Chapitre 3 QX
Chapitre 3 QX
Chapitre 3
Santé environnementale
Pierre Chevalier, Sylvaine Cordier, William Dab, Michel Gérin,
Pierre Gosselin, Philippe Quénel
1 Introduction
2 Historique
3 Dangers liés aux modifications environnementales et aux
technologies contemporaines
3.1 Dangers biologiques
3.2 Dangers chimiques
3.3 Dangers physiques
3.4 Autres types de danger
4 Grands problèmes contemporains de santé liés
à l’environnement
4.1 Infections respiratoires aiguës
4.2 Gastro-entérites
4.3 Paludisme (malaria) et infections tropicales transmises par des
vecteurs
4.4 Maladies cardio-vasculaires
4.5 Cancer
4.6 Maladies respiratoires chroniques
5 Particularités et problèmes méthodologiques
5.1 Aspects organisationnels: vers une démarche multidisciplinaire
5.2 Difficultés méthodologiques
5.3 Un exemple: les difficultés de l’épidémiologie environnementale
5.4 Maladies environnementales: une reconnaissance difficile qui nuit à
la prévention
5.5 Un environnement en constante évolution modifie l’exposition et les
risques
6 Prévention et précaution
6.1 Relation santé-environnement et continuum des activités de préven-
tion
6.2 Principe de précaution
7 Rôle des institutions de santé publique et des professionnels
de la santé
7.1 Cadre législatif et organisationnel de la santé environnementale
7.2 Rôle des professionnels de la santé au sein de la communauté
8 Conclusion
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SANTÉ ENVIRONNEMENTALE 3
la santé et l’environnement, incluant les inter- les dangers découlant d’une exposition micro-
actions positives (avantages) ou négatives bienne qui font l’objet d’une attention parti-
(inconvénients). Parallèlement, une approche culière en santé publique: bactéries, virus et pro-
plus environnementale et moins anthropocen- tozoaires parasites, comme les amibes et certains
trique a vu le jour avec le concept d’écologie, vers microscopiques (nématodes, cestodes) sont
qui renvoie à la notion de relation des êtres les plus courants. On inclut également dans ce
vivants entre eux et avec le milieu, essentielle- groupe les prions, responsables de la maladie de
ment au sens physique et biologique. Si l’envi- Creutzfeldt-Jakob chez l’humain (maladie de la
ronnement et la santé sont des notions en «vache folle»). Les infections provoquées par des
apparence simples et relevant du sens commun agents biologiques pathogènes peuvent être
comme le suggère le slogan de l’OMS, «envi- acquises de manière directe (contact direct entre
ronnement d’aujourd’hui, santé de demain», humains) ou indirecte; ce dernier mode com-
force est néanmoins de constater que cette rela- prend la transmission par voie aérienne,
tion est en réalité très complexe. hydrique, alimentaire ou par l’intermédiaire de
vecteurs (animaux ou insectes). L’augmentation
3. DANGERS LIÉS AUX MODIFICA- du risque lié aux dangers biologiques est
TIONS ENVIRONNEMENTALES favorisée par de nouveaux modes de vie, notam-
ment les déplacements aériens qui permettent
ET AUX TECHNOLOGIES de transporter sur une distance de plusieurs mil-
CONTEMPORAINES* liers de kilomètres, en quelques heures, un virus
Il importe d’abord de différencier les notions de ou une bactérie pathogène. Dans ce contexte,
«danger» et de «risque», lesquelles seront toute- on parle maintenant de cas de «paludisme aéro-
fois explicitées dans la deuxième partie de l’ou- portuaire» survenant dans les aéroports ou dans
vrage (chapitre 8). Le danger (qualitatif ) est le leur voisinage, observés dans des pays hors des
potentiel que possède un agresseur quelconque zones impaludées et consécutifs au transport de
(biologique, chimique) d’exercer un impact moustiques infectés à bord des avions.
négatif sur la santé. Quant au risque (quanti- Les infections acquises par transmission
tatif ), c’est la probabilité que des effets néfastes directe, qui ont la plus forte incidence de nos
sur la santé humaine surviennent à la suite jours, sont les maladies sexuellement transmissi-
d’une exposition à un danger ou un agresseur**. bles (syphilis, gonorrhée, chlamydiases, tri-
Les agresseurs peuvent être classés selon leur chonomiase et herpès génital), le nombre de
nature (biologique, chimique), le vecteur d’ex- nouveaux cas dépassant 350 millions annuelle-
position (air intérieur, air extérieur, eau de con- ment. L’accroissement de l’incidence est notam-
sommation, alimentation) ou selon le lieu d’ex- ment dû à des pratiques sexuelles libéralisées
position (résidence, travail, école, hôpital). La ainsi qu’à un accroissement de la résistance aux
présentation la plus classique est basée sur la antibiotiques des microorganismes responsables.
nature des agresseurs. C’est elle qui a été retenue L’augmentation de la densité de la population,
pour ce chapitre. Dans le contexte de la santé le «tourisme sexuel» et les voyages aériens sont
environnementale, quatre groupes de dangers des situations qui favorisent la transmission de
seront succinctement présentés: biologiques, ces maladies.
chimiques, physiques et autres. La transmission par voie aérienne véhicule
des microorganismes qui sont surtout responsa-
bles d’infections respiratoires, comme la pneu-
3.1 Dangers biologiques***
monie, le rhume, l’influenza (grippe) ou la
Les dangers biologiques découlent de l’exposi- tuberculose. Les infections respiratoires, ex-
tion à toutes les formes de vie et à leurs sous- cluant la tuberculose, représentent actuellement
produits tels que les toxines. Ce sont toutefois la plus grande cause de mortalité par maladies
*** Des informations complémentaires sont tirées de Gorbach et coll. (1998) et WHO (1999); les données
sur l’incidence et la prévalence sont tirées de WHO (1997a).
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infectieuses, étant responsables de près de qua- Dans le premier groupe (les nouvelles maladies),
tre millions de décès par an; la tuberculose vient notons d’abord le SIDA (transmission directe),
au deuxième rang avec trois millions de décès qui s’est très rapidement répandu dès le début
annuellement. Les infections d’origine hydrique des années 1980. Les fièvres hémorragiques
représentent un autre grand problème de santé virales (virus Junin en Argentine et Machupo en
publique, particulièrement dans les pays en Bolivie), causées par le contact avec des rongeurs
développement et dans les zones tropicales. La infectés ou leurs excrétions, seraient favorisées
contamination de l’eau résulte souvent de la par des modifications des pratiques agricoles
gestion inadéquate des déjections humaines ou alors que celle causée par le virus Ebola en
animales et peut être responsable d’infections Afrique (première manifestation au Congo en
pouvant être fatales ou causer des séquelles per- 1976), dont la létalité peut atteindre 90 % avec
manentes: choléra, fièvres typhoïdes, dysenterie, certaines souches, découlerait de la déforesta-
hépatite A, schistosomiase, giardiase, cryp- tion. En 1994, la peste pulmonaire a fait son
tosporidiase. Par ailleurs, plusieurs centaines apparition en Inde, et la fuite de milliers de gens
d’espèces de microorganismes peuvent causer vers d’autres régions aurait pu contribuer au
des problèmes gastro-intestinaux de gravité risque de propager l’épidémie. Dans l’est de
variable. l’Amérique du Nord, la maladie de Lyme, pou-
L’accroissement démographique et l’absence vant causer une atteinte neurologique, car-
de services sanitaires adéquats sont à la source de diaque ou arthritique, est transmise par une
la majorité des infections d’origine hydrique tique qui s’infecte surtout au contact du cerf de
dans les pays en développement. Dans les pays Virginie. Formellement reconnue pour la pre-
industrialisés, l’accroissement de la charge pol- mière fois au Connecticut en 1975, sa dissémi-
luante provenant des activités de production nation a été associée à la pratique croissante des
animale est de plus en plus mise en cause dans activités de plein air en milieu forestier ainsi
des cas de contamination de l’eau de surface ou qu’au développement de banlieues dans des
des nappes phréatiques. Par ailleurs, plusieurs zones forestières et à l’habitude de leurs habi-
groupes d’aliments, notamment les produits tants de nourrir les cerfs. Plus récemment, en
carnés et laitiers, constituent d’excellents 1999, le virus de la fièvre du Nil occidental,
milieux pour la prolifération microbienne. Plus habituellement confiné à l’Afrique du Nord et à
de quatre milliards de cas de diarrhée se mani- l’Asie du Sud, est apparu à New York où il a fait
festeraient annuellement sur la planète. Quant quelques victimes.
