Africa in
Africa in
Paradigmes et modèles
Etudes
africaines
Mohamed Harakat
Série Diplomatie
En s’appuyant sur les leçons de l’histoire et sur l’évaluation
de quelques expériences significatives de diplomatie et leurs
limites d’intervention en Afrique, l’auteur propose une stratégie
globale de réappropriation du savoir diplomatique. Il plaide
pour l’émergence d’une diplomatie savante, proactive, forte,
d’audace et de projet, capable d’investir les dynamiques et les Mohamed Harakat
incertitudes de la crise.
La nouvelle
Paradigmes et modèles
Ce livre permet de dégager, selon une approche pluridisciplinaire
et comparative, la formation historique de l’économie politique Paradigmes et modèles
de la diplomatie économique en quête d’une nouvelle doctrine
de profondeur géostratégique et géoéconomique.
ISBN : 978-2-343-20259-4
42 €
La nouvelle diplomatie économique
en Afrique
Collection « Études africaines »
dirigée par Denis Pryen et son équipe
Dernières parutions
© L’Harmattan, 2020
5-7, rue de l’École-Polytechnique ‒ 75005 Paris
[Link]
ISBN : 978-2-343-20259-4
EAN : 9782343202594
SOMMAIRE
9
Qui dit négociation dit pouvoir contractuel. Or le pouvoir contractuel se
mesure à l’aune du pouvoir d’influence lui-même résultant de la force
militaire certes mais aussi du rayonnement culturel, de l’autorité morale et
pouvoir de plus en plus de la puissance économique.
Le pouvoir d’influence est une fonction croissante de l’ampleur des
groupements régionaux mais le multilatéralisme et la coopération
internationale sont des notions ambivalentes en ce sens qu’elles associent
parfois la démarche de la guerre à celles de la concertation et de la
confrontation économiques. On en trouve des illustrations dans des
situations aussi diverses que les accords d’Evian algéro-français le processus
de l’UE (Union européenne) les pérégrinations du processus maghrébin le
pétrole et la démarche US au Moyen-Orient.
1. Le GPRA (Government Performance and Results Act) n’a accepté
de se mettre à la négociation qu’à partir du moment où le Président français
a reconnu le principe de l’intégralité du territoire. Les Algériens ont payé
cette reconnaissance par des concessions sur le domaine de l’exploitation du
sous-sol algérien. D’où le volet « pétrolier » annexé aux Accords d’Evian du
19 mars 1962. Moyennant quoi, la guerre en fin de compte a duré trois ans
de plus.
2. Après deux guerres mondiales dévastatrices, les Pays européens usés
par une suite multiséculaire de conflits armés ont assis les fondements d’un
processus d’unification sans précédent en ce sens que pour la première fois
dans leur histoire, les nations européennes décidèrent de se rassembler, non
point par l’épée et le feu mais sur la base de la volonté populaire et du droit.
Misant sur la réalisation de la confiance mutuelle par la solidarisation des
intérêts, six pays démocratiques ont fécondé l’embryon d’un nouvel
ensemble géopolitique qui s’est développé sur l’élargissement continu de la
communautarisation des intérêts économiques et culturels.
3. Tels n’ont pas été les pays du Maghreb, composés pourtant par un
même peuple séparé par des frontières politiques. L’UMA est restée lettre
morte, trente ans après sa fondation, en dépit des avantages dus à une
histoire, une langue, des gouvernances communes. La raison en est évidente,
les Maghrébins se sont précipités à bâtir les murs de la maison commune
sans avoir au préalable entrepris d’en poser les fondations. Tout projet
fédérateur repose sur la confiance mutuelle laquelle ne peut s’établir qu’entre
des institutions, entre États imprégnés par la culture du droit. Si entre le
Maroc et l’Algérie les frontières sont ouvertes dans les airs et, (étrangement)
partiellement fermées sur terre, et ce, quatre ans à peine après avoir été
ouvertes par des traités internationaux, c’est tout simplement parce que l’un
des deux gouvernements a rétabli unilatéralement les visas et que l’autre a
réagi en fermant les frontières. Deux violations successives des accords entre
les deux pays. Il n’y a pas de place pour vie commune quand on se fait
10
justice soit même. Les sentiments et la volonté c’est bon, mais seules les
institutions et le droit survivent aux hommes.
En conclusion de leur rencontre Barcelone en 1995 sur le thème de la
sécurité en Méditerranée, les dirigeants des pays de l’UE et des pays
riverains subméditerranéens avaient reconnu qu’il ne pouvait y avoir de
sécurité sans développement, ni de développement sans bonne gouvernance,
celle-ci relevant à son tour de l’État de droit.
Ce paradigme et donc l’État de droit, ont fondé ainsi le nouveau partenariat
euro-méditerranéen de l’époque, qui se résumait en la généralisation du
libre-échange.
Le paradigme de Barcelone, malheureusement délaissé par les deux côtés,
demeure plus actuel que jamais. Car l’art de gouverner consiste à libérer les
énergies créatrices humaines à tous les niveaux, individuels et collectifs.
Par conséquent, la qualité de la gouvernance se mesure à la capacité à réunir
les conditions d’un développement durable basé sur l’économie de la
connaissance, sur une utilisation rationnelle des ressources naturelles, c’est-
à-dire l’élimination de toutes les formes de dissipation et de gaspillage de
ressources, en fin de compte, sur l’engagement dans un mode de vie
fondamentalement respectueux de la nature et de l’homme.
Cependant, on a vu comment les références répétées à la locution de
« développement durable » comme aux vocables de « gouvernance », de
« gaspillages de ressources » ou « d’aménagement du territoire » à force d’en
avoir ignoré les concepts originaux, ont galvaudé ces vocables jusqu’à les
rendre insignifiants pour le grand public, lequel ne les entend plus qu’avec
beaucoup de prévention. Il en a été de même des locutions de morale, de
justice, de libération nationale, de « constantes nationales » et autres valeurs
d’ancrage de la société, jusques et y compris les valeurs islamiques.
Si donc ces vocables, concepts et valeurs, ont été rendus inaudibles, voire
frappés d’obsolescence, faut-il pour autant se résigner à leur défiguration et à
la compréhension extrêmement réductrice qui a résulté de leur
instrumentalisation politicienne ?
C’est au contraire en les réhabilitant dans leurs dimensions économiques et
socioculturelles profondes que l’on trouvera les vraies solutions aux vrais
problèmes.
La gestion de la cité doit se prémunir de toute dérive vers un certain
activisme politicien qui a pour résultat, sinon pour fin, de structurer la
pyramide sociale en une chaine prédatrice, ordonnée par les forces
conservatrices ou obscurantistes.
11
4. Le quatrième exemple de la confusion qui peut advenir entre de la
démarche diplomatique et la logique de guerre définie par Clausewicz a
comme la continuation de la diplomatie par d’autres moyens. L’illustration
est incarnée par le thème du jour, a savoir ce que l’actualité nous présente
comme une confrontation US- Iran qui serait liée à la problématique de la
nucléarisation de l’Iran. Alors qu’en réalité c’est tout autre chose.
On ne peut cerner la question iranienne sans évoquer les acteurs
géostratégiques déterminants, d’un côté les USA puissance majeure
secondée par Israël. De l’autre côté des sous-puissances historiques,
héritières de brillantes civilisations. L’Égypte, la Syrie, la Turquie, l’Iraq,
l’Iran, Oman et le Yémen, sont autant de joyaux de la civilisation humaine,
dont la légitimité historique se déploie sur des millénaires. Alors que les
États du Golfe, qui ont en commun la détention de réserves pétrolières
majeures, sont nés d’une reconfiguration relativement fraiche à l’échelle de
l’histoire, une carte du Golfe arabique redessinée, au profit du Royaume-Uni
et surtout des USA, sur les dépouilles de deux empires défunts ; Ottoman et
Omani. Des raccourcis malveillants parleraient « d’États gisements ».
Que l’on se rassure, je n’irai pas aussi loin dans l’histoire.
Remontons à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, au moment où les USA
se sont attachés à supplanter le Royaume-Uni dans la géopolitique du
Moyen-Orient, en commençant par organiser via la CIA la chute du premier
gouvernement iranien issu de la volonté populaire et substituer au Pacte de
Bagdad CENTO une structure de sécurité exclusivement américaine.
