0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
6 vues14 pages

Chapitre X

Capítulo transcrito

Transféré par

Luanderson Master
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats DOCX, PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
6 vues14 pages

Chapitre X

Capítulo transcrito

Transféré par

Luanderson Master
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats DOCX, PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

CHAPITRE X

La retraite
La déroute polonaise se conjugue avec une crise larvée, puis
ouverte, du communisme de guerre. Dès l'été 1918 et jusqu'à la fin de
1920, la guerre civile a dominé la vie politique, économique et sociale
du régime. Le communisme de guerre, marqué par la militarisation
générale de la société, impose sa marque à toutes ses institutions :
tout y est subordonné à l'effort de guerre et à l'entretien en armes, en
vêtements, en bottes et en alimentation d'une armée qui rassemble -
déserteurs compris - près de 5 millions d'hommes, dont moins d'un
cinquième sont opérationnels en même temps. Du coup, l'activité
productive non directement liée à ses besoins s'effondre et la
population meurt de faim. Pendant l'hiver 1920, la ration alimentaire
quotidienne la plus élevée, celle d'un ouvrier occupé à des travaux
pénibles, est de 225 grammes de pain, 7 grammes de viande ou de
poisson (d'ordinaire pourri), et 10 grammes de sucre - soit moins que
la ration de base du futur Goulag.
Le communisme de guerre est, selon Trotsky, « une
réglementation de la consommation dans une forteresse assiégée 363»,
fondée sur la réquisition systématique de toute la production agricole.
Cette réquisition suscite la résistance de larges couches de la
paysannerie et la formation de bandes insurrectionnelles, dites «
armées vertes », qui se battent contre les Rouges, et plus encore
contre les Blancs, et exigent avant tout de disposer librement de leur
récolte et de leur bétail. Mais le communisme de guerre tend petit à
petit à s'émanciper de la nécessité qui l'a vu naître. Le gouvernement
tente en effet de transformer cette réglementation contingente d'une
consommation déclinante en une organisation totale de la production

245
et de la consommation. Cette tentative utopique de passer du
communisme de guerre au communisme tout court dans la pénurie,
le dénuement et la ruine généralisés ne pouvait évidemment
qu'échouer.
Pour survivre et pallier la ruine d'ensemble et la désorganisation
généralisée de la production, le régime tente, dès 1918, d'imposer
l'obligation du travail. Trotsky la justifie dans Terrorisme et
communisme. Les machines s'usent, écrit-il, le matériel roulant se
détériore, la guerre civile a détruit les voies ferrées, les ponts, les
gares, or la Russie soviétique ne peut recevoir de machines de
l'étranger; et comme, par ailleurs, elle ne produit quasiment pas
d'articles manufacturés, n'a ni marchandise ni outillage à vendre au
paysan, la main-d'œuvre indispensable aux activités élémentaires
(déblaiement des voies ferrées, extraction du charbon, travaux de
construction) ne peut être mobilisée par le versement de salaires
puisque l'argent, faute de marchandises, ne vaut plus rien : elle ne
peut donc être fournie que par le travail obligatoire, ce qui suppose la
coercition. Staline, d'accord mais prudent, se garde de justifier par
écrit le travail forcé.
L'échec du système apparaît à certains dirigeants bolcheviks dès le
début des années 1920. En janvier, le VIIIe congrès des soviets décide
donc de remplacer les réquisitions par un impôt laissant aux paysans
la libre utilisation de leurs surplus. Mais Lénine, pour qui le commerce
libre engendre le capitalisme, fait annuler la résolution. En février
1920, Trotsky dénonce au Comité central « la politique actuelle de
réquisition des produits alimentaires [qui] provoque la décadence
progressive de l'agriculture, la dispersion du prolétariat industriel, et
menace de désorganiser complètement la vie économique du pays ».
Il propose de la remplacer «par un prélèvement proportionné à la

