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DESCRIPTIF EAF PREMIÈRE GENERALE
OBJET D'ÉTUDE LE THÉÂTRE DU XVII ème AU XXI SIÈCLE
Mensonge et comédie
Oeuvre complète Parcours associé
Le Menteur Une lecture linéaire
Corneille
Trois lectures linéaires Le mariage de Figaro Acte V scène 7
Beaumarchais
Acte I scène 3
Lecture cursive
Acte III scène 3
Le Mariage de Figaro
Acte IV scène 3
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OBJET D'ÉTUDE : La littérature d’idées du XVIème au XVIIIème siècle
La comédie sociale
Oeuvre complète Parcours associé
Les Caractères
Une lecture linéaire
La Bruyère 1688
Trois lectures linéaires : Discours sur le bonheur, Extrait
commençant par :” Il faut pour être
Arrias heureux” Madame du Châtelet, 1779
Giton, (VI,83) page 160 Manuel
Phédon (VI,83) Lecture cursive
Candide, Voltaire, 1748
3
OBJET D'ÉTUDE : La poésie du XIXème siècle au XXIème siècle
Emancipations créatrices
Oeuvre complète Parcours associé
Cahiers de Douai
Rimbaud Une lecture linéaire
Trois lectures linéaires : L’amoureuse, Capitale de la douleur,
Eluard, 1926
- Ma bohème
- Les Effarés
- Le Dormeur du val
Lecture cursive
Paroles, Prévert, 1945
4
OBJET D'ÉTUDE : Le roman et le récit du XVIème au XXI ème siècle
Personnages en marge, plaisir du romanesque
Oeuvre complète Parcours associé
Manon Lescault,
Abbé Prévost, Une lecture linéaire
Trois lectures linéaires : L’Incipit
La rencontre Jacques le Fataliste et son maître,
Diderot
la lettre de Manon
La mort
Lecture cursive
Bérézina, Sylvain Tesson
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TEXTE 1 Le Menteur Acte I scène 3
DORANTE
C’est l’effet du malheur qui partout m’accompagne.
Depuis que j’ai quitté les guerres d’Allemagne,
C’est-à-dire du moins depuis un an entier,
Je suis et jour et nuit dedans votre quartier ;
Je vous cherche en tous lieux, au bal, aux promenades ;
Vous n’avez que de moi reçu des sérénades,
Et je n’ai pu trouver que cette occasion
À vous entretenir de mon affection.
CLARICE
Quoi ! Vous avez donc vu l’Allemagne et la guerre ?
DORANTE
Je m’y suis fait quatre ans, craindre comme un tonnerre.
CLITON
Que lui va-t-il conter ?
DORANTE
Et durant ces quatre ans
Il ne s’est fait combats, ni siéges importants,
Nos armes n’ont jamais remporté de victoire,
Où cette main n’ait eu bonne part à la gloire,
Mes faits par la gazette en tous lieux divulgués…
CLITON, le tirant.
Savez-vous bien, Monsieur, que vous extravaguez ?
DORANTE
Tais-toi.
CLITON
Vous rêvez, dis-je, ou…
DORANTE
Tais-toi, misérable.
CLITON
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Vous venez de Poitiers, ou je me donne au diable ;
Vous en revîntes hier.
DORANTE, à Cliton.
Te tairas-tu, maraud ?
À Clarice
Mon nom dans nos succès s’était mis assez haut
Pour faire quelque bruit sans beaucoup d’injustice ;
Et je suivrais encore un si noble exercice,
N’était que, l’autre hiver, faisant ici ma cour,
Je vous vis, et je fus retenu par l’amour.
Attaqué par vos yeux, je leur rendis les armes ;
7
TEXTE 2 Le Menteur Acte III scène 3
CLARICE.
C’est tout ce que mérite un homme tel que vous,
Un homme qui se dit un grand foudre de guerre,
Et n’en a vu qu’à coups d’écritoire ou de verre ;
Qui vint hier de Poitiers, et conte, à son retour,
Que depuis une année il fait ici sa cour ;
Qui donne toute nuit festin, musique, et danse,
Bien qu’il l’ait dans son lit passée en tout silence ;
Qui se dit marié, puis soudain s’en dédit :
Sa méthode est jolie à se mettre en crédit !
Vous-même, apprenez-moi comme il faut qu’on ne nomme.
