route de
l’étage.
—Rentrons! dis-je aux petites.
Trois secondes plus tard, nous nous trouvions tous dans mon
cabinet, la porte fermée à double tour et le verrou poussé. Un bruit
de gros pas retentissait dans le corridor, et, pendant que les bandits
se concertaient, j’eus le temps de tirer les volets aux croisées.
Florence allumait la lampe et des bougies.
A la fin, une voix rauque s’éleva, qu’accompagnait un coup de
pied dans la porte:
—Ouvrez!... On vous fera pas de mal!
Toute réponse eût été vaine. Nous gardâmes le silence. Je tenais
ma canne de la main droite et, de la gauche, j’étreignais un lourd
presse-papier.
Brusquement, la porte fut défoncée; quatre individus, le visage
couvert de linges, où l’on avait percé des trous pour les yeux,
apparurent.
A toute volée, je jetai mon presse-papier. Il dut atteindre un des
envahisseurs, car un cri de rage retentit, suivi d’une détonation.
Et alors il se passa une chose fantastique. La jeune saltimbanque
s’était placée devant moi; elle avait extrait du sac rouge un couteau
aigu, un de ces couteaux dont elle se servait, à la foire, pour ses
jeux d’adresse; elle visait, d’un air candide et attentif.
L’arme fendit l’espace et s’enfonça dans la gorge du plus proche
des survenants: l’homme poussa un rauquement; ses complices
bondirent...
Mais, coup sur coup, avec une rapidité foudroyante, trois autres
couteaux filèrent, dont aucun ne manqua le but.
Deux des bandits gisaient par terre. Les autres, épouvantés,
essayèrent de fuir; je n’eus aucune peine à les terrasser à coups de
canne et à les ligoter.
Quant à la jeune saltimbanque, elle demeurait là, avec son air
innocent, un peu tremblante pourtant; et elle disait:
—N’est-ce pas, monsieur, que ça vous a porté chance?

L’AVARE

A Louis Lumet.

Toute qualité humaine doit avoir son exagération, fit Henri


Vérande: il n’y aurait pas de progrès sans cela. C’est ce qui me rend
indulgent pour l’avarice: elle n’est, en définitive, que l’hypertrophie
de la prévoyance. Et puis, je dois beaucoup à l’avarice. Il est juste
que je m’en souvienne lorsque le hasard me met en présence d’une
de ces tristes créatures pour qui l’univers a pris la forme d’un coffre-
fort.
Quand j’avais vingt-trois ans, je séjournais trois ou quatre mois
chaque été dans le gros bourg de Cissey-les-Rouvres. C’est un
endroit qui a du caractère. On y voit des thermes du temps de
Septime Sévère et un château marmiteux, édifié sous Philippe-
Auguste. Des bois violets le ceinturent, coupés d’étroits pacages, aux
herbes âpres et aromatiques, où vivent de petites vaches rouges,
fantasques comme des chèvres, des porcs noirs et des brebis
fauves, dont les béliers rappellent étrangement des mouflons. On y
élève des mulets gigantesques, pêle-mêle avec des ânes velus
comme des ours, et de pesantes cavales. Les gens n’y sont point
pauvres: ils savent trafiquer, et le pays a des réserves d’or et
d’argent accumulées par quelques compagnons de Montbard. Pour
moi, j’étais orphelin et assez chétivement loti: un bois de hêtres, de
bouleaux et de chênes, des étangs, quelques champs à épeautre
constituaient mon patrimoine. Le loyer s’en montait à quelques mille
francs, tout juste de quoi subsister. La sagesse me commandait de
prendre, lorsque j’aurais soutenu ma thèse, la succession du vieux
docteur Caron, qui sombrait dans la vieillesse et les infirmités et
d’épouser mademoiselle sa fille, qui avait trente mille écus de terres
au soleil. Caron le désirait; la fille ne disait point non. Mais je n’étais
pas un sage. Je n’aimais pas cette excellente personne, un peu
grognonne, au teint farine de maïs, aux yeux pareils à de petites
pommes vertes, à la démarche de facteur rural. J’aimais Claire
Presle, qui glissait sur les collines comme les oréades, qui secouait
sa chevelure blonde ainsi qu’un nid de rayons, dont la peau rappelait
à l’instant toutes les fleurs blanches de la forêt et des étangs, dont
les yeux, les dents et les lèvres sortaient de chez le joaillier magique
qui sait faire vivre l’émeraude, le saphir, la neige, l’émail, les corails,
et les saturer de lumière. Mais cette fortune vivante croissait dans le
jardin des Hespérides. Les filles de la Nuit et de l’Erèbe, avec le
Dragon, veillaient sur elle, ou, pour parler simplement, Claire avait
cent mille francs de rente et le double d’espérances. Munie de
parents solides et ingénieux, comme des serrures de chez Fichet,
elle était à l’abri des gens de ma sorte. Je me le disais chaque jour,—
mais je ne m’écoutais point. Et j’allais parmi les hêtres du coteau et
parmi les coudriers de la rivière, pour voir passer cette petite forme
étincelante...