Résumée à l’extrême, ma propre compréhension de la question iranienne,
commencerait par pointer trois forces-sources principales des
désordres qui sévissent dans la région, désordres qui essaiment dans la
sphère arabo-musulmane, en attendant de déborder jusqu’en Europe.
12
e
secret des services spéciaux britanniques du début du 18 siècle (infiltré
parmi des milliers d’autres, puis converti à l’Islam). Née d’une rencontre
fortuite en 1711 dans une librairie de Basra, une liaison d’amitié nouée avec
un jeune homme, âgé de 16 ans nommé Mohamed Ibn Abdelwahhab d’une
famille de notables du Nadjd, fut au cœur de vastes opérations de
déstabilisation commanditées par les services secrets britanniques, visant à
l’effondrement de l’empire ottoman, mais dont l’objectif allait s’étendre à la
division et la destruction de l’Islam, de l’intérieur.
Le Chiisme est instrumenté, non point pour le rayonnement d’une sensibilité
spirituelle, mais à des fins de subjugation des populations par la
déstabilisation politique des régions ciblées. Sous le couvert de l’extension
de la révolution islamique, l’expansionnisme iranien est un objectif déclaré
ouvertement dans le discours politique et institutionnel.
Il ne serait pas impensable que le programme militaire iranien ait pour ligne
directrice, moins la détention de la bombe nucléaire en tant que telle, que la
maîtrise à volonté de la bombe radioactive (« bombe sale ») plus souple de
fabrication et d’usage, donc plus redoutable en matière de capacité de
nuisance internationale.
L’expansionnisme est au premier des panoplies de diversion dont use
volontiers le totalitarisme pour accroître la pression sur les peuples ou se
sortir de difficultés intérieures.
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Si avant le « règne » iranien le premier obstacle dans la conquête de la
Grande Syrie était le régime irakien et le mot d’ordre en vigueur « Le chemin
de Jérusalem passe par Kerbala », le paradigme transposable à la nouvelle
donne géopolitique serait « Le chemin de la conquête du monde musulman
passe par le Hidjaz ».
L’Algérie est une autre cible en raison de « l’exemplarité » que lui valent
l’aura d’une lutte nationale libératrice réussie après 130 ans de colonisation,
l’importance de ses potentialités économiques et humaines et, last but not
least, sa profondeur stratégique dans la géopolitique afro-maghrébine.
Sans me hasarder dans le champ du dogme, je m’en tiens à faire observer
que la chiâ et la sunna ont en commun un seul et même Coran, les mêmes
prophètes et le même « dernier des prophètes » Mohammed. C’est-à-dire que
le chiite et le sunnite croient au même Islam. Autant dire qu’il ne reste plus
grand-chose d’autre qui puisse les diviser (comme on le prétend à tort) sur
une question qui procède beaucoup moins du dogme que de motivations
politiques qui plongent leurs racines dans l’époque des tout premiers califats.
Mettre l’accent sur une prétendue inimitié de nature spirituelle relève de la
pure diversion ou de l’intox.
Sinon comment expliquer qu’en quarante ans, sous la gouvernance
de Wilayate El Faqih shiite les développements politiques internes à l’Iran
aient fait dix fois plus de victimes chiites que de victimes sunnites et que
DAECH censée être sunnite, ait massacré dix fois plus de sunnites que de
chiites ?
En vérité, un Iranien se vit en premier lieu en Perse, puis en musulman (ou
chrétien ou juif) en deuxième lieu. Et ce n’est qu’en troisième lieu qu’il se
vit en chiite.
Un Irakien, se sent en premier lieu en Arabe (ou en Kurde), puis en
musulman (ou chrétien ou juif) en second lieu, et ce n’est qu’en troisième
lieu qu’il se sent chiite ou sunnite.
Au Sud comme au Nord, les opinons publiques sont abusées par les
gouvernants.
« … l’Iran est ostracisé en tant que pays musulman… seul capable de tenir
tête aux USA et son allié sioniste… ». Telle est la « traduction » dans la
croyance populaire arabo- musulmane de l’image d’un « Iran
nucléaire » dressée par le tapage médiatique occidental aux fins d’effrayer
l’opinion américaine … mais qui a eu pour effet collatéral de porter au rouge
l’adhésion de masses arabo musulmanes enflammées, frustrées,
désenchantées envers leurs propres gouvernements, en faveur du premier
tyran venu. Tout comme naguère le portrait d’un Iraq caricaturé en
« quatrième puissance militaire mondiale » « détenteur d’Armes à
Destruction Massive » « ennemi public planétaire numéro 1 « (sic) » fut
salué comme la renaissance attendue depuis sept siècles, du providentiel
Salah Eddine (Saladin).
14
Ainsi, moyennant une formidable opération de communication (qui fut sans
précédent depuis la deuxième guerre du Golfe), l’Administration US
atteignait deux cibles d’un seul tir : elle a forcé une opinion US
traditionnellement réservée envers l’expédition de troupes US à l’Étranger,
tout en faisant s’enfoncer le régime irakien dans son propre égarement, et en
gagnant l’opinion mondiale dans son entièreté.
Les séquelles mémorielles de la guerre du Vietnam réapparaissent dans le
résultat du vote du 14 janvier 1991 du congrès US relatif à l’envoi de troupes
US au golfe arabique : pas plus de deux voix de majorité alors qu’il
s’agissait, en l’occurrence, de réagir à rien de moins qu’une invasion d’un
pays souverain, une invasion réprouvée unanimement par la Communauté
internationale et d’envoyer les troupes US à la tête d’une « alliance
internationale armée » constituée de troupes provenant des cinq continents !
En 2011 le slogan-poncif de « l’éradication d’Israël », ne faisait que
reprendre les prétentions du président irakien qui, avait clamé urbi et
orbi vingt ans plus tôt, avoir « envahi le Koweït pour libérer la Palestine »
Dans les deux cas, l’instrumentation de la question palestinienne avait
escompté juste, en termes de gain de popularité des deux régimes dans la
sphère arabo musulmane. Dans les deux cas il y a eu une surévaluation
démesurée du poids réel des masses arabo -musulmanes dans une
confrontation armée avec les USA.
Rejeté par l’Arabie Saoudite, l’Égypte et les autres pays arabes, le CENTO
est tombé en obsolescence relativement vite aux yeux des USA pour laisser
la place à une nouvelle structure sécuritaire sous contrôle US exclusif,
tendue vers la « protection » des importantes réserves pétrolières du Moyen-
Orient.
Le facteur déterminant de toute démarche US au Moyen-Orient a été
clairement défini par l’ancien président Richard Nixon, en visite dans la
région au lendemain de l’invasion du Koweït par l’Irak en 1990 « {Nos
troupes ne sont pas ici} pour libérer le Koweït qui n’est pas un modèle de
démocratie, ni non plus pour mettre fin à la dictature en Iraq, car avec la
profusion de dictatures dans le monde, on n’arrêterait pas de faire la
guerre...Si nous sommes là--bas c’est pour préserver nos intérêts vitaux ».
L’Alliance stratégique scellée entre le Roi Abdelaziz Al Saud et Franklin D.
Roosevelt (en Mer rouge, sur le retour de ce dernier de Yalta vers les USA en
1945), entérinait le contrôle US sur les réserves pétrolières de toute la
péninsule Arabique pour une période de cinquante ans, renouvelable.
15
Dans un premier stade il s’agissait donc en 1945 de prémunir la péninsule
arabique contre toute convoitise de la part des voisins immédiats à vocation
hégémonique historique, l’Iraq et l’Iran, héritiers respectifs de Babylone et
de la Perse. Supplanter l’Arabie Saoudite auprès des USA n’a jamais cessé
de hanter les pouvoirs qui se sont succédés à travers le temps en Iran et en
Irak. Les discours enflammés comme les surenchères populistes frappés du
sceau de l’antiaméricanisme et l’antisionisme primaires, n’ont jamais atténué
d’un iota un désir irrépressible commun aux régimes rivaux irakien et iranien
d’accéder au statut de puissance régionale préférée des USA .D’où les trois
fondements de la structure sécuritaire US dans la région : présence militaire
US, dans le Golfe et en Méditerranée orientale ; strict équilibre entre l’Iran et
l’Iraq aux fins de la neutralisation mutuelle (dual containment) entre les
héritiers des puissances historiques Perse et Babylonienne ; suprématie
militaire absolue d’Israël sous-gendarme régional. De surcroît, un entretien
approprié du foyer de tension palestinien, pérennisait à son tour l’épée de
Damoclès israélienne et donc le besoin des régimes arabes en protection US
obligée.