au sol, il peut être à l’origine de certaines infec- Dans le groupe des infections en émergence
tions, notamment chez les enfants en bas âge causées par des microorganismes dont l’exis-
qui peuvent ingérer de la terre contaminée. Le tence était connue depuis plusieurs décennies,
risque est accru dans des régions où les déjec- mais qui avaient rarement infecté les humains,
tions humaines ou animales ne font pas l’objet notons le cas type du syndrome pulmonaire à
d’une gestion adéquate. Dans le milieu de tra- hantavirus, habituellement causé par le virus Sin
vail, l’infection au virus de l’hépatite B et C, au nombre transmis par la souris sylvestre (surtout
VIH et à la tuberculose (agents de santé), et les par inhalation dans un endroit clos contenant
parasitoses chroniques (ouvriers agricoles et des déjections de l’animal). Depuis la première
forestiers) constituent des exemples des affec- éclosion humaine d’importance, survenue en
tions les plus courantes reliées à l’exposition à 1993 dans un désert du sud-ouest des États-
des agents biologiques. Unis (territoire des Navajos), on a noté que le
Il y a lieu de faire état des infections émer- virus est maintenant présent dans l’ensemble de
gentes ou des nouveaux risques infectieux* que la population de souris sylvestres d’Amérique du
l’on peut définir comme des infections nou- Nord ; sa dissémination serait possiblement
vellement apparues, ou réapparues, et dont l’in- associée à des conditions climatiques particu-
cidence ou la portée géographique s’accroissent. lières favorisant la prolifération excessive des
Au cours des deux dernières décennies, des rongeurs incriminés. Un dernier groupe d’infec-
épidémies explosives de maladies inconnues ou tions en émergence est constitué par des mala-
réémergentes ont été fréquemment observées. dies dont l’incidence était en régression depuis
* Des informations spécifiques sont tirées de Ducel (1995), MSSS (1998) et WHO (1999).
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SANTÉ ENVIRONNEMENTALE 5
l’arrivée des antibiotiques. Le cas le plus patent versé, d’«intolérance multiple aux produits
est celui de la tuberculose dont on note une chimiques» ou sensibilité chimique multiple**.
réapparition graduelle aux États-Unis depuis Il faut cependant, bien entendu, éviter de faire
1990. La cause de l’émergence est l’apparition l’adéquation simpliste entre substance synthé-
de souches résistantes aux antibiotiques tradi- tique et toxicité humaine d’une part, et sub-
tionnellement utilisés contre la bactérie dans un stance naturelle et innocuité d’autre part. Ainsi,
contexte de polytoxicomanies et de prévalence la très grande majorité des xénobiotiques dans
élevée de l’infection à VIH. leurs conditions actuelles d’utilisation dans une
myriade de produits (produits sanitaires, pro-
3.2 Dangers chimiques* duits de consommation, etc.) ne constituent pas
une menace pour la santé humaine, mais sont
Substances toxiques plutôt à la base même de la santé, du bien-être
Jusqu’à la révolution industrielle, les humains et de la qualité de vie de la population.
n’étaient exposés dans l’environnement qu’à un Ayant précédemment fait la différence entre
nombre limité de substances toxiques, telles que le danger et le risque, précisons ici que la toxici-
les gaz et fumées provenant de la combustion et té est la capacité inhérente d’un substance à
des substances pétrolières ou minérales naturelle- provoquer divers problèmes physiologiques et
ment présentes dans l’eau ou le sol de certaines pathologiques dans un organisme vivant: irrita-
régions. Or, depuis le début du XXe siècle seule- tions, effets neurologiques, génétiques, can-
ment, plus de 10 millions de substances diverses cérogènes, etc. (les effets sont présentés dans la
ont été synthétisées en laboratoire. Toutefois, quatrième partie du manuel, tandis que les
seulement 1 % d’entre elles est produit régulière- principes de la toxicologie sont présentés au
ment sur une base commerciale, dont un certain chapitre 5). Les produits chimiques sont
nombre par ailleurs est disséminé volontaire- habituellement divisés en deux groupes, inor-
ment dans l’environnement (le cas des pesticides ganiques et organiques, se subdivisant par la
et des fertilisants). Il existe plusieurs sources et suite en sous-groupes. Les paragraphes qui sui-
banques de données permettant d’obtenir de vent présentent succinctement un certain nom-
l’information sur les substances toxiques (sous bre d’entre eux dont l’importance en santé en-
forme de fiches signalétiques, par exemple), dont vironnementale est reconnue.
plusieurs sont accessibles par Internet; une liste
de certains sites et portails Internet utiles est Substances inorganiques
présentée au chapitre 35. Trois groupes de substances inorganiques présen-
Les dangers découlant de l’exposition aux tant un danger pour la santé publique peuvent
agresseurs chimiques sont clairement liés à l’in- être sommairement identifiés: les métaux, les
dustrialisation de la société dont le fonction- agents corrosifs et les composés halogénés.
nement implique l’utilisation de dizaines de Parmi les métaux constituant le plus grand
milliers de produits de synthèse. On qualifie risque pour la santé, on retrouve le cadmium, le
aussi ces substances de «xénobiotiques» («xénos» chrome, le cuivre, le manganèse, le mercure, le
signifiant «étranger» en grec), parce qu’elles nickel et le plomb; on peut y associer l’arsenic
n’existent pas dans l’environnement naturel et (en fait un métalloïde). Le chrome, le cuivre et
que leur existence est essentiellement due aux le manganèse sont physiologiquement essen-
activités humaines. Les effets de ceux des xéno- tiels, notamment au fonctionnement de cer-
biotiques qui sont toxiques sont mis en évi- taines enzymes, mais en très petites quantités
dence, parfois avant, souvent après, leur intro- seulement. Les autres n’ont aucune fonction
duction dans l’environnement, à l’occasion physiologique connue et sont généralement
d’études toxicologiques et épidémiologiques. À toxiques à faibles concentrations : l’arsenic et le
titre d’exemple d’un effet décelé seulement cadmium sont cancérogènes, alors que le mer-
récemment comme relié aux expositions chimi- cure et le plomb sont neurotoxiques et peuvent
ques, on peut citer le syndrome, encore contro- causer des lésions permanentes.
Les agents corrosifs sont surtout constitués confère une toxicité particulière et, pour
d’acides et de bases fortes ; concentrés, ils plusieurs, une longue persistance environ-
causent de graves irritations cutanées, oculaires nementale (plusieurs décennies dans certains
et respiratoire (par leurs vapeurs et brouillards). cas). Plusieurs sont couramment utilisés dans
Certains polluants atmosphériques, comme l’o- l’industrie ou le commerce. Appartiennent à
zone troposphérique et les oxydes d’azote, ont cette famille les chlorofluorocarbures incriminés
également un pouvoir irritant (chapitre 1). dans la destruction de la couche d’ozone
Parmi les halogènes (fluor, chlore, brome et stratosphérique. Le dichlorométhane, le trichlo-
iode), le fluor et le chlore sont des gaz qui roéthylène et le percholoroéthylène utilisés
causent de sévères irritations du système respira- comme solvants constituent des exemples d’hy-
toire. Plusieurs composés halogénés comme les drocarbures aliphatiques chlorés. Les dioxines,
fluorures et les acides fluorhydrique et chlorhy- les furanes, les polychlorobiphényles (PCB),
drique sont également toxiques. Le risque relié plusieurs pesticides organochlorés (DDT, mirex,
aux halogènes peut également découler de leur chlordane, par exemple), ainsi que des rejets
incorporation dans des molécules organiques polluants comme ceux des fabriques de pâte à
(organohalogénés) dont nous traiterons plus papier qui utilisent le chlore comme agent de
loin. blanchiment appartiennent au groupe des
hydrocarbures aromatiques chlorés; ils sont sou-
Substances organiques vent désignés comme polluants organiques
Les composés organiques sont très nombreux, et persistants (POP). Ces produits peuvent être
ils peuvent être classés en plusieurs dizaines de cancérogènes ou neurotoxiques, et ceux qui sont
groupes. Aux fins de cette présentation som- chlorés peuvent causer une irritation cutanée
maire, on retiendra surtout les hydrocarbures et appelée «chloracné».
