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La TABLE DES MATIERES des numéros 160 à 199 (novembre 1964 à mars 1968) des CAHIERS DU CINEMA est sortie des
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Elle comprend 84 pages sous couverture cartonnée, au format de la revue (21 x 27 cm), et comporte les rubriques suivantes :
Auteurs - Metteurs en scène - Cinéastes divers - Cinémas nationaux - Textes sur la théorie et l'histoire du cinéma - Tech
nique et économie - Télévision - Livres de cinéma - Revues de cinéma - La critique de cinéma - Festivals - Filmographies
et biofilmographies - Index des films.
Elle est en vente dès maintenant au prix de 19.50 francs.
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Veuillez me faire parvenir ............ exemplaire(s) de la Table des matières n° 160 à 199.
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Les luttes
de classe en France
deux films :
((Coup pour coup»,
((Tout va bien»
La production-distribution de Coup pour coup, les classe ouvrière sur les écrans, film joué par de vraies
déclarations de Karmitz et de l ’équipe de réalisation, ouvrières, etc., sur le marché de la critique cinéma
les réactions multiples de la critique sont l ’occasion tographique. Cette agitation fait aussi partie du
de poser et de tenter de résoudre un certain nombre « texte » du film. Il faut aussi analyser ce symptôme
de problèmes théoriques et pratiques qui, jusqu’à de la petite-bourgeoisie intellectuelle : le fantasme,
aujourd’hui, restent des lieux d’aveuglement, l’impensé non de Ventrée, mais de 1’ « apparition » du prolé
théorique d ’une contradiction entraînant toujours, dans tariat dans les superstructures bourgeoises. Avec le
la pratique, l’empirisme, la hâte, l’opportunisme. « prolétariat », c’est aussi le fantôme du « cinéma
« Sans vue claire, on est comme sans âme. » (M ao). militant » qui revient hanter la critique petite-bour
Relevons d ’abord, comme l’un des traits idéologi geoise.
ques qui ont marqué la sortie du film, le déferlement Le film lui-même rompt, il est vrai, avec la récente
inflationniste de notions telles que « cinéma ouvrier », tradition des films dits « p o litiq u e s » , avec la pro
cinéma « fait par » les ouvriers, apparition de la duction dominante. La classe ouvrière est pour une
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fois représentée en tant que telle, la scène du film
est pour une fois constituée des lieux de travail,
c’est-à-dire de production et d ’exploitation. Pour une
fois, des sentiments tels que la haine de classe sont
objet de mise en scène, ainsi que la base matérielle
qui les sécrète : l’exploitation, l’oppression, la hiérar
chie capitalistes. Pour une fois, un film reflète l’ins
tinct de classe prolétarien et ses manifestations
concrètes (la révolte), qui nous donnent une « c o n n a is
sance sensible » des rapports sociaux capitalistes.
Il serait vain de dénier au film ces aspects positifs,
qui le démarquent de la production dominante. Toute
fois il importe de faire la part du positif et du négatif
dans la production de Coup pour coup, de dénoncer
les illusions et les erreurs qu’il colporte, illusions et
erreurs que, significativement, la critique bourgeoise
et petite-bourgeoise n’a pu se passer de reprendre à
son compte, de redoubler, de reconduire. Principale
ment de deux façons :
1) Pour révolutionner la pratique cinématographi
que, il faudrait donner la parole aux ouvriers qui
ne Pont jamais. Bory est certainement le critique qui
a été le plus loin dans cette voie, regrettant que les
ouvrières n ’aient pas fait le scénario, le montage,
n ’aient pas elles-mêmes tenu la caméra. L’idéologie
ultra-démocratique, petite-bourgeoise, est ici portée à
son comble, sur le mode anarcho-fantasmatique du
droit à la parole de t o u s 1, tout le monde peut faire
du cinéma, et si les ouvriers s’y mettent, nul doute
que s’en dégagera la réalité ouvrière, que ça donnera
enfin un cinéma ouvrier jusqu’au bout. Cette attitude
reflète une position de voyeur, de jouisseur, de dé
gustateur de réalité toute cuite, cette position fait
l’économie de la théorie, indispensable moment de la
dialectique révolutionnaire pratique-théorie-pratique ;
l’économie de toute critique active du cinéma bour
geois. (A l ’opposé, il est utile de se référer au texte de
Joris Ivens et Marceline Loridan sur « La révolution
dans les studios en C h in e » (CdC 2 3 6 /3 7 ) : pas
une trace d ’ultra-démocratisme chez les camarades
chinois ; discussions larges, démocratie dans les débats
Rares sont les films français, italiens ou américains, faut voir là un effet direct de ces luttes : traversant
pour ne parler que des principaux monopoles de toute la superstructure, mettant en cause l’hégémonie
production, qui aujourd’hui n ’inscrivent pas quelque idéologique de la bourgeoisie el de ses alliés (mai 68,
chose des luttes politiques de classes acharnées qui la révolution culturelle chinoise), avérant chaque jour
se mènent actuellement à l’échelle de la planète. 11 davantage la thèse révolutionnaire selon laquelle les
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impérialistes ne sont, profondément, et malgré les Tout va bien et Coup pour coup diffèrent des films
armes et les techniques surpuissantes dont ils dispo dits « m ilita n ts » (le film sur la grève de Pennaroya
sent, que des tigres en papier (l’exemple magnifique p a r ex.) en ce que 1) ils empruntent les circuits nor
du Vietnam ), les luttes populaires obligent la fraction maux de production-distribution (normaux = capita
intellectuelle de la bourgeoisie et de la petite-bour- listes); 2) ils ne visent pas à informer sur telle ou
geoisie, les « artistes », les « penseurs », sinon à telle lutte réelle, mais à populariser par la conden
réformer radicalement leur conception du monde, du sation d ’une fiction les luttes de classes en France
moins à exercer une critique de plus en plus systé en 71-72.
matique des aspects les plus corrompus du règne
chancelant de la bourgeoisie. (Peut-être la salarisa
tion des intellectuels est-elle également pour quelque Les fictions de Tout va bien et de Coup pour coup
chose dans ces prises de position progressistes ; mais partent d’un même phénomène, considéré comme
ce n’est pas l’aspect principal.) exemplairement offensif par rapport à la bourgeoisie
et au révisionnisme, les grèves sauvages avec séques
tration de patrons ; et d ’une même idéologie, le spon
C’est dans ce contexte (l’incapacité de plus en plus tanéisme. Ici une différence déjà (nous ne parlons
marquée de la bourgeoisie à surmonter sa crise poli pas encore de la conception idéologique qui régit le
tique et idéologique) qu’il faut analyser la production travail cinématographique de Godard et Gorin d’une
et la distribution (Quartier Latin, Champs-Elysées) de part, de Karmitz et de son collectif de réalisation
films comme Coup pour coup et Tout va bien, leur d ’autre part) : l’équipe de Coup pour coup reconnaît
effectuation comme leur possibilité. Mais ces deux que « le film illustre les thèses de la Cause du peuple »
films se séparent des films bourgeois plus ou moins (Ecran 72 n° 3, entretien) sans cependant illustrer
progressistes en ce qu’ils ne se contentent pas de « la ligne politique d ’une organisation » (rappelons
critiquer les abus les plus criants de la bourgeoisie, que l’organisation dont il pourrait être question a été
du pouvoir d ’Etat, au niveau de la superstructure et s’est dissoute ; il s’agit de la Gauche prolétarienne;
juridico-politique, mais font porter la critique au elle a été dissoute par Marcellin, et elle s’est dissoute
niveau de l’infrastructure, mettent en cause les rap dans le mouvement des masses : demeurent donc les
ports de production de la société capitaliste, ce qui « thèses » de la Cause du peuple, — la brochure « Où
veut dire concrètement qu’ils mettent en scène le va la F r a n c e ? » , etc. — , + le mouvement des masses).
prolétariat, qu’ils prétendent refléter idéologiquement De leur côté, Godard et Gorin ne prétendent parler
la lutte de classés du point de vue du prolétariat. Ces qu’en leur nom propre, ce qui veut dire une certaine
deux films se réclament d ’une conception proléta distance, à définir, à l’égard de la Cause du peuple,
rienne du monde, de l’offensivité du marxisme- de la pratique des « maos » (disons tout de suite que
léninisme. Son offensivité : certains films bourgeois, cette distance, assez discrètement marquée dans Tout
en effet, peuvent se permettre de faire référence aux va bien, relève davantage du V erfrem dungseffekt que
classiques du marxisme, en tant qu’ils sont — jusqu’à d ’une critique politique active). La seconde différence,
un certain point — classiques même pour la bour au niveau de la conception, est d ’ordre idéologique :
geoisie (cf. le discours du patron sur Marx et Engels l’équipe de Coup pour coup a voulu « donner la
dans Tout va bien) ; il ne coûte rien à Sergio Leone, parole aux ouvriers qui ne l ’ont pratiquement jamais
par exemple, de placer en exergue de son dernier film dans le cinéma français ». Pour Karmitz et son
une citation de Mao Tsétoung. Autre chose est de équipe, c’est donc d ’une certaine manière la classe
tenter, dans sa pratique propre, d ’en suivre l’ensei ouvrière elle-même, ou partie d ’elle, qui dans Coup
gnement. Il est facile de brandir le drapeau rouge, les pour coup parle d ’elle-même (et de la bourgeoisie, du
révisionnistes le font (contre le drapeau rouge), cer syndicalisme).
tains démocrates bourgeois et les opportunistes ultra-
gauchistes aussi ; il est plus risqué, en tenant compte
des aspects contradictoires d’une situation concrète1,
Le récit du tournage dans l ’« entretien » d ’Ecran 72,
de tenter d ’exercer dans une pratique spécifique une
de Cinéma 72, tend à accréditer cette thèse : les
ligne rouge, d ’être « une petite roue et une petite
ouvrières du film sont de véritables ouvrières, elles
vis » de la lutte révolutionnaire.
s'expriment véritablement, « chacune improvisait son
texte », le magnétoscope leur a permis « d ’influer
1) En l’oc c u rre n ce , les c on di ti on s éco nom iqu es et idéologi
ques de p ro duc ti on , de di st ri but ion et d ’exp loita tion en réellement sur le scénario » ; enfin, il n’aurait quasi
1972 en Fra nce , la co n t ra d ic ti o n en tr e la division sociale ment pas été possible de faire autrement, vu que les
des publics de cinéma, la d o m in at io n idéologique de la
classe d o m i n a n te sur le prolétariat et ses alliés potentiels actrices professionnelles qui avaient été engagées n’ont
(pctile-bourgcoise), et les év én em ent s les plus significatifs, simplement pas pu « s ’intégrer parmi les ouvrières»,
les a.specls les plus révolutionnaires, des luttes é c o n o m i
ques, idéologiques, politiques des masses depu is 19G8. du fait de leur être de classe. « Il leur fallait en effet
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soit inventer des gestes qui ne leur étaient pas fam i
liers, soit copier ceux des ouvrières qu’elles voyaient
évoluer autour d ’elles. Celles-ci riavaient q u à jouer
leur propre vie, elles étaient donc beaucoup plus spon
tanées. L’intégration des comédiennes parm i les
ouvrières s’est révélée impossible. Par contre, pour
les autres personnages : patrons, chefs, contredame,
délégués syndicaux (c’est-à-dire les rôles de répres
sion) il ri y a pas eu de problème. » (Ecran 72,
op. cit.).
Il nous a paru u tile de reproduire, dans le prolon gem ent et la plus révolutionnaire, née d e la réalité objective et
des com m entaires de Coup p o u r coup et T o u t va bien, un c onfirm ée par elle ». E lle in d iq ue au p ro lé ta ria t et aux
article paru dans P é k in In fo rm a tio n n° 10 (8 mars 1971). autres travailleurs la voie à suivre pour faire la révo
R e p ren a n t certaines idées im portantes contenues dans les lu tio n et parvenir à l’é m ancipatio n, et précise la ligne,
quatre essais p h ilo so p h iq u es d e M ao Tsétoung, il cons les principes, les mesures po litiques et les tactiques à
titue une con trib u tio n imj>ortante au rappel des principes observer p a r un p a rti politique prolétarien p ou r conduire
concernant le rapport de la p ra tiq u e et de la connais la révolution à la victoire. L e m arxism e, le léninism e,
sance, la conception prolétarienne d u m o n d e et le rôle la pensée-maotsétoung est la base th é o riq u e qui guide
de la théorie m arxiste-léniniste dans la lu tte entre les l’idéologie de n o tre P a rti, l’essence de notre P a rti, et la
d e u x lignes, la pénétration de Vidéologie subjectiviste g aran tie fo n d am en tale qui nous p erm et de re m p o rte r la
bourgeoise dans la m éth o d e d e la connaissance, sous ses victoire dans la révolution.
d e u x form es em piriste et dogm atique. Un certain n o m Le vice-président Lin P iao a souligné : « L a pensée-
bre de positions spontanéistes fum eu ses sur la pensée-mao- m aotsétoung est la pensée de la lu tte de classes. » La
tsétoung co m m e « d épassem en t » et n o n c o m m e prolonge pensée de la lutte de classes et la m é th o d e d ’analyse
m e n t v iv a n t, créateur, no uvelle étape, d u m arxism e-léni de classes p é n è tre n t tous les docum ents du m arxism e, du
nism e, s'y tro u ve n t entre autres réfutées. léninism e, de la pensée-maotsétoung. Une analyse et une
com préh en sio n correctes des contradictions, des classes
La G ran d e R évolution cu ltu relle p ro lé ta rie n n e chinoise e t de la lu tte de classes dans la société con stituent le
a re m p o rté de grandes victoires, et un vaste m ouvem ent p oint de d é p a rt fo n dam en tal p o u r fo rm u le r et a p p liq u e r
p o u r l ’étud e se développe vigoureusem ent dans to u t le une ligne p o litiq ue juste. Avec celle-ci, il est possible
pays, en a p p lic a tio n de la directive de n o tre g ra n d d iri de m e n e r le p ro lé ta ria t et les masses à la victoire, en
geant, le p résident Mao : « E n trep ren d re u n e éducation suivant les lois objectives de la lu tte de classes.
sous le rapport de Vidéologie et de la ligne p olitiq u e » Tous les révisionnistes contre-révolutionnaires pre n n e n t
au sein de tout le P a rti. A vançant ferm em ent dans cette le contre-pied du m arxism e, du léninism e, de la pensée-
direction, les cadres e t n o ta m m e n t les cadres dirigeants maotsétoung. B ran dissan t l’enseigne m arxiste, les renégats
o nt centré le u r é tu d e sur la refonte de le u r conception W ang Ming, Liou Chao-chi et consorts ont altéré le
d u m onde et l’élévation de le u r conscience q u a n t à m arxism e. A l’in sta r des vieux révisionnistes et des révi
l’a p p lication de la ligne ré v o lutio nn aire du président sionnistes m odernes étrangers, ils ont mis tout en œ uvre
Mao. La tra n sfo rm a tio n de la conception du m onde et p o u r d éform er et n ie r la lutte de classes, en p rô n a n t la
l’élévation de la conscience en ce q ui concerne la lu tte conciliation, p o u r te n te r d e « su bstituer à sa (le socia
e n tre les deux lignes im p liq u e n t la nécessité d ’a p p re n d re lism e) base matérialiste une m yth o lo g ie m oderne, avec
sérieusem ent dans les livres et d’é lu d ie r assidûm ent le ses déesses de la justice, de la liberté, de lé g a lité et de
m arxism e, le léninism e, la pensée-maotsétoung. la fraternité » (K arl M arx « Lettre à F.A. Sorge »),
c’est-à-dire, p o u r te n te r de faire passer la conception
A p p re n d re sérieusem ent dans les livres. C’est ce que
bourgeoise du m onde q ue sont l’h um a n ita rism e et la
le pré sid e n t Mao a constam m ent ra p p e lé aux cadres
th éo rie de la n a tu r e h u m a in e p ou r la conception
dirigeants à tous les échelons de notre P a rti ; il s’agit
m arx iste du m onde. Le présid en t Mao a fra p p é juste en
de la question la plus fo n d a m e n ta le au sujet de l ’é d ifi
in d iq u a n t : « Ils n ie n t catégoriquem ent que Vhistoire
cation idéologique du P arti. A c h a q u e to u rn a n t împorr
m illénaire de l’h u m a n ité soit l'histoire des luttes des
ta n t dans l ’histoire du d év elo p pem en t de notre Parti,
classes ; ils nien t catégoriquem ent la lu tte d u prolétariat
le président Mao nous a appelés à renforcer l’éducation
contre la bourgeoisie, la révolution d u prolétariat contre
th éo riq ue, et a je té ainsi une base idéologique pour ta bourgeoisie et la dictature d u prolétariat sur la bour
l ’é lim ination de l’o p p o rtu n ism e « de gauche » ou de
geoisie. Ils sont donc d e fidèles laquais de la bourgeoisie
d ro ite et la conquête de victoires encore plus grandes et de rim p é ria lism e , et d e concert avec eux, ils s’en
dans la révolution. L ’ex périence h isto riq ue de la lu tte
tie n n e n t o b stin ém e n t au systèm e idéologique où la bour
e n tre les deux lignes nous m o n tre que c’est seulem ent geoisie o p p rim e et exp lo ite le prolétariat, ils s'en tiennent
après avoir bien com pris le m arxism e, le léninisme, la o b stin é m e n t au régim e capitaliste, ils s’op posent à l ’idéo
pensée-m aotsétoung q u ’on peut, au cours de la lu tte e n tre
logie m arxiste-léniniste et au régim e socialiste. Ils sont
les deux classes, les deux voies et les deux lignes, une bande de contre-révolutionnaires a n tico m m u n istes et
discerner le v éritable m arxism e du faux, n e u tra lise r les antipeuple. » La lu tte engagée e n tre eux et nous est une
interférences de l'o p p o rtu n ism e « de gauche » ou de
lu tte à m ort. Or, ils p rô n e n t de soi-disant ra p p o rts
d roite, a p p liq u e r et défen dre consciem m ent la ligne
d ’ € égalité », de « coexistence pacifique » e n tre les
révolu tio nn aire p ro lé ta rie n n e du président Mao et ne
classes exploitées et exploiteuses ou de « bienveillance et
jam ais p e rd re l’o rien tatio n dans la con tinu ation de la m a g n a n im ité ». Ils sont une b a n d e d ’escrocs politiques.
révolution. E t ce n ’est q u ’en a p p re n a n t sérieusem ent dans les livres
Le m arxism e, le léninism e, la pensée-maotsétoung et en é tu d ia n t assidûm ent le m arxism e, le léninism e, la
reflètent de m an ière p é n é tra n te les lois du développe pensée-m aotsétoung, en é tu d ia n t les essais philosophiques
m ent de la n atu re, de la société et de l’idéologie. Cette du p ré sident Mao e t en c ritiq u a n t la conception b o u r
th éorie « est la vérité la plus juste, la plus scientifiq ue geoise du m onde, conception réactio nn aire, idéaliste et
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m é ta p h y siq u e de ces individus, et le u r ligne révisionniste m e n t à cet enseignem ent du président M ao : « C eux qui
c o ntre-révolutionnaire que nous pouvons rehausser notre o n t de l'expérience p ra tiq u e d o iv e n t é tu d ie r la théorie
conscience de la lu tte de classes et de la lu tte e n tre les et a p p ren d re sérieusem ent dans les livres ; c'csl alors
deux lignes et assurer que la révolution socialiste con ti seulem ent qu'ils ftourront systém atiser leur expérience,
n u e ra à progresser dans un e voie correcte. la syn th é tiser et Vélever au niveau de la théorie. Ils
C ertains de nos cadres m o n tre n t q u e lq u e rélicence à éviteront ainsi de prendre leur expérience lim ité e pour
a p p r e n d r e dans les livres. Ils estim ent q u ’ils possèdent une vérité générale et de c o m m e ttre des erreurs d'ordre
« su ffisam m ent d ’expérience p o u r se passer d’é tu d e » em p iriq u e . »
p u isq u’ils ont connu la révolution d é m o cratiq ue et la P a r m i les nouveaux cadres, il y a égalem ent ceux
révolution socialiste p e n d a n t plus de vingt années, et qui n ’a im ent pas a p p r e n d r e dans les livres. Ils esti
n o ta m m e n t la G ra n d e R évolution c u ltu relle proléta m ent que p u isq u ’ils sont de b o nn e origine sociale et
rienne, et q u ’ils ont été trem p és p a r la lu tte de classes. sont pleins d ’ard e u r, ils ne c o m m e ttro n t n a tu re lle m e n t
Ce raisonnem ent est-il ju ste ? Non. Effectivem ent, d u ra n t jam ais de grosses erreurs. Ce ra ison nem en t est faux
de longues années de lutte, ces cam arades ont acquis égalem ent. Q u e lq u ’un q ui n ’a pas été é d u q u é par la
une rich e et précieuse expérience. Mais cette expérience, pensée-maotsétoung peut-il progresser dans la juste
issue seulem ent de la perception sensible, n ’est q u ’une directio n ré v o lu tio nn aire sim p lem en t parce q u ’il est de
connaissance de certains aspects de la situation, du p h é b on ne origine sociale ? C ertainem ent pas. Ce sont la
n om ène et des ra p p o rts externes de la lu tte de classes classe ouvrière et les autres trav ailleu rs qui acceptent
et de la lu tte e n tre les deux lignes. L e présid en t Mao le plus facilem ent le m arxism e, le léninism e, la pensée-
nous enseigne : « Ce q ue nous avons perçu par les sens m aotsétoung, mais ils n e sont pas en m esure de dévelop
n e p e u t être im m é d ia te m e n t com pris par nous, e t seul p e r sp o n tan ém en t cette th éorie révo lutionnaire. Lénine
ce que nous avons bien com pris p e u t être senti d'u n e a d it q u e « par ses seules forces, la classe ouvrière ne
m anière plus p ro fo n d e . L a percep tio n n e p eut résoudre p e u t arriver q u ’à la conscience trade-unionistc » e t que
que le p ro b lè m e des apparences des choses et des * le trade-unionism e, c'est ju s te m e n t rasservissem ent
p h è n o m è m e s ; le p ro b lè m e de l’essence, lu i, n e p eut être idéologique des ouvriers par la bourgeoisie. (« Que
résolu que par la théorie. » Si l ’on tire orgueil de Bon faire ? ») C’est seulem ent en a c c ep tan t la pro pagation
expérience lim itée et refuse d’é tu d ie r consciem m ent et des théories rév olutionnaires dans leurs luttes réelles,
d ’u tiliser le m arxism e, le léninisme, la pensée-maotsé- en é tu d ia n t d ilig em m en t et en a p p r e n a n t sérieusem ent
loung po ur résum er son expérience et l’élever au niveau dans les livres qu e les ouvriers e t les paysans p o u rro n t
de la connaissance ratio nn elle, on n e p e u t pas saisir c o m p re n d re les vérités révolutionnaires et avoir une
l’ensem ble de la situation, l’essence et les lois de la lutte idée claire de la direction dans laq u elle ils doivent
de classeB et de la lu tte e n tre les d eu x lignes, et bien avancer. S’ils estim ent q u ’ils n ’ont pas besoin d’étu d ie r
co n n a ître ce qui se passe a u jo u r d ’h u i et encore moins et d ’a p p r e n d r e dans les livres en raison de le u r bonne
p révoir ce qui arriv era dem ain ; on se trou vera donc origine sociale, ils ne seron t pas capables de discerner
d ésorienté dans la p ra tiq u e . « Les circonstances sont en le vrai m arxism e du faux et la ligne ju ste de la ligne
p e rp é tu el cha ngem ent et, pour que nos idées s'adaptent e rro née et ils a d o p te ro n t une position e rron ée et p re n
a u x conditions nouvelles, il nous fa u t apprendre. » Ceux d r o n t une fausse voie.
q ui s’estim ent satisfaits de leur p ro p re expérience a u ro nt Le président Mao nous enseigne : On « étudie la
to u jo urs l’im pression d ’ê tre à la tra în e lorsqu ’à p p a ra ît théorie m arxiste-léniniste dans un but d éterm iné, qu i
une situ atio n nouvelle et a u ro n t de la peine à se faire au est d 'u n ir la théorie m arxiste-léniniste avec la réalité
n ouveau m ilieu ; l’a p p a ritio n de choses nouvelles les d u m o u v e m e n t de la révolution chinoise et d e trouver
p re n d ra a Fim proviste et les nouveaux problèm es q ui dans le m arxism e-léninism e la position, le p o in t d e vue
su rg iro nt les m e ttro n t dans l’em barras. R ien d ’éton- et la m é th o d e qui p e rm e tte n t de résoudre les p ro b lè
n a n t à cela c ar ils « s'inclinent d e va n t re x p érien c e et m es théoriques et tactiques de la révolution chinoise ».
d édaignent la th éo rie, si bien qu'ils ne p e u v e n t e m P o u r a p p r e n d re sérieusem ent dans les livres dans l’in
brasser le processus o b je c tif dans son ensem ble, n'ont té rê t de la révolution, il faut faire des efforts assidus
n i clarté d 'orientation n i vastes perspectives et s'enivrent p o u r é tu d ie r les classiques du m arxism e, du léninism e,
d e leurs succès occcuionnels et de leurs vues étroites » de la pensée-maotsétoung. Il faut é tu d ie r d ’une
H est évident q ue de tels cam arades ne sont pas et m anière p lan ifiée et systém atique et s’efforcer de son
m esure de b ien d iriger la révolution. La p ra tiq u e de mieux d ’é tu d ie r davantage e t de c o m p re n d re plus p ro
la lu tte révo lu tio n n a ire a p rouvé com bien de fois déjà fond ém ent les théories et pointa de vue fo nd am en tau x,
q u ’en se fiant u n iq u e m e n t à son expérience, on lim ite ré fo rm e r m ieux encore sa conception du m o n d e et
c o nsidérab lem ent son horizo n e t on avance à tâtons, élever davantage sa conscience q u an t à l’a p p licatio n de
in c a p a b le de discern er le vrai m arx ism e du faux et la la ligne ré v o lu tion naire du président Mao. Cela n e p eut
ligne ju ste de la ligne erronée. Sans a p p r e n d r e sérieu ê tre accom pli sans un d u r effort. Il est im possible de
sem ent dans les livres et sans é tu d ie r avec assiduité la saisir les théories révolutionnaires aisém ent et sans
th é o rie révo lution naire, on n’est pas à m êm e de dis efforts. P o u r a p p r e n d r e sérieusem ent dans les livres
tin g u e r ce q u i est ju ste de ce qui est e rro n é et on p o u r la révolution, on ne p eut a bsolu m en t pas se con
risqu e de p re n d re u ne position e rro née et de se fo u r te n te r de c o m p re n d re les mots et les phrases d ’un livre,
voyer. E t les faux m arxistes, se posant en vrais m ais il fa u t avoir à l’e sp rit les prob lèm es existant dans
marxistes, les < su b ju g u e ro n t et asserviront ». Le fait sa p ro p re co nception du m onde et dans la lu tte de clas
q ue des cadres vétérans ont com mis des e rreu rs re la ses et la lu tte e n tre les deux lignes, p ou r aller « trouver
tives à la ligne avant et d u r a n t la G ra n d e Révolution dans le m arxism e-léninism e la position, le p o in t de vue
cu ltu re lle ne constitue-t-il pas u n e leçon p o u r nous ? Si et la m é th o d e », utiliser la th éo rie p o u r résoudre les
rich e q ue soit le u r expérience, tous les cadres doivent problèm es dans la p ra tiq u e et faire sérieusem ent le
« être m odestes et prudents, se garder de to u te p ré - b ilan de l’expérience acquise dans la p ra tiq u e et é tu d ie r
so m p tio n et de to u te p récipita tion » et agir conform é et a p p liq u e r les théories révolutionnaires dans la lutte
27
en vue de « la transform ation d u m o n d e o b je c tif com m e en tendon s un m arxism e vivant qu i exerce un rôle
celle d u m o n d e su b je ctif de chacun ». Ce q ui signifie que ef f ect i f dans la v ié el la lutte des massesy et non un
nous devons prom ouvoir le style d’étude caractérisé par m arxism e p u re m e n t verbal. » Ce n ’est qu ’en liant
la liaison de la th éo rie avec la p ratiqu e. Si, en é tu diant, étro ite m e n t la th éo rie à la p ratiqu e, en é tu d ia n t cons
on ne s’in tégre pas à la condition réelle de son idéo* ciencieusem ent, en p a rtic ip a n t diligem m en t à la p ra ti
logie et de la lutte de classes et de la lutte e n tre les que et en ré fo rm a n t consciem m ent sa conception du
deux lignes, si l ’on ne su rm o nte pas les idées idéalistes m onde que l’on peut encore mieux a p p liq u e r la ligne
el m étap hy siq ues et ne c ritiq u e pas la ligne révision ré v o lutio n naire du président Mao dans les trois grands
niste contre-révolutionnaire, et si l’on ne s’intégre pas m ouvem ents révolutionnaires que sont la lu tte de clas
p rofondém ent aux masses po u r p a rtic ip e r à la pratiq ue, ses, la lu tte p ou r la p roduction et l’expérim en tation
cela revient à é tud ier e n tre q u a tre m urs, sans but. scientifique. — T cheou Hsiué-li.
Nous devons garder ferm em ent à la m ém oire cet en
seignem ent du président Mao : « Par m arxism e, nous (P ékin In fo rm a tio n n° 10, 8 mars 1971.)
