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Jacques Prévert - Arbres

Jacques Prévert - Arbres Auteur français célèbre après les deux grandes guerres du monde 18e

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JACQUES PRÉVERT

Arbres

Gravures de
Georges Ribemont-Dessaignes

GALLIMARD
Arbres

arbres
chevaux sauvages et sages
à la crinière verte
au grand galop discret
dans le vent vous piaffez
debout dans le soleil vous dormez
et rêvez

Et le dessinateur
le chasseur de bonheur
sans vous faire aucun mal
vous tire le portrait
et vous vous réveillez
et vous le laissez faire
et même vous l'aidez
modèles exemplaires
et désintéressés

entre l'arbre et l'écorce


une déesse de moelle
et de chair et d'eau fraîche
et de sève de printemps
et de rêve d'été
une reine souterraine
une dryade heureuse
Chante sa chanson nue

logés à la même enseigne


de la vie et de la mort

vous et moi et ces arbres


et Ribemont-Dessaignes
aujourd'hui vivons encore
mais les dents de scie de la scierie
crient toujours
de plus en plus fort
La sciure sur l'herbe
aussi bien que le sang
fait tache dans le décor

Mais
il n'y a pas que la terre qui tourne
d'autres astres
d'autres arbres
d'autres êtres peut-être
Et peut-être que sans le savoir
Georges Ribemont-Dessaignes
dans ses dessins
est quelque part
leur interprète
En Argot
les hommes appellent les oreilles
des feuilles
c'est dire comme ils sentent que
les arbres connaissent la musique
Mais la langue verte des arbres
est un argot bien plus ancien
Qui peut savoir ce qu'ils disent
lorsqu'ils parlent des humains

Les arbres parlent arbre


comme les enfants parlent enfant

Quand un enfant
de femme et d'homme
adresse la parole à un arbre
l'arbre répond
l'enfant l'entend
Plus tard
l'enfant parle arboriculture
avec ses maîtres et ses parents
Il n'entend plus la voix des arbres
il n'entend plus
leur chanson dans le vent
Pourtant
parfois une petite fille
pousse un cri de détresse
dans un square
de ciment armé
d'herbe morne
et de terre souillée

Est-ce… oh… est-ce


la tristesse d'être abandonnée
qui me fait crier au secours
ou la crainte que vous m'oubliiez
arbres de ma jeunesse
ma jeunesse pour de vrai

Dans l'oasis du souvenir


une source vient de jaillir
Est-ce pour me faire pleurer
j'étais si heureuse dans la foule
la foule verte de la forêt
avec la peur de me perdre
et la crainte de me retrouver

N'oubliez pas votre petite amie


arbres de ma forêt
Dans l'avenue ornementale
du cimetière
incorruptiblement
s'incline et se balance
l'ordonnateur de la douleur locale
obligatoire protocolaire atrabilaire
le cyprès
toujours vert
Non loin de là
l'osier sauvage danse sur la rivière
au pied d'un hêtre pourpre
rêve une dryade rousse
Mauvais élèves du chagrin noir
derrière le dos de la mort
le deuil et la douleur
bien vite se dissipent
et le crocodile et le saule
rient aux larmes

des larmes
que leur prêtent les hommes
Quand l'homme de lettres dit
qu'il couche quelque chose par écrit
et répète qu'une fois encore
il va jeter une idée sur le papier
qu'il la rejette de sa tête
de sa corbeille à idées
Et puis
comme les chats noirs d'aujourd'hui
et des siècles passés
qu'il ronronne un instant
et s'endorme en rêvant
sur le papier couché
et qu'il entende
l'éclat de rire de la forêt
à qui on demande ses papiers

Oui qu'il entende


les arbres de cette forêt
clignant des feuilles
et déclinant leur pedigree

Grand monde
Grand soleil
Grand aigle
Grand colombier
Grand Saint-Esprit
et Cloches de Paris
Grand Jésus et Jésus ordinaire
Et l'un d'eux ajoute
Moi je descends de Titus Eucalyptus
qui assainissait les marais
et j'ai des frères en exil à Paris
ils sont peu nombreux
s'ennuient à mourir
mais persistent à vivre
tout autour de la chapelle expiatoire
de la mort de Louis XVI