S’agissant de l’Iran et de l’Iraq, tant que les deux régimes figuraient parmi
les partenaires amicaux des USA, la neutralisation mutuelle se faisait sur la
base d’un équilibre vers le haut : en armant également les deux régimes, on
consolidait d’autant la capacité dissuasive de chacun à vis- à- vis des visées
de l’autre sur la péninsule arabique.
L’instauration de la République islamique en 1979 est intervenue comme
pour faire de l’Iran une partie hostile aux USA ledit « dual
containment » demeurait en vigueur mais en s’inversant, par la voie d’un
nivellement vers le bas, c’est-à-dire par l’affaiblissement concomitant des
deux pays. D’où ladite « première guerre du Golfe » dont il était
communément admis qu’elle été inspirée par la CIA, (« …de cette guerre »,
Henry Kissinger avait dit sans ambages, qu’il « devait en sortir deux
vaincus ».
Il ne resta pas plus à l’Administration US qu’à gérer les équilibres au fil des
développements des batailles sur le terrain, soutenant alternativement l’un ou
l’autre des belligérants, selon l’évolution du rapport des forces en présence.
Le soutien occidental alla d’abord à l’Iraq jusqu’à l’inversion du rapport des
forces en 1984-85 à la faveur de l’Iraq, où c’est à l’Iran qu’est allé le soutien
militaire US via Israël. D’où le nom choisi pour l’affaire : IranGate.
La guerre et sa prolongation ne donnait aucun souci sur le plan pétrolier
puisqu’à partir du milieu de la décennie 80, le rapport offre demande grâce à
la forte montée en cadence de la production saoudienne, a fait que les prix
sont descendus jusqu’à 11 $US /bbl
Et il n’y avait pas de souci non plus du côté de la stabilité politique sur la
péninsule.
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Tant que la guerre se prolongeait par les moyens conventionnels, des « coups
de pouces » correcteurs régulaient les équilibres. Mais à partir du moment où
l’Iraq recourut à l’arme chimique « bombe atomique du pauvre », un
développement pourtant soutenu au départ par les USA et le Royaume-Uni,
est venu à la fois défier le principe de la suprématie militaire israélienne et
créer un déséquilibre durable entre l’Iran et l’Iraq, les stratèges US en sont
arrivés dès 1987 à la disqualification des coups de pouce à la marge et,
partant, à la conclusion que l’intervention militaire US directe était seule à
même de prévenir une évolution irréversible du rapport des forces Iran-Irak.
Une campagne diplomatique et médiatique intense fut menée entre 1987 et
1990 aux fins de construire l’image d’un Iraq apparaissant crescendo comme
le danger public numéro un pour la planète.
Après la chute du Shah et l’instauration de la République islamique, suivie
dès la première et la deuxième guerre du Golfe, la donne géopolitique, a
connu un troisième bouleversement dont les traces demeurent à ce
jour vives, actives et des plus néfastes : l’invasion américaine de l’Irak par
l’armée américaine.
A la base de l’expédition militaire de 2013, l’Administration US a joué sur
deux facteurs décisifs : elle a poussé à la faute durant des années un pouvoir
totalitaire dont l’incompétence, l’illégitimité et l’aveuglement ont multiplié,
les turpitudes, au point qu’il fut des plus aisés de le présenter comme un
danger public à l’échelle de la planète.
De surcroît ladite Administration a trompé à la fois l’opinion américaine et
mondiale en exhibant au vu du Conseil de Sécurité de l’ONU des
photographies mensongères, préfabriquées par les officines (répétition de
l’opération qui a convaincu Fahd que l’armée irakienne était en route vers
l’Arabie Saoudite) en guise de preuves de l’existence d’ADM en Irak.
Une puissance qui s’octroie une mission de maintien de l’ordre sur la
planète, a-t-elle vocation à gouverner le monde quand elle agit en fauteur de
désordre ?
Alors que la stratégie sécuritaire US au Moyen-Orient reposait sur
l’observance minutieuse d’un strict équilibre géopolitique entre l’Iran et
l’Irak, alors que la démocratisation de l’Irak était censée être l’un des
objectifs visés par l’invasion, voilà que, du jour au lendemain ledit équilibre
est, brutalement rompu, renversé sens dessus dessous, jusqu’à livrer sur un
plateau d’argent l’un des deux protagonistes, l’Irak, pieds et poings liés, à un
régime encore plus dur et qui voit en sa propre capacité de nuisance dans la
région qui vient de décupler, l’outil privilégié pour concrétiser une
domination iranienne sans partage sur le monde arabo- islamique.
Cet aboutissement de l’invasion de l’Irak a eu des effets incalculables,
gravement et durablement préjudiciables aux intérêts du peuple iranien, aux
intérêts de la région populations et gouvernements confondus, en Irak en
Syrie au Liban en Palestine dans la région du Golfe, aux intérêts de la
communauté internationale à commencer par les intérêts US.
17
Dès l’instauration de sa tutelle politique sur l’Irak, Téhéran a entrepris de
monter de toutes pièces la Qaîda en Iraq, aux fins de chasser les Américains.
C’est de là que s’est propagé le terrorisme qui allait ravager toute la région.
Durant soixante ans l’Administration US n’a pas cessé de se tromper, depuis
la déstabilisation organisée de Mossaddeq en 1952 aux gesticulations
belliqueuses d’aujourd’hui, en passant par la tragique mascarade de
« l’appeasement ».
18
Résultat du désastre en grandeur de la politique US au Moyen-Orient,
l’évolution très négative de la géopolitique dans la région en Irak en
particulier depuis 2003 et en Syrie depuis 2011, notamment l’essor
dudit État islamique DAECH poussent à croire à quelque chose qui
ressemble à une sorte de connivence entre les deux administrations US et
iraniennes, « coude à coude » dans une sorte d’union sacrée internationale
contre le terrorisme.
Autant confier au renard la garde de la bergerie.
19
INTRODUCTION GÉNÉRALE
Méditerranée entre 2014 et 2018 Cf. [Link] et Thomas Piketty, op. cit., p. 1176-1180.
21
d’un corpus théorique scientifique qui peut constituer un préalable à une
réflexion doctrinaire et professionnelle plus développée au service des
acteurs diplomatiques (État, entreprises, ONG, parlement, chercheurs
académiques, etc.).
En fait, l’étude de la nouvelle diplomatie économique mérite d’attirer
davantage l’attention des chercheurs, des diplomates et des professionnelles
dans la perspective de l’élaboration d’une approche multidisciplinaire
d’action Cette discipline a la malchance de se situer aux confins de multiples
disciplines : économique, commerciale, géostratégique, politique,
diplomatique, juridique, culturelle et humaine et qui se trouve par la suite
négligée par les uns et les autres. Plusieurs aspects de la diplomatie
économique sont envisagés à ce titre, principalement du point de vue
juridique, technique ou commercial aux dépens d’une approche globale.
Dans cette introduction nous traiterons successivement les éléments
suivants :
– l’intérêt de l’étude et essai de définition de la nouvelle diplomatie
économique en période de « désordre mondial » et de forte tension ;
– quel profil pour exercer le métier de diplomatie économique ?
– problématique de l’étude ;
– hypothèses et approches méthodologiques ;
– objectifs de l’étude ;
– plan de l’ouvrage.
22
Aujourd’hui, la géopolitique se marque par la création des alliances de
réseaux et l’investissement dans les relations aussi bien bilatérales que
multilatérales À titre d’illustration, la diplomatie Chinoise bousculée par
l’offensive tarifaire de Trump et le ralentissement de la sa croissance cherche
à travers l’initiative des routes de soie (Belt and Road Initiative) pour tisser
suffisamment de liens pour prévenir un isolement en cas de conflit avec les
États-Unis »7. Il n’est pas question de sous-estimer le slogan : « Désunir les
blocs, semer la zizanie, faire les yeux doux à l’une des parties adverses est
une tactique qui a toujours fait partie de l’arsenal géopolitique ».