*
* *

J’avais un ami à Cissey-les-Rouvres. C’était un vieux célibataire,


sordide et graillonneux, qui vivait justement dans une aile du
château de Philippe-Auguste. Il y vivait solitaire, sans crainte, car, de
mémoire d’homme, on n’avait vu de bandits dans le canton. Ce
personnage jouait à Cissey le grand premier rôle d’avare. Toutefois,
il ne pratiquait pas l’usure et, par conséquent, n’avait pas pour
profession de couper la chair des chrétiens. Il spéculait seulement,
sur les terres, sur les denrées, avec une habileté prodigieuse; il ne
possédait pas moins de six à sept millions. Jamais cet homme ne
dépensait un sou de cuivre. D’ailleurs, c’est à peine s’il mangeait;
quant à ses vêtements, outre qu’il les aimait immondes, il se les
procurait toujours pour rien, comme appoint imprévu de quelque
petit marché. J’avais fait sa connaissance pour l’avoir tiré d’une
rivière, où il était en train de boire une tasse trop copieuse. Il tint
que je lui avais sauvé la vie, il me prit sérieusement en affection.
J’allais le voir parfois, je ne me déplaisais pas en sa compagnie: il
avait un esprit bizarre, voire original, et une extraordinaire
connaissance des hommes. Cette année-là, il s’aperçut vite de ma
mélancolie. Il ne m’interrogea point, mais il me surveilla et, un
après-midi que je soupirais, il soupira plus fort que moi, s’écriant:
«Malheureux garçon! qu’est-ce que vous avez fait là?... C’est comme
quelqu’un qui s’en irait lui-même se chercher le choléra ou la petite
vérole!...»
Toute douleur a besoin d’un confident. Celui-là s’offrait: je m’en
contentai. Il m’écouta tant que je voulus. Il tournait ses yeux jaunes
d’un air désolé et il finissait toujours par dire:
—Il n’y a rien à faire!... Et puis, c’est juste: il serait abominable
que ces gens donnent leur fille à un homme qui n’a presque pas le
sou!
Puis, il ajoutait:
—C’est égal..., je voudrais bien tenter quelque chose pour
vous..., mais là, quelque chose qui ne coûte rien!...
Cette idée le tracassait. Il répétait à voix basse, désolé:
—Quelque chose qui ne coûte rien!
Les jours suivants, il demeura rêveur, et il reparla plusieurs fois
encore du plaisir qu’il aurait à faire pour moi quelque chose qui ne
coûterait rien.

*
* *

Un matin, je trouvai Darraz tout guilleret. Il s’était vêtu de son


costume le moins graisseux, de celui de ses chapeaux qui
ressemblait le moins à de l’amadou, et il frottait l’une contre l’autre
ses mains sales:
—J’ai besoin de vous, me dit-il..., et tout de suite. Il faut que
vous m’accompagniez chez les Presle...
Comme tous les fous de ma sorte, j’étais incapable de me refuser
le douloureux plaisir d’aller voir l’objet de ma folie. Je fis donc un
signe de consentement et le vieux fesse-Mathieu me conduisit au
mesnil des Presle, par un sentier couvert—c’était une de ses manies
de cacher ses moindres démarches. En route, il montra une gaieté
qui lui seyait comme une robe de bal à un gendarme, et qui
s’accentua lorsque nous parûmes devant le sévère Jean Presle.
Celui-ci, type militaire à barbiche et à gros sourcils, me toisait d’un
air dédaigneux, mais, en retour, montrait une considération presque
respectueuse à mon immonde compagnon.
—Monsieur, dit le ladre après les premières paroles, je viens vous
faire une demande singulière...
Et comme Presle le regardait, étonné:
—Oui, bien singulière... mais c’est un devoir: ce jeune homme
m’a sauvé la vie... Alors, je voudrais comme ça, que vous lui
accordiez la main de Mlle Presle. Ça me ferait plaisir.
Et tandis que Presle devenait tout rouge d’étonnement et de
colère, il répéta placidement:
—Oui, ça me ferait plaisir!
—En considération de votre âge et de votre situation, s’écria
Presle, j’excuse votre démarche...
—Et pourquoi ma démarche a-t-elle besoin d’être excusée? fit
Darraz, d’un ton digne.
—Mais, reprit brutalement l’autre, vous devriez, mieux que
personne, comprendre que je ne donnerai jamais ma fille à un
homme pauvre.
—Mon jeune ami n’est pas pauvre! riposta placidement l’avare.
—Ne jouons pas sur les mots... M. Vérande a tout juste de quoi
vivre...
—Oui, maintenant... mais dans quelques années il sera aussi
riche, ou plutôt il sera plus riche que vous!
Et mettant sa main noire sur mon épaule, il dit:
—Je l’adopte!
Et il se hâta d’ajouter:
—Mais il n’aura rien avant ma mort!
Presle devint plus rouge encore, puis il eut un grand geste
d’effarement, puis il sourit et dit, presque avec humilité:
—C’est différent... Il ne reste qu’à consulter ma fille!

*
* *

—Hein! faisait Darraz, tandis que nous remontions vers le


château Philippe-Auguste. J’ai fini par réussir... Je vous ai rendu
service sans dépenser un sou!...
Il se frottait les mains, il riait comme un couteau contre la meule
du rémouleur. Puis, une ombre parut sur son visage; il garda le
silence pendant une bonne minute; enfin il murmura:
—C’est égal!... Ça n’est pas juste..., il ne faut pas faire des
choses pareilles pour rien. Ça porterait malheur! Écoutez, mon
petit..., il faut que vous me donniez quelque chose... Tenez, vous me
donnerez votre étang des Armoises.
Je lui donnai mon étang des Armoises.
Plus tard, lorsqu’il fut allé rejoindre ses ancêtres au cimetière de
Cissey-les-Rouvres, que de fois nous avons rêvé, Claire et moi, au
bord de cet étang qui nous est revenu avec les millions du
bonhomme! Par les grands crépuscules de juin, quand les nuages de
feu nous enseignent la beauté et la brièveté des choses, nous
regardons, attendris, cette eau qu’argentent, que cuivrent, que
diamantent les lueurs célestes, et nous songeons avec une
indulgence et une gratitude profondes aux Avares et à l’Avarice.
LA FILLE DU MENUISIER

—D’où vient donc la femme de Gerval? questionna Lemarchand...