T o u t va bien fa it e x p licitem en t référence à ce texte critères et l’o rie n te n t à le u r guise. Et p o u rta n t, chez les
de B re c h t, « Préface » à M ahagonny. /Vous remercions travailleurs intellectuels, subsiste encore cette illusion
les éditions de FA rc h e de nous avoir perm is d 'en p ublier que to u t le com m erce des grand ap pareils ne sert q u ’à
une nouvelle traduction, à paraître ]>rochainement dans faire valoir le u r travail ; que loin d ’in flu e r sur lui, ce
les « Ecrits sur le théâtre », édition revue et com plétée. processus, jugé secondaire, p e rm e ttra it au co n tra ire à
le u r travail d ’exercer une influence. Cette inconscience
de leur situation a d’énorm es conséquences, auxquelles il
1. Un opéra... oui, mais des innovations ! est p rêté trop peu atten tio n. Convaincus de posséder ce
qui en réalité les possède, compositeurs, écrivains et cri
tiques défend en t un app areil q u ’ils ne contrôlent plus ;
On s’évertue, depuis quelq ue tem ps, à rénover l’opéra.
un in strum ent qui n ’est plus, comme ils le croient encore,
On vou drait, sans rien changer à son caractère culinaire,
au service des producteurs, niais qui, au contraire, s’est
l'actualiser dans son contenu et le techniciser dans sa
to u rn é contre eux, donc contre le u r p rop re production
forme. Mais com me c’est précisém ent à son caractère ré
(dès que celle-ci présente des tendances spécifiques et
tro grad e que l’opéra doit d ’être prisé de son public, il
nouvelles, non conform es ou m êm e opposées à l’a p p a
fa u d ra it aussi ch e rc h e r à y faire affluer des couches n o u
re il). L e u r pro du ctio n n’est plus q u 'u n travail de fo u r
velles, aux ap p é tits nouveaux, el c’esl d ’ailleurs ce que
nisseurs, et l’on voit n a ître une notion de v a leu r d o n t le
l’on fait : on entend dém ocratiser, sans rien changer
fondem en t est la re n ta b ilité com m erciale. De là cette
évidem m ent au caractère de la dém ocratie, lequel
h a b itu d e d ’e x am in er c h a q u e œ uvre en fonction de sa
consiste à do n n e r au « peu ple > de nouveaux droits, mais
convenance à l’ap p a re il, mais jam ais l’a p p a re il en fonc
non le moyen de les exercer. Q u ’im p orte après tout au
tion de son a d é q uation à l’œuvre. On d it : telle ou telle
gardon de café la personne q u ’il sert : il doit servir !
pièce est bonne ; et l ’on pense sans le d ire : bonne p our
Le9 esprits les plus avancés réclam ent ou ca u tio n n e n t
l’ap pareil. O r l’app areil, lui, est d é te rm in é par la société
donc des innovations qui doivent e n tra în e r la rénovation
existante : il accueille u n iq u e m e n t ce qui c o n trib ue à sa
de l’opéra ; mais nul ne réclam e, ni ne c a u tio n n e ra it
p ro p re survie au sein de cette société établie. Une inno
v raisem blablem ent, une mise en question fo nd am entale
vation qui ne m e n acerait pas la fonction sociale de cet
de l’o péra (de su fonction !).
a p p a re il (et sa fonction, c’est de fo u rn ir un divertisse
Cette modestie dont tém oignent dans leurs revendica m ent vespéral) p o u rra it ê tre retenue. Mais il ne saurait
tions les esprits les plus avancés a des fondem ents éco ê tre question de r e te n ir des innovations qui, visant à
nom iques q u ’ils ignorent en p a rtie eux-mêmes. C’est chang er sa fonction, en te n d ra ie n t donc d o n n e r à l’a p p a
incognito, p o u r ainsi dire, que ces grands appareils, reil une a u tre place dans la société, par exem ple un rôle
opéra, th éâtre, presse, etc., i m p ^ e n t le u r façon de voir. a p p a re n té à celui des grands établissem ents d ’enseigne
Il y a beau tem ps q u ’ils se contentent d ’utiliser comme m ent ou des grands organismes de diffusion. La société
alim en t île leurs groupem ents de consom m ateurs la m a
n ’absorbe p a r l’in te rm é d ia ire de l’a p p a re il que ce dont
tière grise de travailleu rs intellectuels qui o n t encore
p a rt au gain (qui donc, écono m iqu em ent, a p p a rtie n n e n t elle a besoin p o u r se re p ro d u ire elle-même. C’est dire
aux classes dirigeantes, s’ils sont déjà, socialem ent, prolé que seule a des chances d ’être admise une « innovation »
tarisés). A u trem en t dit, il y a beau tem ps que les grands cap ab le de c o n du ire à une rénovation, mais non à une
app areils a p p ré c ie n t ce lai>eur (dans le cas présent tra n sfo rm a tio n de la société, — que cette form e de
m usique, litté ra tu re , critique, etc.) selon leurs p ro p re s société soit b on ne ou mauvaise.
28
Les esprits les plus avancés ne songent pas à changer au m o m e n t de sa m o rt, et nous entron s dans la sph ère
l'a p p a re il parce q u ’ils croient y trouver, au service de de la déraison (ce qui ne serait plus le cas si l'a u d ite u r,
leurs libres inventions, u n ou til q u ’ils a u ra ie n t en m ain en l’a percevant, se m e tta it à c h a n te r).
et qui serait p a r conséquent capable de se tra n sfo rm e r
P lu s la m usiqu e re n d la réalité floue et irré e lle (car si
de lui-m êm e avec chacu ne de leurs pensées. Mais ils
elle d on ne naissance à quelq ue chose de nouv eau, de très
n ’in v en ten t pas librem ent. Avec ou sans eux, l’a p p a re il
com plexe, m ais de très réel aussi, et d ’où pe u v e n t décou
re m p lit sa fonction, les th é â tre s jo u en t tous les soirs, les
ler des effets très réels, cette chose se trouve coupée de
jo u r n a u x paraissent deux fois par jou r. E t ch a c u n d ’eux
son poin t de d é p a rt : la réalité utilisée), plus le proces
ne p re n d que ce d o n t il a besoin : u ne c e rtain e q u a n tité
sus global pro cu re de jouissance : le degré de jouissance
de m a tiè re to u t sim p lem en t *.
est en ra p p o rt d irect avec le degré d ’irréalité.
O n p o u rra it croire que m ettre au jo u r cet é ta t de fait
(l’in éluctab le d ép en dance dans laq u elle se trouvent les La no tio n d ’o péra (011 e n te n d a it n e pas y to u ch er)
pro du cteurs artistiques p a r r a p p o r t à l’a p p a re il) revient devait su ffire à d é fin ir M ahagonny. A u tre m e n t dit, q uel
à le condam ner. O n le cache si p u d iq u e m e n t ! que chose de d éraisonnable, d ’irréel et de futile, ju d ic ie u
Mais la lim ita tio n de la lib e rté d ’invention de l ’in d i sem ent in tro d u it, devait tout à la fois se conserver et se
v idu est en soi un procès progressiste. L’individ u se dépasser soi-même3. Le déraiso nn ab le qui se m anifeste
tro uv e de plus en plus im p liq u é dans de grands pro ici ne convient q u ’à l’e n d ro it précis où il fait son a p p a
cessus q u i tra n sfo rm e n t le m onde. Il ne peut plus se rition.
co n ten ter de « s’e x p rim e r ». Il est tenu et mis en mesure Une telle a ttitu d e est tout b on nem en t de jouissance.
de r e m p lir des tâches d’in té rê t com m un. Le seul vice,
c’est q u ’a u jo u r d ’h u i les app areils n ’a p p a r tie n n e n t pas Q u a n t au contenu de cet opéra... Son contenu, c'est la
encore à la co m m u n a u té ; les m oyens de p ro d u c tio n ne jouissance. Le plaisir non seulem ent com m e fo rm e mais
sont pas encore la p ro p rié té de ceux qui p roduisent, de com m e m atière. Si n o tre re ch erch e devait do n n e r m atière
sorte q ue le travail a le caractère d ’un e m a rchand ise à plaisir, il fallait du m oins que le p laisir fû t la m atiè re
et Be tro uv e soumis aux lois com m unes de la m a r c h a n de n o tre rech erche. Il a p p a ra ît ici sous sa fo rm e histo
dise. L ’a rt est une m a rc h a n d ise — q u ’il est impossible riq u e actuelle : en ta n t que m a rc h a n d ise 4.
de f a b riq u e r sans m oyens de p ro d u c tio n (sans ap p a re ils). Nous ne contestons pas que ce contenu doive d ’abord
On ne p eut faire un o p éra que p o u r l’Opéra. (Par exem faire l’effet d’un e provocation. Dans la scène 13 par
ple, on ne p e u t im ag iner u n o p éra com m e un anim al exem ple, le glouton s’em piffre à en m o u rir parce que la
m a rin de B o c k lin 2, q u ’on exposerait, après la prise du fa m in e règne dans le pays. Bien que nous n’in diq u ion s
pouvoir, dans u n aq u a riu m ; il serait d ’ailleurs encore m êm e pas que d ’autres sont affamés tandis <jue lui
plus rid ic u le de v ouloir l’in tro d u ire su b re p tic e m e n t dans s’em piffre, cette scène a fait l’effet d ’une provocation.
nos bons vieux zoos!) M ême si l’on se p roposait de C ar si tous ceux qui o nt de quoi s’e m p iffre r ne s’e m p if
m ettre en discussion l’o p é ra en ta n t que tel (sa fonc fre n t pas à en m o u rir, b e a u c o u p m e u re n t de faiin parce
tio n ! ) , il fa u d ra it faire un opéra. que lui m e u rt de s’e m p iffrer. Sa jouissance d o it à to u t
ce q u ’elle im p liq u e d ’ê tre provocante^. Dans pareil
contexte, l’o p éra conçu com m e m oyen de jouissance ne
2. Un opéra... sa u ra it avoir d ’a u tre effet. N on sur ses quelqu es a u d i
teurs, b ien en ten d u . C’est p a r la provocation que la
réalité se voit rétablie. M ahagonny n ’est peut-être pas très
L’op é ra que nous avons est l’o p éra culinaire. Il a été appétissant, peut-être m êm e (par m auvaise conscience)
u n m oyen de jouissance bien avant d’ê tre une m a r c h a n met-il son a m b itio n à ne l’être pas, il n ’en est pas moins
dise. H a la jouissance p o u r fin, m êm e lo rsq u ’il exige ou de b o u t en b out culinaire.
tran sm et un c e rtain e culture, c ar alors la c u ltu re q u ’il M ahagonny n ’est rie n d ’a u tre q u ’un opéra.
exige ou tra n sm e t est affa ire de goût. E t son a ttitud e,
dans son a p p ro c h e des sujets, est u n e a ttitu d e de jo u is
sance. 11 les « vit » et les d o n n e à « vivre ».
P o u rq u o i M aha gonny est-il un o p éra ? Son a ttitu d e 3. ... oui, mais des innovations !
fo n d am en tale est celle de l'o p é ra : elle est culinaire.
Est-ce dans une a ttitu d e de jouissance que M ahagonny
a p p ro c h e son su je t ? Oui. M ahagonny donne-l-il son Il falla it a m e n e r l ’opéra au niveau te c h n iq u e du
sujet à « vivre » ? Oui. Car M ah a g o n n y est un plaisir. th é â tre m oderne. Le th é â tre m o d ern e est le th é â tr e é p i
M aha g o n n y sacrifie sc iem m en t à la déraison d u genre. que. Le ta b le a u ci-dessous in diq u e quelques-uns des dé-
Le déraiso nn ab le de l’opéra réside dans le fait qu ’on y
utilise des élém ents rationnels, q u ’on y re ch erche une
c e rtain e m a té ria lité et u n certain réalism e, mais que dans
3. Ce cadre étroit n 'em pê ch e pas d ’in tr oduire des él é m e n ts didac*
le m êm e tem ps la m usique anéantit tout cela. Un hom m e
t iqu es di rec te m ent co n so m m a b le s et de tout o rd on ne r du point de
à l’agonie est qu e lq u e chose de réel. Mais q u ’il chante vue gestuel. Le regard qui rapporte tout au gestus est la morale.
Don c p einture de mœ urs . Mais sub jective. « Bu v on s d on c e n co re un
verre / P u i s 11e regagnons pas la maison / Puis b u vons en co re un
verre / P u i s donn ons-n ou s récréation. » Ce ux qui chantent ici sont
]. Les producteurs, eux, sont livrés sans recou rs à l’appareil, tant des moralistes sub jectifs, ils se d ép ei gn en t eux-metnes !
sur le plan é c o n o m i q u e que sur le plan social ; l'appareil m o n o p o 4. Le ro m an esq u e aussi est ici une marchandise. Mais il n ’apparaît
lise leur i n flu en ce , et, de plus en plus, les p ro du cti on s des écrivains, que c o m m e con te n u, jama is co m m e forme.
co m p osi t eu rs cl critiques d ev ien n en t de véritables matières pre 5. « Un M o n si e ur très di^nc n la face rub ico nd e, brandissait un
m ières : c'est l'appareil qui fabr iqu e le produit fini. trousseau de clefs et combattait le théâtre é p iq u e sur le m o d e aigu.
2. A rnol d Bo c k li n , peintre suisse (1827-1901). que ses tableaux Sa f em m e ne l'abandonna pas à l'heure de la décision. Madame
m y th olo g iq u es (Trit on et N ér é id e, Les Ch amps élysé ens . etc.) îirenl avait mis d eu x doigts dans sa b ou ch e, plissé les y eu s, gon flé le<
l o n g te m p s passer pour un talent original et plein de fantaisie. ioues. Ses sifflets cou vraient le bruit des clefs du c o f f r e . » Alfred
(N. d. T.) Polgar, mit la « p r e m i è r e » de M u h a g o n n y à Leipzig.
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placem ents d ’accent p a r lesquels ou passe du th é â tre d ra O péra d ra m atiq ue O péra é pique
m a tiq u e au th é â tre é p iq u e 6.
La fo rm e ép iq u e La m usiq ue sert le texte, La m usique co m m u n iq u e
La fo rm e dra m a tiq u e
d u théâtre le texte,
d u théâtre
elle rehausse le texte, elle com m ente le texte,
elle im pose le texte, elle présuppose le texte,
La scène « incarne » un elle le raconte
elle illustre, elle p re n d position,
processus
elle d é p e in t la situation elle in d iq u e le co m p o rte
im p liq u e le sp e ctateu r fait de lui un observateur,
psychologique. ment.
dans une action scénique mais
épuise son activité intel- éveille son activité in te l
lectuelle leetuelle La m usiq ue fo u rn it au su jet la co n trib u tio n la plus
lui est occasion de senti- l’oblige à de9 décisions im p o rta n te 7.
m ents
lui p ro c u re des ém otions lui procure des connais b. Texte
sances P o u r q u ’il n e soit pas seulem ent déraisonnable, on a
Le sp ectateur est plongé Le sp e c ta te u r est confron- d û tire r du p la isir un élém ent d id a c tiq u e im m é
dans une action lé à elle diat. On a a b ou ti ainsi à la form e de la c h ro n iq u e de
On fait a p p e l à la sngges- On fait app el aux argu- m œ urs. Le p e in tre de m œ urs, c’est le personnage qui
tion ments agit. Le texte ne devait ê tre ni sen tim ental, ni m o ra
Les sentim ents sont conser- Les sentim ents sont pous- lisant, mais m o n tre r la m orale e t la sentim en talité. Le
vés tels quels sés ju sq u ’à la connaissance m ot écrit a pris (avec les titres) la m êm e im p o rta n c e
L’ho m m e est supposé L ’ho m m e est l’o b jet de q ue le m ot dit. Car, à coup sûr, c’est en lisant q u e le
connu l’enq uête sp e c ta te u r ad o p te le plus ra p id e m e n t l ’a ttitu d e la plus
L’h o m m e im m u ab le L’h o m m e qui se tran sfo r com m ode devant l ’œ u v re 8.
me et tran sfo rm e
c. Décor
I n té rê t passionné p o ur le I n té rê t passionné p o ur le
d éno u em ent dérou lem ent L ’exposition, au sein d ’un e représentation th é â tra le ,
Une scène p o u r la sui- C h aq ue scène p o u r soi d ’œ uvres picturales autonom es, constitue un e in d é n ia b le
vante nouveauté. Les projections de C aspar N eh er p re n n e n t
D éroulem ent linéaire des D éroulem ent sinueux position en face des processus qui se d é ro u le n t sur la
événements scène, de sorte qu e le glouton en c h air et en os se
N a tu ra non facit 9altus Facit saltus tro uv e assis devant le glouton d u dessin. La scène donne
Le m onde tel q u ’il est Le m onde tel q u ’il devient en qu e lq u e sorte un e véritable rép étitio n vivante des
L ’h om m e et ses im p ératifs L ’h o m m e et ses im pératifs événem ents fixés p a r l ’image. Les projections de Caspar
m oraux matériels N e h e r fo rm e n t u n élém en t de l ’opéra aussi au ton o m e
Ses instincts Ses m otivations que le texte ou la m usiq ue de W eil. Elles constituent
La pensée d éterm in e l’être L’ê tre social d é te rm in e la le m atériel d ’illustratio n concrète de l’opéra.
pensée N atu re lle m e n t, toutes ces innovations su p po sen t aussi
L’irru p tio n des m éthodes du th é â tre é p iq u e dans u n e a ttitu d e nouvelle du p u blic qui fré q u e n te les
l’o p éra conduit su rto u t à une radicale séparation des Opéras.
élém ents de celui-ci. C’est là un m oyen fort sim ple de
m ettre fin à la gigantesque lu tte p ou r la su p ré m a tie que
se livrent le texte, la m usique et le jeu (et devant 4. Les conséquences des innovations :
laquelle on se d e m an de to u jo urs quel élém ent est le une détérioration de l’opéra ?
prétexte de l’a utre : la m usiqu e du processus scénique,
ou le processus de la m usique, etc.). Aussi longtem ps
que l’« œ uvre d ’art to tale » sera un délayage, aussi long Il ne fait aucun d o u te que l ’opéra nouveau ne se
temps donc q ue les arts seront « fondus », ses élém ents soucie plus de certaines exigences du public qu e l’a n
se re tro u v e ro n t égalem ent dégradés, chacun d’eux n ’é tan t cien opéra satisfaisait sans problèm e. Q uelle est l ’a ttitu d e
là que p ou r do n n e r la ré p liq u e aux autres. Le spectateur du public à l ’opéra, et peut-elle se modifier ?
ne reste pas en dehors du processus ; lui aussi est Avides de se faire cire molle e ntre les m ains des
« fondu » dans l’ensem ble et représente un élém ent passif magiciens, des adultes im placables, aguerris dans la
de l’ceuvre d ’art totale (il la su b it). Il faut com b attre lu tte p o ur l ’existence, surgissent en trom be du m étro
ce genre de magie, bien enten du . E t renoncer à toute et se p ré c ip ite n t aux guichets des théâtres. E n m êm e
tentative d ’hypnose qui, prov oq u an t des ivresses indignes, tem ps q ue le u r ch ap eau , ils laissent au vestiaire leur
e m b ru m e les esprits. cond u ite h a b itu elle, le u r a ttitu d e « dans la vie » ; à la
M u siq u e, tex te et décor o n t d û recevoir une plus suite de q uoi ils p re n n e n t place dans la salle, avec des
grande autonom ie. a ttitu d e s royales. Doit-on le u r en faire grief ? P o u r
tro u v er cela ridicule, il fa u d ra it n e pas p ré fé re r à
а. M usique
E n ce qui concerne la m usique, il en a résulté le
d ép lacem en t d ’accent suivant : 7. Le grand no m b re de talents artisanaux q u e co m pte nt les orches
tres d ’opéra ne per m et q u ’une m u s i q u e associative (une vagu e de
sans d o n n e naissance à la suivante) ; il est donc nécessaire de ré
б . Ce tableau ne s o u li gn e pas des op p os it io ns absolues, mais si m duire l’appareil orchestral et de le ramener à un m a x i m u m de
ple me nt des d ép la cem en ts d’accenl. C’eût ainsi q u ’à l'intérieur d’un treille spécialistes. Le chanteur devient un rapporteur, ses sentiments
processus destin é à informer le public, on peut d on ne r la préférence privés do ivent rester privés.
soit à la sug gestion affective, soit à la persuasion pur em en t ration 8. Sur l’i m por tan ce d es « titres », cf. les « N oi e» sur L 'O p éra d e
n elle. q u a t’sou s ».
30
l'a ttitu d e d ’un m a rc h a n d de fromages celle d’un roi. n ’avait pas encore vus « dans ce lieu », tout sim p lem ent
L’a ttitu d e de ces gens-là à l’O péra n ’est pas digne p arce q u ’ailleurs non plus on ne les connaissait pas
d’eux. Est-il possible q u ’ils en c h an gent ? Peut-on les encore lo rsq u ’on a com m encé à faire usage de « ce
am en er à so rtir leurs cigares ? lieu ». (Locomotives, salles des m achines, aéroplanes,
salles de bains, etc., servent de diversion. Les m eilleurs
La p ro m o tion (d’u n po in t de vue te c h n iq u e ) du p a rm i les n ouveaux com positeurs nient p u re m e n t et sim
« contenu » au rang d ’élém ent au ton om e auq uel « se p lem ent le contenu el le p résentent — ou plus exacte
ra p p o rte n t » le texte, la m usique et les décors, l’aband on m ent l’escam otent — en latin.) De tels progrès in d iq u e n t
de l’illusion au profit de la mise en question, l’a ttrib u tio n seulem ent qu e qu e lq u e chose n ’a pas avancé. Ils sont
d ’un rôle nouveau au sp e ctateu r (au lieu d’ê tre autorisé accom plis sans q ue la fonction d’ensem ble de l’opéra
à vivre Faction, il doit en quelqu e sorte e x p rim e r un s’en trou ve changée, ou, plutôt, p o u r q u ’elle ne s’en
vote el, p lu tô t q u e de s’identifier, contester), tous ces trouve pas changée.
faits nouveaux o n t ouvert la voie à une transfo rm ation
qui va bien au-delà des questions de form e et com m ence
à s’é te n d re à la v éritable fonction du th é â tre en général, E t la m usiqu e u tilita ir e 11 ?
à sa fonction sociale.
Au m o m e n t m êm e où l’on en venait à l’a rt concertant,
L’ancien opéra exclut ab solum ent to u te discussion de a u tre m e n t d it à l’a rt p o ur l’a rt le plus p u r (il s’agissait
son contenu. S’il advenait que devant la représen tatio n là d ’une réaction con tre la m u siq u e im pressionniste tout
de certaines situai ions le sp ectateu r prît position, l’ancien entière fondée su r le fa c te u r ém o tio n n e l), surgit soudain,
opéra aurait p erdu la partie, le sp ectateu r n ’a u ra it plus telle Vénus s o rta n t de l ’écum e, le concept de m usique
été « dans le coup ». B ien sûr, l’ancien o p é ra c o m p o rta it u tilita ire , dan9 leq uel la m usiqu e utilise, p o u r ainsi dire,
aussi des élém ents dont la n a tu re u’étail pas exclusive l ’a m ateu r. On usa de l’a m a te u r com me on « use » d’une
m ent culinaire. Il faut d istinguer e n tre l’époque de sa fem m e. In n o v a tio n sur innovation : fatigué d'écouter,
g ra n d e u r el celle de sa décadence. La Flûte enchantée. l ’a u d ite u r eut envie de jouer. La lu tte contre la paresse
Les Noces de Figaro, F idelio avaient un contenu d ’idées, de l’oreille devint vite une lu tte p o u r une plus grande
ils p re n a ie n t activement parti. C epen dant, la vision du a p p lic a tio n de l’a u d ite u r et, en fin de com pte, une v é ri
m onde q u ’on y trouvait, chez W a g n e r par exem ple, était tab le rage de jouer. Le violoncelliste de l’orchestre, père
to u jo urs si b ien mise à la sauce « culinaire » que le de fam ille n om breuse, ne jo u a plus p a r conviction p h ilo
sens de ces opéras était, po u r ainsi dire, évanescent, et sophique, mais p a r plaisir. Le culin arism e était sauv é1-.
se résorbait tout e n tie r dans la jouissance. Une fois
évanoui son « sens » véritable, l’o péra était loin de ne On se d e m a n d e : po u rq u o i cette inarche sur place ?
plus en avoir aucun : il en avait un autre, celui d ’o péra P o u rq u o i se c ra m p o n n e r avec ta n t d ’o b stination à la
précisém ent. Le contenu était déposé dans l’opéra. Aux jouissance, à la griserie ? P o u rq u o i si peu d ’intérêt chez
wagnériens d’a u jo u r d ’hui, il suffit de se ra p p e le r que le sp e c ta te u r p o ur ses prop res affaires dès q u ’il n ’est plus
les prem iers wagnériens ont trouvé un sens aux opéras e n tre ses q u a tre m u rs ? P o u rq u o i jam ais de discussion ?
de W agner el q u ’ils étaient donc sûrs de son existence.
Les com positeurs de la lignée w ag nérienne conservent, Réponse : il n’y a rien à a tte n d re d’une discussion.
avec un bel e ntêtem ent, l’a ttitu d e de penseurs qui T o u te mise en question de la form e de la société actuelle,
a u ra ie n t un e vision du monde. I m p r o p r e à tout usage, m êm e de ses élém ents les plus accessoires, c o n d u ira it,
cette vision du m onde peut tout juste ê tre soldée com m e im m é d ia te m e n t et irrésistiblem ent, à un ébranlem ent
m oyen de jouissance (E le k tra ", J o h n n y spielt a u / 10) ! radical de cette form e de société.
T o u te la te ch niq ue ric h e m e n t différenciée qui p e rm e tta it
d ’ad o p te r une telle a ttitu d e a été conservée, tan t et si Nous avons vu..que l’opéra est vendu com m e divertis
bien q ue le p h ilistin d ’a u jo u r d ’hui poursuit son paisible sem ent vespéral, ce qui impose des limites très précises
tra in -tra in en se d o n n a n t des airs de philosophe. C’est à to u te te n ta tiv e de le changer. Nous voyons m a in te n a n t
seulem ent à p a r tir de ce sens évanescent (comprenons- que ce divertissem ent ne p eut ê tre que solennel et voué
nous : ce sens p ouvait s’évanouir) que s’e x p liq u e n t les aux illusions. P o u rq u o i ?
innovations répétées d o n t on afflige l’opéra, tentatives
désespérées de p rê te r après coup un sens à cet art, un
sens « nouveau ». Mais, en définitive, c’est l’élém en t m usi 11. Dans ses H edcn u n d Aufsatzo, (Essais et d i sc o u r s ), Verlag
Re cla m , Le ipz ig , 196’J, pape 103, Hanns Eisler d o n n e la 'définition
cal lui-m cm e q ui devient le sens ; le d é rou lem en t des sui van te de la m u s i q u e utilitaire : « Il ne faut pas c o n f o n d re m u s i
form es musicales prend un sens en tan t que déro ulem ent, que a p p l i q u é e (a n g c tva n d te M u s ik ) et m u s iq u e uti litaire iC eb ra u ch s-
et, p a r le plus h eureux des hasards, certains moyens m u s ik ) . Lorsque, après la p re m iè re guerre m on d i al e, il devint de
(p roportions, déplacem ents, etc.) d ev iennent des fins. p lu s en pl u s d i ff i c i l e d’organiser d es concerts, lu situation é c o n o
m iq u e des co m p osi te u rs se fit de plu s en plu s mis éra ble , et on se
Ce sont là des progrès sans conséquences et qui ne sont m il à écrire, en toutes sortes d ’occasions, une m u s i q u e q u e l'on
la conséquence de rien : ne ré su lta n t pas de besoins q ua lifia d'utilitaire. A lu d iff ére n ce de la m u s i q u e de concert, cette
n ouveaux et se c o n te n ta n t de satisfaire avec des piments mus ique-là était « cu n so m m ée ». (N. d .T.)
nouveaux des besoins anciens, ils ont un rôle strictem ent 12. Il fuud ra critiquer ce genre d ’inno vatio ns aussi l on gte mp s
q u'e lles serviront si m p le m en t à rénover des in stitutions de ve n u es
conservateur. O n in tro d u it de nouveaux thèmes, q u ’on caduques. Elles représentent un progrès 6i l’on a en vue un chan
g e m e n t d e f o n c tio n fond am ent al de ces institutions. Dans ce cas,
elles représentent une am éli ora tio n quantitative, un débarras, un
procès purific at eur qui ne trouve son sens que par rapport au chan
9. Opéra dp Richard Strauss, livret de H u g o von Hof man nst ha l, gement de fonction opéré ou n opérer.
créé à Dresde le 25 février 1909 et repris sur plusi eur s scè nes eu Le progrès vérituble n’est pus le progrès a cco m pl i, mais le progrès
1929. (N. H. T.) qui s’accomplit. Le progrès vérituble est ce qui im p o s e ou qui per
10. L’une des scènex de cet opéra du co m p os it eu r Ernsl Kre ne k, met de progresser. El rela sur un large front, en entraînant les caté
présenté à Leip zig , p ou r la p re m ièr e fois, le 11 février 1927, se passe gories apparentées. L e progrès véritable a p ou r cause une situation
dans une gare. Il fit scandale. (N. d. T.) réelle in tol ér abl e et p ou r co n sé q u en ce sa transformation.
31
Dans la société acluelle, il est à p ro p re m e n t p a rler
im pensable d’« exclure » le vieil opéra. Les illusions q u ’il
procure rem plissent une fonction sociale im p o rtan te.
L’ivresse est indispensable, rien ne peut la r e m p la c e r13.