leurs dérivés. Un hydrocarbure simple et linéaire Il y a lieu de mentionner l’émergence possi-
(aliphatique) est une molécule composée seule- ble d’un problème lié à la présence de substances
ment d’atomes de carbone et d’hydrogène. Les qualifiées de perturbateurs endocriniens dont la
plus petites de ces molécules sont le méthane, particularité est d’imiter certaines hormones
l’éthane, le propane et le butane qui sont des gaz comme les œstrogènes, la testostérone et les hor-
ayant la capacité de s’enflammer ou d’exploser. mones thyroïdiennes*. Les conséquences d’une
Certains, comme le propane et le butane, ont exposition à ces substances seraient des nou-
aussi un effet dépresseur sur le système nerveux. veau-nés de petit poids, une perturbation du
Les hydrocarbures aromatiques ont une molécule développement cognitif et comportemental de
de benzène (anneau cyclique à six carbones) à la ces enfants ainsi qu’une réduction du nombre de
base de leur structure ; certains ont une struc- spermatozoïdes; il manque cependant d’études
ture formée de plusieurs molécules de benzène épidémiologiques concluantes à ce sujet. La liste
auxquelles se greffent diverses chaînes linéaires des perturbateurs endocriniens présumés com-
ou des anneaux non benzéniques. Le benzène prend les dioxines, les furanes, les HAP, les
est reconnu comme cancérogène chez l’humain. PCB, des pesticides organochlorés ainsi que les
D’autres hydrocarbures aromatiques ont des alkylphénols et les esters de phthalates. Ces deux
propriétés neurotoxiques ou irritent les derniers groupes de substances ont fait l’objet de
muqueuses. Les hydrocarbures aromatiques vives controverses, puisqu’elles sont présentes
polycycliques (HAP), qui sont engendrés par la dans certains détergents à lessive, dans des net-
combustion de toute matière organique (notam- toyeurs et des détachants à vêtements ainsi que
ment pétrole, bois, charbon), sont particulière- dans certains plastiques utilisés pour l’emballage
ment préoccupants parce qu’ils persistent dans alimentaire. Il est toutefois difficile de préciser
l’environnement et peuvent s’accumuler dans la le risque – réel ou appréhendé – découlant de
chaîne alimentaire, et qu’un certain nombre l’exposition à ces substances ; les agences et
d’entre eux sont cancérogènes. Les hydrocarbures organismes impliqués dans l’évaluation de leur
halogénés possèdent un ou plusieurs atomes de toxicité affirment actuellement que le risque
fluor, de chlore, de brome ou d’iode, ce qui leur serait minime, mais n’écartent pas la possibilité
* Informations complémentaires tirées de Bosman-Hoefakker et coll., 1997; Cheek et coll., 1998; Colborn
et coll., 1995; Santé Canada, 1997.
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SANTÉ ENVIRONNEMENTALE 7
* Pour plus ample information à cet égard, consulter Berglund et Lindvall (1995) ainsi que le chapitre 16.
SANTÉ ENVIRONNEMENTALE 9
2,0
1,5 1,5
1,1
1,0 0,9
0,5
0
Infections SIDA* Diarrhée Tuberculose Paludisme Rougeole
respiratoires aiguës
(y compris pneumonie * Les décès de tuberculeux séropositifs ont été comptés
et grippe) comme décès par suite de SIDA
Figure 3.1 Maladies infectieuses les plus meurtrières (source OMS 1999, figure tirée du site Internet.
faut cependant souligner que les seuls facteurs 4.1 Infections respiratoires aiguës
environnementaux ne sont pas toujours en
cause, par exemple dans le cas des cancers ou des Ce groupe de maladies englobe toutes les infec-
maladies cardio-vasculaires également associés tions virales et bactériennes des poumons et des
aux habitudes de vie ou qui ont une forte com- voies respiratoires supérieures, ainsi que certaines
posante héréditaire chez certaines personnes. À maladies infantiles pouvant engendrer des com-
la lecture des paragraphes qui suivent, on con- plications respiratoires, comme la rougeole et la
statera que la pollution de l’air intérieur et coqueluche. Les infections respiratoires sont les
atmosphérique ainsi que les mauvaises condi- maladies infectieuses les plus meurtrières dans
tions d’hygiène sont les facteurs de l’environ- l’ensemble du monde (figure 3.1). On estime
nement les plus souvent mis en cause. Sauf qu’environ 60 % des cas d’infections respiratoires
mention contraire, le milieu de travail n’est pas auraient une composante environnementale,
inclus systématiquement dans cette section. La notamment par le biais de la pollution de l’air.
plupart des éléments de ce survol sont repris Bien que la plupart de ces infections soient
plus en détail dans plusieurs chapitres du livre. bénignes et guérissent spontanément, plusieurs
cas dégénèrent en pneumonies, parfois fatales, ou
en complications diverses (otites, méningites). Le
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Central America Æ Amérique centrale les zones d’activité économique. La région où la résistance aux médica-
Le développement agricole, l’irrigation et la colonisation, de concert ments est la plus grave.
avec la résistance aux insecticides, sont à l’origine d’une augmentation Papua… Æ Papouasie Nouvelle-Guinée, Phillipines, Iles Salomon et
de l’incidence du paludisme Vanuatu
Africans cities Æ Villes africaines Plus de 300 000 cas par an, liés à la colonisation de nouveaux territoires
La résistance aux médicaments antipaludiques accroît la mortalité chez Middle south Asia Æ Asie centrale du sud
les jeunes adultes. Services sanitaires inadéquats.
Plus de 2,5 millions de cas annuellement. Augmentation importante
Dry savanas and desert fringe Æ Savanes tropicales et zones péri-déser- dans les zones forestières et montagneuses, prenant parfois des propor-
tiques tions épidémiques
Des épidémies sont causées par des pluies exceptionnelles et des mou- East African… Æ Hauts plateaux africains et Madagascar
vements de population. Plus de 50 000 cas à Khartoum durant l’inonda-
Épidémies majeures dues aux changements agricoles, l’arrêt du contrôle
tion de 1988.
de la maladie et peut-être à cause de l’augmentation de la température.
Ethiopia Æ Éthiopie
African savana… Æ Savanes et forêts africaines
Épidémies récurrentes sur les hauts plateaux dues à la dégradation de
Plus de 50% de la population infectée. Le paludisme est la principale
l’environnement, la sécheresse, la famine et la relocalisation des popula-
cause de mortalité chez les jeunes enfants (1 sur 20 avant l’âge de 5
tion.
ans). Accroissement de la résistance aux médicaments.
Afghanistan Æ Afghanistan
Amazonian rain forest Æ Forêt pluvieuse amazonienne
Plus de 300 000 cas à chaque année. Arrêt du contrôle de la maladie et
Plus de 500 000 cas par an au Brésil (50% des cas pour l’ensemble des
déplacements de populations dus à la guerre.
Amériques) et entre 6 000 et 10 000 morts résultant de la colonisation
Cambodia… Æ Cambodge, République démogratique du Laos, et de l’exploitation minière dans les zones forestières.