CLITON, à Dorante.
Si vous vous en tirez, je vous tiens habile homme.
DORANTE, à Cliton.
Ne t’épouvante point, tout vient en sa saison.
(À Clarice.)
De ces inventions chacune a sa raison :
Sur toutes quelque jour je vous rendrai contente ;
Mais à présent je passe à la plus importante :
J’ai donc feint cet hymen (pourquoi désavouer
Ce qui vous forcera vous-même à me louer ?) ;
Je l’ai feint, et ma feinte à vos mépris m’expose ;
Mais si de ces détours vous seule étiez la cause ?
CLARICE. Moi ?
DORANTE. Vous. Écoutez-moi. Ne pouvant consentir…
CLITON, bas, à Dorante. De grâce, dites-moi si vous allez mentir.
DORANTE, bas, à Cliton.
Ah ! je t’arracherai cette langue importune.
(À Clarice.)
Donc, comme à vous servir j’attache ma fortune,
L’amour que j’ai pour vous ne pouvant consentir
Qu’un père à d’autres lois voulût m’assujettir…
8
TEXTE 3 Le Menteur Acte V scène 3
GÉRONTE.
Êtes-vous gentilhomme ?
DORANTE.
Ah ! rencontre fâcheuse !
Étant sorti de vous, la chose est peu douteuse.
GÉRONTE.
Croyez-vous qu’il suffit d’être sorti de moi ?
DORANTE.
Avec toute la France aisément je le croi.
GÉRONTE.
1505
Et ne savez-vous point avec toute la France
D’où ce titre d’honneur a tiré sa naissance,
Et que la vertu seule a mis en ce haut rang
Ceux qui l’ont jusqu’à moi fait passer dans leur sang[7] ?
DORANTE.
J’ignorerois un point que n’ignore personne,
1510
Que la vertu l’acquiert, comme le sang le donne ?
9
GÉRONTE.
Où le sang a manqué, si la vertu l’acquiert,
Où le sang l’a donné, le vice aussi le perd.
Ce qui naît d’un moyen périt par son contraire ;
Tout ce que l’un a fait, l’autre peut le défaire[8] ;
1515
Et dans la lâcheté du vice où je te voi,
Tu n’es plus gentilhomme, étant sorti de moi[9].
DORANTE.
Moi ?
GÉRONTE.
Laisse-moi parler, toi de qui l’imposture
Souille honteusement ce don de la nature :
Qui se dit gentilhomme, et ment comme tu fais,
1520
Il ment quand il le dit, et ne le fut jamais.
Est-il vice plus bas, est-il tache plus noire[10],
Plus indigne d’un homme élevé pour la gloire ?
Est-il quelque foiblesse, est-il quelque action
Dont un cœur vraiment noble ait plus d’aversion,
1530
10
Dis-moi, si tu le peux, dis le nom de ta femme.
Le conte qu’hier au soir tu m’en fis publier…
CLITON, à Dorante.
Dites que le sommeil vous l’a fait oublier.
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TEXTE 4 Le Mariage de Figaro scène 7 Acte V
Le Comte prend la main de sa femme. Mais quelle peau fine et douce, et qu’il
s’en faut que la comtesse ait la main aussi belle !
La Comtesse, à part. Oh ! la prévention !
Le Comte. A-t-elle ce bras ferme et rondelet ? ces jolis doigts pleins de grâce et
d’espièglerie ?
La Comtesse, de la voix de Suzanne. Ainsi l’amour…
Le Comte. L’amour… n’est que le roman du cœur ; c’est le plaisir qui en est
l’histoire : il m’amène à tes genoux.
La Comtesse. Vous ne l’aimez plus ?
Le Comte. Je l’aime beaucoup ; mais trois ans d’union rendent l’hymen si
respectable !
La Comtesse. Que vouliez-vous en elle ?
Le Comte, la caressant Ce que je trouve en toi, ma beauté…
La Comtesse. Mais dites donc.
Le Comte. Je ne sais : moins d’uniformité peut-être, plus de piquant dans les
manières, un je ne sais quoi qui fait le charme ; quelquefois un refus, que sais-je
? Nos femmes croient tout accomplir en nous aimant : cela dit une fois, elles
nous aiment, nous aiment (quand elles nous aiment !), et sont si complaisantes,
et si constamment obligeantes, et toujours, et sans relâche, qu’on est tout surpris
un beau soir de trouver la satiété où l’on recherchait le bonheur.