Elle est appétissante, sans doute: beaux yeux, beaux cheveux...
mais elle a l’air de descendre de la Butte...
—Elle en descend, fit sévèrement Landa, ou à peu près... sa
patrie exacte est le noble faubourg Saint-Antoine... Mais sois
tranquille, vieil alligator... elle deviendra femme du monde... elle ne
manque ni de grâce naturelle, ni d’intelligence. A moins que Richard
ne préfère se retirer du monde avec elle...
—Mais qu’est-ce qu’elle lui a apporté? Car enfin, il n’a pu
l’épouser pour ses beaux yeux...
—Non!... Il n’avait qu’un geste à faire pour obtenir la petite
Gesvre... qui est exquise et qui a le sac... C’est une suite de l’histoire
de Gerval... que tu n’as pas l’air de connaître...
—Pas plus que lui-même... Je l’ai rencontré de-ci de-là, depuis
qu’il a rappliqué d’Égypte... je l’ai trouvé charmant compagnon... et
le reste ne m’a pas assez intéressé pour que je m’adresse aux
agences...
—Ben! on a une minute... Ce sera moi l’agence... Gerval
appartient à une famille qui se perd dans les brumes de la guerre de
Cent ans... Les Gerval de Brevilly, gens de sac et de corde sous Louis
XI, se trouvent sous François Ier avoir acquis brutalement de vastes
domaines, dont le plus notoire donnait rang de marquis. La branche
aînée, dont est notre ami, demeura riche jusqu’à la Révolution,
quoiqu’elle eût bu et mangé pas mal de pâturages, de forêts et de
terres labourées. A la Révolution, par exemple, le Tiers leur
escamota le plus clair de leur avoir. Sous Louis XVIII, ils retrouvèrent
quelques menus domaines et eurent leurs miettes au gâteau du
milliard. Ils n’avaient rien appris, comme dit l’autre, et ils n’avaient
pas oublié l’art de faire danser les écus. Cette faculté précieuse
s’étant transmise à leur fils, Gerval se trouva un beau jour orphelin
d’un père ruiné jusqu’aux orteils, avec pour tous protecteurs deux ou
trois oncles et tantes qui tiraient le diable par la queue et n’avaient
pas le cœur tendre. Ils consentirent toutefois à s’assembler en une
sorte de conseil de famille et discutèrent sur le sort du petit, qui
avait alors dix ans et se rendait parfaitement compte de la situation.
La scène se passait dans une mauvaise chambre garnie, proche
de celle où leur parent avait crevé son pneu. Le petit en attendait
l’issue dans un couloir, au fond duquel un grand bougre de menuisier
se livrait à un travail de consolidation. La séance durait longtemps:
des propos aigres franchissaient les panneaux de la porte. De-ci de-
là, le menuisier interrompait sa besogne et venait dire un petit mot à
Richard, dont la frimousse lui revenait.
Vers midi, l’homme interrompit sa besogne et demanda:
—Tu dois avoir faim?
—Oh! oui, répliqua le gamin avec conviction.
Alors, l’homme cria à travers la porte, d’une voix bon enfant et
goguenarde:
—J’emmène l’gosse pour déjeuner... J’vous l’ramènerai dans une
demi-heure.
—Bon! riposta une voix pointue... mais pas plus tard!
Le menuisier emmena Richard dans un de ces restaurants à
cochers, où on sert des repas substantiels, sains et succulents. Le
petit mangea comme il n’avait pas mangé depuis longtemps, car le
père le nourrissait sans largesse, et pour cause. Au bout d’une demi-
heure, l’homme et son protégé remontèrent dans le couloir:
—Ça y est! cria le menuisier en tapant sur la porte... Est-ce qu’on
peut rentrer?
—Oui! répondit la voix pointue.
Le conciliabule touchait à sa fin. Il avait pris des résolutions
énergiques qui furent communiquées à Richard par le comte
Népomucène Gerval de Brevilly, grand vieillard ficelle, dont les
paupières semblaient sous l’influence de perpétuels coups de poing:
—Mon petit garçon, fit le comte Népomucène, en faisant craquer
ses phalanges... dans notre famille, on n’y va pas par quatre
chemins. Tu as dix ans, tu es un homme!... En ratissant nos poches
jusqu’à la trame, nous avons réuni vingt-trois francs... C’est toute ta
fortune... et c’est tout ce que nous pourrons faire pour toi... la noble
race des Brevilly est réduite à la gueuserie... Il nous reste un
semblant d’influence dont nous userons pour t’épargner l’Assistance
publique en te faisant entrer à l’Orphelinat du Bon Berger...
—Sauf respect, interrompit le menuisier, j’ai entendu dire que
l’Orphelinat du Bon Berger était une sale turne!
—Mon bon ami, fit le comte Népomucène, si vous vous mêliez de
ce qui vous regarde?...
Ce Népomucène avait encore je ne sais quel fantôme de grand
air. Le menuisier demeura vingt ou trente secondes interloqué.
—Faites excuse, dit-il, je voudrais savoir ce que l’petit pense de
ça... Est-ce que ça t’chante, mon garçon, d’aller au Bon Berger?
—Oh! non, répliqua Richard avec dégoût et tristesse... ça me fait
peur!
Et il tournait vers le menuisier un regard suppliant.
—Ben quoi! fit l’artisan... moi, ça m’chavire le cœur... un joli petit
frisé comme ça, avec de bons yeux... non, vrai! j’trouve ça pire
qu’d’aller à la fourrière... Savez-vous quoi? Ça m’dirait de
l’emmener... J’gagne ma pièce de dix francs... J’ai qu’une fille... Y
s’rait très bien à la maison... et j’vous promets, pisque vous êtes
comme qui dirait des barons, malgré vos frusques... qu’j’y donnerais
un métier distingué... quéque chose comme dessinateur... ou
graveur... ou peintre d’enseignes...
Le comte Népomucène et les autres avaient daigné entendre ce
discours. Au fond, c’était une solution moins humiliante pour le Nom
que l’orphelinat: le petit serait perdu dans un faubourg; il ferait peut-
être à la famille la grâce de claquer. Ils se regardèrent, puis le comte
dit avec sévérité:
—Vous savez, mon brave homme, si vous le prenez, il n’y aura
pas à s’en dédire!...
—On s’dédira pas, cria le menuisier... On a du cœur... et puis du
bon!... Alors, c’est dit?
—C’est dit! fit solennellement Népomucène.
—Et toi, mon gosse, quèque t’en penses?
Richard ne répondit pas; il se précipita vers l’ouvrier; il se réfugia,
il se pelotonna entre les bonnes grosses mains qui le saisirent et le
soulevèrent dans un grand geste protecteur.