N ulle p art, sinon à l ’opéra, l’hom m e n ’a l’occasion de
rester h u m a in ! Ses facultés intellectuelles sont depuis
longtem ps réduites à n ’è lre plus que les in stru m en ts de
sa suspicion anxieuse, du rançon n em ent d’a u tru i et du
calcul égoïste.
Ce n ’est pas seulem ent parce q u ’il est vieux q ue le
vieil o péra subsiste encore, c’est su rto u t parce que
l’o rd re des choses q u’il sert est to u jou rs le vieil ordre.
P lus to u t à fait cep en dant. E t c’est là q u e résident les
chances de l ’o péra nouveau. On peut a u jo u r d ’h u i déjà
se d e m a n d e r si l’o péra n ’est pas arriv é à un stade où de
nouvelles innovations, loin de m e n e r à sa rénovation,
co n d u ira ie n t au c o n tra ire à sa d e stru c tio n 1'*.
Si cu lin aire q u e puisse être M a hago nny (et il l ’est
a u ta n t q u ’il sied à un o p é ra ), il a déjà un e fonction
de tra n sfo rm a tio n sociale. Il m et le cu lin aire en ques
tion, il a tta q u e la société q ui a besoin d’opéras sem
blables. On p o u rra il dire q u ’il est encore su p erb em en t
installé su r la vieille b ra n c h e ; mais que du m oins il
com m ence d é jà (par d istraction ou p a r m auvaise cons
cience) à la scier... E t voilà ce q u ’avec le u r c h a n t, les
innovations ont f a it13.
Des innovations réelles s’a tta q u e n t à la base.
13. « T e l l e q u ’el le nous csl i m pos ée, noire vie est trop lourde, elle
nous inflige trop de peines, de déce ptio ns, de tâches insolu bles.
P o u r la supporter, nous ne po u vo n s nous passer de sédatifs. [...]
Ils sont peut-être de trois espèces : d'abord de fortes d i ver sio ns qui
nous permettent de con sidérer notre misère c o m m e ;,ru de chose,
puis d es satisfactions substitutives qui l' amoindrissent, enfin des
Stupéfiants qui nous y rendent insensibles. L’un ou l’autre de ces
m o ye n s nous est in di spe nsa bl e. [...] Les satisfactions substitutives,
celles par e x e m p l e q u e nous offre Part, sont des illu sio ns au regard
de la réalité ; mais el l e s n'en sont p sy ch iq u em en t pas mo ins e f fi
caces grâce au rôle assumé par l ’imagination dans la vi e de Pâme.
T...] Daii9 certaines circonstances [ces stu péfiants] sont responsables
du gaspillage de grandes s o m m e s d’én ergie qui pourraient s’e m
p lo ye r à l' amélioration du sort des h u m a i n s .» Freud, M ala ise dans
la c iv ilisa tio n , citation rep ro d u it e ici d'après la traduction de Ch.
ei J. Odicr, P.U.K., 1971. (N. d. T.)
14. Dans M ah agon n y, ce sont celles des inno vation s qui permettent
au théâtre de présenter des tableaux de m œu rs (c’est-à-dire de d é v o i
ler le caractère de marc ha ndi se du plaisir, de m êm e que celui du
spectateur qui sc ré j ou it) , ce ll es aussi qui mettent le spectateur
mora lem en t en con d iti on .
15. Variation sur Icb derniers vers du p o èm e de H ei n e, D i e L o re
Ici. (N. d T.)
16. Peter Sulirkamp (] 891-19fi9ï, qui était à P ép o qu e metteur en
scène et dramaturge, entra co m m e lect eur chez Ul lst ein en 1930, et
créa, en 1937, sa propre maison d’édi tio n, Res cap é des camps de
con centration hitlériens, il continua de diriger, à Francfort, j u s q u ’à
sa mort, les éd it ion s où paraissent les œu vres de Brecht en A ll e m a
gne. (N. d. T.)
32
TOUT VA BIEN.
Le
(( groupe Dziga-Vertov »
(D
Nous tentons de décrire le fonctionnement des films révolutionnaire sur quelque front que ce soit (il est
du « groupe Dziga-Vertov ». Peut-être faudrait-il secondairement important de savoir que dçs m ili
d ’abord parler de leur « sujet », de leur scénario, et tants « venaient » du PCMLF, d ’autres de l’UJCML,
aussi de leur histoire les productions de G od a rd /R o g e r/G o rin s’étant de
Cette histoire est, du point de vue subjectif du réali toute façon toujours situées radicalement en marge, à
sateur, partiellement racontée dans Tout va bien : tous les niveaux de leur travail, des groupes maoïstes
avant et pendant mai 68, un cinéaste, nanti d’une répu existants ; « spontanéisme dogmatique », « opportu
tation d ’avant-garde dans les couches éclairées de la nisme de droite », « opportunisme de gauche », « théo-
bourgeoisie et représentant sur le marché capitaliste ricisme », pour reprendre la classification de Gérard
international du cinéma une valeur relativement sûre, Leblanc — Sur trois film s du groupe Dziga Verlov,
subit le contrecoup de la crise idéologique et politique in VH 101 n° 6 — n ’ont jamais été dans ces films
qu’est en train de subir la bourgeoisie, arrive au bout le reflet direct d ’une ligne de groupe « officielle » ;
du rouleau de ses recherches et provocations formelles, le « manque de liaison aux masses », d ’autre part, est
rencontre, au bout de ce rouleau, des militants poli un phénomène général, historique, qu’il serait brouil
tiques dans l’éclatement et les retombées du « mouve leur de rattacher à chaque ligne particulière de ces
ment gauchiste ». Il semble bien qu’il s’agisse, pour groupes m.-l. (L’autonomie marquée du groupe Dziga-
Godard, de passer de l ’exploitation formelle d ’une Vertov à leur endroit n’est bien entendu pas un
veine idéologico-politique anarchisante encore très sen hasard).
sible dans les derniers films (La Chinoise, Week-end,
1 + 1 ) , à une pratique plus rigoureusement déter
minée par une politique : l’intervention politique et
théorique de militants marxistes-léninistes (maoïstes)
permet cette décantation, qui élimine 1* « entourage »
anarchisant de Godard fin 68, pose les bases de travail Un film comme les autres, où commence de s’effacer
d ’une lutte idéologique éclairée par la pensée-maotsé la signature Godard (le litre est significatif), est essen
toung, indispensable guide, aujourd’hui, de l’action tiellement un montage de documents filmés p ar Godard
et son équipe en mai 68. La bande-son enchevêtre
(redouble l’enchevêtrement idéologique) les idéologies
multiples et confuses qui ont marqué le mouvement.
1. L'article publié ici n ’est que la p r e m i è r e par ti e d ’un
lexle appe lé à se po u rs ui vr e d an s nos p r o c h a i n s numé ros . Montage de documents, car le film joue le jeu du
34
spontanéisme, donc du « direct », d’une vérité brute
dont, cependant, il tend à inscrire la mise en éclats
(conception « musicale » du montage qui mime, sans
l ’exprimer, l ’anarchisme, le spontanéisme du mouve
m ent).
Après la réalisation empirique de British Sounds
(produit et refusé par la BBC) et de A n Am erican
Movie (inachevé), moyens métrages plus ou moins
avortés, où commence de se systématiser le principe
d ’une intervention idéologique du son-off sur la bande
image, après le tournage ultra-démocratique de Vent
d ’Est (nous allons revenir sur ce film), c’est l’expé-
rience de Pravda : ce film tourné en Tchécoslovaquie
fin 68, quelques mois après l’écrasement social-fasciste
de la réform e néo-capitaliste (dans son aspect prin
cipal) popularisée p a r la presse occidentale bour U n f i l m c o m m e les autres.
Lotte in
Italia
(bande paroles)
VOIX 1
Qui est-ce ? Q n’est-ee qui se passe ?
voix 1
Le m ilita n tism e
[ v o ïx 1
L e m ilitan tism e.]
4 paola (H s a r ,t d i f f é r e n t s j o u r n a u x i t a l i e n s d o n t U U n ità ,
et Pékin-Fn fo r m a tio n ) .
« A ccord d a m la m étallurgie. » « On espère u n h iv e r
calme. »
« La p o litiq u e c o m m a n d e à /'économ ie, la révolution
co m m a n d e à la production. [E n tre m a rxism e e t révision
n ism e s’est toujo urs déroulée u ne âpre lu tte q u a n t aux
rapports en tre p o litiq u e et économie.] » « U n e gran de
v ictoire p o u r les m étallurgistes. *
« U n h iv e r doux. > « U ne g rand e victoire. >
« Un h iv e r doux. » « U ne g rand e victoire. »
« E n tr e m arx ism e et révisionnism e se d éroule sans cesse
u ne d u re lu tte en ce qui concerne les ra p p o rts de la
p o litiq u e et de l ’économie. »
VOIX 1
5 L ’Université.
[ v o i x ( c e n s é e ê t r e c e l l e d u p r o f e s s e u r d ’u n i v e r s i t é f a i s a n t
Bon c o u r s )
... « est la conviction p ro fo n d e de l ’intelligib ilité d u réel. »
PAOLA
A bas l ’idéalism e !
l ’h o m m e
À bas l ’idéalism e !
voix (professeur).
« Mais ceci est un e opin ion insoutenable. I l est évident
q ue n o tre intellect n e se contente ja m a is d ’u n e sim ple
d escription du phénom ène, mais va to u jo urs au-delà, et
la connaissance à laqu elle il aspire n ’est pas p u rem en t
externe et u n iq u e m e n t destinée à fa ciliter l’action, mais
u n e conscience intérieure... »]
PAOLA
T o u jo u rs la m êm e histoire,
voix (professeur).
[« ...M ais u n e conscience intérieure, qui lui p e rm e tte de
p é n é tre r] la v éritable essence des choses. [B ref, nous
pouvons dire...]
voix 1
La science.
(Paola d o n n a n t des leçons particulières de p hy siq u e à
u n je u n e ouvrier.)
[ paola
... p o u r les m a té ria u x plus riches en application s p ra
tiques.]
l ’o u v r i e r
[T u parles d 'a p plicatio n s pratiques, m ais] q u a n d je le
d e m a n d e des explications pratiqu es p o ur m o n travail
[et p o u r m a lu tte ] , tu refuses de m ’en donner.
[paola
T u veux des applications p ra tiq u e s ? Fais ce problèm e.
T u l’as d é jà fa it : le n u m é ro q u atre. Lis.]
l ’o u v r i e r
« Un roi décide de choisir u n p re m ie r m in istre et p our
cela m et à l ’épreuve trois candidats. [Suit l’énoncé du
problèm e. IVDT], »
T u vois, dans ton problèm e, on p a rle d ’un roi qui choisit
u n p re m ie r ministre. P o u rq u o i on ne p a rle pas de m ili
tants qui choisissent un délégué syndical ?
PAOLA
[T u as peut-être raison] E coute, c’est pas si sim ple, et
puis j ’ai rendez-vous, on en re p a rle ra m ardi.
VOIX 1
L a société.
(Paola fa it des achats dans un m agasin de vêtem ents.) 7
PAOLA
U n chand ail.
[ vendeuse
Oui, il vous va b ien ce ch an dail.]
PAOLA
Non, c’est p lu tô t d ’une chem ise d o n t j ’ai besoin.
[ v o ix 1
La s o c ié té .]
VENDEUSE
C’est un m od èle qui se v e n d [b e a u c o u p ],
[paola
Oui, c’est celle qui m e p la ît le plus. Com bien coûte-t-
elle ?
VENDEUSE
Celle-ci coûte tre n te m ille lires.]
PAOLA
30 000 lires p o u r u ne chem ise de p aysanne ?
VENDEUSE
[O ui m ais] regardez quel travail.
[VOIX 1
La société. La société.]
VENDEUSE
Oui [il est très intéressant. J e n’en suis q u ’au m ilieu,
mais il est très intéressant.]
PAOLA
J e connais les gens qui ont fait ce livre. Si ça vous in té
resse, on p e u t les voir p o u r en p arler.
[VENDEUSE
Oui, m erci.
PAOLA
Bon, alors on p o u r r a it se revoir... je ne sais pas, q u a n d
tu auras fini de travailler, p o u r p a rle r u n peu.
VENDEUSE
D ’accord.]
VOIX ( p a t r o n , p e t i t c h e f . . . )
M adem oiselle, c’esl d éfendu de p a rle r avec les clients
[e t il reste un e q u a n tité de factures à faire.]
[vendeuse
Oui, m on sieur Costa. Excusez-moi.
VOIX 1
La société.
L a fam ille.
(Paola, chez elle. P la n fixe sur ses m ains e t un e assiette
de soupe.)
43
8 [voix (le p ère de P aola)
C’est pas « n hôtel. T u dois arriver à l ’h e u re comme les
autres.
PAOLA
J ’étais à u n e réun ion . Elle a duré plus q ue je ne pensais.]
v o ix (le père)
T u ferais m ieux d ’é tu d ie r au lieu de p a rle r avec les
petits copains.
PAOLA
[Ce ne sont pas des petits copains,] ce sont des cam a
rades.
PAOLA
D ’accord m am an , je m e tais.
v oix 1
La santé.
® (Paola et sa m ère. P la n fixe sur un p lateau de m éd ica
ments.)
[PAOLA ( o f f )
T u n e te Bens pas bien ?
LA MÈRE ( o f f )
Pas tro p, non.
PAOLA ( o f f )
T u as a p p elé un m édecin, au m oins ?
LA MÈRE ( o f f )
Ah, ils disent to u jo u rs la m êm e chose.
PAOLA ( o f f )
Mais qu ’est-ce q ue tu a s ? ]
I.A MÈRE ( o f f )
Q uand lu discutes avec ton père, ça me rend m alade, j ’ai
des angoisses.
[ pao la (o ff)
Q ue veux-tu dire ?
LA MÈRE ( o f f )
C’est difficile à e x p liq u e r l’angoisse. Je ne sais pas...
C’est qu e lq u e chose q u ’on a à l ’in térieu r.]
PAOLA ( o f f )
Il y a des docteurs p o u r ça ; je peux d e m a n d e r aux
44
copains de la fac s’ils ont l ’adresse d’u n psychanalyste. paola
[T u as raison.] J e te prom ets q u e le mois p ro c h a in on
f e ra des efforts. [D ’ailleurs, on n ’est pas si m al ici.]
VOIX 1
Le logem ent.
l ’h o m m e
(Paola dans la salle de bains, en tra in de se m aqu iller.)
[Moi, si,] ça m ’énerve de vivre chez les autres.
PAOLA l ’h o m m e
PAOLA
LE FRÈRE ( o f f )
T o u jo u rs tes m êm es conneries. Allez, grouille-toi ! Sors ! E coute, on en p a rle ra dem ain, ce soir je suis fatiguée.
[ J ’ai besoin de tendresse. Em brasse-moi.]
PAOLA
v o ix 1
Non !
L’id e n tité
PAOLA PAOLA
FouH-moi la paix. Si tu veux un e salle de bains, tu n ’as « [C ontre les patro ns î L u tte co ntin u e !] La violence
q u’à tr a v a ille r p o u r t ’a c heter u n a p p a rte m e n t. [Si tu ouvrière, de l ’usine à la ru e ! >
travaillais, on p o u rra it avoir u n a p p a rte m e n t plus grand.]
[ v o ix 1
I.E FRÈRE ( o f f ) L’identité.]
« Un c o m m u n iste [d o it être fra n c et o u v e rt, dévoué et
actif. l l \ d o it faire jmsscr les intérêts de la révolution [ paola
avant ses intérêts à lui. » [« A aucun m o m e n t, en aucun ... de l’usine à la n ie. L utte cont...]
lieu, un c o m m u n iste ne devra placer au p re m ie r plan ses
intérêts personnels. » T ’as com pris ? Ça, c’est un com m u v o ix (police)
n iste ! Toi, n o n !] [Q u ’est-ce que vous faites ?] Vos p apiers. Vos papiers.
[Vos papiers.]
PAOLA
N e p arle pas de ce (pie tu ne connais pas, ducon ! [ paola
P a o la T av ian i, Via V erdi n u m é ro 4.]
VOIX 1
L e caractère. v o ix 1
(Paola c h e rc h a n t un jo u rn a l dans le tas de jo u rn a u x au L’identité. [L ’identité.] (P lan sur P a o la a tte n d a n t son
p ied de son lit.) to u r p o u r passer u n ex am en à l ’Université.) 12
[ v o ix 1 voix
Le sexe.] P a o la T aviani, c’est vous ?
10 (Plan fixe sur une p o rte vitrée e ntrebâillée. Les voix
sont off.) [ paola
C’est moi.]
[ paola
A quoi tu penses ? voix
Alors, c'est à vous.
l ’h o m m e
[ T u te rends compte...] O n est le 15 et on n ’a déjà plus [voix 1
u n e lire. L’id entité.]
45
13 (Paola en tra in d ’a c h eter un billet de train.)
PAOLA
Un b illet ta r if é tu d ia n t, [s’il vous p laît.]
voix (employé)
Vous avez des papiers, un e carte ?
[ paola
Oui.
voix 1
P a o la T aviani, V ia V erdi num éro 4.]
voix 2
Alors, qu ’est-ce q ui s’est passé ?
(P lan fixe de P aola face à la cam éra.)
PAOLA
[Oui, qui est-ce ? C’est moi. Mais en m êm e tem ps,] eh
bien, c’est pas m oi qu ’on a vu vraim ent, mais seulement
des m o rceau x de moi. C’é ta it pas la réalité m ais un
reflet.
voix 2
Reflet
(Plans de reflet de P aola dans un m iro ir)
[voix 1
Le m ilitantism e.]
voix 2
Réalité. Reflet.
[voix 1
La science.]
voix 2
Réalité. Q u’est-ce qui se passe ? T a vie est découpée en
ru briqu es, la science, ru n iv e rsité , qui co nstituent un
ensemble...
[voix 1
La société.]
voix 2
E t tu découvres que cet ensem ble est im aginaire. [Donc
tu te dem an des la fonction de cet im aginaire.] T u te
dem andes com m ent il fonctionne. Reflet. Réalité. [R é a
lité. Reflet.] Cet im aginaire, tes conditions réelles d’exis
tence ; leurs ra p p o rts, q u ’est-ce q u e ça veut dire ?
voix 2
Oui. [C o m m en t a fonctio nn é la p re m iè re p a rtie ?] La
p re m iè re p a rtie a fo nctionné avec des reflets de toi,
[avec l ’im aginaire, avec des m o rceau x de toi] séparés p ar
des noirs. Noir. [Noir.]
14 (On revoit des fragm ents des plans des scènes précé
dentes.)
[LE FRÈRE
E h , dehors !
PAOLA
A tten ds u n m om ent.]
voix 2
Q ui a p r o d u it ce n o ir ?
[PAOLA
... c’est l’énergie atom ique.
l ’o u v r i e r
E t les revendications salariales, n on ?
PAOLA
P o u r décou vrir des faits nouveaux...]
voix 2
Im age noire.
[ l ’o u v r i e r
... q u a n d je parlais de grève. La grève est la révolution,
et la révolution est u n fait nouveau.
PAOLA
C h a q u e secteur ou c h a m p de la m a th é m a tiq u e a été...]
voix 2
A la place de quoi il est ce n o ir ?
[PAOLA
... en nem i est u n e bo nn e chose. A près le m eeting organisé
p o u r so utenir la lu tte des cam arades d ’El F a th , trois
cam arades ont...]
15 voix 2
[N oir.] Q uel ra p p o rt en tre to n reflet e t ce n o ir ?
15
[PAOLA
... d eu x conceptions du m onde : l’idéalism e et le
m arxism e.]
47
voix 2
T u découvres que la pre m iè re p a rtie était un ensem ble
organisé dont le centre était la ru b r iq u e : société.
[ paola
C om bien ça coûte ?
VENDEUSE
E u h, ça coûte 30 000 lires.
PAOLA
30 000...]
voix 2
E t c’est à p a r tir de là q u e s’est organisé le r a p p o rt des
images de toi et des images noires. Ce r a p p o rt a un
n o m : idéologie.
Idéologie : r a p p o rt — nécessairem ent — im a g in a ire —
de toi — à les conditions — réelles d ’exislence.
16 Reflet. Reflet.
[vendeuse
E lle vous va très bien.]
voix 2
Reflet.
[ paola
Oui, celui-ci...]
voix 2
Reflet.
[ pa o la
C’est ceci que je préfère. Com bien ça coûte ?]
voix 2
Im age noire. [Im age noire.] Réalité. Réalité.
[ vendeuse
A h, o u i, ça voub va très bien.]
voix 2
Réalité. Réalité.
[ vendeuse
Ça se vend beaucoup.]
voix 2
Idéologie : r a p p o r t nécessairem ent im aginaire de toi à
les conditions réelles d’existence. R a p p o rt nécessairem ent
im ag in aire à tes conditions réelles...
[ v endeuse
Ça vous va très bien.] 17
voix 2
... d’existence. [Ra p p o rl im aginaire...]
48
[pa o la voix 2
O ui, c’est elle que je préfère, P r a tiq u e . P ra tiq u e .
voix 2 [vendeuse
... à tes conditions réelles... Merci.
PAOLA PAOLA
Ça coûte com bien ? On se revo it ?]
voix 2 voix 2
R a p p o r t im aginaire... T héo rie.
VENDEUSE
PAOLA
Ça coûte 30 000 lires.] [L’inexp érien ce p ra tiq u e ,] l ’inexpérience d u travail d ’o r
g anisation se retrou ve chez tous.
voix 2
Idéologie. F o n c tio n de l’idéologie : re p ro d u c tio n — qu o VENDEUSE
tid ie n n e — in in te rro m p u e — des ra p p o rts de p roduction P o u r toi, c’est facile, tu n e travailles pas. [Moi, si.]
— dans la conscience. C’est-à-dire...
voix 2
[PAOLA P ra tiq u e
J e peux essayer celle-là, la r o u g e ? ]
[vendeuse
voix 2 I l v aut m ieux q u ’on ne se revoie pas.
... régler, organiser, ton co m p o rte m e n t p ra tiq u e dans la
société [c a p ita liste ]. PAOLA
M ais parlons...]
[paola
T rès jolie, la rouge.] VOIX 2
P ra tiq u e .
voix 2 T u donnes des leçons de m a th s à un je u n e travailleur.
A u jo u rd ’hu i, en Italie, fonction de l’idéologie bourgeoise: Il te pose une question.
tous leB jours, [tous les jours, tous les jours,] assurer — (Paola et son élève)
la re p ro d u c tio n — in in te rro m p u e -— des ra p p o rts des
p ro d uction s — dans la conscience. C’est-à-dire : organiser [ l'o u v r ie r
ton c o m p o rte m e n t p ra tiq u e , dans la société capitaliste C h a q u e fois que je te d e m an de de relier ces choses à
italienne. m on travail, tu n e veux pas m e répo nd re. T u ne peux
pas, ou tu ne veux pas ? Réponds-m oi.]
PAOLA
(p a rla n t face à la cam éra) voix 2
L’existence sociale des hom m es d é te rm in e leurs pensées. T e n tative de théorie. T u écoutes sa question, au lieu de
[L ’existence sociale des hom m es dé te rm in e leurs pensées.] lui dire « Tais-toi ».
voix 2 [ paola
[D ’accord. Mais] tu sais bien que le m arxism e ne veut N on ... Je voudrais te d o n n e r u n e réponse, m ais en y
pas e x p liq u e r [les lois d u] le m o n d e [objectif, p ou r le réfléchissant, c’est que je n ’en suis pas capable.]
p laisir de le c o m p re n d re ], m ais [essentiellem ent utiliser
la connaissance de ces lois p our] le tra n sfo rm e r active
ment. voix 2
P ra tiq u e . T héorie. P ra tiq u e . [P ra tiq u e . T héorie. P r a Mais, r e to u r à la p ra tiq u e , tu n e sais to u jo u rs pas quoi
tique.] lui dire.
P ra tiq u e .
T u vis avec u n garçon. [Vous avez des problèm es.] Vous
(Paola et la vendeuse, en bas d ’une cage d’escalier) vous posez des questions.
(P la n fixe sur une fenêtre. P a o la vient fe rm e r les volets)
[v endeuse
... de tem ps en tem ps.] [paola
« ... et de m oi-mêm e en 1846, je trouvais que... »]
PAOLA
[Mais parlons-en u n peu, au moins. Tiens,] voilà les voix 2
17 livres que tu m ’as dem andés. T h éo rie. Vous cherchez des réponses dans Engels.
4?
PAOLA
« La p rem iè re division du travail, c’est entre l ’h o m m e et
la fem m e lors de la procréation. [E t m a in te n a n t je peux
a jo u te r : la prem ière opposition de classe... »]
voix 2
Echec fie la p ratiq u e .
T u parles de la sexualité comme de quelque chose en
soi. [Tu prends la p a rtie p our le tout.] T u n ’as pas
com pris ni criliq u é Freud, el p ar exemple, ch erc h a n t à
m ieux faire l’am our, tu le fais l’après-midi.
P ra tiq u e . Q u an d tu n ’as rien à faire, tu continues à faire
l ’a m o u r l'après-m idi.
[PAOLA
T u as raison.]
voix 2
T héorie.
PAOLA
[Au fond,] on a le tem ps de faire l’am our l’après-midi.
On devrait se d e m a n d e r pourquoi.
[ l ’h o m m e
P arce que... on a le temps. P arce qu’on en a envie.]
PAOLA
[Oui, mais ju stem en t, ce tem ps, c’est quoi ? Je veux'
dire, d ’où vient-il ? Q u ’esl-ce qui nous le donne ? Com
m en t l’utilisons-noiiB ? Si nous nous dem andons pourquoi
nous faisoiiB l ’a inour cet après-midi,] on doit aussi se
d e m a n d e r contre quoi.
E n fait, c’est un privilège. Parce que celui qui travaille
en usine ne p eu t pas, et s’il p eut c’est parce qu ’il tr a
vaille la n u it, et que donc le jo u r il peut encore moins
bien. C’est un privilège de classe, et on devrait aussi
Iuller contre ça.
voix 2
[R e to u r à la] pratique. C ritique de ta p ra tiq u e [passée.
T ran sfo rm a tio n .] T u ne parles plus de la sexualité en
soi. [Tu ne l ’isoles plus. T u commences à te transform er.
L’existence sociale des hom m es d é term ine le u r pensée.
C han g er sa pensée,] clmuger son existence sociale. T u
décides de faire de ta p ra tiq u e m ilita n te le centre de
ta tran sfo rm atio n . P ra tiq u e . P ra tiq u e . [P ra tiq u e .]
T u décides d ’aller en usine. Un pas en avant ou u n saut
dans le vide ?
P ra tiq u e .
(Paola tra v a illa n t dans un atelier de confection de
vêtements. E lle essaie de faire passer à sa voisine un
tract.)
T u es en usine. [P o u rq u o i ? P o u r m iliter de façon plus
juste;] p o u r le lier à la classe ouvrière.
T héorie.
[T u es en usine.] La théorie vient de la p ra tiq u e , et
tu crois q u ’ê tre en usine t’aidera à mieux com p re n d re
la lu tte de classes en Italie.
Q u ’est-ce qui se passe ?
P a rc e que tu t’es intégrée à la production, tu crois que
tu vas p ro d u ire une ligne p o litiq u e juste. Mais tu t’es
intégrée com m ent ? Un peu p a r hasard.
Peut-être p o litiq u em en t, mais à quel point ?
R ésultat p ratiq u e. Im possibilité de la théorie.
50
P ratiq u e. Alors q u e tu croyais te lier aux masses, tu
t’éloignais d ’elles.
Fo n ctio n d e l’idéologie. Im age noire.
PAOLA
L ’existence sociale des hom m es d é term in e leurs pensées.
[L’existence sociale des hom m es d é te rm in e leurs pensées.
L’existence sociale des hom m es d éte rm in e leurs pensées.]
voix 2
18 (Paola danfl l ’usine de vêtements, en tr a in de couper
une robe.)
P ra tiq u e . Là, le c o n tre m a ître te dit : plus vite, plus
vite. Paola, on te d o nne du travail, mais au moins res
pecte les cadences. [C ’est la troisièm e fois que nous te
contrôlons. T u fais trois robes p e n d a n t que les autres en
font cinq. T u n ’es pas seule, Paola. Pense aux primes 21
des autres.]
Là, les cam arades te d e m a n d e n t de penser à leurs primes,
et pan seulem ent à toi.
19 T héorie. (Paola découpe dans du p a p ie r un m a n nequin
20 re p ré sen ta n t la société.)
P ro d u ire .
P ro d u ire la connaissance.
P r o d u ir e la connaissance de la situation concrète.
[P r o d u ire la connaissance de] ta situation concrète.
P ratiq u e.
T u es en usine. E t tu crois que ça va [suffire à te d o n
n e r des idées justes,] te d o n n e r u ne ligne politique plus
juste q u ’avant.
Mais ce n’est pas si simple. [Les choses ne fonctionnent
pas de façon aussi m écanique.]
Pense ta situ atio n concrète.
Pense que, dans la lutte, à u n m o m e n t donné, la théorie
devient la tâche principale.
Ici, a u jo u r d ’hui, en Italie, faire l’analyse concrète de la
situ atio n concrète.
(Paola et l’hom m e, éclairés à co n tre-jour).
[ l ’h o m m e 22
21 Mais alors, dis-moi, qui sommes-nous ?]
VOIX 2
P ra tiq u e .
PAOLA
Nous Hommes un couple, c’est-à-dire l ’unité de deux
contraires. [Une u n ité en lutte.]
T A L I A 1 9 7 1
[ l 'h o m m e
E n lu tte ‘i C o n tre quoi ?]
