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Mots.

Les langages du politique


125 | 2021
Discours de haine dans les réseaux socionumériques

Discours de haine dans les réseaux


socionumériques
Hate speech on social media
Discurso(s) de odio en las redes sociodigitales

Angeliki Monnier, Annabelle Seoane, Nicolas Hubé et Pierre Leroux

Édition électronique
URL : [Link]
ISSN : 1960-6001

Éditeur
ENS Éditions

Édition imprimée
Date de publication : 4 mars 2021
Pagination : 9-14
ISBN : 979-10-362-0306-0
ISSN : 0243-6450

Référence électronique
Angeliki Monnier, Annabelle Seoane, Nicolas Hubé et Pierre Leroux, « Discours de haine dans les
réseaux socionumériques », Mots. Les langages du politique [En ligne], 125 | 2021, mis en ligne le 12
février 2021, consulté le 10 janvier 2024. URL : [Link] ; DOI :
[Link]

Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés »,
sauf mention contraire.
Angeliki Monnier, Annabelle Seoane, Nicolas Hubé, Pierre Leroux

Discours de haine dans les réseaux socionumériques

Le discours de haine dans les réseaux socionumériques révèle la frontière


poreuse entre univers en ligne et univers hors ligne : c’est ce que le présent
dossier vise à mettre en évidence. Cette porosité se comprend à travers cinq
problématiques que les cinq textes de ce dossier cherchent à étayer : (1) la
question des représentations préalables qui nourrissent le discours de haine ;
(2) son orientation actionnelle et les actes de langage opérés ; (3) les rapports
de force qu’il cristallise ; (4) la question des cibles concernées ; (5) la tension
sous-jacente entre discours de haine et liberté d’expression. À travers ces ana-
lyses, nous montrons également que le discours de haine se trouve au cœur de
luttes définitionnelles : stigmatisés, les groupes-cibles sont essentialisés et
renvoyés à leur supposée extériorité à la norme sociale. Pour cette raison, le dis-
cours de haine n’est pas « simplement ce qui traduit les luttes ou les systèmes
de domination, mais ce pour quoi, ce par quoi on lutte » (Foucault, 1971, p. 12)1.

Représentations préalables

Le discours de haine puise sa puissance symbolique dans un ensemble de


représentations préalables, des valeurs partagées qui constituent des « savoirs
de croyance » au sein d’une société (Charaudeau, 2000). Il se fonde sur des
polarités clivantes, en général binaires (mal/bien, dedans/dehors, nous/les
autres), et reproduit un topos plus global, celui du désordre social, invoquant

1. Angeliki Monnier et Annabelle Seoane bénéficient d’une aide de l’État, gérée par l’Agence natio-
nale de la recherche, au titre du projet M-Phasis (Migration and Patterns of Hate Speech in Social
Media), portant la référence ANR-18-FRAL-0005.

Université de Lorraine, Centre de recherche sur les médiations (CREM)


[Link]@[Link]
Université de Lorraine, Centre de recherche sur les médiations (CREM)
[Link]@[Link]
Université de Lorraine, Centre de recherche sur les médiations (CREM)
[Link]@[Link]
Université catholique de l’Ouest, laboratoire Arènes (EHESP, Sciences Po Rennes et Université de
Rennes, CNRS UMR 6051)
pleroux@[Link]

Mots. Les langages du politique n° 125 mars 2021 • 9


Angeliki Monnier, Annabelle Seoane, Nicolas Hubé, Pierre Leroux

l’injustice et l’indignation. Il fait ainsi souvent appel à l’ethos des interlocuteurs,


et oscille entre fonction diagnostique et/ou prognostique (Sommier, 2015).
Comprendre le discours haineux signifie alors interroger les schémas narra-
tifs et actantiels qui structurent le récit de la haine, ainsi que les stéréotypes
qui construisent son périmètre sémantique. Ceux-ci reflètent les opérations de
cadrage (framing) et de catégorisation (naming) (Felstiner, Abel, Sarat, 1980)
qui préexistent à l’acte de l’énonciation haineuse.
Dans ce volume, Fabienne Baider et Lorella Sini explorent ainsi le rôle et le
fonctionnement des théories du complot dans l’incitation à la haine en Italie et
à Chypre. Les auteures analysent les procédés de propagande, les topoï (« les
étrangers sont à neutraliser », « immigration égale invasion », etc.) et autres
généralisations. Elles montrent que le complotisme met en avant la perception
d’un danger par le biais de « forces médiatrices ». Ce danger est posé comme
impossible à surmonter et constitue ainsi le fondement du propos, renforcé par
certains outils argumentatifs comme la métaphore du génocide.