Pour faire face à ces résistances, la Chine veut s’affirmer comme un
leader des pays en développement en misant sur leurs besoins
d’infrastructures (autoroutes, aéroports, gares, réseaux de
télécommunications), résume Mathieu Duchâtel, directeur du programme
Asie à l’Institut Montaigne. D’ici à 2030, le continent asiatique à lui seul
devrait investir la bagatelle de 26 trillions de dollars en infrastructures pour
poursuivre son ascension, a calculé la Banque asiatique de développement
(BAD) en 2017. Et Pékin lorgne également sur la colossale demande de
l’Afrique. Selon le think tanks américain Center for Foreign Relations, la
Chine y a pour l’heure investi au moins 200 milliards de dollars.
Le Maroc qui compte sur les vertus des relations bilatérales dans son
processus de retour à l’UA ou de son adhésion à la CEDEAO dans le cadre
de sa géostratégie en Afrique devrait s’adapter aux impératifs de la ZLEC. Il
est question de construire d’une identité cohérente avec le nouveau rôle
multilatéral du pays.
En fait, dans un monde globalisé marqué par la crise, la compétitivité,
l’économie du savoir, la digitalisation et la cyber-menace et une scène
mondiale aux influences protéiformes, la diplomatie économique revêt une
importance stratégique dans le processus de l’évaluation des risques et des
impacts provenant du Soft Power (puissance douce) sur le développement.
Elle permet de légitimer la négociation des projets de développement et le
« droit de parole » à l’échelon mondial dans le but de consolider la
croissance économique en fonction des intérêts nationaux et au service des
couches sociales les plus fragiles, notamment par le biais de la création des
richesses, l’emploi, la lutte contre les inégalités sociales, l’amélioration du
niveau de vie de la population, la stabilité sociale et la sécurité globale. Elle
constitue, ainsi, un outil majeur pour renforcer la compétitivité internationale
des États. Elle est perçue, désormais, comme la clé de développement. Elle
se place au centre des réflexions d’ordre stratégique, géopolitique et
géoéconomique. Une forte et cohérente diplomatie économique reflète
dernière elle une puissance géoéconomique, démographique, militaire,
stratégique et culturelle.
23
Dans cette perspective, la diplomatie économique protège et sert
l’économie et la société de multiples façons comme au cours des siècles
derniers en négociant des grandes routes commerciales (cas des routes de la
soie pour la Chine), l’ouverture des débauchés, élaboration des accords
commerciaux, soutien des entreprises, etc.8. En revanche, si la diplomatie
utilise l’économie, c’est l’économie qui se met au service de la diplomatie
dans toute sa globalité. C’est le cercle vertueux de la diplomatie
économique.
L’Afrique dont l’économie a connu, ces dernières années, des mutations
structurelles majeures se voit obligée de se doter d’une stratégie de
diplomatie économique. En effet, avec le développement d’une offre
exportable de plus en plus compétitive, l’émergence de grandes entreprises à
la recherche des relais de croissance à l’extérieur ainsi que le besoin
grandissant en matière d’investissements, l’Afrique est plus que jamais
concernée par le débat actuel sur la diplomatie économique.
24
Force est de constater que dans un monde multipolaire marqué par le
« multilatéralisme », la diplomatie de projets et de réseaux et la
mondialisation (intensification des échanges entre États, rôle croissant des
multinationales dans la création de la richesse, l’exacerbation de la
concurrence entre les multinationales et les États (guerre commerciale entre
la Chine et les États- Unis), la diversification des stratégies de pénétration
des marchés, la bataille économique entre États en vue d’attirer les IDE,
migration, instabilité, etc.), l’économique est de plus en plus mobilisé
comme facteur incontournable de la diplomatie. Dans ce sens, il faut
entendre par diplomatie économique la capacité des États à influencer le
processus mondial de prise des décisions économiques, financières et
sociales. Il en va de la promotion des intérêts économiques d’un pays à
l’étranger en passant par le soutien apporté aux entreprises désireuses de
s’installer dans une zone considérée comme étant prometteuse jusqu’à la
création des conditions optimales en vue d’attirer les IDE.
Certes, « il faut pouvoir s’appuyer sur les États, comme l’écrit Dominique
de Villepin, mais aussi sur les ONG, les entreprises, les institutions et les
organisations régionales. Une diplomatie de projet a besoin de fédérer autour
d’elle toutes les forces vives »9.
De ce fait, Soft Power, lobbying, diplomatie commerciale, diplomatie
financière, diplomatie culturelle, diplomatie parlementaire, diplomatie
universitaire, diplomatie parallèle, think tanks, business diplomacy… la
gouvernance stratégique qui s’est mise en place ne fait que légitimer des
apports et des influences tous azimuts et de toutes sortes. Joseph Nye l’a fait
remarquer dans son livre The Paradox of American Power : “Soft power can
have hard effects”.
Or, en dépit de l’ambiguïté qui l’entoure et les différentes réalités et
approches auxquelles elle renvoie, la diplomatie économique est devenue un
outil majeur de la compétition mondiale. L’engouement des dirigeants des
différents États pour la diplomatie économique et les pratiques qui en
découlent, nous amènent à se demander si elle n’est pas la nouvelle
appellation de la diplomatie, compte tenu du poids et de l’importance des
facteurs économiques et marchés dans les décisions internationales et ce
dans le cadre de la globalisation.
La diplomatie économique est devenue l’un des champs majeurs de
l’activité diplomatique Elle devrait désormais réinventer ses approches
d’intervention et innover pour satisfaire les intérêts économiques
stratégiques des États A cet effet, il devient nécessaire de mettre l’accent sur
le renforcement des capacités institutionnelles et stratégiques de tous les
acteurs de la diplomatie conventionnelle sans sous-estimer l’apport que peut
jouer la diplomatie parallèle, afin d’assurer le redressement économique des
pays et pour faire valoir l’image économique et du pouvoirs d’influence des
nations.
25
Dans cette perspective, une diplomatie économique forte, cohérente et
intégrée (réinvention économique et croissance, diplomatie commerciale,
financière, technologique, militaire, culturelle, spirituelle et universitaire)
devrait être focalisée sur des domaines prioritaires tel que la négociation
internationale, la croissance économique, l’intégration régionale, la
gouvernance et droits de l’Homme, l’économie du savoir, la cyber-sécurité,
et le développement humain durable.
L’économie constitue donc aujourd’hui le moteur de l’action
diplomatique. Le marché s’impose avec force au diplomate. C’est, en effet,
en développant les partenariats économiques et en attirant les investisseurs
étrangers qu’un État pourra relever les défis stratégiques auxquels il est
confronté, et qu’il pourra se positionner sur la scène régionale et continentale
et s’imposer comme un acteur incontournable dans son espace.
L’offensif des pays émergents sur le continent africain est révélateur. La
réflexion stratégique et la doctrine diplomatique sont appelées à participer
massivement à cette nouvelle dynamique géopolitique internationale et
régionale. Les jeunes d’aujourd’hui responsables de demain auront besoin
d’une formation pluridisciplinaire et spécialisée sur la gouvernance
économique et diplomatie régionale dont le but est de doter les décideurs les
organismes concernés (entreprises, État, acteurs diplomatiques, collectivités
territoriales, organisations internationales, société civile, parlement,
citoyens) de compétences de haut niveau de réflexion géostratégique et géo-
économique, au regard des multiples risques majeurs de la gouvernance au
XXIe siècle.
26
le métier du diplomate12. Oxford English Dictionnary définit la diplomatie
comme « la gestion des relations internationales par la négociation ». Henry
Kissenger écrit que « dans son acception classique, la diplomatie consiste à
rapprocher des points de vue divergents par le biais de la négociation ».
Selon Wikipedia, la diplomatie est « la conduite de négociations et de
reconnaissances diplomatiques entre les personnes, les groupes ou les
nations en réglant un problème sans violence. (…) Elle se rapporte
habituellement à la diplomatie internationale, la conduite des relations
internationales par l’entremise (habituellement) de diplomates
professionnels. Une distinction importante existe entre la diplomatie et la
politique étrangère, même si elles sont étroitement liées, complémentaires et
indispensables l’une à l’autre. La politique étrangère correspond aux choix
stratégiques et politiques des plus hautes autorités de l’État. La diplomatie
est la mise en œuvre de la politique étrangère par l’intermédiaire des
diplomates »13.
Mais quel profil faut-il prévoir aujourd’hui pour exercer le métier de
diplomate de demain ?