PAOLA
Un couple en lu tte contre une idée bourgeoise du couple
qui Be d éveloppe sp o n ta n é m e n t en lui.
l ’h o m m e
D onc un couple qui lu tte contre lui-m êm e ?
23
PAOLA
[O ui,] la lu tte d ’un couple bourgeois p o u r devenir un
couple ré v o lu tio n n aire [p o litique]...
51
voix 2 PAOLA
[... nicm e s’il tend continuellem ent à rester un couple La lu tte commence, p a r exem ple, q u a n d on fait l’enfant.
bourgeois.] Une longue lu tte e n tre deux lignes politiques, Elle continue q u a n d je suis enceinte, elle se tran sfo rm e
en tre deux p ra tiq u es politiques. [ E n tre deux lignes poli d’abord q u a n d l’e nfant arrive, et après q u a n d il est né.
tiques, e n tre deux p ra tiq u es politiques.]
[ l 'h o m m e
[ l' h o m m e E t alors ?]
Alors, penser au couple, c’est penser à la pratique, au
travail, à la lu tte, à l ’histoire, à la p o litique ?]
PAOLA
[Justem ent, je dis que] c’est un problèm e d ’éducation
PAOLA politique. P o u r toi, p o u r moi, pour l’enfant, pour nous
[O ui, et] dans [ l’histoire de] cette lutte, il y a des trois. [E ducation politique de moi par toi, de toi par
étapes, où, c h a q u e fois, l ’unité des contraires peut se moi, de moi par l’enfant, de toi par l’enfant, de l’enfant
briser. C’est l’antagonisme. P a r exem ple, je te quitte p a r nous.]
[ou n o tre lu tte cesse, parce que notre p ra tiq u e diverge.]
[ l ’h o m m e
[ l ’h o m m e
Bon. T u dis q u ’il faut lu tte r contre l'idéologie b o u r
T u disais q u ’à u n certain point il faut q u ’un couple geoise de la famille. Mais si cette idéologie a une telle
fasse un enfant, que nous fassions un enfunt.] force, je vais dire une évidence, c’est parce que c’est
u ne société de classe et q u e la bourgeoisie est au pou
PAOLA voir.] (Divers plans sur des coupures île jo u rn a u x m on
[Oui, parce que je pensais à « histoire de notre lu tte », trant des familles...)
et à « étapes ». J F r a n c h ir une é tap e , par exemple, c’est
peut-être, p o u r nous, faire un enfant. PAOLA
C’est vrai que nous sommes dans une société de classes, 23
[ l ’h o m m e et que la bourgeoisie est au pouvoir. El c’est vrai que
J e ne te com prends pas.] n o tre lutte a ses limites. Elle doit s’intégrer dans une
lu tte plus vaste.
[Je dis q u e | c’est p a r l’action révolutionnaire (pie celle
PAOLA lu tte se développera. [J e dis que plus je réussis à m iliter
22 [M ais si.] C’est là q u e la bourgeoisie noua attend. Parce de façon juste, plus je peux avancer dans la résolution
que, ta n t que nous sommes tous les deux, elle nous tolère. de ce problèm e.]
Avec un e n fan t, elle nous tolère encore plus, parce que
nous form ons alors une famille, et de ce fuit même, on
réintègre le m onde bourgeois. v o ix 2
P r a tiq u e révolutionnaire.
[ l ’h o m m e
P o u rq u o i ?] paola
Q uand je dis « je t’aim e », je dis « faire une analyse
concrète p our tra nsform er n o tre situation concrète. »
voix 2
P ratiq u e.
[voix 2
L ’Hiialyse concrète de la situation concrète p o u r trans
PAOLA form er cette situation concrète.]
[P a rc e que toi, m oi et un enfant, nous formons une
famille, et] p o u r devenir un couple révolutionnaire, là,
il fau t f ra n c h ir une é tape [de notre lutte et de notre paola
PAOLA
l 'o u v r i e r
M ener une lu tte active contre l’idéologie bourgeoise de [T u util ises sans cesse les mots que j ’utilise moi... l’ar
la famille. [M ener u ne lutte active contre l’idéologie
exem ple] tu parles de « masses » et de « critique. ». [Ce
bourgeoise de la famille.] sont des mots que j e connais. Nous les avons utilisés]
nous aussi, hier, dans un tract. [Q uelle différence y
[ l' h o m m e a-t-il e n tre m oi et toi quand nous l'utilisons ? ] Est-ce
E l co m m en t penses-tu que ça puisse se faire ? ] que c’est la m êm e chose [ou esl-ce que c’est d iffé re n t]?
52
PAOLA
P ra tiq u e révolutionnaire.
r
Je lui dis « j ’ai réfléchi et je vais t’expliquer. » [R e to u r
à la p ratiq u e . Je dis : « J e peux t ’expliquer. »’) E x p li
M lM F lfiK i
q u e r [ : c o m p re n d re les lois du m onde objectif.] E x p li
q u e r le m onde p o u r le co m p re n d re ? N on, pour le trans
form er activem ent. [La th é o rie vient de la p ra tiq u e et
reto u rn e à la p ra tiq u e .]
M aintenant, p ra tiq u e transform ée.
Dans la pre m iè re p a rtie du film, j ’ai d it « Laisse tom ber,
[tu mélanges to u t,| on verra ça dem ain. » Dans la S ' E V t H B K
deuxièm e p artie du film, j ’ai vu que je faisais fausse
route, et je n ’avais rien à lui d ire [en réalité]. Alors
j ’ai cru q u e d ’alle r en usine, comme lui, noua ra p p r o
cherait.
Mais [là, j ’ai ap p ris que] ce n’est pas si simple.
Si je peux lui ré p o n d re m a in te n a n t, c’est parce que je
A 9 6 3
PAOLA
[voix 1 (professeur)
[Voici u n plan dans lequel j ’écoute lin cours à l’Univer-
... Science. U n examen ap p ro fo n d i des théories relati-
sité. ] Dans la p re m iè re p a rtie [du film, avant ce plan]
vistes m o n tre que le u r nouveauté est à m e ttre en ques
il y avait un noir et u ne voix qui disait :« l’U niversilé ».
tion. E n effet, on ne peut pas d o u te r de la c o n tin u ité
C ette voix, c’est celle q u ’on e n te n d m a in te n a n t faire un
e ntre celte dégénérescence récente des théories scien
cours su r l’histoire des sciences.
tifiques et les phases qui l’ont précédée...
[voix (professeur)
l ’h o m m e
... é ta n t posé u n e fois p o u r toute que les phénom ènes
physiques a u ro n t lieu.] Assez !]
PAOLA PAOIA
C’est la voix qui va m ’ap p e le r p o u r l'exam en. C’est la C ette voix [ p a rle de la science. E lle] dit que la science
voix du professeur ou de l’ap p a rite u r. est u n langage. E lle parle d’idées justes e t fausses, d ’idées
C'est la voix de Vappareil universitaire, la voix d e VEtat en soi, sans dire d’où elles viennent.
dans le secteur universitaire, [donc la vo ix de Vappareil C ette voix ne parle pas des conditions réelles d ’existence
idéologique d 'E ta t universitaire] . de la p r a tiq u e scientifique.
E n réalité cette voix affirme que les pensées des h om m es
[voix (professeur) ne sont pas déterm inées par le u r existence sociale.
... éternelle de l’intellect, h u m a in , qui a constitué non C’est la voix de l ’idéalisme. Elle tru q u e , elle m e n t, elle
seulem ent la science mais avant elle le inonde du sens met des noirs.
com m un.] Cette voix [ p e n d a n t que j ’assistais au cours] je l’ai
contestée.
PAOLA
L'idéologie s'exprim e toujours à F intérieur d 'u n appareil [ l ’h o m m e
idéologique m atériel, qui organise les pratiques m a té T o u t est dans to u t et vice versa !
rielles selon- u n ritu e l pratique.
Là [dans ce plan] je suis à l’Université. voix 1
J ’écoute un cours. C ette observation...
J e passe un examen.
Toul ça fonctionne u n iq u em en t parce (pie [je me recon
nais com m e su jet d e cet ap p a re il idéologique] j ’admets PAOLA
qu e je fais p a rtie de cet ap p a re il idéologique. T o u t est dans to u t et vice versa alors !
Là [dans ce plan] co m m e sujet universitaire.
[J e suis é tu d ia n te ] VOIX 1
Q uan d [la voix de l’a p p a re il idéologique universitaire ... sert parfaitem ent...]
d ;E ta t] le p ro f m ’a p p ellera pour passer l ’examen,
j'obéirai. PAOLA
Mais je l’ai contestée p a r ra p p o rt à quoi ?
[voix (prof, ap p ariteu r...) [ P a r ra p p o rt à une p r a tiq u e qui est extérieu re au cours
M-72464 lui-même.]
P a r ra p p o rt à m a p ra tiq u e m ilitante.
PAOLA Dans la pre m iè re p a rtie du film, m a vie é ta it un conflit :
C’est moi. là, je m ’opposais au professeur, agent de l’a p p a re il idéo
logique universitaire d’E tat. Ici, à m on père, lui aussi
voix (professeur) agent de l’a p p a re il idéologique fam ilial d ’Etat. Ici encore,
P ao la T aviani, c’est vous ? à la police, [ d ’une c ertaine façon] l ’agent le plus évi
d ent de l’a p p a re il d ’E ta t.
PAOLA
Oui, c’est moi. Je viens ? [voix 1 (policier)
55
Q u ’est-ce q u e vous faites ? Vos papiers. Vos papiers ! T roisièm e partie du film.
Vos papiers ! ! J [La troisièm e p a rtie du film consiste à | m e su re r le
changem ent, et, en le m esurant, chan g e r encore.
[F a ire un pas en avant.
PAOLA Oui, la lu tte d ’un couple bourgeois p o u r d e v e n ir un
Donc, conflit e n tre plusieurs pratiques. couple révolutionnaire.]
Conflit e n tre [le pl an de] moi (tassant un examen, et Encore un [p la n de] r a p p o r t de production.
donc obéissant à l’idéologie bourgeoise, et fie plan de] T o u jo u rs la m êm e c haîne d’images.
moi c h e rc h a n t à lu tte r contre elle. Le résultat de ce Moi e n tre deux images de ra p p o rts de production.
conflit ? [F aire un pas en avant.]
Dans la p rem ière partie <lu film [le plan de] moi qui Réfléchir là-dessus.
do n n e des cours à un je u n e ouvrier. [M on discours change.]
Mais en vérité, qu'est-ce que je fais 'i Mon image e ntre deux ra pports de production m ontre
Je répète à un cam arade ce que m ’a dit à FUniversité bien que ce c hangem ent est relatif.
n o tre ennem i com m un. E x p liq u e r ce relatif.
O n v it donc la victoire, de l'idéologie bourgeoise, lui à R e p a r tir des ra p p o rts de production.
sa place, m o i à la m ienne. R apports de production capitalistes.
Lui ouvrier, moi intellectuelle. R a p p o rts qu i d é te rm in e n t la société en tant q u e société
Le tour est jo u é , capitaliste.
et dans ma p ra tiq u e j ’assure c h a q u e jo u r [R a p p o rts de production capitalistes.
la rep ro d u c tio n in in te rro m p u e , [qu o tid ien n e ] des r a p R a p p o rts qui d é te rm in e n t l’existence de la société com m e
ports de p roduction société capitaliste].
capitalistes. Idéologie bourgeoise :
A u jo u r d ’h u i en Ita lie ce q u i organise le c o m p o rte m e n t des gens, m o n c o m p or
fonction de l’idéologie bourgeoise : tem ent, dans cette société capitaliste.
assurer la reproduction in in terro m p u e [ q u o lid ie n n e \ des L'idéologie fo n ctio n n e par régions.
rapports de p ro d u c tio n dans la conscience,
c'esl-à-dire organiser le c o m p o rte m e n t m atériel d e tous
les agents des diverses fonction s d e la p ro duction sociale voix 1
capitalistes. [« P roducteurs, sauvons-nous nous-mêmes, L’Université. La famille.
décréions le salut com m un !»|
T roisièm e p a rtie du film. PAOLA
M ain ten an t q u ’on a vraim ent com pris ce qui s’est passé Ce.s régions, plus ou m oins autonom es, sont articulées
dans la p rem ière p artie du film, entre elles.
on p rend dans la deuxièm e partie un exem ple [dans Il y en a donc une qui est plus im[portante, une qui
lequel le conflit de p ra tiq u e n’est pas résolu en faveur d é te rm in e la vie et l'histoire des autres régions.
de l’idéologie bourgeoise niais contre e lle |, de début Toutes les régions de rid éologie bourgeoise assurent la
de victoire sur l’idéologie bourgeoise. p erm anence des rapports de production capitalistes, mais
[Raisonnons su r cet exem ple de la Beconde partie sous la direction,
comme nous avons raisonné sur l’exem ple de la prem ière la d irection d e cette région d é te rm in a n te : juridico-
partie. « P o u r que le voleur rende gorge, pour sortir politique.
l’esprit du cachot... » Région d éterm inante.
P o u r ten ir com pte de ce que viens île dire,] [Région d éterm inante.
ici, au lieu d ’un noir, m ettre une image «le ra p p o rt de R égion d é te rm in a n te.]
p roduction. Idéologie jurid ico-politique tVEtat.
[Dans la seconde partie,] à la place de ce ra p p o rt de C hangem ent dans la région déterm inante.
prod u ctio n , il y avait encore des espaces noirs. A ction politique.
Mais, m alg ré ces noirs [dans la seconde partie du filin], A ction p o litiq u e révolutionnaire.
m on discours A ctio n p o litiq u e révolutionnaire juste.
tan t bien que mal a com m encé à changer. D estruction d e l'appareil e t d e rUléologie juridico-
P a r exem ple, la sexualité. p o litiq u e d'E tat.
La longue lu tte d ’un couple bourgeois pour devenir un E n résumé, q ue peut-on dire de tout ça ?
couple révolutionnaire, [m êm e s’il tend co ntinuellem ent Dans la p rem ière p a rtie du film,
à rester un couple bourgeois]. il y avait [conflit], c ontradiction e n tre l’idéologie b o u r
[U ne longue lu tte e n tre deux lignes politiques, deux geoise et ma p ra tiq u e m ilitante.
p ra tiq u es politiques.] L’idéologie bourgeoise était égale à -|-, et ma p ra tiq u e
Effectivement, ce que je dis m ain ten an t est assez diffé m ilita n te à — .
rent de ce que je disais et faisais clans la prem ière E n bref, [p rem ière partie] : le plus l'em p o rta it sur le
partie. moins.
[Q u ’est-ce q u e je disais là ?] Dans la deuxièm e partie du film, il y a toujours
Je disais : « je suis fatiguée, embrasse-moi, 011 en parlera [conflit], contradiction e ntre l’idéologie bourgeoise et
dem ain » [phrases à peu près identiques à celles que je m a p ra tiq u e m ilitante.
disais au je u n e ouvrier. E t m aintenant, à la fin de la [E t encore conflit, c ontradiction e ntre -{- et — .
seconde p artie du film, qu’est-ce (pie je dis ? ] Mais quelque chose change]
Je p arle de deux lignes politiques, de deux pratiques Ce qui était — , m a p ra tiq u e m ilitante, est devenue -|-
politiques. [Je m e suis un peu transform ée.
Donc, dans la deuxièm e partie, j ’ai u n peu changé. Ma p r a tiq u e m ilita n te s’est plus ou moins b ie n déve
[C om m ent, en quel sens ?] loppée]
56
Ma p r a tiq u e m ilita n te a tta q u e la région d é te rm in a n te H ie r et a u jo u rd ’hui, l’E tat, c’est Agnelli, Costa, Pirelli.
de l’idéologie bourgeoise Donc tous les jours, u n délégué d’E ta t vien t p a rle r au
[juridico -p olitiqu e. pe u p le italien.
E n se d év elo p pant, elle la m e t en question]
P a rle r au peuple italien,
et, par cette a tta q u e ,
p a rle r contre les ouvriers, les paysans et leurs alliés, qui
elle secoue toutes les bases de Védifice idéologique
s’organisent dans la lu tte p o u r ré p o n d re à la violence
d o n t je suis faite.
q u o tid ie n n e qui le u r est imposée.
E lle attaque avec des répercussions inégales selon les
régions. D é tru ire et chan g e r ça,
c’est faire la révolution,
c’est-à-dire penser a u tre m e n t p our faire la révolution.
[ o u v r ie r
P o u r moi, faire u n p e tit pas en avant [p o u r pouvoir en
T u n e le Bais p a s, ou tu n e veux pas me l’expliquer.
faire deux ou trois d e m a in ], c’est p a r exem ple, a u j o u r
Enfin, donne-m oi u n e explication.]
d ’hui, p a rle r à la télévision italienne, 4 ou S m inutes de
m a n iè re différente.
PAOLA On m ’a d it que j ’avais le droit, e n tre une d ra m a tiq u e
fci, il y avait encore un discours bourgeois quand je dis et u n d o cum entaire, de ra conter mon histoire,
que je ne suis pas ca p a b le de lui rép o nd re. et q u e j ’avais ce d ro it parce q u ’on était en dém ocratie,
Mais là, il y a un discours plus juste, u n discours qui [hum anistes, libéraux, objectifs...]
lutte, qui se tran sfo rm e, [q ui trav aille |. Mon histoire,
[Je sais. Mais alors, je dis que cette lu tte a ses lim ites |, comme to u t ce qui se raconte ici c haque j o u r :
je p arle de nous in té g re r dans une lu tte plus vaste. l’h istoire d ’un p atron, l’histoire de la F iat, Fhisloire
[Je dis que ce qui p e rm e t cette lu tte est Faction po litique d’une ouvrière de la F iat.
révolutionnaire. J e dis que plus j ’arriv e à m iliter de
Bon, j ’ai raconté m on histoire.
façon juste, plus je peux avancer dans la résolution de
ce problèm e. Je dis q ue je t’aime...] Ou p lutôt, on l’a racontée p o u r moi.
E n conclusion, de quoi d é p e n d u n changem ent dans E t c’é ta it la pre m iè re partie du film.
m es idées ? Le réc it bourgeois d’une bourgeoise que les événem ents
Il d é p e n d d ’un cha n g em e n t dans la région déterm in a n te transform ent.
de ridéologie bourgeoise, U ne bourgeoise aux prises avec son m ilitan tism e [u n e
donc, d e m a p ra tiq u e m ilita n te révolutionnaire. bourgeoise intellectuelle, progressiste, alliée de la classe
C hanger m a vie, o u v riè re ], une bourgeoise en c ontradiction avec elle-
m e transform er, m êm e, u n e bourgeoise qui ne sait pas d ’où viennent les
veut dire : idées justes et fausses, qui ne sait pas résoudre les c o n tra
aggraver les contradictions entre m a p ra tiq u e m ilitante dictions, q u i ne sait pas quoi faire.
e t cette région d é te rm in a n te de l’idéologie bourgeoise.
E t là j ’ai d û m ’arrêter.
[C hang er m a vie, m e tra n sfo rm e r : aggraver les co n tra
dictions,] C’est-à-dire com m encer la deuxièm e p a rtie du .filin [et
fa ire entrer dans ma vie la [lu tte entre Vancien et le poser le p ro b lè m e des idées justes el fausses, le ra p p o rt
n o u v ea u ], antagoniste des idées justes et fausses]
faire entrer dans m a vie la lu tte de classes, J ’ai vu q u ’il fallait cesser de m e raconter, e t q u ’il fallait
la lu tte d e classe», com m encer à analyser.
[la lu tte de classes dans m a v/e] Q u’il falla it savoir p o u rq u o i je venais de me rac o n te r
P ro g ra m m e : com m e ça [dans la pre m iè re p a rtie du film.]
penser la su b je c tiv ité e n term es d e classes. E t alors, ce q u i est a p p a ru dans m on discours, c’est la
P ro g ra m m e : réalité de mes idées.
M iliter.
La ré a lité qui p ro d u it mes idées,
29 Q u a triè m e p a rtie du film. A u jo u r d ’hui en Italie,
donc, p o u r moi, la réalité italienne.
action m ilita n te de moi, actrice, sur les écrans de la
Mais q ue faire de ça ?
télévision italienne.
« Nessuno ci potrà salvare, né Dio né César né PC. P ro Q uelque chose qui me transform e ou rien ?
d u t tori, salviam oci da soli, e la salvezza c o m m u n e sarà. J ’ai dit : l’existence sociale des hom m es d éte rm in e
Per riavere q uello che ci annn tolto, jter liberare la leurs pensées [ça, c’est une idée juste. M ais les idées
libertà forgiam oci le nostri a rm i, lo ltia m o sem pre, osiamo justes peuvent rester abstraites.] P o u r qu e cette idée
già. » (« Il n ’est pas de sauveur suprêm e, etc. ») juste devienne une force m atérielle, je sais q u ’il faut
[ A u jo u r d ’h ui je p arle à la R A I] faire u n pas de plus en avant.
C ontre q u i p a r le r ? J ’ai in d iq u é la d irection dans la troisièm e p a rtie du
P o u r qui p a rle r ? film.
E t d ’ab ord, Mais c’est u n chem in difficile.
qui m ’a précédée sur cet écran ? E t ce que j ’ai dit,
et qui va ven ir après ? c’est au m ie u x une indication de travail,
E n un m o t : de lutte,
à qui a p p a r tie n t la télévision italien n e ? de travail,
La télévision ita lie n n e a p p a rtie n t à l’E tat. de lu tte ,
Cet E ta t, a u jo u r d ’h u i, c’est Avola, B attipaglia, Pise. de travail,
[L ’E ta t a u jo u r d ’h u i, c’est] la dém ocratie-chrétienne, de lutte,
dem ain, les sociaux-démocrates, de travail,
e t après-demain... de lutte...
57
Enthousiasme.
Dziga Vertov :
L’amour
pour « L'homme
vivant »
Est-il possible de montrer 1’ « homme vivant », son eu une grande fête... Quand tous les kolkhoziens tra
comportement et ses émotions dans un film poétique vailleront comme moi, eux aussi ils vivront bien à
documentaire sans mise en scène ? l ’aise... »
Mes opposants m’ont bien souvent posé cette ques C’est alors q u ’une kolkhozienne décorée de l’Ordre
tion. Je m’efforçais de répondre à l ’aide d ’exemples du Drapeau Rouge lui coupe la parole. Elle poursuit :
et de faits. Je me référais à des épisodes de La vie à « Les femmes dans le kolkhoze, c’est une grande force,
1*improviste. J ’énumérais nombre de passages exclusi et il est pas question de les boucler à la maison...
vement documentaires extraits de films plus récents. Tenez, moi, je suis présidente du kolkhoze Lénine...
Mais mes opposants souriaient avec un brin de Dans notre kolkhoze, il y a trois femmes à la direc
dédain. tion ; et deux qui sont chefs de groupe... Pour ce qui
— P a r bonheur, disaient-ils, la venue du cinéma est de diriger le travail, on est impitoyables et pour
sonore avec son appareillage complexe ne vous per tant y a pas un homme avec nous. (Pause)... Je me
mettra plus de prendre du temps en fatigantes expéri rends bien compte de l ’endroit où je suis venue, et de
mentations. Ici vous êtes désarmé et 1’ « homme ce que nos chefs nous disent. Ce qu’ils disent, c’est de
vivant » restera exclusivement dans le champ visuel l ’or. Il faut tout noter et tout se mettre dans la tête,
du cinéma joué, du cinéma d ’acteur. et en rentrant à la maison il faut tout raconter... J ’ai
Animé du désir de répondre p ar des faits, j ’ai tellement envie de bien organiser les choses au kol
différé quelque peu ma réponse à cette question. Ou khoze... Les bolcheviks, ils ne permettent pas qu’on
plutôt c’est la bétonneuse des Trois chants sur Lénine retourne en arrière.
qui a répondu à ma place. Et sa réponse n’a pas « L e s difficultés passées, on n’en parle plus, faut
manqué de vigueur : . aller de l ’avant... Et quand on a tout ça dans la tête,
« Je travaillais à la travée 34. On fournissait le voilà qu’on se met à pleurer sans le vouloir... »
béton avec trois grues. On avait déjà fait 95 seaux... (Et, effectivement, des larmes jaillissent des yeux
On était en train de vider un seau et de couler du de la kolkhozienne, de vraies larmes, des larmes non
béton et voilà que je m’aperçois que le cadre de pro jouées, tandis q u ’un sourire éclaire son visage, et l ’on
tection est tombé. Je suis allée le ramasser... A peine dirait un arc-en-ciel. On est ému p ar cette sincérité
je m’étais retournée que la carcasse entraîne le cadre absolue et évidente, le synchronisme total entre les
et moi avec... Je me rattrape à l ’escalier mais mes pensées, les mots et l ’image. Nous voyons en quelque
mains glissent... Ça leur a fichu la trouille à tous. sorte l ’invisible, nous voyons les pensées sur l ’écran.)
« Il y avait une goudronneuse, une gamine, elle Mon opposant se tait quelques instants, puis il se
n’arrêtait pas de hurler. Quelqu’un me saute dessus lève, se met à marcher de long en large, s’arrête enfin
et me tire. J ’étais pleine de béton (elle rit), j’étais et dit :
toute mouillée... j’avais la figure toute mouillée. J ’ai « Ouais-ais ! Il faudrait que Stanislavski voie et
bien failli me brûler les mains avec le goudron... entende ça. Savoir quel effet cela lui ferait. Cela,
« On nous lire en haut moi et le seau... Je suis c’est vraiment la vérité et pas la vraisemblance ! »
allée à la sécherie, je me suis séchée près du poêle. J ’explique à mon opposant que Stanislavski a cher
Qu’est-ce qu’il était petit ce poêle. Et je suis retournée ché p ar des moyens tout à fait autres à obtenir un
au béton. Et j ’ai chargé trois grues. Et j ’ai tenu mon comportement naturel de l’homme sur scène (et à
poste jusqu’à la relève, jusqu’à midi... (une pause). l’écran aussi, apparem m ent). Quand l’acteur doit en
J ’ai été décorée pour ça... (elle sourit d ’un air gêné, trer dans le rôle d ’un autre homme, c’est une chose.
se détourne, sincèrement intimidée comme une gosse). Quand quelqu’un doit se montrer à nous au naturel,
On m ’a donné l ’Ordre de Lénine pour exécution et c’est une autre chose. L’une et l’autre sont très diffi
dépassement du plan... (elle se détourne toute hon ciles. Mais dans l’un et l ’autre cas, les difficultés ne
teuse ). » sont pas du même ordre.
Les opposants ne détachent pas les yeux de l ’écran, Nous avons ainsi conversé longtemps avec mon
mais dès que la lumière s’allume dans la salle, ils opposant. Je lui ai parlé de mes expériences pour
cachent leurs véritables sentiments. Déjà ils déclarent filmer un « homme vivant », des projets et des scéna
avec moins d ’assurance : « Il n’y a pas à dire. C’est rios qui à l’époque ne furent pas acceptés, des per
une expérience réussie. Mais c’est un concours excep spectives dans ce domaine si peu exploré. Et nous
tionnel de circonstances. Un sujet qui se prête au fil avons décidé d ’écrire un livre sur ce sujet. Afin que
mage... On ne réussira pas deux fois cette expé ces expériences ne soient pas perdues pour notre ciné-
rience... » postérité. Afin que cette initiative ne soit pas sans
Je passe alors la parole au vieux kolkhozien des lendemain.
Trois chants. — Je suis un bien mauvais opposant, me dit mon
« J ’ai 63 ans... J ’ai fait 916 pouds de blé... Quand interlocuteur en prenant congé à l ’aube. Ainsi donc le
on m’a apporté ma part, on a fait un meeting, il y a ciné-œil n’a jam ais été votre but final !
59
T rois chants sur L énine.
Que pouvais-je lui répondre ? II n’avait toujours l ’éventail des possibilités cinématographiques, je pen
pas démêlé l’imbroglio que mes adversaires avaient à sais également à des films tels que La sixième partie
l’époque intentionnellement créé en faisant passer le du monde, Trois chants sur Lénine, Berceuse el à
moyen pour la fin. Et pour la millième fois peut-être d ’autres films de ce genre.
je formulai de nouveau patiemment la réponse à cette — Si je ne me trompe, c’est cependant par le jour
question. nal Kinopravda que vous avez commencé votre activité
— La vcrité était le but. Le ciné-œil le moyen. cinématographique ?
— Non, j ’ai commencé par la Kinonédélia en 1918.
Le lendemain nous nous rencontrâmes à nouveau,
Pour le premier anniversaire de la Révolution d ’Octo-
mon opposant et moi.
bre, j’ai passé mon premier examen de production
— J ’ai réfléchi à notre conversation, me dit-il. Si avec un long métrage. Quelques mois plus tard, je me
je me souviens bien, vous avez dit hier que la vérité suis lancé dans une série d ’études expérimentales d’un
était le bat et le ciné-œil le moyen. N ’est-ce pas de caractère tout à fait novateur pour l’époque.
là que vient la Kinopravda, c’est-à-dire la vérité mon — Et ensuite ?
trée p ar les moyens du cinéma ? — Ensuite, j ’ai parcouru le front avec l’opérateur
— Oui, en partie, répondis-je. Mais il ne s’agit pas Ermolov. J ’en ai tiré deux courts métrages expérimen
seulement du journal Kinopravda. En parlant de la taux et des ciné-documents pour un prochain film,
ciné-vérité comme de la vérité exprimée p ar tout Histoire de la guerre civile.
60
— Et après, vous avez commencé à sortir la Kino- dies. Chaque jour, il fallait inventer quelque chose de
pravda ? nouveau.