246
quantité de la production [...] établi de telle façon qu'il soit néanmoins
avantageux d'augmenter la surface ensemencée ou de mieux la
cultiver364». Lénine l'accuse de faire le jeu des koulaks, et sa
proposition est repoussée par 11 voix (dont Staline) contre 4. Le
communisme de guerre, qui subordonne toute l'activité économique
à l'État centralisateur, bien que moribond, continue à déployer ses
effets de façon presque mécanique : le 20 novembre toutes les
entreprises employant plus de cinq travailleurs, si elles ont un moteur,
ou plus de dix, si elles n'en ont pas, sont nationalisées.
Trotsky essaie de rationaliser le fonctionnement de ce moribond,
entreprise condamnée d'avance et dont il paiera longtemps les traites.
Que faire des 3 millions de soldats démobilisables dans un pays
exsangue, dévasté, ruiné, où des fantômes d'ouvriers rôdent dans des
fantômes d'usines, et où 4 500 000 orphelins, affamés et pouilleux,
errent dans les villes et les campagnes? Les renvoyer à la vie civile,
c'est les condamner au chômage et au banditisme. Le IX e congrès du
Parti (29 mars-4 avril 1920), qui condamne la «désertion du travail »,
reprend la proposition de Trotsky de les organiser en «armées du
travail», utilisées à la coupe du bois, aux travaux de réfection,
d'entretien, de reconstruction. On ignore ce qu'en pense Staline,
muet, une fois de plus, tout au long du congrès, sauf à huis clos au
sein de la commission sur les syndicats. Mais il vote pour. Huit armées
du travail sont créées.
La première Armée du travail restaure des kilomètres de voies
ferrées encombrées de wagons délabrés et de détritus divers, mais les
soldats, harassés, ne rêvent que de démobilisation et les paysans de
liberté du commerce. Une fois les armées blanches battues et la
guerre avec le «Polonais» terminée, la paysannerie ne supporte plus
les réquisitions. Pendant la guerre civile, elle avait défendu tantôt sa

247
terre contre les anciens propriétaires, tantôt ses intérêts, bafoués par
les réquisitions alimentaires, contre l'Armée rouge, la crainte du
retour des anciens propriétaires la ramenant du côté des bolcheviks.
Mais une fois la guerre finie, assurée d'être définitivement maîtresse
de la terre, elle se dresse contre ces derniers. En novembre 1920,
dans la région de Tambov, près de 50000 paysans armés de fourches,
de haches, de fusils, de mitrailleuses et même de canons se soulèvent
sous la conduite d'un jeune militant SR, Antonov. Si l'Union de la
paysannerie laborieuse appelle les paysans à «renverser le pouvoir
des bolcheviks-communistes365 », les émeutiers se dressent contre les
réquisitions, pour la liberté du commerce des grains, non contre le
régime lui-même. Ces émeutes paysannes locales ou régionales, sans
véritable perspective politique, dégénèrent souvent en pillages. Un
parti pourrait les fédérer, mais face au soulèvement de Tambov, les SR
eux-mêmes se divisent entre le soutien et l'abstention, alors que le
sort du régime ne tient qu'à un fil.
La crise suscite dans le parti bolchevik une discussion fiévreuse
autour du rôle et du devenir des « syndicats » dans le communisme
de guerre. Trotsky, poussant jusqu'au bout la logique du système, veut
transformer les syndicats en organisations groupant les travailleurs
pour la production et luttant pour l'augmentation de la productivité
du travail ; il propose à cette fin de «secouer» la direction des
syndicats et d'en nommer les responsables. Il résume ses propositions
par le slogan « militariser les syndicats», expression que ses
adversaires, dont Staline, utiliseront à loisir contre lui à partir de 1923,
quand il opposera la démocratisation à la bureaucratisation galopante
du Parti. Les plates-formes fleurissent autour de cette question au
moment où le communisme de guerre agonise : celle de Trotsky et
Boukharine, celle du centralisme démocratique, celle de l'Opposition