*
* *

—Pour les enfants, continua Landa, les plaisirs ne sont pas dans
les choses: les choses, pourvu qu’ils aient de l’air, une nourriture
suffisante, un bon estomac et l’imagination droite, sont toujours
assez belles. Richard grandit joyeusement sous la protection du
menuisier et en compagnie de la petite Caroline. Il eut, comme son
père adoptif l’avait promis, un métier «distingué», il devint un
excellent dessinateur, avec des dispositions marquées pour
l’architecture. Un maigre héritage le mena en Égypte, où une série
d’entreprises le conduisirent à la fortune. Quand il revint de là-bas, il
eût pu reprendre son rang dans le monde, aussi naturellement qu’un
poisson dans une rivière, et épouser quelque fille de condition, jolie
et bien rentée; mais il revit Caroline, il la trouva «en forme» pour
devenir la mère de ses enfants. Cette Caroline a l’âme de son père le
menuisier, une âme intrépide, patiente, infiniment sûre et
généreuse: c’est de quoi rendre un homme heureux—et pas d’un
bonheur en baudruche!
LA MARCHANDE DE FLEURS

Mes dettes payées, fit Lantoyne, il me restait quarante-deux


francs et six sous, un complet veston, un pardessus, mes bottines et
mon chapeau, sans oublier le linge que j’avais sur le corps. Il me
restait aussi une bague de famille; elle valait peut-être sept cents
francs pour un amateur, mais tout au plus vingt louis pour un
bijoutier...
J’errais autour des Halles, plein d’affliction et de crainte. Car
j’avais la certitude de ma nullité marchande. Mon père, homme
excellent et plein d’une délicieuse insouciance, ne s’était mêlé de
mon éducation que pour m’inspirer des goûts de luxe et m’avait fait
si mal instruire que nul diplôme, pas même l’indigent diplôme des
bacheliers, ne se mêlait à mes paperasses. De plus, aucune idée
pratique ne garnissait ma cervelle. A part un peu d’escrime, de tir, de
canne et de danse, je ne savais rien faire de mes membres. Et
j’avais une sainte horreur de la servitude.
«Fichu! songeais-je, tandis que les chariots maraîchers affluaient
dans les voies latérales. Jamais je ne m’en tirerai... Je suis un faible,
hélas! je ne pourrai pas vivre dans la pénurie. Autant me casser la
g... tout de suite.»
Comme je soliloquais, j’aperçus une femme de structure trapue,
qui s’était arrêtée au coin du trottoir. Elle avait un visage épais, au
menton solide; ses yeux gris marquaient à la fois l’angoisse et la
résolution. J’ignore pourquoi elle m’intéressa: évidemment, sans
mon état d’âme, je ne l’eusse pas même remarquée. Nos regards se
rencontrèrent; elle eut un soupir et murmura:
—Y a pas de justice!
Notre conversation partit de là. La femme avait cette familiarité
aussi naturelle aux pauvres gens des grandes villes qu’elle est
étrangère aux paysans et aux sauvages. Elle me raconta, comme elle
l’aurait raconté aux pavés, qu’elle venait de traverser une rude
épreuve: une maladie de sa fille l’avait ruinée; ensuite, elle-même
s’était mise au lit avec une pleurésie.
—J’avais quatre cents francs, monsieur, j’allais m’établir... et je
vous prie de croire que c’était calculé! Nous aurions fait fortune...
Maintenant, plus un radis... pas même de quoi acheter un petit
chargement de fleurs... Va falloir s’adresser à un buveur de sang!
Non! y a pas de justice.
Son récit m’avait fouetté. J’entrevoyais cet abîme du peuple, où
grouillent les myriades d’énergies inconnues.
—Et combien vous faudrait-il? demandai-je.
—Ben! huit à dix francs... Avec ça, je vous garantis que je
remonterais sur l’eau.
Je me sentis en quelque sorte obligé de lui offrir ce dérisoire
pécule, et puis, dix francs de plus ou de moins... je n’en étais pas
moins perdu.
—Voyons, dis-je, faites-moi un plaisir... laissez-moi vous prêter
cette petite somme.
Elle me darda un regard prompt et pénétrant.
—C’est pour rire que monsieur dit ça?
Et, comme je souriais doucement, elle eut un élan de joie:
—Ben! j’accepte, s’exclama-t-elle. Y me semble que ça me
portera bonheur. Mais, par exemple, faut que vous me donniez votre
adresse, car, pour ce qui est de prendre une aumône, c’est pas mon
genre: je me ferais plutôt couper un doigt!
Mon adresse! Je ne la connaissais pas plus qu’elle-même.
—Je ne vis plus à Paris, répliquai-je, mais si vous voulez, je vous
rencontrerai un de ces jours!
—Ça va, reprit-elle sans malice. Ben, samedi, le soir... je crois
que je serai en ordre.
—Alors, ici même, à six heures.
Je vécus jusqu’au samedi dans un petit meublé et j’essayai du
régime des pauvres gens. Il me parut épouvantable. Je faisais des
rêves de suicide, mais au fond j’avais l’amour de la vie, il me
semblait horriblement triste de l’abandonner alors que tant de
visions brillantes peuplaient ma cervelle...
Le samedi, après une journée d’ignominieuse tristesse, je me
rendis aux Halles, avec je ne sais quelle curiosité vague. La femme
m’attendait déjà. La détresse avait quitté son visage; une confiance
énergique luisait dans ses yeux gris:
—Vous m’avez porté bonheur! fit-elle tout de suite. Toute la
mécanique est remise en route.
Vous ne sauriez croire combien ces paroles m’impressionnèrent.
Il y avait une sorte d’admiration dans le regard que je jetai sur
l’humble femme: combien elle était plus forte, combien mieux armée
que moi pour les batailles de la vie!...
J’écoutai avidement le récit qu’elle me fit de ses aventures,
depuis la nuit de notre rencontre. Ce fut une extraordinaire leçon de
choses. Je conçus tout à coup l’inanité et la lâcheté de mes craintes.
Le goût de la lutte chauffa mon âme; ma jeunesse bondit, pleine de
foi et d’espérance; la vanité de ma caste tomba comme une guenille.
Et j’eus la sagesse de confier mon infortune à la marchande de
fleurs et de demander son avis. Stupéfaite d’abord, elle entra vite,
avec l’admirable faculté d’adaptation des créatures primitives, dans
la réalité simple et profonde de mon destin:
—Ah bien, fit-elle enfin en secouant la tête... et comme ça vous
n’avez plus rien... plus rien du tout, mon pauv’ monsieur?
—J’ai cette bague, répondis-je. Et c’est toute ma fortune.
Elle regarda la bague avec respect:
—On en donnerait sûrement quatre ou cinq cents francs au clou,
remarqua-t-elle... Ah! si j’avais quatre cents francs...
Et, brusquement, me dardant dans les yeux son regard de
courage et de franchise:
—Ben, écoutez, reprit-elle, vous ne savez rien faire, s’pas? Va
falloir tout de même mettre la bague chez ma tante. Et avant
quelques semaines vous aurez bouffé la galette... Alors, savez-vous
quoi? Mettez-vous avec moi dans les fleurs... On marchera en gros,
on tâchera de gagner des mille et des mille... Moi, je sens qu’on va
réussir. Et même si on ne réussissait pas, vous aureriez appris à
vivre, vous vous tireriez des pattes. Qu’est-ce que vous en pensez?
Je tirai la bague de mon doigt, je la passai au doigt de la femme
et je dis:
—Voilà ce que j’en pense!
Elle eut un rire, le rire joyeux du peuple, où sonne la jeunesse
éternelle, et cria:
—Voulez-vous parier? On fera fortune.
Elle ne se trompait point. «J’appris les fleurs», nous eûmes une
boutique avec un mauvais logement, nous achetâmes des cargaisons
que nous revendîmes à des détaillants, et, dès la première année,
nous avions «les mille» qui devaient nous permettre d’étendre nos
affaires. J’étais heureux, replongé dans l’aventure réelle des
hommes, je me battais contre le hasard et les circonstances avec
une volupté de conquistador.
Et notre négoce grandit; nous y joignîmes les primeurs; l’argent
s’habitua à croître dans notre caisse; avant ma trentième année, la
fortune était venue.
Je pourrais aujourd’hui reprendre ma place parmi les gens qui
s’amusent, mais je n’y trouverais pas de plaisir. Le bonheur est dans
la lutte. Rien ne vaut ces péripéties où il faut vaincre par la ruse, par
la force ou par la patience. Et j’ai même renoncé à ma race; j’ai
épousé la fille de mon associée. Elle est fraîche comme la feuille
nouvelle, elle a la chair saine, les yeux d’un enfant, et elle m’a donné
deux fils aux reins solides.
APRÈS LE NAUFRAGE