— Non, j’ai franchi l’étape suivante en travaillant Personne n’était là pour nous instruire. Nous avan
dans les trains de propagande du Comité exécutif cions sur un chemin vierge. Inventant et expérimen
central ; le camarade Lénine attachait une grande im tant, nous écrivions en ciné-images tantôt des édito-
portance à l’utilisation du cinéma dans l’activité des riaux, tantôt des feuilletons, tantôt des ciné-reportages,
trains et des bateaux de propagande. Et le 6 janvier tantôt des ciné-poésies. Nous nous efforcions de justi
1920, me voilà parti avec le camarade Kalinine sur fier p ar tous les moyens la confiance du camarade
le front sud-est dans le train « Révolution d ’Octobre ». Lénine envers les ciné-actualités : « La production de
J ’emportais des films. Et notamment L ’anniversaire de films nouveaux, pénétrés des idées du communisme et
la révolution. Nous étudions un nouveau public. Nous reflétant la réalité soviétique, doit commencer par les
présentions le film partout où le train faisait halte et actualités. »
nous organisions des « d e s c e n te s» en ville, dans les — Ainsi, votre « l a b o r a to i r e » , comme vous l’ap
salles de cinéma. En même temps nous filmions. Il en pelez, s’occupait alors essentiellement de la K ino
est sorti un film sur le train du père Kalinine. Cette pravda ?
période de mon activité s’est achevée sur un grand — Il ne faut pas oublier le Ciné-calendrier que
film, Histoire de la guerre civile. nous publiions parallèlement, les actualités-éclairs, les
— Et quand vous êtes-vous enfin mis à la Kino- éditions spéciales consacrées à diverses campagnes et
pravda ? cérémonies. Ce n ’était pas non plus une mauvaise
— Peu après. Au tout début de 1922. école. Nous portions de même beaucoup d ’attention à
— Comment s’explique l’intérêt particulier dont a l ’essor du dessin animé. Le camarade Goldobine,
joui la Kinopravda ? N ’était-ce pas après tout un sim directeur du Goskino, a écrit dans la presse que Vla
ple journal filmé ? dim ir Ilitch avait montré un vif intérêt pour notre
— Officiellement oui, mais en fait ce n’était pas première ciné-caricature, A ujourd’hui, qui fut aussi
seulement un journal filmé ordinaire. Si vous per la première en date du cinéma soviétique.
mettez, je m’arrêterai plus longuement sur la K ino — N ’y a-t-il pas eu dans vos ciné-calèndriers deux
pravda... numéros consacrés à Lénine ?
... Ce journal, voyez-vous, avait pour particularité — En effet, l ’un d ’eux s’appelait même Ciné-
d ’être perpétuellement en mouvement, de changer per calendrier léniniste. Il a constitué le premier recueil
pétuellement d ’un numéro à l’autre. Chaque nouvelle complet de ciné-documents sur Lénine vivant. E. Svi
Kinopravda différait de la précédente. La méthode de lova a joué là un rôle essentiel. Et elle a continué par
narration obtenue par le montage changeait à chaque la suite. Rappelez-vous la Kinopravda léniniste, Lénine
fois. De même que la manière d ’aborder le tournage. vit dans le cœur du paysan et enfin Trois chants sur
E l aussi le caractère des intertitres et la façon de Lénine. C’est sur les épaules de Svilova qu’a reposé
les employer. La Kinopravda s’efforçait de dire la à chaque fois la charge essentielle d ’explorer des
vérité par des moyens d ’expression cinématographi quantités énormes de documents d ’archives. Elle s’est
ques. Dans ce laboratoire unique en son genre, l’alpha particulièrement distinguée pour le dixième anniver
bet du langage cinématographique commençait à se saire de la mort de Lénine en prévision duquel elle
former lentement, obstinément. Certaines Kinopravda, s’est livrée à un examen minutieux de centaines de
qui avaient l ’ambition de présenter à fond un sujet, milliers de mètres de pellicule dans les archives et
prenaient déjà des proportions de long métrage. C’est les réserves, ce qui lui a permis non seulement de
à celte époque que les discussions surgirent, que p a r découvrir les images indispensables aux Trois chants
tisans et adversaires se manifestèrent. Les débats se sur Lénine, mais aussi de récupérer des dizaines de
succédaient. Mais l ’influence de la Kinopravda ne négatifs originaux reproduisant sur pellicule Lénine
cessait de s’étendre. Surtout après qu’elle ait été pro vivant. Ils sont maintenant à l’institut Lénine.
jetée sur les écrans d ’Europe et d ’Amérique. A Berlin, — Qu’avez-vous à dire sur La vie à Vimproviste,
rapportait la presse d ’alors, on envisageait même de Soviet en marche, La sixième partie du monde ?
créer un ciné-laboratoire pour tirer les positifs de la — Ce sont tous des films très différents. Des œuvres
Kinopravda en nombre voulu. Des adeptes de la K ino d ’un même auteur. Mais néanmoins des films différents
pravda apparaissaient dans différents pays. Parallèle- par leur caractère ; différents par leur construction ;
ment à l’essor de la Kinopravda, l ’équipe elle aussi différents par la solution qu’on leur a appliquée. Mais
se développait. Svilova étudiait un nouvel alphabet. ils tendent tous à la vérité. A la ciné-vérité.
Kaufman était devenu un opérateur de premier ordre. — Bien. Et L’homme à la caméra ?
Béliakov se passionnait pour le problème de l’expres — Vous voulez dire que si la vérité est mon but
sivité des intertitres. L’opérateur Frantsisson donnait et le ciné-œil le moyen, dans ce film c’est le moyen
libre cours à son penchant pour les expériences h a r qui domine ?
61
— Et vous-même, qu’en pensez-vous ? — Et vous, qu’en pensez-vous ? Cette expérience
— Tout dépend du point de vue où on se place était-elle indispensable ?
pour regarder ce film. Quand nous faisions L'hom m e — Elle était absolument indispensable à l’époque.
à la caméra, nous considérions le projet de cette C’était en fait une tentative audacieuse, voire même
manière : dans notre jardin « mitchourinien », nous téméraire. Pour bien saisir tous les moyens permettant
faisons pousser divers fruits, divers films ? pourquoi de filmer un « h o m m e vivant», qui agit sans être
ne ferions-nous pas un film sur le ciné-langage, le soumis à quelque scénario que ce soit...
premier film sans paroles, un film international qui — Permettez-moi de vous prendre au mot. Vous
n’aurait pas besoin d ’être traduit en d ’autres langues ? avez dit : « sans être soumis à quelque scénario que
Pourquoi, d ’autre part, ne tenterions-nous p a s 'd e dé ce soit... » Ainsi ce qu’on dit de vous est vrai...
peindre dans ce langage le comportement d ’un homme — Que dit-on ?
vivant, les actes accomplis en diverses circonstances — On dit que par principe vous avez toujours été
pa r un homme avec une caméra. Ainsi, nous semblait- un adversaire du scénario. C’est bien ça ?
il, nous faisions d ’une pierre deux coups : nous éle — Pas tout à fait. Ou, plus exactement, ce n’est
vions le ciné-alphabet au niveau d ’un ciné-langage pas du tout ça. J ’étais partisan du scénario de fer,
international et nous montrions un homme, un homme ou presque, pour le film joué. Mais en même temps,
ordinaire, non par petites apparitions mais en le main j ’étais adversaire du « scénario » pour le film non
tenant à l’écran pendant toute la durée du film. joué, c’est-à-dire sans mise en scène. Je trouvais
Ce n ’est ni Emil Jannings ni Charlie Chaplin que absurde de parler de « s c é n a r io » d ’un film sans mise
nous avons filmés mais Mikhaïl Kaufman, notre opéra en scène. Et pas seulement sur le plan de la termi
teur. Et je ne lui fais aucun grief de ne pas émouvoir nologie.
comme Jannings ou déchaîner les rires comme Cha Je proposais un type supérieur de plan. Un plan
plin. Une expérience est une expérience. Il y a toutes d ’action, pour l ’organisation et la création, qui aurait
sortes de fleurs. Et chaque fleur nouvellement cultivée, assuré une interaction continue du plan et de la réalité
chaque fruit obtenu pour la première fois, est le et, au lieu d ’être un dogme, aurait été seulement un
résultat d ’une suite d ’expériences compliquées. guide pour l’action. Un plan d ’organisation et de
création qui aurait assuré l ’unité de l ’analyse et de la
Nous avons cru de notre devoir de ne pas faire synthèse des ciné-observations réalisées. L’analyse (de
seulement des films de grande consommation, mais l ’inconnu au connu) et la synthèse (du connu à l ’in
aussi, de temps en temps, des films qui produisent des connu) n ’étaient pas ici en contradiction mais se trou
films. Ces films laissent une trace, aussi bien pour vaient au contraire indissolublement liées l’une à
nous que pour les autres. Ils sont l’indispensable gage l’autre. Nous comprenions la synthèse comme une
des victoires à venir. partie imprescriptible de l’analyse. Nous voulions p a r
Et si les Trois chants sur Lénine ont valu aux venir à ce que la rédaction du scénario, le tournage
auteurs-réalisateurs une victoire universellement recon et le montage soient réalisés simultanément avec les
nue, l ’école de L'homm e à la caméra (aussi bizarre observations menées sans interruption. Nous nous en
que cela paraisse) n ’a pas joué le dernier rôle. Qu’on tenions à la recommandation d ’Engels : « Pas d ’ana
n’aille pas trouver paradoxal que la bétonneuse des lyse sans synthèse. »
Trois chants et la parachutiste de Berceuse aient été — C’est ce q u ’on a appelé « absence de plan » ?
le fruit des expériences réalisées avec ce film sans — Non, pas tout le monde. Il y a, voyez-vous, deux
paroles. Quand des unités de l’Armée Rouge parcou sortes d ’opposants. Les uns parlent d ’une voix assurée
raient Moscou avec des banderoles déployées qui por de ce dont ils n ’ont' pas la moindre notion. Les autres
taient ces mots : « Nous allons voir Trois chants sur (très exigeants envers eux-mêmes) parlent d ’une voix
Lénine », personne ne s’est rappelé, aurait seulement mal assurée de ce dont ils sont, en fait, profondément
osé se rappeler, une certaine expérience, faute de convaincus. Les premiers criaient à l’absence de plan
jeunesse du même auteur. avec beaucoup d ’assurance. Les seconds, modestes et
Si, dans L'hom m e à la caméra, ce n ’est pas le but timides, répliquaient qu’ils proposaient un plan nou
qui est mis en relief, mais le moyen, c’est de toute veau, plus perfectionné et plus concret. Le fait que les
évidence parce que le film avait, entre autres, la tâche ignares très sûrs d ’eux étouffent parfois sous leurs
de présenter ces moyens au lieu de les dissimuler cris l ’humble vérité, ne change rien. Tôt ou tard tout
comme il était d ’usage dans les autres films. Puisque le monde comprendra quelle est notre position sur le
l ’un des buts du film était de faire connaître la gram plan et l’absence de plan.
maire des moyens cinématographiques, il aurait été — Pour terminer notre entretien j ’aimerais que
étrange de dissimuler cette grammaire. Savoir s’il était vous m’apportiez confirmation d’une idée à laquelle
utile en général de réaliser ce film, est une autre je viens de penser. Est-ce que Trois chants, Berceuse
affaire. Aux autres de répondre à cette question. et d ’autres de vos films ne constituent pas le prolon
62
Kinoprnv<ta.
gement de vos expériences pour pénétrer dans la pen dans le film. L’image de la mère est répartie entre plu
sée de T « homme vivant » ? Rappelez-vous votre pre sieurs personnes. L’image de la petite fille est formée
mière expérience : vos pensées pendant que vous sau elle aussi par les images de plusieurs enfants. Ce n ’est
tiez. Je lisais à ce propos dans votre article sur la pas une mère que nous avons devant nous, mais la
Kinopravda paru dans la revue Sovietskoévkino... Mère, pas une petite fille, mais la Petite Fille. Comme
— Vous abordez ici un problème plutôt compliqué vous le voyez, c’est assez difficile à expliquer. On
qui exige un entretien spécial. En fait, tout ce que n’arrive à le comprendre que directement à l ’écran.
j ’ai fait au cinéma a été directement ou indirectement Ce n ’est pas un homme, mais l ’Homme.
lié à ma volonté obstinée de révéler l ’image des pen Mais je le répète, la question que vous avez abordée
sées de 1’ « homme vivant ». Parfois cet homme était doit faire l ’objet d ’un entretien à part.
Pauleur-réalisateur du film q u ’on ne voyait pas sur
l’écran. Parfois cette image de 1’ « homme vivant » Comme vous le voyez, pour accéder au grand but
réunissait en elle les traits non pas d ’un seul individu commun, chaque artiste emprunte un chemin propre.
concret mais de plusieurs, voire même de multiples La Patrie socialiste permet à chaque artiste de déve
individus qu’on avait retenus pour la circonstance. lopper sa personnalité, elle l’aide à oser, à découvrir
La mère qui berce son enfant dans Berceuse et qui des voies nouvelles, elle l’aide à servir le peuple de
sert en quelque sorte de fil conducteur au film, se tout son esprit novateur, de toute sa force créatrice.
métamorphose, à mesure que l’action se développe, (Article posthume publié en 1958 dans la revue
tantôt en mère espagnole, tantôt en mère ukrainienne, Iskoustvo Kino n v 6.) Traduit du russe par Sylviane
tantôt en mère russe, tantôt en mère ouzbéque. Néan Mossé et Andrée Robel. A paraître aux Editions
moins c’est comme s’il n’y avait qu’une seule mère 1 0 /1 8 .
63
Comment
on
écrit
l’histoire
par
Jacques
Aumont
I. « Cela peut paraître outrecuidant, mais je ne les rappeler, conclusions qui me semblent largement
crois pas qu’il y ait beaucoup de film s français où faire crédit aux déclarations d ’intention d ’Allio, plutôt
l’on montre Vhistoire comme dans Les Camisards » : q u ’analyser le résultat qu’il obtient.
ainsi René Allio résume-t-il 1 très justement ce qui
fait a priori l’intérêt de son dernier film : une volonté
d ’y montrer l ’histoire comme mouvement et opposition
2. Dans les entretiens (nombreux) d ’Allio sur Les
de forces sociales, et non plus (ce qu’a presque tou
Camisards, comme dans le film lui-même, on est
jours fait le cinéma hollywoodien et ses dérivés)
d ’emblée frappé par l’insistance avec laquelle est
comme suite d ’aclions d ’éclat ou de mois « histo souligné le travail effectué sur un certain nombre
riques » assignables à des « grands hommes » — de
d ’éléments signifiants, notamment les costumes. A
filmer l’histoire contre l ’identification à des héros
l’évidence, ceux-ci ont été pensés avec minutie ; leur
où elle se résume. Cette détermination négative, le
matière, leur forme, leur couleur, rien n ’a été laissé
texte de présentation de François Regnault que nous au hasard. D ’un premier mouvement, on penserait
publions (cf. infra) le marque bien ; expliquant net
presque que c’est là le côté « décorateur » du cinéma
tement, en particulier, ce qui sépare une telle concep
d ’Allio, si justement celui-ci ne s’en défendait expres
tion du film historique, tant du péplum, ou du film
sément, revendiquant au contraire comme « démarche
de cape et d ’épée, que d ’un cinéma « épique » : d ’un
critique » le travail portant sur ces « formes histo
côté, l’absence d ’ « intrigue » (le film ou le roman de riques », et mentionnant, dans chacun de ses entre
cape et d ’épée n ’étant fondé, lui, que sur la succes tiens, comme « u n très gros tra v a il» , la conception et
sion et l ’enlrecroisement des intrigues), de l’autre, son la réalisation de ces costumes. Travail dont les gran
caractère non-exemplaire, non-didactique (l’universalité des lignes, apparentes, sont les suivantes :
du discours est plutôt ici, on le verra, d ’ordre méta
— d ’une part, le fait que « la façon de constituer
phorique). Cependant, sans prétendre à « c o r r i g e r » les costumes a été différente selon l ’appartenance des
ce texte, et sans vouloir non plus contrebalancer le personnages ». Les costumes des nobles et des « offi
soutien inconditionnel qu’il apporte au film par une ciers » (fonctionnaires), faits et pensés entiers, ont étc
attaque en règle, (selon le vieux principe libéral réalisés d ’après des maquettes ou repris tels quels de
« d ’un sens, mais de l ’a u t r e » ) , j’aimerais revenir spectacles antérieurs ; ceux des çamisards, au con
brièvement sur ses conclusions, telles que je viens de traire, sont faits de pièces et de morceaux, à base
de matériaux principalement modernes, traités avec
1. Dans un entretien accordé à Image et S o n , n° 258. plus de « liberté » ; entre les deux : les costumes
64
“ Les
Camisards ”
de René
Allio
des miliciens par exemple, composés pour partie de cette supposition, cf. in fra ), mais encore à accentuer
pièces d’époque, pour parLie de pièces carrément ce clivage, c’est-à-dire, par exemple, à opposer des
contemporaines (des treillis militaires par exemple). costumes « portés » à des costumes « de parade », et
— d ’autre part, le fait que tous ces costumes enfin à assurer l ’authenticité « humaine » des per
soient référés à des modèles « historiques » : essen sonnages (dans le camp des camisards : « Un costume
tiellement les peintres « r é a l i s t e s » français (Le Nain, porté, qui colle au personnage, à sa personnalité
Callot, Abraham Bosse) pour les camisards, la tra comme à sa peau, à ce point q u i l fait partie de son
dition du costume de théâtre pour les nobles. être : c’est le costume populaire 2 » ).
Travail porLant donc à la fois sur deux fonctions Bref, c’est là une conception a priori assez exem
du vêtement : l u) sa fonction archéologique, car le plaire du costume, puisqu’elle le met au service,
modèle, même suivi d ’assez loin et « interprété », théoriquement du moins, de ce que Brecht appelait le
n’en continue pas moins de jouer le rôle d ’une gestus social de l ’œuvre (« /’expression extérieure,
garantie de réalisme ; 2°) sa fonction sémantique : matériel Le, des conflits de société dont elle tém oi
el de ce point de vue, le clivage des costumes en deux gne » 3) ; et ce n’est pas sans raison dès lors qu’Allio
types très différents, l’un, souple, composite, signifiant valorise un travail qui concourt, comme « argument »
le populaire (le spontané) et repérant les révoltés,
l’autre, empesé, tout d ’une pièce, signifiant Vartifice,
le carcan de conventions qui prend les nobles et offi 2. Déclar ation de H. Allio, d a n s L ’A va nt-S cèn e, n u Vl'l.
ciers, et repérant le camp de la répression — ce H. Holand Harfhes. « Les ma l a d i e s du c os l ume de théfdrc »,
clivage, tempéré par toutes une gamme d’intermé 1955, in Essais critiques : texte qui reste largement uti li
sa ble a u j o u r d ’hui, n o t a m m e n t da ns sa définition des deux
diaires (les paysans, les miliciens, les soldats, le f onct i ons p r i n c i p a l e s du c os t ume d r th é ât r e comme. « a r g u
baron campagnard) a donc d ’abord pour rôle de m e nt » ( fo n ct io n sémantique.) et c o m m e « h u m a n i t é » . Dou
ble fon ct i on q u ’Allio a m a n if e s t e me n t int errogée, en bon
donner à voir l’opposition sur laquelle joue le film, b r e c h t i e n ; ce qui p a r co nt re , touj ours da ns ce regist re des
entre deux partis (deux classes, deux idéologies). costumes, a été mo i ns maîtr ise, c’est un réseau de c o n n o
Fonction sémantique qui informe à son tour la concep tations jo ua nt d e ce travail sur les m a t é r i a u x et les f orme s :
à m e s u r e q u ’on av a nc e d a n s le Hlm {et da ns la m a r c h e
tion du travail de reconstitution archéologique, puis des sa isons) , le pr ogre ssif dépenaillatfc des cos tume s des
que l’authenticité ici, faute de chercher à s’approcher c a m i s a r d s leur d o n n e l’a i r de plus en plus hippi e. A la tin
(les scènes d a n s le br o ui ll a rd avec les longues p ea ux «le
d ’une « vérité » mythique, consiste non seulement à bique, p. e x . ) , on ne sait plus très bien si on n ’est pas
reproduire le mieux possible la représentation sup d a n s nn film d e Garrel. C o nn o ta ti o ns qui pas ser ai en t plus
i n a p e r ç u e s si elles n ’allaient tant « d a n s le sens 2> du film :
posée la plus réaliste de cette vérité (sur ce qu’induit cf. infra, note 5.
65
parmi d ’autres, à la cohérence de son projet d ’en peut leur être qu’alternativement consacrée (leur ren
semble. contre sur l’écran ayant pour fonction d ’y produire
D’autres éléments ont été, eux aussi, travaillés un conflit, donc de le vider).
comme « arguments ». J ’énumère rapidement : Ce n ’est évidemment pas par hasard .que j’emploie
— le répertoire des gestes par exemple, où l’on ici l’expression par laquelle Jean-Pierre Oudart dé
peut aussi repérer cette double fonction : 1° d ’authen signe (dans « U n discours en d é fa u t» , CdC n u 232)
tification discrète puisqu’ils sont puisés, du moins la constante thématique majeure du cinéma holly
ceux d ’entre eux qui sont fortement codés, soit dans woodien : celle de l’affirmation de la communauté
le cérémonial exact du temps (le coup de chapeau idéologique des figurants. Référé au modèle holly
lors du passage des plats), soit dans la tradition woodien classique, au western par exemple — mise en
théâtrale (c’est-à-dire grosso modo la tradition clas œuvre type du schéma du duel, de l’affrontement,
sique revue par le xixc ; cf. l’abbé de Chalonges et etc. — le film d ’Allio montre encore plus nettement
les subdélégués) ; 2° de distinction entre deux grou la nature de son clivage, que ne viendra résorber
pes idéologiquement opposés : code gestuel figé des aucune réconciliation finale : aucune communication
«su je ts du r o i» , civils ou militaires / « l i b e r t é » ne s’établira jamais, dans le film, entre les masques
d ’allures des insurgés, jusque dans leur conception de convention, les intérieurs d ’une pesante richesse,
de la discipline (cf. la scène de reproche de Gédéon le discours répressif, du camp des nobles, et les ébats
Laporte à La Fleur pour n’avoir pas posté de sen rousseauistes dans la nature, l’intime et affectueuse
tinelle) ; solidarité, le discours libertaire, du camp des ré
— le langage : langage « n o b l e » (en fait : celui voltés.
du théâtre et de la littérature classique revu et cor Antagonisme enfin qui insiste tellement dans tout le
rigé par le code de la politesse bourgeoise : cf. le film qu’il entre en contradiction avec la contrainte
speech de Borély, le nouveau subdélégué, au capitaine de 1’ « a u th e n tic ité » , dont on vient de voir comment
Poul) / langage « populaire » : aux métaphores et elle jouait sur de nombreux détails. J ’y reviendrai un
imprécations bibliques près, c’est le langage courant peu plus loin, mais on peut noter tout de suite les
du XXe siècle ; 4 libertés avec l’Histoire qu’implique la description de
— toutes sortes d ’autres éléments plus épisodi- la société camisarde comme règne de la lib e r té 5 :
ques ; la façon de mener les batailles par exemple : caractérisation forcée dans le sens d ’une opposition
ordre, conventions, conception figée de 1’ « honneur » / radicale à la société dominante.
pragmatisme, liberté imaginative, efficacité avant
tout. Etc.
4. Essayons d ’aller un peu plus loin que la
description encore trop formaliste qui précède : ce
3. Donc, à travers tous ces signes extérieurs du clivage qui détermine la fiction et la narration du
film « historique » transparaît l’intention de réaliser film ne tombe pas du ciel : il reflète nécessairement :
ce « programme minimum » : que ces signes fonc 1°) une analyse de la situation historique représen
tionnent tous dans le même sens, qu’ils disent tous tée ; 2°) un point de vue sur l’Histoire et sa repré
la même chose : à savoir, ici, avant tout, l’antago sentation.
nisme entre deux camps, cimentés par deux idéologies, Sur l’analyse historique qui le sous-tend, c’est
l’une répressive, l’autre libertaire. d ’abord au film lui-même qu’il faut demander des
S’il faut souligner cet antagonisme avec autant comptes : on peut, un peu arbitrairement, y relever
d ’insistance, si tous ces signes s’y emploient, c’est trois ordres d ’indices, selon qu’ils ont trait aux déter
évidemment qu’il est le sujet du film, qui informe minations économiques, politiques, idéologiques :
aussi son mode de fonctionnement narratif : deux 1°) du mode de production féodal, ce qui se
« communautés idéologiques » luttent sur .d’écran, manifeste dans le film, c’est son système fiscal — ou
c’est-à-dire non seulement, que dans la fiction, elles du moins les caractéristiques principales de ce sys-
ne se rencontrent que pour s’affronter, mais encore
qu’elles luttent pour la possession de l’image, qui ne
5. Cf. tout p a r ti c u li è r e m e n t toutes les allusions à leu r ( re la
tive) « l i b e r t é » sexuelle (je ne parle pas des ca lom ni es
r é p a n d u e s p a r les nobles, que le film év i d e m m e n t ne pr e n d
4. Ici, do nc, auc un effet d ’au t h cn ti ci t c possible, ni d a n s le pas à son c o m p t e ) . Là en co re, le jeu des c o n n o ta ti on s
temp s nî d a n s l' espace : a u c un jeu p a r exe mp le sur un am en é es p a r celte « liber té » t h é or i qu e et p r at i q u e — et
ac ce nt régional p o u r ta n t accuse ( p o u r des ra is o n s c o m p r é larg em en t ac ce n tu é e s en c o r e p a r le jeu très « rive g a u c h e »
hen si b le s). L’op po sit io n e n t re les d eu x type s de langue de la pl u p a rt des ac te urs (à l’ex c ep t io n de Rufus n o ta m
reste assez abstraite, son réfèr ent assez a r b i t r a i r e (la m en t) — n ’a pa s été maîtrisé. En lire les conséqu en ce s,
c o n v e n ti o n ) . U n seul effet de r u p tu re f ra n c h e : le m o n o p a r exemple, d a n s le co m p te r e n d u du film tel que l’a
logue de J a cq u e s Combnssous, pastic he de la langue du « vu s> la Nouvelle Critique : c o n s éq ue n ce s assez comiques,
« j o u r n a l > de b o n b o n n o u x : ceci à r a p p r o c h e r é v i d e m puisqu e le r é d a c t e u r de la N.C. fait du film une exégèse
me n t du statut p ar ti c u li e r de ce pe rs o n na ge . que ne d és av ou era it pas un mi lit an t de V.L.R. !
66
tème (dont il n ’était évidemment pas question de recevoir l’« inspiration » qu’il y a de l ’interdit parmi
décrire l’inextricable complexité) : l ’accumulation eux). Autre exemple, typique, de ce recouvrement par
d ’impôts royaux, d ’impôts de l’église et d ’impôts sei l’idéologie : l’attitude des camisards envers le baron
gneuriaux frappant tous la même classe : la pay de Vergnas : malgré sa qualité de propriétaire ter
sannerie. Dans le film, par exemple : le curé Taillade rien, malgré, surtout, son altitude de nouveau converti7,
gardant, avec quatre soldats, la récolte (que les insur il n’a pas cessé pour autant de faire partie de la
gés lui subtiliseront) ; le collecteur d ’impôts (qu’ils communauté idéologique protestante, et ce n ’est q u ’en
pendent) ; et surtout, les nombreuses allusions, dans paroles qu’il est fustigé par les camisards.
la conversation des nobles et officiers, à leur situation A l’intérieur de chacun des deux camps définis par
de propriétaires terriens. cette contradiction principale, le film pointe enfin
2° ) c’est donc une haine de classe qui alimente certaines contradictions secondaires, en des ébauches
la révolte des camisards : la troupe que décrit le d ’« intrigues », aussitôt abandonnées qu’effleurées
film est, pour l ’essentiel, composée de paysans pau (cf. p. ex. les rapports des deux frères Combassous,
vres (et de quelques petits artisans : Laporte, Com- ou le mariage du lieutenant avec la fille du baron) ;
bassous) ; elle lutte globalement, non pas tant contre d ’une analyse un tant soit peu marxiste de la guerre
des catholiques que contre les classes oppresseuses et des camisards, rien ou presque n’a donc été oublié
leur appareil répressif. C’est en ce sens qu’on peut dans le film — ou du moins dans le scénario, dans
caractériser leur guerre comme une « résistance popu cette « a n a ly se de la réa lité » que le film « a pour
laire » : le film insiste sur le fait que ce n’est pas aux fonction de reproduire ».
paysans catholiques (ni même aux convertis par lâ Cette dernière formulation est de Jean Jourdheuil,
cheté : Elie Combassous) que s’en prennent les cami le co-auteur du scénario, dans un texte qui serait tout
sards, mais aux curés « persécuteurs outrés » et aux entier à citer (paru dans L ’Avant-scène n° 1 2 2 ), mais
agents directs de la répression. dont il faut au moins retenir l’intention revendiquée
3°) enfin, unifiant ces deux déterminations, et logi de « fonder le travail d ’écriture plus sur des analyses
quement prépondérante, l ’idéologie religieuse : idéo de la réalité que sur des idées cinématographiques ».
logie protestante (calviniste) s’opposant, comme « plus Car c’est bien dans ces deux termes : « analyse de
progressiste », à une idéologie catholique qui non seu la réalité » / « fonction de reproduction du cinéma »,
lement est absolument dominante dans l’appareil idéo et dans leur articulation (dans ce que cette articulation
logique d ’Etat dominant (religieux), mais encore a implique et dans ce qu’elle exclut) qu’on peut trou
directement partie liée avec l’appareil répressif d ’Etat. ver les raisons des faiblesses du film.