Actes de langage

Certes, tout discours peut être vu en tant que macro-acte de langage dont la
fonction performative principale est la mise en relation (Kerbrat-Orecchioni,
2001). Cependant, les commentaires haineux sur les réseaux socionumériques
épousent des scripts d’actions spécifiques (Bernard, 2015), qui peuvent être
clairement définis : accuser, ordonner, décrire, associer, menacer, critiquer,
faire taire, inciter, etc., sont parmi les actes de langage observés au sein des
propos haineux émis par les usagers en ligne. Ceux-ci se réalisent au sein de
processus interactionnels et connectifs, et sont, par conséquent, évolutifs. Ils
peuvent ainsi constituer des moments de confirmation d’un sentiment d’appar-
tenance, comme c’est souvent le cas des groupes fermés, qui sont constitués
autour d’un même positionnement idéologique (Monnier, Seoane, Gardenier,
2019). Ils peuvent aussi prendre la forme d’accumulation de « répliques » entre
interlocuteurs, donnant naissance à la banalisation de la haine (Siapera, 2019).
Samuel Vernet et Simo K. Määttä mettent ainsi en évidence dans leur contri-
bution que la construction argumentative de l’homophobie se réalise en trois
étapes, qui, dans l’interaction, s’imbriquent plutôt qu’elles ne se suivent chro-
nologiquement. La première étape consiste à poser un cadre de véridicité :
actes de langages constatifs et formulations attributives font passer les pro-
pos pour des évidences partagées, un « sens commun ». La deuxième étape,
celle du dévoilement de soi, permet de s’humaniser : c’est la prise de parole
de l’interlocuteur pour exprimer ses émotions profondes, telles que le dégoût
ou la pitié, ou avouer son incompréhension. La troisième étape relève d’une
revendication du droit d’opinion et de la liberté d’expression : présenter son

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Discours de haine dans les réseaux socionumériques

homophobie comme une opinion morale, comme un choix idéologique qui a


une place légitime dans le débat.

Rapports de pouvoir

L’expansion du discours haineux dans les réseaux socionumériques se com-


prend également dans le cadre du « libertarianisme informationnel » (informa-
tional libertarianism) et de l’« expansionalité » (spreadability) des contenus,
propres à l’internet (Siapera, Moreo, Zhou, 2018). La connectivité permanente
donne naissance à des collectifs éphémères et souvent instables, à des publics
forgés par les possibilités d’interaction et l’immédiateté propres au web par-
ticipatif. Néanmoins, le numérique ne constitue qu’une extension médiée des
rapports de pouvoir réels : il exacerbe les rapports de force préexistants.
Dans son article, Keyvan Ghorbanzadeh se penche sur le groupe « La Ligue
du LOL ». L’auteur rappelle que dans les rédactions de presse dites classiques,
les femmes se trouvent exclues, voire s’auto-excluent, par la remise en cause de
leurs compétences professionnelles, et/ou par le soupçon et l’accusation d’un
cadrage féminin (ou féministe) de l’information. La solidarité masculine conso-
lide les positions des hommes dans l’espace professionnel, à l’image d’une
« ligue » informelle. L’auteur montre ainsi que le discours de haine ne consti-
tue pas une singularité propre aux réseaux socionumériques ou à l’internet,
qui seraient ontologiquement brutaux ; il souligne que le fait de poser la ques-
tion de la haine en ligne comme la conséquence de l’architecture des réseaux
et des plateformes empêche de faire ressortir la systématicité du phénomène.
Enfin, il ne manque pas de signaler que le discours haineux doit d’abord être
labélisé en tant que tel (et non plus comme un style avant-gardiste), avant que
la scandalisation, voire la judiciarisation, de celui-ci ne s’opère (Fassin, 2002).