Nous parlions du Chanzy. Chacun y allait de sa petite anecdote


ou de son trait de mœurs. On aurait cru que la plupart d’entre nous
avaient fait le tour des océans. Au fond, nous ressassions et
déformions des faits déjà cent fois ressassés et déformés; c’est le
sort des réalités humaines: toutes, par le secours de la parole ailée,
se transforment en fables.
Seul, le commandant Desgenest, qui avait longuement parcouru
la planète, gardait le silence. A la fin, cependant, il se mit à dire:
—Moi aussi, j’ai fait naufrage, et, comme le rescapé du Chanzy,
j’ai eu seul la chance de revoir, après le désastre, la divine lumière.
«Je revenais d’Égypte sur un paquebot sénile, aux rouages
essoufflés, mais à la carapace encore résistante. La tempête nous
saisit presque en vue des côtes de France. Elle fut formidable. La
triste demeure flottante tantôt croulait au fond d’un gouffre, tantôt
s’élevait sur des collines écumeuses. La puissance et la sagesse
humaines devenaient semblables à la puissance et à la sagesse de
quelques fourmis saisies par un torrent. Le capitaine faisait ce qu’il
pouvait, le pauvre bougre. Le torse lié à la passerelle, il rugissait
stoïquement des ordres dans le porte-voix.
«L’heure du destin était venue. Les vieux flancs du navire
craquèrent sur un écueil, l’eau souveraine saisit sa proie, et, cinq
minutes plus tard, je flottais sur le désert liquide, frénétiquement
accroché à une futaille vide.
«L’épouvante et la volonté se partageaient mon âme. Je croyais
que j’allais mourir, mais cela ne diminuait en rien mon énergie... Ce
qui finit par la diminuer, c’est que l’eau m’entra plusieurs fois par les
narines ou par la bouche. J’étouffais, je sentais faiblir mes muscles,
lorsque, dans un moment où la vague me soulevait, je vis la côte et,
entre la côte et moi, un canot monté par un seul homme.
«Ce canot prenait à mes yeux quelque chose de
fantasmagorique. Son unique occupant était-il un naufragé comme
moi? Ou—hypothèse insane—était-ce un sauveteur?... Ces
questions, vous pensez bien, passèrent dans ma cervelle en une
fraction de seconde. L’instinct dominait, l’instinct qui me poussait
sauvagement vers la barque.