L’idéologie protestante, qui ne s’exerce, et pour cause,
que de façon négative dans l ’A.I.E. religieux (sous
forme de « résistance passive » : cf. la première 5. Indépendamment de tout questionnement de la
scène du film), détermine de façon « s p o n ta n é e » , non notion de « réalité » (voir un peu plus loin), et
institutionnelle, la structure et le comportement du malgré tout le poids que lui donne sa visualisation,
groupe : on sait que si elle peut apparaître comme cette analyse reste en effet extrêmement abstraite —
progressiste par rapport à la religion catholique, c’est parce que statique. Ses éléments, disséminés au long
pour son caractère démocratique (se concrétisant par du film comme les pièces d ’un puzzle (à partir des
exemple, avant la révocation de l ’édit de Nantes, par quelles on peut d ’ailleurs assez aisément la recons
l’élection des pasteurs et des consistoires). Et c’est tituer, cf. s u p ra ), y sont donnés une fois pour toutes,
en effet sa tendance à favoriser la liberté politique dans des équations idéologico-politiques que rien
qui se marque dans les rapports à l’intérieur du (aucun événement de la fiction) ne transforme, sinon
groupe : rapports d ’égalité et de fraternité, plutôt quantitativement : la seule chose qui évolue réelle
d ’ailleurs au sens du socialisme utopique que de la ment dans Les Camisards, c’est le nombre des « at
révolution bourgeoise de 89. troupés » : le groupe, donné d ’emblée comme cons
En même temps, cette idéologie n’en est pas moins titué, commence par recruter massivement, puis sera
montrée dans sa fonction de méconnaissance : elle presque totalement anéanti, sans avoir jamais changé
masque, aux yeux mêmes des sujets qui y sont impli de nature.
qués, les déterminations purement politiques et écono Je précise, pour prévenir des objections prévisi
miques de leur lutte. C’est dans ce sens qu’on peut bles : il n ’est pas question de demander à un tel film
lire6 les scènes d ’hystérie prophétique de Mazel, ou qu’il récrive l ’histoire, ou qu’il la déforme (cela, le
son rapport à l ’« in te rd it» de l’or (scène révélatrice :
c’est parce qu’il a surpris Laporte en train d ’empo
cher une tabatière en or que Mazel peut ensuite 7. L ’atti tu de é v i d e m m e n t ta plus lâ che : si a u c u n noble
ni bourg eois r ic h e ne résista p a r les arme s, on sait qu e
p lu si eur s ce n ta in e s de milliers, en tr e 1G85 et 1700, av ai en t
choisi de s’ex il er plutôt que de se so u m e tt r e (cf. d a n s te
6. ('f. en tr e tie n d ’Allio d a n s Ecran 72, n ” 2. film, la fe m m e d u b a r o n de V erg na s) .
67
cinéma hollywoodien s’en charge) ; il ne s’agit pas ment schématique (puisque les intrigues ont été ré
non plus de lui reprocher d ’avoir choisi de montrer duites à l ’état d’ébauches). Intimisme attendri (avec
tel épisode plutôt que tel autre (d’autant que le sujet, en supplément les connotations « rive gauche » ou
à l’évidence, condense les plus importantes des luttes hippies déjà relevées) d ’un côté, rigolade ubuesque
camisardes — cf. la présence, à titre symbolique, de (les gros sabots de la distanciation) de l’autre : nulle
Cavalier, le plus connu de tous les chefs camisards) ; part on ne trouve à l ’œuvre, dans la conception des
mais, tant dans les relations intérieures au groupe personnages ni dans le jeu des comédiens, cette lutte
que dans ses rapports avec le camp ennemi, les élé dont parle Brecht, entre les deux aspects de la contra
ments de l’analyse théorique, indiqués petit à petit, diction, le joué et le vécu : à la lutte, ici, se substitue
ne sont pas mis en jeu, ne relancent pas une fiction l’alternance. A l ’exception du personnage de Combas
où tout est déjà joué : simplement, ils s’accumulent, sous, qui ne fait, finalement, que raconter sa prise
de sorte qu’à la fin le tableau en soit complet. de conscience, que dire comment peu à peu, « par
La seule transformation qui soit produite dans le accumulation », sa vision du monde se modifie, les
film, c’est celle que marque l’itinéraire individuel de personnages des Camisards ne disent rien.
Jacques Combassous, petit-bourgeois idéaliste (diffé Quant à la fable, l’avancée s’y fait aussi, par
rant, presque sur tous les points, des autres membres succession, par accumulation, sans qu’y joue dialec
du groupe), itinéraire qui l ’amènera, devant les tiquement, sur les actions à venir, le résultat des
têtes coupées, à la prise de conscience de sa situation, actions passées : indéfiniment et immuablement, deux
à une prise de parti, et justifiera rétrospectivement discours clos s’affrontent, sortis une fois pour toutes,
son rôle d ’historien, puisque c’est lui qui, depuis son tout armés, de l’analyse a priori de l’auteur. Ce n’est
apparition a toujours déjà recueilli la leçon des évé pas une condensation réelle des luttes de classe en
nements, que restitue le commentaire en voix o f f 8. 1702 dans les Cévennes, une relation où les éléments
influeraient réellement les uns sur les autres, où ils
ne seraient pas figés, prédéterminés, dans leurs rôles
6. Corrélativement à l ’abstraction de cette analyse
théoriques de causes et d ’effets. Ce n’est pas non plus
donnée a priori, conception, donc, du travail cinéma
l ’exposition d ’un jeu abstrait ou mythique opposant
tographique comme la reflétant passivement : comme
deux discours (ou deux systèmes) qui se travaille
illustration des idées du scénario, tout le travail for
raient mutuellement (comme cela pouvait être le cas
mel du film allant, on l ’a vu dans le sens d ’un re
dans un film comme Sous le signe du Scorpion, p.
marquage insistant de la contradiction principale, et
ex.), obligeant à opérer à la lecture un déplacement
de l’indication de ses déterminations (l’indication des
incessant des métaphores interdisant une transitivité
contradictions secondaires étant, elle, exclusivement
trop immédiate. C’est, entre les deux, une fable suffi
assurée par le scénario). Conception qui explique (et
samment abstraite pour autoriser, pour susciter même,
qu’éclairent à leur tour) les deux lectures concurren-
des lectures comme celle-ci : « Le public reste très
tiellement (et parfois simultanément) opérées sur le
libre de ses rapprochements. Mais il est clair qu’on
film.
peut penser au Vietnam, à l’Algérie, à l'Irlande, à
Une première lecture, qu’on pourrait qualifier de
toutes les luttes révolutionnaires oit le plus faible n a
« métaphorique », tentée de voir dans Les Camisards
plus que les armes pour faire cesser une oppression
un modèle général de tous les affrontements de classe,
économique, culturelle, avec ce que cela entraîne
de toutes les guerrillas, de prendre au pied de la
d ’escalades, de tortures, de références idéologiques.
lettre, sans déplacement, la métaphore de l’oppresseur
La jeunesse, la liberté de mœurs, l’humour des cami•
et de l’opprimé.
sarsd et la peur ridicule qu’ils inspirent à leurs pour
Ce n ’est pas à dire, pourtant, que le film prête
suivants rappellent aussi mai 68. » (R. Allio, dans
à cette lecture le support de personnages embléma
Le Monde, 12-2-72) 9. C’est-à-dire en dernière ana
tiques, de typages à la Eisenstein : côté « répression »,
lyse, pour entraîner le spectateur à reconnaître une
la condensation de traits typiques voulue (à juste titre)
fois de plus, sur l’écran, et sans que sa compréhension
par le réalisateur n’aboutit qu’à dessiner des carrica-
critique en soit avancée d ’un pouce, le discours même
tures propices aux effets comiques faciles ; côté
de l’idéologie dominante, qui a tout intérêt, lui, à
camisard au contraire, les personnages sont tiraillés
mettre dans le même sac toutes les luttes de libération
entre le petit détail vrai (des gestes, des comporte
sans regarder de trop près à en spécifier les termes :
ments) et une « psychologisation » d ’ailleurs forcé
ces luttes plus ou moins désespérées (car la bourgeoi
sie aime bien les guerrilleros tant qu ’ils perdent) des
8. Voix off qui m a tér ia lis e li tté ral em ent ce que Barllies
app el le la fo nct io n « p ré d ic ti v e > de l’h is to ri en : elle n ’est
pas es se n ti el e m e nt différente, de ce poin t de vue, «le la
voix off telle que l’a utilisée le ci né m a a m é r ic a in (Alt 9. Dn d eh o r s des d éc la ra ti o n s d ’Allio lui-même, on n’en
about Eue, T h e bi<j slecp...), c ’est-à-dire de l’e m b r a y e u r de finirait pas d ' é n u m é r e r les cri t iq u es qui vont da n s ce sens
récit le plus classique. de l'identification c a m is a rd s/m a q u isa rd s .
68
« plus faib les» (plus faibles ? militairement ? idéolo suscite (et a suscité dans le réel des critiques cinéma
giquement ? politiquement ?) avec leur cortège de tographiques) cette double lecture — tantôt l’une,
calamités (les « grandes misères de la guerre » : tantôt l ’autre, et le plus souvent les deux en même
escalades, tortures, et, pêle-mêle, pourquoi pas, « réfé temps — c’est que l’une et l'autre, complices, ne sont
rences idéologiques»). Où est, alors, le point de vue que les deux faces de la même défaillance du film à
productif, le point de vue de classe, sur les événe penser dans sa pratique son rapport à la « réalité
ments du passé, dont se réclame J. Jourdheuil par historique » : défaillance qui n’est en fin de compte
exemple (L'Avant-Scène, texte cité) ? qu’une variante de ce qu’on a pu appeler, à propos
Passons à l’autre versant : celui d ’une lecture au du rapport du cinéma à l’histoire, 1’ « illusion réfé
pied de la lettre, pour laquelle au contraire n’existe rentielle » .10.
sur l’écrari que la reconstitution la plus scrupuleuse, Cette illusion référentielle, c’est celle, on le sait,
la plus exacte, d ’un épisode de l’Histoire. Lecture d ’un discours sur l ’histoire qui confond signifié et
aisément garantie par l’appareil de références dont référent, croyant ainsi pouvoir directement exprimer
le film s’entoure (et dont nul ne pouvait ignorer le réel. En d ’autres termes, celle d’un discours où
l ’importance, après l’impressionnante campagne publi « le référent entre en rapport direct avec le signi
citaire qui a accompagné la sortie du film ), à tous fiant », et qui « croit faire l’économie du terme fon
les niveaux : si la fiction reproduit, chaque fois que damental des structures imaginaires, qui est le signi
possible, la lettre même des « journaux » de Mazel fié » .11
et de Bonbonnoux (cf. p. ex. la scène du bain, racon Bien sûr, elle ne joue pas à l’état brut dans Les
tée par ce dernier), les formes narratives recourent, Camisards : le film ne se contente pas de signifier
on l’a vu en détail, comme à la garantie la plus natu le « réel historique » (effets de réel fragmentaires,
relle, la plus évidente, aux sources documentaires les discrets, produits par les formes utilisées), il produit
plus contemporaines possibles de l’événement décrit. aussi un signifié fort, mais abstrait : l’antagonisme.
L’ennui, c’est d ’abord (et indépendamment de l'hété Tout se passe, en somme, comme si chacun des signi
rogénéité, elle voulue et signifiante, des modes de fiants du film correspondait à deux signifiés : un
représentation entre les deux cam ps), la disparate signifié métaphorique forcément abstrait, un signifié
apparemment impensée de ces sources des « formes
historiques » du film. Entre pa r exemple les vête
10. Cf. La m é ta p h o r e < c o m m u n e », CdC n u 230.
ments, majoritairement empruntés à un amalgame de
11. Rol and Barthcs, Le discours de l’histoire, in In fo r m a -
peintres du XVIIe, et les gestes, les comportements, tion su r les sc ien c es sociales, VI, 4, Août 1907. T ex te très
le parler, des camisards, quelle cohérence, sinon celle im p o r t a n t au qu el je ne peux, sur ce point, que r e n v o y e r :
« ... dans l ’histoire « objective », le « réel » n'est jamais
de T « effet d ’époque » obtenu au prix d’un « flou q u ’u n sig n ifié in fo rm u lé, abrité derrière la toute-puissance
artistique » total ? Bien sûr, ces sources, livresques, appare nte du ré fère n t. Cette silualion d é fin it ce q u ’on
pourrait a p p e le r l'effet de réel. L 'élim in a tio n du signifié
devaient être interprétées en fonction des matériaux hors du d isc o u rs « o b je ctif », en laissant s'a ffro n te r app a
disponibles, forcément modernes (que ce soit la langue r e m m e n t le « réel » et so n ex pre ssion, ne m a n q u e pas de
p ro d u ir e un n ouvea u sens, tant il est vrai une fois de plus
ou le tissu des costumes) ; bien sûr aussi, cette inter que dans un sy stè m e , foule carence d 'é lé m e n t est elle-
prétation ne peut travailler également des niveaux m ê m e signifiante . Ce nouveau sens (...) c'est le réel lui-
m é m e , tra n s fo rm é su b r e p tic e m e n t en sig n ifié h o n te u x : te
différents. Mais l’impression d ’ensemble reste d ’une dis cours histo riq u e ne suit pas le réel, il ne fait que le
hésitation entre l ’impossible exactitude archéologique signifier, ne cessant de répéter c ’est arr ivé , sans que cette
assertion puisse ère jam ais autre chose que l'envers sig n i
et l’habillage moderniste, au gré des nécessités de la fié de toute la narration h istorique. »
narration, des référents « historiques ». (Da ns un r egi st re qui, d a n s ses in ten tio n s, n ’est ap r è s
loul pas si éloigné de celui du film d'AUio, on peut relever
Et surtout, ce qui n ’est pas interrogé, c’est tout ce l'actualité de cette cr it iq ue de Barthcs. J e veux p ar le r de
qui, dans ces références, excède la simple valeur la revue Le Peuple français, d on t l'éditorial du d e r n i e r
n u m é ro [n° fi] r e p r e n d à son c o m p te toutes les illusions
documentaire : faute de se demander avec précision de l'his to ire « objective ». P a r t a n t du p r é su p p o sé que
quelle idéologie sous-tend, par exemple, la représen « c e u x qui v e u le n t faire de la th éo ri e d o iv e n t p a rtir de
quelque chose : des faits réels, des luttes vécues du p eu
tation du « peuple » par Le Nain ou p ar Callot, la p l e » [ce qui est év i d e m m e n t une exigence m in im a le ], la
juxtaposition de toutes ces images venues d ’un peu lâch e que r e v e n d iq u e le com ité de r éd a ct i o n de la revue
se r édu it — s ui v a nt une ligne polilique implicite, mais
partout contribue à ancrer le film dans l ’atemporalité, a u t h e n t i q u e m e n t o p p o r t u n i s t e —., au nom du « respect ries
l’anhistoricité, de l’idéologie vaguement libertaire et faits », à p u b li e r des i n f o rm a ti o n s br utes, « hu m b le s *,
sur les luttes p o p u la ir e s du passé : objectif dont je ne nie
populiste que, pour tout potage, on retiendra en fin pas le c a r a c t è r e pa rt ie ll em e n t positif, ma is qui, faute d 'u ne
de compte comme celle des camisards. c o n c e p t io n de la thé or ie c o m m e au t re ch os e qu e 1’ < illu
m in a tio n so u d a in e qui tom be dans les c e rv ea u x bien nés »,
ne peut qu 'en r e s te r in d é f i n im e n t au stade de la c o m p i l a
tion. L 'e r r e u r n' es t pas mi nce, c a r cet a b a n d o n du signifié
au pro fit - du ré fè re nt , du « réel », fait ici bon mé nage
7. Cette charge idéologique aurait-elle d ’ailleurs avec le suiv is me et le po p u li sm e [« le peuple, le p eup le se u l,
été prise en considération, que le problème n ’en serait est capable de nous enseig n e r ce qui vaut la pein e d'être
co n n u »] qui c a r a c t é r i s e n t p a r ai lleurs un jo ur nal co m me
pas fondamentalement changé. En effet, si le film la Cause du p eu p le.)
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référentiel venant garantir le prem ier sans pour autant qui, pour le spectateur, authentifie la justesse réfé
le rendre plus concret. Deux signifiés s’étayant l’un rentielle, c’est la pertinence métaphorique, et vice-
l ’autre, l’un renvoyant à l’autre en un jeu tautologique versa. Des camisards, de la spécificité de leur lutte,
infini — le film ainsi, condamné à ne produire indé des forces réelles qui y étaient à l’œuvre, on ne saura
finiment que l’un ou l’autre, ou l ’un el l’autre à la rien de plus.
fois, sans jouer jamais l’un sur l ’autre, ou l’un contre « Les conditions historiques ne doivent évidemment
l’autre. pas être conques (ni présentées) comme des forces
obscures (le dessous des cartes) ; elles sont créées et
8. Film er l’histoire, c’est filmer les luttes popu maintenues par des hommes (ei seront changées par
laires, la lutte des classes. Mais c’est la filmer pour e u x ) ; ce sont les actions mêmes auxquelles nous as
en produire une connaissance, sur un mode spécifique sistons qui les constituent » i2 : on aurait aimé que
distinct de la simple connaissance sensible (c’est en cette représentation sans tricher du jeu des forces ait
ce sens qu’un film « historique » comme celui d’Allio été inscrite, réellement, flans le film, dans son fonc
peut être rapproché de films sur des luttes contempo tionnement — et pas seulement dans les déclarations
raines comme Coup pour coup ou Tout va bien). d ’intentions de l ’auteur, el le? lectures de ses exégètes.
Reflet passif de contradictions analysées abstraite
Jacques AUMONT
ment, pris dans le tourniquet de la métaphore omni-
valente et du référent pour le réfèrent, Les Camisards
substitue à cette connaissance un effet de reconnais
sance dont il forge lui-même toutes les données : ce 12. Berlolt Brecht, c Petit organon pour le théâtre », § 38.
Le tex te q u i suit nous a été envoyé par François R e fé re n t aux Camisards de R e n é Allio, c ar c’est u n film
gnault avant la sortie des Cam isards, et était d estin é, d e q u ’on n ’a tte n d pas, et qui a p p a rtie n t à un genre d o n t
Vavis de son a u te u r , à u ne présentation d u film . Nous on se passe, à quelques rares exceptions, depuis long
pensons intéressant néanm o ins de le p u b lie rf trois mois tem ps ; le film historique, vra im e n t histo riq u e . Allio
après cette sortie, et malgré nos divergences sur le film n e lève aucun a u tre tabou q ue celui de la longue
d e R e n é A llio , p arce q u i l m a rq u e u tile m e n t la place absence, dans les films sur le passé, d ’aucun re tracem en t
des C am isards dans Vhistoire à venir d u ciném a « h isto un peu sérieux d u réel. C’est donc un peu à la b onne
rique ». c ritique, celle q u i veut a n tic ip e r sans refléter, q u ’il
re vient de choisir de faire de ce film un m étéore sur
le p o in t de re gagner l ’absence d ’où il surgit, ou l’annonce
Rien, on le sait, n'est jam ais refoulé. Ce qui passe d’un genre plein d’avenir.
p o u r tel, ou bien est en un a u tre end ro it, ou tout A u reste, il fa u t s’e x p liq u e r s u r ce q u ’on en te n d là
sim p lem en t n'existe pas. La r u m e u r p u b liq u e , et la p a r film v ra im e n t historique, p u isq u ’il sem ble y en
ru m e u r c ritiq u e, son écho anticipé, d énoncent en général a voir d é jà eu u n gra n d n o m b re dans « l’histoire du
ce q u ’elles n o m m e n t refoulem ent à l'in stan t où elles ciném a », cette liste in te rm in a b le où c hacun est to u r à
le ré p u te n t aboli, mais si elles ne découvrent le tabou tour précurseur des autres. A ne p a rle r que des films
que levé, lui, faisait des siennes depuis longtem ps, et qui se d o n n e n t p o u r ré fé re n t l’histoire des hom m es telle
non pas en sous-main. La scène et l’écran se sentaient q u ’elle a eu lieu selon des livres dits d ’histoire, en
alors sommés de l’affro nter enfin. Mais ce qui sem blait excluant donc ce qui serait une fiction, on se trouve
ne faire d e siennes n u lle part, le p u r néant, à quelle devant des fa b ric a tio n s assez différentes.
délivrance m esurerait-on que que lq u e chose enfin le re m La plus fascinante à p re m iè re vue est le p é p lu m , c’est-
place et qu e vient à l’existence ce qui ne m a n q u a it pas ? à-dire tout film d o n t l’a u te u r s’essaie en vain à r a t
Certes, ensuite on in te rp rè te le passé sans cette chose tra p e r S a la m m b ô . Que dans ces films la p l u p a r t du
com m e a tte n te d ’elle — C’est ce q u ’on fera tou jo u rs — tem ps d’a u ta n t plus aim ables q u ’ils sont plus adéquats
Au tab o u qui se lève, l’âm e affectée s’intéresse et prend à le u r p ré te n tio n , la lu tte des classes soit réd u ite
p a rti; à l’indésiré qui p a ra ît elle risque de d e m e u re r à celles de factions, et celles-ci à le u r tour à u n e q u e
indifférente. II fa u d ra it bien p o u rta n t ne pas être in d if relle d ’alcôve (Cléopâtre c ontre C a lp u rn ie ) n’est que
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tro p clair ; que, lorsqu'ils» ont coûté cher, des équipes on s’est aussi soumis ou révolté, c’est sans ra p p o rt avec
entières de conseillers et d’archéologues aient été mis à a u jo u r d ’hui : la plus grandi: réussite, à la limite il est
c o n trib u tio n p o u r contresigner l’a u th en tic ité d’un char, vrai, est obte n u e quand nous nous réjouissons de savoir
d ’un arc, d ’une fibule, c’est ce qu’on oublie tro p quand que nous 11e pouvons plus rien c o m prend re à l’époque
on tiq u e sur des anachronism es im putés souvent p a r igno disparue. C’est ce qui se passera de plus en plus avec
rance. Ce n’est jam ais la fibule qui cloche, c’est sim ple Ivan le T errib le lorsque les allusions à 1?URSS des
m ent la vision du m onde qui est intrinsèquem ent a na années 1940 et la liturgie orthodoxe seront devenues
c h ro n iq u e (c’est p o u rquoi F la u b e rt pouvait se défendre illisibles ; c’est ce qui se passe avec un film com m e r I m
avec force contre de simples attaques érudites de sa pératrice Yang Kwei-Fei, dans lequel (et surtout pour
C a rth a g e ). Lorsque dans la Cléopâtre de Cecil B. De nous) les m otivations de m e u re n t énigm atiques sauf l’inté
Mille, A ntoine s’avance en fal casqué te n a n t en laisse rêt de classe, et où la réplique de l’e m p e re u r veuf
sert molosses dans les salons romains, le film d it deux « com m e ce m o n d e est glacé » réta b lit e n tre nous et ce
choses au sp ectateur ; cet A ntoine que vous ne vous m onde la glace un m om ent brisée. Le caractère é p iq u e
représentiez pas, le voici devant vous comme un jeune dans ce film est d ’ailleurs plutôt donné p a r la p u d e u r des
bellâtre dans vos salons de 1934, et aussi : cet éternel réactions psychologiques, le silence su r les causalités el
bellâtre que nous connaissons tous, voici com m ent la u ne sorte d’envelo p p e m e n t général dans la nuit féodale
civilisation ro m a in e a dû le g ran d ir p o u r elle-même. que, com m e dans Ivan, p a r u n gestus irréaliste.
Alors la vie présente se trouve en retour grandie par Le film é p iq u e s’est tout n a tu re lle m e n t, en advenanl.
les Anciens. C’est p ourquoi le p e p lu m choisit de p ré trouvé de plain-pied avec la conception dialectique, h ég é
férence les époques réputées grandioses et pompeuses : lienne ou m arxiste, de FHistoire. C’est que, p o u r briser
l’Egypte p h a ra o n iq u e , la R om e décadente, la Byzance la reconnaissance et la projection de la vision présente
de T h é o d o ra , toutes telles que le xixp siècle les a vues. du m onde dans le passé, il devait et pouvait ou bien se
Il est b eau co u p plue rare de voir l’A thènes de Périclès, m e ttre au service d ’une g rande Idée en travail dans
ou la R o m e de N um a Pom pilius. La trivialité de l ’in l ’H istoire du m onde, à laquelle nous serions tout aussi
trigue exige son grandissem ent dans la p o m p e (plutôt confrontés et soumis que nos ancêtres, proches plus
que dans l'ép iq u e) et réciproquem ent. Le c h a m p de q u ’eux s im p le m e n t de la lum ière finale, ou bien dire la
b ataille n ’est que l’e x lranéation de l’alcôve. lu tte des classes comme de grandes masses avec leurs
Le peplum , lo rsq u ’on en a p p liq u e les principes à des antagonismes et leurs non-antagonismes, leurs héros et
tempB plus m odernes (le XVIIe siècle français p ar exem leurs traîtres. Le p rem ier cas est celui du contenu
ple) conserve la su b ordina tion de la politique à l’in d'Intolérance ; c’est encore celui des films que P re m in g e r
trigue am oureuse, mais dissocie parfois, selon des p rin à consacrés à de grandes institutions : la Justice, l’Eglise,
cipes hérilés sans d o ute de Dumas, l’histoire telle q u ’elle la M aison-Blanche, ou à de grandes causes (E x o d u s).
fut et l’h isto ire telle q u ’elle a u ra it pu se passer en a jo u Film s de fictions en fait, mais dont l’historicité est de
ta n t aux personnages connus un personnage de plus, l’o rdre d’une ép iq u e hégélienne. Le second cas, bien
p orte-parole de l’idéal du spectateur, et trouve sa loi connu, est celui de films comme ceux d’Eisenslein. L’épo
dans le système mis au point p a r la série des A n g é pée du fer que Rossellini a to u rn é e p o u r la télévision en
liques : elle éta it sous les lits célèbres, dans les cui épisodes est u n m ixte e ntre ces deux conceptions : hégé
sines, les prisons, les conseils privés, dans le secret des lien, le d éveloppem ent téléologique de l ’in d u strie des
puissants, et elle rehausse noire vie grise en allant la origines à nos jours, m atérialiste, Je rôle d o n n é à cette
rep résen ter dans les palais ou les chaum ières où nous m êm e ind u strie dans le développem ent des forces p ro d u c
n ’entrâm es jam ais ; mais en m êm e temps, elle nous fait tives et dans ses r a p p o rts avec le reste d’une form ation
assister, par p ro cu ra tio n directe, aux événements q u ’ail sociale (scène é tru sq u e , scène du tra ite m e n t du salpêtre,
le urs nous avons lus. Sacha G uitry, encore que ce fût scène de l’ingénieur de la Renaissance face au Seigneur
h eu reu sem en t moins nous q u ’il allait re p résenter dans féodal, etc.).
le passé que lui-même, a souvent joué aussi l’universel Les Camisards ne sont ni un peplum , ni u n . film de
T a lle y ra n d p o u r nous servir. cape et d’épée, ni un film ép iq u e au sens strict. Si les
A la fonelion-peplum (nous redorés p a r les anciens) deux prem iers c orrespondaient à la vision h isto riq u e
s’a jo u te donc dans ces filma à la D um as la fonction de hé rité e du x ix e siècle, si le film ép iq u e d’histoire tra d i
p re m iè re loge (c’est pour nous que les anciens o n t fait tionnel s’in sp ire souvent de l’Histoire m arxiste pro céd an t
ce q u ’ils firent). p a r grandes masses (développem ent des forces p ro d u c
C’est p o u r éviter cette reconnaissance de nous-mêmes tives et p ré p o n d é ra n c e de l’économie, vision parfois
transposés dans l ’histoire, cette projection déréglée de q u a n tita tiv e de la lu tte des classes, tentative de syn th é
nos om bres dans les lum ières du passé, que le film tiser toutes les causalités considérées com m e des facteurs
ép iq u e a voulu é ta b lir une distance irré d u ctib le entre à intégrer dans le to u t) , les Camisards serait p lu tô t digne
nous et ce qui fut. Si sujet à caution que soit ce classe de l’Ecole française des Annales. René Allio s’est n o ta m
m ent lo rsq u ’on exam ine un film réel (car il y a évid e m m ent inspiré du livre d’E. le Roy L a d u rie sur les paysans
m ent d e l'ép iq u e dans les péplum s : la Cléopâtre de du Languedoc (ici Faction se passe en 1702) ; c’est sous
M ankiew icz doit à Shakespeare sans d oute de n’ê tre pas la form e où la lutte des classes est présente dans de
seulem ent une transposition d’am ours coloniales, il y est tels livres q u ’elle figure dans celte histoire des protes
aussi question de vrai César ; et inversement, dans la tants des Cévennes en révolte contre les tenant-lieu du
litu rg ie a p p a re m m e n t in h u m a in e d 'A le xa n d re N evski 011 pouvoir c a th o liq u e et royal et, pour marxiste que soit
d'Ivan le T e rrib le, il y est aussi question de l’URSS ce film, le schém a des classes n’est pas truimporté tel
de Staline et de la guerre m oderne) il semble cepen quel en lui (avec les schématismes fréquents que cela
d a n t que la p om pe du p e p lu m est bien une façon de entra în e dans les films où ceux-ci, s’ils font plaisir à celui
nous attifer, tandis q ue la distance épique veut au moins qui sait p a r c œ u r ses étagères sociales, dissimulent sou
«l’abord nous dépayser en m o n tra n t que si, form ellem ent, vent les endroits réels où s’exerce le pouvoir, et figent
autrefois aussi ott a lutté, travaillé, gouverné, aimé, si la dialectique en stru c tu re ). Allio, p a r conséquent, ne
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veut pas tout dire : des origines sociales ou de l’a p p a r vient, à force de détails, l’Ecole des Annales et comme
tenance de classe de bien des Camisards, nous ne saurons voulait aussi M ichelet, là-dessus systém atiq u em en t mé-
guère que ce qui concerne Jacques Combassous (Rufus) : compris. Dépaysés, nous le sommes donc, mais non pas
encore ce d e rn ie r n ’est-il n u llem ent u n personnage cen repoussés.
tral (le film n ’en com porte pas) ; sim ple m e nt il p re n d le La concentration de la fable en des épisodes à la fois
tr a in de la révolle en m arche, el p our des raisons toutes aléatoires et denses perm e t d’o b te n ir dans Les Camisards
personnelles et non pas typiques (1), ce qui lui évite de u n réalisme des forces, (et non pas des choses), qui évite
devenir le porte-parole. Sa voix, lorsqu’elle est off, n ’est à la fois la reconstitution archéologique (impossible, ou
donc q u ’u n e voix en plus, une voix dans la bande-son infinie, ou stérile, parce que lorsque tout, costumes,
et 11011 pas dans la salle, où trop souvent les chères voix objets, paroles est e n fin exact, il m a n q u e encore le m o u
off font l’effet de la b ouche d’om bre de la vérité. Jacques vem ent, les projets, les espoirs) et la vision épique du
Combassous se tran sfo rm e sous nos yeux et noxis propose m onde (dont l’agrandissem ent finit p a r p ro d u ire l’effet
son p oint de vue s u r les événements que nous voyons du destin, du jo u é d’avance dans la figure m y th iq u e ).
avec lui et sans lui (2), et d o n t les articulations fonda (3) Ce qui est historique d’ab o rd chez Allio, ce n ’est
m entales sont les différentes phases d’une lu tte p o p u pas forcém ent une écuelle, un fusil, une livrée, u n p a y
laire, d ’une révolte que nous prenons q u a n d elle a déjà sage, c’est le r a p p o r t q u ’on a avec eux : en cela il tient
commencé, d ont nous voyons les prem iers échecs aventu de B re c h t et de la p r a tiq u e d ’un th é â tr e où on n e conçoit
reux, le re g ro u p em en t sous de m eilleurs tactiques (ruses, jam ais m eubles et accessoires qu’en r a p p o r t avec l’acteur,
coups fourrés, h a rc è le m en ts), l’affrontem ent face à face à la différence du ciném a, où l’acteur souvent arrive
avec les royaux, le d é b an d e m en t te rm inal et les espoirs qu a n d l ’archéologue est p arti. Ainsi p e n d a n t le repas des
d ’un chan g em en t q u a lita tif de la résistance. Les te nants nobles, le coup de chap e a u e ntre le passage des plats
sont donnés co m m e déjà là : il y a persécution des p ro est historique, mais il ne reste que cela du cérém onial
testants, l’E d it de N antes a été révoqué. Les aboutissants exact du tem ps, et cela suffit p o u r dépayser. De m êm e,
ne sont pas dits : l ’élargissement de la lutte avec Cavalier C hristine L aurent, la décoratrice, p ra tiq u e un tra ite m e n t
d’A nduze, qui passe seulem ent quelques jours avec la histo riq u e des décors et des costumes, où ap paraissent
tro u p e, la solution finale avec le M aréchal de Villars. La les différences utiles en plus de l’exactitude p o u r laquelle
p o p u la tio n est m o n tré e lo rsq u ’elle aide sp o n tan ém e n t les le sp e c ta te u r lui fait confiance (4).