Un beau jour on les a plantés là


comme on dit
et ils attendent que ce monument
se décide à tomber en ruine
mais quand bon leur semble
ils peuvent lire et relire
pour se distraire
les très belles exemplaires
inscriptions dorées
de la maison Trousselier
au coin du boulevard Haussmann
et de la rue Pasquier

« A la couronne de la Paix »

et
Plantes fleurs et feuillages
stérilisés
Parures et motifs
pour toilettes de mariées
Couronnes et palmes en aluminium
Piqués pour corsages
Fleurs croix couronnes et gerbes
en celluloïd

Mais au printemps
ils font danser le feuillage
pour les amoureux
enlacés sur les bancs

Hêtres
dit un autre
Hêtre c'est mon identité

Être arbre et disparaître


et reparaître ailleurs
autre être
autre chose
autres objets
peut-être que c'est ma destinée

et je serai violon
dans un orchestre mauvais
et puis ailleurs archet
dans une musique plus vraie
cinquième roue de carrosse
dans un musée rêvé
Être de carrosserie de lutherie
et de tournage de manches à outil

Et puis qui sait encore


peut-être
être ou ne pas être
planche de boîte à souffleur

au théâtre d'Hamlet
Les voyages des graines forment la genèse des arbres.
« Le Jardinier Chinois »

Et les enfants des arbres


se promènent sur les Vents Alizés
et leurs nourrices leur racontent
des histoires de Croquemigraine
et de très mauvaises fées
et d'ogresses végétariennes
et de bûcherons noirs et sanglants
et de charbonniers bons vivants

Arias des bois et des forêts


Échos du bois de mine
malheurs du borinage
chansons d'échafaudage

Chansons des rusés des bois


des bois
bois des mâts de cocagne
et des manches de drapeaux

bois des carcans et des bagnes


bois des échafauds
bois des potences
des estrades des bastonnades
et des cages à oiseaux
bois de justice
et de guitares à sérénades
et de cadres à tableaux
bois d'arbres dont on fait des flûtes
des flûtes dont on fait des chansons
Bois d'arbre
de la science du bien et du mal
appelé aussi arbre de transmission
des mauvaises pensées

Arias
vieilles branches
Abracadabrarbre

Volées de bois vert


Guignol du fruit défendu

Dieu sort de sa boîte


au rayon des farces et attrapes
attrape-nigaud
attrape-cagot
attrape-magot
mégot

Mais l'eucalyptus change d'écorce


et le serpent change de peau

Palissades
Terrains vagues
On plante un arbre de la Liberté
Des êtres humains
surgissent se piétinent se battent
échangent des coups des idées
et changent la monnaie
pour avoir bonne place

Prospérité de la postérité

A l'arbre de la Liberté
ceux qui seront pendus les premiers
auront plaque de marbre
avec leurs noms gravés

Pourtant les oiseaux


comme les humains
sont des animaux de la terre
et les arbres leur sont nécessaires

Dans le fracas vert du soleil


les oranges ne cessent d'apparaître
aux branches des orangers
Les oranges
inexplicables
inexpliquées
comme des œufs
inexplicables
inexpliqués
comme le vertige des amoureux
comme la beauté des amandiers.
Les arbres et les bêtes
les humains et leurs sœurs
ont les mêmes cicatrices de la vie

les mêmes tatouages


les mêmes graffiti
les même élagueurs
les mêmes chirurgiens esthétiques
les mêmes biologistes
les mêmes manucures
les mêmes vivisecteurs
les mêmes pépiniéristes
mais,
Priape est toujours le roi des jardins
qui veille sur le vert paradis
des amours enfantines
qui veille sur le Paradou

Le presbytère n'a toujours


rien perdu de son charme
ni le jardin de son éclat
Dans le cabinet de verdure
ne cesse de battre
le cœur cambriolé