*
* *

«Les circonstances me favorisèrent. Un tourbillon saisit mon


épave et la maintint à peu près en place, tandis qu’une vague
tangente amenait le canot à peu de distance. Je vis l’homme ramer
désespérément; il fut à quelques brassées, puis tout proche. Et,
dans la fureur des météores, il réussit à me hisser dans sa coquille.
«—Ça y est! hurla-t-il... La «veigne» est pour nous... je la sens!
Du «nerve»!
«C’était un type au visage berbère, les cheveux plats, le nez en
cimeterre, et qui, lorsqu’il riait, montrait des dents de chacal. Il
s’était remis à ramer. Une fureur héroïque crispait ses lèvres. Par
moments, il poussait une clameur ou une injure:
«—Pécaïre! Rosse de mer... Pas peurr. Quand on a peurr, elle
vous mange... Va donque, bougresse!
«J’étais inerte. Une paix extraordinaire m’était venue. Je me
sentais comme débarrassé de ma personne. Cet homme avait pris
mon sort en charge.
«Cependant, la côte approchait. Elle était hérissée de falaises,
pleine de pièges, mais on apercevait aussi une longue plage qui
nous faisait face.
«—C’est là qu’il faut arriver, ricana l’homme; si onn se fout contre
la falaise, il y aura des embêtemains! Mais nous avons la veigne!
«Nous l’avions, effectivement; après quelques soubresauts, la
barquette échoua sur le sable.
«—Hein! Sauvés... La rosse de mer, elle est bernée! mugit mon
Provençal. Voyez-vous, quand on a la veigne! Aujourd’hui, je sentais
que j’irais jusqu’au bout, dès le momain où j’ai filé à votre secours.
«—Comment! m’écriai-je avec stupéfaction. Vous aviez pris la
mer pour me sauver?
«—Un peu, mon bon! Je vous suivais de là-haut, tenez... et de
me painser que vous étiez tout seul, ça me crevait le cœur. Je me
dis: «Pascalon, si tu n’es pas un couillon, tu iras jouer la partie
avecque lui, bagasse!» Et comme je suis obstiné, biengue, j’ai
marché, quoi!
«Mes yeux étaient pleins d’eau. Je regardais ce brave homme
avec une exaltation de reconnaissance. Et, lui ayant saisi les mains:
«—Ah! mon ami, m’écriai-je, mon héros! C’est entre nous à la vie
à la mort!
«—Vous emballez pas! riposta-t-il avec un attendrissement sur sa
face bistre. C’est tout naturel, vé! Et puis, soyons pratiques. Il faut
se sécher, se réchauffer et manger un morceau.

*
* *

«Il me conduisit dans une bastide, construction solitaire et


lézardée, où il alluma un feu d’épaves. Ensuite, il me donna de
grossiers vêtements de rechange et se mit à cuire quelques
poissons. Je fis là, avec ces poissons, des olives, du pain dur et une
poignée de figues sèches, un repas magnifique, pendant lequel
l’homme me raconta des histoires pleines de saveur, de réalisme et
de malice méridionale. Après quoi, je lui exprimai une fois de plus
ma reconnaissance et je me sentis saisir par une invincible torpeur.
«—Vous êtes mort de fatigue! remarqua mon hôte. Il n’y a
qu’une chose à faire, mettez-vous là et roupillez...
«Il n’y avait qu’à lui obéir. Je m’étendis sur un matelas de varech,
je tombai dans un sommeil profond et qui, pourtant, fut interrompu
par je ne sais quelle inquiétude du subconscient...
«Je n’ouvris pas tout de suite les yeux. Et, quand je les ouvris, ce
ne fut qu’à peine. A travers mes cils, j’entrevis mon sauveur, près du
feu. Il palpait mes vêtements, qui séchaient sur une corde... Tout à
coup, je vis qu’il tenait mon porte-monnaie... Il l’examina, d’un air
rêveur, et l’ayant ouvert, il eut un tressaillement. Puis, avec
précaution, il tourna le visage de mon côté: j’avais fermé les yeux;
d’instinct, je respirais comme on respire pendant le sommeil... Alors,
avec un soupir, il plongea ses gros doigts dans le porte-monnaie, qui
était bourré, il en retira trois ou quatre pièces d’or et le remit en
place...

*
* *

«Hélas! conclut le commandant, cet homme avait risqué sa vie


pour sauver la mienne, il avait été héroïque, généreux, hospitalier et
même délicat... il méritait que je l’aimasse comme un frère, il
n’aurait eu qu’un mot à dire pour avoir la moitié de ma fortune... et
il me chipait quelques louis! Ah! que l’âme humaine est
incohérente!»

LE

SAUVETAGE DE NÉPOMUCÈNE

Lorsque j’étais le secrétaire de M. Arthème Callemarre, je n’avais


pas de grandes espérances, raconta Desnoyers. M. Callemarre était
riche et paléologue. Il m’employait à rédiger ses mémoires, à classer
ses notes et à surveiller l’aménagement de son muséum, où
s’amoncelaient des ossements innombrables, des armes et des outils
de pierre éclatée, de pierre polie, de corne, de bronze ou de fer, des
sculptures préhistoriques, des coprolithes, des insectes marinés dans
l’ambre, des poteries millénaires.
C’était un homme patient, érudit et idiot. Il m’assurait le logis
avec la nourriture, plus soixante-quinze francs par mois. D’ailleurs,
en dehors des travaux qu’il m’assignait, j’existais beaucoup moins
pour lui qu’une aiguille à chas des temps lacustres.
Je n’existais guère davantage pour ses amis, qui ne se montaient
guère qu’à neuf ou dix personnes des deux sexes, parmi lesquelles
un numismate fossile, un assyriologue au nez de tapir, et la famille
Guerlin, composée de deux frères, Nicolas et Népomucène,
respectivement entomologiste et statisticien, l’un veuf, l’autre armé
d’une femme-peintre et d’une fille si claire, si fraîche, si vive, qu’on
eût dit d’une églantine poussée parmi les choux.
J’eus la faiblesse de m’éprendre de cette demoiselle. Lorsque sa
bouche rouge d’œillet, sa chevelure où se mêlaient dix nuances de
blond, ses yeux de tourmaline, apparaissaient sur la terrasse ou
dans la pénombre des salons, une excessive inquiétude agitait mes
artères. Je gardais ces émotions pour moi-même, car je n’ai jamais
eu de visions chimériques, et je savais quelle distance me séparait
de Colette Guerlin. C’était exactement la distance qui sépare
soixante-quinze francs par mois (plus la nourriture et le logis) de
quarante mille livres de rentes et de vastes espérances. Il y fallait
ajouter l’aversion que me témoignaient généreusement Mme
Guerlin, Nicolas, l’entomologiste, et surtout le statisticien,
Népomucène.
Ce dernier était l’oncle. Il avait un museau violâtre et rogue, des
yeux de caïman affreusement immobiles, et, comme le prince de
l’Immortel, portait l’art de mépriser à ses ultimes limites. Et je crois
qu’il ne méprisait personne autant que moi. Pourquoi? C’est le secret
de son âme de statisticien.
Dès qu’il m’apercevait, le dédain crispait sa lèvre, un sourire
amer et sarcastique lui plissait les joues et son œil de saurien se
fixait sur mon visage avec une insolence glaciale. Comme il tenait les
rênes tant parce qu’il exerçait une sorte de fascination sur son frère
Nicolas qu’à cause de sa fortune supérieure, son aversion faisait de
moi, pour les Guerlin, l’excrément de la terre. La chose allait si loin
que je craignais de perdre ma place auprès d’Arthème Callemarre...