La Comtesse, à part Ah ! quelle leçon !
Le Comte. En vérité, Suzon, j’ai pensé mille fois que si nous poursuivons
ailleurs ce plaisir qui nous fuit chez elles, c’est qu’elles n’étudient pas assez
l’art de soutenir notre goût, de se renouveler à l’amour, de ranimer, pour ainsi
dire, le charme de leur possession par celui de la variété.
La Comtesse, piquée. Donc elles doivent tout ?…
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Le Comte, riant. Et l’homme rien. Changerons-nous la marche de la nature ?
Notre tâche, à nous, fut de les obtenir, la leur…
La Comtesse. La leur ?… Le Comte. Est de nous retenir : on l’oublie trop.
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TEXTE 5 Arrias
Arrias a tout lu, a tout vu, il veut le persuader ainsi ; c'est un homme universel,
et il se donne pour tel : Il aime mieux mentir que de se taire ou de paraître
ignorer quelque chose. On parle, à la table d'un grand, d'une cour du Nord : il
prend la parole, et l'ôte à ceux qui allaient dire ce qu'ils en savent ; il s'oriente
dans cette région lointaine comme s'il en était originaire ; il discourt des mœurs
de cette cour, des femmes du pays, de ses lois et de ses coutumes : il récite des
historiettes qui y sont arrivées ; il les trouve plaisantes, et il en rit le premier
jusqu'à éclater. Quelqu'un se hasarde de le contredire, et lui prouve nettement
qu'il dit des choses qui ne sont pas vraies. Arrias ne se trouble point, prend feu
au contraire contre l'interrupteur. « je n'avance, lui dit-il, je ne raconte rien que
je ne sache d'original : je l'ai appris de Sethon, ambassadeur de France dans
cette cour, revenu à Paris depuis quelques jours, que je connais familièrement,
que j'ai fort interrogé, et qui ne m'a caché aucune circonstance. » Il reprenait le
fil de sa narration avec plus de confiance qu'il ne l'avait commencée, lorsque
l'un des conviés lui dit : « C'est Sethon à qui vous parlez, lui-même, et qui
arrive de son ambassade. »
Les Caractères, V, Arrias, La Bruyère,1688
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TEXTE 6 Giton
Giton a le teint frais, le visage plein et les joues pendantes, l'oeil fixe et assuré,
les épaules larges, l'estomac haut , la démarche ferme et délibérée . Il parle
avec confiance; il fait répéter celui qui l'entretient, et il ne goûte que
médiocrement tout ce qu'il lui dit. Il déploie un ample mouchoir et se mouche
avec grand bruit; il crache fort loin, et il éternue fort haut. Il dort le jour, il dort
la nuit, et profondément; il ronfle en compagnie. Il tient le milieu en se
promenant avec ses égaux; il s'arrête et l'on s'arrête, il continue de marcher et
l'on marche: tous se règlent sur lui. Il interrompt, il redresse3 ceux qui ont la
parole: on ne l'interrompt pas, on l'écoute aussi longtemps qu'il veut parler; on
est de son avis, on croit les nouvelles qu'il débite. S'il s'assied, vous le voyez
s'enfoncer dans un fauteuil, croiser ses jambes l'une sur l'autre, froncer le
sourcil, abaisser son chapeau sur ses yeux pour ne voir personne, ou le relever
ensuite, et découvrir son front par fierté et par audace. Il est enjoué, grand
rieur, impatient, présomptueux, colère, libertin4 , politique5 , mystérieux sur les
affaires du temps; il se croit des talents et de l'esprit. Il est riche.