Myanmar, Thaïlande et Vietnam
Près de 700 000 cas par an. Augmentation importante du risque dans
Figure 3.2 Carte de distribution du paludisme et principales causes favorisant sa dissémination (source: WHO
1997, figure 5.7 de la page 146).
problème est particulièrement sérieux chez les typhoïdes et paratyphoïdes, les salmonelloses, la
enfants de moins de cinq ans (figure 3.1). Cette shigellose, la giardiase, la cryptosporidiose ainsi
situation est surtout observée en Afrique subsaha- que les infections à Escherichia coli entéro-
rienne et en Amérique latine, mais le nombre hémorragique. L’incidence et la gravité de ces
d’enfants subissant des complications respira- infections sont directement liées à de mauvaises
toires est également élevé dans les anciennes conditions hygiéniques qui se traduisent par la
républiques socialistes d’Europe. Dans les pays contamination de l’eau et des aliments. Les
industrialisés, l’utilisation des antibiotiques et régions offrant le moins de services sanitaires
une meilleure hygiène personnelle ont considé- ont les taux les plus élevés de mortalité et de
rablement contribué à la réduction des pneu- morbidité dues à ces infections ; ainsi, les
monies. La malnutrition et un faible poids à la épisodes et les cas de gastro-entérites sont cinq à
naissance sont par ailleurs reconnus comme des six fois plus élevés dans les pays en développe-
facteurs de risque d’apparition d’une pneumonie, ment que dans les pays industrialisés. Quatre
alors que les fortes densités de population milliards d’épisodes ou de cas de diarrhées sont
favorisent la transmission des bactéries et des virus enregistrés sur la planète annuellement et plus
respiratoires. On a, par ailleurs, noté un lien avec de deux millions de personnes en décèdent
la qualité de l’air intérieur puisque l’utilisation du (figure 3.1). Les groupes exposés sont les enfants
bois ou du charbon pour la cuisine favorise les de moins de cinq ans, notamment dans les pays
infections respiratoires. Par ailleurs, la forte den- en développement, les personnes âgées et celles
sité des personnes dans certains logements, les dont le système immunitaire est déficient.
lieux publics, les garderies et les crèches constitue
un autre facteur important pour la transmission 4.3 Paludisme (malaria) et infections
de personne à personne de ces infections. tropicales transmises par des vecteurs*
SANTÉ ENVIRONNEMENTALE 11
l’arsenic serait à l’origine des MCV n’est pas mise en cause dans le cancer de l’estomac. Par
clairement établi, l’apport découlant essentielle- ailleurs, tel que mentionné à la section 3.2,
ment de l’ingestion d’eau provenant de certains plusieurs composés chimiques ainsi que certains
sites géologiques naturellement riches en rayonnements sont reconnus cancérogènes pour
arsenic. Finalement, diverses infections sont à l’humain. Ils ont souvent été mis en évidence
l’origine de l’augmentation de la mortalité et de dans des études épidémiologiques du milieu de
la morbidité liées aux MCV. Ce sont principale- travail, le cancer professionnel constituant une
ment les infections à streptocoques du catégorie importante de maladies profession-
myocarde, la fibrose découlant d’une infection nelles. La pollution de l’air est un facteur envi-
parasitaire (filariose) ainsi que certaines compli- ronnemental vraisemblablement lié aux cancers
cations dues à des maladies comme la tubercu- pulmonaires ; les substances impliquées seraient
lose et la malaria. surtout des sous-produits de la combustion
comme les hydrocarbures aromatiques polycy-
4.5 Cancer cliques (HAP). Le radon résidentiel serait égale-
ment impliqué dans un grand nombre de can-
Le cancer est responsable d’environ six millions cers pulmonaires dans certaines régions. Dans le
de décès annuellement. Il est bien établi que cas de l’eau potable, l’arsenic d’origine
l’apparition d’un cancer peut être consécutif à géologique et les nitrates provenant des ferti-
une exposition à divers agresseurs de l’environ- lisants pourraient être associés à des cancers tan-
nement et du milieu de travail ou associés aux dis que le rôle cancérogène des sous-produits de
habitudes de vie. On ne peut toutefois pas nier la chloration de l’eau n’est pas établi scien-
le rôle des facteurs héréditaires et du vieillisse- tifiquement. On retrouvera au chapitre 24 une
ment de la population qui agissent souvent de étude détaillée du cancer d’origine environ-
concert avec les agresseurs environnementaux. nementale.
En fait, la genèse d’un cancer est le plus souvent
multifactorielle, et il est souvent impossible d’en
4.6 Maladies respiratoires chroniques
préciser l’origine chez un individu.
Huit types de cancers sont surtout respon- Sous ce vocable, on regroupe un ensemble de
sables de la mortalité à l’échelle planétaire. Par maladies comme l’asthme, l’emphysème, l’in-
ordre décroissant d’importance, ce sont les can- suffisance respiratoire et la fibrose kystique. La
cers du poumon, de l’estomac, du foie, du pollution de l’air atmosphérique ou intérieur a
côlon, de l’œsophage, de la bouche et du pha- été mis en cause dans l’aggravation de certaines
rynx, de la prostate, ainsi que les lymphomes ; il maladies respiratoires chroniques, notamment
faut cependant noter que cet ordre varie selon l’asthme. Les enfants et les femmes des pays en
les pays ou les régions. Les causes les plus développement présentent souvent des épisodes
fréquentes sont liées aux habitudes de vie et plus fréquents et plus graves, à cause de leur
impliquent surtout l’alimentation, le tabagisme exposition à la pollution de l’air intérieur causée
et l’alcool, alors que pour le cancer de la peau, par l’utilisation de combustibles fossiles de mau-
l’exposition excessive au rayonnement solaire est vaise qualité. Par ailleurs, dans la plupart des
le facteur prépondérant. Plusieurs de ces agres- mégalopoles, la pollution atmosphérique est
sions peuvent être réduites par des modifica- importante et touche davantage les enfants.
tions comportementales des individus, afin de L’importante augmentation des cas d’asthme
diminuer le risque, notamment le tabagisme, chez les enfants des pays industrialisés pourrait
première cause de cancer du poumon. Toutefois, être attribuable à cette pollution atmosphérique
de nombreux agresseurs environnementaux urbaine et à l’exposition à la fumée de tabac
(biologiques, chimiques et physiques) parfois dans certains pays, alors que la forme allergique
difficilement contrôlables sont reconnus comme pourrait découler d’une exposition à un nombre
étant des agents cancérogènes. À titre d’exemple, croissant de produits chimiques utilisés en
citons les aflatoxines (produites par certaines milieu domestique. Finalement, mentionnons
moisissures) qui peuvent se retrouver dans les que le milieu de travail constitue une impor-
aliments à base d’arachides ou de certaines tante source pour le développement de maladies
céréales ainsi que la bactérie Helicobacter pylori respiratoires chroniques ; on y estime à 50 mil-
Chapitre 03 QX 4/19/02 07:10 Page 13
SANTÉ ENVIRONNEMENTALE 13
lions le nombre annuel de nouveaux cas. À titre mise au point de marqueurs biologiques, prenant
d’exemple, citons des maladies comme les pneu- ainsi en compte la susceptibilité individuelle et
moconioses (amiantose, silicose), la bronchite permettant de déterminer une dose biologique-
chronique, des œdèmes pulmonaires, ainsi que ment active, une réponse précoce ou une maladie.
l’asthme et l’emphysème. Pour que le concept de santé environnemen-
tale devienne véritablement opérationnel, il est
5. PARTICULARITÉS ET donc nécessaire de créer les conditions d’un rap-
prochement des spécialistes et des cultures,
PROBLÈMES MÉTHODOLOGIQUES encore trop cloisonnés à ce jour. Seule la multi-
disciplinarité regroupant médecins, épidémiolo-
5.1 Aspects organisationnels: vers une
gistes, biologistes, toxicologues, hygiénistes
démarche multidisciplinaire* ingénieurs spécialistes des sciences sociales et du
Jusqu’à présent, dans l’évaluation des problèmes comportement permettra d’appréhender l’impact
de santé publique liés aux agresseurs environ- sur la santé des facteurs environnementaux et de
nementaux, une démarche strictement environ- mieux les maîtriser pour protéger les populations.
nementale a largement été privilégiée. Faisant
appel à des mesures physiques, chimiques ou 5.2 Difficultés méthodologiques
microbiologiques, elle vise essentiellement à ca-
ractériser la qualité des milieux qui constitue Au-delà des aspects organisationnels, de nom-
cependant une notion très complexe et en cons- breuses questions méthodologiques doivent être
tante évolution. L’humain est exposé simultané- prises en compte pour analyser les relations
entre les facteurs d’environnement et la santé.