Feuilleton des arbres

romance des forêts

refrain des plantes exilées


Dans un bois un homme s'égare
un homme de nos jours
et des siens en même temps
Et cet homme égaré sourit
il sait la ville tout près
et qu'on ne se perd pas comme ça
il tourne sur lui-même
Mais le temps passe
Oui le temps disparaît
et bientôt le sourire aussi
Il tourne sur lui-même
qui tourne autour de lui.
L'espace est une impasse
où son temps s'abolit
Il a un peu terreur
il a un peu ennui
C'est idiot se dit-il
mais il a de plus en plus
terreur ennui soucis
Est-ce
Meudon-la-Forêt Noire Bondy
Les gorges de Ribemont
d'Apremont
il sait pourtant bien que
c'est le bois de Clamart
mais il y a quelque chose
dans sa mémoire
dans son imaginatoire
quelque chose qui hurle à la mort
en lui tenant les côtes
Mais
il a beau essayer de sourire encore
le fou rire de l'enfance
est enfermé dans le cabinet noir
il a terreur et panique de logique
et dans ce bois
comme navire sur la mer
il a roulis angoisse désarroi de navire

Oh je ne suis pas superstitieux


mais je voudrais toucher du bois
pour ne pas le devenir
Toucher du bois tout est là

Et dans son désarroi il se fouille


comme un flic
fouille et palpe un autre être
Pas de cure-dents pas d'allumettes
Nulle amulette
il est de plus en plus perdu
aux abois comme biche ou cerf
et il oublie de plus en plus
que les arbres sont des arbres
et que les arbres sont en bois

Toucher du bois
toucher du bois

Soudain derrière lui tout entier


le bois
mais lui dans un véritable fou rire
intact ensoleillé
disparaît
Sur une route
passe un laveur de carreaux
en vélo
une échelle sur l'épaule
beau
comme un clown de Médrano

Une échelle
une échelle en bois
en bois à toucher

L'homme comme un naufragé


hurle terre
comme un assoiffé hurle eau
comme un condamné hurle grâce
l'homme hèle le cycliste
l'homme hurle bois

Le cycliste passe

Un corbillard rapide et vide


avec un chauffeur hilare
renverse l'homme
sans s'en apercevoir.

Déjà dans des années lumière


et des années pénombre
Des siècles cons et sombres

Déjà la PG
la police géologique
prenait les empreintes des fougères

Déjà c'était un peu pareil


ce qui était beau était beau
ce qui était laid était laid

Jadis
les arbres
on ne savait pas d'où ils venaient
Jadis
les arbres
étaient des gens comme nous

Mais plus solides


plus heureux
plus amoureux peut-être
plus sages

C'est tout.
Un vent fou venant de la mer
hurle chante et siffle et rit
Un grand chien rouge
et fou lui aussi
léchant les murs court derrière lui
Le bleu du ciel est déporté
par le vent noir de l'incendie
La Côte d'Azur est sur le gril
La Colombe sent le roussi
Langues de feu du Saint-Esprit

Le vent est noir le feu aussi


et les deux larrons en foire
sont plus forts que Ruggieri

Des touristes avec leurs déesses


prennent place
pour voir le bouquet
Des pommes de pin
incandescentes
en passant leur frôlent les fesses
Tous de rire et d'être contents
Le spectacle vaut le dérangement
Et avec ça par-dessus le marché
aucune perte humaine
pour le moment
à déplorer

Tout seul un olivier


jette désespérément
vers le ciel calciné
deux bras carbonisés
comme un nègre lynché.
A Antibes
rue de l'Hôpital
où l'herbe à chats
surgit
encore indemne entre les pavés
il y a un grand micocoulier
il est dans la cour
de l'asile des vieillards

Hé oui c'est un micocoulier


dit un vieillard de l'asile
assis sur un banc de pierre
contre un mur de pierre

et sa voix
est doucement bercée par le soleil

Micocoulier
et ce nom d'arbre
roucoule
dans la voix usée

Et il est millénaire
ajoute le vieil homme
en toute simplicité
Beaucoup plus vieux que moi
mais tellement plus jeune encore
Millénaire et toujours vert