Cibles de la haine

Le discours de haine n’a pas de définition précise en termes de droits humains.


Selon le Comité des ministres du Conseil de l’Europe, il couvre toute forme
d’expression qui répand ou justifie la haine raciale, la xénophobie, l’antisé-
mitisme ou toute forme de haine basée sur l’intolérance, y incite ou en fait
l’apologie (Conseil de l’Europe, 2020). Si les cibles de la haine sont diverses
(Cohen-Almagor, 2011), la majorité des cadres réglementaires proposés par des
instances telles que l’Union européenne ou les États européens désignent un
ensemble spécifique de « catégories » que l’on appelle souvent « protégées »
(Droin, 2018). Ce sont notamment des groupes sélectionnés en raison de leurs
caractéristiques propres – notamment « raciales », « ethniques », religieuses,

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Angeliki Monnier, Annabelle Seoane, Nicolas Hubé, Pierre Leroux

de genre –, considérées (à tort ou à raison) comme immuables. En creux, la


question se pose de savoir comment les populations qui ne sont pas explicite-
ment incluses dans cette liste sont protégées par la loi. Par extension, d’autres
ont tout intérêt à s’intégrer dans cette énumération, afin d’adjoindre un carac-
tère de circonstance aggravante aux injures ou aux diffamations dont elles
sont les cibles.
Par exemple, en se penchant sur les discours haineux qui visent les jour-
nalistes sur internet, Arnaud Mercier et Laura Amigo permettent de faire res-
sortir – au-delà de l’agressivité des propos observés, mise en évidence par
les auteurs – la nécessité de repenser les catégories dites « protégées », telles
qu’elles apparaissent souvent dans les textes officiels, pour interroger in fine
la définition même du discours de haine. Cependant, les réponses sont loin
d’être simples, car elles réactivent la tension entre sanction du discours de
haine et liberté d’expression.

Liberté d’expression

Faut-il sanctionner le discours de haine ? Sur quels critères et par qui ? La capa-
cité des plateformes numériques, voire des instances juridiques, à évaluer
la dangerosité des expressions hostiles ou disqualifiantes qui circulent sur
internet suscite des doutes, des contestations et des débats, aussi bien sur
le plan conceptuel que méthodologique (Brown, 2017). Cette tension se mani-
feste de la façon la plus emblématique peut-être aux États-Unis, où le principe
de freedom of speech est inscrit dans le premier amendement de la Constitu-
tion (Walker, 1994).
Dans sa contribution au présent dossier, Simon Ridley étudie les évolutions
qui ont marqué les débats états-uniens sur la question, ainsi que le rôle joué
par les universités américaines. L’auteur revient sur la notion de hate speech,
telle qu’elle a été développée en lien avec la théorie critique de la race et l’en-
seignement de la littérature. Il montre que les universités américaines, qui ont
largement régulé la liberté d’expression sur leurs campus, ont paradoxalement
contribué à l’émergence d’une culture des discours de haine sur les réseaux
socionumériques. Constituée de flame wars (« guerres incendiaires »), c’est-
à-dire d’échanges de messages agressifs entre les utilisateurs d’un forum en
ligne, et de campagnes de haine, cette culture se matérialise désormais par
une offensive contre l’institution elle-même.
*
Bien évidemment, la quête d’audiences, le rôle des algorithmes, la circulation
transmédiatique des messages entre plateformes, ainsi que les politiques de
modération instaurées (ou non) par les plateformes des réseaux socionumé-
riques, sont à prendre en considération dans l’analyse du discours de haine en