248
ouvrière, dirigée par Chliapnikov, Medvedev, le président du syndicat
des métallurgistes, Kisselev, le président du syndicat des mineurs, et
Alexandra Kollontai, qui réclame le transfert de la gestion de
l'économie aux syndicats et dénonce la bureaucratisation du Parti,
enfin la plate-forme dite des « Dix » (membres du Comité central) de
Lénine, Zinoviev et Staline.
Depuis longtemps, ces deux derniers cherchaient à persuader
Lénine que Trotsky rassemblait des hommes contre lui, comme avant
la guerre. La «querelle syndicale», à l'occasion de laquelle chacun
peut compter ses partisans, leur permet de le convaincre. Dans la
bataille publique contre Trotsky, Staline, une fois encore en retrait,
n'intervient qu'une seule fois avec un article mesuré, intitulé «Nos
divergences». Prenant de la hauteur, il distingue, dans une parodie de
synthèse, «la méthode de la contrainte (méthode militaire) et la
méthode de la conviction (méthode syndicale) », mais, dit-il, la
contrainte comprend des éléments subordonnés et auxiliaires de
conviction, laquelle à son tour renferme des éléments de contrainte
tout aussi subordonnés et auxiliaires...366
Le 6 janvier 1921, sur proposition de Zinoviev, les communistes de
Petrograd demandent que les élections au Comité central se fassent
non plus sur la base des listes de candidats proposées par les
délégations régionales, mais à partir des votes sur les plates-formes
syndicales. Cela revient à programmer l'élimination de plusieurs
signataires de la plateforme minoritaire de Trotsky. Le 12 janvier, le
Comité central adopte la proposition. Lénine veut donner une leçon
aux initiateurs d'une discussion à ses yeux malencontreuse dans un
pays en lambeaux. L'État ne perçoit plus les impôts qui, en janvier,
représentent seulement 1 % de ses recettes; l'émission de papier-

249
monnaie, dont le coût de production dépasse la valeur réelle, fournit
les 99 % restants. La production de fonte représente 2% de celle
d'avant-guerre, celle de l'acier 2,4%; dans certaines régions, le bois est
le seul combustible d'une industrie essentiellement artisanale. Un
million d'ouvriers, affamés et absents la moitié du temps, travaillent
dans des usines aux machines vieillies, rafistolées au petit bonheur,
dont les pièces et la moitié de la production se trafiquent au marché
noir. En ce mois de janvier, les grèves secouent Petrograd, Moscou, la
province.
C'est au cours de ce sinistre mois de janvier que Nadejda Alliluieva
met au monde son premier enfant, Vassili. L'appartement du Kremlin
est à nouveau un peu étroit, d'autant que, la guerre civile s'achevant,
Staline s'y trouve plus souvent. Il en demande un autre plus grand.
Bien que son vieil ami Abel Enoukidzé gère la répartition des
appartements et malgré ses titres, les choses traînent en longueur.
Nadejda n'avait pu militer pendant sa grossesse. La commission
d'épuration du parti de son arrondissement l'exclut «pour absence
totale d'intérêt pour la vie du Parti 367». Staline n'intervient pas. Lénine
demande la réintégration de l'exclue, mais ne parvient à la faire
réadmettre que comme simple stagiaire, contrainte de faire ses
preuves. Elle ne retrouvera son statut de membre titulaire qu'en
1924. Le parti bolchevik ne vit pas encore à l'heure des chefs.
Depuis décembre 1919, par une décision « archisecrète », selon le
vœu de Lénine désireux d'éviter les remous dans un parti à la base
très égalitariste, une ration spéciale dite «académique» est attribuée
à 500 savants et spécialistes divers, étendue au cours de l'été 1920
aux responsables des quatorze commissariats du peuple, du Conseil
supérieur de l'économie nationale, du Conseil central des syndicats, à
la Direction des statistiques et aux membres de leurs familles (avec un