ment à une multitude de substances, présentes
dans l’air, l’eau, le sol et les aliments, qui Estimation de l’exposition
pénètrent dans l’organisme par les voies respira- Les expositions aux facteurs environnementaux
toire, digestive ou cutanée. Certes nécessaire, peuvent être aiguës, chroniques, discontinues
cette approche se révèle néanmoins insuffisante, ou continues et alternées. En dehors des situa-
car reposant trop souvent sur une vision secto- tions accidentelles, la mise en place de mesures,
rielle de l’environnement : les milieux (air, eau de prévention dans les pays industrialisés a fait
et sol), les nuisances (bruit, déchets) et les pro- diminuer les risques biologiques ou toxiques liés
duits de «consommation» (aliments, médica- à des expositions à de fortes doses de contami-
ments). Cette approche, qui résulte en partie nants. La situation actuelle se caractérise avant
d’un cloisonnement intellectuel et institution- tout par des expositions relativement faibles et
nel, doit évoluer vers une vision plus intégrée et chroniques, mais multiples, dans lesquelles les
globalisante de la notion d’exposition et prendre phénomènes d’interaction sont le plus souvent
davantage en compte les notions de milieux, de inconnus. De plus, il existe une grande variabili-
voies d’entrée ou d’associations de contami- té spatio-temporelle de l’exposition aux facteurs
nants. environnementaux et une forte hétérogénéité
L’approche sanitaire qui s’intéresse à la santé dans la façon dont les individus sont exposés
humaine, objet ultime de la recherche et de l’ac- aux polluants. Cette situation a pour con-
tion dans le domaine santé-environnement, a été séquence de rendre très difficile l’estimation de
beaucoup moins développée, qu’il s’agisse de l’exposition. Pour certains composés toxiques
l’expérimentation, de l’observation humaine persistants et mesurables dans les fluides
(épidémiologie) ou de l’organisation de services biologiques (principalement les métaux lourds
spécifiques. Considérée parfois comme un indica- et les organochlorés), on peut cependant évaluer
teur de la qualité de l’environnement, la santé une exposition totale chez un individu, toutes
peut être mesurée de diverses manières: clinique et sources confondues.
fonctionnelle d’une part, biologique d’autre part.
Le développement de la chimie analytique, de la Facteurs d’hôte
biochimie et de la biologie moléculaire a par De façon analogue, la susceptibilité de chaque
ailleurs permis, dans un nombre limité de cas, la individu aux agresseurs de l’environnement est
très variable. Les facteurs d’hôte ou de suscepti- Qu’il s’agisse de caractériser la santé, d’ap-
bilité individuelle sont encore largement incon- précier correctement les expositions ou de quan-
nus, ce qui rend difficile l’identification des tifier les liens entre ces deux variables, les diffi-
populations sur lesquelles devraient porter en cultés sont donc nombreuses, sans toutefois être
priorité les études. Si la proportion de personnes insurmontables. Il en résulte que l’estimation
susceptibles ou vulnérables est trop faible, le des risques liés aux facteurs d’environnement
risque sera dilué et difficile à détecter. reste le plus souvent entachée d’incertitude et
que l’inférence causale des résultats observés est
Dose effective et latence
souvent limitée, du fait notamment de l’exposi-
Un autre facteur de complexité provient de la dif- tion simultanée à une multitude de contami-
férence, essentielle à faire, entre les notions de nants interagissant entre eux.
contamination, d’exposition et de dose. La con-
tamination concerne la qualité des différents Faiblesse de la recherche et de la formation
milieux, bien qu’un milieu très dégradé ne con- Outre ces obstacles méthodologiques, les diffi-
stitue pas nécessairement une menace pour l’hu- cultés rencontrées dans cette mise en relation
main. S’il n’existe pas de possibilité de contact santé-environnement tiennent également à la
entre un individu et ce milieu dégradé, on a sans faiblesse de la recherche dans ce domaine: les
doute un problème écologique à résoudre, mais moyens sont souvent dispersés, peu de labora-
pas un problème de santé publique. Ce qui toires possèdent une masse critique suffisante ou
compte, de ce point de vue, c’est la dose les compétences interdisciplinaires, la coordina-
biologiquement effective, c’est-à-dire la quantité tion est mal assurée. Cette faiblesse résulte
de polluant qui atteint les organes cibles suscepti- également de l’insuffisance de formation en
bles de voir leur fonctionnement altéré. Or, la santé environnementale, encore peu développée
connaissance de cette dose est fort difficile à et structurée, notamment pour les milieux cli-
obtenir. Quant aux manifestations sanitaires en niques. Il existe aussi des relations structurelles
rapport avec l’exposition à ces facteurs, qu’elles liées au cloisonnement ou à la forte décentrali-
soient de nature toxique, infectieuse ou allergique, sation des administrations concernées et à l’exis-
elles peuvent survenir à court, moyen ou long tence de nombreux partenaires impliqués, sans
terme sans que, la plupart du temps, la période de véritable coordination. Cet éclatement des com-
latence entre l’exposition et la survenue de ces pétences se traduit par un accès difficile aux
manifestations soit connue avec précision. connaissances et freine les mécanismes de trans-
Indicateurs de santé fert entre la recherche et l’action.
Par ailleurs, l’amélioration générale de l’état de
santé s’est traduite par un allongement de la 5.3 Un exemple: les difficultés de
durée de vie, ce qui rend encore plus difficile la l’épidémiologie environnementale*
mise en évidence d’un impact spécifique de
l’environnement. Lorsque le bruit de fond est Les risques faibles
élevé (par exemple, la prévalence des maladies L’une des difficultés de l’épidémiologie environ-
qui augmente avec l’âge), la détection demande nementale d’aujourd’hui est de déceler des cau-
de meilleurs outils d’observation. Se pose alors ses augmentant faiblement le risque d’apparition
la question de savoir quels sont les indicateurs d’une maladie, et ce, avec des outils imparfaits.
de santé pertinents. Les indicateurs classiques de Par exemple, après des découvertes exemplaires
mortalité et de morbidité sont souvent insuf- et universellement admises, telles que le rôle du
fisants pour caractériser entièrement la santé tabac, de l’alcool et de l’hépatite B dans l’aug-
sous ses différents aspects, notamment ceux qui mentation de 10 à 50 fois de la fréquence de cer-
sont positifs. Malgré des avancées récentes, il tains cancers (poumons, œsophage, foie),
reste difficile de mesurer, sur une base routinière l’épidémiologie doit maintenant étudier des
et à long terme, dans une optique de compara- expositions environnementales diffuses, comme
bilité, des dimensions telles que le stress ou la la pollution de l’air, contribuant à une augmen-
qualité de vie. tation faible mais réelle du risque de certaines
SANTÉ ENVIRONNEMENTALE 15
maladies. Malgré le faible accroissement de directions : d’une part, développer des mar-
risque attendu, celui-ci peut concerner une frac- queurs biologiques valides et simples et, d’autre
tion très importante de la population et, con- part, améliorer les méthodes d’estimation des
séquemment, avoir un impact essentiel sur la expositions individuelles.
santé publique. Classiquement, on distingue
Mesure des effets
l’approche cas-témoin et l’approche cohorte.