12 • Discours de haine dans les réseaux socionumériques


Discours de haine dans les réseaux socionumériques

ligne (Monnier, Seoane, 2019)2. Néanmoins, les univers « en ligne » et « hors


ligne » ne constituent pas, in fine, des zones distinctes ou des environnements
discursifs différents, mais plutôt des entités qui s’interpénètrent (Pasta, 2021),
compte tenu des spécificités propres aux différents supports. Comme le sug-
gère le philosophe Luciano Floridi (2014), le « online » signifie plutôt « onlife »,
tant la connectivité permanente des deux espaces produit une « réalité aug-
mentée » du « hors-ligne » par le « en-ligne ». Les luttes définitionnelles de ce
qui est socialement et juridiquement acceptable se jouent hors ligne et, de
manière plus brutale peut-être, en ligne, parce qu’elles s’y trouvent exacerbées
et polarisées, notamment par les formats courts, l’anonymat et la spontanéité.
De ce fait, parce qu’il place au centre du jeu la lutte pour le dicible légitime, le
discours de haine met à l’épreuve les principes démocratiques de liberté d’ex-
pression et d’opinion. Quand des groupes s’opposent, c’est autour du pouvoir
des mots et de ses formes énonciatives que l’affrontement se déroule ; c’est
aussi parce que ce pouvoir de nommer touche à l’identité de soi et d’autrui
qu’il est empreint de tant d’affects.

Références

Bernard Julien, 2015, « Les voies d’approche des émotions : enjeu de définition et caté-
gorisations », Terrains/Théories, no 2, [Link]
(consulté le 18 juin 2020).
Brown Alexander, 2017, « What is hate speech? Part 1: the myth of hate », Law and Phi-
losophy, no 36, p. 419-468.
Charaudeau Patrick, 2000, « La pathémisation à la télévision comme stratégie d’au-
thenticité », dans C. Plantin, M. Doury et V. Traverso éd., Les émotions dans les inte-
ractions, Lyon, Presses universitaires de Lyon, p. 125-155.
Cohen-Almagor Raphael, 2011, « Fighting hate and bigotry on the Internet », Policy and
Internet, vol. III, no 3, p. 1-26.
Conseil de l’Europe, 2020, Discours de haine, fiche thématique, [Link]
int/Documents/FS_Hate_speech_FRA.pdf (consulté le 3 juin 2020).
Corchia David, 2016, « Gérer le participatif », Politiques de communication, no 6, p. 113-134.
Droin Nathalie, 2018, « L’appréhension des discours de haine par les juridictions fran-
çaises : entre travail d’orfèvre et numéro d’équilibriste », La Revue des droits de
l’homme, no 14, [Link] (consulté le 17 sep-
tembre 2020).
Fassin Éric, 2002, « Évènements sexuels, d’une “affaire” à l’autre, Clarence Thomas et
Monica Lewinsky », Terrain, no 38, p. 21-40.

2. Les rédactions des journaux emploient souvent des « éboueurs du net » (Corchia, 2016, p. 131 ;
Smyrnaios, Marty, 2017) chargés de nettoyer tant bien que mal ces discours jugés haineux, qu’ils
soient hors la loi ou non.

Mots. Les langages du politique n° 125 mars 2021 • 13


Angeliki Monnier, Annabelle Seoane, Nicolas Hubé, Pierre Leroux

Felstiner William L. F., Abel Richard L., Sarat Austin, 1980, « The emergence and trans-
formation of disputes: naming, blaming, claiming », Law & Society Review, vol. XV,
no 3-4, p. 631-654.
Foucault Michel, 1971, L’ordre du discours : leçon inaugurale au Collège de France pro-
noncée le 2 décembre 1970, Paris, Gallimard.
Floridi Luciano, 2014, The Fourth Revolution: How the Infosphere is Reshaping Human
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Kerbrat-Orecchioni Catherine, 2001, Les actes de langage dans le discours : théorie et
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Monnier Angeliki, Seoane Annabelle, 2019, « Discours de haine sur l’internet », dans
Publictionnaire : dictionnaire encyclopédique et critique des publics, Metz, CREM,
Université de Lorraine, [Link]
haine-sur-linternet (consulté le 1er juillet 2020).
Monnier Angeliki, Seoane Annabelle, Gardenier Matthijs, 2019, « Réflexions métho-
dologiques sur le discours haineux anti-migrants », contribution aux Journées
d’études franco-italiennes « Médias et émotions : catégories d’analyse, probléma-
tiques, concepts », Université Bordeaux Montaigne, 11 avril.
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in the Irish digital sphere », Open Library of Humanities, no 5 (1), [Link]
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Sommier Isabelle, 2015, « Sentiments, affects et émotions dans l’engagement à
haut risque », Terrains/Théories, no 2, [Link]
(consulté le 1er juillet 2020).
Walker Samuel, 1994, Hate Speech: The History of an American Controversy, Lincoln,
University of Nebraska Press.

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