250
maximum de quatre rations). À la fin de 1920, 18 000 cadres
politiques, savants, techniciens supérieurs et spécialistes, en majorité
non communistes, bénéficient de cette ration spéciale qui leur permet
de se nourrir et de travailler normalement. Elle est composée, par
mois, de 8 kilos de farine, 600 grammes de beurre, 1 litre d'huile, 200
grammes de thé, 400 grammes de sucre, 600 grammes de sel, 2 800
grammes de gruau, 4 kilos de poisson (séché en général), 16 kilos de
légumes (en majorité des pommes de terre), 400 grammes de savon,
3 boîtes d'allumettes, 4 kilos de viande. Mais l'appareil considérera
vite comme normaux ces privilèges exceptionnels du temps de la
guerre civile et voudra les pérenniser. Ce sera l'une des premières
mesures de Staline après son accession au poste de Secrétaire
général.
Le monopole du pouvoir et la guerre civile facilitent le
développement de ces privilèges. La sœur du bolchevik Mouralov
dénonce ainsi la corruption des dirigeants de Stavropol dans le sud de
la Russie : «Ici, le mot communistes désigne des gens qui, avant tout,
vivent bien, mangent à satiété, ne font rien, boivent, ne se gênent pas
pour mettre la main sur les biens publics, et recourent à la violence,
au fouet et aux coups de poing pour régler le plus petit problème 368.»
Les mineurs du Donetz pensent la même chose. Les privilèges réels et
ces mœurs, enflés par la rumeur, alimentent les dénonciations
enflammées de tracts anonymes contre les «dirigeants qui se
promènent dans de brillants phaétons, fiacres et voitures», entourés
de «hordes de laquais», «mangent grassement et dorment
tranquillement, et, loin de penser aux masses populaires, veulent
encore plus de privilèges». À Petrograd, le bruit court que Larissa
Reisner, l'épouse de Raskolnikov, imitant Poppée et ses bains de lait,
prend des bains de champagne. C'est faux, mais elle vit bien.

251
Ces privilèges émeuvent le Parti. Au plénum du Comité central de
la mi juillet 1920, Preobrajenski pose le problème de l'inégalité,
dénonce un certain nombre de privilèges, de malversations, d'abus, et
fait adopter au début d'août son point de vue par le Bureau politique.
Ce même mois, la IXe conférence nationale du Parti désigne une
commission d'enquête sur les inégalités. Un additif secret de la
résolution publique concerne les «privilèges des occupants du
Kremlin369». La commission dispose de pouvoirs exceptionnels
d'investigation. Ses trois membres (dont Ignatov, dirigeant de
l'Opposition ouvrière) remettront leur rapport le 2 mars 1921 et
chercheront à le faire discuter au X e congrès, mais les insurgés de
Cronstadt, dont le soulèvement dure jusqu'à la fin du congrès,
dénoncent au même moment les «privilèges des commissaires». Le
congrès peut dif ficilement combattre la révolte et la nourrir en même
temps...
La commission confirme l'existence au Kremlin de privilèges réels
bien qu'assez modestes. Le siège du pouvoir comporte deux cantines,
l'une à l'usage du Comité exécutif central des soviets, l'autre à celui du
Conseil des commissaires du peuple et du Comintern. Au repas de
midi, un occupant de la première a droit à 96 grammes de viande ou
de gibier, 72 grammes de gruau, de riz ou de pâtes, 8 grammes
d'huile, de beurre ou de lard, celui de la seconde respectivement à
282, 128 et 24 grammes, et l'un et l'autre ont droit à 12 grammes de
sel (s'ils n'ont reçu ni huile, ni beurre, ni lard). En 1920, 1112 civils
vivent au Kremlin, 183 membres du Parti et 929 sansparti. La majorité
bénéficie des rations du Comité exécutif. Les trois rapporteurs
proposent de réduire la surface de la plupart des appartements
occupés par des dirigeants en divisant les grandes pièces, et de réviser
sensiblement les normes de ravitaillement, surtout celles des