Dans les études cas-témoins, on sélectionne un Des erreurs de classement peuvent apparaître et
groupe de sujets atteints de la maladie étudiée et causer une perte de puissance d’une étude lorsque
on le compare à un groupe de sujets non atteints l’effet pathologique effectivement associé à une
en ce qui concerne leurs expositions. Dans l’ap- exposition donnée est «noyé» dans une définition
proche cohorte, on choisit deux groupes de trop large. En conséquence, il est préférable d’é-
population exposés à différents niveaux de pol- tudier des affections biologiquement homogènes
luants environnementaux, par exemple, et on et définies le plus précisément possible. Cela n’est
compare les pourcentages de sujets manifestant la pas toujours possible, et beaucoup d’études
maladie. Dans les deux cas, la mesure du risque utilisent des indicateurs aussi généraux que la
dépend des erreurs pouvant affecter la mesure de mortalité totale ou des conditions pathologiques
l’exposition et celle de l’effet potentiel. définies à partir de certificats de décès dont on
connaît la grande imprécision. Par ailleurs, la
Mesure de l’exposition prise en compte des facteurs de susceptibilité
Mesurer avec précision l’exposition d’un sujet à individuelle peut permettre de distinguer parmi
des polluants de l’environnement (exposition au l’ensemble des sujets, notamment ceux qui sont
plomb, par exemple) représente l’une des plus génétiquement plus sensibles à l’exposition
importantes difficultés en santé environnemen- étudiée, et donc les plus exposés à être atteints.
tale. Il faut d’abord définir ce qui est pertinent, De nombreux travaux se sont affectués
ce qui sera biologiquement «efficace» (la dose autour de l’étude des effets précoces de l’exposi-
qui enclenche une réaction physiologique iden- tion à des facteurs environnementaux. Par défi-
tifiable) et le mesurer. La mesure biologique nition, ces effets, souvent non spécifiques, peu-
directe n’est pas toujours possible, soit qu’il vent apparaître dans un délai relativement court
n’existe pas de marqueur biologique connu pour après le début de l’exposition (des anomalies
chromosomiques dans les lymphocytes après
un polluant donné, soit que la technique soit
une exposition à des produits mutagènes, par
trop invasive ou trop coûteuse. Il faut alors
exemple), mais leur signification clinique est
utiliser des mesures dites «approchées» à l’aide
rarement bien connue. Les atteintes précoces
d’un questionnaire associé à des mesures dans
peuvent n’être que transitoires, sans qu’une
l’environnement. Par exemple, dans le cas du
réelle altération de l’état de santé en résulte.
plomb, il faut d’abord déceler toutes les sources
Dans les quelques domaines où le pouvoir pré-
possibles d’exposition, comme l’alimentation, dictif de ces marqueurs a été bien établi, cela a
les poussières (air intérieur et extérieur), l’eau, permis une nette avancée dans les connaissances
puis mesurer les concentrations de plomb dans des effets de l’environnement; ainsi, l’excrétion
ces différents milieux et interroger les sujets sur urinaire de protéines de faible masse moléculaire
le temps passé dans ces milieux ou sur la quan- a permis de détecter des altérations précoces de
tité d’eau et d’aliments ingérée. Quand elle est la fonction rénale en relation avec l’ingestion
possible, la comparaison de la mesure d’aliments contaminés par le cadmium.
biologique du polluant (la plombémie) aux
mesures externes d’exposition permet de recon- Facteurs de confusion
naître les sources principales de contamination Un autre élément à prendre en compte est celui
pour la population étudiée. des facteurs de confusion. Ainsi, le tabac est un fac-
Raffiner les mesures d’exposition à des fac- teur de confusion dans de nombreuses situations.
teurs environnementaux, pour se rapprocher de L’étude des liens entre la consommation de café
la mesure de la dose effective et pour diminuer et le cancer de la vessie en est un exemple. Il est
les erreurs, est un objectif essentiel pour bien établi que la consommation de tabac accroît
améliorer la puissance des études sur les effets de le risque de cancer de la vessie, et que les fumeurs
l’environnement. Ceci doit se faire dans deux ont tendance à être de plus importants consom-
Chapitre 03 QX 4/19/02 07:10 Page 16
mateurs de café que les non-fumeurs. Il en résulte Plusieurs facteurs contribuent à cette sous-
qu’on observe un accroissement du risque de can- évaluation. Un obstacle de taille provient de la
cer de la vessie en relation avec une forte con- latence souvent importante entre exposition et
sommation de café, mais il est difficile d’attribuer effet diagnosticable, qui rend l’établissement du
cet accroissement à la consommation de café lien causal problématique. Les expositions ou
plutôt qu’au tabac. Différentes possibilités s’of- emplois passés sont oubliés, ou il n’y a plus de
frent alors: restreindre les groupes de comparai- renseignements objectifs sur l’exposition. D’autre
son aux non-fumeurs, n’étudier que la relation part, la non-spécificité de la plupart des effets liés
café et cancer de la vessie chez ces derniers ou à l’environnement (asthme, bronchite, cancer du
utiliser des méthodes statistiques permettant d’a- poumon) fait que leur origine environnementale
juster l’effet de la consommation de tabac, c’est- possible passe inaperçue. Par contre, certaines
à-dire comparer les gros consommateurs de café maladies comme les mésothéliomes, spécifiques à
aux autres en supposant leur consommation de l’environnement mais généralement rares,
tabac identique. attireront plus facilement l’attention, dans ce cas-
Malgré la sophistication des techniques sta- ci sur l’amiante. Parallèlement, la multicausalité,
tistiques, il n’est pas toujours possible d’ajuster soit le fait que des effets soient associés à plusieurs
complètement les études en fonction des fac- facteurs possibles en plus de l’environnement,
teurs de confusion, surtout s’ils contribuent incluant diverses conditions médicales pré-
fortement à la maladie étudiée; les variations existantes et des habitudes de vie, vient brouiller
fines du risque en fonction de l’exposition envi- l’établissement du lien causal. Un cancer pul-
ronnementale peuvent rester masquées par des monaire chez un fumeur exposé professionnelle-
facteurs de confusion puissants. ment à des fumées de goudron ou à tout autre
cancérogène pulmonaire sera-t-il reconnu d’ori-
5.4 Maladies environnementales: gine professionnelle ? Le cadre législatif de l’in-
demnisation est au centre de la sous-déclaration.
une reconnaissance difficile Inexistant dans le cas des maladies environ-
qui nuit à la prévention* nementales, il est souvent déficient dans le cas des
La reconnaissance de l’impact réel de l’environ- maladies professionnelles: «tableaux» ne couvrant
nement sur la santé souffre de la difficulté à qu’une partie des affections pathologiques recon-
établir, sur une base individuelle, l’origine envi- nues, ou une partie des travailleurs selon leur
ronnementale d’une maladie. Distinguons statut socio-professionnel, critères restrictifs
cependant, d’une part, les blessures ou trauma- d’imputabilité et pratiques administratives tatil-
tismes résultants d’accidents et, d’autre part, les lonnes décourageant la déclaration. Il faut finale-
maladies et les décès résultant d’exposition à des ment constater le manque de formation, et d’inci-
agresseurs chimiques, physiques ou microbio- tation, des médecins à la recherche des causes
logiques. Que ce soit en milieu de travail ou environnementales possibles des maladies au
dans la communauté, les lésions ou décès résul- moment du diagnostic. Le modèle « tout curatif »
tant d’accidents (la catastrophe de Bhopal en est encore bien ancré dans les pratiques, au détri-
Inde, les chutes des travailleurs de la construc- ment de la médecine préventive.
tion) sont soudains et peuvent être reliés assez Cette sous-reconnaissance des maladies envi-
facilement à leur cause. Il en va tout autrement ronnementales et professionnelles, spécialement
des maladies professionnelles et environnemen- d’origine toxique, est responsable de leur peu de
tales, et des décès qui y sont associés (fortement visibilité dans les statistiques sanitaires. Les fac-
sous-estimés). Le problème est particulièrement teurs sous-jacents doivent être bien compris
aigu dans le cas des effets liés à l’exposition à des pour que ne se relâchent pas les efforts de
substances toxiques, effets souvent à moyen ou prévention.
long terme et dont la « signature » échappe
généralement aux médecins.