Cam isards ou lo rsq u ’elle se soumet à l’e nrôlem ent p a r les Mais ce qui est histo riq u e , et de façon plus neuve,
envoyés du roi, m ais on ne sait pas non plus to u t sur son c’est la re p ré s e n ta tio n sans tric h e r d u jeu des forces,
com pte. C’est que Les Camisards raco n te n t un épisode la disparition, au besoin, du sens général dans l’action
de révolte d o n t les fils se tissent peu à peu p o u r p re n d re partic u liè re , (l’action p a rticulière n ’est pas le symbole
figure vers le m ilieu du film et se défaire ensuite. Ce lent d ’une transcendance qui consentirait un instant à elle
tissage nous fait passer des généralités de l’Hinloire à la p o u r l’abolir aussitôt), l’h ésitation objective de la situa
concen tratio n de la fable, puis nous renvoie à l ’H istoire, tion p lu tô t q ue l ’indécision du personnage, la liberté
si b ien q u ’il y a en son centre, non pas la fresque histo dans la lu tte des classes et non pas l’obéissance aux lois
rique, mais com me la résurrection (ou m êm e re-surrec- de l’ennuyeuse sociologie, le refus du pro p h é tism e de
tion) d ’une lu tte datée, sous sa form e la plus concrète, F a u te u r a u profit d’un savoir plus intéressé, plus im m é
c’est-à-dire e x p rim ée en term es de pouvoir, de violence diat, plus na tu rel des protagonistes eux-mêmes, le refus
et de victoire, et, si on veut, de liberté (les Camisards, d u filigrane, d u clin d ’œil, de la double vue, l’illu stra
dans leu r vie précaire, sont peints plus libres que les tion sim ple et belle de ce q u ’en « d e rnière analyse », ce
nobles dans le u r vie convenue — le film est en cela ne sont pas les catégories qui font l’histoire, mais les
ro u sseau iste). A u cu n modèle to u t à fait tel que ceux hommes.
auxquels se c o n fo rm ent en général les héros des films L’artiste a laissé dans son film les cam isards de 17U2
pseudo-historiques, qui tout de suite se changent en le u r exercer encore sous nos yeux et dans nos têtes le u r p o u
étern ité avant m êm e d’être sortis de leu r tem ps : les voir et le u r liberté. — François REG N A U L T .
seules images qui les inspirent, ce sont ces allégories qui
les laissent libres et le u r d onnent courage et q u ’ils tire n t
des grandes luttes de 1*A ncien T estam ent, com m e M arx
ex p liq u e q u e la R om e a n tiq u e a servi de « m odèle » aux 3. On ne peut om ettre q u ’un film co m m e La P rise d u p ou v o ir pa r
révolutionnaires de 1789. Mais alors le caractère p ro p re L o u is X I V , de R o s sellin i, se tenait dans l’en se m b le à égale distance
du danger a rch éo lo g iq u e et du danger h éro ïq u e. L ou is X IV prenait
m ent h isto riq u e d u film est p ro d u it p a r le u r vision du possessio n , de façon presqu e m a ch ia v éliq u e, de la m o d e , des mœurs,
m onde re n d u e présente. La distance entre nous et cette du costu m e, d e l’art, et on voyait en gros co m m ent : parce qu’il
vision est m ain ten u e, com m e dans le film épique, mais procédait ainsi et ainsi, et non pas parce q u e d epuis toujours il
ce qui nous dépayse est en m êm e tem ps présentifié, pris était le R oi-Soleil. S o leil pour la propagande. P our l'archéologie,
il y avait aussi de b e l l e s réussites : ainsi la mort de Mazarin ou
dans son risque, ressuscité en u n mot, com m e y par- la c é r é m o n ie du repas. M a lh eu reu sem en t, la fable était assez lâche
et tournait court. Si matérialiste q u ’il fût, tout dans ce film était
lo in de rép on d re au genre n ou veau q u ’il annonçait ; sans doute
parce que R o s sellin i avait pris davantage le scénario de P h ilip p e
1. Cette tension entre le p e r so n n e l et le t y p i q u e se rem arque dans Erlanger c o m m e un p rod u it fini que c o m m e une m atière à élaborer,
d’autres films de Ren é A l lio : L a v i e i l l e D a m e in dig n e, par e x e m on retom bait finalem en t dans le did actism e in u tile (de trop longues
ple, prenait dans l’œ u v re d e Brecht ce qu i était déjà m oin s « brech- tirades sur le fo n c tio n n em en t des finances ne reposant q u e su r elles-
tien », c o m m e si A l lio avait transporté dans le cin ém a so u s forme m êm e s) ou dans la com p la isa n ce aux intrig ues de cour. A v ec R en é
de p rob lèm e ce q u ’il avait résolu avec Plan ch on ou v u résou dre A llio et Jean J o u r d h e u il, gens de théâtre, la fable est n ou ée. Avec
par lui dans leu r co m m u n e pratique théâtrale. Il est vrai q u e déjà eu x , brechtiens, rie n n’est laissé aux hasards de l'identification.
chez le Grand Brecht, rien n'était petit-brechtien.
4. D e toute façon, l’exactitude seule n’est jam ais q u ’un pis-aller de
2. Cette transform ation p ositive est d ’ailleurs rare dans les films sp écialiste : « les coBtumes, dît Brecht à prop o s de &on G a lilé e —
p olitiq u es a u jou rd ’hui. C o m b ien d e films, au contraire, où l’auteur, on devra voir q u ’ils ont été portés — révéleront les in d ivid us.
le h éros, ex p érim en tent, et non sans sincé rité, q u e toutes les issues Les d ifféren ces Bociales se ront forte m ent s o u lig n é e s car nous ne
pour sortir de la p o sitio n de classe p etite-bourgeoise sont bou ch ées. so m m es p lus capables de le s reconnaître du p rem ier cou p d'œil
Stratégie d’araignée p rise à sa propre toile. dans les m odes ancien n es. »
74
Notes sur les questions du réalisme (2)
En bas :
W h o ’s m i n d i n g
Ihe store ?
( F ra n k T ashlin, 1963)
après l'explosion de
Vaspirateur.
un grand portrait de la maîtresse de maison, Mrs Wel- P our Le T b n i b e u r de ces dames, par e x e m
pte, la séq u en c e est close, je crois, par u n
len-Mellon (Helen Traubel) ; son chiffon, passant sui f o n d u au noir, qui l’intègre dans u n e série
la bouche du portrait, balafre le tableau d ’un Irait acc u m u la tiv e.
Dans le cas du Navigator, c'esl par le retour
de vrai rouge à lèvres. au cadrage p ré c é d e n t (passage au plan a m é r i
ca in) que la fiction se récupère, après son
é p u i s e m e n t dans le gros plan.
La destruction d ’objet se marque comme lim ite de la
fiction, c’est-à-dire l ’imminence (jouée, fictive) de sa
le figurant, le matériel. rupture.
E n bas :
L a poussière
el la fu m é e :
tournage de
Duck, you suc ker !
(Sergio Leone,
197Î).
Ces projectiles menacent quelque chose, mais quoi ? Les limites de la représentation ne sont pas seule
Ce (nous), ce n’est pas vraiment nous, les specta ment le cadre, qui donne au hors-champ, pour le
teurs. Celte arrivée brutale en avant-plan nous inter cinéma réaliste, son caractère de réservoir référentiel ;
pelle très violemment ; impossible, pour une fois, de elles sont aussi « dans » l’image, « sur » elle, borne
invisible de sa profondeur.
croire à la « réalité » de la représentation. « Je sais
bien, mais quand même... », on cesse de dénier le
fictif (faute de quoi, effectivement, on devrait recevoir
quelque chose).
On a raison. Ces projectiles ne nous mettent en l’écran excrémentiel.
danger que fictivement.
Mais ce qui est visé, ce n’est pas non plus la caméra
( « L ’objet arrive droit sur la c a m é r a » ) . Pourquoi, Imaginons que la merde de Joe H ill, lancée vers
brusquement, ressusciter l’appareillage technique d ’une 1’ « écran », atteigne effectivement son but.
représentation qui s’acharne à l’effacer ? Parler ici de Cette supposition n’est pas si fantaisiste.
caméra, ce n’est jamais que lui faire courir les risques En effet, qu’est-ce, au cinéma, qu’une photo « s a l e » ?
à notre place ; en évoquant incongrûment le tournage, On peut repérer, dans l’histoire du cinéma, des
on ne fait pas autre chose que produire une autre périodes où une « saleté brute » de l’image est jouée
fiction, celle d ’un passé référentiel. contre un académisme : les films néo-réalistes contre
Il arrive aussi qu’on dise que cela fonce « vers le cinéma fasciste ; le cinéma-vérité contre le « léché »
l ’écran ». Mais de quel écran s’agit-il ? Pas du support hollywoodien11.
matériel au reflet de l’image filmique : le projectile, La saleté se donne alors comme le signe d ’une véra
même aux fins-fonds de l’arrière-plan, y « est » déjà. cité foncière.
L’écran est ici, métaphoriquement, la lim ite dans O r néo-réalisme et cinéma-vérité réclament dans le
l’image, de sa profondeur fictive ; limite qui ne se reportage leur référence. M arque d ’une secondarité
matérialise jamais que p ar les bords du cadre, c’est-à- (qui s’efface), la saleté photographique est donc avant
dire dans l ’ambiguïté qu’ils instituent, qu’une profon tout une citation stylistique, citation p ar laquelle
deur soit représentée « s u r » un plan. s’exhibe un gage de réalité.
Le tournage, qui serait dès lors fantasmable comme
Le projectile est arrivé « très près ». « On » coupe,
digestion du réel filmé, est ici le lieu d ’une dissocia*
et le plan suivant replace cette limite dans la repré
tion : la saleté de l’image est produite en supplément
sentation et dans la fiction ; le raccord nous montre,
de la figuration, et fonctionne comme sa garantie
dans l’image, le lieu d ’arrivée du projectile : c’est un
matérielle : dans la digestion du tournage, rien du
figurant (un objet, un personnage) qui le reçoit. Petits
réel ne s’est perdu, le reste excrémentiel n ’a pas été
frissons ; (surtout avec DeMille :) « On en a eu pour
escamoté — à preuve qu’il est là sur l ’écran.
son argent » ; la représentation a vacillé, la fiction En su p p lé m e n t : les a c a d é m ism e s so n t alors
reprend, nous voilà rassurés. lus c o m m e le lieu d ’u n m a n q u e, c o m m e
€ m e n so n g e s idéologiques ». P o u r le néo-réa
Il n ’empêche que dans la collure, dans la béance lism e et le ciném a-vérité, il ne s’agit d o n c pas
se u lem e n t d ’in v e n te r d ’autres fictions, m ais de
entre les deux plans, le projectile « tend à » (sans p ro d u ir e à leurs fins d ’autres m o d e s de re p ré
jamais y parvenir) atteindre quelque chose ; mais ce sentation, c ’est-à-dire, entre autres, de fo u r n i r
quelque chose n ’est autre qu’une nouvelle destinée de la caution, en plus, q u ’on n ’édulcore pas.
lui-même en tant qu’objet, et la destruction de la C’est pourquoi les représentations produisant ce
représentation qu’elle implique. Dans cette proximité qu’on pourrait appeler un «effet de m atière » impli
insoutenable, c’est sa figurabilité que le figurant met quent (sollicitent) une certaine diffic u lté de leur
en jeu ; « trop près », il deviendrait invisible, disparu, vision : pour suivre la fiction, il faut sans arrêt percer
perdu.
D 'un p o in t de v u e économique, o/i pourra
dire que cette im m in e n c e de perte est c o m
pensée, refoulée p a r le surcro ît de figuration C a n a d i e n s V errall et Koenig, C osm ic zoom , d a n s u n aller
en quoi consiste le raccord. el r e t o u r de l’in fl ni m en l g r a n d à l’in fl ni m en t petit.
Cette co m p e n sa tio n est, rem arquons-le, un
des élé m e n ts rhétoriqu es du zoom . L e tra 11. (H or s du ci n é m a ) : La s u p p r e s s i o n , no n seu le m en t de
v e lling o ptique est la m is e en jeu du rapport toute figure, m a is de tout tr ac é d a n s la p e i n tu r e dite
espace r e p r é se n ta tif/fig u ra n ts ; au bout du in fo rm e lle de J a ck so n P o ü o c k ex h i b e la m ê m e analité de
zoom , on trouve toujours u n n o u ve l objet la m a ti è r e re p r é s e n ta ti v e : poinl-l im ite de la p e i n tu r e oc c i
( I l fa u d ra it ici interroge r en p a rtic u lie r la dentale, de se p r i v e r de la ligne el du co nt ou r, p o u r ne
p ra tiq u e du recadrage.) lais se r su bs is te r que son reste, ou s u p p l é m e n t p lastique :
la co u l e u r ; cette couleur, te n d a n t vers l' in di f f ér en c ié , où
la vein e c h r o m a t i q u e m ê m e se ré so rb e d a n s le p u r pâteu x,
m a r q u e le r e to u r du refoulé ex c r é m e n ti e l de la p e i n t u r e
cl ass iq ue ; r e p r é s e n t a t i o n d o n c toule pl e in e du m a n q u e
10. Ce q u ’ c illustre » u n c ou r t- m é tr ag e d ’a n i m a l io n des m a té r ie l qu 'a v a it in st a u r é la figuration qu at tr o ce nt isl e .
81
l’obstacle qu’est ce mince voile excrémentiel12 non D’où l’on pourra inférer que chaque pôle de l’oppo
pour l ’oublier, mais pour en essuyer les effets. sition assigne à l’autre la place du réel'(dans la fic
Ces films-là sont « durs à avaler » : ils remplacent tion), c’est-à-dire d ’être la cause de son désir. (Je
le glacis académique, sollicitation au plaisir oral 13, renvoie aux analyses d ’Oudart : Un discours en défaut,
par ce qui est censé lui faire obstacle : la merde. CdC 232, et de Daney et Oudart : Le Nom-de-VAuteur,
Bien sûr, on continue (quand même ?) à bouffer. CdC 234-5).
L’écran excrémentiel, transgression d’un interdit, Mais il faut noter ici brièvement l ’existence d ’un
donne cette transgression — et la jouissance qu’elle type de films (qu’on pourrait appeler hétérologiques,
implique — comme la trace de la vérité de son dis ou, selon Bataille, scatologiques) qui re-marquent les
cours, et naturalise celui-ci11. oppositions en jouant le bas contre le haut, l’ignoble
T out ceci n ’est qu'une hyp o th èse , tenue de contre le noble, la fange contre la dentelle. Manière
l'assim ilation du « sale > de l'écran à de
V excrém enliel. On dev ra it peut-être, plus gé donc de métaphoriser la lutte des classes, dont Giù
néra lem e n t, se bo rn e r à o bserver que ce la testa, coglione, particulièrement dans ses premières
t sale > esl la donation, dans la re p rése n ta
tion, de quelque chose de l’ordre de V in v isi séquences, serait une illustration exemplaire : Juan
ble. Mais que ce sale joue ( puisse jo u e r) (R. Steiger), sale, pieds nus dans la poussière, pisse
c o m m e objet (a) de ty p e anal, on en trouvera
u n e corroboration ( non se u le m e n t dans la et se gratte le cul. Les riches de la diligence, propres
thèse de la pluralité des objets (a ), m ais s u r et distingués, conversent en sa présence sur les
tout.) d ans Vobservation du genre d e fictions
q u 'in sc riv e n t ces films, et dont on peut s u p péones : « promiscuité... instincts bestiaux... des bêtes,
p o se r q u ’il en effectue le re d o u b le m e n t (ce, voilà ce qu’ils sont, de même que les noirs sont les
p a rtic u liè re m e n t p our les films néo-réalistes).
Les thèmes de ces fictions, eux aussi, sont pris dans animaux des Américains du nord ». Juan abolit la
une lutte : dans de tels films, on ne montre plus de hiérarchie énoncée par les riches, d’en faire agenouil
princes, de grands bourgeois et de femmes fatales, ler un dans la poussière de la route, de coïter avec
mais des ouvriers, des paysans, des « gens du peu sa femme, et de les jeter tous, nus, dans la fange
ple », pris « dans les événements de leur vie quoti d’une porcherie.
dienne ». Ne pas édulcorer, remplacer l ’idéal-menson- On a donc affaire ici à la reprise critique d ’un
ger par le réel, c’est donner à voir non seulement du thème bourgeois (les pauvres sont des brutes) du
noble, du beau, de l’agréable, mais aussi et surtout, 19e s., non pas, comme ont pu faire les belles âmes,
de l’ignoble, du vulgaire, du laid, du sordide. Le bas renversé (les vraies brutes sont les riches), mais
et le sale sont, dans la fiction également, les cautions déplacé dans la formule de Mao citée en tête du
de ce réalisme. film17 — citation dont le sens s’en trouve lui-même
déplacé.
C’est, certes, une évidence que d ’affirmer que le
sexe et la merde ont leur rôle dans les représentations
l’antithétique, l’hétérogène. de la lutte des classes. Mais il s’agit là d’une évidence
« opaque » : la métaphore fonctionne aussi bien
comme masque, déplacement de scène, occultation.
H aut/B as. Noble/ignoble. L’érotique, dans le cinéma américain classique, occupe
Ainsi s’énonce, dans la figure de l’antithétique, ce la place refoulée de l’économique (cf. O udart) ; la
que Bataille a nommé l’hétérogène. mise en jeu de l’excrémentiel n’est souvent (les wes
Cette polarisation organise, dans les fictions, des terns italiens « de série », Le reptile, Pas d'orchidées
topiques — dont la plus connue est la topographie pour Miss Blandish...) que l ’occasion de jouer avec
fondamentale de M étropolis15. Chacun des termes de des excréments.
la topique reçoit ou conçoit l(es) autre(s) comme
De même, ailleurs, toute une idéologie moderniste,
corps étranger ( s ) 16.
actuellement, s’entretient à croire que, pour reprendre
la formule de Bataille, puisque les « têtes des bour
geois » sont « nobles et asexuées », l’inlrusion des
12. De mê me, les pou ssières et les r a y u r e s des copies
usagées f orc ent à r é c la m e r à l’é c r a n plus de pr o fo n d e u r. organes sexuels à titre de figurants aura à coup sûr
14. Le film, c o m m e m atière vé ri di qu e. Citons en c o re
un sens révolutionnaire.
Lewis, qui avoue d a n s l’in t r o d u c ti o n de son livre s’être On devra y revenir. — Pierre BAUDRY.
en f e rm é d a n s u n e salle de mont age p o u r lé ch er de la
pellicule. Ce livre, à bie n des ég a rd s p as si o n na nt , et s y m p
toma ti qu e, m é ri te r a i t de plus longs co m m en ta ir e s.
13. Sur l ’as pec t oral du pla isi r ci né p h il iq ue , cf. le texte sollicite l'att ent ion h u m a i n e est as similé (mangé, a p p r o p r i é
d ’E p st c in cité p a r Bonitzer, Le gros orteil, CdC 232. ph ys iol og iqu em ent , ju r id iq u e m e n t ou int ellectuellem ent) ou
rejeté avec la plus g r a n d e bru tal ité ( e x c r é t é ) . » (Œ u v re s
15. Ou La grève, d ’Eisenstein. com plètes, II, p. 72.)
16..Cette étrangeté, Balaille la do n ne , semble-t-il. p o u r une 17. « La rév olution n ’est pas un dîner de gala (...) >
ca st r at io n anale : « T o u t él ém en t du m o n d e e x t é r ie u r qui (P et it Livre Rouge, p. 13.)
02
En haut
La grisaille
sy stém a tiq u e de
Ladri <ii
bicjclctle
(V itlo rio de S ica,
19't8).
En bas :
Le c d ép o to ir »
de El Antfel
exterminador
( Luis Bunuel,
1962).
Relecture du cinéma hollywoodien
Sylvia Scarlett
par Pascal Kané
Du « cinéma classique hollywoodien », objet jus somme, c’était l ’époque où s’affinait le modèle, non
qu’à maintenant d’une connaissance empirique, mor celle où l’on commença à vouloir le varier).
celée, et guère réinvestissable productivement dans Un tel parti pris présente un inconvénient évident :
les films actuels qui se réclament du même « sys celui d ’analyser un système filmique (un texte) tout
tème », on se propose de prolonger l’étude théorique en voulant parler de codes narratifs cinématographi
en cours 1. L’une des nécessités de ce travail réside ques. Si la méthode est bancale, on peut lui trouver,
certainement dans l’observation courante du blocage outre le fait d ’avouer la part d ’empirisme qui la
de ce cinéma dans son moment présent, c’est-à-dire contraint, une excuse : celle de faire jouer une cer
de l’incapacité pour ses produits, malgré leur visible taine épaisseur spécifique au « texte » classique,
et dérisoire désir de différence-à-tout-prix, de sortir lequel n ’existe jamais, comme on le verra, qu’en
d ’un modèle de fonctionnement ficlionnel où toute s’opposant à la loi du modèle qui lui préexiste.
« révolte individuelle » ne peut que se résorber par
et dans Inacceptation des contraintes rigides qu’il
implique. Contraintes jamais données comme telles, Que Sylvia Scarlett nous retienne particulièrement,
et caractéristiques en cela de l ’action du type d ’idéo on le justifiera par deux ordres de raisons :
logie qui les programme.2 1. Récit classique exemplaire, la scène érotique
L* « oubli » des contraintes du travail narratif des y devient prépondérante, refoulant les autres détermi
cinéastes, travail qui consiste en la mise en place nations. Mais ce qu’on assignera dans le film à un
d ’un certain dispositif de lecture, lequel avalise la travail d ’écriture et qui se rapporte exclusivement à
naturalisation de la forme-récit et les lois qui régis l’inscription de la trajectoire des corps (de Sylvia et
sent la scène représentative, circonscrit ce travail, de son père) produira sur le modèle narratif classique
effectué selon certains modes convenus, à des champs sous-jacent des effets transgressifs permettant à la
de plus en plus étroits : c’est principalement la fois :
connotation, signifiant la présence-maîtrise du metteur — de lire en creux la « place » de ce modèle.
en scène-« auteur » (par opposition à 1’ « artisan » — de mettre à jour la contradiction jamais sur
des années trente-quarante) et assortie de toutes les montée ni jamais vraiment pensée par Hollywood
manipulations permises par la seule combinatoire des entre le modèle et le caractère du travail scriptural.
motifs fictionnels. P a r contre, toute pratique visant 2. Le travail sur la présence physique et le jeu de
à transform er le statut de la narration, ce qui entraî l’acteur effectué par Cukor permet de repérer de
nerait la remise en cause du rapport établi entre le manière privilégiée la fonction nodale du héros dans
spectateur et l ’œuvre (rapport tellement « chargé » la mise en place du modèle. La performance de
idéologiquement que même les cinéastes les plus l’acteur n’y doit pas en effét être lue seulement
engagés dans le « système » s’emploient à les tra comme telle (comme au théâtre), mais réinvestie dans
vestir)3 est encore bannie de l’horizon hollywoodien. le mécanisme narratif. Il faudrait d ’ailleurs un jour
La structure de ce modèle narratif, suffisamment sérier et caractériser les différents types de stylisation
prégnante pour être aujourd’hui encore reconduite du jeu de l’acteur adoptés à Hollywood selon les
dans ce q u ’elle a d ’essentiel, tentons de lire ce qu’elle époques — et selon les auteurs— , et étudier les
ordonne dans un film des années 30 (Sylvia Scarlett rapports q u ’ils entretiennent avec les types de récits
1934), époque où le cinéma hollywoodien, en plein auquels ils correspondent. En l ’absence d ’une telle
essor, forgeait encore certains de ses grands mythes typologie, on se contentera ici d’appréhender le héros
(la S ta r), et où la contrainte du «ren o u v e lle m e n t» en bloc, en remarquant toutefois à quel point le tra
— bien qu’inséparable de la problématique « classi vestissement de K. Hepburn-Sylvia et le déplacement-
que » — ne se posait pas encore avec a c u ité 4 (en perversion de son jeu (lui-même réinscrit comme tel
tout au long de la fiction) a partie liée avec le travail
narratif du film et la manière dont le spectateur y est
1. Cf. en p a r t i c u l i e r les textes r éce nts de J.-P. O ud art
et S. Daney. impliqué érotiquement.
2. A r a p p r o c h e r du « pr oc e ssu s m é to n y m i q u e » défini pa r
T h o m a s H er be rt , qui refile les r a p p o r t s des « s u j e t s » et
rie l’or ga n is a tio n .syntaxique signi fi ante da ns laquelle ils
sont p ri s : « mise en place des sujets dans la structure
si/nta xique et oubli de cette m ise en place p a r le m é c a
nism e d ' id e n t if i c a ti o n du sujet à l'ense mble de la s t r u c
ture, p er m e tta n t la r e p r o d u c t i o n de celle-ci ». ( R em arq u es I. Place et fonction du héros.
p o u r une thé or ie géné ral e des idéologies. Cah ie rs pou r
l ’an al yse n° 9.) Dans ce qui constitue une sorte de prologue à
3. Cf. p a r exem ple L es Proies de Don Siegel, CdC n" 232.
4. On no te ra n é a n m o i n s que George Cukor venait de l ’histoire proprement dite, on apprend que Sylvia et
Br o ad w a y , et que le th é ât r e lui avait a p p o r t é u n e c e r son père doivent quitter leur ville pour fuir la police
taine notor ié té de 1925 à 1930 (« T he Great Gatsby » 1920,
« T he Constant Wifc », « T h e F u r i e s » ) . qui les rechercne. A cet effet, Sylvia, dont la mère
85
vient de mourir, se travestit en garçon. La détermi
nation sociale des protagonistes se trouve elle aussi
brouillée, et marginalisée leur place réelle dans la
société.