Les diplomates à l’ère du « multilatéralisme » et des cyber-menaces « ne
sont pas des hauts fonctionnaires comme les autres »14. Ils ne se bornent pas
à être comme l’écrit, à juste titre, Dominique de Villepin « les chiens de
garde des intérêts nationaux »15. Bien au contraire il s’agit d’un corps qui se
doit être passionné par la culture. « Il connait la langue, les mœurs, les
mentalités du pays où il est en mission, ce qui fait de lui un analyste hors
pair, habile à décrypter les situations et à définir la meilleure conduite à tenir
pour son pays en termes de tactique et de stratégie »16.
Par ailleurs, Marie-Christine Kessler affirme que « les métiers exercés par
les ambassadeurs dans un pays africain, dans un pays de l’Union
Européenne, dans les grands postes diplomatiques comme celui de
Washington ou dans un petit pays, n’ont pas grand-chose de commun. Il y a
des pays explosifs de par leur situation interne ou externe et des pays
plausibles, des pays pris dans des réseaux internationaux et des pays isolés.
Au regard de tous ces critères, les responsabilités de l’ambassadeur, son
implication dans la vie internationale, les risques en cours par sa personne,
les difficultés de son action, ses responsabilités dans la mise au point et en
œuvre des politiques économiques, commerciales, culturelles, scientifiques
de développement, son poids dans la résolution des crises internationales
divergent totalement »17.
12 R. Delcorde.
13 [Link]
14 D. de Villepin, Mémoire de paix : pour temps de guerre, op. cit., p. 329.
15 Ibidem.
16 Ibidem, p. 33.
17 M.C. Kessler, « Les ambassadeurs : une élite contestée », Journée d’études franco-
italiennes, 25 avril 2009 cité par Raoul Delcorde, Les Mots de la diplomatie, L’Harmattan,
Paris, 2015, p. 10-11.
27
Un attaché de défense de la France en Arabie saoudite, en tant que agent
diplomatique à part entière, chargé de l’ensemble des problématiques
d’armement et tout particulièrement celles liées au soutien à l’exportation de
l’armement français vers ce pays avec lequel la France entretient une forte
coopération de l’armement témoigne que l’ambassadeur chef de poste
diplomatique à l’étranger pour exercer ces fonctions dans les meilleurs
conditions possibles devrait disposer d’un réseau de relations et de la
circulation transversale de l’information nécessaire pour assurer l’efficacité
de l’action locale de la diplomatie de défense à l’extérieur, et notamment une
connaissance de la culture et de l’environnement du pays. Il note, à cet
égard, qu’« en Arabie saoudite où des différences culturelles existent et où
les méthodes de travail des militaires saoudiens ne sont pas toujours
similaires aux nôtres. L’attaché est alors dans un rôle principal de
facilitateur. Ainsi, pour ne retenir qu’un exemple, la perception du temps
n’est identique entre un Occident perpétuellement pressé (et convaincu que
le monde entier l’est également) et un militaire saoudien qui manifesterait
toujours une relative prudence avec le futur, car le futur n’appartient qu’à
Dieu. (…) Toute anticipation (prévision d’activité, calage de rendez- vous,
déroulement d’un exercice…) sera systématiquement ponctuée de nombreux
« Inch Allah », ultime précaution et couverture permettant de sauver la face
pour le cas où les choses ne se dérouleraient pas comme prévu »18.
L’environnement culturel africain illustre parfaitement cette situation
marquée par la culture du flou. La tendance à créer des situations floues,
selon Riadh Zghal, se manifeste par les signes caractéristiques suivants19 :
– le refus de formuler des règles écrites et précises pour traiter des
situations particulières ;
– la production des règles ambiguës appelant des interprétations diverses
selon le point de vue de l’intéressé ;
– la fuite devant la nécessité de fixer des frontières nettes aux
responsabilités de chacun, de dégager des décisions claires ;
– les problèmes sont « soulevés, discutés par plusieurs membres du
conseil mais on ne pousse pas la rationalité jusqu’à son optimum, des
informations se perdent et on ne débauche pas sur une solution finale ; très
souvent cette solution est remise à une date ultérieure ».
Mais si la dimension du flou pénètre toutes les structures et les
comportements administratifs ou diplomatiques (recrutement, promotion,
dialogue, négociation, résolution des conflits et des crises) il n’en reste pas
moins qu’elle constitue un outil privilégié de la gestion des contradictions
sociales. Dans un tel contexte les acteurs auraient plutôt besoin de pouvoir
engager un processus d’essai-erreur plutôt que des règles et procédures
28
précises20. Un directeur général considère que le « principal défaut des
cadres c’est leur manque de rigueur. Cette lacune est souvent exploitée pour
mettre le cadre en faute, dans l’erreur : le président de la réunion demande
avec insistance des informations précises qui n’arrivent pas »21.
« Réciproquement lorsque les informations sont disponibles elles n’appellent
pas une exploitation systémique et sont même perdues de vue
délibérément ».
« On a l’impression à travers l’observation des comportements dans les
réunions que les affaires sont expédiées au jour le jour et que la résolution de
beaucoup de problèmes reste au niveau du bricolage »22. Dans ce contexte
l’organisation faute de cadre réglementation et de vision claire aura à
résoudre ses problèmes en gérant le flou avec plus au moins de succès
(entretiens informels, remise des décisions à une date ultérieure).
L’organisation agit pour en sortir de n’importe quelle façon, et surtout de
façon provisoire. Elle ne cherche pas à traiter les difficultés rencontrées de
sorte qu’elles ne réapparaissent plus. « C’est la fuite de la durée, de l’action
à long terme qui caractérise les actions individuelles et les habitudes
mentales ». C’est le cercle vicieux de la gestion des situations floues.
Problématique de l’étude
Qu’est-ce que la diplomatie économique ? À quoi peut- elle servir ?
Quels sont ses acteurs, ses défis et ses enjeux ? Quelles sont les principales
approches de la diplomatie économique ? En quoi consiste l’impact de cette
diplomatie sur le développement économique et social de la population ?
Quels sont les fondements et les caractéristiques des modèles et expériences
étrangers de diplomatie ?
Quelles leçons peut-on tirer dans l’élaboration d’un modèle spécifique de
développement à l’échelon africain ? Quel modèle d’approche de la
complexité caractérisant cette diplomatie ? En quoi consiste sa gouvernance
stratégique ? Quelle stratégie de développement notamment en Afrique en
tant que continent d’avenir ? Quel mode de pilotage et de gouvernance peut
servir la performance de la diplomatie économique ? Quel est le poids et
quel est l’apport de la diplomatie économique marocaine en Afrique au
développement continental ?
Dans cet ouvrage je tente de replacer le débat de façon explicite et
analytique de cette problématique de diplomatie africaine dans une
perspective épistémologique, historique, spatiale, culturelle et comparative
tout en démontrant que d’une part celle-ci devrait être opérée à l’intérieur
des États et du continent par la mise en œuvre d’une gouvernance
démocratique, savante et stratégique et que d’autre part, dans ce sens, tout
20 Ibidem, p. 187.
21 Ibidem, p. 184.
22 Ibidem, p. 185.
29
devient diplomatie d’action et d’accomplissement tant à l’intérieur qu’à
l’extérieur du continent. J’espère contribuer modestement à une meilleure
compréhension des transformations qu’ont connus les nouveaux paradigmes
de la diplomatie économique en cours dans une perspective globale et
transnationale.
Tout compte fait, la diplomatie économique devrait être au service de
cinq objectifs essentiels :
– gérer et maîtriser les risques de la globalisation en vue de réaliser les
projets de développement socio-économique des pays africains ;
– négocier des conventions en position de force (consolidation de la
puissance de l’État, le droit de parole à l’échelon mondial) ;
– le développement de l’image de marque du continent africain ;
– l’augmentation des opportunités d’investissement (IDE) au service des
intérêts national et continental ;
– l’évaluation holistique des réalisations.
30
2. Dimensions et enjeux institutionnels et humains : mettre en exergue les
opportunités liées au renforcement des capacités stratégiques et
institutionnels des acteurs, à travers l’engagement, la mobilisation, la
formation, les compétences et les projets de développement à initier ainsi
que l’évaluation continue des risques ;
3. Dimensions législatifs et juridiques et convergences des interventions
des acteurs : repenser la réglementation les conditions d’accès à la carrière
diplomatique, les structures juridiques de coordination en vue d’accélérer les
leviers de convergence dans les stratégies, les visions et les interventions par
rapport aux objectifs tracés de la nouvelle gouvernance diplomatique et
économique. Il y a nécessité d’une évaluation permanente des structures, des
réalisations et des dispositifs juridiques et institutionnels de la diplomatie.