*
* *

Un après-midi d’été, je rêvais à mon humble destin, au bord de la


rivière. Le soleil tapait comme un sourd. La terre était aussi chaude
qu’un four à chaux. J’avais croisé Népomucène sur ma route, j’étais
mélancolique jusqu’à la neurasthénie; je me disais: «Ce porc me
portera malheur!»
Et des présages sinistres accablaient ma cervelle.
Comme j’étais venu avec l’intention de prendre un bain, je me
déshabillai dans une cahute abandonnée et revêtis un caleçon. Puis,
je fis quelques brasses, en ayant soin de ne guère m’éloigner des
bords, car je nage sans maîtrise. Je reprenais haleine, debout sur un
banc de sable, lorsque j’entendis une clameur horrifique.
En même temps, j’aperçus en amont une masse blanchâtre qui
tournoyait parmi les flots: je reconnus le sieur Népomucène. Il
disparut pendant une bonne demi-minute et reparut à fleur de
courant. J’étais paralysé. Je regardais avec des yeux qui devaient
être fixes, ronds et stupides. Et je n’avais évidemment aucune envie
de risquer ma peau pour ce sale échantillon de la race statisticienne.
A la fin, le hasard poussa Népomucène de mon côté, puis à portée
de mon bras.
Alors seulement je saisis le noyé par sa veste de piqué et je
l’attirai doucement. Il avait les yeux clos, il était inerte, perdu dans
les pays lointains de l’inconscience. Je le poussai avec peine sur le
rivage, je lui donnai quelques soins sommaires et ridicules, qui
réussirent. Népomucène ouvrit les yeux, hébété d’abord, et soufflant
comme une otarie; enfin, il s’exclama:
—C’est vous... vous?
Et, tout de suite, il fut saisi d’un délire:
—Vous avez plongé trois fois! affirma-t-il. Vous avez risqué dix
fois votre vie...
Il me happa la main, il l’étreignit avec force, et il répétait:
—Trois fois! Vous avez plongé trois fois, noble jeune homme!
Je voulus protester. Mais lui, se levant de terre, m’interrompit
avec véhémence:
—Pas de fausse modestie! Vous êtes tout bêtement un héros...,
un de ces héros simples qui n’ont pas d’histoire..., mais que la
statistique n’ignore point.
Il n’en voulut pas démordre. Il raconta aux siens, il raconta à
Callemarre, il raconta au numismate et à l’assyriologue l’aventure
telle que sa cervelle l’avait conçue au sortir de la pâmoison.
Contrairement à M. Perrichon, la reconnaissance ne lui était pas à
charge. Non seulement il voulut m’avoir pour secrétaire, il me
prodigua les gratifications, mais il me fit traiter comme un fils par
Nicolas et la femme-peintre; et lorsqu’il s’aperçut de mon inclination
pour Colette, il la favorisa scandaleusement...
Le soir des fiançailles, il mena les invités dans son cabinet de
travail:
—Je vais vous faire une surprise, dit-il.
On voyait, pendu à la muraille, un cadre voilé. Il le découvrit. Un
tableau apparut, qui représentait un homme emporté par les flots et
un autre qui se précipitait, héroïquement, à son secours:
—Il a plongé trois fois! murmura Népomucène avec
attendrissement. Sans lui, je dormirais sous la froide terre!... Sans
lui, mon grand œuvre, les Statistiques des Crimes et des
Traumatismes, demeurait à l’état d’ébauche.
Ainsi, je connus pour ma joie combien l’illusion est supérieure à
la plate réalité et de quelles rencontres hasardeuses dépend le sort
des faibles créatures.

LE LION ET LE TAUREAU

Jusqu’à ma vingtième année, fit Mme des Jardes, j’ai habité une
très vieille gentilhommière, ou plutôt la moitié d’une gentilhommière,
car l’aile droite seule et une partie du corps pouvaient encore abriter
des humains; le reste ressemblait en petit à l’ancienne Cour des
Comptes; il y poussait des chênes verts, un hêtre rouge, un
foresticule d’arbustes et de broussailles, une prodigieuse quantité de
liserons qui argentaient les ruines jusqu’à l’automne.
Nous vivions vaille que vaille du loyer de quelques métairies et du
produit de notre chenil; mon père élevait deux ou trois espèces de
chiens rares et s’y entendait à merveille. C’étaient les éléments du
bonheur: nous avions, par chance, le tempérament qu’il fallait pour
le sentir. Je sais que j’ai vécu là des saisons de sortilège. Le terroir
donne des forêts drues comme au temps de la Gaule celtique; des
fontaines joyeuses chantent à tous les échos de la verdure; il y a des
combes ombrageuses, de beaux étangs turquoise, des cavernes où
vécurent les hommes qui taillaient dans la pierre des outils et des
armes que nous collectionnions sans art, méthode ni vanité.
Pendant mes courses, je rencontrais souvent un personnage
fantasmagorique. Il portait sur les épaules une longue chevelure
jaune fauve, montrait un grand visage roux avec des yeux énormes,
une bouche armée de canines aiguës et laissait croître à ses doigts
dix griffes pointues qui eussent aisément déchiré un bélier ou même
une génisse. Cet homme vivait à la corne du village, dans une grotte
taillée en habitation, ainsi qu’il s’en trouve au pays, et rôdait par les
bois. Il évoquait un lion baroque, comme les illustrateurs se récréent
parfois à les faire pour un recueil de fables, mêlant la structure
humaine aux structures de la bête. De fait, il se croyait une parenté
avec les lions. Je ne sais pas très bien comment il arrangeait
l’affaire. C’est le secret de sa cervelle, qui était mal aménagée, folle,
avec le discernement de ce qui se peut faire et de ce qui ne se peut
pas. On aurait pu l’enfermer; de nos jours, on n’y manquerait point;
cela n’aurait servi de rien, car il était inoffensif et le resta jusqu’à la
dernière heure. Quand je dis qu’il était inoffensif, je parle pour les
autres, non pour moi, qui dois me féliciter grandement de ce qu’il ait
vécu libre et qu’il ait eu sa manie...
Je le croisais dans les clairières profondes et je n’en avais aucune
crainte. Il m’aimait bien, parce que je lui jetais un mot amical et qu’il
m’arrivait d’écouter ses propos; il ne les prolongeait point, doué
d’une tournure d’esprit laconique. Il lui suffisait de quelques paroles
sur les événements de la forêt ou de l’annonce qu’il était sur la piste
d’une gazelle, d’un buffle, d’une girafe. Car il ne se lassait pas de
chercher une proie et voulait, bien entendu, que ce fût une bête
comme il s’en trouve en Afrique. Au demeurant, il mangeait des
faînes, des champignons dont il connaissait chaque sorte, des
noisettes, des fraises et des pommes de terre qu’il cultivait lui-même
dans les moments où il reconnaissait sa nature d’homme... Il rendait
aussi des services aux braves gens, qu’il renseignait sur les bons
coins des bois, et recevait en échange quelque quartier de lard ou
quelque panier de légumes. Nous étions de ceux qui lui venaient le
plus souvent en aide, particulièrement au creux de l’hiver.