Les Caractères, VI, 83, La Bruyère, 1688
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TEXTE 7 Phédon
Phédon a les yeux creux, le teint échauffé , le corps sec et le visage maigre; il dort peu
et d'un sommeil fort léger; il est abstrait , rêveur, et il a avec de l'esprit l'air d'un
stupide; il oublie de dire ce qu'il sait ou de parler d'événements qui lui sont connus; et,
s'il le fait quelquefois, il s'en tire mal, il croit peser à ceux à qui il parle, il conte
brièvement, mais froidement; il ne se fait pas écouter, il ne fait point rire. Il applaudit, il
sourit à ce que les autres lui disent, il est de leur avis; il court, il vole pour leur rendre
de petits services. Il est complaisant, flatteur, empressé; il est mystérieux sur ses
affaires, quelquefois menteur; il est superstitieux, scrupuleux, timide. Il marche
doucement et légèrement, il semble craindre de fouler la terre; il marche les yeux
baissés, et il n'ose les lever sur ceux qui passent. Il n'est jamais du nombre de ceux qui
forment un cercle pour discourir; il se met derrière celui qui parle, recueille
furtivement ce qui se dit, et il se retire si on le regarde. Il n'occupe point de lieu, il ne
tient point de place; il va les épaules serrées, le chapeau abaissé sur les yeux pour
n'être point vu; il se replie et se renferme dans son manteau; il n'y a point de rues ni de
galeries si embarrassées et si remplies de monde, où il ne trouve moyen de passer sans
effort et de se couler sans être aperçu. Si on le prie de s'asseoir, il se met à peine sur le
bord d'un siège; il parle bas dans la conversation, et il articule mal; libre néanmoins
sur les affaires publiques, chagrin contre le siècle, médiocrement prévenu des ministres
et du ministère. Il n'ouvre la bouche que pour répondre; il tousse, il se mouche sous son
chapeau; il crache presque sur soi, et il attend qu'il soit seul pour éternuer, ou, si cela
lui arrive, c'est à l'insu de la compagnie: il n'en coûte à personne ni salut ni
compliment. Il est pauvre.
Les Caractères, VI, 83, La Bruyère, 1688
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TEXTE 8 Discours sur le bonheur Madame du Châtelet
Il faut, pour être heureux, s'être défait des préjugés, être vertueux, se bien
porter, avoir des goûts et des passions, être susceptible d'illusions, car nous
devons la plupart de nos plaisirs à l'illusion, et malheureux est celui qui la perd.
Loin donc de chercher à la faire disparaître par le flambeau de la raison,
tâchons d'épaissir le vernis qu'elle met sur la plupart des objets; il leur est
encore plus nécessaire que ne le sont à nos corps les soins et la parure.
Il faut commencer par se bien dire à soi-même et par se bien convaincre que
nous n'avons rien à faire dans ce monde qu'à nous y procurer des sensations et
des sentiments agréables. Les moralistes qui disent aux hommes : réprimez vos
passions, et maîtrisez vos désirs, si vous voulez être heureux, ne connaissent pas
le chemin du bonheur. On n'est heureux que par des goûts et des passions
satisfaites ; [je dis des goûts], parce qu'on n'est pas toujours assez heureux pour
avoir des passions, et qu'au défaut des passions, il faut bien se contenter des
goûts. Ce serait donc des passions qu'il faudrait demander à Dieu, si on osait
lui demander quelque chose ; et Le Nôtre avait grande raison de demander au
pape des tentations au lieu d'indulgences.
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TEXTE 9 Ma bohème
Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées;
Mon paletot soudain devenait idéal;
J'allais sous le ciel, Muse, et j'étais ton féal;
Oh! là là! que d'amours splendides j'ai rêvées!
Mon unique culotte avait un large trou.
Petit-Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou
Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur;
Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur!
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TEXTE 10 Les effarés
Noirs dans la neige et dans la brume,
Au grand soupirail qui s'allume,
Leurs culs en rond,
A genoux, cinq petits, - misère ! -
Regardent le Boulanger faire
Le lourd pain blond.
Ils voient le fort bras blanc qui tourne
La pâte grise et qui l'enfourne
Dans un trou clair.
Ils écoutent le bon pain cuire.
Le Boulanger au gras sourire
Grogne un vieil air.
Ils sont blottis, pas un ne bouge,
Au souffle du soupirail rouge
Chaud comme un sein.
Quand pour quelque médianoche,
Façonné comme une brioche
On sort le pain,
Quand, sous les poutres enfumées,
Chantent les croûtes parfumées
Et les grillons,
Que ce trou chaud souffle la vie,
Ils ont leur âme si ravie
Sous leurs haillons,
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TEXTE 11 Le dormeur du val
C'est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil de la montagne fière,
Luit : C'est un petit val qui mousse de rayons.