« Évaluer c’est évoluer » ;
4. Dimensions et enjeux économiques et financiers : les impératifs du
positionnement régional et international consiste à tracer une carte de route
des multiples opportunités de positionnement économiques du continent à la
lumière des expériences et modèles de diplomatie économique) dans le but
de mobiliser le potentiel des relations commerciales financières, culturelles
bilatérales, tout en diversifiant le partenariat ;
5. Dimensions et enjeux stratégiques liés aux cyber-menaces : dans le but
de cerner les risques de la diplomatie économique dans le cadre du marché et
de la Zone de libre-échange africain (ZLEC) et ses enjeux technologiques
ainsi que l’impact des directives, des règlements juridiques normatifs de la
lutte contre les cyber-menaces et la protection des données publiques et
personnelles des citoyens et de l’entreprise ;
6. Dimensions afférentes à la communication institutionnelle et
stratégique : mettre en place un système fiable de communication efficiente
sur l’image des pays africains, auprès des partenaires où cette image n’est
pas en phase avec les avancées réalisées par ces pays, en termes de transition
démocratique et de progrès économique et social ;
7. Dimensions et enjeux nationaux et régionaux de gouvernance : en clair,
le véritable enjeu de la diplomatie économique se joue à l’intérieur des pays
africains. Il faut avoir une vision de profondeur géostratégique et
géopolitique à concrétiser, des grands projets de développement à initier, des
choses à vendre, une politique fiscale de rapatriement, des opportunités
d’investissement, de production et de création des richesses, de partenariat et
de coopération et surtout un État développementiste, c’est-à-dire une
gouvernance stratégique et démocratique. À titre d’illustration, pour faciliter
l’insertion des PME/PMI à l’échelon africain et régional ou international, il
importe de leur offrir au préalable les conditions propices à la consolidation
de leurs structures.
31
Objectifs de l’étude
Pour essayer de répondre aux multiples impératifs de développement de
l’Afrique ; en termes de création de richesse, de croissance et de lutte contre
les situations de fragilité, cet ouvrage suggère, en fait, la nécessité d’un
renouveau de la gouvernance de la diplomatie économique en Afrique à
travers l’énoncé de multiples expériences et modèles étrangers de
diplomatie. Dans cette optique ce travail ambitionne de répondre à de
multiples et divers objectifs intimement liés :
32
Objectifs pédagogiques
Le présent ouvrage entend ainsi faciliter la compréhension du sujet de la
nouvelle diplomatie économique dans sa dimension internationale et
comparative et plus particulièrement africaine en présentant dans une
perspective globale les principes fondamentaux qui sous-tendent l’action
diplomatique et les différents outils et approches nécessaires dans sa mise en
œuvre au service du développement. Il s’agit, à cet égard, de :
– présenter les modèles et expériences universelles de diplomatie
économique et ses perspectives de développement en Afrique ce qui
permettra aux responsables politiques et aux acteurs et professionnels de la
diplomatie (entreprises, ONG, éventuellement jeunes chercheurs) de
découvrir et d’appréhender ses diverses aspects et d’acquérir ses principes
théoriques et pratiques (genèses, développement historique et paradigmes) ;
– dégager les caractéristiques du modèle marocain de diplomatie
économique en Afrique ;
– démontrer les méthodes et les outils d’évaluation de la diplomatie
économique en Afrique ;
– présenter l’apport du CAFRAD au développement de la gouvernance
et de la diplomatie économique en Afrique ;
– plaidoyer pour une académie africaine de diplomatie économique ;
– définir le rôle de la société civile dans la consolidation de la diplomatie
économique en Afrique à la lumière des bonnes de pratiques de
gouvernance ;
– saisir les derniers développements de la nouvelle diplomatie
économique à travers la présentation comparée de ses bonnes de pratiques de
gouvernance.
Objectifs spécifiques
Ce livre est le fruit d’un travail sur une thématique relativement peu
explorée. Il s’inscrit dans le prolongement d’une série de travaux, de
publications, d’investigations et d’expertises initiées par l’auteur, depuis plus
d’une dizaine d’années portant sur la gouvernance et la géostratégie de
l’Afrique. Cette modeste contribution scientifique consiste à accompagner le
débat public national, régional et international sur la diplomatie économique
en tant qu’outil majeur de la dynamique d’une action extérieure de l’État à
géométrie variable (compétitivité et croissance). Il se propose de :
1 cogiter l’élaboration d’une doctrine et d’une identité africaine de
diplomatie économique considérant les nouvelles dimensions et enjeux
stratégiques, économiques, de la diplomatie économique, à la lumière des
bonnes pratiques de gouvernance ;
2. présenter les expériences et des modèles étrangers de diplomatie
économique ;
33
3. avancer des cas spécifiques de diplomatie économique à travers des
lectures croisées des attentes, des acteurs tout en définissant les menaces et
les opportunités de celle-ci ;
4. s’interroger sur les enjeux, les contraintes et les opportunités de
développement de la diplomatie économique en Afrique dans un
environnement en tension ;
5. réfléchir sur les conditions de développement de l’outil diplomatique ;
en termes de pilotage stratégique, d’étude d’impact, de gouvernance,
d’engagement, d’organisation, de coordination et d’évaluation continue des
risques.
Cet ouvrage tout en adoptant une approche déductive /inductive aura pour
objectif final de :
– analyser plus finement les effets et les impacts du soft power, selon une
approche pluridisciplinaire et à la croisée de plusieurs area studies (USA,
UE, Chine, Afrique, etc.) en mettant en perspective un certain nombre de
dynamismes au sein du continent africain qui compte 54 pays (cas de la
diplomatie marocaine et ses caractéristiques spécifiques à l’appui).
– mettre en exergue les multiples enjeux géostratégiques, humains,
professionnels, socio-économiques, institutionnels, juridiques et normatifs
liés à la diplomatie économique.
– livrer un éclairage nouveau sur le déficit de la diplomatie économique
africaine notamment en matière de la doctrine, de la gouvernance et de
l’évaluation holistique des politiques publiques et des études d’impact.
– réfléchir sur les conditions de développement des capacités
institutionnelles et stratégiques des acteurs à la lumière des mutations que
connait la réforme de l’UA (Agenda 2063, Agenda 2030 des Nations Unies),
en termes de coût de la gouvernance dans la perspective de l’instauration de
l’une des grandes zones de libre-échange au monde et du passage de l’UA du
NEPAD à l’ère de l’Agence africaine de développement (AAD) et de la
consolidation des activités de l’OHADA et ce dans le cadre du processus de
la digitalisation, de la robotisation et de la cyber-sécurité dans le continent
africain.
Ma thèse centrale est claire : si nous initions ces réformes, le but est de
parvenir à une économie dynamique de croissance à visage humain axée sur
le partage des richesses, du savoir et de l’évaluation des risques en référence
aux valeurs de démocratie, de justice, de transparence et de mérite. Dans ce
projet j’expose un projet de développement diamétralement opposé à
l’idéologie qui a régné durant les deux derniers siècles, en termes de
colonialisme et de domination. Il est question aujourd’hui en s’appuyant sur
les leçons de l’histoire en vue de bâtir un nouvel horizon égalitaire, gagnant-
gagnant, à visée universelle et humaine.
34
Plan de l’ouvrage
Ce travail comporte deux parties qui seront déclinées comme suit :
Première partie : En quête d’une doctrine de la nouvelle diplomatie
économique et de ses paradigmes en Afrique
Deuxième partie : Modèles et expériences universelles de la nouvelle
diplomatie économique et ses perspectives de développement en Afrique.