252
malades, qui reçoivent en plus 2 œufs et 1 livre de pain par jour, étant
donné le grand nombre de «malades permanents, dont l'existence
suscite le mécontentement et l'indignation légitimes des masses
travailleuses370 ».
Les marins-paysans de l'île de Cronstadt, dans le golfe de
Petrograd, qui se soulèvent le 1er mars élaborent un programme en
quinze points, assez proche de celui de Tambov : réélection des
soviets, liberté de parole pour tous les partis socialistes, suppression
des barrages routiers, abolition des détachements de combat
communistes, liberté totale pour le paysan qui ne recourt pas à la
main-d'œuvre salariée, liberté du commerce. Une partie des
communistes de l'île soutient cette plate-forme, dont la devise
devient : «Les soviets sans communistes», formule pourtant absente
du texte. La révolte est écrasée après dix jours de combats furieux.
Malgré les révoltes paysannes de Tambov et de la Sibérie
occidentale, la guerre civile tire à sa fin. Le bilan est accablant :
l'Armée rouge a perdu 980000 hommes, dont les deux tiers ont
succombé à des blessures mal soignées, au manque d'hygiène et de
médicaments, à la faim, au froid, à la gangrène, au typhus, à la
dysenterie. La majorité des six millions de morts de la population
civile ont péri pour les mêmes raisons. Des millions d'orphelins
miséreux ravagés de poux hantent les villes en ruine ; la
démobilisation de l'armée jette sur le pavé des hordes de soldats-
paysans sans travail. Le pays est exsangue. La famine rôde.
Au Xe congrès du parti bolchevik, réuni du 8 au 16 mars, Lénine
insiste sur l'isolement des communistes au pouvoir, le Parti étant
suspendu dans le vide entre une classe ouvrière épuisée, décimée,
affamée, mécontente, une paysannerie révoltée, désireuse de tirer

253
enfin profit des terres que la révolution lui a données et les soldats-
paysans que la «démobilisation jette sur le pavé, qui ne trouvent pas
de travail, sont habitués uniquement au métier des armes et
répandent le banditisme371 ». Il faut donc changer de politique. Et
tandis que l'Armée rouge écrase la révolte de Cronstadt, Lénine fait
voter le remplacement de la réquisition par l'impôt en nature : une
fois réglé cet impôt, le paysan est désormais libre de vendre ses
surplus. C'est l'amorce du retour à la liberté du commerce, à partir de
laquelle va s'affirmer la nouvelle politique économique (NEP).
À ce congrès, Staline est chargé d'un rapport sur les tâches du
Parti dans la question nationale, dont Cronstadt éclipse la discussion,
réduite à trois brèves interventions. Le congrès s'achève par un
changement décisif dans l'appareil dirigeant. Les trois secrétaires du
Comité central précédents (Krestinski, Preobrajenski et Serebriakov)
ayant signé la plate-forme syndicale de Trotsky, aucun d'eux n'est
réélu au Comité central, pourtant élargi; ils sont remplacés au
Secrétariat par trois hommes liges de Staline : Molotov, Iaroslavski et
Mikhailov. Le congrès constitue une commission centrale de contrôle,
dirigée par Aaron Soltz, proche de Staline.
Staline a été élu en sixième position avec 458 voix sur 479; la
victoire de la motion des Dix a largement ouvert le Comité central à
son clan, qui repose sur les groupes de Bakou et de Tsaritsyne : le
bouillant et irascible Ordjonikidzé, Enoukidzé, le docile Vorochilov,
l'intrépide mais limité Boudionny, plus Molotov, sec bureaucrate dit
«cul de fer», Iaroslavski, publiciste verbeux, Petrovski et Kouibychev.
Tous ces hommes, unis par leur aversion pour Trotsky considéré par
eux comme un intrus, irrités par la formule populaire du «parti de
Lénine et de Trotsky», n'ont, pour la plupart, joué qu'un rôle de
second plan dans la révolution et la guerre civile. Autour de ce