Et dans la voix
de l'apprenti centenaire
il y a un peu d'envie
beaucoup d'admiration
une grande détresse
et une immense fraîcheur.
Si jamais à Paris
vous passez par la rue Pillet-Will
qui va de la rue Lafayette
à la rue Laffitte
en tournant oblique
emportez une plante
un brin d'herbe
un petit arbre
ou alors il vous arrivera
oh non pas malheur
mais un tel ennui instantané
et qui vous attend au tournant
que même le petit bossu
de la rue Quincampoix
grelotterait d'ennui et d'horreur

Pauvre petit spectre


sur lequel cette rue
bardée de misère d'or
jetterait comme une aumône
un froid
Celui qui plantera
un arbre secret
dans la rue Pillet-Will
n'aura son nom marqué
sur aucune façade

mais les passants sans le savoir


lui seront très reconnaissants
en entendant
dans cette rue mendiante
stricte et veuve de tout
un petit air de musique
verte insolite
salutaire
Le factionnaire du nord
gèle devant sa guérite tricolore

Alors avec sa hutte d'arbres


son igloo de bois
et puis la crosse de son Lebel
il fait un feu
et y jette ses cartouches
pour l'égayer un peu

Cessez le feu
disent les factionnaires d'en face
Cessez le feu et faites du feu

Et tous ensemble
formez les faisceaux
brûlez les faisceaux

Fête du feu
chaleur du feu
bienfaits du feu bien fait

refrain de la forêt

celui qui frappera le monde


de stupeur
celui qui frappera par la paix
le monde vermoulu stupéfait
ne périra pas par l'épée.
Pauvre ville
les vandales les architectes
ont arraché ta ceinture verte

Au cordon Bickford
A la corde à sauter
ils ont fait danser
le dernier écureuil

Sur l'opéra des oiseaux


tombe le rideau du deuil

Le savoir-vivre des hommes


n'est pas celui des arbres
et les hommes ont tort de dire
que les arbres ont l'ignorance
de mourir

Les hommes n'ont jamais su


lire dans les fougères
et ne connaissent pas
le premier mot du grand traité
d'auto-arboriculture
que les ptérodactylographes
tapaient vert sur blanc
en pleine pierre
de très nombreux siècles
avant Jésus-Christ
sous la dictée des branches
dans la musique du vent
de la sève et du sang

Et seuls des amoureux des fous


et des oiseaux
peuvent encore de nos jours
de nos nuits de nos rêves
et de nos cauchemars noirs et vrais
peuvent encore lire entre les lignes
dans les feuilles des ormes
des trembles et des charmes
la suite passionnante
du premier grand feuilleton
L'ESPOIR VERT
roman d'anticipation arborescente
(fragment)

C'est la fête de la terre

Au jardin des Hommes à Paris


les jeunes plantes grimpent
le long des grilles pour les voir

C'est la fête de la terre

Un grand cèdre savant


apporte dans un chapeau de mousse
un petit homme
qui ne ressemble à personne

Le petit homme est nommé


grand homme

Dimanche prochain au cirque


debout sur son socle
il fera son numéro historique

Une belle fête

Gela fait déjà quelques siècles


que le règne végétal
a repris du poil de la bête
Du poil de l'animal humain
pour préciser

J'étais là quand ça s'est passé


dit un vieil orme très écouté
et qu'on appelle Chandelle des Etais
cela faisait déjà
un petit bout de temps
qu'ils déboisaient
qu'ils déboisaient déboisaient
déboisaient
on a trouvé qu'ils abusaient

Bien sûr la fin des arbres


ou la fin de la terre
c'est pas la fin du monde
mais tout de même on s'était habitué
Le monde
c'est peut-être comme la romance
la romance du muguet
qui finit comme elle commence
sans avoir le temps de s'arrêter

Autrefois les bois les forêts


avaient de merveilleux souvenirs
cruels et gais
Autrefois les bûcherons
avaient des égards pour les arbres
autrefois les bûcherons
buvaient à leur santé
autrefois les bûcherons
chantaient

Si c'est pour un berceau heureux


Si c'est pour un lit d'amoureux
Si c'est pour le cercueil d'un vieux
Vas-y bûcheron
fais de ton mieux
Si c'est pour le trône d'un roi
regarde plutôt à deux fois