C’est la condition de possibilité la plus « évidente »
à constater du fonctionnement du récit classique qui
apparaît ici (lié en l’occurence à la « f a u t e » du
père Scarlett) : l’obligation faite au héros de se dé
finir différentiellement par rapport à la communauté
toute entière pour exister en tant que tel. Définition
nouvelle qui n’est en fait qu’une indé, finition, puisque
c’est justement en abandonnant leur rôle social
« naturel » dans la communauté (leur travail concret),
que Sylvia et son père accèdent au statut de héros.
Sort commun à tous les personnages principaux : le
privilège de leur place ne s’explique que par l’événe
ment « extraordinaire » qui les y a projetés, les inves
tissant d ’une densité fictionnelle qui efface aussitôt
la « trivialité » de leur situation initiale (être de
classe, rapports fam ilia u x ). Evénement fortuit qui
prend ainsi valeur structurale de par la fonction dont
il est investi, laquelle, à être systématisée, ne l’est
pourtant jamais dans le sens du choc extérieur « salu
taire », du révélateur inattendu d ’invisibles contradic
tions, ce qu’elle sera dans une certaine mesure dans
un cinéma non hollywoodien ayant pu « bénéficier »,
quelle qu’en ait été l’utilisation réelle, des leçons du
brechtisme. (A l’opposé, un exemple presque théorisé
d ’un film assumant une érogénéisation totale du
champ comme effet pensé de l’arbitraire perpétuel
de tout récit (du récit comme « acting oui » ), North
by Northwest où l’événementiel dans sa « gratuité »
ne cesse de recentrer et de perdre un corps fuyant
toujours une même et obsédante menace). A cette
constante du cinéma classique hollywoodien, échappe
raient néanmoins en partie des cinéastes comme Vidor
ou Kazan, ayant subi certaines influences européennes,
et dont les fictions ne sont pas pensées à partir
d ’une scène exclusivement érolique. Cela dit, même
les films « à itinéraire » de Kazan par exemple
(W ild R iver, America A m erica...), ne placent jamais
la contradiction sur un terrain prioritairement ni véri
tablement social-politique, et restent enfermés à l ’inté
rieur d ’une vision éthique du conflit individu/nature-
société.
Le héros est donc en général à Hollywood celui
qui est exclu de tout antagonisme de classe. Et celui
à partir duquel les contradictions réelles peuvent être
pensées dans leur déplacement réglé, sur un terrain
plus à sa « convenance ». Aussi n’est-il jamais dépassé
par ces « contradictions », qui sont produites sur
mesure pour lui, en une homogénéité naturelle où
s’abolit toute dialectique véritable entre le sujet et
le groupe dans leurs postulations contradictoires et
hétérogènes.
P a r exemple, se trouve éludée, par un effet sutu héros sa maîtrise ne contredisent d ’ailleurs en rien
rant spécifique au héros, la contradiction entre la ce schéma, la place en question se donnant justement
fixité « naturelle » des rôles sociaux attachés aux comme inoccupée, comme déjà prise p ar un autre :
individus et le parcours transsocial du héros lui-même, metteur en scène, spectateur). Ce n ’est q u ’à partir
où s’escamote, pa r l’effet de sa présence, le double de la mise en place d ’une hétérogénéité des termes
conflit qui se joue (conflit intra-idéologique entre la où le désir se heurterait à une réalité pas seulement
fonction de reproduction p ar l’idéologie des schémas fantasmatique (ce qui, corrélativement, entraînerait
sociaux existants et les pseudo-dépassements indivi la disparition de la place du maître) que le cinéma
duels proposés par l ’idéologie de la libre entreprise ; « classique » pourrait relativiser la place et la « posi
conflit entre l’implication du sujet social et du sujet tivité » du héros dans la fiction. Un film comme
de désir). Sous le signe du scorpion, encore très proche du
L’exemplarité du héros dans le film vient donc « classicisme européen » malgré l ’absence d ’un person
remplir, à travers l’identification, une fonction idéo nage central, met justement en conflit le clivage m ul
logique parfaitement répertoriée et nécessaire : assi tiple des protagonistes, entre le désir inconscient et
gner le spectateur à sa vraie place dans le procès de l ’obligation de tenir compte de la réalité des conditions
production (c’est « l’ordre du monde » dans sa fixité de subsistance par exemple. Quant à l’inconscient
« n a tu r e ll e » , tel qu’il est montré dans le film ) tout individuel des personnages, il est lui-même hétéro-
en déniant le faire (puisque le héros vient « contre nome (structuré par une société précise et dialecti
dire » cet ordre tout en le justifiant p ar son statut quement lié à e l l e 6).
même). Cf à ce propos Thomas H e r b e r t 5 :
« L ’effet métaphorique consiste en un
déplacement de signification qui joue un
rôle dans le « système de base » (primaire
économique) : ainsi la loi économique qui
assigne à l ’agent de production sa position II. $ylvi(a)
dans le procès de production est refoulée
et travestie en d ’autres chaînes signifiantes Lisons maintenant les principales séquences du film
qui ont pour effet à la fois de signifier à partir de ce que la mise du héros au centre du
cette position au sujet-agent de production, tableau y ordonne. Et d ’abord la brève ouverture, où
sans qu’il puisse y échapper, et de lui se constitue d ’un coup un personnage-héros exemplaire,
dissimuler que celte position lui est assi de par le potentiel fictionnel que le déséquilibre ini
gnée. En d ’autres termes, l’effet métapho tial de sa situation met en jeu : mort de la mère,
rique produit des significations en les découverte de l’escroquerie du père et obligation de
déplaçant. » fuir la police.
La disparition de la mère (à la lettre : Sylvia
brûle ses derniers effets) où s’origine le récit est
en effet le tenant-lieu de sa cause : le fantasme d’un
désir incestueux qu’il libère chez Sylvia, conforme
La place réelle du héros doit donc être pensée à la logique œdipienne p ar laquelle est marquée le
en fonction de l’effet idéologique d ’homogénéisation cinéma classique hollywoodien, s’approche au plus
que sa pseudo-différence met en place : ce qui suture près de sa réalisation (prendre sexuellement place
le groupe social, c’est-à-dire escamote la possibilité
même d ’un antagonisme autre qu’inter-individuel, 6. Sur ce p o in t encore, le texte de T h o m a s H e r b e r t ouvre
tient à cette situation d ’exception qu’il occupe, et dont des pe rs pe ct iv es :
« Il est d o nc cl ai r qu*une an al yse des f or m e s d ’exi stence
la fonction est bien évidemment de renforcer la idéologiques s u p p o r té e s p a r les sujets « c o n c r et s » d ’une
règle dont il est issu. L’impact érotique de ce héros fo rm at io n sociale d o nn ée im p liq u e bien au tr e chose q u ’un e
p ur e ob se rv a tio n de leur dir e et de leu r faire, et qu’elle
sur les spectateurs rend impossible toute autre forme doit t e n te r de r e m o n t e r ju sq u 'a u m é c a n is m e où s’él abo ren t
de statut « exceptionnel » dans la fiction, puisqu’il est les forme s d 'e x is te n c e de l'in d iv i d u al i té subjective d an s
lesquelles p r éc is ém en t ce m é c a n is m e se diss im ule (...) à
(et est seul) en position de résoudre les conflits (en la c o n d i t i o n de r e c o n n a î t r e que l’in c on sc ie n t n ’est ni i n d i
position de maîtrise) sans jamais faire appel à aucune viduel ni collectif, ma is stru ctu ral, il d e vi en t possible
d ’envisaficr l’i n c on sc i en t f re ud ie n co m m e un effet s p é c i
donnée extérieure, ni être lui-même pris dans des fique de la loi in c o n sc i en te au sens où nous l’en te n d on s,
contradictions réelles (qui ne soient pas ou ne se en ce sons que la r e p r o d u c t i o n «les pr oc e ssu s idéologiques
c o m p o r t e r a it à titre essentiel le m o m e n t de la r ep r o d u c ti o n
résolvent pas en débats de conscience). (Les fictions d a n s ch a q u e sujet h u m a i n de l’o p é r a ti o n d ’im position-
hollywoodiennes récentes qui s’ingénient à ôter au dis si mu la tio n, à trave rs le « dit », le « b r u i t » ou la
< légend e » familiale : ainsi se réa lis era it l'exigence slruc-
turalen ien t nécessaire, in sc ri te da n s la loi, de la r e p r o
5. Op. cit. p. 88, d uct ion de l'h o m m e c o m m e force de travail... *
87
auprès du père) pour être progressivement refoulé Néanmoins, l’affirm ation implicite de la « commu
dans le travail de la différance. C’est la fonction du nauté idéologique » de tous les figurants du film,
second événement (obligation de quitter la ville) dont que le héros, de par son statut d’exception, a, comme
la survenue arbitraire (le fameux arbitraire du récit) on l’a dit ci-dessus pour fonction d ’établir, va être
ne doit pas masquer la double nécessité : « structu un peu plus tard re-marquée de manière telle que
rale » d ’une part (c’est l’opération de transformation son rôle de leurre s’y trouve, à son insu, exposé. On
du désir brut — celui qui ne peut demeurer identique y voit Cary Grant (« aigle » postulant, qui réintégrera
à lui-même — pris en charge par le réseau des vite le camp des brebis, faute de grâce, i.e. de
codes narratifs) ; de position d ’autre part, sa secon « c l a s s e » ) , le père Scarlett et Sylvia, jouer un
darité dans la concaténation signifiante hypostasiant scénario destiné à berner ceux qui s’y laisseraient
le Désir en cause principale, sinon unique, au détri apitoyer : Sylvia, à Londres dans la rue, toujours
ment d ’une scène sociale qui ne s’avoue à aucun mo travestie en garçon, se plaint pour la galerie d ’un
ment enjeu à part entière. gentleman anglais qu’elle a suivi dans l’espoir du
C’est donc sur une scène sexuelle que devra se job qu’il lui promettait, et qui s’est éclipsé avec ses
réaliser le programme établi. Sylvia ayant perdu sa économies. Les complices de Sylvia, l’un déguisé en
place familiale, quitte aussi son identité, devenant Lord, l’autre en commerçant, incitent la foule émue
pour la circonstance Sylvester. Niant une féminité à à lui venir en aide. On retrouve dans la scène
l’aube de son assomption, elle coupe ses nattes, jouant racontée des éléments d’une véritable analyse sociale :
dès lors le jeu de cette provisoire castration. Laquelle, les personnages y sont en situation « réelle » (ouvrier
suspendant le désir du personnage, le confirme à et patron concluant un contrat truqué), et leurs inté
cette « place » du héros, lequel suture aussi bien le rêts s’y contredisent. Mais cet antagonisme est aussitôt
groupe social sans en être qu’il asseoit le spectateur effacé par les deux compères qui travaillent à sou
dans sa position de requérant hystérique, à savoir en tirer de la foule rassemblée dans la même répro
devenant l ’objet privilégié de son désir. bation morale, de quoi aider l’ouvrier volé. Nouvelle
communauté idéologique donc, mais des plus artifi
cielles, et qui ne profite en fait qu’aux ordonnateurs
de l ’effusion collective (qui ont créé de toutes pièces
la communauté).
Les nattes donc, sont bel et bien tranchées : la Ainsi, la réalité d ’un antagonisme social et la fonc
supercherie n’aura pas lieu en entier dans le « p a ra î tion d ’embrayeurs idéologiques des personnages prin
tre » puisque quelque chose dans le corps a cto touché. cipaux doivent-elles être irrêalisées préalablement par
Que ce geste attente au plaisir narcissique dont se la fiction pour être représentées (il s’agit d’un coup
soutient la relation du spectateur à l’acteur (à base monté, non d’un événement réel). Mécanisme qui équi
d ’identification spéculaire), les aventures ultérieures vaut dans une certaine mesure à la dénégation qui
du héros le confirment : la représentation (ou encore permet le retour du refoulé chez le sujet.
la prise de parole de l ’acteur) est ici plus qu’un
simple masque : quelque chose tenant à 1’ « être »
s’y trouve, momentanément, suspendu, « mis en jeu ».
R U S S I E
AvanT - gaRDe
250
PAGES
200
Art 1 9 1 7 - 1 9 3 4
PHOTOS
27
architECt Ure
FUS
T m ! R usses T.JDb.1, P o u r L a Premiere F o i s
E ssa is D a l C o a v a n t - b a r d e s a r t i s t i q u e s u r s s a n h e s 2 0 T a f u r i u r s ^ / b m i n 1922 de F oc o n c o u r s p o u r i e t h e a t r e de
PoTOSDE
GONTCHAROVA ROZANOVA ALIMAN VAN OOESBURG LE C0R8USIER MAJ AI OVS KI SCHWI TTERS HAUSMANN E.MAY GROPIUS VANOERROHE H.MEYER J A A C O
EK ELIN G llN /BU RG JO F M M E Y E R H O L D M G H O L T - N A G Y P R O J E T S OUVRI ERS 8ARCHIN COLTCH J OLTOVS KI J P E R R E T STEPAKÛVA ElC
NI 6 J.pF d GIER LA RELEVE DE LAGARDE G . L e BLANC SUR 3 FILMS OU GROUPE 0 / l G A VERIOV J . l Ü r r IER 1 CHATEAU DANS LES NUAGES SOL
LeWITT 5 DES S I N S ORIGINAUX D .H tlE B L E R 3 TRAVAUX J.BüRNNAM MARCEL DUCHAMP. LA SIGNIFICATION OU G R A ND VERRE
1 1 2 PAGES 9 5 P H O T O S P R I X 1 6 - N S ABONNEMENT f R A K C l 5 3 . - E R S E T R A N G E R 5 5 . . F R S
la politique des
auteurs
Le p è re L e s v is ite u r s
■ ■ ■ du
•La m é m o ire
. ■
I I c : 1 3 C «
g ra n d e
N a p o lé o n
P a ris H iro s h im a
b r û le - t - il ? m on am our
G u e rn ic a f L e p e t it m a t in
w Joseph DANIEL «
B e lle s l_e diat>le
d e n u it au c o r p s
La dimension politique du cinéma français de 1895
à 1 971
M o u r ir * La v a c h e et
à M adnd Le thème de la guerre : terrain privilégié pour l ’étude le p r is o n n ie r
W Êà des grands conflits idéologiques, des représentations S B
La b a ta ille du pOUVOÎr, des types nationaux. Le c h a g rin
du rail e t la p itié
Le d é s e r te u r annand colin
a i m a u u u u i u i La c h a tte
93
V ient d e paraître tension presque toujours égale : à l ’opposé des filins de
DeMille, les épisodes sont ici, si l ’on veut, a u ta n t de
clous — continués, variés, modalisés en p a rtic u lie r p ar
l ’opposition systém atique de l’ellipse et de la longueur,
ou, plus justem ent, de la contraction et de l’étirenient
du tem po narratif.
Bertolt Brecht 2) D’a utre part, la fiction ne s’organise pas a u to u r de
l'évidence d’un enjeu, qui réglerait la concurrence des
personnages : dans Giù la testa, rien qui fasse plus p ro
blèm e que le désir des personnages. Aussi ce filin est-il
loin de m a rq u e r, comme on p o u rra it le croire, une régres
sion p a r ra p p o rt au précédent Leone — ce q u ’on verra
ÉCRITS SUR LE sur l ’exem ple des flash-backs dans l’un et dans l ’a u tre :
ceux de C’e ra nna volt a il W est (les souvenirs traum a-
tiques de l'h o m m e à l’h a rm o n ic a ), dans le u r caractère
THÉÂTRE 1 fragm entaire, font mystère, mais p o u r que ce m ystère
soit finalem ent résolu, et donne l’explication de la p ré
sence et du rôle du personnage de Bronson (de ce point
de vue, le film est une sorte de progression de l’abstrait
vers le concret). Dans Giù la testa, au contraire, les
Sommaire : « C ritiques dramatiques d’Augs- flash-backs (les souvenirs irlandais de Sean-John) n ’ex
bourg », « Extraits des carnets », « Sur le p liquent rien : d’un bout à l’a utre du film, ils ne cessent
d’être m ystérieux, et sont là, pourrait-on dire, à titr e de
déclin du vieux théâtre », « La marche vers le soui'enirs-écrans. Ce qui a deux effets : d ’une part, le
théâtre contemporain », « Sur une dramaturgie personnage est désigné comme d éterm iné p a r un passé
non aristotélicienne », * Nouvelle technique (Sean n ’a donc rien à voir avec Jes gringos autonom es
d’art dramatique 1 », « Sur le métier de comé et m aîtres style Companeros) (1) ; d’a utre part, la nature
de cette déte rm in a tio n ne peut que nous éch ap p er, et
dien », « Sur l’architecture scénique et la nous m et eii d éfaut d’in te rp ré ta tio n : ces flash-backs
musique du théâtre épique », « L'Achat du énoncent, p ro p re m e n t, ce qui fait mystère.
cuivre ». 3) Mystère qui s’y trouve déplacé et figuré, mais qui,
p o u r la fiction tout entière, n ’est a u tre que la question
L'exemplaire de 664 pages, au form at 13,5x21 : 1. Cf «. N o i e sur l’id é o lo g ie du western italien », CdC 233.
33,00 F.
JERRY
en tre J u a n , « paysan n a ïf », voleur, e xubérant, m e tta n t
constam m ent son sexe en avant, el Sean, dynam ite u r,
ange de la destruction, les ra p p o rts ne sont pas de
com plétude, mai» d ’opposition. E t c'est de cette opposi
tion que surgit ce qui est mis en jeu dans le fantasme,
leur co m m u n a u té im possible : la R évolution. La Révo
lutio n , dans Giù la testa. est donnée com m e sens absent,
LEWIS
sens introuvable.
Aussi l'H isto ire n ’est-elle plus, comme dans C'era una
l'olta il West 1.2), le dehors de la fiction, mai? sa ratio
nalité im pensable. l3) — P ie rre BAUDRY.
(4) La qu estion d'une analyse th é o riq u e gén érale du film de D/.iga Vert ov est i n d i s pe ns a bl e à la b i b l i o t h è q u e
d ocum ents, p ou r être o ccu ltée ici, ne nous en paraît pns pour autant n o n se u l e m e nt de t out ci né phi le t ant soit peu sérieux,
n égligeab le. Disposant d ’u n e telle théorie, il deviendrait p ossib le ma i s pl us g é n é r a I c n i c m à celle de t oui ê tr e s ouc i eux
de parler d ’un film c o m m e La G u e r r e d ’A l g é r i e d’une façon in fi
de l ' hi s toi re des t héor ie s e s t h é t i q u e s d u x .v ! siècle.
n im ent m oins fragm entée m ais aussi plus sy stém atiq u em en t p o l i
tique. Quant à tout ce q u ’une im age d e d o cu m enta ire charrie de Albert Œ R V O N I (Cinéma 71)
sens « e n plus » (sens résid uels, erratiques, jam ais analysés p u isq u e
« sans rapports > avec le propos) c’est là l'intérêt « m odern e » d’un
tel travail.
Un b e a u livre, intelligent et é r ud i t q u ' i l f aut lire
c o m m e un d o u b l e h o m m a g e .
La Nouvel/e Critique
prodigieuse
Le mé r it e de l ' o u v r a g e se situe p o u r une p ar t e s s e n
tielle d a n s la r i gu eu r d u r eg a r d p o r t é p a r l ' hi s tor ie n
s u r les r a p p o r t s des d é co u v e r t e s t h é o r i q u e s du
LA DECADE PRODIGIEUSE. Film français en Eastmancolor de c i néast e avec les m o u v e m e n t s e xi s t a n t s de l ' é p o q u e .
Claude Chabrol. Scénario, dialogues : Paul Gegauff, Eugène Archer,
Paul Gardner. d'après le roman homonyme d’Ellery Queen. Images :
Fianvois M A U R I N (V1Humanité)
Jean Rabier. Son : Guy Chichignoud. Décors : Guy Littaye. Musique :
Pierre Jansen. Montage : Jacques Gaillard. Interprétation : Marlène
Jobert (Hélène van Horn), Orson Welles (Théo van Horn), Michel Un livre i ndi s pens abl e p o u r c o m p r e n d r e la d ir e c t io n
Piccoli (Paul Régis), Anthony Perkins (Charles van Horn), Guido pri se dé j à pa r le c i n é m a t o g r a p h e a vec l ' a p p a r i t i o n
Alberti (Ludovic van Horn), Tsilia Chelton (la mère de Théo), Sarito des m e d i a nouvcau.N.
Giovanni (le prêteur sur gages), Aline Montovani (Hélène à 11 ans),
Corinne de Konigswarter (Hélène à 6 ans). Eric Frisdal (Charles Le Monde
enfant), V ittorio Sanlpoli (le commissaire). Production : André Gé-
novès (Films La Boétie), 1971. D istribution : Parafrance. Durée :
1 h 49 mn. L ' é t u d e de S a d o u l est l ’u ne de s r éf ér ence s les pl us
i n di s pe n s a b l e s à t o u t e a p p r o c h e un p eu sérieuse
d ' u n e a ’n vie d o n t u n a t r o p s o u v e n t d é f o r m é ou
On p o u rra voir, dans la conjonction (1945-48) d’œuvres mal c o m p r i s la si gni ficati on.
telles que « La m aison du D o cte u r E dw ards », « La
fosse aux serpents » et le ro m a n d’E llery Q ueen « La Mi chel C A P D E N A C (Les Le!ires Françaises)
décade prodigieuse » u n indice (parm i d’autres) d’une
m ode am éric a in e (hollyw oodienne) qui m é rite ra it u n e
é tu d e conséquente : Hollyw ood et le ro m an am éricain
croient alors déco u v rir là psychanalyse, non plus seule-
97
m e u t en m e tta n t en scène des psychanalystes (ce qui s’est
fait généralem ent avec la p rétention fie révéler le « vrai
visage » de leur m étier : scoutisme ou escroquerie), mais
aux éditions c h a m p libre surtout en réclam ant de cette p ra tiq u e désormais socia
le m e n t reconnue une sorte de ratio n n a lité fondatrice, qui
gouverne le texte ou du moins lui assure un surcroît de
vérité, une caution que les profondeurs de eette psycho
logie y ouvrent les justes abîmes de l'onirique et du
subconscient (1).
Psychologie des profondeurs : on connaît la vacuité de
l’image, et les lieux désormais piteux où elle s’em ploie ;
c’est bien pourquoi l'in térê t m a je u r des romans d ’EUery
Q ueen (depuis les premiers, vers 1930) n’est pas exacte
m ent là, mais en un trait d’une séduction p o u r nous plus
subtile : les mystères y consistent p our la p lu p a rt en
la découverte de séries codées. de program m es souvent
le u rra n ts mis en avant p a r le crim inel qui, p ar jeu ou
correspondance de nécessité, semble p re n d re plaisir à suivre la loi de la
série. Ces leurres constituent donc les indices p rin c ip a u x ;
GROUCHO MARX le travail du détective n’est pas de les réd u ire ou de
les ignorer, mais de les décoder d ’une a u tre m an ière que
celle qui semble s’imposer, et son jeu logique, de décou
vrir, sous la série signifiante abstraite et arbitraire (les
phrases d ’une comptine, un alp h a b e t ancien, des figures
Une correspondance to ut à fait savoureuse. de cartes, des séries de chiffres), sa nécessité et son ori
(L 'E x p r e s s ) gine. Ainsi, dans « La décade prodigieuse », l’a u te u r du
plan décalogique se dém asque d ’avoir laissé savoir sa
passion des anagrammes, et la prem ière in te rp ré ta tio n
T o u t ce q u 'i l faul d 'h u m o u r et d 'in a tte n d u p o u r
psychanalytique de l’affaire, com m e un le u rre supplém en-
désorienter les gens dtts " libéraux Un vrai
régal.
taire p a r lequel le m e u r tr ie r se faisait passer pour une
victime aux veux du détective-psychologue (am ateu r),
( P a r is e o p e ) qui ne pouvait que se reconnaître dans le piège q u ’on
lui tendait.
(I n ’es! pas exagéré d'écrire que G ro u c h o M a rx T out autres sont les préoccupations de C habrol, in
prend certainement rang parm i les plus grands changées avec ce film quoi q u ’on ait pu dire, et lui-
humoristes de la littérature contemporaine. mêm e laisser ente n d re : la psychanalyse est là p o u r
Pierre P A R E T (L a M a r s e illa is e ) d o n n e r le sentim ent que dans le film, « il y a à in te r
p ré te r ». Quoi ? On ne sait trop. Mais on enfonce le
Le dialogue entre G ro u c h o et T. S. Eliot est clou sur l’assimilation du père Van H orn à la figure
d 'u n e drô lerie charm ante et digne de servir Ja divine (par exemple, on 1e p rénom m e T h é q ), on lui
petite histoire littéraire. fait jo u e r tantôt le rôle d’id é a l du Moi, tantôt de Moi
Idéal, au gré e m p h a tiq u e des besoins, mais peu im p o rte :
Jean F A Y A R D (L e F ig a ro )
en tout cas cela prouve (pour C habrol) que s’ils sont
tous (ou presque) fous dans cette famille de grands
Tous les fanatiques de G ro u c h o retrouveront bourgeois, c’est tout à fait norm al puisque la situation y
dans ces lettres leur idole au naturel. est déjà, dans le réel, pathologique. Bref, ré te rn e lle b o u r
Ciaude-Jean P H I L I P P E (T â ié r a n ia ) geoisie chahrolienne n ’a que ce q u ’elle m érite, et il n ’est
m êm e pas la peine d'avoir recours à l'idée de lutte des
classes pour bien c o m prendre q u ’ils sont, p ar essence,
pourris.
à paraître : C’est donc bien, une fois de plus, à une réduction
m oraliste et m é taphysique q u ’on a affaire — ce dont
EISENSTEIN : THÉORIE C habrol lui-même, allant che rc h e r vers une « extrême-
gauche » accueillante à ses ironies un public qui ailleurs
DE LA MISE EN SCÈNE com m ence à se lasser, fait l’aveu : « Diable ! T o u t se
tiendrait-il ? Les forces du Bien et du Mal pourraient-
1. Programme d ’enseignement elles se tra d u ire en termes politiques et sociaux, en
2. L ’art de la mise en scène (extraits) termes de lutte de classes ? Bon Dieu ! Je commence,
3. Leçons de mise en scène avec Eisens- à y voir plus clair... » (Dans l’« H unia-D im anehe » du
29-12-71). — P ie rre BAUDRY.
tein, par V la d im ir N ijn y
4. La pratique didactique de S.M. Ei- 1. Avec, semblc-t-il, p ou r corrulaire, que d»' ce rom anesque le p.-)-
senstein, par Jean-Louis C o m o lli chanalyste i»oit presque toujours absent, binon hou* line figure dépla
cée : de S o u d a in Vêtê d e r n i e r à T r o i s su r un sopha, c’est le. n eu ro
chirurgien ou le psychothérapeute qui o ccu p en l sa place. Ou pourra
supposer que l'utilisation de la psych an alyse à des fins r o m a n e s q u e
tend à rendre cclle-ci im p e n sa b le co m m e métier.
Ancienne série (5 F) : 108 - 110 - 112 - 113 - 116 - 117 - 124 - 125 - 127 - 128 - 129 - 135 à
137 - 140 à 149 - 152 à 159.
Nouvelle série (6 F) : 175 - 177 - 178 - 180 - 182 - 186 à 196 - 198 - 199 - 202 à 206 - 208 à 219 -
222 à 225 - 228 à 233.
Numéros spéciaux (12 F) : 166/167 (Etats-Unis/Japon) - 207 (Dreyer) - 220/221 (Russie Années'
Vingt) - 226/227 (Eisenstein).
Les commandes sont servies dès réception des chèques, chèques postaux ou mandats aux
CAHIERS DU CINEMA, 39, rue Coquillière, Paris-10r (Tél. 236-92-93 et 236-00-37). C.C.P. 7890-76
PARIS.
Les anciens numéros sont également en vente à la Librairie du Minotaure, 2, rue des Beaux-
Arts, Paris-6® (033-73-02).
COMMANDES GROUPEES : Les remises suivantes sont applicables aux commandes groupées :
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lent état, de la Revue du Cinéma 1946-49, nos 1 à 20.
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textes d'Eisenstein (n05 208 à 211 et 213 à 227) au prix spécial de 50 francs. (Offre valable dans
la limite des exemplaires disponibles.)
Nos derniers numéros :
231 (août-septembre)
P. Bonitzer : Sur « La Cérémonie » (Oshima)
J.-L, Comolli : Technique et idéologie (3)
S.M. Eisenstein : Dickens, Griffith et nous
Pierre Baudry : « Trafic » (Tati)
« Intolerance » de Griffith (description plan par plan)
232 (octobre)
S.M. Eisenstein : Dickens, Griffith et nous
P. Bonitzer : Le gros plan : supplément de scène
J. Narboni, J.-P. Oudart : « La Guerre Civile en France »
(« La Nouvelle Babylone, 2 »)
« Intolerance » (description plan par plan)
233 (novembre)
P. Bonitzer : Fétichisme du plan
J. Aumont et J.-P. Oudart : Misère du cinéma français
S.M. Eisenstein : Dickens, Griffith et nous
J.-L. Comolli : Technique et idéologie (4)
« Intolerance » (description plan par plan)
234-235 (décembre-février)
Politique et
lutte idéologique de classes : Intervention 1
P. Bonitzer : Ilors-champ
C. Metz : Ponctuation et démarcation
J.-L. Comolli : Technique et Idéologie (5)
S. Daney et J.-P. Oudart : Le Nom-de-rAuteur
S.M. Eisenstein : Dickens, Griffith et nous (fin)
«Intolerance» (description plan par plan, fin)