254
premier .noyau, Staline agrège des hommes marqués par une tache à
effacer : Andreiev a voté pour la plate-forme syndicale de Trotsky;
Kirov a travaillé avec des Cadets avant la guerre. Zinoviev, fort de ses
titres, de l'appui de Lénine, de l'amitié de Kamenev, et sûr de
manipuler Staline à sa guise, n'a placé au Comité central que Frounzé.
Les rapports avec le peuple sont plus délicats à gérer que ces
manœuvres de sommet. Pour fêter l'invasion de la Géorgie, Staline se
rend à Tiflis au lendemain du congrès, descend au dépôt de chemin
de fer haranguer les cheminots, en grande majorité mencheviks, qui
le chassent de la tribune et le sortent de la salle à bout de bras. Il
effacera de sa biographie toute trace de ce voyage et de cette
humiliation.
La NEP se met en place en mai 1921. À cette date, les entreprises
employant moins de 21 personnes (moins de 11 si elles utilisent un
moteur) sont dénationalisées et cédées à des particuliers contre la
rétrocession de 10 à 15 % de leur production à l'État pour une durée
de deux à cinq ans. La NEP, rétablissant le secteur privé et le marché,
est conçue à la fois comme une pause et comme une politique à long
terme : tout dépendra de la marche de la révolution dans les autres
pays. Lénine l'expliquera dans son discours au IV e congrès de
l'Internationale, le 13 novembre 1922. En raison de l'arriération, de
l'inculture, de l'isolement et de l'héritage bureaucratique tsariste de la
Russie soviétique, il faut y édifier les fondements d'une industrie qu'il
qualifie de capitalisme d'État, en attendant que la révolution se
produise dans un pays civilisé. Si les partis communistes étrangers «
comprennent réellement l'organisation, la structure, la méthode et le
contenu de l'action révolutionnaire [...] les perspectives de la
révolution mondiale seront excellentes 372» et la NEP une simple

255
pause. Sinon, des générations entières seront nécessaires pour
transformer la mentalité paysanne. Staline acquiesce en silence.
La NEP met en lumière certains traits de l'héritage des trois
longues années écoulées depuis Octobre. L'énorme appareil
bureaucratique du tsarisme n'a été ni détruit ni démantelé; seul son
recrutement a été partiellement renouvelé. L'appareil de l'État,
maintenu, a continué à s'élargir. Une partie de ses membres ont
adhéré au parti dirigeant. Ainsi, en 1920, les 1300 000 ouvriers
d'usines, cheminots et traminots, formant une classe ouvrière
désintégrée, en partie déqualifiée et vivant d'expédients, ne
représentent que 1 % des 130 millions d'habitants d'une Russie
soviétique qui compte deux fois plus d'employés de bureau. Au X e
congrès du Parti, en mars 1921, Chliapnikov raille Lénine, qui a
constaté la désintégration du prolétariat russe, et le « félicite de
constituer l'avant-garde d'une classe qui n'existe plus373 ».
La situation se rétablit lentement et difficilement à la campagne.
Depuis octobre 1917, le nombre d'exploitations est passé de 16 à près
de 25 millions. Le morcellement des propriétés (en moyenne 2
hectares par famille), l'absence de chevaux de trait dans une ferme
sur trois, l'utilisation de l'araire de bois primitif dans deux fermes sur
cinq réduisent la grande majorité des exploitations à ne produire que
pour leur propre alimentation, souvent insuffisante et toujours
menacée. Dernière convulsion de la guerre civile et du communisme
de guerre, une famine terrible ravage, en 19211922, le bassin de la
Volga, frappe en Russie 23 millions de personnes, répand le typhus, et
fait finalement près de 3 millions de victimes.
Le parti bolchevik de 1921 ressemble assez peu à celui de 1917. En
trois ans, un demi-million de cadres et de militants, mobilisés à