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
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TEXTE 12 L’Amoureuse
Elle est debout sur mes paupières
Et ses cheveux sont dans les miens,
Elle a la forme de mes mains,
Elle a la couleur de mes yeux,
Elle s’engloutit dans mon ombre
Comme une pierre sur le ciel.
Elle a toujours les yeux ouverts
Et ne me laisse pas dormir.
Ses rêves en pleine lumière
Font s’évaporer les soleils,
Me font rire, pleurer et rire,
Parler sans avoir rien à dire
Capitale de la douleur, Eluard, 1926.
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TEXTE 13 Première rencontre entre Manon et Des Grieux
J'avais marqué le temps de mon départ d'Amiens. Hélas ! que ne le marquais-je un jour
plus tôt ! j'aurais porté chez mon père toute mon innocence. La veille même de celui que
je devais quitter cette ville, étant à me promener avec mon ami, qui s'appelait Tiberge,
nous vîmes arriver le coche d'Arras, et nous le suivîmes jusqu'à l'hôtellerie où ces
voitures descendent. Nous n'avions pas d'autre motif que la curiosité. Il en sortit
quelques femmes, qui se retirèrent aussitôt. Mais il en resta une, fort jeune, qui s'arrêta
seule dans la cour, pendant qu'un homme d'un âge avancé, qui paraissait lui servir de
conducteur, s'empressait pour faire tirer son équipage des paniers. Elle me parut si
charmante que moi, qui n'avais jamais pensé à la différence des sexes, ni regardé une
fille avec un peu d'attention, moi, dis-je, dont tout le monde admirait la sagesse et la
retenue, je me trouvai enflammé tout d'un coup jusqu'au transport. J'avais le défaut
d'être excessivement timide et facile à déconcerter ; mais loin d'être arrêté alors par
cette faiblesse, je m'avançai vers la maîtresse de mon cœur. Quoiqu'elle fût encore moins
âgée que moi, elle reçut mes politesses sans paraître embarrassée. Je lui demandai ce
qui l'amenait à Amiens et si elle y avait quelques personnes de connaissance. Elle me
répondit ingénument qu'elle y était envoyée par ses parents pour être religieuse. L'amour
me rendait déjà si éclairé, depuis un moment qu'il était dans mon cœur, que je regardai
ce dessein comme un coup mortel pour mes désirs. Je lui parlai d'une manière qui lui fit
comprendre mes sentiments, car elle était bien plus expérimentée que moi. C'était malgré
elle qu'on l'envoyait au couvent, pour arrêter sans doute son penchant au plaisir, qui
s'était déjà déclaré et qui a causé, dans la suite, tous ses malheurs et les miens.
La rencontre, Extrait de la première partie de Manon Lescaut - L'abbé Prévost,
1731
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TEXTE 14 la lettre de Manon
Je te jure, mon cher chevalier, que tu es l’idole de mon cœur, et qu’il n’y a que toi
au monde que je puisse aimer de la façon dont je t’aime ; mais ne vois-tu pas, ma
pauvre chère âme, que, dans l’état où nous sommes réduits, c'est une sotte vertu que
la fidélité ? Crois-tu que l’on puisse être bien tendre lorsque l’on manque de pain ?
La faim me causerait quelque méprise fatale ; je rendrais quelque jour le dernier
soupir en croyant en pousser un d’amour. Je t’adore, compte là-dessus ; mais
laisse-moi, pour quelque temps, le ménagement de notre fortune. Malheur à qui va
tomber dans mes filets ! Je travaille pour rendre mon chevalier riche et heureux.
Mon frère t’apprendra des nouvelles de ta Manon, et qu’elle a pleuré de la
nécessité de te quitter. Je demeurai, après cette lecture, dans un état qui me serait
difficile à décrire car j’ignore encore aujourd’hui par quelle espèce de sentiments je
fus alors agité. Ce fut une de ces situations uniques auxquelles on n’a rien éprouvé
qui soit semblable. On ne saurait les expliquer aux autres, parce qu’ils n’en ont pas
l’idée ; et l'on a peine à se les démêler à soi-même, parce qu'étant seules de leur
espèce, cela ne se lie à rien dans la mémoire, et ne peut même être rapproché
d’aucun sentiment connu. Cependant de quelque nature que fussent les miens, il est
certain qu’il devait y entrer de la douleur, du dépit, de la jalousie et de la honte.