*
* *

Un après-midi, je revenais de chez les Pommereux-Lascombe


avec Marguerite, notre plus vieille servante. C’était à l’automne
verte. Le temps était gentiment nébuleux, avec des sautes de soleil,
et je marchais bien contente de ma jeunesse, de la fraîcheur des
prairies, de cette fine mélancolie des arbres, dont quelques-uns
seulement montraient une petite rouille. Le soleil jouait à cligne-
musette avec un gros nuage vieil argent, lorsque je parvins aux
herbages de Montsaur. On y élevait des bœufs, des vaches et des
chevaux, dont je voyais pâturer plusieurs douzaines. Près du
ruisseau, je vis aussi le taureau noir, assez pareil au bœuf Apis avec
sa tache blanche sur le front. Il n’avait pas bonne réputation, étant
sujet à des rages brusques; plusieurs fois, on avait parlé de s’en
défaire. On le gardait pourtant, à cause de sa beauté et de sa force.
Mais, outre la clôture, une bonne corde le retenait. Je m’arrêtai pour
le contempler, car il m’intéressait, justement parce qu’il passait pour
terrible.
Ce jour-là, il était de fort mauvaise humeur. Au lieu de paître
tranquillement l’herbe savoureuse, il s’interrompait d’un air agacé,
aspirait l’air humide et poussait des beuglements furibonds. Quand il
m’aperçut,—peut-être à cause d’une grande fleur rouge que je
portais à mon chapeau,—il piétina le sol et ses yeux bleu-noir
flambèrent. Puis, d’un élan furieux, il chargea. Quoiqu’il fût attaché
et que, par surcroît, la clôture me mît à l’abri, je sentis un frisson
froid sur la nuque. La corde se tendit, la bête eut un long
halètement... Je vis qu’elle était libre! Je n’attendis pas la suite des
événements, je m’enfuis à toute allure. Au reste, ma peur demeurait
incomplète: je comptais sur la clôture... Après quelques minutes de
course, je me retournai. Cette fois, ce fut la grande terreur qui a
comme le goût de la mort: le taureau avait renversé l’obstacle, il
bondissait, plein de la rage stupide et formidable de sa race.
J’accélérais ma fuite, mais je n’étais pas de force. A chaque seconde
la galopade de la brute devenait plus distincte!... Et personne à
l’horizon: pas un vacher, pas une vachère. D’ailleurs, ils n’auraient
pas eu le temps de me secourir; le taureau était proche; j’entendais
son souffle furieux; il me semblait déjà sentir les cornes aiguës...
Soudain retentit une grande voix rauque, qui ressemblait à un
rugissement; je vis se lever des hautes herbes l’homme aux cheveux
jaunes et au visage roux. Formidable et grotesque, ses longues
griffes étendues, sa bouche énorme ouverte, il bondissait comme un
kangourou. En trois sauts, il se jetait sur le taureau... Je le jugeai
perdu et, malgré mon épouvante, je me retournai. Alors, je vis un
spectacle extraordinaire. L’homme s’était hissé sur le dos de la bête,
il s’y accrochait des griffes, des genoux et, de ses fortes canines, il
ouvrait une jugulaire, il se mettait à boire le sang pourpre à longs
flots, comme eussent pu faire un léopard et un tigre. Le taureau, fou
de rage, tantôt essayait de le désarçonner, tantôt galopait avec
frénésie. Mais l’homme tenait ferme, il agrandissait encore la
blessure, il ne cessait d’aspirer la liqueur écarlate...
La scène dura longtemps. Puis la bête s’arrêta, toute tremblante,
et s’abattit sur le pâturage, tandis que l’homme, secouant sa tête
chevelue, rugissait triomphalement.

*
* *

Ce fut la seule fois que le bizarre personnage joua au naturel son


rôle de lion. Il en garda une joie singulière et, lorsque je le
rencontrais dans les bois ou sur les collines, il ne manquait pas de
pousser le même rugissement qui avait précédé ma délivrance. Cela
ne me faisait pas rire. J’en étais tout attendrie; aujourd’hui encore,
quand j’y songe, je frissonne, mais de ce bon frisson où un souvenir
craintif se mêle aux féeriques images de la vingtième année.

DES AILES!

—Non, monsieur, déclara, rancuneux et flegmatique, l’Alsacien


rallié Hans Roser... Je donnerai ma fille à n’importe qui... à un Turc,
à un Chinois, à un Peau-Rouge... mais je ne la donnerai pas à un
Français.

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