SANTÉ ENVIRONNEMENTALE 17
Tableau 3.1 Schéma conceptuel associant de manière hiérarchique le cheminement d’un contaminant et les
diverses approches préventives
communauté, afin de réduire le contact avec les présence dans l’environnement, par le recours à
contaminants présents dans le milieu, de sur- des moyens de protection collective comme la
veiller l’exposition interne par des méthodes ventilation, le nettoyage, la décontamination ou
biologiques, de dépister les effets précoces la mise en décharge. Une dernière forme de
éventuels, de déceler et de surveiller les cas de maîtrise consiste à intervenir sur les individus en
maladie irréversible. réduisant les contacts avec les contaminants,
En ce qui concerne une substance toxique, notamment en milieu de travail. Cela prend
l’élimination à la source signifie, dans l’absolu, fréquemment la forme des moyens individuels:
son exclusion par la substitution ou un change- vêtements protecteurs et appareils de protection
ment de procédé qui éliminera le recours à cette respiratoire. Pour la population générale, on
substance. Si cette utilisation ne peut pas être pense davantage à des modifications de com-
éliminée, elle pourrait être réduite par le recours portement, par exemple l’interdiction de con-
à ces mêmes méthodes ou par l’adoption de sommer certains produits marins contaminés.
stratégies de recyclage, de récupération et de En ce qui concerne les activités de connais-
réutilisation sur place. On peut encore maîtriser sance ou de surveillance, complémentaires aux
l’émission de la substance par des moyens tech- activités de maîtrise des pollutions, l’on pourra
niques comme l’isolement, l’encoffrement, le effectuer une surveillance du milieu ou de l’ex-
captage ou la ventilation locale, le traitement position par les méthodes classiques basées sur la
des effluents et des émissions atmosphériques mesure de la concentration des contaminants
par des méthodes mécaniques, chimiques, ther- dans l’air, l’eau, le sol et les aliments. Les con-
miques ou biologiques. L’action préventive peut centrations mesurées seront comparées à des
aussi viser à maîtriser la quantité ou le niveau valeurs de référence à portée sanitaire, dans le
d’exposition à une substance dont on accepte la cadre d’un processus visant à évaluer le risque
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Non intrusive Notion de dose interne plus Utile si niveaux proches ou au-dessus des normes
proche des effets
Description temporelle Intègre l’ensemble des voies Utile si normes inadéquates ou inexistantes
et spatiale de l’exposition d’absorption
Identification des méthodes Intègre l’influence de l’exercice Protège les individus plus susceptibles
de maîtrise à la source, et de la charge de travail
dans le milieu
Surveillance en continu Permet la mesure de l’efficacité Utile si défaillance des systèmes de contrôle
des moyens de protection ou de maîtrise
individuelle
Nombre important de Intègre l’ensemble des milieux Intègre l’ensemble des milieux
substances mesurables
d’atteintes à la santé. Dans ce contexte, c’est au ont également un rôle à jouer pour l’identifica-
stade de l’absorption que l’on peut situer con- tion et la prévention des maladies profession-
ceptuellement la surveillance biologique de l’ex- nelles ou environnementales.
position, lorsque cela est applicable, c’est-à-dire Le portrait dressé ci-dessus, bien que forcé-
pour les substances exerçant leurs effets après ment simplificateur, met en relief une certaine
une absorption dans l’organisme. Ici encore, les hiérarchie des actions préventives. Ainsi, il peut
concentrations (biologiques) des substances y avoir une exposition (présence d’un agresseur)
seront comparées à des valeurs de référence, sans contamination (imprégnation de l’orga-
dans une démarche d’évaluation du risque. nisme) et contamination sans intoxication.
L’ensemble des activités énumérées ci-dessus Naturellement, l’inverse est impossible. Il sera
constitue de la prévention primaire, puisque cependant toujours préférable d’éliminer le dan-
l’on se préoccupe d’éliminer le danger ou de ger à la source que de chercher à maîtriser le
réduire le risque en se focalisant sur le contami- contaminant dans le milieu ou, à défaut, au
nant et non sur ses effets. Le dépistage précoce contact avec l’individu. De même, il est
de la maladie constitue l’étape subséquente des préférable de pouvoir mesurer l’exposition, que
activités de prévention. Il s’agit alors, par défini- ce soit par des méthodes environnementales ou
tion, de prévention secondaire, car cette activité, biologiques, que d’attendre la manifestation
parfois appelée «dépistage médical» ou «surveil- d’effets toxiques, qu’ils soient précoces,
lance médicale», a comme objectif de détecter réversibles ou irréversibles, et de mettre
des altérations précises et à un stade précoce, éventuellement en place des systèmes de surveil-
chez des individus généralement asymptoma- lance épidémiologique. Il apparaît cependant
tiques, avant que celles-ci ne soient irréversibles très clairement que, dans la réalité, ces démar-
ou avant qu’elles n’entraînent un déficit fonc- ches sont complémentaires, chaque niveau ser-
tionnel plus important. vant de filet de sécurité pour parer aux défi-
Finalement, on retrouve la maladie à son stade ciences des autres niveaux et de tremplin pour
clinique irréversible. La personne doit alors être une rétroaction préventive. La mise en place de
traitée de manière adéquate pour prévenir la mesures de dépollution demande souvent des
détérioration de son état et être éventuellement efforts financiers et technologiques importants
réhabilitée. Cela relève du domaine de la préven- qui ne peuvent se réaliser qu’à long terme. Les
tion dite tertiaire. Rappelons que, à partir des cas mesures de prévention secondaires et tertiaires
notifiés, des systèmes de surveillance épidémio- s’inscrivent alors dans une période de transition,
logique peuvent être mis en place, systèmes qui avant que l’exposition ne soit réellement
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réduite. Nous nous contenterons ici d’illustrer que la science n’a pas prouvé son entière
cette complémentarité en ce qui concerne les innocuité et le principe de ne pas interdire (ou
surveillances environnementale et biologique de d’autoriser) ce produit ou ce procédé tant que la
l’exposition, ainsi que le dépistage précoce des science n’a pas démontré qu’il y a un risque réel,
effets en indiquant au tableau 3.2 les principaux il y a un grand espace pour l’application d’un
avantages comparatifs de chacune des principe de précaution raisonné».
approches. Le concept du principe de précaution a été
développé et juridiquement établi dans le
6.2 Principe de précaution* domaine de la protection de l’environnement et
a vu le jour dans le cadre de conventions inter-
Des crises environnementales récentes ont nationales. Ainsi, le principe 15 de la déclara-
démontré que les citoyens avaient une percep- tion de Rio en 1992 stipule que «pour protéger
tion accrue des risques que leur font courir leurs l’environnement, des mesures de précaution
milieux de vie, les sources d’énergie et les condi- doivent être appliquées par les États selon leurs
tions actuelles de production industrielle de capacités. En cas de risques ou de dommages
biens de consommation. Le développement des sérieux ou irréversibles, l’absence de certitude
moyens modernes de communication contribue scientifique absolue ne doit pas être un prétexte
sans doute à cette nouvelle capacité d’appréhen- pour remettre à plus tard l’adoption de mesures
der l’émergence de risques nouveaux, avant que effectives visant à prévenir la dégradation de
les recherches scientifiques n’aient pu faire toute
l’environnement». De même, la Convention sur
la lumière sur le problème. L’opinion publique
le changement climatique prévoit à son article 3
demande alors aux décideurs de prendre en
des dispositions analogues. Par ailleurs, le Traité
compte cette perception ainsi que les craintes qui
d’Amsterdam a modifié l’article 174 (ex-article
s’y rattachent et de mettre en place des mesures
130R) du Traité de l’Union Européenne qui, à
préventives pour supprimer le risque perçu ou,
tout au moins, le limiter à un niveau acceptable. son deuxième alinéa, précise que «la politique de
Dès lors, décider de prendre des mesures sans la Communauté dans le domaine de l’environ-
attendre toutes les connaissances scientifiques nement vise un niveau de protection élevé, en
nécessaires relève d’une nouvelle approche tenant compte de la diversité des situations dans
fondée sur le principe de précaution. Ce dernier les différentes régions de la Communauté. Elle
stipule que, en cas de risque de dommages graves est fondée sur les principes de précaution et
ou irréversibles, l’absence de certitude scien- d’action préventive, sur le principe de la correc-
tifique ne soit pas servir de prétexte pour remet- tion, par priorité à la source, des atteintes à l’en-
tre à plus tard l’adoption de mesures effectives vironnement et sur le principe du pollueur-
visant à prévenir la dégradation de l’environ- payeur»**.