35
PREMIÈRE PARTIE
Introduction
La majorité des chercheurs s’accorde à souligner que la théorie des
relations internationales tend vers une faillite épistémologique et scientifique
horrible. Et qu’il est nécessaire de la réhabiliter, à travers le dépassement de
sa prédominance des grandes théories normatives qui ont marqué
profondément son allure en affirmant la nécessité de repenser et de
renouveler ses concepts et ses méthodologies d’étude en vue de les adapter
aux impératifs du développement mondial et régional, selon une vision à
long terme, pour leur permettre d’être capable sur le plan épistémologique
d’interpréter et de comprendre les mécanismes de gestion des crises et de
rendre celles-ci des opportunités et un horizon fiable de recherche et de
spéculation théorique. Il s’agit de réinventer de nouvelles approches et de
bonnes pratiques de développement théorique, tenant compte des multiples
mutations que connait le monde et des phénomènes des révolutions
numériques et technologiques et la place qu’il s’agit d’accorder tant à la
pratique diplomatique qu’aux principes d’une diplomatie de création et
d’innovation à travers l’édification d’une nouvelle théorie scientifique et
pédagogique des relations internationales. Il est temps d’aller au-delà du
principe selon lequel « tout ce qui est satisfaisant » suffit ce qui signifie la
prédominance de la culture des gardiens des temples. Bref, nous référons
dans notre modeste contribution à l’expression de la sagesse chinoise qui dit
« le véritable enseignant c’est celui qui ajoute de nouvelles connaissances
aux anciennes ». Dans cette optique, cette première partie de cet ouvrage
sera focalisée sur le traitement de six chapitres comme suit :
– genèse et développement historique et épistémologique, missions et
responsabilités des acteurs de la nouvelle diplomatie économique ;
– vers la production d’un idéal-type d’analyse de la nouvelle diplomatie
économique ;
– de nouveaux paradigmes de la nouvelle diplomatie économique
africaine : en quête d’une doctrine et d’une identité ;
37
– de l’économie politique de la nouvelle diplomatie économique en
Afrique ;
– de la diplomatie des partenariats public-privé en Afrique et ses impacts
sur le développement des investissements : cas de l’espace OHADA ;
– de la nouvelle diplomatie économique en Afrique à l’ère de l’économie
numérique et la cyber-menace.
38
CHAPITRE I
Introduction
Il n’est évidemment pas question de proposer dans ce chapitre une histoire
exhaustive des différentes étapes de la diplomatie économique, ce qui
dépasserait de très loin le projet de ce livre. Plus modestement, mon objectif est
de tracer les grandes lignes caractéristiques de son évolution. De façon générale,
la diplomatie économique était à l’origine une diplomatie commerciale par
excellence reposant sur une histoire marquée par la violence et la confiscation
des biens lors de la conquête des pays colonisés et des marchés extérieurs. Il
n’est donc pas surprenant que le commerce des produits de base reste l’élément
le plus important des relations économiques internationale. Les études qui
s’intéressent à l’élaboration d’un nouveau corpus théorique et une nouvelle
doctrine de la diplomatie économique dans une perspective dynamique prônant
le développement international et régional ou continental devraient faire un
recours à l’histoire pour repérer ses origines de développement, tant au niveau
de la théorie économique qu’au sein des différents courants pratiques de
politique commerciale. La diplomatie économique est un processus cumulatif de
faits, de savoir et d’apprentissage collectif de la complexité auquel toutes les
sociétés et les religions y ayant participé à sa formation. Son évolution revêt un
caractère dynamique.
Il semble que l’historien et le sociologue arabe Ibn Khaldoun (1332-
1406) fut le premier à définir le commerce (tijara) bien avant les
mercantilistes, les classiques (Adam Smith et Ricardo) et Marx. Il écrit dans
son ouvrage capital « AL Muquaddima » « par le mot commerce, on désigne
la recherche du profit par l’augmentation du capital en achetant bon marché
ce qu’on revend très cher. Les denrées peuvent être aussi bien des esclaves
(raqiq), du grain, des bestiaux, des armes ou des étoffes. La différence ainsi
réalisée est le bénéfice (ribh) »23, En ajoutant « la recherche du profit peut se
23 Ibn Khaldoun. À, Discours sur l’histoire universelle, Traduction nouvelle, préface et notes
39
faire en stockant des marchandises et en attendant, pour les vendre, la hausse
des cours. On peut alors gagner beaucoup d’argent. Autre procédé,
également très lucratif : le marchand va vendre ses denrées ailleurs, là où la
demande est plus grande que chez lui (…) le secret du commerce, c’est
d’acheter bon marché et de vendre cher »24.
Dans ce chapitre nous essayons de traiter et de présenter successivement
certains éléments et principes économiques et doctrinaux sur lesquels les
différents courants et écoles de commerce ont été construits et devraient être
exposés et identifiés comme suit :
– de la formation historique de la diplomatie commerciale et économique
et les leçons du passé ;
– de l’émergence et de la percée de la diplomatie commerciale et
économique ;
– approches épistémologiques et opérationnelles et nouveaux paradigmes
de la diplomatie économique ;
– enjeux pratiques de la diplomatie économique : objet, missions et
responsabilités des acteurs.
24 Ibidem, p. 808.
25 H. Denis, Histoire de la pensée économique, PUF, Paris, 1980, p. 97.
40
prémices de la mondialisation. À juste titre, R. Lekachman écrit, « le
véritable père de l’économie politique ce n’est pas Monchrestien, ce n’est
pas Quesnay ce n’est pas Smith, c’est Christoph Colomb ».
À cet égard, Joseph A. Schumpeter suggère d’interpréter les écrits des
mercantilistes26 afin d’en extraire les idées les plus importantes qu’ils
contiennent et qui pourraient être utiles à l’analyse économique. Ces idées
comportent trois éléments principaux: le monopole d’exportation, le contrôle
des changes et la balance commerciale, ce dernier élément étant d’une
importance capitale dans l’analyse de la politique de puissance de la nation.
La problématique centrale du mercantilisme consiste à répondre aux
questions suivantes : Quelle est la source de la richesse? Quels sont les
moyens pratiques pour enrichir la nation et le prince qui l’incarne ? En quoi
consiste le rôle de l’État dans la réalisation de la richesse, quels sont les
moyens d’assurer sa puissance et son intervention en matière commerciale et
dans la protection des richesses ?
Le mercantilisme est basé sur une idéologie dominante qui visait à
concentrer le pouvoir entre les mains de l’État afin de permettre aux
Européens de s’emparer des premières colonies et de la richesse étrangère.
Les idées fondamentales du mercantilisme sont27 : l’or, les métaux précieux
et la thésaurisation constituant l’essence de la richesse ; l’organisation du
commerce extérieur doit produire une rentrée de métaux précieux ;
l’industrie doit être encouragée par l’importation des matières premières bon
marché ; des droits doivent taxer l’importation de produits manufacturés, les
exportations doivent être stimulées ; enfin l’accent est mis sur la puissance
du monarque et du pays en matière de la possession de l’or comme seule
vraie forme de richesse et sur le rôle de l’État et du commerce dans
l’accumulation de l’or... « Les États qui souscrivent à cette pensée, sont
amenés par un seul but : l’extraction de métaux précieux, d’une part, et leur
accumulation obtenue, d’autre part, grâce à une balance commerciale
positive consistant à obtenir plus d’exportation que d’importation »28.
Pour découvrir les métaux précieux et mettre en œuvre les idées et les
multiples préconisations et recommandations par les auteurs, les politiques
mercantilistes se doivent adopter un processus de colonisation. La majorité
des penseurs économiques du XVIIe siècle considère que la quantité de
richesses disponible dans le monde est fixe29 ; l’Europe serait un gâteau, et la
part que chacun parvient à prélever dépendrait de la guerre économique que
12
28 N. Galois, « Les mercantilistes, accumuler les richesses », Sciences Humaines, Hors série,
41
se livrent les États30. C’est le même raisonnement qui prime lorsqu’il s’agit
de la ruée vers des continents étrangers ou des « gâteux asiatiques » ou
« africains ». Généralement, on peut distinguer trois (3) politiques
commerciales préconisées par les mercantilistes31 :
contenu lui valut d’être poursuivi par les autorités et un procès inquisitorial. L’accusation
consistait à lui reprocher d’avoir attaqué, dans ce texte, la politique fiscale du prince roi cf.