Mais en ce temps-là déjà autrefois


commençait à s'appeler
tout de suite aujourd'hui
Bientôt les hommes
allèrent si vite nulle part
qu'ils étaient tout le temps
n'importe où
avec de grandes ferrailles bizarres
qui partout abîmaient tout

Les jours pour les arbres


devenaient de plus en plus mauvais
les hommes méprisaient les arbres
les hommes méprisaient les femmes
il fallait les entendre
à longueur de journée
Inutiles comme une fleur
Bêtes comme l'amour
Insipides comme la liberté

Les humains
n'aimaient plus les femmes
ils n'épousaient que des querelles
ils n'épousaient que des idées
Et c'étaient de terribles scènes
de ménage
il y avait des monogames d'idées
des bigames d'idées
des adultères d'idées
des divorces d'idées
des crimes passionnels d'idées
des guerres d'idées
d'idées fixes et des harems d'idées

Leurs enfants n'allaient plus à l'école


ils y restaient
Chaque année une piqûre
de grandes vacances
et de fou rire et de bon air
et de vieille et saine gaieté
leur changeait
un peu les idées

Chaque pays avait sa capitale


sa Cité de l'Univers
appellation contrôlée
de néo-université
Sur le stade et en un temps record
les études poursuivaient les enfants
qui poursuivaient les études
qui poursuivaient les enfants
qui poursuivaient les études
qui poursuivaient
qui poursuivaient
les études les enfants

Les rares amoureux


qui persistaient à graver encore
et leurs noms
et leurs cœurs sur les arbres
on leur faisait l'électrochoc
pour les guérir du coup de foudre

Chaque pays avait


un empire planétaire
des colonies
d'étoiles pénitentiaires
des planètes concentrationnaires
Et toujours des guerres
grandes guerres
guerres des nerfs
guerres froides
guerres réchauffées et glaciaires
guerres pacifiques utilitaires

Toujours des remakes


de vieux succès cocardiers
et exemplaires
Parfois le vacarme des espaces infinis
effrayait un peu les humains
qui se traînaient péniblement
à toute allure
sur la voie lactée du progrès.

Quand dans leur champ visuel


un arbre surgissait encore
ils voyaient vert
vert de la rage du regret
il fallait les entendre

Aux antiquaires les arbres


A la fourrière les animaux
A la glacière les oiseaux
Un beau jour on s'est fâché

Oh c'était dur de se déplacer


dur de se déraciner
Mais on chantait
c'était pas comme dans la Marseillaise
Aux arbres citoyens
c'était pas God save the King
Robin des Bois
C'était la chanson verte
qu'ils n'aimaient pas
Et quand on a démarré
c'était pas comme dans Macbeth
c'était pas du malheur en carton
avec en grande figuration
la fatalité camouflée
C'étaient des arbres pour de vrai
c'étaient
des arbres qui en avaient marre
des arbres écroués formant
d'inextricables barricades
comme les hommes racontent
dans les beaux jours de leur histoire
C'étaient des arbres des plantes
avec leurs écureuils
leurs oiseaux
leurs insectes
leurs sangliers
Des arbres en goguette en fête
en liberté

Et bientôt la Seine
devint une grande cressonnière verte
et puis… et puis…
deux amoureux humains
deux rescapés
s'approchèrent d'un peuplier
sur son cœur ils gravèrent
leurs cœurs et leurs noms enlacés
et furent épargnés.
GALLIMARD

5, rue Gaston-Gallimard, 75328 Paris cedex 07


www.gallimard.fr

© Éditions Gallimard, 1976, pour la présente édition. © Mme Georges Ribemont-


Dessaignes, pour les illustrations. Pour l'édition papier.
© Éditions Gallimard, 2017. Pour l'édition numérique.
Cette édition électronique du livre Arbres de Jacques Prévert a été réalisée le 06 mars 2017 par les
Éditions Gallimard.
Elle repose sur l'édition papier du même ouvrage (ISBN : 9782070295227 - Numéro d'édition :
279532).
Code Sodis : N06916 - ISBN : 9782072069079 - Numéro d'édition : 188812

Ce livre numérique a été converti initialement au format EPUB par Isako www.isako.com à partir de
l'édition papier du même ouvrage.

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