256
chaque tournant de la guerre civile, sont partis au front. La majorité
des 200000 militants de 1917 y ont péri. Un sur cinq en est revenu
estropié et invalide. Des dizaines de milliers d'autres, entrés dans la
Tcheka ou mobilisés dans les détachements de réquisition de blé chez
les paysans, ont exercé quotidiennement la contrainte et la violence.
Les rares militants revenus en usine y sont secrétaires du Parti ou du
syndicat.
Au cours de cette année 1921, Staline peaufine son image de
libéral. Le 22 août, le Comité central le nomme à la tête de sa section
d'agitation et de propagande (Agit-prop). C'est sa septième
responsabilité officielle. S'abritant derrière l'autorité de Lénine, il joue
les conciliateurs et les arbitres. En septembre 1921, des protestations
contre le caporalisme de Zinoviev secouent le Parti à Petrograd. Le 21,
Lénine, Staline et Molotov forment une commission de conciliation Le
23, Lénine reçoit, dans l'appartement de Staline, l'intrigant Ouglanov,
adversaire de Zinoviev, désavoué par la commission. À la veille du XI e
congrès pourtant, Staline éloigne Ouglanov. Il gagne sur les deux
tableaux : il a soutenu les partisans de la démocratie et protégé
Zinoviev qui lui renvoie aussitôt la balle.
Il se sent déjà assez fort pour rudoyer Kroupskaia, la femme de
Lénine. Le 24 novembre, elle demande au Bureau politique de
délimiter clairement les fonctions de l'Agit-prop dirigée par Staline, et
de la Direction politique de l'Instruction publique qu'elle préside, en
insistant sur le gonflement exagéré de l'appareil de l'Agit-prop. Staline
répond par retour à Lénine : il accuse Kroupskaia de manifester «
légèreté » et «hâte», de fournir des chiffres erronés (ce qui est faux!),
de raconter «de pures vétilles», puis il reproche à Lénine de vouloir en
réalité l'évincer de l'Agit-prop alors qu'on lui a imposé ce travail,
auquel il ne postulait pas. Il se dit prêt, néanmoins, à s'effacer. «Mais,

257
dit-il, si vous posez la question précisément maintenant [...] vous nous
mettrez tous deux, vous et moi, dans une situation fâcheuse. Trotsky
et d'autres penseront que vous faites cela "à cause de Kroupskaia",
que vous exigez une "victime", que je suis d'accord pour être une
"victime", ce qui n'est pas souhaitable 374. » Lénine, accusé de céder à
sa femme, cède à Staline. Il est déjà affaibli ; la maladie lui interdit à la
midécembre 1921 d'assister à la XIe conférence nationale du Parti. Les
échéances de la succession se rapprochent.
Staline le pressent et prépare soigneusement le prochain congrès.
Au début de janvier 1922, il convoque Anastase Mikoian et lui confie
une mission «au nom de Lénine» qui l'ignore : Trotsky et ses partisans,
dit-il, se tiennent tranquilles par tactique, pour introduire au Comité
central un grand nombre d'entre eux, puis préparer un coup. Les «
trotskystes » sont nombreux en Sibérie. Il demande à Mikoian de s'y
rendre et de réduire au minimum le nombre de leurs délégués au
congrès.
Il fait feu de tout bois. Le 28 janvier 1922, dans la cantine du
Conseil des commissaires du peuple au Kremlin, une vingtaine de
militants chevronnés, dont Staline, créent la Société des vieux
bolcheviks, en l'absence de Zinoviev, Kamenev et Trotsky. Qui en sera
membre dans un parti qui compte alors 514 000 adhérents ? Staline
s'oppose, au nom de l'égalité et de la démocratie, à l'idée avancée par
un participant de «distinguer parmi les membres de la société les
fondateurs des autres : cela donnerait une nuance de privilèges [...] la
société doit être composée uniquement de vieux bolcheviks qui ont
adhéré avant 1905 et n'ont jamais quitté le Parti 375 ». Les statuts qu'il
a rédigés sont adoptés à l'unanimité. La société est un club fermé : de
1922 à 1927, le nombre de ses adhérents ne dépassera guère les 500
membres.

258

Vous aimerez peut-être aussi