Elena María García Guerra, Les idées monétaires du père Juan de Mariana : un vecteur
d’agitation sociale, in https: //[Link]/e-spania/29117
42
Politique commerciale anglaise
À la différence de la politique commerciale espagnole et de la politique
française, la pensée mercantiliste anglaise s’appuie sur un éventail
d’économistes tels que Thomas Mun (1641-1571) qui fut le premier à
préparer le document comptable enregistrant le mouvement des biens et des
services entre l’État et l’étranger. Et qui s’orienta sur la qualification des
commerçants en édictant les douze qualités pour être un bon marchand
(savoir écrire et compter, connaître les us et coutumes des pays étrangers,
être au fait des coûts de la construction navale…)37 ; Josiah Child (1630-
1699) qui défend la baisse du taux d’intérêts comme pilier du redressement
du pays face à la concurrence exacerbée de la Hollande ; William Petty
(1687-1623), qui est considéré comme l’inventeur du document « balance de
paiement » et l’un des partisans du développement de la flotte navale. Par
ailleurs, ce dernier est considéré par Karl Marx (1818-1883) comme le
fondateur de l’économie politique classique en Angleterre qui voit dans le
travail et non dans l’accumulation de l’or, le fondement de la société. Il
résume sa pensée dans son adage célèbre « le travail est le père et le principe
actif de la richesse, de même que la terre en est la mère »38.
Le meilleur exemple que nous puissions peut-être donner pour expliquer
la profondeur de la politique commerciale anglaise c’est sa création d’une
société d’exploitation de commerce avec les Indes orientales, appelée
Compagnie des Indes orientales (East India Company) qui a bénéficié d’une
concession, en 1601. En 1613, après le naufrage d’un navire dans la mer, une
énorme quantité de métaux précieux a été passée clandestinement. L’incident
a déclenché une tempête de critiques au sein de la communauté anglaise,
condamnant les craintes d’extinction de la richesse minière résultant de la
succession d’incidents de ce type. De cette optique Thomas Mun, l’homme
d’affaires et l’économiste anglais fut nommé à la commission du Commerce
en 1622, puis à la tête de la Compagnie des Indes orientales. Cette
nomination coïncida avec une pénurie d’argent en Angleterre, et il
s’employa activement à défendre la pratique commerciale de la Compagnie
exportant de grandes quantités d’argent.
En l’occurrence, il a pris la défense du commerce extérieur en déclarant
qu’il s’agissait du moyen le plus efficace d’accroître la richesse des
britanniques. Il a été reconnu que la réalisation d’un excédent commercial ne
peut être faite que grâce à l’intervention de l’État. Une telle intervention
consistait en la promulgation de lois (Loi sur la navigation de 1651), la
promotion de l’exploitation des ressources naturelles, la réduction des droits
à l’exportation, la protection des produits nationaux de la concurrence
étrangère, l’expansion du commerce extérieur, l’émergence du pacte
colonial. Le pacte qui s’est efforcé d’exploiter la richesse et la population
des pays colonisés et de les empêcher la création des entités industrielles.
37 N. Galois, Les Mercantilistes, op. cit., p. 13.
38 Ibidem.
43
Politique commerciale française
Elle est inspirée par des auteurs comme Jean Bodin (1529-1596) et de ses
fameux six livres de la République (1576) et Antoine de Montchrestien
(1575-1621) qui préconise une puissance coloniale forte dans sa traité
d’économie politique (1615) ou de l’idée longuement développée par Bodin
selon laquelle « la guerre contre l’ennemi extérieur est utile à la paix
intérieure »39.
En fait, cette politique est plus fertile et plus riche que la pensée
espagnole. Le mérite revient en grande partie à l’homme d’État Colbert
(1683-1619), contrôleur général des finances de l’époque, et ministre d’État
de Louis XIV, véritable concepteur de la politique commerciale française, en
raison de son rôle prépondérant dans l’adoption d’une nouvelle approche de
la mise en valeur des ressources minérales. L’accès à l’or et à l’argent en
provenance de l’étranger devrait viser à accroître les exportations à condition
que ces exportations soient des produits industriels et non des produits
agricoles. À cet égard, Colbert a pris diverses mesures pour encourager
l’industrie française: il a tout d’abord appelé à une intervention de l’État afin
de créer une industrie gouvernementale fondée sur l’application des
meilleures méthodes de production. Ensuite, pour inciter l’industrie
nationale à réduire les coûts de production. En l’occurrence, l’État a
empêché ou a limité l’exportation de produits agricoles à l’étranger afin de
maintenir des prix bas, ainsi que des salaires bas, tant qu’ils dépendent des
prix des aliments consommés par les travailleurs. Enfin, la création de
grandes entreprises pour la production et l’incitation des particuliers à y
souscrire, accompagnée d’autres mesures parallèles telles que l’amélioration
des moyens de transport, l’encouragement d’inventions, l’assistance aux
familles réputées pour leur utilisation de l’industrie et reflétant cet intérêt
pour le développement de la science et de la littérature et la prise de
conscience de l’importance de l’industrie pour augmenter les exportations et
d’apporter les pièces d’or. Antoine de Montchrestien a adopté cette idée en
considérant que l’industrie du pays est comme « le sang pour le cœur ». Il a
également vivement critiqué la politique d’accumulation de l’or, sa stérilité
et ses dangers, soulignant que la productivité est le seul outil permettant de
garantir toute la richesse et que le travail est le secret du bonheur.
Bref, si Colbert « permit un certain rattrapage industriel, note Chloé
Rebillard, avec la création des manufactures (céramique de Sèvres, tapisserie
des Gobelins), il échoua à encourager les fortunés de France à investir dans
l’industrie (…) il délaissa également complètement le secteur agricole, au
profit des produits transformés jugés plus rentables : les crises de
subsistances et les famines continueront à succéder dans le royaume. La
réussite économique du colbertisme n’est en rien éclatante, à une exception
près : l’enrichissement personnel de celui qui fut à l’origine. À la mort de
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Colbert, son cercueil est insulté par le peuple qui ne supporte pas le décalage
entre ses difficultés quotidiennes et la richesse accumulée de celui qui fut
l’un des principaux bras de la politique économique du roi »40.
40 C. Rébillard, J.B. Colbert (1619-1683), « L’État moteur de l’économie », op. cit., p 15.
41 R. Delcorde, Les Mots de la diplomatie, Paris, L’Harmattan, 2015, p. 72.
42 Un ancien diplomate américain qui servit en tant que Consul général dans plusieurs pays.
43 C.S. Kennedy, The American Consul. Kennedy est un historien oral de la diplomatie
américaine. Il est le fondateur et actuel Directeur du Programme d’histoire orale des Affaires
étrangères au sein de l’Association for Diplomatic Studies and Training (Association pour les
études et la formation en diplomatie) cf. Centre International de Commerce,Guide de la
diplomatie commerciale,Genève, 2019, p. 4.
44 S. Péquignot, in Revue Diplomatie, n° 99, juillet-août 2019, p. 87.
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remet le tout à l’empereur à Aix -la Chapelle. Quatre siècles plus tard, un
ambassadeur de saint Louis apportera au roi d’Angleterre Henri III un autre
éléphant, ramené de Terre Sainte. Le pachyderme attira la foule à Londres
lorsqu’il se baigna dans la Tamise (…). Au Moyen-Âge il y eut d’autres
missions diplomatiques, souvent bien modestes. Le duc de Bourgogne
Philippe le Bon dépêcha au moins 1412 ambassades hors de ses territoires
entre 1419 et 146745 ».
Faut-il remarquer que ces études sur le Moyen-Âge ont fait l’objet de
critiques acerbes de la part de multiples auteurs du XXIe siècle en inaugurant
de nouveaux travaux qui rompent radicalement avec les conceptions qui
présidaient à la rédaction des ouvrages anciens marqués par une perspective
anthropologique et histographique focalisant plus d’intérêt sur les relations
entre rois, princes et puissants en dehors de l’analyse critique des multiples
conquêtes coloniales et humiliantes des peuples en Chine, en Afrique ou en
Inde46. En effet, au cours des siècles et à ce jour la diplomatie économique
sert le capital, l’économie, le goût du négoce et du profit de multiples
façons : en négociant des garanties de routes commerciales, l’ouverture des
débouchés, colonies, zones d’influence et accords commerciaux.
45 Ibidem, cf. pour plus de détails, J.M. Moeglin et S. Péquingnot, Diplomatie et « relations
internationales » au Moyen-Âge (IXe-XVe siècle).
46 F. Reynaert, La Grande histoire du monde, Fayard, 2016.
47 Thomas Piketty, Capital et idéologie, Paris, Seuil, 2019, p. 304.
48 Ibidem.
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