nement et à protéger la population. Par ailleurs, Dans le domaine de la santé, le Traité ne
cela ne signifie pas qu’il faille attendre d’être mentionne pas le principe de précaution dans la
scientifiquement certain du caractère inoffensif législation communautaire. Cependant, le 3e
d’une activité avant de la permettre. Cependant, alinéa de l’article 95 (ex-article 100A) a été
il faut absolument s’assurer de reconnaître et de modifié ainsi: «La Commission, dans ses propo-
mettre en place les mesures adéquates qui vont sitions prévues au paragraphe 1 en matière de
permettre de prévenir la dégradation présumée santé, de sécurité, de protection de l’environ-
de l’environnement et de la santé de la popula- nement et de protection des consommateur,
tion. Ce principe marque un engagement prend pour base un niveau de protection élevé
éminemment politique qui s’exerce dans des en tenant compte notamment de toute nouvelle
conditions d’incertitude scientifique. Comme le évolution basée sur des faits scientifiques. » Par
souligne un document de la Commission ailleurs, l’arrêt de la Cour Européenne de Justice
européenne, «entre le principe d’interdire (ou de sur la décision de la Commission interdisant
ne pas autoriser) un produit ou un procédé tant l’exportation de bœuf du Royaume-Uni pour
** Le texte du traité peut être consulté sur le serveur de l’Union Européenne à [Link]
[Link]
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À ces outils de portée générale s’ajoutent des dis- première ligne dont l’intervention est requise
positions législatives spécifiques sur l’eau ou les dans les plus brefs délais. Toutefois, entre les
déchets. Signalons la création récente de deux périodes d’urgences ou de crises environnemen-
organismes voués à la surveillance et à la gestion tales, la tâche du médecin est la prévention et la
en matière de santé environnementale. L’Institut préparation de politiques visant à favoriser le
de veille sanitaire, créé en 1998 et qui succède développement de communautés en santé. Ce
au Réseau national de santé publique, a pour travail se fait habituellement en collaboration
mission de surveiller en permanence l’état de avec, entre autres, des épidémiologistes et des
santé de la population et son évolution. toxicologues. L’épidémiologiste mettra en évi-
L’Agence française de sécurité sanitaire des ali- dence des tendances de fond, quant aux condi-
ments, créée en 1999, est sous la triple tutelle tions sociales ou environnementales entraînant
des ministères chargés de la santé, de l’agricul- l’apparition de certaines maladies ou carences,
ture et de la consommation. L’Agence exerce alors que le toxicologue pourra déterminer la
une mission générale d’évaluation des risques en nature des risques découlant de l’exposition à
matière de denrées alimentaires pour l’humain certains agresseurs environnementaux.
et l’animal ainsi qu’en ce qui concerne les eaux À un autre niveau, des personnes comme des
d’alimentation; elle est appelée à jouer un rôle hygiénistes (ou des «inspecteurs» en santé
important en période de crise. publique), des spécialistes de la santé et de la
sécurité en milieu de travail ainsi que des infir-
7.2 Rôle des professionnels de la santé mières en milieu communautaire seront en
mesure d’évaluer les effets des mesures de
au sein de la communauté* prévention, ou de leur absence, sur la santé de
Les professionnels de la santé publique, et plus divers groupes. Ces spécialistes sont le plus sou-
particulièrement de la santé environnementale, vent confrontés aux effets chroniques ou à long
doivent favoriser le développement de popula- terme résultant, par exemple, de l’exposition à
tions en santé, ce qui devrait constituer leur but des facteurs environnementaux en milieu de tra-
ultime. La formation d’équipes multidisci- vail ou découlant de conditions de vie nuisant à
plinaires doit être favorisée, car elle permet de la santé (tabagisme, alcoolisme). Leurs observa-
décompartimenter chacune des professions mal- tions pourront inciter d’autres professionnels de
gré le rôle spécifique essentiel rattaché à chacune la santé à analyser plus spécifiquement ces fac-
d’elle. Ainsi, dans une situation d’urgence met- teurs et ces conditions.
tant en danger la santé de personnes intoxiquées, En plus d’intervenir directement auprès de la
par exemple, le médecin est le professionnel de population par le biais de conférences, de publi-
• Familiarité avec les gens, les réseaux sociaux, l’échelle Gouvernement central
humaine
• Contrôle d’enjeux majeurs, particulièrement des enjeux
• Liens plus étroits entre les décideurs et ceux qui sont économiques
affectés par les décisions
• Résistance, et même opposition au pouvoir local
• Les petites bureaucraties peuvent répondre plus vite, être
plus sensibles aux besoins locaux • Délégation de responsabilités sans les ressources ou le
pouvoir correspondants
• Les décideurs vivent là où ils travaillent et sont donc
directement affectés par leurs propres décisions Gouvernement local
TABLEAU 3.4 Des communautés en santé : quelles sont les implications pour le gouvernement?
• Le but du gouvernement: le but principal de la gouverne et des gouvernements est, ou devrait être, d’accroître le
développement humain de la population;
• L’approche du gouvernement: nous devons développer une approche holistique du gouvernement et de la gouverne qui
reconnaît que tout est lié à tout le reste;
• Le niveau auquel le gouvernement intervient: la sphère d’intervention du gouvernement municipal se déplace à la fois
vers le haut, au niveau régional, et vers le bas, au niveau des quartiers;
• Le style du gouvernement: il faut passer du vieux style de gestion hiérarchique et compétitif à un nouveau mode de ges-
tion collégial et axé sur la collaboration;
• La structure du gouvernement: il faut passer des modèles du XIXe siècle basés sur le cloisonnement des disciplines et la
séparation verticale des secteurs à un modèle du XXIe siècle basé sur des tables rondes réunissant des personnes représen-
tant des intérêts multiples;
cations ou de feuillets d’information, les profes- tion devrait être une amélioration globale de la
sionnels de la santé environnementale doivent santé qui se traduirait par une réduction des
faire part de leurs observations et de leurs con- coûts de système.
clusions aux décideurs et aux gouvernements Le rôle des divers groupes de professionnels
afin que ces derniers modifient, le cas échéant, de la santé environnementale (médecins, infir-
les politiques, les lois ou les règlements. Bien mières, épidémiologistes, toxicologues, hygié-
que les interventions législatives ou coercitives nistes du travail et autres) s’exerce dans une
ne soient pas toujours souhaitables, certaines communauté et un environnement social dont
situations les exigent. Le meilleur exemple est la les qualités idéales seraient les suivantes:
réglementation de la vente des produits du – salubrité: absence de pollution du milieu
tabac, les campagnes d’information publiques naturel ou de détérioration ne portant pas
ayant été souvent contrecarrées par des ten- atteinte à la santé;
dances sociales lourdes et difficiles à infléchir.
Le rôle des professionnels de la santé envi- – durabilité: activité économique respectueuse
ronnementale est donc vaste, allant de la de l’environnement, de la santé et des écosys-
prévention aux interventions curatives, en pas- tèmes (développement durable);
sant par la formulation de recommandations – prospérité: partage de la richesse permettant
aux pouvoirs publics. Leurs interventions se d’atteindre un degré de bien-être satisfaisant;
font dans l’ensemble de la population, mais elles – équité: satisfaction des besoins essentiels et
doivent également être orientées vers les groupes chances égales de réaliser pleinement le
les plus exposés, comme les enfants, les commu- potentiel de chaque individu;
nautés vivant dans des régions où peuvent exis-
ter des risques associés à des agresseurs environ- – convivialité: milieu de vie en harmonie où
nementaux spécifiques (par exemple, les chaque membre participe pleinement à la vie
populations autochtones du Nord canadien de la communauté en ayant accès aux réseaux
exposées, par ingestion de produits de la chasse de soutien social.
et de la pêche, à diverses substances toxiques Un tel milieu de vie idéal demeure un objec-
d’origine anthropique) et les travailleurs exposés tif car, à l’heure actuelle, la dégradation de l’en-
à divers dangers (biologiques, chimiques ou vironnement compromet encore la qualité de vie
physiques). ou impose divers risques pour la santé. L’une des
Les professionnels de la santé devraient donc principales causes de l’inexistence de commu-
êtres considérés comme des personnes consti- nautés réellement en santé est la contrainte
tuant l’avant-garde du système de santé. Leur imposée par une économie dont le fonction-
rôle est multiple et complexe, mais en visant nement suppose des ponctions constantes et
d’abord la réduction du risque et de l’exposition importantes dans l’environnement naturel et
à divers agresseurs, le résultat de leur interven- dans le capital humain. Il serait plutôt
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