Heureux s’il n’y fût pas entré encore plus d'amour ! Elle m’aime, je veux le croire ;
mais ne faudrait-il pas, m’écriai-je, quelle fût un monstre pour me haïr ? Quels
droits eut-on jamais sur un cœur que je n’ai pas sur le sien ? Que me reste-t-il à
faire pour elle, après tout ce que je lui ai sacrifié ? Cependant elle m’abandonne !
et l’ingrate se croie à couvert de mes reproches en me disant qu’elle ne cesse pas de
m’aimer ! Elle appréhende la faim. Dieu d’amour ! quelle grossièreté de sentiments
! et que c’est répondre mal à ma délicatesse !
« La lettre de Manon » Manon Lescaut, Abbé Prévost (1731)
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TEXTE 15 La mort de Manon, Extrait de la deuxième partie de Manon
Lescaut - Abbé Prévost, 1731
Pardonnez, si j'achève en peu de mots un récit qui me tue. Je vous raconte un
malheur qui n'eut jamais d'exemple. Mais, quoique je le porte sans cesse dans ma
mémoire, mon âme semble reculer d'horreur, chaque fois que j'entreprends de
l'exprimer.
Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma chère
maîtresse endormie et je n'osais pousser le moindre souffle, dans la crainte de
troubler son sommeil. Je m'aperçus dès le point du jour, en touchant ses mains,
qu'elle les avait froides et tremblantes. Je les approchai de mon sein, pour les
échauffer. Elle sentit ce mouvement, et, faisant un effort pour saisir les miennes, elle
me dit, d'une voix faible, qu'elle se croyait à sa dernière heure. Je ne pris d'abord ce
discours que pour un langage ordinaire dans l'infortune, et je n'y répondis que par
les tendres consolations de l'amour. Mais, ses soupirs fréquents, son silence à mes
interrogations, le serrement de ses mains, dans lesquelles elle continuait de tenir les
miennes me firent connaître que la fin de ses malheurs approchait. N'exigez point de
moi que je vous décrive mes sentiments, ni que je vous rapporte ses dernières
expressions. Je la perdis ; je reçus d'elle des marques d'amour, au moment même
qu'elle expirait. C'est tout ce que j'ai la force de vous apprendre de ce fatal et
déplorable événement.
Mon âme ne suivit pas la sienne. Le Ciel ne me trouva point, sans doute, assez
rigoureusement puni. Il a voulu que j'aie traîné, depuis, une vie languissante et
misérable. Je renonce volontairement à la mener jamais plus heureuse.
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TEXTE 16 Jacques le Fataliste Incipit
Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment
s’appelaient-ils ? Que vous importe ? D’où venaient-ils ? Du lieu le plus prochain.
Où allaient-ils ? Est-ce que l’on sait où l’on va ? Que disaient-ils ? Le maître ne
disait rien ; et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de
bien et de mal ici-bas était écrit là-haut.
LE MAÎTRE.
C’est un grand mot que cela.
JACQUES.
Mon capitaine ajoutait que chaque balle qui partait d’un fusil avait son billet[1].
LE MAÎTRE.
Et il avait raison…
Après une courte pause, Jacques s’écria : Que le diable emporte le cabaretier et
son cabaret !
LE MAÎTRE.
Pourquoi donner au diable son prochain ? Cela n’est pas chrétien.
JACQUES.
C’est que, tandis que je m’enivre de son mauvais vin, j’oublie de mener nos
chevaux à l’abreuvoir. Mon père s’en aperçoit ; il se fâche. Je hoche de la tête ; il
prend un bâton et m’en frotte un peu durement les épaules. Un régiment passait pour
aller au camp devant Fontenoy ; de dépit je m’enrôle. Nous arrivons ; la bataille se
donne.
LE MAÎTRE.
Et tu reçois la balle à ton adresse.
JACQUES.
Vous l’avez deviné ; un coup de feu au genou ; et Dieu sait les bonnes et
mauvaises aventures amenées par ce coup de feu. Elles se tiennent ni plus ni moins
que les chaînons d’une gourmette. Sans ce coup de feu, par exemple, je crois que je
n’aurais été amoureux de ma vie, ni boiteux.
LE MAÎTRE.
Tu as donc été amoureux ?
JACQUES.
Si je l’ai été !
LE MAÎTRE.
Et cela par un coup de feu ?
JACQUES.
Par un coup de feu.